Kampus

James E. Gunn · Chapitre 8 sur 11

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Chapitre VIII La psyché cybernétique

Chapitre VIII

 

La psyché cybernétique

 

L’ultime cause – ou les causes – du démembrement de notre société ne sera peut-être jamais connue, mais nous pouvons identifier divers facteurs contributifs : l’emploi largement répandu de la cybernétique pour accomplir les travaux nécessaires dans le monde ; le développement de la chimiothérapie, les transformateurs chimiques d’humeurs, l’enseignement chimique ; la liberté pour l’individu de faire « son truc » ; un climat intellectuel subventionné ; enfin la libération de la méchanceté innée de l’espèce humaine. Mais la découverte humaine la plus dangereuse a peut-être été les loisirs. Les épreuves et la nécessité rendaient la coopération essentielle ; elles frottent les gens les uns aux autres et émoussent les bords abrasifs ; elles créent une société polie et grégaire. Si on leur donne la moitié d’une chance, les gens s’en vont sur leurs propres tangentes, chérissent leurs manies, glorifient leurs goûts et leurs dégoûts en les transformant en vérités universelles.

LE CARNET DE NOTES DU PROFESSEUR

 

Quand le soleil se leva comme une orange aplatie derrière eux, les Rocheuses se dressaient devant eux, déchiquetées, sombres, passant du violet-noir des sommets les plus proches au gris perle des cimes lointaines à l’horizon. Elaine réveilla Gavin pour les lui signaler, mais il ne fit que se plaindre de ses douleurs et de sa faim.

« C’est la première fois que je vois vraiment les montagnes, dit-elle, pénétrée d’admiration. Vous ne savez donc pas apprécier la beauté ?

— Pas quand j’ai faim », grogna Gavin, mais il était réveillé. Il se frotta les yeux, en grimaçant de douleur, et contempla brièvement les montagnes avant d’examiner la campagne qu’ils traversaient.

Ils avaient roulé toute la nuit après s’être arrêtés au bord d’un ruisseau limpide pour bassiner la figure de Gavin et examiner ses blessures. Les mains d’Elaine avaient été douces et efficaces.

Denver ne doit pas être loin, pensa-t-il. Des maisons isolées, puis des hameaux apparurent le long de la route. Il envisageait un solide petit déjeuner à Denver quand la vieille camionnette commença à hoqueter.

« Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il.

— Je crois que c’est la panne sèche.

— Pourquoi ne vous êtes-vous pas arrêtée pour faire le plein ?

— Où ? Plus personne ne conduit une turbine à vapeur sur la route. Pas pour de longues distances. Alors il n’y a pas de stations-service. Le seul endroit où on peut faire le plein, c’est dans les villes.

— Vous auriez pu vous arrêter dans une ville.

— Et avec quoi aurais-je payé ? »

Gavin soupira. Il y avait cela, aussi. Le peu d’argent qu’il avait amassé était encore dans sa chambre à l’institution et on avait tout volé à Elaine. « Je ne devrais pas m’en prendre à vous, dit-il. Je n’ai pas été d’un grand secours. »

Le moteur hoqueta encore et se tut. La turbine ralentit pendant qu’Elaine conduisait vers le bas-côté et s’arrêta. « Nous voilà de nouveau à pied, dit-elle. Du moins jusqu’à Denver. » Elle ouvrit sa portière et descendit.

En gémissant, Gavin se redressa et la rejoignit. Il s’étira en grelottant un peu dans le petit matin froid ; l’air semblait avoir été nouvellement créé dans quelque caverne glaciale. Et son moral remonta. « Allons-y », dit-il.

Ils n’avaient guère couvert que huit cents mètres au bord de la route et les muscles de Gavin commençaient à se détendre et à fonctionner souplement quand il aperçut sur la droite une longue construction basse peinte en brun. Presque simultanément, un délicieux parfum monta à son nez meurtri qui n’eut, néanmoins, aucune difficulté à reconnaître une bonne odeur de pain chaud.

Cette odeur et la réaction de Gavin avaient quelque chose de fondamental et de primitif. Le Professeur avait un jour attribué le développement de la civilisation à la découverte que des grains pouvaient être moulus et mangés. L’homme paléolithique s’aperçut que le gibier dont il dépendait disparaissait avec le changement de climat et, même en ces temps très anciens, était en voie d’extinction à cause de la chasse intensive. Il fut contraint de se tourner vers les graines sauvages que ses femmes avaient découvertes, mais il devait rester là où ces graines mûrissaient, avant que les épis se brisent et se perdent. Alors il construisit ses villages – beaucoup de mains étaient nécessaires pour la moisson – à côté des champs et, plus tard, quand l’irrigation fut inventée on sema le grain le long des grandes rivières et dans les plaines inondées. Il rôtissait les épis de blé sauvage pour séparer plus facilement les grains de la paille, parfois il pilait ces grains grillés et les mélangeait à de l’eau pour faire une sorte de bouillie comestible mais, progressivement, il apprit à faire cuire la pâte sur une pierre plate près du feu, en galettes ; plus tard il ajouta du levain et d’autres ingrédients pour créer un produit encore comestible froid. « Imaginez, disait le Professeur, ce chasseur primitif revenant au coin de son feu après une chasse vaine et, accroupi à côté de sa compagne, prenant une galette encore fumante pour la déchirer à belles dents. Ce n’était pas de la viande crue mais c’était bon. Ce fut le commencement de la civilisation : le feu et le pain… »

Gavin vit aux narines dilatées d’EIaine qu’elle aussi avait senti le pain. « Venez », dit-il et il descendit dans le fossé bordant la route pour remonter de l’autre côté sous des barbelés.

Ils marchèrent dans l’herbe sèche qui bruissait contre leurs jambes comme les murmures de la terre. Des alouettes chantaient. Une souris des champs surgit et ils la virent courir. Quelques instants plus tard, un putois traversa avec arrogance devant eux, la queue en panache. On aurait dit que cette partie de la terre n’avait jamais entendu parler de l’homme.

Finalement, ils parvinrent à une clôture. Au-delà, il y avait une voie de chemin de fer et une autre barrière au fond. Ils marchèrent en suivant la voie protégée et arrivèrent en vue du bâtiment que Gavin avait aperçu de la route. L’odeur du pain chaud devint irrésistible. Gavin avait l’eau à la bouche et son estomac grondait quand ils atteignirent un point où la barrière tournait à angle droit, laissant passer les rails mais interdisant l’entrée à Gavin et à Elaine.

Le bâtiment dans l’enclos était construit en plaques de métal émaillé de brun, probablement préfabriqué et transporté par éléments en ce lieu isolé. Gavin et Elaine, de l’autre côté de l’épais grillage qui l’entourait sur les quatre côtés, le contemplèrent avec envie. Sur la façade, il y avait une grande inscription qui n’avait pas été visible de loin et pas lisible avant qu’ils y arrivent : BOULANGERIE AUTOMATISÉE DE LA FRONTIÈRE. Dessous, en lettres plus petites, ils lurent : ENTRÉE INTERDITE. Et, encore dessous, PROTÉGÉE PAR GARDORDI, Inc.

La même inscription était reproduite sur des plaques de métal accrochées au grillage à intervalles réguliers. Il n’y avait pas d’ouverture sauf où les rails entraient, et là le grillage disparaissait au loin comme la queue d’un spermatozoïde. A une cinquantaine de mètres, un wagon de marchandises stationnait contre le bâtiment. Il y avait une bosse à l’arrière, qui devait contenir un moteur ou peut-être un petit ordinateur directionnel.

Mais tout cela, et aussi le pain, était à l’intérieur et ils se trouvaient à l’extérieur. Gavin avala péniblement sa salive et déclara : « Je vais entrer là-dedans coûte que coûte.

— Est-ce bien prudent ? Ne pourrions-nous pas manger plus facilement ailleurs ?

— Ce ne serait pas pareil, répliqua Gavin, en chasseur déçu qui réclamerait du pain. Vous venez ?

— Je vous suis. »

Il longea le grillage et s’arrêta à quelques centaines de mètres du coin. « Regardez ! » Le sol sablonneux avait été creusé à la base de la clôture par quelque animal, taupe ou chien de prairie. Gavin s’y attaqua à deux mains et bientôt il eut dégagé un espace assez grand pour qu’il s’y insinue en rampant sur le dos. Elaine le suivit.

« Maintenant », dit-il et il courut vers la voie.

Le wagon était toujours contre le mur de la boulangerie, une de ses parois entièrement levée contre le bâtiment. L’espace entre le wagon et le mur était si étroit que même la taupe ou le chien de prairie n’auraient pu s’y glisser. Quand ils collèrent l’oreille contre le flanc du wagon, ils entendirent des coups sourds et des grattements, comme si on y chargeait quelque chose.

En passant au-delà du wagon, ils remarquèrent d’autres ouvertures dans le mur au-dessus des rails, marquées BEURRE, ŒUFS, LAIT, FARINE, SEL, SUCRE, LEVURE et ainsi de suite. Elles étaient toutes trop petites pour le passage d’un homme même si elles n’avaient pas été scellées. Les rails disparaissaient dans une aile du bâtiment fermée par une grande porte de la taille d’un wagon de chemin de fer. On ne pouvait ébranler cette porte.

Alors qu’ils l’examinaient, le wagon derrière eux se mit en marche. Gavin pivota et y courut. Comme il se retournait, la grande porte cliqueta. Il jeta un coup d’œil derrière lui tout en courant. Elle se soulevait. Un autre wagon émergeait. Gavin faillit s’arrêter mais il vit que l’autre wagon avait exposé la haute ouverture sur le côté du bâtiment, à environ un mètre cinquante du sol.

L’ouverture s’élargissait encore quand il s’en approcha. A l’intérieur, il distingua dans l’obscurité un espace dégagé et au-delà quelque chose de sombre et de massif. Il sauta et se hissa par l’ouverture.

Le wagon qui était sorti du bâtiment roulait vers l’ouverture où se tenait Gavin. Il se baissa, tendit une main à Elaine et la hissa à côté de lui juste avant qu’une partie de l’ouverture soit bloquée par le nouveau wagon. L’intérieur n’était éclairé que par le soleil filtrant à travers la porte de chargement qui se rétrécissait. Avant qu’elle se ferme complètement, Gavin aperçut un râtelier et, derrière, des courroies de transmission et des machines. Sur sa gauche, sous un réseau de fils et des bandes de métal, il vit un espace dégagé et s’y jeta en traînant Elaine.

Le wagon boucha complètement l’ouverture ; seuls de minces filets de lumière pénétraient là où la fermeture n’était pas hermétique. Après l’éclat du soleil matinal du Colorado, Gavin n’y voyait pas assez pour s’orienter dans les ténèbres. Il sentait cependant que la salle était immense et pleine d’une machinerie incompréhensible accomplissant de mystérieuses fonctions. Il l’entendait cliqueter, gronder et bourdonner et il resta là dans le noir, tenant la main fraîche d’Elaine, respirant la chaude odeur du pain qui cuit.

« Eh bien, monsieur le Cerveau, dit Elaine, quoi, maintenant ? »

Quoi, maintenant, en effet. Gavin n’y avait pas pensé, mais une usine automatisée n’avait pas besoin de lumière. Elle fonctionnait tout aussi bien dans l’obscurité, peut-être mieux sans la chaleur inutile et gaspilleuse d’ampoules électriques. Il devait y en avoir quelque part pour les inspections et l’entretien par l’homme, mais il ne savait pas où étaient les interrupteurs, même s’ils n’étaient pas verrouillés.

Alors même qu’il y pensait, la lumière s’alluma. Une voix géante tonna au-dessus d’eux, semblable à la voix de Dieu.

« Ici le Gard-Ordi. Vous vous êtes introduits sans autorisation dans les locaux de la Boulangerie automatisée de la frontière. Restez où vous êtes jusqu’à ce que vous ayez l’autorisation de bouger. »

Le silence tomba sur eux comme de la peur. Elaine regarda Gavin. « Ils vont envoyer quelqu’un de Denver, dit-il avec une assurance qu’il n’éprouvait pas. S’ils s’imaginent que nous allons les attendre… »

Grâce à l’éclairage du plafond, il voyait comment se faisait la cuisson automatique. Les ouvertures de l’extérieur devaient conduire à des silos. Des tuyaux allaient des silos à d’immenses chaudrons fermés, en cuivre étincelant ; de chacun d’eux, un tuyau plus grand partait vers des sortes de grosses douilles au-dessus d’une chaîne de transmission entièrement composée de moules à pain. Comme il regardait, trois boules de pâte tombèrent de trois douilles pour remplir trois moules et la chaîne avança d’un cran. Trois disques de métal fendirent le dessus de la pâte. Du beurre y-fut introduit par des canules puis la chaîne de transmission disparut par une ouverture dans un mur.

D’une autre ouverture rectangulaire sortirent d’autres moules, pleins de pain, ceux-là, le dessus arrondi, en croûte dorée fumante. La chaîne se retourna sur un rouleau horizontal et les pains tombèrent comme de la manne sur une autre courroie de transmission qui les amena vers eux. Les pains furent saisis par des plaques à claire-voie, coupés en tranches et poussés dans des sacs en plastique maintenus ouverts par des doigts de plastique et un jet d’air. Des bras métalliques tordirent le plastique au sommet du sac et les pains enveloppés glissèrent sur des râteliers qui montaient par à-coups du sol pour les recevoir. Dès que le râtelier était plein, il poussait son contenu sur ceux des wagons qui attendaient et retombait pour faire place au suivant.

Le processus avait fait bien du chemin depuis les bords de l’Euphrate. Mais pas la faim. Gavin saisit un pain, au passage. Le wagon était presque plein et ses râteliers ne laissaient pas de place pour Gavin et Elaine.

Le wagon se mit en marche, laissant entrer la lumière comme s’il tirait un rideau étincelant. « Tenez-vous prête », dit Gavin.

Alors que la porte de chargement s’élargissait à la taille d’une personne, Gavin avança dans l’espace entre les râteliers et l’ouverture et, sans lâcher la main d’Elaine, sur le capot surélevé à l’arrière. Elaine dut sauter, mais le capot était assez grand pour eux deux. Ils se cramponnèrent aux bouches d’air de l’arrière quand le wagon prit de la vitesse, longea la clôture et entra dans le long tunnel de grillage qui menait, pensait Gavin, vers Denver.

Il coupa le sommet de l’emballage avec ses dents et tendit le sachet ouvert à Elaine. Elle prit une poignée de tranches, les respira avec délices et se mit à rire.

« Parfois, les plaisirs simples sont les meilleurs. »

Grimpant sur le toit du wagon brimbalant en claquant dans la claire fraîcheur ensoleillée du Colorado, ils se gavèrent de pain.

Le wagon ralentit en atteignant les faubourgs de Denver. Gavin fit un signe de tête à Elaine et sauta à terre, puis il courut pour l’attraper quand elle sauta à son tour. Au milieu des multiples voies, ils regardèrent autour d’eux en reprenant haleine.

Ils étaient dans une sorte de voie encaissée, avec des parois de pierre de chaque côté. Cent ou deux cents mètres plus loin, les rails disparaissaient dans un tunnel noir.

Ils escaladèrent le mur de soutènement jusqu’au niveau de la rue. Le quartier était dominé par l’énorme masse d’un stade de béton, un grand cirque percé d’ouvertures sombres ; des rampes montaient le long des côtés vers les niveaux supérieurs.

Le stade était cerné par l’étendue large et noire d’un parking plein de voitures électriques multicolores. Du stade montaient les cris d’une foule hurlant sa joie ou sa déception et un bruit inhumain de moteurs et de tôles embouties.

Elaine montra du doigt la caméra de surveillance au sommet des piliers, au coin de chaque parking, et ils contournèrent cette périphérie jusqu’à ce qu’ils arrivent sur une esplanade où quelques vieilles voitures étaient garées et où il n’y avait pas de piliers.

« Cette fois, prenons une électrique, dit Gavin. Ça résoudra le problème du carburant. »

Mais la plupart des voitures étaient de vieilles turbines à vapeur et quelques-unes, encore plus vieilles, avaient l’air de modèles à combustion interne, plus à leur place dans un musée ou à la ferraille que dans un parking. Ils finirent tout de même par découvrir une antique électrique, bien cabossée mais apparemment en état de marche. Non sans difficulté, Gavin parvint à ouvrir la portière du côté du conducteur et l’autre, tout aussi entêtée, d’un coup de pied. Elaine regarda prudemment de tous côtés et monta. Il n’y avait personne en vue et le seul rappel de présence humaine était le vacarme de l’enthousiasme et de la fureur déferlant comme des vagues par-dessus les murs du stade.

Gavin s’installa au volant et regarda l’endroit où il aurait dû voir le volant. Il n’y en avait pas, ni de colonne de direction, pas de tableau de bord, pas d’accélérateur, pas de frein. Il n’y avait qu’une boîte noire d’environ cinquante centimètres de côté. Elle bourdonnait.

« Sortons de là », dit Elaine.

Mais ce n’était pas si facile de rouvrir les portières et avant que Gavin pût les forcer, la voiture démarra et roula vers le stade. Elle tourna automatiquement dans une grande entrée, passa par un souterrain et surgit dans l’éblouissement d’une arène couverte de sable et pleine d’automobiles chargeant comme des taureaux furieux. D’autres étaient en miettes sur le flanc, ou tassées au bord du stade, perdant leur huile en abondance par leurs flancs blessés.

Progressivement, la scène confuse s’ordonna dans l’esprit de Gavin. Des tracteurs remorquaient des épaves du terrain. Les voitures encore en mouvement tournaient autour d’un énorme ballon, le frappaient avec leurs pare-chocs ou leurs flancs vers des buts, de chaque côté du long terrain. Les véhicules étaient de tous les types, quelques électriques silencieuses et beaucoup plus de turbines à vapeur sifflantes mais, en majorité, des automobiles bruyantes et fumantes à combustion interne, qui avaient été interdites sur les routes.

De la fumée et de la poussière obscurcissaient le stade, se dissipaient de temps en temps pour révéler un moment d’action ou une scène de violence mécanique. Sur tout l’ensemble planaient les antiques et exaltantes vapeurs d’essence, d’huile et de caoutchouc fumant.

Tout cela, Gavin eut le temps de le sentir tandis qu’il bataillait avec les portières dans une automobile bien décidée à les conduire au milieu du massacre et du carnage. Il entendit le public délirer de joie quand leur voiture s’engagea dans la mêlée puis, alors qu’Elaine et lui regardaient dehors et tapaient sur les vitres pour faire connaître leur présence, le public poussa des acclamations encore plus étourdissantes, des gens gambadèrent entre les gradins, sautèrent sur leurs sièges, gesticulèrent avec reconnaissance vers le ciel.

« Ça leur plaît », cria Gavin à Elaine en s’efforçant de se faire entendre dans le vacarme des pneus crissants, des changements de vitesse grinçants, des vrombissements de moteurs et des bruits de tôle. « Ils nous veulent là-dedans. »

Quelque chose frappa sa portière et l’enfonça vers lui, quelque chose d’autre emboutit l’arrière et l’impact faillit lui rompre le cou. Leur voiture rebondit puis serpenta plus adroitement dans le magma de véhicules virant en tous sens pour frapper violemment la balle qui roula par-dessus un capot et jusqu’à l’autre bout du terrain où une voiture, avec une précision remarquable, l’envoya en tournoyant entre les buts dans un filet.

Autour d’eux, les voitures tournèrent follement en rond, dans un concert cacophonique d’avertisseurs et de moteurs emballés comme pour célébrer une victoire et finirent par se faire face, en deux rangs parfaitement droits.

Toutes les autres voitures étaient vides.

Avec la force du désespoir, Gavin poussa la portière emboutie et elle céda. Il émergea sous le soleil et la poussière, entouré par des monstres de métal haletants. La foule explosa. Des hommes, des femmes, des enfants jetèrent dans l’arène des hot dogs et des enjoliveurs, poussèrent des acclamations délirantes, hurlèrent des mots qui se perdirent dans l’insanité générale.

Alors qu’il aidait Elaine à descendre de l’autre côté, le bruit et l’excitation montèrent encore plus haut. Gavin la prit par la main et courut sur le sable imprégné d’huile vers le bord du stade, mais la vue et la démence de la foule le firent reculer quand il atteignit la barrière de béton et il tourna à gauche, courant autour de l’arène pour chercher une issue sans risquer l’enthousiasme dément des spectateurs. Il devait avoir l’air, pensa-t-il d’un coureur exécutant son tour de la victoire ou un matador sa marche triomphale.

Alors qu’il commençait à désespérer, ils arrivèrent au tunnel sombre d’où leur automobile avait émergé et ils s’y engouffrèrent, apercevant à l’extrémité la promesse d’un soleil sans complications, une entrée en Arcadie. Mais avant qu’ils atteignent la sortie, une grille tomba pour leur barrer le chemin.

« Ici ! leur cria quelqu’un. Par ici ! »

Une main blanche leur fit signe dans l’obscurité, comme la main spectrale attirant le voyageur sans méfiance à sa perte. Gavin franchit une porte, Elaine sur ses talons. Une main empoigna le bras gauche du garçon et le guida dans un couloir obscur. Il se retrouva enfin dans une petite pièce, avec un vieux bureau métallique et un fauteuil à pivot, deux classeurs délabrés et une corbeille à papiers. Au fond, il y avait une autre porte.

Il se retourna vers la personne qui lui tenait le bras.

« Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Une femme lâcha en même temps Elaine et lui. Elle ferma la porte derrière eux, ce qui étouffa le tumulte du stade qui semblait maintenant transmis à travers cinq cent mille tonnes de béton. Elle rit. C’était le rire grave et franc d’une forte personne.

« Je devrais vous le demander », dit-elle.

Elle était grande. Presque aussi grande que Gavin et presque aussi forte, mais pas grosse. C’était une femme pittoresque, haute en couleur. En la regardant, Gavin eut l’impression que tout le reste du monde avait été créé en noir et blanc. C’était une femme mûre, et bien faite. Il n’y avait rien d’hésitant en elle, de son pantalon rose à ses cheveux rouges. Entre les deux, il y avait une largeur de hanches sensuelle, une taille ferme et une spectaculaire saillie de poitrine. Son cou était lisse et sans rides, son menton volontaire, sa bouche rouge vif et généreuse, son nez ample, ses yeux bleus et assurés, ses sourcils épais, rouges et mobiles.

C’était, pensa Gavin, une femme menaçante, avec des appétits assortis à sa carrure d’amazone et une présence qui défiait un homme de se mesurer à sa féminité.

« Après tout, reprit-elle, ce n’est pas tous les jours qu’une remplaçante roule dans le stade avec une cargaison de réfugiés. »

Elle leur sourit, exhibant des dents blanches parfaites. Elles paraissaient capables de briser des os pour avoir la moelle.

« Nous cherchions une voiture, dit Gavin.

— A voler », ajouta Elaine.

Le rire de la femme monta de son ventre. « Et comme de pauvres innocents, vous avez choisi une voiture contrôlée par ordinateur pour la partie. Ah mon Dieu ! Ah mince ! Ah mes aïeux ! Ah ah ah ha ! » Son rire mourut enfin dans des hoquets haletants.

Gavin et Elaine se regardèrent. « Si c’est la porte de sortie, dit-il, nous allons vous remercier de nous avoir conduits ici et nous reprendrons notre route. »

La femme s’essuya les yeux d’un revers de main. « Jamais de la vie ! Pauvres gosses, vous avez besoin d’un toit. Et d’un repas, je parie. Venez, dit-elle comme si elle avait l’habitude que ses propositions soient prises comme des ordres. Je vous emmène chez moi dans ma famille.

— Mais qui êtes-vous ? » demanda Elaine.

La femme les reprit par le bras et les poussa sans effort vers la porte. « Je suis Sally Grandjon, mes chéris, et on m’appelle Sally la Cybernée, et je suis la femme la plus costaud, la plus marrante, la plus dingue des Rocheuses, mais j’ai le cœur chaud, mes petits, un cœur assez grand pour ramasser tous les chiens perdus de Denver. »

Gavin ouvrit la porte de sa main libre, submergé par tant d’autorité, et sortit sans protester dans l’éclat ensoleillé de la journée.

« Voilà la voiture, dit Sally. Montez derrière, tous les deux. »

La voiture était une énorme limousine noire électrique. Gavin n’avait jamais vu d’électrique aussi grande. Sally les poussa presque sur la banquette arrière. « Là. Installez-vous bien. Ce n’est pas loin. »

Elle s’assit à l’avant et plaqua un casque sur ses cheveux roux. Quelques instants plus tard, la voiture sortit de son créneau en marche arrière et traversa le parking. Ce fut seulement dans la rue que Gavin remarqua qu’il n’y avait pas de commandes ; comme sur l’électrique qui les avait capturés et emmenés dans l’arène, à la place du volant et du tableau de bord il y avait une boîte noire et Sally n’y touchait pas. Elle était assise toute droite, immobile, les yeux fixés sur la chaussée.

« Qu’est-ce que vous faites ? » demanda Gavin alors qu’un autobus électrique les doublait.

La limousine braqua, l’évita et se redressa.

« Cette voiture est un modèle cybernétique, expliqua Sally. Ne vous inquiétez pas. Elle est sous mon contrôle total.

— Je vous distrais ! Mon Dieu, ne parlez pas !

— Ne vous en faites pas. J’ai fait des tâches plus compliquées tout en poursuivant une conversation avec une demi-douzaine de personnes. C’est une question d’expérience et de discipline et sans fausse modestie, je suis la meilleure.

— La meilleure de quoi ? demanda Gavin.

— Regardez l’affiche devant le stade. »

Gavin se retourna pour regarder par la lunette arrière. Ils passaient maintenant devant l’entrée du stade et sur un panneau noir géant, en lettres de feu géantes on lisait : AUJOURD’HUI AUTOBALL ! Puis au-dessous en plus petit : PISTONS DE DÉTROIT CONTRE ROUES DE DENVER. Et finalement, en lettres encore plus géantes : SALLY GRANDJON !

« C’était dans ma voiture que vous étiez, dit Sally.

— Vous la conduisiez par une télécommande d’ordinateur, devina Elaine.

— Naturellement. Dans le temps, on avait de vrais conducteurs, mais ils se blessaient constamment. Vous savez ? Et ils n’étaient pas aussi bons, de loin. Pas si rapides. Mais je dois dire que c’était quelque chose quand vous avez surgi dans le stade. Il y a un circuit de feedback, vous savez. Forcément. Je sens le moteur tourner, je sens le sable sous les roues, les roulements à bille qui tournent, et même les pare-chocs frappant la balle ou d’autres voitures, ou mes propres ailes qui se tordent ou tombent. C’est quelque chose, d’avoir une aile arrachée ou de sentir son moteur mourir… »

Elle se tut un moment, revivant les sensations. « Mais imaginez un peu ce que j’ai ressenti quand je vous ai vus à l’avant, que je vous ai sentis là, pas du métal et de la peinture mais de la chair élastique et des organes palpitants. Je vous jure, c’était inspirant, j’ai jamais été meilleure. Pas vrai ?

— Je ne voudrais pas me plaindre, dit Gavin, mais vous auriez pu arrêter et nous laisser descendre.

— Pour gâcher le match ? A la fin, la foule vous acclamait. Vous étiez des héros. Pensez à ce qu’elle aurait fait si vous nous aviez fait perdre ! »

Gavin se rappela la folle ovation qu’il avait fuie, et il frémit.

Ils arrivaient dans le centre de Denver. Les rues ressemblaient à celles de Kansas City, propres, claires et relativement désertes. Les bâtiments étaient nets et bien entretenus et là où il y avait de la place des pelouses, des arbres et des buissons apparaissaient.

« Ce n’est pas mon véritable métier, bien sûr, dit Sally. C’est simplement une façon de gagner ce qu’il me faut pour d’autres choses. De l’argent facile, et beaucoup. Ça me permet d’acheter du matériel pour mon labo de cybernétique. Je vous montrerai tout ça quand nous serons à la maison. »

La maison était un grand hôtel particulier centenaire, pas très loin du centre, avec des pignons, des tuiles et des tourelles, bien en retrait de la rue dans un jardin de grands arbres et d’arbustes fleuris entouré d’une grille de fer forgé. La limousine se tourna vers la maison, un portail de fer forgé s’ouvrit automatiquement et la voiture suivit une longue allée en fer à cheval qui passait devant la maison et retournait vers la rue. La voiture s’arrêta devant un grand perron de pierre montant vers une double porte de bois sculpté.

Sally ôta son casque et se tourna vers Gavin et Elaine. Il fut de nouveau surpris par son expression animée et la vivacité de ses couleurs.

« Nous y voilà », dit-elle.

En descendant de voiture, Gavin s’aperçut qu’il transpirait. Elaine le rejoignit et il lui prit la main d’un geste rassurant. Elle la serra comme si elle en avait besoin. Sa main était froide et moite.

Il leva les yeux vers la porte ouverte à deux battants et l’intérieur obscur. Sally se tenait à côté et leur faisait signe. « Venez, dit-elle impatiemment. Montez ! »

Gavin monta. Quand ils entrèrent, Sally les reprit par le bras, d’un geste devenu si familier qu’il paraissait habituel. Gavin et Elaine durent se lâcher la main quand Sally se plaça entre eux. « Voilà, dit-elle, mon mari Frank. »

Quand les yeux de Gavin s’accoutumèrent à la pénombre du vestibule, il vit un homme fort, d’un certain âge, avec des cheveux bruns grisonnants et un teint rubicond.

« Bonjour, dit-il poliment.

— Salut », dit Elaine.

Frank ne leur répondit pas.

« Ce n’en est pas encore un, dis-moi, Sally ? Je ne crois pas que je pourrais le supporter si tu en ramenais encore un à la maison.

— Non, non, assura Sally. Ce ne sont que deux inconnus que j’ai trouvés au stade. Je les ai amenés pour leur présenter la famille, les faire manger et leur permettre de se reposer un peu. »

Gavin voyait maintenant que Frank paraissait fatigué et anxieux.

« C’est ce que tu as dit de Jay-Jay, marmonna Frank d’un air maussade.

— Ne sois pas jaloux, murmura Sally en lui tapotant affectueusement la joue. Tu pourras avoir ton tour ce soir, d’accord ? »

Il écarta sa figure mais un sourire hésitant apparut à ses lèvres et il hocha la tête. « George sera furieux.

— Laisse-moi m’inquiéter de George. Venez, les petits, allons vous trouver quelque chose à manger. »

Elle les reprit par le bras et ils entrèrent dans une grande pièce avec un large escalier au fond montant vers un palier et se divisant en deux branches. Le vieux chêne étincelait de cire, la rampe brillait de la patine de plusieurs générations de mains. Un tapis d’Orient bleu couvrait le centre du parquet et des meubles anciens étaient disposés sur le tapis et le long des murs. La pièce sentait le citron.

Une jeune femme se tenait à côté d’une table de bibliothèque en noyer, au milieu, en compagnie d’un homme de taille moyenne aux cheveux bruns. Elle était brune aussi, petite, boudeuse, mais sexy. Elle avait à la main un chiffon à poussière qu’elle passait distraitement sur la table. L’homme et elle sursautèrent quand Sally entra, l’air vaguement coupable.

Sally traîna Gavin et Elaine vers eux. « Voilà mon mari George, dit Sally, et ma coépouse Susan. » Puis elle présenta Gavin et Elaine et raconta comment ils s’étaient introduits par effraction dans sa voiture. Tout le monde rit, même Susan qui réussit à garder néanmoins son air boudeur. Elle examinait subrepticement Gavin quand elle pensait qu’il ne la voyait pas. Quand il la regardait, elle détournait les yeux.

Au-delà de l’escalier, une porte donnait sur une vaste cuisine campagnarde, assez grande pour une cuisinière à six brûleurs, deux fours, un réfrigérateur géant, un congélateur assorti et une longue table entourée de six chaises. Le sol était couvert de carreaux de plastique jaune soleil à motifs verts. Une grande marmite mijotait en répandant une odeur délicieuse. Quand ils entrèrent dans la cuisine, une matrone rebondie aux cheveux châtains décoiffés et aux joues rouges se retourna et leur sourit.

Ils ont une cuisinière, pensa Gavin, mais Sally dit aussitôt : « Voilà Mary, ma coépouse. Mary se charge de la maison. Elle adore faire la cuisine, la pâtisserie, veiller à ce que tout soit bien propre et tout le monde bien nourri. Elle pense que le fait de ne pas manger assez est la cause de la mélancolie, du mécontentement, des névroses et de la mauvaise santé en général.

« C’est vrai, dit joyeusement Mary. Vous avez l’air affamés. Je vais vous donner à manger. Et ces bleus ! Mes pauvres petits.

— Voyez ? dit Sally à Gavin. Oui, Mary, je suis sûre qu’ils ont faim. Donne-leur de ce ragoût et de ton bon pain. Mary fait le meilleur pain du monde.

— Je ne savais pas qu’il y avait encore des personnes qui faisaient leur propre pain, s’étonna Gavin.

— C’est l’ère de l’artiste, répondit Sally. Et les artistes travaillent dans n’importe quelle matière. Celle de Mary, c’est le pain.

— Ma foi, murmura Mary en rougissant encore plus, j’aime bien ça, c’est tout. »

Le pain, pensa Gavin, est le thème de cette journée, mais l’homme ne vit pas seulement de pain. Pour aller avec ce pain fait à la maison, encore chaud et couvert d’une épaisse couche de vrai beurre, il y avait une soupe épaisse pleine de morceaux de viande et de légumes. En fourrant dans sa bouche la dernière bouchée de pain trempé dans la dernière goutte de bouillon, Gavin regarda la cuisine, repu et satisfait. Une porte battante donnait sans aucun doute dans une salle à manger et une autre sur l’extérieur. A côté de celle-là, contre le mur, il y avait une plaque portant le mot RECYCLAGE. Dessous, quatre rabats de métal cachaient des fentes. Sur chacun, un seul mot était gravé ; de droite à gauche, il lut BOÎTES, VERRE, PAPIER et ORDURES. Il éprouva une certaine satisfaction en constatant que rien n’était gaspillé, jusqu’à ce qu’il se souvienne que le Professeur avait dit une fois : « Faire du bien à son prochain serait plus vertueux si cela ne représentait pas un moyen facile de s’illusionner et de soulager sa conscience de ce que l’on éprouve réellement pour son prochain. »

Mary s’affairait à préparer le repas du soir, elle frottait un énorme rôti avec des gousses d’ail, déployant une passion généralement réservée à des activités plus érotiques. Sally avait disparu par la porte de service quand ils s’étaient mis à table. Gavin les considéra : Sally la déesse du sexe, la pourvoyeuse et le chef de famille, Mary la cuisinière et gouvernante maternelle. Peut-être était-ce un bon arrangement pour chacune ; Mary prenait plaisir à des tâches ménagères que Sally trouvait assommantes et bénéficiait des hommes du calibre de ceux que Sally attirait et satisfaisait avec son goût des rapports humains, la domination de son corps et de sa personnalité. Et qui sait ? Peut-être les hommes trouvaient-ils en Mary le genre de douceur et d’attention qui étaient reposantes après l’intensité de Sally.

Et pour la diversité, il y avait Susan, la sirène boudeuse. Toute famille a besoin d’un esprit rebelle pour rester jeune et vigoureuse. Mais Gavin se demanda pourquoi Sally avait choisi Susan. Peut-être comprenait-elle que la dynamique de groupe avait besoin d’une force comme Susan, ou peut-être appréciait-elle le défi de la sexualité brûlante de Susan, mais quoi que ce fût, Sally en était plus complexe et plus fascinante.

Elle revint alors, débordante d’énergie. « Venez, vous deux, je veux vous montrer mon travail. » Elle les bouscula et les poussa par la porte de service vers un grand bâtiment entouré d’arbres, qui avait dû être autrefois une écurie. Tout avait été reconstruit, recouvert de plastique, d’inox et de verre et c’était devenu un laboratoire. Au rez-de-chaussée, de petites pièces donnaient sur un corridor central. Chacune était équipée d’écrans de lecture pour des cartes perforées et des bandes, d’une imprimante et de toutes sortes d’accessoires d’ordinateur, des oscilloscopes, des appareils que Gavin ne put identifier.

La plupart de ces pièces étaient occupées par des hommes et des femmes coiffés de casques souples d’où pendaient des fils, ou avec des fils attachés à diverses parties de leur corps. Certains observaient un point lumineux traçant un schéma sur un oscilloscope ou écoutaient, les yeux fermés, un son qui variait de ton et d’intensité.

« Nous faisons du biofeedback, expliqua Sally. Des gens viennent ici tous les jours, gratuitement s’ils font quelque chose qui nous intéresse, en payant si c’est le développement personnel qu’ils cherchent. Nous les entraînons à contrôler ce qui était autrefois jugé autonome : les battements de cœur, la circulation, les maux de tête, la tension musculaire ou mentale, les rythmes alpha, la fonction rénale, la douleur, les centres du sommeil, la durée de l’attention, les niveaux des fantasmes, le potentiel du plaisir, l’aptitude sexuelle, presque tout ce que l’on croyait échapper au contrôle conscient de l’individu. Si nous pouvons le mesurer, nous pouvons apprendre aux gens à le contrôler. »

Elle les fit monter au premier étage et Gavin vit tout de suite que c’était son domaine réservé. Il n’y avait qu’une seule pièce, sans fenêtres, tapissée d’un côté par des ordinateurs et des banques de mémoire revêtus d’acier inoxydable et de verre. Au milieu de la salle, une table capitonnée, apparemment transformable en canapé, était recouverte de cuir ou de vinyle fauve, équipée de leviers, de fils électriques et d’appareils de toutes sortes, comme un instrument de torture désuet.

Un des ordinateurs avait été tiré de sa place contre le mur du fond et un homme y bricolait, des fils répandus autour de lui comme des artères, des câbles semblables à des intestins. Il les regarda en souriant. Il était noir, mince et beau. « Ah, Sally, dit-il. Comment ça s’est passé, au stade ?

— Nous avons gagné, et j’ai ramené deux copains. Elaine et Gavin, voilà mon mari Jay-Jay. Il est technicien en informatique. Il est venu réparer l’ordinateur et il est resté. Et voilà mon ordinateur. Ce qu’on fait de mieux. Tout comme Jay-Jay. Tout comme moi. Ultra-cool, ultra-puissant, ultra-sophistiqué. Et c’est ici que nous procédons à nos expériences.

— Quel genre d’expériences ? demanda Elaine.

— Nous perfectionnons le contrôle mental des ordinateurs. Et de la pensée assistée par ordinateurs : PAPO. Nous avons déjà réussi le total contrôle physique de nos systèmes autonomes, tonus musculaire, stimulation sensorielle…

— Sally, en tout cas, interrompit Jay-Jay. Nous nous contentons d’y travailler encore. Vous devriez la voir déshabillée.

— J’aimerais bien, murmura Gavin, et Elaine lui jeta un coup d’œil aigu.

— Je vous jure, vous seriez émerveillés du potentiel du corps humain, poursuivit Jay-Jay. Sally est extraordinaire, ça oui, et quand cet ordinateur et elle s’assemblent, il n’y a rien qu’ils ne puissent faire. Sally la Cybernée, la reine des ordinateurs !

— Allez ! » dit modestement Sally. Mais son corps magnifique parut étinceler et frémir d’aise sous le pantalon rose vif et le corsage plus clair. Gavin ne put se retenir ; stimulé par la suggestion de Jay-Jay, il se mit à la déshabiller mentalement. Puis il remarqua qu’Elaine l’observait et il détourna vivement les yeux. Jay-Jay les désigna du menton. « De nouvelles recrues ?

— Des copains seulement, répondit Sally. Mais si vous voulez rester plus longtemps, j’aimerais vous voir essayer le matériel. Ce soir, peut-être . C’est la nuit que je travaille le mieux.

— Je n’en suis pas surprise », dit Elaine.

Sally lui sourit. « Comme nous toutes, hein ? Allez, venez, je vais vous montrer votre chambre.

— Nos chambres, j’espère, dit vivement Elaine.

— Nous voyageons simplement ensemble, expliqua Gavin. Nous ne dormons pas ensemble.

— Dommage, répondit Sally puis elle rit. Nous avons deux chambres et il y a une porte communicante, au cas où vous changeriez d’avis. »

 

Le dîner fut un repas auquel toute la famille participa, commençant de façon très mondaine dans un grand salon avec une cheminée de marbre, des fauteuils et des canapés victoriens recouverts de velours de divers tons de bleu et de vert. On but des cocktails et du vin. Gavin, debout sur un épais tapis d’Orient bleu et or, un grand verre frais à la main, sentait sous ses doigts la buée humide, savourait le murmure de la conversation sophistiquée et pensait que c’était cela, la nouvelle liberté. Tout y était : une nouvelle frontière de la recherche pour occuper l’esprit, un sport physique et mental excitant pour le corps, des occasions sexuelles variées et peut-être inépuisables pour apporter de la joie anticipée à la journée et de la passion à la nuit, une installation confortable, les agréments de la vie et la conversation de personnes intelligentes.

Qu’importait si Susan boudait et si George faisait la tête ? Qu’importait si Elaine le regardait d’un air très songeur ?

Ils passèrent dans une grande salle à manger lambrissée et s’assirent à une table de noyer ciré au couvert élégant d’argenterie, de porcelaine et de cristal. Il y avait du bon vin pour le cristal, du blanc avec de superbes truites du Colorado, du rouge avec le bœuf bourguignon, un remarquable cognac et des cigares après le dessert.

Gavin se carra dans son fauteuil et apprécia le cognac, un cigare inaccoutumé aux doigts, pensant que tout cela aurait plu au Professeur, en particulier Sally.

« Notre recherche ? disait-elle justement en réponse à une question d’Elaine. Nous cherchons l’ultime contrôle conscient du corps et de l’esprit ; nous souhaitons que l’homme, pas ses instincts, soit l’arbitre de sa condition. George s’est entraîné à contrôler ses battements de cœur. Il peut l’accélérer à cent cinquante battements minutes ou le ralentir à presque rien. En fait, il pourrait même l’arrêter totalement si nous pouvions être sûrs de le remettre en marche. »

George se dérida un peu.

« Ensuite, je vais m’attaquer aux surrénales.

— Frank, lui, dit Sally, travaille aux rythmes alpha. Il peut à la commande faire le vide total dans son esprit et arriver à une sérénité qu’une vie entière ne suffirait pas à atteindre. Montre-nous, Frank. »

La lassitude et le souci disparurent de la figure âgée de Frank comme si les traits étaient repassés, ses yeux se fermèrent et un sourire mystique apparut sur ses lèvres. A mesure que sa respiration ralentissait et que son corps se détendait, Gavin eut l’étonnante impression qu’il allait entrer en lévitation et planer autour du salon. C’était une remarquable exhibition de maîtrise de soi et Gavin l’envia.

Mais pourquoi, marmonna dans sa tête le Professeur, Frank est-il toujours las et anxieux ?

« Susan apprend à contrôler son ultraovulation, susurra Sally, et elle réussit merveilleusement. Pensez au bienfait que ce serait pour les masses pauvres et ignorantes de ce monde !

— Si elles étaient assez disciplinées pour apprendre ça, dit Elaine, est-ce qu’elles ne le seraient pas pour prendre la pilule ou pour s’abstenir dans les périodes de fécondité ?

— Bien sûr, mon chou, mais pensez à la joie de ces femmes échappant enfin à la tyrannie de leur corps. N’est-ce pas, Susan ?

— Je commence à croire que c’est une perte de temps, grogna Susan.

— Tu as peut-être besoin de l’aide de Frank pour les rythmes alpha, dit Sally sans malice. Mary, naturellement, est trop occupée par la maison pour consacrer autant de temps à la recherche, comme elle et nous tous le voudrions. Mais quand elle est arrivée, elle avait des migraines et elle a appris à les contrôler en accroissant l’afflux de sang vers ses mains.

— Ah, c’est un miracle ! assura Mary, radieuse de reconnaissance et de tendresse.

— J’appelle ce dîner un miracle », dit Gavin.

Mary lui sourit et Sally reprit : « Oui, n’est-ce pas ? Jay-Jay n’est pas ici depuis assez longtemps pour avoir commencé sa propre recherche.

— Ce n’est pas vrai, protesta Jay-Jay. Je travaille à l’érection instantanée. »

Tout le monde rit.

« Ce que Sally ne dit pas, poursuivit Jay-Jay, c’est qu’elle fait tout ce que nous faisons tous et beaucoup plus encore.

— Qu’est-ce qui vous intéresse particulièrement ? demanda Gavin.

— J’essaye de perfectionner la symbiose individu-ordinateur. Pas seulement le biofeedback mais un échange de pensées, et de sensations, avec l’ordinateur. Je vous ferai peut-être une démonstration personnelle. »

Mary s’enquit de l’œil poché d’Elaine et des ecchymoses de Gavin. Lorsque Gavin eut achevé de raconter ce qui leur était arrivé, la soirée prit fin. Sally se leva et tout le monde l’imita. Elle vint prendre Elaine et Gavin par le bras et les conduisit par l’escalier majestueux à leurs chambres contiguës.

« Nous devons nous réunir un moment pour des affaires de famille, dit-elle en montant. Je veux vous parler, Gavin, un peu plus tard. Il y a des livres dans vos chambres. Naturellement, vous êtes parfaitement libres de vous promener dans le jardin ou dans Denver si vous voulez, mais j’aimerais avoir un moment avec vous tout à l’heure. »

Elaine regarda Sally, avec un petit sourire.

« Si cela ne vous gêne pas, mon chou, lui dit Sally.

— Il n’y a pas de raison. Et même si ça me gênait, qu’est-ce que ça changerait ? »

Pour une fois, Gavin se tut. Il ferma sa porte. La chambre était grande et haute de plafond. Une coiffeuse ancienne en bois avec son miroir, admirablement restaurée, se trouvait dans le fond. Une bibliothèque de chêne ciré aux portes vitrées coulissantes se dressait à côté de la haute fenêtre encadrant la nuit. Mais Gavin foula le tapis ovale, ôta ses chaussures et s’étendit sur le lit, regardant sans les voir le plafond et le lustre de cristal hémisphérique. Trop de choses s’étaient passées trop vite. Le monde tournoyait trop rapidement. Il tâta avec précaution ses plaies et bosses.

« Vous comprendriez peut-être tout ça, Professeur, pensa-t-il, mais mes anciennes certitudes se fissurent et se brisent. Je veux les protéger mais je sens qu’elles auront bientôt disparu et je n’aurai rien pour les remplacer.

— C’est la première fonction de l’éducation, dit le Professeur, balayer de l’esprit tous les vieux détritus.

— Mais le remplacement ? L’éducation ne doit pas seulement détruire ; elle doit aussi enseigner.

— Cela viendra », assura le Professeur.

La sensation suivante de Gavin fut celle du lit qui basculait légèrement. Des doigts légers lui caressèrent la figure. Il comprit qu’il avait dû s’endormir et il ouvrit les yeux, s’attendant à voir Elaine. Mais c’était la figure animée de Sally qui se penchait sur lui.

« Ah, vous êtes réveillé, dit-elle. J’ai une bonne nouvelle pour vous. Non, ne vous levez pas, ajouta-t-elle en prévenant le mouvement de Gavin. La famille vous invite à vous joindre à nous.

— Me joindre à vous ?

— Comme mari. Comme partenaire à part entière dans les entreprises de la famille.

— Mais elle me connaît à peine !

— La famille n’agit pas impulsivement, mais elle n’hésite pas quand elle sait ce qui est nécessaire. Jay-Jay est arrivé un matin pour réparer l’ordinateur et il n’est jamais reparti.

— Mais je ne sais rien faire, je ne suis qu’un étudiant… » Gavin était de plus en plus dérouté, incapable d’imaginer ce qu’on lui offrait. La vie élégante en bas, le travail, le jeu, les femmes, Sally… C’était séduisant et inimaginable. D’un taudis à un manoir, en une semaine…

« Nous pensons que vous avez quelque chose à apporter à la famille, de la jeunesse, de la vigueur, de la promesse, de l’intelligence. Et nous pensons avoir quelque chose à offrir. »

Gavin contempla les rondeurs spectaculaires des seins au-dessus de lui et murmura : « Bien sûr. Mais Elaine ?

— Je croyais qu’il n’y avait rien entre vous. Que vous voyagiez simplement ensemble.

— Elle est ici à cause de moi. Je ne pourrais pas l’abandonner comme ça.

— Naturellement, nous veillerons à ce qu’elle arrive où elle va.

— Elle n’est pas invitée aussi à se joindre à la famille ?

— Non, dit vivement Sally puis comme si elle voyait à Gavin une expression que lui-même ignorait, elle ajouta : A moins que ce soit une condition pour que vous restiez. Nous aurons besoin d’une autre femme, mais nous devons la choisir avec soin, pour son équilibre, son aptitude psychologique, pour l’engagement de la famille. D’ailleurs, je ne pense pas qu’Elaine serait intéressée.

— Pourquoi ? »

Sally sourit. « Il reste encore quelques femmes démodées. Je crois qu’elle en est une. Je crois qu’elle est la femme d’un seul homme.

— Je ne pourrai pas vous répondre tout de suite, dit Gavin en faisant un geste vague, un geste d’impuissance. J’allais sur la côte Ouest…

— Nous voulons que vous considériez la question avec soin. Prenez tout le temps qu’il vous faudra. Mais nous tenons à vous dire que nous vous voulons. » Dans sa bouche, le « nous » avait l’air d’un « je ». Comme pour une ponctuation, elle se pencha et embrassa légèrement Gavin sur la bouche, évitant ses meurtrissures, mais ce bref contact promit des délices qu’il n’avait jamais imaginées.

Elle n’était partie que depuis une minute ou deux quand il entendit frapper à la porte de communication et Elaine entra. Elle portait une chemise de nuit – sans doute prêtée par Sally – et ses seins gonflaient à peine le tissu. Sa figure bien lavée était pâle, sauf autour de l’œil où la peau commençait à virer du violet au jaune. Comparée à Sally elle était incolore et Gavin eut un peu pitié d’elle.

« J’ai entendu des voix, j’ai pensé que c’était peut-être important. »

Gavin voulut se lever mais Elaine l’en empêcha et vint s’asseoir au bord du lit, là où avait été Sally, serrant ses bras autour d’elle comme si elle avait froid. « C’est quelque chose que je devrais savoir ? demanda-t-elle.

— Sally m’a demandé de faire partie de la famille, répondit Gavin.

— Elle vous veut, murmura Elaine, un peu tristement.

— La famille me veut.

— Ce que Sally veut, la famille le veut.

— Ils ont voté.

— Je les vois, tiens. Sally leur a dit que c’était une bonne idée et les a convaincus que c’était la leur.

— Elle a dit qu’ils veilleraient que vous arriviez où vous allez. Si je décidais de rester.

— Vous allez rester ?

— Je ne sais pas. Je n’avais pas pensé à quelque chose comme ça. J’allais sur la côte Ouest… Elle a dit qu’ils vous prendraient aussi, si c’était la seule condition pour que je reste. » Il examina la figure d’Elaine, mais sa réaction fut révélatrice.

Elle leva les yeux au ciel. « C’est ma définition de l’enfer ! Dépendre de sept autres personnes. Ce que je veux, c’est l’indépendance. Je ne puis imaginer personne se joignant à un mariage de groupe, et moi encore moins. Mais si c’est votre truc…

— Je ne sais pas. » Il ne le savait vraiment pas. Ce n’était pas le truc du Professeur et cela ne concordait avec rien de ce que Gavin avait considéré jusqu’alors comme ses buts. Et puis il y avait Jenny… et Berkeley et tout ce que cela promettait. Il y avait trop de choses qu’il ignorait, trop de choses auxquelles il risquait de renoncer, trop à apprendre, trop de choses qui pourraient lui arriver s’il partait. Mais il connaissait les excitantes possibilités qu’il y aurait là pour lui s’il restait.

« Remettez votre décision à un peu plus tard, dit Elaine avec légèreté. Elle donne des échantillons. Susan en donnera aussi. »

Elle se pencha sur lui, comme Sally mais mince et légère, presque immatérielle alors que Sally avait été solide et terrienne, et lui effleura la bouche de ses lèvres. Il n’y avait dans ce contact aucune promesse de délices infinies mais une sorte de pureté qui éveilla en lui un autre genre de réaction, assez semblable à la pitié qu’il avait éprouvée plus tôt ; et il tendit les bras. Il crut la sentir hésiter mais peut-être reculait-elle franchement. Elle resta un instant debout près du lit, hors de portée. « Pas pendant que vous pensez à cette incroyable créature trop rembourrée. Peut-être pas du tout. »

Et elle disparut, la porte s’ouvrit avec un bref courant d’air et se referma, une clef tourna et Gavin resta seul avec le silence et ses pensées.

Il s’endormit vite. Les dernières vingt-quatre heures avaient été si riches d’événements que le premier paraissait appartenir à l’histoire ancienne et il ne s’aperçut pas de sa fatigue avant de s’abandonner à la douceur du matelas et des bras de Morphée. Quelques minutes plus tard – lui sembla-t-il – il fut réveillé par un bruit bizarre, un susurrement, un faible sifflement interrompu par des changements de ton et de timbre. Au début, il songea à une machine, une sorte de moteur, fonctionnant peut-être à la vapeur ou à l’air comprimé, actionnant un piston dans un cylindre soyeux ; puis il pensa à un animal, un grand animal, lion ou ours, reniflant vers lui dans le noir.

La cadence du son s’accéléra. Dans l’obscurité, le corps et l’oreille tendus, Gavin s’aperçut qu’il y avait quelque chose d’humain dans ce bruit, quelque chose d’urgent qui devenait de plus en plus pressant. Il se leva et en chercha à tâtons la source, évitant les meubles. Il écouta un moment à la porte d’Elaine mais sa chambre était silencieuse. Le bruit semblait venir de la fenêtre.

Il s’en approcha et vit que l’écurie transformée était éclairée au premier étage ; pourtant il n’avait pas vu de fenêtre quand il était dans cette pièce.

Il fut attiré vers ce bruit. La cadence se précipitait, semblait approcher d’un apogée. Quelque chose devait se passer. Gavin enfila pantalon et chemise et descendit en silence dans l’escalier éclairé à présent par une seule ampoule de l’énorme lustre de cristal suspendu dans le grand vestibule, passa dans la cuisine et sortit par la porte de service. Le son s’était atténué quand il avait quitté sa chambre et il ne l’avait plus entendu en descendant mais il savait où aller.

La porte du laboratoire n’était pas fermée à clef. Gavin suivit le couloir et monta ; le son se précisait, plus fort que dans sa chambre, plus rapide, comme si la personne qui l’émettait haletait. Il se demanda brièvement pourquoi il l’avait perçu si nettement dans sa chambre et pas dans le reste de la maison, ni sur la pelouse entre la maison et le laboratoire.

Comme il arrivait en haut de l’escalier, avant même de voir ce qui l’avait attiré là, il comprit ce qu’était ce bruit et où il l’avait déjà entendu. C’étaient les soupirs haletants d’une femme au paroxysme de la passion. Il se serait arrêté net, aurait battu en retraite, gêné d’interrompre des ébats sexuels, mais il avait déjà posé le pied sur la dernière marche, déjà vu ce qu’il y avait sur le canapé au milieu de la pièce et il ne pouvait plus bouger.

La scène était sauvage, semblable à un antique rite de fécondité ; ou, si l’on considérait les appareils électroniques, les câbles serpentant sur le sol, les ordinateurs qui cliquetaient et bourdonnaient contre les murs avec leurs bobines qui tournaient et s’arrêtaient derrière des vitres et les voyants clignotant sur les pupitres, comme une version moderne du laboratoire dément où le Dr Frankenstein avait perpétré l’ultime blasphème…

Il n’y avait qu’une personne sur le canapé. Nue, sur le dos, ses cheveux rouges coiffés d’un casque ressemblant à un bonnet de bain à jugulaire d’autrefois, d’où des fils partaient se brancher au chevet du divan, la magnifique Sally évoquait plus que jamais une déesse de la terre, une déesse du sexe, son corps parfait dans sa démesure, agité de contractions périodiques courant de ses orteils le long de ses jambes fuselées, de ses cuisses, de ses hanches généreuses, par la taille fine et les seins gonflés aux mamelons dressés, vers la colonne du cou et le beau et fort visage, les yeux fermés, la bouche entrouverte, la respiration précipitée…

Un gémissement s’échappait des lèvres de Sally. Son bassin se contracta et se souleva. Elle gémit encore. Une suite de « ah » s’arracha de sa gorge pour se terminer en long soupir.

Gavin était cloué sur place. Sally avait perfectionné l’art de la masturbation. Elle était capable de reproduire l’acte sexuel par un contrôle entièrement mental, une sorte de rêve magistral alors qu’elle était bien éveillée, un exploit de discipline mentale plus stupéfiant que tout ce qu’elle avait décrit.

Ou alors, pensa-t-il, le casque la reliait à l’ordinateur, à son amant l’ordinateur, et elle copulait avec l’appareil.

Emergeant de la mer turbulente de ses pensées, il vit les yeux bleus s’ouvrir et le regarder. Elle resta immobile, sans aucune honte sur le canapé, et lui sourit.

« C’est votre tour », dit-elle clairement.

Inconsciemment, malgré lui, Gavin marcha vers le canapé, vers elle, pensant à de la chair tendre et à des rondeurs souples et ses bras s’ouvrirent mais Sally s’était déplacée, elle avait ôté le casque, elle était debout et l’aidait à s’allonger.

Il la laissa le coiffer du casque, si près de lui qu’il aurait pu la saisir, si près qu’il sentit le poids de ses seins lourds sur son torse et un mamelon lui frôler la joue.

Son tour, pensa-t-il, son tour avec l’appareil et il ne savait pas ce qu’il faisait là. Il ne savait pas à quoi il devait s’attendre.

« Je pensais que le bruit vous attirerait, dit Sally en serrant la jugulaire sous son menton. Ça marche toujours. Maintenant, détendez-vous et entrez en contact avec l’appareil. »

L’esprit de Gavin faisait tant de bruit qu’il n’y avait place pour rien d’autre dans sa tête.

« Vous êtes tendu.

— Bien sûr ! s’exclama-t-il. Tout cela est nouveau pour moi. Je ne sais pas ce qui va se passer. Je ne sais pas ce que je dois faire ni chercher et jusqu’à présent, ça n’a pas précisément été une expérience apaisante !

— Je comprends, dit Sally d’une voix rassurante, mais vous devez vous détendre sinon ça ne marchera pas. Attendez, je vais vous masser les muscles crispés des épaules. »

Ce n’était pas là qu’il était tendu, se dit-il, mais elle passa derrière lui, derrière le casque et les fils et il sentit ses mains lui pétrir les épaules. Il ne se détendit pas. Il ne pouvait s’empêcher de penser à elle, là debout dans toute sa splendide nudité, comme s’ils étaient dans un de ces salons de massage d’autrefois.

« Vous ne vous détendez pas. La première chose que vous devriez faire, c’est de penser des ordres au petit point blanc sur l’oscilloscope au-dessus de votre tête. »

Gavin leva les yeux. Il y avait là un oscilloscope qu’il n’avait pas remarqué ; sans doute avait-il été abaissé du plafond alors qu’il avait l’esprit ailleurs. Un point blanc était immobile au milieu de l’écran.

« Pensez “en haut”, dit Sally. Pensez “en bas”, ou à droite, à gauche, vite, lentement, en cercle, stop. Quand vous l’aurez contrôlé, qu’il fera ce que vous voulez, alors essayez quelque chose de plus hardi. Posez des questions, cherchez une information et puis, si vous réussissez, cherchez aussi des sensations. Mais ça, ça ne viendra que la prochaine fois ou même la suivante. Maintenant détendez-vous… détendez-vous…

— Comment voulez-vous que je me détende en vous sachant toute nue derrière moi ?

— Bon, je vais vous laisser seul. Jouez avec le système. Voyez quel feedback vous pouvez obtenir de l’ordinateur. Quand vous serez fatigué, le bouton d’arrêt est sous votre main droite, sur le côté du canapé. Si vous voulez… parler de votre expérience, si vous êtes encore tendu, ma chambre est en haut de l’escalier à droite. La porte n’est jamais verrouillée. »

Gavin pouvait entendre le Professeur (ou était-ce Elaine ?) dire : « Je parie, tiens ! »

Les pas de Sally s’éloignèrent à travers la pièce et dans l’escalier. Il entendit la porte du rez-de-chaussée s’ouvrir puis se fermer, et il resta seul avec l’ordinateur.

Des pensées se bousculèrent dans sa tête. Des images apparurent dans son esprit et firent des choses qu’il ne put contrôler. Elles furent remplacées par d’autres images formant des tableaux récalcitrants mais enfin sa respiration ralentit, son cerveau cessa son activité fébrile et il entendit un murmure sous son crâne, comme si une abeille y bourdonnait tranquillement, assise, son thorax se gonflant et se contractant, si c’était ce que faisaient les abeilles en bourdonnant, ses ailes bougeant légèrement en mesure avec le son. Et puis il y eut toute une ruche d’abeilles, bourdonnant toutes avec satisfaction.

Le point sur l’oscilloscope sauta et s’immobilisa. « A droite », pensa Gavin. Le point glissa docilement à droite. « A gauche ». Il rebroussa chemin. « En haut. En bas. Vite. Lentement. En rond. »

Le point réagissait, obéissant, et au bout d’un moment Gavin lui fit tracer des huit et toutes sortes de figures géométriques sur l’écran verdâtre. Pour l’instant cela lui suffit, de contrôler le point, de se faire l’effet d’un géant mental, mais bientôt le jeu parut puéril, élémentaire, lassant et il pensa « stop ». Le point disparut.

Des notions plus abstraites se formèrent dans son esprit : pas des ordres à être obéis par un point insensible mais de la curiosité, pour savoir comment l’ordinateur lisait sa pensée. La réponse était dans sa tête : le casque, avec ses fils, était un encéphalographe sophistiqué qui enregistrait ses ondes cérébrales ; l’ordinateur les comparait alors avec d’innombrables ondes similaires emmagasinées dans sa mémoire.

Innombrables ? se demanda-t-il, et l’image d’un poing fermé lui apparut. Des grains de sable ruisselaient du poing. L’image, comme une caméra, recula pour montrer les grains s’entassant pendant des siècles, les siècles sur des siècles, pour former d’immenses plages et de vastes déserts, et puis l’image recula encore, encore, jusqu’à ce que les grains de sable se séparent et scintillent ; Gavin comprit qu’il voyait le ciel nocturne, pas obscurci par l’atmosphère terrestre mais celui du cosmos, le ciel étoilé, l’univers infini.

Il était entré en contact avec l’ordinateur. L’ordinateur plaçait les réponses dans sa tête et il avait des réponses pour tout. Gavin fut envahi d’un grand réconfort et il se demanda si ce bien-être aussi était un feedback ou simplement la conséquence naturelle du contact avec l’omniscience.

Le ciel, pensa-t-il, c’est être avec Dieu.

Le processus s’accéléra. Des pensées partirent de la tête de Gavin vers l’ordinateur et revinrent, renforcées d’informations et d’un nuage de conséquences et de dérivés à travers lesquels son esprit se mouvait aisément ; des pensées semblaient venir à leur tour de l’ordinateur ; elles en stimulaient d’autres dans sa tête qui étaient amplifiées ou confirmées ou subtilement modifiées par l’ordinateur jusqu’à ce que Gavin perde le fil de ce qui était ses pensées ou celles de l’appareil.

Il avait l’impression de perdre son identité. Non, ce n’était pas ça. Il avait l’impression que son identité se dilatait pour englober non seulement son corps et les organes, les vaisseaux, les souvenirs et les pensées qu’il contenait, mais aussi le métal et le plastique dressé contre le mur du fond avec ses minuscules influx magnétiques chatouillant les synapses de microcircuits, avec ses électrons affairés cherchant le plus court chemin dans son corps ultra-cool. Il n’était plus simplement Gavin, mais Gavin plus l’ordinateur, Gavin et l’ordinateur, Gavin-ordinateur, Gavinateur…

Son cerveau était grand comme la pièce, bourré de neutrons et de circuits entassés, d’idées et de souvenirs, d’inputs et de données pour les vérifier, d’extrapolations pour les étendre dans l’infini, et il était Dieu. C’était comme s’il avait le Professeur en lui, faisant partie de lui mais un million de fois plus puissant.

Il sentit qu’il se tendait, qu’il faisait des efforts pour atteindre la compréhension, luttait pour la véritable omniscience, pas uniquement l’omniscience limitée par les données incorporées dans l’appareil au moyen des mesures et des enregistrements faillibles de l’homme, pas même l’omniscience limitée par l’échantillonnage direct du monde naturel par l’ordinateur lui-même, mais l’omniscience qui savait non seulement ce qui avait été pensé, mais ce qui était vrai, ce qui était compris par ce qui pourrait être, l’univers en tant que création.

Son désir de connaissance monta intolérablement, interminablement, infiniment… et il creva la surface, il émergea sauvagement, victorieusement dans de grandioses profondeurs chaudes exaltantes, des hauteurs et des largeurs, dans de grandes dimensions nouvelles de savoir, chacune avec sa douceur et sa plénitude uniques ; il se dilata et se gonfla jusqu’à ce qu’il remplisse l’univers, le désir et l’assouvissement coexistants, le concept et la création simultanés ; il ne faisait qu’un avec l’univers, il y flottait, il l’imprégnait, il s’y fondait, et l’univers était lui, s’abandonnait, réagissait, se réjouissait…

Il était Dieu le Créateur.

Et il créa l’univers. Il créa le ciel et la terre…

Et il mourut. Les étoiles s’éteignirent. L’univers devint obscur. Dieu mourut. Selon un processus plus rapide que la pensée, la vaste et subtile substance qui avait été le Créateur diminua, rapetissa, s’évapora dans le néant noir qui avait été l’univers, retourna dans les dimensions galactiques, l’étendue stellaire, le volume planétaire et, finalement, en se contractant à une vitesse supérieure à celle de la lumière, se retrouva dans une prison de chair et il fut isolé, seul, coupé de tout, solitaire, condamné…

Gavin ouvrit les yeux et vit la figure inquiète d’Elaine.

« Vous m’avez débranché, accusa-t-il.

— Quelques minutes de plus et vous auriez été perdu pour de bon, répliqua-t-elle. Notre instructeur à l’école d’informatique nous a parlé d’installations renégates comme celle-ci, qui court-circuitent les filtres des feedback essentiels. Oh, c’est très bien pour des pragmatistes comme Sally, qui s’en servent pour leurs propres petits jeux, mais Sally ne sait pas ce que cela peut faire à quelqu’un qui a de l’imagination et aucune expérience. Vous auriez pu devenir incurablement paranoïaque, peut-être même catatonique.

— Je veux retourner », dit obstinément Gavin en cherchant à tâtons le bouton d’arrêt sur le côté du canapé.

Elaine lui saisit le poignet et il fut trop faible pour résister.

« Vous croyez cela maintenant, dit-elle, mais prenez le temps d’avoir une perspective, de comprendre ce que vous obtenez et à quoi vous renoncez. Pour le moment, nous devons nous enfuir. J’ai volé une voiture. Tant que vous êtes là, tout près, vous avez du mal à penser objectivement. Venez avec moi, maintenant, et demain, si vous voulez encore ceci, je vous ramènerai.

— Sally m’attend.

— Elle vous attendra encore demain. »

Gavin se laissa soutenir dans l’escalier, les genoux curieusement faibles, et dans une voiture électrique où il se laissa tomber avec lassitude sur le siège à côté d’Elaine, il se laissa conduire silencieusement dans la nuit, loin de Denver et vers un monde qu’il n’avait jamais créé.

 

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