Kampus
Chapitre II Le kidnapping
Chapitre II
Le kidnapping
Vous autres étudiants croyez vous être consacrés aux idéaux de révolution, de justice ou de liberté, mais vous n’avez pas encore compris le mot. Le dévouement, c’est le mot que vous employez pour décrire la mère dont le fils est tombé amoureux d’une belle jeune fille cupide et méchante qui lui demande de lui prouver son amour en lui donnant ce qu’il prise le plus. Et il lui donne ses propres trésors puis ceux de sa mère, la porcelaine, l’argenterie, les bijoux de famille. Et cependant, insatisfaite, la fille demande un cadeau de plus qui lui prouvera finalement son amour, le cœur de sa mère. Tristement, il retourne à la maison et sa mère lui demande ce que la fille veut encore. « Ton cœur », dit-il. « Alors prends-le, mon fils », dit-elle en lui tendant un couteau. Et quand il le lui a arraché de la poitrine et court avec dans la forêt, il trébuche et le cœur lui dit : « Fais attention, mon fils, tu vas te faire mal. »
LE CARNET DE NOTES DU PROFESSEUR
Le matin où l’on kidnappa le Professeur, Gavin se réveilla avec la nette certitude que tout allait se passer exactement comme il l’avait prévu. Son calme heureux survécut à la découverte de l’absence de Jenny, levée tôt et déjà partie, à une tasse de café infect dans la cuisine commune infestée de cancrelats, et aux troubles qui avaient frappé le campus pendant la nuit.
Il n’était presque jamais seul avec Jenny dans la journée. Leurs rapports étaient sombres et nocturnes. Elle refusait de faire l’amour quand le soleil s’efforçait de filtrer par les vitres poussiéreuses ou quand l’ampoule nue au plafond chassait des ombres dans les coins de la pièce. Mais dans la nuit aveugle, elle était abandonnée et insatiable.
« Tu es mon amour obscur », lui disait-il quand il se sentait doux et détendu. Mais à d’autres moments, il se moquait de sa pudeur névrosée – il ne l’avait jamais vue sans ses vêtements qu’elle avait récupérés dans une auberge juste à l’intérieur des murs – et lui reprochait : « Tu as peur que Dieu te voie pécher à la lumière », mais elle secouait la tête et refusait de changer. Parfois, la nuit, alors qu’ils écoutaient les cancrelats se battre dans la cuisine, elle lui demandait ce qu’était ce bruit et il répondait : « Ce sont des anges qui se bousculent dans le noir parce qu’ils n’y voient pas. »
Pour éviter le cœur des troubles, Gavin fit le grand tour pour aller au cours. En général, il passait par le boulevard circulaire, devant les musées, entre la vieille faculté de droit et le bâtiment de sciences behavioristes, devant la bibliothèque, entre le bâtiment du journalisme et celui de l’éducation, vers la porte de côté des humanités.
Mais le bâtiment administratif avait été occupé par les révolutionnaires. Ils avaient pris en otage le Chancelier et libéré quelques mitraillettes du musée militaire, et personne n’allait les en chasser tant qu’ils n’auraient pas ce qu’ils voulaient. Personne n’était sûr de ce qu’ils voulaient, mais le bruit se répandait que leurs chefs présenteraient une liste de sept exigences non négociables avant midi. Leur attitude, exprimée selon la formule de Tom Hayden, un héros de la première heure, était toujours : « D’abord nous faisons la révolution et ensuite nous cherchons pourquoi. »
Gavin prit le chemin le plus long, par le bâtiment de sciences politiques, où les radicaux avaient posté un piquet de grève. Un professeur avait été accusé de tenter de faire dans sa classe du prosélytisme pour la démocratie parlementaire. Maintenant, les grévistes arrêtaient les étudiants et leur brandissaient sous le nez des pancartes écrites à l’encre fluorescente. On devait leur avoir dit ce qui était écrit car ils glapissaient ces messages : « Abolissez la propagande », « Les réactionnaires au poteau » et « Le Telos de la Tolérance est la Vérité ».
Gavin interpella le dernier gréviste et lui demanda s’il savait ce que signifiait sa pancarte. L’étudiant le regarda d’un air vague et se tourna vers un autre manifestant. « Hé, Jack ! cria-t-il. Qu’est-ce qu’elle veut dire, ma pancarte ? » L’autre haussa les épaules et celui que Gavin interrogeait l’imita. « J’en sais rien, mec. »
Mais Gavin connaissait la signification. « Telos » était un mot grec qui voulait dire « fin » et la citation était de Marcuse, comparant la tolérance libératrice à la tolérance répressive. Le Professeur avait parlé de Marcuse, un jour, de son concept de liberté personnelle et de démocratie à la fin d’un long tunnel de répression au nom de la vérité et de la vertu. « La vérité est la fin de la liberté et la liberté doit être définie et confinée par la vérité. » Pour le moment, les études devaient servir la finalité d’une « tolérance libératrice ». Quand nous rencontrons des doctrines régressives et répressives, nous savons qu’elles sont fausses et ne peuvent bénéficier du même droit de propagation que celles qui libèrent. « Cette tolérance ne peut être indiscriminée et égale par rapport au contenu de l’expression, ni en paroles ni en actions ; elle ne peut protéger de paroles fausses et de mauvaises actions qui démontrent qu’elles contredisent et contrecarrent les possibilités de libération. »
Le Professeur n’était pas marcusien. Tout concerné qu’il fût par la vérité et la vertu, il se souciait encore plus des conditions desquelles peuvent émerger la vérité et la vertu ; et il n’était pas du tout certain que la vérité finale et la vertu ultime avaient été découvertes par qui que ce fût – à l’exception possible de lui-même –, donc l’hostilité qu’il affrontait l’amenait à soupçonner que ses vérité et vertu seraient sans doute les premières victimes d’une tolérance libératrice.
Le Professeur citait ce que Marcuse appelait ses « moyens apparemment antidémocratiques » : « Ils comprendraient le retrait de la liberté de parole et de réunion pour les groupes et mouvements prônant une politique agressive, l’armement, le chauvinisme, la discrimination pour raisons de race et de religion, ou qui s’opposent à l’extension des services publics, de la Sécurité sociale ou de la médecine gratuite, etc. » L’« etc. » final inquiétait le Professeur presque autant que les moyens.
« De plus, poursuivait Marcuse, la restauration de la liberté de pensée pourrait nécessiter de nouvelles et strictes restrictions sur l’enseignement et les pratiques dans les institutions éducationnelles qui, par leurs méthodes mêmes et leurs concepts, servent à enfermer l’esprit dans l’univers établi de révélation et de comportement, interdisant ainsi a priori une évaluation rationnelle des choix. »
Le Professeur recréait pour nous, là dans la classe, le vieux marxiste didactique et bigot sûr de lui – Herbert Marcuse – d’après ses œuvres publiées et le démolissait avec persévérance. Et si le révolutionnaire sacré était bourré de paille, cela ne faisait que prouver que Marcuse avait déjà gagné, que nous vivions dans son monde, où chacun savait déjà ce qu’étaient la vérité et la vertu, savait que ce qui devait être fait pour le libérer excusait – non, sanctifiait – l’action. Le seul problème était que chaque individu ou petit groupe avait sa propre version de la vérité et de la vertu.
Parfois, le Professeur appelait notre institution « Mar-camp-use », quand il ne la traitait pas de « terrain de jeux » ou de « tas de sable ». Et à la silhouette en fuite d’Herbert Marcuse, perdant sa paille tout en courant, il criait : « Comment aimez-vous votre garçon chéri, monsieur Mort ? » C’était là une citation d’un poète du début du XXe siècle nommé E. E. Cummings.
Gavin passa derrière la bibliothèque et entendit les ululements des Kampusflics accourant de leur lointain poste pour disperser les grévistes. Ils ne toucheraient pas aux révolutionnaires – ceux-là étaient armés de mitraillettes et ils étaient prêts à risquer les blessures ou même la mort pour leur cause – mais les affrontements quotidiens avec les radicaux étaient un rite qui manquait aux deux camps lorsque pour une raison quelconque il n’avait pas lieu.
Plus bas dans la vallée, le brouillard était épais ce matin mais le campus s’étendait sur la colline, propre et brillant comme une île verte dans une mer grise. Les bâtiments blancs étincelaient au soleil. Gavin aspira profondément l’air pur. Il huma l’encens de l’herbe et des arbres se chauffant au soleil et une faible trace de gaz lacrymogène douceâtre d’une confrontation féministe de la nuit passée.
Il passa derrière le bâtiment du journalisme où les petites presses offset débitaient les tracts et les ultimatums de la journée, et suivit l’allée portant au pochoir, en rouge, le mot GRÈVE sur son revêtement noir, en surimpression sur d’autres messages comme un palimpseste d’histoire politique du campus.
Des revendeurs colportaient leur herbe et leurs pilules aux entrées et sur les niveaux bétonnés, autour et à l’intérieur. Mais Gavin secoua la tête à chacun. Il n’avait pas touché de drogue depuis le Karnaval. Il était intoxiqué par quelque chose de plus dur. Si les autres voulaient se shooter, sniffer ou avaler, c’était leur voyage, mais ce qu’il lui fallait, c’était apprendre. Le Professeur avait eu parfaitement raison à ce sujet.
De près, les bâtiments ressemblaient moins à des temples blancs. Ils étaient grêlés de la petite vérole de balles perdues, badigeonnés d’appels à des batailles oubliées, criblés par des pierres et des pavés au point que bien peu de vitres intactes demeuraient aux fenêtres couvertes de contre-plaqué.
Un des revendeurs se dirigea avidement vers Gavin comme il approchait des marches extérieures en béton montant aux classes du premier étage. Gavin le connaissait. C’était un grand garçon lourdement charpenté à la figure large, sans cou et avec des cheveux blonds de longueur moyenne. Il s’appelait Johnson. Autrefois, il aurait été pilier de rugby, mais à présent, il dérivait sur la mer calme du campus en cherchant une boussole, ou au moins quelque épave paraissant se diriger quelque part.
« Tom, dit Johnson, j’ai là des ponies pour le cours. »
Il ouvrit une grande main osseuse pour montrer quelques capsules roses et bleues.
« Quel cours ? » demanda Gabin, mais il savait lequel.
Ils étaient tous deux inscrits au cours de philosophie du Professeur. Johnson n’y assistait jamais. Il disait que c’était au-dessous de sa dignité d’être humain mais Gavin pensait qu’il était paresseux ou avait peur. Il s’entêtait à essayer la voie chimique, cherchait ce Passage du Nord-Ouest vers le savoir.
« Tu sais, dit Johnson.
— Qui les a fabriquées ?
— Des gars au labo de biochimie. Ils jurent que c’est du vrai.
La grosse figure de Johnson transpirait ; ses yeux voulaient croire.
« Comment est-ce qu’ils pourraient se procurer du vrai ? demanda Gavin en essayant de contourner Johnson mais il était trop massif.
— Ils ont peut-être eu du sang au médicentre ? N’importe comment, ce salaud ne distribue pas de polycopiés. Ça, c’est sûrement mieux que rien. Pas vrai ?
— Peut-être, peut-être pas, répondit Gavin. Qu’est-ce qui te fait croire que les gars de biochimie sont capables de fabriquer des peptides synthétiques ? Comment peux-tu avoir confiance en eux ? (Il feinta à droite, passa à gauche et contourna Johnson sur les marches.) D’ailleurs, je sais pertinemment que le Professeur n’est pas allé au médicentre. »
Johnson ne l’avait pas entendu. Il gémissait : « Mais, Tom, ils sont de notre côté. »
Le bâtiment sentait la fumée douceâtre de l’herbe, l’aigreur de la sueur, l’âcreté du gaz lacrymogène. C’était la madeleine de Gavin ; chaque fois qu’il respirait cette mixture, il était transporté par magie dans la salle de cours.
Le large corridor était faiblement éclairé par de rares tubes fluorescents encastrés dans le plafond. A d’autres endroits, les emplacements béaient sombrement comme des plaies d’où un tube et des fils pendaient telles des stalactites aux formes singulières.
Gavin suivit le couloir en saluant de la tête des étudiants qu’il croisait. Ils se traînaient vers leurs cours comme des bêtes grossières ou étaient assis par terre le long des murs, fumant et buvant du café ou des boissons gazeuses. Comme lui, ils étaient vêtus de salopettes soigneusement préservées de la désintégration par des pièces aux couleurs diverses, ou artistement usées pour leur donner le même aspect, mais la tenue de base était la même pour tous : un simple pantalon de paysan et une chemise bleue d’ouvrier. Les bouts et les talons en acier de leurs lourdes chaussures tintaient de temps en temps sur le ciment exposé là où le tapis était usé, brûlé ou déchiré.
Quelques étudiants arboraient un jean et un blouson militaire à la mode nostalgique et rétro des années 60 et 70 ; d’autres peu nombreux portaient un costume une-pièce ou une jupe du monde bourgeois pour signifier leur indépendance de la culture estudiantine. Naturellement, c’était utile si l’on voulait à l’occasion se glisser hors des murs. Peu l’essayaient. De ceux qui le tentaient, certains ne revenaient jamais. Parfois, dans la nuit, quand les conversations sur le sexe et la révolution devenaient lassantes, les étudiants parlaient de s’enfuir et quelqu’un racontait une histoire d’horreur qu’il avait entendue de la source même, presque. Gavin n’en croyait rien ; ou guère.
Jenny l’attendait devant la salle de cours.
« Aujourd’hui ? » demanda-t-elle.
Il hocha la tête. A côté de la plupart des portes du corridor il y avait des distributeurs portant le nom du cours et le numéro de la conférence, mais là l’appareil était vide.
« Tu vas au cours ? » demanda Jenny.
Gavin se demandait parfois si ses camarades étudiants pensaient sérieusement à la révolution. Aucun ne voulait faire de sacrifices exigeant un effort. « Pas toi ? demanda-t-il.
— Probable », répondit-elle en levant vers lui des yeux soumis, prête à être guidée.
Gavin sourit. Elle n’était pas précisément paresseuse, pensa-t-il, simplement un peu faible quand il s’agissait de se forcer. Ce n’était qu’un petit défaut – il le considérait comme un défaut féminin puis il chassa cette pensée qu’il jugea sexiste – et il pouvait le pardonner. Il était amoureux ; il pouvait tout lui pardonner, même que ses rapports avec lui ne fussent pas d’une intensité comparable à ses propres rapports avec elle. Elle était, se dit-il, une fille pratique assiégée par toutes sortes de peurs et de fantasmes. Cela lui était égal.
Ils entrèrent ensemble dans la classe. Ils étaient les premiers mais pas, espéra Gavin, les derniers. Il ne voulait pas se faire remarquer. Le Professeur ne faisait pas l’appel mais certains membres de la classe pensaient qu’il y avait des mouchards parmi eux. Deux de ses camarades les plus impulsifs en avaient même tabassé un autre et le garçon avait failli mourir. La suite révéla que ce n’était qu’un malentendu.
Trois étudiants entrèrent quelques instants plus tard. Le premier, George Simpson, faisait partie du complot. Dans la poche de sa manche, il avait le détonateur, camouflé en paquet de cigarettes de marijuana. Deux autres arrivèrent, puis un groupe de cinq, une demi-douzaine, et trois de plus. Quatre se présentèrent alors que le cours était commencé. Finalement, la moitié environ furent présents sur la cinquantaine d’inscrits ; il y avait toujours quelques étudiants qui voulaient assister au cours et quelques autres qui s’étaient réveillés de bonne heure, n’avaient pu se rendormir et n’avaient rien de mieux à faire.
Le Professeur n’était pas arrivé. Il aimait faire son entrée quand la classe, pour ce qu’elle valait, était déjà réunie. Gavin ne pensait pas qu’il tardait par attitude théâtrale, mais plutôt qu’il voulait que la classe ne fût pas distraite par des retardataires. Gavin regarda par une des fenêtres qui n’avait pas été couverte de contre-plaqué. La voiture du Professeur n’était pas à sa place de stationnement habituelle. Gavin éprouva un instant de panique : peut-être le Professeur allait-il lui-même manquer la classe ; il n’avait pas bonne mine depuis quelque temps et sa toux empirait. Gavin comprit, car le Professeur lui avait appris à être franc avec lui-même, que sa panique se mêlait de soulagement.
Et puis le blindé s’arrêta devant la classe. La mitrailleuse dans le bâtiment administratif cribla de balles son autre flanc pendant un moment, puis se tut. Elle devait s’être enrayée ou quelqu’un avait mis en marche les lance-gaz automatiques dans les bureaux.
Les gardes descendirent du véhicule. Ils étaient grands et forts, aussi grands que Johnson, avec une barbe noire et des yeux mauvais. Ils tenaient leur pistolet mitrailleur à la hanche, observant les étudiants qui passaient, les mettant au défi de faire un geste imprudent.
La porte arrière du blindé s’ouvrit. Le Professeur apparut, l’air petit, fatigué, moyen. Il leva alors la tête, sembla regarder à travers la vitre derrière laquelle Gavin observait. Celui-ci recula vivement, le cœur battant, désirant ne pas être vu, ne voulant pas regarder au fond des yeux du Professeur.
« Qu’est-ce que tu as ? demanda Jenny.
— Il vient. »
Il la regarda, vit ses yeux qui le dévisageaient, sa bouche légèrement pincée mais encore désirable, même en ce moment, ses longs cheveux encadrant son visage rougissant, et il pensa : « Tu es belle. Comment est-ce que j’ai pu t’avoir dans mon lit, chair contre chair passionnée ? Comment ai-je pu te posséder si intimement et pourtant ne toujours pas te connaître ? As-tu jamais été un enfant, asexué et mignon ? Deviendras-tu jamais vieille et ridée ? »
Et il vit la rondeur de ses seins et les roses des mamelons sous la chemise mince ; il désira être au lit avec elle, pouvoir poser ses lèvres sur ses seins et la serrer contre lui.
« Ça va ? demanda-t-elle.
— Mais oui, ça va. » Il lui aurait mis un bras autour des épaules s’il n’avait su qu’elle avait horreur des manifestations de possession en public.
Ils s’assirent dans le fond de la salle d’où ils pouvaient tout voir. Les autres étudiants se dispersèrent, tous séparément, la plupart vers le fond conformément à la coutume immémoriale. Sur le devant, les chaises vides s’alignaient comme des squelettes incomplets d’étudiants attendant que la chair se rassemble et qu’une idée se forme.
Gavin se demanda ce qu’ils penseraient demain – les étudiants qui viendraient – quand le Professeur ne paraîtrait pas. Il se demanda s’il irait – il n’avait encore jamais manqué un cours – et jugea que cela dépendrait de ce que la rumeur dirait de la disparition du Professeur.
Et que penserait-il, se demanda-t-il, quand il saurait ce que le Professeur savait ? Pas seulement ce qu’il disait dans son cours, pas ce qu’il avait le temps et la pensée de formuler, mais tout.
Gavin secoua la tête. Il pensait trop. C’était, après tout, la faute du Professeur. Il prit la main de Jenny. Elle était fine, ferme et passive. Jenny le laissa tenir sa main. Tant mieux.
Gavin consulta sa montre. Il était juste la demie et il leva les yeux. A ce moment, le Professeur entra par la porte donnant sur l’estrade. Les parois de verre à l’épreuve des balles qui l’entouraient le reflétaient, et il semblait être quatre, un original solide et trois ombres pâles qui bougeaient, gesticulaient et ouvraient la bouche ensemble.
Beaucoup de professeurs ne s’aventuraient jamais dans une salle de classe, pas même entre les murs du campus. Ils restaient prudents : l’électronique transmettait leur image tridimensionnelle aux étudiants et renvoyait les réponses de l’élève. La différence était subjective, mais le Professeur disait que c’était une question de moralité. Le Professeur avait un sens élevé de la morale et il estimait que le contact était irremplaçable. Il entendait ne pas esquiver ses responsabilités de ce côté-là.
« Je veux vous voir, avait-il dit le premier jour de cours. Je veux que vous me voyiez. Vous autres, enfants de McLuhan, vous ne pensez pas, maintenant, que c’est important. Vous croyez que ces aspects de la vie qui sont immortalisés sur bande magnétique, avec des fondus et des coupures, des coq-à-l’âne et des développements non linéaires, sont les seules choses importantes, après les mystères de l’esprit et les contacts charnels de vos contemporains, des chairs lisses, fermes, jeunes et tumescentes. Mais un jour, si vous vivez assez longtemps, vous comprendrez qu’il y a un autre contact d’une plus grande et plus durable importance, le contact entre le passé et le présent, entre la sagesse et l’ignorance, entre la maturité et la jeunesse. On peut réagir de nombreuses façons, comme professeur et élève, comme maître et esclave, en contemporains, en collègues devant les mystères éternels. Mais on doit réagir et on réagira, et le seul moyen de rendre cette réaction moins que catastrophique, c’est face à face, esprit à esprit. »
« Face à face, se souvint Gavin. Esprit à esprit. »
Quand le Professeur ouvrit la bouche pour parler, Gavin pressa impulsivement du pouce le bouton sous la minuscule fenêtre de son pupitre, sous le mot gravé « Enregistrement ». Le pupitre bourdonna brièvement. Jenny le regarda. Il haussa les épaules. Peut-être était-il sentimental, mais il voulait avoir le cours du Professeur sur bande. Il s’arrangerait pour payer. Ses parents ajouteraient le crédit à son compte s’il menaçait de rentrer à la maison.
« Aujourd’hui, dit le Professeur, nous allons entreprendre un dialogue socratique sur le savoir et la vie. » Sa voix était rauque mais forte. Il allait et venait nerveusement sur son estrade, comme irrité par les barrières qui le séparaient de ces récipients rétifs dans lesquels il déversait sa sagesse. Gavin fut cependant choqué de voir les os de sa figure presser contre la peau comme s’ils s’efforçaient de s’en libérer.
« Au cours de ces dernières semaines, poursuivit le Professeur, nous avons évoqué les contradictions implicites dans notre société. Le concept de “tolérance libératrice” de Marcuse qui pratique la tyrannie au nom de la liberté. L’état de l’éducation qui glorifie l’idéal démocratique de l’égalité politique dans une doctrine débilitante d’égalité de l’instruction. Le pourrissement de l’éthique dite puritaine en une acceptation générale de l’hédonisme, de l’unique faculté temporelle de l’homme en une haine de l’histoire et un oubli de l’avenir, du langage lui-même en des acceptions détournées de leur sens, de réactions autonomes en abstractions et en mots rituels se distinguant à peine des grognements et des signes des hommes des cavernes. L’élévation de la jeunesse au rang de culte, de l’ignorance au rang de vertu. Comment en sommes-nous arrivés là ?
— On s’en fout », marmonna quelqu’un dans le fond de la salle.
Les yeux du Professeur cherchèrent celui qui avait parlé : « Le barbare qui vient de parler aurait-il l’obligeance de se faire connaître ? Non ? Je pourrais vous citer Whitehead : “Ceux qui ignorent l’histoire sont condamnés à la répéter.” A la place, je suggérerais que vous ne pouvez pas vivre rationnellement sans savoir ce qui a de la valeur pour votre société et pourquoi.
— La rationalité est un préjugé bourgeois », déclara un étudiant, vers un rang du milieu. C’était un gros garçon intelligent nommé Brucker. Gavin pensait qu’il était peut-être un agent provocateur à la solde des radicaux, ou au moins un mouchard.
« Ainsi, nous sommes condamnés à un comportement irrationnel parce que nous ne devons pas être bourgeois, dit le Professeur. Ou bien élevons-nous quelque chose au-dessus de la rationalité, une vérité instantanément perçue, intuitivement reconnue et non sujette à l’analyse rationnelle ? Ce qui revient à dire que nous devrions débrancher notre esprit et laisser la vérité y affluer… ou en refluer selon le cas. Dans ce concept une définition de la vérité est implicite, de la vérité en tant qu’absolu, existant indépendamment de l’homme, de ses circonstances, de ses perceptions et de sa compréhension… comme Dieu. Or, je veux bien postuler Dieu comme le voisin, et si vous désirez déduire que puisque nous sommes créés à l’image de Dieu nous reconnaissons instinctivement la vérité de Dieu sans l’intercession de notre cerveau, je ne discuterai pas avec vous, encore que je pourrais compatir avec la situation dans laquelle vos convictions limitent votre potentiel. Mais cela, je pense, n’est pas ce que vous voulez dire.
— Certainement pas, répliqua Brucker.
— Pas plus que vous ne voulez, je crois, que votre réflexion soit interprétée dans le sens platonique des idéaux existant quelque part, dont nous ne percevons en ce monde que les ombres ou les imitations imparfaites, mais que nous pouvons intuitivement reconnaître si nous ne nous laissons pas tromper par les apparences ou par les confusions implicites dans nos tentatives d’analyse et de synthèse.
— Ridicule, protesta Brucker. Où la pensée traditionnelle nous a-t-elle menés ?
— Ce qui doit signifier, dit le Professeur en toussant un peu dans sa joie d’atteindre un point critique du dialogue, que nous avons des méthodes de remplacement pour acquérir le savoir et le pouvoir, des méthodes qui ne sont pas décrites et sont peut-être indescriptibles, par conséquent mystiques, secrètes, cabalistiques, énigmatiques, occultes, intangibles, impalpables et sans aucun doute surnaturelles.
— Naturellement, dit Brucker.
— Et ainsi nous avons élevé l’inconnaissable au-dessus du connaissable, le magicien au-dessus de l’érudit, la sensation au-dessus de la pensée. Et cependant vous êtes là, le produit fini d’une suite de définitions de l’éducation commençant par Wilson – “La culture est le désir de faire prévaloir la raison et la volonté de Dieu” – et passant par Montesquieu – “La poursuite de la connaissance est de rendre un être intelligent encore plus intelligent” – Matthew Arnold – “La culture, c’est prendre connaissance du meilleur qui a été connu et dit dans le monde et ainsi de l’histoire de l’esprit humain” et “Le grand but de la culture est de nous appliquer à découvrir ce qu’est la perfection et de la faire triompher” – jusqu’à Bertrand Russell – “La raison est, et ne doit être que l’esclave des passions”. Mais… comment sommes-nous arrivés là ?
— Là, c’est là où c’est », dit George Simpson. Gavin s’étonna ; Simpson ne parlait jamais en classe. Peut-être la possession du détonateur lui donnait-elle des illusions de compétence.
« Et où que ce soit, c’est bien, conclut le Professeur.
— Ah, fit Brucker, c’est bien parce que c’est bien. C’est bien parce que c’est bon. C’est bon parce que nous sommes tous égaux. Pas de diplômes bidons. Pas de conneries bidons professeur-élève. Chacun fait son truc et c’est tout aussi bien que le truc du voisin.
— Ainsi, dit le Professeur, nous sommes satisfaits, ayant atteint un état de perfection, de laisser le chemin qui nous y a menés tomber dans l’oubli. Cependant, supposez que nous perdions notre paradis permissif, supposez que la réaction ou la nécessité nous chasse de notre ciel et place à l’est du jardin d’Eden des chérubins et une épée flamboyante qui se tourne de tous côtés. Ayant goûté au fruit de l’arbre, serons-nous satisfaits de ne plus en manger ? Si nous ne savons pas comment nous sommes arrivés là, comment retournerons-nous ?
— Au commencement, dit Gavin, la gorge sèche mais incapable de résister plus longtemps au désir de donner au Professeur ce qu’il voulait, Mario Savio a créé le Mouvement de la Libre Parole à Berkeley. Les techniques de désobéissance civique apprises par les étudiants dans les campagnes pour les droits civiques dans le Sud, à la fin des années 50 et au début des années 60, furent appliquées pour la première fois aux questions de puissance du campus. La direction de l’université, basée depuis un siècle et plus sur un rapport maître-apprenti déguisé en communauté d’érudits, n’était pas équipée pour répondre à la désobéissance, encore moins à la violence. Lentement mais inévitablement l’autorité administrative s’est émiettée. D’abord a disparu le contrôle de la vie privée des étudiants résumé par la locution in loco parentis, puis le contrôle de la salle de cours et du programme. Le pouvoir a dérivé inexorablement vers un collège des étudiants, qui s’ennuyaient, avaient de l’argent, étaient téméraires… »
Le Professeur leva une main comme pour la placer contre une digue. « Assez ! Qui fait le cours, ici ? » demanda-t-il en raillant un peu Gavin, un peu lui-même, et il toussa. Puis, la quinte passée, il reprit d’une voix à demi étranglée : « Ainsi nous nous trouvons dans cette culture estudiantine, dans cet environnement axé sur la jeunesse…, et pas seulement nous, mais le monde lui-même, la société hors des murs, qui existe, du moins en partie, en réaction à ce qui est ici à l’intérieur des murs. Nous, les schizophrènes paranoïaques, nous avons rejeté la pensée au profit de la sensation et sentons, par conséquent, que nous sommes des dieux, et de nobles dieux par-dessus le marché. Et qui est à l’intérieur des murs, qui à l’extérieur ? »
Jenny regarda Gavin. Il fronça les sourcils et secoua un peu la tête. Jenny pensait que le Professeur délirait, mais pas Gavin. Tout ce que le Professeur faisait était voulu. Chaque réaction qu’il provoquait dans la classe était prévue. Bien que le Professeur ne distribuât pas de capsules contenant ses cours codés dans des produits chimiques, tout ce qui se passait dans la salle de cours avait pour Gavin un parfum de déjà vu, chaque conférence paraissait un écho, chaque pensée semblait gravée sur la tablette d’argile de son esprit.
Le Professeur parlait toujours. Gavin avait manqué une partie du discours. Ce n’était pas grave. C’était là dans sa tête. Il l’avait entendu, il lui suffisait d’y réfléchir. Et il aurait la bande pour le lui rappeler.
Il consulta sa montre. Dix minutes s’étaient écoulées. Plus que quarante.
« Mais nous commettons une erreur, disait le Professeur, si nous restreignons notre souci à l’histoire des idées ou même à l’histoire de la politique. Nous formons des idées et nos idées nous forment, et il est difficile de dire qui est formateur et qui est formé, qui est Pygmalion et qui est Galatée. “Qui est le potier, dites-moi, et qui est le pot ?” D’autres forces nous motivent. La tradition, disons. Vous, 7 527 679, que pensez-vous de la tradition ? »
Il désignait Simpson. Un frisson glacé hérissa le fin duvet sur les bras de Gavin. Avait-il délibérément choisi Simpson ?
« Le moins possible », répondit Simpson.
La mitraillette se remit à crépiter de l’autre côté de la rue. Une sourde explosion retentit au-dehors, comme celle d’une grenade lacrymogène, puis une autre. Gavin hocha la tête. Ils avaient besoin de toutes les diversions possibles.
« Naturellement. Et pourtant la tradition existe, que vous y pensiez ou non, et elle vous affecte, que vous l’acceptiez ou la rejetiez. Et cependant la tradition n’est qu’une force, comme les idées, qui nous fait tels que nous sommes. »
Le Professeur toussa encore et Gavin éprouva un élan de compassion.
Lorsque le Professeur eut repris haleine, il poursuivit : « Et que dire de notre nature animale, de nos besoins de nourriture, de repos, de protection contre le froid ou le chaud, de l’amour maternel, et après tout cela, dit Freud, vient le sexe, et entre tous, le sexe n’est pas le plus fort, mais seulement le plus important, parce que seul le sexe peut être refusé à un individu sans le priver de ce qu’il doit avoir pour survivre.
— Mais pourquoi le sexe devrait-il être refusé ? » demanda Jenny.
Gavin fut surpris de l’entendre parler en classe pour la première fois. Le Professeur aussi. « Pourquoi, en effet ? L’un de vous peut-il suggérer une réponse possible ? »
Un quart d’heure de dialogue animé suivit, auquel presque toute la classe participa. A la fin, certains d’entre eux reconnurent que leur culture permissive pourrait inhiber la créativité et la stabilité sociale, et retarder la maturité émotionnelle.
Jenny ne consentit pas à admettre ne fût-ce qu’une possibilité. « Ce n’est qu’un jeu », murmura-t-elle dédaigneusement. Elle n’aimait pas les jeux et n’y était pas habile.
Gavin lui fit signe de se taire. Aujourd’hui, il ne voulait rien manquer. Le Professeur débranchait Jenny, mais il branchait Gavin à fond comme du speed, courant dans ses veines, accélérant son sens du temps.
Gavin regarda sa montre. Cinq. Plus que quinze minutes.
« Et puis il y a la technologie, dit le Professeur, une idée matérialisée qui modèle notre environnement, et nous sommes à notre tour modelés par notre environnement. A peu près à l’instant précis dans le temps où Mario Savio était debout sur une voiture de police devant Sproul Hall, des expériences étaient en cours à l’université du Michigan et à la faculté de médecine de l’université de Baylor, à l’UCLA, à l’université de Göteborg en Suède, au Danemark et en Tchécoslovaquie, qui allaient changer notre vie au moins autant que les idées lancées par Savio. »
Les étudiants attendirent passivement que le Professeur continue. Il soupira. « James McConnel et ses vers plats à Michigan, George Ungar et David Krech avec leurs rats à Baylor et Berkeley, même, plus tôt, Holger Hyden et ses expériences d’ARN à Göteborg. De leurs commencements, dérivent les méthodes d’enseignement d’aujourd’hui ; nous avons perfectionné leurs recherches primitives de conditionnement d’habituation de manière à transmettre une information précise sous forme de peptides de synthèse. Tout comme la télévision a créé l’ère McLuhan, ainsi les études chimiques ont créé l’ère de la chimie. Et nous ne faisons que commencer. Qui sait ce qui viendra ensuite ; non seulement l’information, mais l’expérience sensorielle pourra un jour être codée dans des protéines, et non seulement des aptitudes, mais les talents eux-mêmes. Au-delà du transfert du savoir réside peut-être une amélioration du niveau général de l’intelligence égale à celle du niveau général de la santé dans la première moitié de ce siècle. »
Dehors, quelque chose explosa encore, sourdement. Dans la salle, par le système de climatisation, s’insinua la vague odeur piquante du gaz lacrymogène.
« Mais, Professeur, comment savons-nous si l’information est correctement codée dans les peptides ? demanda Gavin. Ou, d’autre part, si l’information correcte est codée ?
— Bien, dit le Professeur. Bien. Mais c’est pourquoi vous devez quand même assister, si vous êtes intelligents, aux cours où les conférences encapsulées sont distribuées. Pour comparer ce que vous croyez vrai avec ce que quelqu’un d’autre croit vrai, ou dit qu’il croit vrai. Et c’est pourquoi on lit – si l’on sait lire –, on regarde des bandes vidéo, on observe autour de soi la réalité. “La vie non examinée ne vaut pas la peine d’être vécue.” » Il toussa.
« Mais qui est le maître ? » insista Gavin. Jenny le tira par la manche mais il l’ignora. « Nos peptides ou notre volonté ? Comment savons-nous si nous sommes capables d’assimiler ce que les peptides nous disent être vrai ? Ou les acceptons-nous, comme nous acceptons nos préjugés, en cherchant simplement à les justifier ? comme dit Bertrand Russel. Et si, par des moyens chimiques, un gouvernement transmettait à ses citoyens un respect des lois contraignant plutôt qu’une insistance révolutionnaire sur la vérité et la justice ?
— Vous avez un bon test pour toutes ces questions », dit le Professeur. Il alluma une cigarette et toussa. Bientôt l’odeur de la marijuana se mêla dans la salle à celle du gaz lacrymogène, et certains étudiants se mirent à fumer aussi, sauf Simpson qui considéra avec gêne le détonateur camouflé dans sa manche.
« La réalité, acheva le Professeur. Regardez autour de vous. Ce campus est-il inhibé ? Mais nous vivons à l’ère de la chimie, avec à notre disposition des remèdes pour fatiguer ou tonifier, pour calmer la douleur, accroître ou diminuer la faim, nous faire dormir ou nous réveiller, pour interrompre la grossesse, pour renforcer ou supprimer la fécondité, pour augmenter ou diminuer les pulsions sexuelles, pour améliorer ou réduire notre faculté de penser, pour créer l’insanité temporaire ou permanente, pour provoquer un état mystique, pour améliorer les performances physiques, pour créer ou combattre le comportement agressif, pour produire la douleur ou le plaisir…, pour modifier, en fait, chaque aspect de l’homme y compris sa mémoire. Nous pouvons être tout ce que nous choisissons d’être.
— Ou ce que quelqu’un d’autre veut que nous soyons, dit Gavin.
— C’est possible », reconnut le Professeur. Malgré son apparente approbation de l’ère de la chimie, Gavin pensait que le Professeur réservait une autre opinion en espérant que la classe, par esprit naturel de contradiction, la déduirait de la discussion. « Mais que savons-nous, nous les profanes, des produits chimiques, des peptides, du savoir, de la technologie chimique, de l’état de l’art ? Nous avons sûrement des étudiants de chimie dans cette classe ? »
Il y en avait deux, et la discussion repartit, progressant vers une destination que seul le Professeur connaissait. Il était l’homme le plus savant et le plus spirituel que Gavin eût jamais connu, et il ne l’avait connu que brièvement, sinon avec une paroi de verre blindé entre eux. Gavin brûlait du désir de savoir tout ce que savait le Professeur. C’était, pensait-il, le meilleur cours que le Professeur eût jamais donné. Une prémonition ?
« Me voici, dit le Professeur, en train de me déchiqueter la poitrine en lambeaux sanglants, comme le pélican de la fable, pour nourrir les petits ingrats que vous êtes, en un lieu d’où le savoir a fui, où l’homme s’est replié de l’activité intellectuelle sur le rituel. J’ai vécu tout cela. J’ai vu l’université reculer des normes éducationnelles et de la liberté académique par des programmes autonomes d’études occultes, par des études générales, par une participation des étudiants à la direction de l’université, vers un manque total d’intérêt pour les critères de l’éducation objective jusqu’à l’abandon du campus par les érudits et les savants sérieux. Où s’est enfui l’enseignement ?
« Combien d’entre vous savent que lorsque vous vous inscrivez dans cette université on vous accorde automatiquement un diplôme ? Naturellement, la plupart d’entre vous restent pour jouer sur le tas de sable que vous appelez université, et quelques-uns à peine pour y recevoir une éducation. Où s’est enfui le savoir ?
« L’usage pour les étudiants d’embaucher et de payer leurs maîtres remonte à la première université, celle de Bologne fondée au XIe siècle, mais cela a bientôt été reconnu comme une foutaise. Les étudiants ne savent pas ce qu’ils ont besoin de savoir ; s’ils le savaient, ils n’auraient pas besoin de maîtres. Eh bien, l’âge des ténèbres est revenu à mesure que le soutien public de l’enseignement supérieur a été progressivement supprimé aux campus, que le nombre des inscriptions a baissé et que les professeurs dépendaient de plus en plus des droits payés par les étudiants ; l’ancien usage du contrôle, de l’embauche, du renvoi et du paiement des professeurs par les étudiants s’est réinstauré. Le résultat, vous le voyez autour de vous, pas de professeurs mais des charlatans, des proxénètes qui flattent les appétits des étudiants au nom de la pertinence. La pertinence… c’est comment nous appelons cela quand nos préjugés sont renforcés. Un des principes fondamentaux de l’enseignement, c’est que l’on ne peut rien apprendre d’une personne avec qui l’on est d’accord. Où s’est enfui l’enseignement ? »
Et ce fut terminé, la conclusion arrivant à l’instant précis où retentissait le signal de fin de cours. Le Professeur hocha la tête, tourna les talons et disparut par la porte menant, Gavin le savait, à un escalier intérieur séparé par des murs du reste du bâtiment livré aux étudiants. Après avoir été rejoint par d’autres escaliers, d’autres estrades, d’autres salles, il aboutissait à une porte gardée où attendaient les véhicules blindés.
Gavin regarda sa montre et compta les secondes. Les autres élèves se levaient, réfléchis, réservés, rassemblaient distraitement leurs affaires. Gavin attendit. Jenny aussi. Il leva les yeux et fit un léger signe à Simpson. Simpson tira une cigarette de la poche plaquée sur sa manche.
L’unique fenêtre intacte s’illumina, devint aveuglante. Une fraction de seconde plus tard, ce fut le fracas d’une explosion. La fenêtre vola en éclats. Gavin avait les yeux fermés. Il les rouvrit quand la lueur aveuglante pâlit, se leva précipitamment, se dirigea vers la porte. Jenny était à côté de lui ; il fut heureux de son efficacité.
Derrière eux, quelque chose bourdonna, il y eut un déclic. Gavin jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et revint sur ses pas.
« Tom ! Non ! » cria Jenny.
Mais Gavin courut et saisit la cassette qui avait sauté de son pupitre.
De retour à la porte, il prit Jenny par la main et la tira hors de la salle. A l’extérieur, la mitrailleuse crépitait. Un pistolet mitrailleur rugit. Gavin et Jenny se regardèrent.
Arrivés à la porte, ils contemplèrent au-dehors les escaliers de béton et les larges trottoirs devant le bâtiment administratif ; ils virent des étudiants masqués se perdre dans la foule.
Beaucoup restaient immobiles, se frottaient les yeux, ou bien avançaient prudemment, en chancelant, les mains tendues devant eux comme des aveugles.
La voiture blindée démarrait, se frayait un passage dans la masse des étudiants qui reculaient, apparemment surpris par le bruit. Plusieurs étudiants masqués passèrent en soutenant un camarade. Au-dessus du bâtiment administratif, un hélicoptère descendait.
Des yeux aveuglés se levèrent vers le bruit et un cri de « Lacrymo ! » monta de divers groupes. Beaucoup d’étudiants tirèrent précipitamment de leur sacoche en bandoulière des masques de plastique qu’ils se collèrent sur la figure.
Gavin regardait l’endroit où le véhicule blindé avait stationné, mais ne vit rien qui pût lui apprendre si l’enlèvement avait réussi.
« Viens, dit-il à Jenny. Rentrons à la maison. »
Quand ils quittèrent le bâtiment des humanités, les étudiants qui s’étaient trouvés face à celui de l’administration quand la bombe aveuglante avait explosé commençaient à retrouver l’usage de la vue et dans le bâtiment administratif, la mitraillette s’était remise à tirer.
Ils firent tout le chemin en silence, sans se toucher, sans se regarder. Pour l’instant, leurs rapports n’avaient aucune nuance sexuelle. Ils ne partageaient que des sentiments de conspirateurs.
Gavin avait l’impression que cette journée, réussie ou non, avait changé sa vie. Jamais il ne s’était senti aussi vivant, aussi conscient de son intellect qu’en quittant la salle de cours ; il avait été capable de sentir, presque, les pensées du Professeur alors qu’elles se formaient, avant qu’elles soient formulées en ces mots précis et sensés. Il avait même perçu les émotions sous les mots, la force morale qui poussait cet homme à faire ce qu’il devait au lieu de ce qui était plaisant ou facile ou commode…
« N’était-ce pas épouvantable ? dit Jenny. Dieu, je ne peux pas sentir ce type. »
Au grand jour, alors qu’ils descendaient la colline, le mur n’était pas voilé de mystère, mais laid, une réalité fonctionnelle faite de blocs de béton irréguliers et de vieilles pierres récupérées dans les décombres de murs écroulés et de fondations détruites, les restes de rêves brisés de foyer et de durée, transformés aujourd’hui en barrière entre l’ancien et le nouveau. Le mur avait environ trois mètres de haut de leur côté, un peu plus du côté de la ville, mais ils prenaient soin de ne pas s’en approcher ; malgré la trentaine de mètres d’espace dégagé au-delà, il y avait toujours un gosse ou un plouc pour se glisser jusqu’au mur quand un garde avait le dos tourné – parfois exprès –, pour introduire le canon de son fusil entre les barbelés et les débris de verre, et s’exercer au tir aux dépens des étudiants.
La chambre de Gavin était dans un des plus vieux immeubles, vieux de plus de cent vingt ans et qui aurait dû s’effondrer depuis longtemps. Il tenait encore debout par miracle. De temps à autre, un mouvement se créait pour entreprendre des réparations, et tout le monde jouait le jeu, avec des marteaux et des clous, pendant un jour ou deux. Mais l’enthousiasme mourait avant que des améliorations permanentes soient réalisées.
La maison n’était qu’une construction de bois à un étage, perchée sur la pente comme un rocher déposé là par un glacier. Les intempéries avaient effacé sa peinture depuis longtemps et les planches étaient grises, striées de noir. Bien des années plus tôt la véranda s’était écroulée et on avait alimenté avec ses débris un feu de joie célébrant quelque vieille victoire oubliée. Mais ils avaient de la chance d’avoir un toit solide. Beaucoup d’étudiants vivaient dans des bidonvilles de tôle ondulée et d’autres devaient supporter une existence communautaire dans les dortoirs croulants de l’autre côté du campus.
Ils grimpèrent par des blocs de béton jusqu’à la porte d’entrée, puis par le vieil escalier branlant et poussiéreux, dans le jour gris filtrant péniblement par la fenêtre aux vitres fêlées, à mi-hauteur. Gavin ouvrit leur porte et ils entrèrent dans la chambre, laissant ouvert derrière eux. Une porte fermée dans la journée signifiait que l’on n’était pas chez soi.
La pièce était mieux rangée, à présent. Les boîtes en fer avaient été jetées, le plancher balayé et Gavin avait fabriqué un cadre pour isoler le matelas du sol. Jenny riait et appelait cela son instinct de fondateur de foyer ; pour elle, l’aspect de la chambre importait peu. Cela troublait Gavin, comme si elle n’apportait rien à leurs rapports et préférait le provisoire du désordre et de la saleté. De plus, il supposait que ses petites améliorations la mettaient mal à l’aise.
Il se tourna vers elle et la contempla. Elle regardait la porte comme si elle voulait y faire apparaître quelqu’un, sans penser à lui ni au plaisir sexuel, et il se sentit soudain solitaire.
« Qu’est-ce que tu en penses ? demanda-t-elle.
— Nous saurons bientôt. »
Sur ce, des pas se firent entendre dans l’escalier et Bob Marlin s’encadra dans la porte, hochant sa barbe de haut en bas. « T’es génial ! cria-t-il. Plus épatant que Mario Machin-truc ou Mark Rudd ou Rubin ou Hoffman ou tous ces vieux !
— Tout a bien marché ? demanda Gavin.
— Exactement comme tu l’as prévu, de bout en bout.
— Les gardes ?
— Dans les pommes, dans la bagnole blindée là où nous l’avons abandonnée, de l’autre côté du campus. Quand le flash a explosé, nous leur avons tapé dessus là où le toubib nous a dit et ils sont retombés dans la voiture.
— Un pistolet mitrailleur a tiré.
— Réflexe. Pas de bobo.
— Le Professeur ?
— On l’a empoigné quand il est sorti juste après le flash, on lui a collé le masque avec le chloroforme dedans sur la figure et on l’a emporté comme s’il était blessé. Il n’a même pas pipé.
— Où est-il ? »
Bob indiqua le plancher. L’excitation serra la gorge de Gavin. Le Professeur était là. Dans cette maison.
« Où est le toubib ?
— Avec lui.
— Allons-y », dit Gavin.
Le sous-sol était sombre et humide, plein de toiles d’araignée et de cancrelats, de crottes de souris, de moisi et de vieilles formes imprécises de meubles abandonnés, d’instruments et de choses pourrissant dans des cartons qui se dressaient dans l’ombre comme des goules.
Derrière la vieille chaudière transformée, il y avait une petite pièce ayant sans doute servi de cave à charbon. On l’avait nettoyée récemment et un projecteur de forte intensité était braqué sur le bras du Professeur. Tout le reste semblait amputé par l’obscurité.
L’étudiant en médecine releva la tête. Sa seringue était pourpre de sang. Il retira l’aiguille de la veine gonflée sur le bras du Professeur et vida la seringue dans une éprouvette.
« Tu aurais pu attendre, lui dit Gavin.
— Plus on attend, plus on risque d’être découvert », répliqua l’interne. C’était un grand garçon maigre et boutonneux, à la pomme d’Adam proéminente qui montait et descendait quand il parlait, mais il avait des mains fines, fortes et sûres. Les doigts s’agitaient un peu comme si, indépendamment, ils avaient hâte de terminer leur travail.
« Qui nous découvrirait ? » demanda Gavin. Maintenant que c’était fini, que le projet avait été mis à exécution, il éprouvait une curieuse répugnance à précipiter cet instant vers sa conclusion. Il prit Jenny par la main et lui fit contourner la porte posée sur des tréteaux sur laquelle le Professeur était allongé. « Braque la lampe sur sa tête », dit-il. Il voulait contempler la figure du Professeur. Jenny essaya de se dégager mais il l’entraîna.
« Ma foi, dit l’étudiant en médecine, il y a les Kampusflics, ou un autre groupe d’étudiants. Nous pourrions être attaqués, tu sais. Ou peut-être même les gens de la ville pourraient penser que c’est assez important pour…
— Ils ne nous trouveront jamais à temps », marmonna distraitement Gavin. Il regardait le visage du Professeur. Les ombres projetées par la lampe le faisaient ressembler à une tête de mort. Il crut distinguer un vague mouvement dans l’ombre qui éclipsait les yeux. « Il est réveillé ?
— Je lui ai fait une piqûre qui le fera dormir jusqu’à ce que nous en ayons fini avec lui, répondit l’interne. Si tu ne perds pas trop de temps. Faut que je prenne du sang à l’autre bras, si je veux en avoir assez pour l’analyse.
— Pas de précipitation », dit Gavin. Il regarda le Professeur, de la tête jusqu’aux pieds dans l’ombre. Allongé là, il paraissait bien plus petit. « Nous voilà, Professeur, murmura-t-il, réunis pour un rite plus primitif, plus traditionnel que le rite de maître et d’élève. Si vous étiez réveillé, vous seriez la personne la plus intéressée, ici. Vous qui parliez du pélican de la fable. »
De nouveau, Gavin crut voir un faible mouvement dans les orbites. Il se pencha plus près mais ne le discerna pas. « J’aimerais vraiment que vous soyez éveillé pour vivre ce moment avec nous. Nous vous aimons bien. Nous vous aimons mieux que tous nos autres professeurs. C’est pourquoi nous vous avons choisi pour participer à notre cérémonie du savoir.
— Dépêchons-nous, dit nerveusement l’interne.
— Il ne suffit pas d’avoir simplement les mots, reprit Gavin. Pas même les mots et les peptides, si vous aviez bien voulu en distribuer. Les uns ne sont qu’une synthèse des idées, les autres une synthèse des molécules. Nous voulons de l’authentique. L’authentique, Professeur. La mémoire enfermée dans les peptides de votre propre sang, Professeur, pas simplement une représentation ou une imitation. »
Les bras du Professeur battirent faiblement et retombèrent vers l’extérieur sur la table improvisée. Quand ils cessèrent de bouger, le Professeur parut différent. Quelque chose avait quitté son corps. « Qu’est-ce qui se passe ? » demanda Gavin.
L’interne écoutait déjà, une oreille sur la poitrine du Professeur. Il releva la tête, une figure partagée, mi-claire, mi-sombre. « Il est mort, annonça la bouche sombre-claire.
— Mort ? répéta Gavin. Mort ? Fais quelque chose !
— Moi ? s’exclama l’interne en se redressant dans l’ombre totale. Ici ? Dans son état ? Avec quoi ? D’ailleurs, il n’aurait pas dû mourir. Il devait avoir quelque chose qui n’allait pas. Je veux pratiquer une autopsie.
— Débarrassons-nous du corps, dit quelqu’un d’autre. Vite. » Il y eut des murmures d’approbation.
« Non ! » protesta Gavin. Tout allait de travers. Ce serait un désastre. Il ne pouvait pas permettre que cela aille mal, que ce soit mal. Non, alors que c’était si bien. « Tu as un trépan ? dit-il.
— Oui.
— Et un malaxeur ?
— Oui.
— Ouvre-lui le crâne, dit Gavin, et sa voix ne trembla pas. Nous vous respectons, dit-il au corps allongé sur la porte horizontale, comme un guerrier d’autrefois respectait son ennemi vaincu, et nous voulons que vous fassiez partie de nous aussi longtemps que nous vivrons, et maintenant c’est le seul moyen.
— Il ne peut pas t’entendre, dit l’interne.
— Allez, finissons-en, grogna Simpson.
— Oui, finissons-en », dirent plusieurs autres voix.
Gavin leva les yeux. Pendant qu’il parlait au Professeur la petite pièce s’était remplie. Il eut du mal à reconnaître les nouveaux venus dans les ombres nombreuses, mais il savait qui ils étaient – tous les membres de la classe mêlés au projet. Ils s’étaient tous rassemblés pour soutirer au Professeur sa somme de connaissances, ses pensées les plus intimes, sa sagesse, son esprit…
« Camarades goules, commença Gavin, vampires…
— Ta gueule, Tom », dit quelqu’un.
Gavin baissa les yeux, avec un sentiment croissant d’urgence, comme s’il était au sommet d’une colline attendant que des clous soient enfoncés dans ses mains ouvertes, attendant de voir si la mort pouvait vaincre l’amour et si l’esprit pouvait vaincre la mort. « Ils sont avides, Professeur, pensa-t-il. Avides de prendre leur dernier repas à votre table, impatients que débute le festin d’idées. La classe est prête à commencer. J’aimerais que vous soyez ici pour partager avec nous le mystère et la magie de ce moment.
« Etes-vous prêt, Professeur ? » demanda-t-il tout haut.
Il crut voir les lèvres du Professeur se retrousser comme pour sourire, mais ce n’était qu’une ombre mouvante de la lampe que déplaçait l’étudiant en médecine.
« Commençons », lui dit-il.
Le bistouri descendit et quelques instants plus tard on entendit le grincement du trépan entamant l’os.
Gavin continua de regarder la figure du Professeur, refusant sa mort, mais il ne vit ni ne crut voir d’autre mouvement. Il regardait fixement le visage comme s’il voulait le graver dans sa mémoire à jamais. « Je vous aime, Professeur, pensa-t-il. Plus encore que Jenny. Je vous aime comme jamais je ne pourrai aimer Jenny. Je veux vous posséder comme jamais je n’ai voulu posséder Jenny. Je vous pleurerai mais, plus encore, je vous célébrerai. »
Puis il entendit le faible sifflement aigu du malaxeur supersonique et il comprit que le moment était venu.
« Qui a des pailles ? demanda quelqu’un. Est-ce qu’on a pensé à apporter des pailles ? »
Mais soudain des pailles furent distribuées à la ronde. Dès qu’elles furent insérées, on éteignit la lumière pour que personne ne pût voir, encore que le toubib eût été habile et qu’il y eût très peu de sang.
Ce que Gavin aspira par la paille avait la consistance du lait malté, mais pas vraiment car c’était tiède et salé. Pendant une seconde, il crut qu’il ne pourrait pas avaler puis il songea au Professeur, combien il était savant et merveilleux, alors il avala, avala et avala encore.
Enfin ils eurent fini, ils essuyèrent la bouche, sans se regarder dans le noir.
« Je ne me sens pas plus intelligent, dit une voix.
— Tu crois que ça marche en deux secondes ? répliqua quelqu’un d’autre.
— J’ai mal au cœur, se plaignit Jenny.
— Ça va passer », assura Gavin et il mit un bras autour d’elle mais il avait la nausée aussi. Il savait qu’il ne pouvait pas vomir. Ça gâcherait tout et les choses allaient déjà assez mal.
« Allez, les gars, dit l’interne, transportons ce truc-là au labo d’anatomie. Je peux utiliser le reste du sang et quand nous l’aurons collé dans la saumure, qu’il flottera avec les autres cadavres, ni vu ni connu.
— Non, dit Gavin malgré lui.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? C’est une bonne solution. Personne ne regarde jamais un cadavre.
— Non, répéta Gavin.
— Ma foi, probable que je peux le disséquer ici. Pas mal de gâchis mais…
— Non, dit Gavin.
— Alors qu’est-ce que tu veux faire ?
— Tu peux prendre tout le sang, mais ensuite nous allons l’enterrer.
— T’es dingue !
— Où ça ?
— Devant la bibliothèque, dit Gavin soudain de nouveau sûr de lui, pensant que cela arrangerait tout.
— Pourquoi ne pas creuser au milieu du boulevard ? protesta quelqu’un. La pelouse de la bibliothèque est aussi découverte qu’un billard.
— Nous soulèverons le gazon, nous creuserons la fosse, nous emporterons la terre en trop et nous replacerons le gazon, comme s’il n’avait jamais été touché, expliqua Gavin.
— Comment est-ce qu’on fera ça ? »
Ils protestaient encore pour la forme, mais ils avaient accepté l’idée, comme toujours. Gavin se sentit étouffé par une sensation de puissance et un étrange sentiment nouveau de droit moral.
« C’est bien, dit-il. C’est là qu’il voudrait être, là où sont conservées de grandes pensées. C’est le moins que nous puissions faire. » Il se tut.
Le bras de Jenny se glissa autour de sa taille. Elle pencha vers lui sa tête, et son corps quand il lui enlaça les épaules. C’était sa première démonstration publique d’affection et cette pensée fit exulter Gavin.
« Nous créerons une diversion de l’autre côté du campus, une manif, un véritable affrontement. Ça attirera les Kampusflics, les étudiants, tout le monde. Quand ce sera fini, le Professeur sera sous terre. » Il considérait la pelouse comme un terrain sacré, et s’il ressuscitait le troisième jour, tout le monde serait là pour le voir.
« Bob, dit Gavin, tu te charges de la diversion. George, ajouta-t-il en regardant autour de lui dans l’obscurité sans trouver Simpson. Sam, alors, tu t’occupes de l’enterrement. Et Fred, tu transporteras le Professeur au moment voulu. Pas de questions ?
— Quelle heure ?
— Il n’y a pas de lune, ce soir. Disons minuit. Non, trois heures et quart. »
Il n’y eut plus d’autres questions.
En se dirigeant vers l’escalier de la cave, Gavin et Jenny entendirent quelqu’un vomir. C’était Simpson.
Dans leur chambre Jenny se détacha doucement de lui, ferma la porte et, lentement, comme si elle écoutait une musique lointaine, elle se déshabilla. Elle ôta d’abord son pantalon de paysan puis sa mince chemise, les laissant tomber par terre et elle apparut, oscillant légèrement devant lui, aussi belle qu’il l’avait imaginée, que ses mains le lui avaient dit. En contemplant son corps et son sourire rêveur, il sentit ses mains trembler et ses yeux brûler, et un désir monta en lui comme jamais auparavant.
Elle s’approcha car il paraissait incapable du moindre mouvement, et ils firent l’amour à la lumière, voyant tout, la vue accentuant le toucher, l’odorat et le goût, comme jamais encore ils n’avaient fait l’amour, interminablement, sans satiété, comme des dieux…
Plus tard, Gavin resta éveillé dans le noir en écoutant à côté de lui la respiration régulière de Jenny ; il éprouvait une grande joie – il se rappelait tout ce qu’ils avaient été l’un pour l’autre et la promesse que ce n’était pas tout, mais seulement le commencement – et en même temps une grande tristesse. Il ne savait pas pourquoi il était triste, mais il savait qu’il devait y penser. Il y réfléchirait jusqu’à ce qu’il comprenne, même si cela devait durer très longtemps.
Les yeux ouverts dans l’obscurité, il avait l’impression de regarder au fond d’un tunnel si long qu’il ne voyait pas la moindre trace de jour au bout, mais il savait qu’il allait devoir suivre ce tunnel jusqu’à son extrémité, quelle que fût la distance.
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