Kampus
Chapitre premier Karnaval
Chapitre premier
Karnaval
Le Kamaval, c’est un peu comme du cirque, un peu comme une bacchanale, un peu comme un bal des Beaux-Arts, un peu comme une orgie collective, un peu comme un marché aux esclaves et absolument pas comme une université. C’est un prétexte inventé pour faire en public ce que tout le monde fait dans l’intimité. Les étudiants l’appellent de la franchise, la faculté de la débauche, mais en réalité c’est une affirmation du penchant des étudiants pour la sensualité et de leur manque d’intérêt pour l’étude. Autrement dit, c’est le commencement parfaitement approprié d’une nouvelle année universitaire.
LE CARNET DE NOTES DU PROFESSEUR
Gavin planait dans la folie sensuelle du Kamaval comme une molécule esclave dans un des amplificateurs des Savages, vibrant avec les accords de la guitare basse, bousculé par le martèlement de la batterie, filant sur les cordes du thème dans un mouvement impitoyable, inconséquent… Boum, vroum-vroum, tica-tic, twink, plink…
Quelqu’un, quelque part, lui avait glissé un hallucinogène. Dans les recoins de son esprit, il essayait de se rappeler ce qu’il avait mangé, bu ou fumé, cherchait quel ami lui avait voulu du bien ou quel ennemi tenait à le neutraliser, et dans quel but, pendant cette journée la plus importante de l’année universitaire. Mais, délivré de tout souci, il flottait au-dessus de ce noyau central d’inquiétude, comme un ballon rouge au-dessus d’un cratère de lave, et savourait sa libération du démon assis sur ses épaules, qui le chevauchait de-ci, de-là, dont le fouet incrusté de métal flagellait ses entrailles à travers la peau, les muscles, le cœur et le foie.
Il s’abandonna au rythme obsédant et au spectacle kaléidoscopique avec une émotion semblable à de la joie. L’arène familière du stade lui était étrangère ce soir, le plafond disparaissait dans la nuit, le balcon scintillait de spots et de tourbillons, l’air était lourd d’encens, de fumée d’herbe, de sueur humaine. Une partie de l’effet, il en était sûr, venait d’une distorsion des sens, l’étrange ondoiement lumineux des étudiants qui passaient, leur aura, leur iridescence, mais comment expliquer le grotesque de leur visage et la fusion protéiforme de leur aspect en un mélange confus ?
Et puis Gavin se souvint : ce soir, c’était Karnaval, avec masques et costumes, la trêve, la suspension des conflits, la libération de la peur et toute licence de faire ces choses que le rang, la timidité ou la raison interdisaient en général.
« Hé, Gavin », dit un masque surgissant de la brume multicolore, et une main ferme sur son épaule le fit chanceler avant que le masque disparaisse.
« Salut, Gavin ! » lança un autre masque, plus légèrement, plus positivement, et des lèvres évoquant des serpents brûlants se tordirent sur sa bouche avant que la foule l’arrache à la silhouette vers laquelle il tendait les mains.
Il les leva devant sa figure, les examina comme si elles étaient nouvelles et singulières, tandis que la cohue le pressait, et puis en aveugle, il les porta à ses joues. Ses joues lui parurent raides mais pas comme un masque, plutôt comme de la peau raidie par un choc ou par la rigidité cadavérique.
Il ne se sentait pas en état de choc, simplement désorienté par l’hallucinogène, assourdi par le bruit hurleur, martelé par la cadence qui semblait naître dans son ventre et s’irradier pour se heurter à la scène de folie et secouer le plafond.
Il leva les yeux et vit les Savages, nus à part le pagne, cernés par des amplis, apparemment accrochés aux appareils par un cordon ombilical, tapant en sueur sur leurs instruments, oscillant sur leur plate-forme précaire suspendue par un câble à des hauteurs invisibles. Il ne savait pas ce qu’ils jouaient, peut-être personne ne le savait-il sauf les Savages, mais c’était tout nouveau et prenait aux tripes.
Ebloui et assourdi, Gavin se laissa bousculer, emporter en un mouvement brownien dans l’espace immense, ses sens capitulant devant la violence qui les frappait. Et dans cette mer de folie, de sons et de lumières, des épaves dérivaient qui le heurtaient…
Un grand type maigre en casque et col bleu à la poursuite de…
Une fille aux yeux effrayés en habit de nonne…
Un Jésus en couronne d’épines avec des stigmates laissant des traînées de sang sur la main de Gavin…
Un acido aux pupilles noires et vagues…
Un cave aux cheveux longs, en toge et coiffé d’un mortier…
Un Noir géant à l’érection incroyable…
Une fille presque nue qui fouettait…
Le dos en sang de l’homme nu devant elle…
Un clown en larmes cherchant à fourrer des joints dans les mains de tout le monde…
Une fille aux trois seins nus…
Un Kampusflic matraque levée tapant sans distinction sur toutes les têtes…
Un empereur romain porté sur une litière, distribuant des bonbons à la foule…
Une fille nue équipée d’un gode, portant une pancarte que Gavin ne put lire…
Un grand type maigre en casque et col bleu…
Une fille aux yeux effrayés…
Un révolutionnaire avec une bombe dans chaque main et un fusil en bandoulière…
Un Jésus avec couronne d’épines et stigmates…
Un cave aux cheveux longs coiffé d’un mortier…
Un concierge avec un balai sans poils…
Deux pédales libérées…
Un acido avec des pupilles…
Un clown en larmes cherchant à fourrer…
Une fille avec trois…
Un cave aux cheveux longs…
Un Noir géant…
Un Kampusflic…
Un Jésus…
Une fille presque nue…
Le dos en sang…
Un grand type maigre…
Une fille aux yeux effrayés…
Un révolutionnaire…
Un concierge…
Un acido…
Deux pédales…
Une fille nue…
Bon Dieu ! pensa Gavin. A quoi servent les schémas ?
La foule jeta Gavin dans une des alcôves sous le balcon. Là, quelque peu à l’abri du vacarme hurlant, on pouvait se faire entendre. Ahuri, Gavin sentit des mains sur chacun de ses bras, entendit des voix dans chaque oreille, alternativement, comme une bande de démonstration de stéréo :
Gauche : « Trouve Jésus. Sois sauvé. »
Droite : « J’étais un pécheur. Comme toi. »
Gauche : « Je me shootais. »
Droite : « Je baisais les filles. »
Gauche : « Je trichais. »
Droite : « Je flouais les gens. »
Gauche : « Je crachais sur mon prochain. »
Droite : « Jusqu’à ce que je trouve Jésus. »
Gauche : « Jésus. »
Droite : « Jésus. »
Gauche : « Tu es un pécheur. »
Droite : « Tout comme nous. »
Gauche : « Si t’es pas sauvé par le sang de Jésus, mec, laisse tomber ! »
Droite : « Tu es condamné aux gouffres de l’enfer ! »
La tête de Gavin s’éclaircit un instant et ses yeux confirmèrent ce que ses oreilles avaient entendu ; il était entre les mains de deux disciples de Jésus résolus à le sauver.
Gauche : « Pour brûler éternellement. »
Droite : « Eternellement. »
Gauche : « Dans les siècles des siècles. »
Droite : « Amen. »
« Amen », dit Gavin et il s’arracha avant d’être entraîné plus loin dans le repaire d’iniquité.
S’éloignant en planant, il vit que les disciples avaient subjugué l’âme de quelqu’un d’autre, une fille aux yeux effrayés en habit de nonne…
Les pieds de Gavin n’étaient pas aussi légers que sa tête. Il trébucha entre de lourds rideaux dans une autre alcôve où ses yeux stupéfaits discernèrent des hommes et des femmes assis en tailleur dans les airs, leur regard fixé sur une lointaine réalité invisible, leur figure et leur corps oubliés et détendus, comme vides et, pensa Gavin, devenant peut-être transparents.
Une voix basse, omniprésente, se fit entendre. « Ooum », dit-elle, puis encore : « Ooum. »
Entre les « ooums », qui semblaient résonner comme des accords prolongés, une autre voix dit : « Entre. Médite. Découvre la vraie nature de la réalité. Libère-toi des passions temporelles. Libère la véritable puissance du moi. Deviens tout ce que tu peux être. Unis-toi à l’universel. Médite. Contrôle ton corps. Libère le moi. Délivre l’âme. Ooum. »
Mais Gavin pensa qu’il avait déjà essayé cette voix, une fois, et s’il se la rappelait bien, ou se souvenait du rêve qu’il en avait fait, le moi était fascinant et les puissances apparemment libérées étranges et exaltantes, mais le processus et même le résultat personnellement insatisfaisants.
Il repassa en chancelant par les lourds rideaux dans l’ambiance également hypnotique et stupéfiante des Savages. Avant qu’il puisse reprendre le contrôle de son propre destin, il fut entraîné dans une autre alcôve où des jeunes gens, garçons et filles, paisiblement appliqués, persuadaient des étudiants de placer leur carte d’identité contre un des trois écrans translucides, sous des étiquettes où l’on lisait : radicaux, révolutionnaires et nihilistes. Sous la première, il y avait le dessin stylisé d’un étudiant portant une pancarte ; sous la deuxième, un étudiant grimpant sur une barricade et faisant signe à d’autres de le suivre ; sous la troisième, une bombe et une torche.
« Engage-toi dans le parti politique de ton choix, cria une des jeunes femmes à Gavin. Tu n’es pas vraiment sérieux si tu n’es pas prêt à mettre ton corps en jeu pour ce que tu crois. Engage-toi et découvre ce qu’est la politique. Apprends la vérité sur le gouvernement. Obtiens trois heures de crédit pour des travaux pratiques de science politique.
— Mais lequel ? demanda Gavin.
— Ici, c’est un bureau non partisan, frère. Ils sont également bons. La différence est affaire de tactique. L’important est de s’engager. Ne va pas à la dérive, frère. Engage-toi dans la lutte séculaire pour la justice. Libère les esclaves. Renverse l’establishment. Remettons les choses en marche… »
Mais c’en était trop pour Gavin. La scène lui paraissait trop imbue d’intensité religieuse et il n’avait pas encore découvert une cause pour laquelle il voudrait donner sa vie.
L’alcôve suivante avait un plafond étoilé. Un astrologue masqué en chapeau pointu et longue robe noire scintillante de signes du zodiaque proposa de lui faire son horoscope contre un dollar et un échantillon de sang.
« Lignes de la main ? cria-t-il à Gavin qui reculait. Philtres d’amour ? Amulettes ?… »
Dans la suivante où la foule poussa Gavin, une fille entièrement nue au corps splendide était attachée sur le dos, avec des cordes de soie, sur un autel drapé de noir. Un grand prêtre se tenait derrière l’autel, ses mains spectrales étendues au-dessus de la fille et une double poignée d’étudiants en capuchon de moine entouraient le tableau en priant qu’un treizième vînt compléter le sabbat.
« Maîtrise les arts obscurs », dit l’un.
« Entre en contact avec les véritables puissances du monde », dit un autre.
« Exorcise Dieu… Nomme l’innommable… Le Mal sans culpabilité… Sois toi-même… Savoure la cérémonie sans ennui… Entre dans la Confrérie du Sang… »
L’alcôve suivante présentait une prosaïque liste d’ordinateur des possibilités de vie communautaire, avec photos et indices psychologiques de tous les communautaires actuels. Les étudiants étaient invités à s’inscrire pour la semaine de pointe en perçant les trous adéquats dans une carte perforée, tandis qu’un terminal posait une longue suite de questions personnelles. Si les cartes des étudiants concordaient avec les besoins communautaires, le garçon ou la fille serait invité à passer deux jours dans la communauté, et si les repas, le travail, la disposition des lits lui convenaient, et si les membres de la communauté voulaient bien de lui, il serait invité à s’y installer en permanence, autant que permanence se pût.
Tant d’autres alcôves suivirent que Gavin en perdit le compte alors qu’il était entraîné et bousculé le long du périmètre du rez-de-chaussée sur la terre battue, brûlée et souillée de crachats. C’était Karnaval, le festival semestriel organisé le vendredi précédant l’ouverture des cours le lundi. C’était un moment de joie et un moment d’engagement. Tous les groupes d’étudiants proposaient leurs facilités de service ou de plaisir, de vocation sérieuse ou d’activités hors programme. Les nouveaux pouvaient goûter aux séductions de la vie universitaire ; les anciens, qui ne se trouvaient pas eux-mêmes dans les alcôves de propagande, avaient l’occasion d’échanger des idées, de changer de mode de vie, de choisir de nouveaux camarades, de profiter d’une aventure éphémère. Les plus prédateurs des garçons saisissaient leur chance d’annexer un nouvel élève avant qu’il ou elle puisse étudier le champ, et les femmes libérées se montraient tout aussi actives…
Même les professeurs étaient présents, recrutant pour leurs cours dans les couloirs supérieurs… et Gavin comprit alors pourquoi il était perdu, pourquoi il avait plané dans ce tableau, pourquoi il avait déferlé avec la foule. Il appartenait à un autre étage.
Rassemblant sa volonté, il se glissa vers une issue, se laissa pousser par la vague vers l’escalier et porter au premier étage. Enfin libéré, il entendit des voix et se trouva devant la porte d’un petit auditorium. Un étudiant gras et courtaud adressait un discours politique à une cinquantaine d’étudiants massés dans des fauteuils de théâtre délabrés.
Gavin admira le flot des mots roulant de la langue de l’orateur comme les billes d’une chaîne de montage.
« L’heure est venue, disait-il. Non, soyons francs avec nous-mêmes – si nous ne sommes pas autre chose, soyons francs – l’heure est passée depuis longtemps où nous aurions dû détruire un système qui n’a pas aboli le chômage, l’exploitation et la guerre. »
A chaque mot clef – « chômage », « exploitation », « guerre » soigneusement espacé pour permettre un temps de réaction – le public grondait par sympathie.
« Quelle guerre ? » demanda Gavin, mais personne ne l’entendit.
« Les laquais du gouvernement demandent ce que nous mettrions à la place. (Nouveaux grondements.) C’est pas notre responsabilité. D’abord, nous faisons la révolution, ensuite nous cherchons pourquoi. »
Ovation.
« Cette société ne s’inquiète que de prix plus élevés et de bénéfices plus élevés. (Grondements.) Un nouveau système rationnel insiste sur la production pour l’emploi. (Acclamations.) Au lieu d’une Amerikka sans cœur où les pauvres deviennent plus pauvres et les riches plus riches (grondements) dans laquelle la classe moyenne exploite les ouvriers, nous construirons une nation avec un cœur. (Acclamations.) La démocratie a échoué. Ce système lent, inefficace, qui a été séduit dans l’étreinte de la grosse fortune et du pouvoir des trusts, doit être mis à la ferraille, au profit d’une démocratie de participation, où ce que le peuple veut, ce dont le peuple a besoin lui sera fourni : la sécurité (ouais !), le travail (ouais !), la liberté (ouais !) et le pouvoir ! (Ouais, ouais !) » Gavin s’éloigna de ce rituel de groupe, entendant des bribes de discours et des répons antiphoniques.
« …dirigeants fous de pouvoir… » Hourrah !
« …trompent le peuple… » Hourrah !
« …liberté… » Ouais !
« …bourgeoisie… » Ouuuuh !
« …Marx… » Ouais !
« …Marcuse… » Ouais !
« …Mao… » Ouais !
« …Che… » Ouais !
« …tyrannie… » Ooouuuuh !
« …liberté… » Ouais !
Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que des huées et des acclamations comme des répons sans lecture, comme un contrepoint sans point, comme un tableau de score sans partie ou… ou, pensa-t-il plus follement, comme un sourire sans chat. « J’ai souvent vu un chat sans sourire, se dit Alice, mais un sourire sans chat ! »
Gavin recula contre un objet qui bougea puis le prit par les épaules pour le retenir de tomber.
« Ah, fit une voix précise et monocorde, nous avons là quelqu’un en grand besoin de mathématiques élémentaires…
— Pardon, murmura Gavin.
— Voyez ? Il demande pardon car il ne sait pas additionner, soustraire, multiplier et diviser. La simple arithmétique, voici ce que nous offrons ici. Ce qui est nécessaire pour faire son chemin dans ce monde, ou pour progresser vers l’algèbre, la géométrie et même vers le calcul intégral et toute la gamme des disciplines qui en dépendent, telles que l’ingénierie, la chimie, la physique, oui, et même l’économie. »
Gavin s’arracha aux mains qui le tenaient et se retourna pour regarder le petit homme maigre en toge et bonnet carré bleus qui se tenait devant une alcôve lambrissée de tableaux noirs. Le Professeur était couvert de poussière de craie et les tableaux de simples additions et soustractions, de multiplicandes, multiplicateurs et produits, de dividendes, diviseurs et quotients. Le Professeur, qui faisait de la réclame pour son cours, avait à la main une baguette télescopique avec laquelle il tapait sur les tableaux pour ponctuer ses mots, et la longue baguette ne cessait de s’allonger rapidement puis de se rétracter à sa taille de crayon.
« Combien d’étudiants savent leur table de multiplication ? Combien doivent perdre du temps à taper huit fois sept sur leur calculatrice de poche ? Huit fois sept font cinquante-six, mesdames et messieurs, un résultat qui exige deux fois plus de temps pour être découvert électroniquement, pendant que le reste de la classe a avancé et vous a laissés en arrière. Je puis vous enseigner de nouvelles méthodes de multiplication et de division qui n’exigent pas d’être laborieusement apprises par cœur. J’ai des pilules garanties pour contenir tout le développement de la pensée mathématique depuis que les Arabes ont inventé les chiffres, des pilules dont l’effet se déclenche simplement par la lecture et un bref exercice. Apprendre en dormant, naturellement. Cours particuliers gratuits si nécessaire. Garantie absolue. Satisfait ou remboursé. Avancez, avancez… »
Gavin remarqua qu’un étudiant qui avait hoché vigoureusement la tête pendant le boniment et murmuré son approbation s’avançait pour placer sa carte d’identité contre un écran, mais c’était manifestement un compère et seuls un ou deux étudiants sceptiques le suivirent.
Devant la salle suivante se tenaient deux héroïques statues de lucite, grandeur nature du corps humain nu, masculin et féminin, et entre elles un gros homme en blouse blanche. Le gros homme avait l’air d’une grotesque caricature de l’idéal humain représenté par les figures qui le flanquaient. L’enseigne au-dessus de la porte, également en lucite et, comme les statues, dégageant une lumière froide, annonçait : anatomie humaine et dissection.
« Apprenez les merveilles et les délices du corps humain, criait le gros homme. Indispensable pour tout étudiant désirant se lancer dans la médecine, les soins, la pharmacie, la thérapeutique physique, l’éducation physique, apprendre les états de conscience modifiés, ainsi qu’une aimable distraction pour ceux qui souhaitent surprendre leurs amis par leur connaissance scientifique de la musculature, de la stimulation des nerfs et de l’art de l’amour. »
Tandis qu’il parlait, les statues semblaient se modifier sur leur socle comme d’étranges Frégoli inhumains ; leur flamme interne devint jaune soleil, la peau de lucite disparut et ils furent des squelettes articulés ; quand cette couleur vira au rose, les squelettes se couvrirent de muscles et quand le rose devint vert, le corps arbora un réseau de nerfs ; bleu, les veines ; rouge, les artères ; et enfin violet, les organes internes aux palpitations obscènes. Alors que les couleurs changeaient plus rapidement, les statues parurent palpiter de leur propre vie salace tels des vicieux absolus.
« Une aide visuelle comme celle que vous avez devant vous facilitera votre travail de mémoire. Naturellement, les pilules d’enseignement sont préparées en vue de chaque leçon. Et nous ne nous contenterons pas de modèles. Nous disséquerons de vrais cadavres, des morts authentiques conservés, des hommes et des femmes. Pour cette raison, nous devons faire payer un supplément de laboratoire ; les cadavres – particulièrement les corps jeunes – sont difficiles à trouver. Mais nous nous amuserons. Quand nous en viendrons à la reproduction… (Les statues parurent onduler sensuellement et Gavin crut voir quelque chose se former dans le bas-ventre de la figure féminine), nous aurons des démonstrations vivantes ainsi que l’occasion d’expérimentation personnelle pour les condisciples de labo qui seront accouplés de façon appropriée et par affinités. Pour sept cent cinquante dollars seulement, chers élèves, vous pourrez passer un semestre passionnant et apprendre quelque chose qui vous sera toujours utile… »
Des étudiants se précipitèrent ; l’anatomie était toujours populaire.
Après le médecin, c’était un Professeur de littérature. Son matériel visuel était un grand écran sur lequel des mots dispersés se formaient en phrases. « Apprenez à lire et à écrire », disait-il avec nostalgie. Il était pauvrement vêtu d’un vague costume de tweed déjà vieux vingt ans plus tôt. Ses cheveux se clairsemaient sur le dessus, et son visage, comme ses vêtements, s’affaissait en exprimant la défaite.
« Vous croyez maintenant que vous n’aurez jamais besoin de ces arts, dit-il. Tout ce que vous aurez jamais besoin de savoir vous sera proposé sous forme visuelle ; tout ce que vous aurez jamais besoin de communiquer pourra être parlé ou enregistré… Ce n’est pas vrai, mesdames et messieurs. Beaucoup d’ouvrages de littérature, beaucoup de passages passionnants – oui, pornographiques, même – n’ont jamais été traduits sous forme visuelle. Imaginez le plaisir de lire Fanny Hill dans le texte original, ou Justine et Histoire d’O ! Même les meilleures traductions laissent beaucoup à désirer ; vous ne pouvez pas imaginer, si vous ne l’avez jamais connu, le plaisir exquis d’évoquer vos propres images, au lieu de vous les laisser imposer par quelqu’un d’autre. »
Un mot se forma sur l’écran et grandit en prenant une forme monstrueuse. « Ceci est un mot que certains d’entre vous peuvent reconnaître. Ce mot est “vous”. Vous ! La personne à qui vous parlez. Et ceci est “je”. Facile, n’est-ce pas ? Maintenant, quelque chose d’un peu plus difficile, un verbe. “Aime.” Rassemblez-les… (les mots reparurent et se promenèrent jusqu’à former une ligne droite) et vous avez une phrase simple : Je… vous… aime. Une déclaration d’une signification délicieuse, aux applications infinies. »
Le « je » se mit à caresser le « vous » ; le « vous » ondula de plaisir jusqu’à ce que le « je » termine son numéro en plongeant et disparaissant au milieu du « o ».
« Imaginez la possibilité d’écrire cela à l’être aimé. Imaginez la profondeur de la réaction. Il y a bien entendu d’autres usages. Etonnez vos amis en signant votre nom au lieu de présenter votre carte d’identité à un écran anonyme. Ecrivez vos pensées où elles ne peuvent être entendues ; soyez à l’abri des micros clandestins et des oreilles indiscrètes. Faites de la recherche dans des documents que peu sauraient lire ; lisez ce que peu sauraient partager. Mille secrets sont cachés dans des livres qui n’ont jamais été programmés dans un ordinateur… »
Mais personne ne se rua vers le comptoir du Professeur de littérature.
Le stand suivant portait l’inscription psychologie. Sur le devant, un pilier de cristal transparent soutenait un appareil tournant étincelant ; il brisait la lumière et la dispersait en fragments à travers le large corridor et sur la figure des étudiants massés. D’un côté du pilier, il y avait un homme assez jeune, élégant, au discours suave et à l’aspect soigné ; de l’autre se tenait une fille svelte aux gros seins à peine vêtue d’un étroit bikini. Ses yeux, comme ceux des étudiants debout devant le stand, étaient fixés sur l’appareil tournoyant ; Gavin remarqua qu’ils ne cillaient pas.
« La psychologie, mes amis, dit le bonimenteur, est la science de maintenant. Apprenez à prédire le comportement des autres ! Eminement utile pour la vente, la politique, la dynamique de groupe de toute espèce, ainsi que pour les relations personnelles. (Le Professeur donna un coup de coude complice dans les côtes de Gavin.) Et nous voulons tous des relations personnelles, pas ?
« Apprenez non seulement à prédire mais à influencer. Une fois que vous pourrez prédire comment les gens se conduiront, l’influence n’est qu’à un petit pas de plus. Sans intervention apparente de votre part, les gens se conduiront comme vous le désirez. Sur une grande échelle, la science de la psychologie est appliquée le plus évidemment en publicité et recherche des motivations ; sur la plus petite échelle de la communauté ou du groupe, elle offre un environnement plaisant à l’individu qui connaît son sujet ; les événements se plient à ses désirs. (Les côtes de Gavin reçurent un nouveau coup de coude du psychologue.) Et la satisfaction de nos désirs, c’est toute l’histoire, pas ?
« Apprenez non seulement à influencer mais à contrôler. Cette jeune personne aux proportions si exquises est entièrement sous mon contrôle. Elle fera tout ce que je commanderai. Par exemple – le coude se balança vers Gavin mais il l’évita –, je puis dire à Helen de passer dans l’alcôve avec vous et de faire passionnément l’amour et elle le fera. N’est-ce pas, Helen ?
— Oui, dit la fille.
— Etes-vous sous mon contrôle ?
— Oui.
— Dites votre nom aux étudiants.
— Je m’appelle Janice.
— Helen, Janice, fit le psychologue en haussant les épaules. Nous sommes-nous rencontrés avant ce soir ?
— Non.
— Vous êtes-vous jamais mise complètement nue en public avant ?
— Non.
— Je veux que vous retiriez votre bikini pour tous ces gens charmants », ordonna le psychologue.
Automatiquement, les mains de la fille remontèrent dans son dos et firent deux petits gestes. Le soutien-gorge, le slip tombèrent. Son corps était maintenant plus magnifique encore. Le psychologue se tourna vers le public estudiantin en tendant les deux mains, paumes offertes, dans un geste de simplicité : « Ce sont là, naturellement, des jeux de salon que n’importe qui peut apprendre. Au-delà du contrôle de l’individu, il y a l’affaire sérieuse du contrôle social, du modelage de toute une société par un arrangement rationnel, raisonnable, désirable où les satisfactions sont maximalisées et les frustrations minimalisées, où la maladie, la guerre, le crime et autres délits ne peuvent exister. Le skinnerisme n’est pas encore une science, mesdames et messieurs, mais nous y travaillons.
« De plus, nous consacrerons dans ce cours une partie de notre temps à l’étude des stades de conscience modifiés, à l’usage correct des drogues et à leurs effets. Maintenant, dit-il aux étudiants sur le même ton qu’il avait employé pour la fille encore nue, vous allez vous inscrire à mon cours. Janice vous aidera. (Machinalement, les étudiants s’alignèrent devant le comptoir.) Les espèces sont acceptées, naturellement, ainsi que des cartes de crédit si elles sont cosignées par vos parents. Préparez vos cartes d’identité, je vous prie… »
Gavin repartit. Il avait été trop fasciné par la fille et par le psychologue pour accorder plus d’un coup d’œil au mécanisme étincelant sur le pilier.
Au-delà du stand de psychologie, il y avait un ordinateur. Au sommet, un panneau lumineux indiquait SCIENCE DE L’INFORMATIQUE. D’une agréable voix féminine, l’ordinateur dit : « Tous les élèves savent que l’ordinateur est le créateur de notre société. Il a supprimé l’ennui routinier de la vie de l’homme ; automatiquement, sans se plaindre, il exécute les tâches répétitives les plus simples ainsi que les calculs les plus compliqués. Il dirige l’économie en économisant sur le personnel directeur. Grâce à l’ordinateur, l’homme est libre de faire non ce qu’il peut mais ce qu’il veut. »
La voix de l’ordinateur baissa d’une octave et devint plus personnelle, plus séductrice : « Mais vous devez apprendre à manipuler votre ordinateur pour que votre ordinateur produise les résultats que vous désirez. (L’appareil en parlait comme d’une aventure amoureuse.) Vous devez savoir ce que l’ordinateur peut et ne peut pas faire ; ce qui est simple et bon marché, ce qui est difficile et cher. La science de l’informatique est le cours essentiel du programme universitaire. Apprenez à parler à votre ordinateur. Apprenez à obtenir la réponse précise en posant la question précise, non la réponse approximative ou même incorrecte en posant une question imprécise. »
La voix remonta au niveau de l’efficience et de l’impersonnel : « La connaissance de l’informatique est utile à tous. Mais elle est indispensable aux carrières d’homme d’affaires, d’économiste, d’ingénieur et à toutes les sciences y compris la physique et la chimie. Inscrivez-vous à ce cours en plaçant votre carte d’étudiant contre l’écran bleu du comptoir et votre carte de crédit sur l’écran rouge. Pas d’espèces ni de chèques, s’il vous plait. Vous pouvez vous inscrire pour votre propre terminal d’ordinateur en appuyant sur le bouton entre les deux écrans.
« Je n’ai pas besoin de vous rappeler combien votre vie universitaire sera plus facile et plus satisfaisante avec votre propre terminal d’ordinateur pour vous fournir des réponses ainsi que des services, cours particuliers et bandes pour exercices de classe inclus – ce service couvre tous les cours proposés par l’université, bien entendu – et même des bandes imprimantes de compositions de fin d’année pour les professeurs assez barbares pour en exiger. En fait, tous les cours de l’université peuvent être suivis par ordinateur, à la seule exception des expériences de laboratoire.
« Naturellement, vous pouvez jouer à des jeux passionnants avec votre terminal d’ordinateur – à la bataille spatiale, aux échecs, à saute-terminal – et aussi envoyer ou recevoir des messages personnels et même vous faire servir promptement un sandwich ou un verre, des pilules ou de la drogue à toute heure. Jamais plus un étudiant ne devra être seul, oppressé ou déprimé. Avec votre propre terminal d’ordinateur, il vous suffira de décrire votre humeur pour être aussitôt apparié à un autre étudiant qui, au même moment, veut vous donner ce dont vous avez besoin… »
Sous des capots de verre, les larges bandes tournaient et sur les panneaux des voyants multicolores clignotaient comme des génies avides d’être libérés et mis au service de l’homme, mais Gavin eut la pénible impression que tout était bidon et que, quelque part, un individu mal rasé était assis en caleçon et pressait des boutons en répondant à des questions au moyen d’un Livre des Records, d’un dictionnaire non abrégé et d’un vieil almanach écorné de 1994.
Le stand suivant portait le mot pharmacie en tubes de verre pleins de liquides gazeux qui pétillaient et changeaient de couleur sous les yeux de Gavin. Sous l’inscription, sur un écran dépoli, des images en couleurs apparaissaient, se divisaient, se confondaient, disparaissaient, double et quadruple écran, films et plans fixes, illustrant les merveilles que fait un pharmacien. Mais devant l’écran régnait la tradition : de l’eau colorée dans de grandes urnes de verre, un homme grassouillet aux joues lisses et à la moustache cirée et, devant lui sur le comptoir, un mortier et son pilon, des flacons de pilules, des liniments, des lotions et des tubes de dentifrice.
Son baratin remontait à une tradition encore plus ancienne d’huile de serpent, orviétan breveté et panacées. « Etudiants, dit-il et la moustache tressauta, c’est ici. Ici, ce que vous cherchez. Combien de fois vous êtes-vous dit : “Je ne sais pas ce qu’il y a dans cette pilule. Je ne sais pas si cette drogue a été coupée ou trafiquée. Je ne sais pas si je dois en prendre ou non.” Alors vous tentez votre chance et vous risquez la cécité, la folie, ou même la mort ; ou vous ne la tentez pas et vous manquez cette magnifique expérience, cette défonce mystique. Mesdames et messieurs, vous n’avez plus besoin de prendre ces risques ou de manquer ces chances. Quelques expériences faciles – aisément maîtrisées dans mon cours – pourront confirmer ou réfuter les prétentions de votre revendeur. N’achetez pas du sucre ou de la strychnine au prix du hasch. N’achetez pas du poison quand vous payez pour de la paix. N’échangez pas un mal de tête contre des brûlures d’estomac. Ne laissez pas la vie vous terrasser. Ne vous contentez pas d’un mauvais voyage. Pour cinq cents dollars seulement, mesdames et messieurs, vous pouvez vous garantir une agréable promenade dans les heureux jardins de la vie.
« Et ce n’est pas tout, mesdames et messieurs, pour ces mêmes cinq cents dollars – la moitié d’un sac, mes enfants, et on ne peut même pas se payer une habitude modeste pour ce prix-là – vous pourrez apprendre les effets de la drogue sur le métabolisme et le cerveau humains par le moyen de l’expérimentation animale et humaine ainsi que par l’auto-dosage personnel dans des conditions soigneusement contrôlées. Apprenez ce qui fournit une défonce supérieure. Apprenez quel genre de retour attendre et comment l’apaiser au lieu de vous effondrer. Apprenez à substituer des drogues simples et bon marché à celles qui sont chères et difficiles à obtenir. Apprenez vos propres tolérances. Chaque être humain est unique. Chacun de vous réagit différemment aux mêmes substances.
« De plus, messieurs et mesdemoiselles, pour ces mêmes cinq cents dollars – pensez donc, on ne peut même plus soudoyer un juge local pour cinq cents dollars – vous pouvez apprendre à préparer vos propres drogues. Bien sûr, ce n’est pas toujours facile de se procurer de l’opium brut ou de la morphine base, mais nous apprendrons comment traiter le pavot depuis le champ jusqu’au consommateur. Certains d’entre vous désirent peut-être se lancer dans la production. Nous apprendrons à préparer les psychédéliques, les hallucinogènes, les amphétamines et les tranquillisants, à partir de substances simples que vous trouverez dans votre propre cuisine. Ce cours vous remboursera au centuple vos frais d’inscription rien qu’en vous permettant de préparer vos propres stimulants et euphorisants. »
Le bonimenteur plaqua ses mains sur le comptoir et se pencha confidentiellement : « Vous apprendrez naturellement à préparer de simples produits pharmaceutiques – l’aspirine, par exemple, des anti-acides et bien d’autres – pour une fraction de leur prix en pharmacie. Ai-je besoin de souligner toutes les occasions qui attendent le jeune homme ou la jeune femme dans les industries du savoir, dans le domaine de la science chimique encore au berceau ? Apprenez à préparer vos propres pilules d’enseignement. J’irai même jusqu’à prédire, mesdames et messieurs, que d’ici quelques années nous n’aurons même plus de cours comme celui-ci. Il vous suffira de prendre une pilule, ou une série de comprimés, et vous saurez tout ce qu’un cours peut vous apprendre. Dès maintenant, vous pouvez entrer dans cette industrie. Inscrivez-vous ! Donnez vos cinq cents dollars et recevez une éducation qui vous sera toujours utile. » Pendant que les étudiants se massaient pour placer leur carte sur les écrans, la voix du bonimenteur baissa au point que Gavin put à peine l’entendre : « Et pour les étudiants avancés, il y a aussi un grand débouché pour la recherche dans les domaines de la réaction humaine, les drogues éthiques, les antibiotiques et les systèmes de libération… »
A côté de la pharmacie, il y avait un stand sans personne. Au sommet, une pancarte annonçait en lettres simples, peintes à la main : PHILOSOPHIE. A côté de la porte, un autre écriteau précisait : ENTREZ POUR ENTREVUE PERSONNELLE .
Gavin, qui était passé devant les autres stands dans une sorte d’état second euphorique, sans être impressionné ni motivé, s’arrêta devant ce mépris flagrant des usages. A qui accordait-on une entrevue ? Qui embauchait qui, là ? Mais l’approche – ou plutôt le manque d’approche – l’intrigua assez pour qu’il réfléchisse avec ce qui lui restait de cerveau.
Il finit par s’apercevoir qu’il était vexé, mais intrigué aussi, suffisamment pour s’arrêter, écarter le rideau de grosse toile et entrer. Il s’immobilisa sur le seuil et cligna des paupières, attendant que ses yeux brouillés par la drogue s’adaptent à la pénombre. Finalement, il vit que le petit espace contenait deux vieux fauteuils capitonnés avachis, un lampadaire derrière l’un d’eux et, entre les deux, une table basse en bois vermoulu et, dessus, une tasse et un cendrier débordant de mégots. Sous les yeux de Gavin, une nouvelle cigarette fut écrasée dans le tas de cendres.
« Entrez, entrez », dit une voix impatiente. C’était une voix devenue lasse et irritée à force d’essayer de fouetter et d’animer des étudiants assommés, ou au moins de les réveiller, mais quand même une voix de clairon capable de lancer des mots à la tête des élèves comme des gommes. A présent, la voix était agacée et aiguë mais elle imposait tout de même l’attention. « Vous avez fait votre imitation Antoine-à-Cléopâtre. Asseyez-vous. »
Le fauteuil sous le lampadaire contenait un homme élégamment habillé – mais pas dans un style estudiantin. C’était un homme ordinaire pas mal tourné, d’un âge tout à fait mûr, qui ne se souciait plus de son apparence, avec des cheveux châtains grisonnants tombant presque sur le col de sa chemise jaune à longs revers ouverte au cou et des cendres de cigarette sur le devant de son pourpoint doré.
« Que cherchez-vous ? demanda-t-il à Gavin.
— Que voulez-vous dire ? Ici ?
— Que voulez-vous ? insista le Professeur.
— Un enseignement, peut-être ?
— Quel est votre but ? » tonna le Professeur dont les mains reposaient comme des pattes de pierre sur les accoudoirs.
« Vous voulez dire maintenant ? Ici ? Au campus ? Dans la vie ? »
Le Professeur haussa les épaules. « Au campus, dans la vie, quelle importance ? Le campus est la vie, jeune homme. Et les buts que vous adoptez ici ne changeront jamais beaucoup ; ils se dissiperont simplement en rêves de ce qui était ou aurait pu être.
— Je ne vous comprends pas », dit Gavin en essayant de rassembler ses idées, se demandant si l’hallucinogène affectait ses oreilles aussi bien que ses yeux.
Le Professeur avait bel et bien une aura dorée autour de lui et il semblait y avoir une aura d’ambiguïté autour de ses paroles, quelque chose de delphique, de superposé et de significatif. Mais peut-être était-ce la drogue. La soirée avait déjà été fort singulière et elle promettait de le devenir plus encore. « C’est l’inscription, vous savez…
— Monsieur, dit le Professeur.
— Oui ?
— C’est l’inscription, vous savez… monsieur.
— Monsieur ? Où est-ce que vous vous croyez, à l’armée ?
— C’est un rapport humain normal entre un professeur et un futur élève qui, s’il montre des promesses et une faculté d’apprendre, ainsi qu’une attitude correcte, pourra être accepté. C’est une situation facilitée, rendue tolérable et peut-être même plaisante, grâce à l’emploi correct des termes de respect qui éclaircissent les rapports entre les deux. C’est un modeste effort qui ne coûte rien à l’élève s’il n’est pas névrosé et ne souffre pas d’insécurité, et qui le place dans un encadrement social propice à l’étude. »
Merde alors, pensa Gavin, et il sentit que sa vue s’éclaircissait. « Il est évident que je n’ai pas frappé à la bonne porte. Vous semblez avoir renversé tous les rôles.
« Monsieur, dit le Professeur. “Faites la révérence pendant que vous réfléchissez à ce que vous direz, dit la reine Rouge. Ça gagnera du temps.” »
« Monsieur », dit Gavin. Laissons ce curieux Professeur chérir ses manières désuètes et ses formes de politesse archaïques, pensa-t-il ; il allait bientôt laisser le Professeur à sa solitude bien méritée et ne jamais le revoir. Mais il désirait mettre une chose au point avant de partir. « Vous vendez vos services et je suis acheteur. Caveat emptor peut bien être le principe fonctionnel, mais ceci est un marché d’acheteurs et l’acheteur peut prendre ou non, selon son choix.
— Fausse comparaison, déclara négligemment le Professeur en soufflant un rond de fumée au-dessus de sa tête, bien que mal argumentée. Je suis, voyez-vous, en possession de ce que peu ont et certains veulent, même si cela ne leur faisait aucun bien de l’avoir. Néanmoins, cela fait de moi un monopole ; vous êtes venu à moi. Que voulez-vous ?
— Qu’avez-vous à proposer ? demanda astucieusement Gavin.
— Je ne puis vous enseigner un art par lequel vous pourrez étonner vos amis et satisfaire vos besoins les plus vils. Ce que j’ai ne vous donnera pas un pouvoir sur les autres ; cela ne vous rendra pas célèbre, aimé ou heureux. Ce que je possède, si vous le voulez et si je décide de vous le communiquer, risque de vous rendre malheureux et vous désorientera certainement. Comme pour la drogue à plus forte accoutumance, jamais vous ne pourrez en avoir assez. Cela vous harcèlera désormais jusqu’à votre mort. Si vous n’obtenez pas votre dose quotidienne, vous souffrirez du manque. Cela et bien davantage.
— Pourquoi voudrait-on tellement une chose pareille ? railla Gavin, mais il était intrigué malgré lui.
— Pourquoi un homme cherche-t-il la beauté qu’il sait ne pouvoir posséder ? Pourquoi un homme s’entête-t-il à sonder sa culpabilité comme un abcès dentaire ? Pourquoi un homme se torture-t-il avec des rêves d’immortalité alors qu’il sait qu’il doit mourir ? L’homme est pervers et plus tôt vous l’apprendrez, plus vite vous cesserez de poser des questions stupides. D’ailleurs, il y a une consolation qui se glisse comme l’espérance hors de la boîte de Pandore. »
Le Professeur alluma une cigarette avec une allumette de cuisine d’un autre âge et fut pris d’une quinte de toux quand il aspira les vapeurs de soufre de l’allumette en même temps que la fumée.
« Pourquoi un homme fume-t-il quand il sait que ça le tuera ? riposta Gavin en écho. Pourquoi n’allez-vous pas dans un médi-centre ?
— Enferme-toi dans un monastère… », cita le Professeur.
Gavin eut une vision presque subliminale d’une fille aux yeux effrayés en habit de nonne.
« …d’ailleurs, disait cependant le Professeur, je suis une espèce en voie de disparition et aucune rigueur médicale ne me sauvera. Je suis le dernier des professeurs de l’ancien temps, à qui Chaucer a pu penser en écrivant “avec bonheur il apprend et avec joie enseigne”. Vous ne reverrez plus son pareil. (Sa voix adopta la flamboyance dédaigneuse du marchand d’orviétan devant le stand de pharmacie.) Prenez-le quand vous en avez encore l’occasion. Quelques jours de plus seulement à ce prix spécial. Une espèce en voie de disparition, mesdames et messieurs. Un oiseau presque disparu que l’on trouve surtout aujourd’hui dans les bibliothèques poussiéreuses et les cabinets déserts, abandonné des élèves et de la famille, à peine digne d’être conservé sinon pour la nostalgie de ses apparitions occasionnelles devant l’étudiant sans méfiance qui, médusé par cette relique du passé, contemple bouche bée son numéro sans se douter qu’il assiste peut-être à la dernière grande performance du professeur d’autrefois.
— Qu’est-ce que vous enseignez ? demanda Gavin.
— Qu’est-ce que j’enseigne ? » répéta le Professeur en tirant fort sur sa cigarette, ce qui eut pour résultat de lui faire cracher la fumée comme une mucosité nuageuse. « J’enseigne l’homme… et la femme aussi quand je puis m’approcher d’une. J’enseigne les commencements et les fins, les créations et les cataclysmes, les holistiques et les holocaustes. J’enseigne la proportion et les êtres, la vie et la mort, l’amour et la haine. J’enseigne toutes choses et rien.
— Je crois, dit Gavin sans savoir pourquoi il le disait, je crois que j’aimerais suivre votre cours. Où dois-je m’inscrire ? Mais vous n’allez pas remplir une classe comme ça, en prenant les élèves un par un, en les décourageant plus que vous ne les encouragez. Il n’y en a pas beaucoup comme moi qui vont entrer ici par curiosité et supporter vos élucubrations, monsieur.
— Vous présumez trop, répondit le Professeur. Je ne suis pas encore décidé à vous accepter. Quant au reste, nous vivons dans un monde fragmenté – plus comme Chicken Little que comme Humpty Dumpty qui était une personne fragmentée dans un monde entier – et les paroles les plus vraies que l’on puisse émettre aujourd’hui sont celles-ci : le ciel tombe.
« Fragments, dit-il sombrement, chaque personne est un atome en soi, entier et impénétrable, chaque groupe ne s’accroche qu’à sa propre espèce, réagissant aux autres violemment ou pas du tout. Nous ne ressentons plus la contrainte sociale de la nécessité de nous frotter les uns aux autres, d’arrondir les angles, de nous insérer dans un système bien huilé de civilité et d’usage.
« Où sont nos rites de passage, nos initiations par lesquelles l’adolescent est introduit dans les mystères de la tribu, ces sacrifices et ces souffrances par lesquels il ou elle se prouve apte à rejoindre les adultes, par lesquels il ou elle gagne le droit de procréer, de réunir sa semence consacrée et son ovule pour la plus grande gloire de ce qui est juste, bon et vrai ? Que se passe-t-il quand il n’y a plus de justice, de bonté ni de vérité ? Que se passe-t-il quand des enfants procréent sans sanction ? Que se passe-t-il quand ils arrivent, sans avoir fait leurs preuves, à un état de postpuberté sans jamais devenir adultes ? Que se passe-t-il quand personne ne veut être un adulte, quand l’enfance est tellement plus séduisante quelle devient un état qui dure toute la vie ? Les vieux usages s’écroulent…
— Pas trop tôt, marmonna Gavin.
— Et par quelles sauvageries sont-ils remplacés ? se plaignit le Professeur. Avec quelles traditions nouvelles les jeunes se consolent-ils ? La jeunesse ! » Le Professeur congédia la génération tout entière d’un geste de la main molle qui tenait la cigarette.
« Que voulez-vous ? demanda-t-il de nouveau.
— Je ne sais pas, cria farouchement Gavin, sentant la main griffue qui avait serré et protégé son cerveau commencer à relâcher son étreinte. Non, attendez, je veux savoir… de quoi vous parlez. Je veux… savoir… »
Le Professeur abattit la partie charnue de son poing sur la table basse et le bout de sa cigarette, cendre et tabac incandescent réunis, vola dans les airs. « C’est ça ! s’exclama-t-il. Vous avez prononcé le mot magique et vous avez gagné un aller simple pour une personne vers le malheur et le désespoir. Je vous accepte comme élève, pauvre garçon malheureux.
Gavin éprouva une bouffée de bonheur insolite. « Puis-je en amener d’autres à s’inscrire aussi ?
— Pourquoi ? »
Gavin chercha ses mots : « Ce… cette expérience… J’aimerais qu’ils, quelques-uns, la tentent aussi. »
Le Professeur haussa les épaules. « Ça n’a pas d’importance. Un ou une douzaine. Du moment qu’il y en a un. » Il laissa tomber le mégot dans le cendrier, alluma une autre cigarette et, en toussant, il prit un livre par terre à côté de son fauteuil. L’entrevue était terminée.
Mais Gavin, délivré de la drogue, éprouvant une espèce d’excitation sexuelle frustrée, voulait la poursuivre. Il pressentait qu’il ne pourrait jamais plus être aussi près du Professeur. La trêve du recrutement était finie ; la guerre entre professeur et élève reprendrait lundi et entre eux descendraient toutes les barrières et les précautions que le Professeur pourrait imaginer. Désormais, ils seraient semblables à des amants séparés par des traditions, des querelles de famille ou des loyautés divisées, ou des murs.
Et pourtant tous les désirs contrariés et inexprimés que Gavin avait pu connaître au cours de ses vingt ans se tendaient vers le Professeur, toutes les questions jamais posées se pressaient ensemble sur ses lèvres et il voulait, plus qu’il n’avait jamais voulu une chose, cela dont il avait ignoré l’existence jusqu’à ce moment, cela qui pour lui n’avait jamais eu de nom.
« Quoi ? » dit-il en tendant ses deux mains vers le Professeur assis, qui ne leva pas les yeux de son livre. « Comment ? » demanda Gavin, son besoin le privant de vocabulaire, et le Professeur fit tomber sa cendre dans la vague direction du cendrier. « Pourquoi ? » insista Gavin et il laissa retomber ses mains.
Brûlant, douloureux, il se leva et quitta le stand enfumé. Le corridor avec sa suite infinie d’alcôves, encerclant tout le bâtiment, parut minable. La toile était sale et déchirée, le calicot fané et vulgaire, les bonimenteurs lamentables, les étudiants bestiaux. La poussière crissait sous les pas et il repoussa du pied des détritus en se dirigeant vers l’escalier le plus proche descendant vers l’arène.
Que lui était-il arrivé ? Il s’aperçut alors que l’hallucinogène s’était dissipé, brûlé peut-être par l’émotion qui l’avait fait réagir à la provocation du Professeur. Son esprit était clair et lucide, et il le détestait. Il entendit la voix du Professeur, « Vous avez gagné un aller simple vers le malheur et le désespoir », et il faillit revenir sur ses pas pour chercher un marchand de bonheur et retrouver son état drogué d’innocence et de bien-être, mais quelque chose l’en empêcha. Il regarda sa main. Elle tremblait. « Dieu me pardonne, murmura-t-il, je veux quelque chose de plus que la joie ou la paix ou même le bonheur. Et je n’en connais même pas le nom. »
Il entendait au loin les Savages. Ils jouaient moins fort maintenant, par fatigue ou par choix, et quelqu’un – une fille nasillarde, pensa-t-il, ou un ténor – chantait. Gavin ne distinguait pas toutes les paroles mais de temps en temps il en saisissait une, accompagnée par la réaction appropriée du public.
« …solitaire… », chantait la voix avec un frémissement d’apitoiement.
Des lointains auditeurs monta un gémissement compatissant.
« …ami… », chanta la voix avec un sanglot de désespoir. Nouveau gémissement antiphonique.
« …unique… »
Gémissement.
« …fin… »
Lamentation.
« …toi… »
« Aaaah », répondit le public.
« …repousse… »
« Aaaaaah ! » Le soupir fut comme une exhalaison.
« …vérité… »
« Mmmm », émit le public.
« …amour… »
« Aaaaah », fit le public comme s’il avait enfin obtenu satisfaction.
Gavin chercha dans sa mémoire une expérience similaire. Puis il se souvint : le rallye politique dans le petit auditorium. Il arriva au pied de l’escalier et s’avança dans l’arène principale, s’attendant à un supplément d’information mais il n’en vint pas. Il n’y avait pas de connexions. L’abstraction suffisait à provoquer dans la foule le suspens des jeux préalables et le soulagement de l’orgasme. Quand il fut au milieu des étudiants oscillants – certains dansaient tout seuls, d’autres en vague relation avec quelqu’un – les Savages avaient commencé à hurler une nouvelle chanson :
« Agression/répression/régression/dépression… »
Puis un roulement de batterie, une plainte de guitare et un cri : « Digression ! »
« Déflation/déflagration/cessation/exaltation. »
Les étudiants se balançaient ou dansaient, répondant aux paroles et à la musique révolutionnaires. Gavin écouta aussi, pris par le rythme et l’ambiance, malgré lui et en dépit de sa faim nouvelle. L’humeur de la bête aux cent têtes avait le pouvoir d’envoûter et de satisfaire.
Puis quelqu’un dit à son oreille : « Qu’est-ce que t’as pris, Gavin ? »
Gavin se tourna sur sa droite. La voix appartenait à un lèche-cul nommé Simpson, un corps sans tête, un suiveur avide de s’attacher à n’importe quelle force directrice, mais pas mauvais cheval dans le fond. « Philosophie. »
« Aaah ! » fit Simpson, sa figure illuminée comme si l’on avait allumé sa lampe. Le choix était assez insolite pour devenir une mode.
Ma foi, songea Gavin, laissons le Professeur gagner quelques dollars. Peut-être pourrait-il alors faire soigner cette toux. Certains des professeurs les moins populaires étaient vraiment très pauvres.
Tandis que Simpson s’éloignait dans la foule comme un conspirateur portant un message, Gavin le vit baisser la tête près de quelques étudiants et chuchoter un mot à leur oreille. Gavin les connaissait presque tous : Marlin, Miro, Buck, Ridgley… Et Gavin savait quel était le mot.
Comme il se détournait des activités de Simpson, une fille le heurta. Il sut que c’était une fille avant de la voir, à la fermeté souple de son corps contre lui, à la tension de son propre corps vers elle. Puis il reconnut le visage de ses précédents fantasmes – la fille aux yeux effrayés en habit de nonne – et de grands yeux sombres peureux le contemplèrent, cherchant quelque chose.
« Il faut que tu m’aides », dit-elle. Elle avait la voix rauque, excitante comme la chair féminine cachée par l’habit, qui s’était brièvement pressée contre lui. Elle lui prit le bras.
« Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Il y a quelqu’un… qui me suit. »
Il suivit la direction du regard. A quelques mètres dans la cohue, il vit un grand homme maigre coiffé d’un casque. Gavin le reconnaissait, à présent. Il s’appelait Gregory et son étoile montait dans la politique du campus.
« C’est ça, le Karnaval, dit Gavin.
— Je sais », murmura la fille, et sa main trembla sur le bras du garçon, « Mais il ne me plait pas. Il… il est laid. »
Il était laid, Gavin le voyait maintenant. Un gros nez qui ne séparait tout de même pas suffisamment de petits yeux méchants, des lèvres épaisses, humides, et pourtant il se prenait pour un tombeur. Gavin l’avait vu avec quelques-unes des plus jolies filles-filles du campus, l’avait observé quand il se plaçait avec la grâce naturelle d’un furet, toute son attention rivée sur sa proie hypnotisée.
« Tu peux toujours dire non, dit Gavin.
— Il ne me laissera pas le dire.
— Comment le sais-tu ? Tu le lui as dit ? »
Elle secoua la tête.
« Je le sais, murmura-t-elle avec simplicité. J’ai peur.
— Que veux-tu que j’y fasse ?
— Emmène-moi à la maison, dit-elle.
— Ta maison ?
— La tienne. Je n’ai pas de piaule.
— Pas de piaule ?
— Je suis nouvelle. Je viens d’arriver de Californie, aujourd’hui. Je pensais trouver… un endroit où rester… ici.
— Quelqu’un avec qui rester ? » demanda-t-il.
Elle hocha la tête.
« Moi ?
— Oui », murmura-t-elle.
Il ne pouvait trop savoir de quoi elle avait l’air, derrière le voile blanc qui lui enserrait le visage, comment elle était sous les plis de cette longue robe noire mais ses traits étaient séduisants, sa bouche vulnérable, elle avait un petit nez court, de légers sourcils sombres – ses cheveux aussi, pensa-t-il, devaient être longs, bruns et soyeux – et des yeux effrayés tout en pupilles, fixés sur lui avec une attention insistante et, eut-il l’impression, de l’amour. Elle ne devait pas être une fille-fille mais plutôt une femme-fille.
« Bon, dit-il. J’aime bien ton air et ta voix et je ne veux pas que tu souffres. Je crois que je pourrais peut-être t’aimer. »
Il lui prit la main. Elle était froide, petite et crispée. Il fit demi-tour et fendit la foule vers la sortie la plus proche.
Quand ils émergèrent dans la nuit, respirant l’air frais et pur, elle demanda : « Est-ce que l’amour est important ?
— Pour moi, répondit-il. Toi ?
— Peut-être. »
En remontant sur la colline et à travers le campus vers la piaule de Gavin, elle lui dit qu’elle s’appelait Jenny et qu’elle était née et avait été élevée en Californie, à Oakland.
« C’est près de Berkeley, pas vrai ? demanda-t-il.
— Tout à côté.
— Je n’ai jamais été bon en géographie, avoua-t-il. Mais pourquoi n’es-tu pas…
— Allée à Berkeley ? J’ai passé trois ans dans un collège catholique, jusqu’à ce que je ne puisse plus le supporter. Il y a quelques jours, quand mes parents m’y renvoyaient, je suis simplement partie à travers le pays, en stop, et je suis arrivée ici ce matin.
— Tu n’avais pas peur ?
— Pas avant d’être ici… A vrai dire, tout le monde a été très chic avec moi. »
Gavin lui prit le bras, d’un geste qui se voulait réconfortant mais qui lui fit courir des frissons dans tout le corps. « Tu ne risques plus rien maintenant, assura-t-il. Tu es autant en sécurité que tu veux l’être. »
Elle lui sourit au clair de lune alors qu’ils passaient entre les ombres du long bâtiment administratif au nord et du long bâtiment des humanités au sud et soudain sa figure se transforma en un miracle de beauté. « Je sais », dit-elle.
Ils descendirent par l’autre versant abrupt du campus vers les grandes maisons délabrées accrochées à flanc de coteau. Elles avaient plus de cent ans et il y en avait beaucoup, plusieurs pâtés de maisons avec parfois une brèche, comme dans une bouche d’où une dent cariée est tombée. Plusieurs centaines de mètres plus loin c’était le mur mais Gavin n’en parla pas à Jenny. Il serait bien assez tôt, au jour, pour l’avertir des tireurs isolés.
Ils gravirent dans l’obscurité des marches de pierre et franchirent une porte renforcée par du contre-plaqué, puis montèrent par un étroit escalier grinçant où traînaient de vieilles odeurs d’oignons, de haricots, de pommes de terre et de saleté. Sur le palier, juste en face, il y avait une porte. Gavin fouilla dans sa poche, cherchant la clef du cadenas qui la fermait.
« Est-ce une communauté ? demanda Jenny en se serrant contre lui dans le noir.
— C’est juste une piaule, répondit Gavin en ouvrant. Pas grand-chose. » Il alluma le plafonnier, une ampoule nue pendant d’un fil qui passait par un trou noir du plafond. « Mais ça vaut mieux que les dortoirs ou les bidonvilles de l’autre côté du campus. Ce n’est pas tellement propre. » Son matelas était par terre, sous les longues fenêtres au fond de la pièce ; Gavin remarqua avec soulagement que les draps avaient été changés assez récemment mais des bouteilles et des boîtes de bière jonchaient le plancher et s’entassaient dans les coins, des mégots de cigarettes et des cendres se mêlaient à la poussière, aux toiles d’araignée, et aux moutons.
« Le désordre ne me gêne pas, dit-elle en refermant la porte derrière elle. »
Il regarda autour de lui. « J’aimerais bien avoir une bière ou quelque chose à t’offrir, dit-il en lui tournant toujours le dos, mais il n’y a plus rien.
— Ça ne fait rien. »
Il se tourna vers elle. Elle avait ôté son voile. Il ne s’était pas trompé ; elle avait de longs cheveux bruns et soyeux et un visage ravissant. Il regarda le matelas puis de nouveau la fille. C’était le moment délicat. Il comprenait les convenances, mais elle ?
Il s’éclaircit la gorge. « Il n’y a qu’un matelas.
— Ça ne me gêne pas. »
Avec un grand courage, il lui prit le visage entre des mains tremblantes et se pencha sur ses lèvres. Elles étaient fraîches et mystérieuses et puis elles se réchauffèrent, s’entrouvrirent et l’accueillirent dans les plaines et les vallées érotiques de la bouche.
La lumière s’éteignit, et il comprit vaguement qu’elle avait allongé le bras droit pour presser l’interrupteur mais il n’eut pas le temps d’y penser car il entendit dans le noir un froissement d’étoffe, ses mains glissèrent du visage vers le velouté des épaules, le long des flancs, de la taille fine et des hanches rondes.
Elle l’attira sur le matelas, sombrant à côté de lui comme un lis quand le soleil s’est couché ; la fermeté élastique de sa peau satinée fit couler du vif-argent dans les veines de Gavin et de l’or en fusion dans son cerveau. Sous ses mains caressantes et ses lèvres brûlantes il la découvrit dure et haletante. Dans la moiteur rose lisse-rugueuse il plongea et, dans cet univers palpitant, joyeux et vertigineux il se perdit et songea, je t’aime Jenny, inconnue, jeune mariée…
Mais plus tard, épuisé de sueur et lucide, il la serra contre lui en écoutant sa respiration régulière. Il pensa encore aux événements des dernières heures et le souvenir de sa rencontre avec le Professeur l’emplit d’une surexcitation nouvelle qu’il emporta avec lui dans ses rêves.
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