Kampus

James E. Gunn · Chapitre 11 sur 11

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Kampus

Chapitre XI Ainsi je réfute Berkeley

Chapitre XI

 

Ainsi je réfute Berkeley

 

« Ici je vends ce que tous les hommes désirent, disait Matthew Boulton, propriétaire de la première fabrique de machines à vapeur. La puissance. » C’est ce que nous croyons vouloir. La puissance, le pouvoir de faire faire aux gens ce que nous leur disons. Le pouvoir de dire non. Le pouvoir de changer l’opinion des gens. Le pouvoir d’agir sans crainte des conséquences et sans souci des autres. Le pouvoir de transformer le monde. La lutte pour le pouvoir – ou la frustration en son absence – est la cause de tout le crime et de toute la violence du monde. Et pourtant nous savons que l’intervention dans les événements humains est presque toujours futile. Ceux que nous contraignons nous en veulent. Ceux que nous refusons nous ignorent. Ceux que nous essayons de changer nous rejettent. L’acte obstiné ne satisfait finalement pas. Et même les plus passionnées des révolutions accomplissent moins que les développements économiques normaux. La Révolution française n’a fait qu’accélérer un processus d’égalisation qui aurait détruit le pouvoir de l’aristocratie ; l’esclavage agonisait avant la guerre de Sécession ; les manifestations ont sans doute prolongé la guerre du Viêtnam par le ressentiment de la classe moyenne contre les manifestants. Les révolutions violentes ne redistribuent pas les richesses ni n’assurent l’égalité ; elles détruisent les richesses et la liberté restaure l’inégalité.

LE CARNET DE NOTES DU PROFESSEUR

 

Pas de mur de Berlin pour Berkeley. Comme il convenait au berceau de la révolution, le campus de Berkeley était entouré d’un mur proprement construit en pierre de taille. Le soleil perçait les nuages derrière San Francisco et le couchant teignait la pierre de rouille, comme si elle avait été peinte avec le sang des martyrs.

Gavin se tenait sur le terrain dégagé entre les limites décrépites de la ville, délabrées par les combats, et le portail sud. Il contemplait les tours et les créneaux fabuleux de Berkeley. Ils se dressaient au-dessus des murs, les bâtiments du Student Center, de Sproul Hall, de la tour Sather ; il les connaissait tous comme s’il y avait vécu. Il les avait conservés, comme un pays des fées, dans sa tête, pour alimenter ses fantasmes, pour marcher dans ces rues féeriques et recréer ces batailles fabuleuses ; et maintenant ils étaient là, dans la réalité, devant lui, mais il ne pouvait se résoudre à fouler les pavés où Mario Savio, Jack Weinberg et Art Goldberg avaient posé le pied. Il ne savait pas s’il hésitait par respect ou par crainte de la désillusion ; il n’était plus le garçon qui était parti du Kansas en quête d’un lieu saint.

La voie lui était ouverte. Les solides grilles de fer forgé s’entrebâillaient nonchalamment, comme pour l’inviter à entrer. A l’approche de la nuit elles auraient dû être fermées et cadenassées contre les intrus et il se demanda ce que présageait cette entorse à la sécurité. Les gardes étaient-ils devenus négligents, ou ceux qui vivaient en dehors des murs ne constituaient-ils plus une menace ? Ou bien le destin l’accueillait-il dans sa demeure spirituelle ?

Gavin traversa lentement le terrain dégagé, regardant deux fois derrière lui avec inquiétude. Mais rien ne bougeait. Il se glissa entre les grilles. Aucun gardien ne contesta son droit d’entrer ; personne ne demanda à voir sa carte d’étudiant. Il ne voyait absolument personne. L’esplanade entre le Student Center et Sproul Hall était déserte. Les vieux bancs semblaient assis comme des vieillards loqueteux au coucher du soleil. La brise du soir faisait danser des papiers épars.

Un silence inquiétant planait sur les lieux. C’était comme une arène après la mise à mort, après le salut du matador à la foule en délire, et maintenant le taureau avait été traîné dehors, tous les spectateurs étaient partis mais les pierres se souvenaient encore. Gavin marcha sur le ciment craquelé et sentit l’histoire sous ses pieds.

La fontaine de Ludwig était tarie et son bassin plein de boîtes en fer blanc, de vieux papiers et de bouteilles cassées. Gavin leva les yeux vers le large perron et la large façade de Sproul Hall. Les murs étaient anciens et grêlés, les carreaux cassés, mais Gavin ne le voyait pas. Il voyait un autre temps. Il voyait des étudiants par milliers rassemblés là sur cette esplanade, entourant la voiture de police dans laquelle un Jack Weinberg martyr était assis depuis vingt-quatre heures. Il voyait Mario Savio grimper sur le toit de la voiture et modeler la foule des étudiants avides de sensations en une armée révolutionnaire. Il les voyait charger sur les marches et prendre d’assaut Sproul Hall, et il les voyait repoussés, traînés et portés, inertes et sans résistance, par les flics fascistes.

Il se tenait là où tout s’était passé. Cela valait le voyage, se dit-il. Cela valait tout ce qu’il avait souffert.

Et cependant ce n’était pas assez. L’exaltation d’être debout sur un terrain sacré ne pouvait durer. La scène du souvenir se dissipa ; les cris de joie et de colère moururent ; le silence revint. Il se retourna vers la grille entrebâillée dans le mur de pierre. Pourquoi n’était-elle pas gardée, protégée de la ville qui l’entourait comme une bête aux aguets ?

Il secoua les épaules comme pour chasser de mauvais rêves, pivota et marcha rapidement vers le nord, vers l’arche de métal flanquée de piliers de pierre. Au sommet de chaque pilier, il y avait une sphère creuse. Jadis elles avaient été en verre et en métal mais le verre avait été brisé et les ampoules électriques à l’intérieur cassées ou volées. Au-delà de la porte, une ceinture verte allait d’est en ouest.

Les pas de Gavin rendaient un son creux entre les bâtiments, et il résista à l’envie de regarder derrière lui pour voir si quelqu’un avait surgi pour considérer d’un mauvais œil cette profanation du silence de Berkeley.

Il s’arrêta sous l’arche et leva les yeux. Au-dessus de sa tête, en relief sur le métal, se détachaient les mots « Sather Gate ». C’était ici. La célèbre porte Sather. Il franchissait la porte Sather, et Strawberry Creek. La ceinture verte de chaque côté n’était que de mauvaises herbes ; les arbres étaient cassés ou morts, comme sur un champ de bataille, et Strawberry Creek n’était plus un ruisseau limpide mais sentait l’égout. Cela lui était égal. C’était Berkeley.

Mais où était tout le monde ?

A sa gauche c’était Dwinell, à sa droite Wheeler et, droit devant, Durant.

« Avis ! » dit quelqu’un.

Gavin s’arrêta.

« Avis ! » répéta la voix.

Gavin regarda autour de lui. Il n’y avait personne, à moins que quelqu’un se cache derrière un kiosque sur sa droite. C’était une sorte de petite structure cylindrique couverte des restes déchirés de messages collés les uns sur les autres comme des vestiges de civilisations mortes. Le kiosque avait un toit conique en surplomb ; sous l’auvent un cercle de globes lumineux brisés avait jadis éclairé les communications que plus personne ne lisait. Le kiosque avait l’air d’un champignon géant, mort depuis longtemps.

« Avis ! dit le kiosque. Un autodafé de livres aura lieu à la bibliothèque Doe en l’honneur du mariage de… »

Gavin fit le tour du kiosque, en cherchant qui parlait. Un message s’arrêta brusquement, un autre commença.

« On cherche : compagnons de chambre, sexe indifférent… »

Le kiosque parlait. Il lisait tout haut d’une voix chevrotante et incertaine les annonces affichées sur sa surface au fil des mois et des ans. « Perdu : un couple de tarentules ; facilement reconnaissables à… »

Gavin continua de tourner autour de la colonne, essayant de déterminer, à leur fraîcheur, lesquels de ces avis étaient encore valables.

« Avis : le sabbat de la faculté se réunira ce soir à minuit pour des pratiques innommables dans le bois de la faculté… A vendre : coco, une cuiller ou une pelle… Avis : la fin du monde est prévue pour mardi prochain à exactement… Cherche : bonne baiseuse, discrétion assurée… Avis : la Société du Jugement dernier se réunira mercredi à Alumni House sauf annulation imprévue… Avis : concours de tir entre les Terroristes de Fernwald-Smith et les Guérilleros d’international House aujourd’hui au Memorial Stadium… »

Les derniers étaient si vieux que les mots étaient presque incompréhensibles :

« Avis : une nouvelle fournée de LSD est à la disposition de tous au labo de biochimie… Avis : Exposition d’art vivant à la galerie… Cherche amour, discrétion assurée… Avis : un autodafé de livres aura lieu à la bibliothèque Doe en l’honneur du mariage du chef des Kampusflics et de la reine de la rentrée… »

Gavin était revenu à son point de départ. Il se détourna. Il n’en savait pas plus long. C’était un campus. Il s’y trouvait. Cela faisait du bien. Mais ne suffisait pas.

« Qui es-tu ? » demanda une voix.

Gavin haussa les épaules.

« Je te demande qui tu es. »

Gavin ne se retourna pas. « Je ne vais pas parler à un tableau d’affichage ! »

Un caillou tomba à ses pieds. Un autre le frappa à l’épaule.

« Moi non plus, je ne parlerais pas à un tableau d’affichage, mais je te conseille de me parler, à moi. Il pourrait t’arriver des bricoles, tu sais. »

Gavin se retourna. Un grand garçon maigre était maintenant assis au sommet du kiosque, fumant une cigarette tordue. Gavin s’aperçut qu’il avait senti une odeur d’herbes brûlées.

« Qui es-tu ? » répéta l’homme. Ce n’était qu’un garçon, plus jeune que Gavin, mais il paraissait plus vieux parce qu’il le dominait.

« Qu’est-ce que tu fous là-haut ? Où est tout le monde ?

— Vraiment, dit le jeune homme, nous devons immédiatement savoir qui pose les questions, ici. La question est : “Qui es-tu ?”

— Rien qu’un étudiant.

— T’as pas l’air d’un étudiant, et certainement pas de “rien qu’un étudiant”.

— C’est quand même ce que je suis, un étudiant muté. Je suis nouveau.

— Pourquoi est-ce que tu n’es pas habillé comme tout le monde ? »

Le garçon au sommet du kiosque portait un vieux blouson militaire sur une chemise déchirée et un jean effiloché coupé aux genoux.

« Une seconde ! s’exclama Gavin avec irritation. J’ai répondu à deux de tes questions, maintenant réponds à une des miennes.

— Bon, grogna l’autre, si c’est le seul moyen d’aboutir à quelque chose.

— Où est tout le monde ? demanda Gavin.

— Ils vont venir, répliqua vivement le garçon. Maintenant, pourquoi est-ce que tu n’es pas correctement habillé ? »

Gavin baissa les yeux sur sa tenue. Son uniforme d’étudiant, la chemise d’ouvrier et le pantalon de paysan, avait été perdu en chemin. Il portait maintenant un pantalon, des souliers et des chaussettes, une chemise et un chandail pour avoir chaud. Tout était propre et impropre, et il se demanda comment il avait pu être aussi négligent.

« C’est comme ça qu’on s’habille, là d’où je viens.

— D’où tu viens ?

— Pas juste. C’est à mon tour. Qu’est-ce que tu fiches là-haut ?

— Je regarde en bas. D’où tu viens ?

— Oh, de l’est.

— Tout est à l’est d’ici. Où ça, dans l’est ?

— Ça ne te regarde pas, mais j’étais inscrit dans une université du Kansas. J’ai été expulsé. Et je suis venu ici comme j’ai pu.

— Tu n’es pas habillé comme il faut.

— Ce n’est pas une question.

— C’est vrai. Mais tu n’es toujours pas habillé comme un étudiant.

— Qu’est-ce que ça peut bien faire ? » demanda Gavin.

Dans le temps, il aurait sans doute été comme ce garçon assis sur le kiosque, qui fumait de la marijuana et posait des questions idiotes, mais à présent tout cela lui paraissait stupide et sans importance.

« Nous avons un tas de flics mouchards par ici, dit le jeune homme sur la défensive. Tu sais, des infiltrateurs, des agents provocateurs. T’en es un ?

— Si j’en étais un, est-ce que je ne me déguiserais pas un peu mieux ?

— C’est peut-être ce qu’ils voudraient que nous pensions, dit l’autre d’un air matois.

— Grotesque ! Le principe fondamental de l’infiltration, c’est de ne pas se faire remarquer.

— Ça se peut, marmonna le garçon en tirant sur sa cigarette. T’en veux un coup ?

— Non, merci. Gavin se détournait. Il croyait entendre du bruit dans le lointain.

« J’ai d’autres trucs, dit fermement l’homme du kiosque. Ecoute, ce que j’ai dans ma main droite te fera l’impression d’être si grand que tu auras de la neige dans les oreilles.

— Laisse tomber, dit Gavin.

— Ecoute, ce que j’ai dans la main gauche te fera l’effet d’être si petit que tu pourrais jouer au billard avec des molécules.

— Va te faire voir, dit Gavin.

— Et tu dis que t’es un étudiant ! » laissa tomber avec mépris le garçon.

Gavin entendit un sourd grondement. Quand il se retourna vers le kiosque, l’homme avait disparu. C’était ça, pensa-t-il ; le type était un revendeur et il y avait une espèce d’ascenseur dans la colonne, menant à des tunnels souterrains. Tout le campus était probablement un terrier pour une activité clandestine.

Les sons lointains se précisaient, devenaient des voix et des instruments de musique. Il ne pouvait distinguer quels étaient les instruments ni ce que les voix disaient.

Il s’avança et regarda derrière lui, à travers la porte Sather et l’esplanade, au-delà de la fontaine de Ludwig vers les grilles du mur d’enceinte. Elles étaient grandes ouvertes, maintenant, et il percevait un vague mouvement se détachant sur la toile de fond des cabanes fatiguées.

Quelque chose s’enfonça au creux de ses reins. Il se retourna lentement. Un Kampusflic était derrière lui, une matraque électrique dans sa main encore tendue. Le flic était tout en noir, avec des étoiles d’argent sur ses poches de poitrine et ses épaulettes. C’était un homme fort, musclé des épaules et de la mâchoire ; il avait un grand nez, de méchants petits yeux, et un pistolet mitrailleur dans un étui noir sur sa hanche. Il enfonça la matraque dans l’estomac de Gavin. La décharge électrique était assez forte pour lui picoter la peau. C’était un avertissement.

« T’es un étudiant ? » demanda le Kampusflic d’une voix dure, indifférente, qui fit comprendre à Gavin que ce qu’il répondrait n’aurait aucune importance. L’homme avait des chaussures de caoutchouc ; Gavin ne savait pas si c’était pour l’isolation ou afin de pouvoir surprendre les gens en surgissant sans bruit.

« Oui, répondit-il.

— T’as pas l’air d’un étudiant, grogna le flic. Tu es plus vieux. T’es pas habillé comme il faut. Où est ta carte ?

— Je viens juste d’arriver. Je n’ai pas eu le temps de m’inscrire. »

La matraque frappa de nouveau l’estomac de Gavin. La charge avait été augmentée. Cette fois, cela lui fit mal. « Dehors, ordonna le flic. Tu pourras t’inscrire demain.

— Je ne sais pas où aller ! »

Nouveau petit coup de matraque. Gavin recula pour l’éviter. « Les gens comme toi savent toujours où aller. Tu ne peux pas rester ici. Pas sans carte. C’est le mariage du chef et personne ne reste s’il n’est pas étudiant. »

La matraque revint à la charge. Gavin céda. « Bon, d’accord, je m’en vais. »

Il repartit de mauvais gré vers les grilles ouvertes par où il était entré. Il se retourna une fois. Le flic était toujours là, de l’autre côté de la porte Sather. Il le surveillait toujours.

La musique était plus forte. Les instruments que Gavin avait entendus faiblement se reconnaissaient maintenant ; des guitares. Les voix chantaient quelque chose à propos de Jésus. Dans la nuit tombante il vit le premier rang de marcheurs du défilé. Ils avaient des guitares. Plus loin, il aperçut des pancartes brandies et des torches.

Il marcha vers la grille. « Nous sommes les Enfants de Jésus, chantait la procession. Il sait ce que l’on pense. Il nous sauve quand ça lui plaît. Nous sommes les Enfants de l’Amour. »

Gavin s’arrêta de l’autre côté de la grille ouverte, en se dissimulant derrière un des piliers. Il risqua un œil, au coin. Le flic lointain était toujours au-delà de la porte Sather et il avait été rejoint par un autre, qui se trouvait de l’autre côté du pont sur Strawberry Creek. Ils avaient l’air de deux géants noirs qui l’attendaient. Ils ne ressemblaient à aucun Kampusflic qu’il avait jamais vu ; ils n’avaient rien de comique ni de ridicule.

Il se baissa pour ôter ses chaussures et ses chaussettes qu’il fourra derrière le pilier ; il enleva son chandail malgré la fraîcheur du soir et le posa sur les souliers. Il déchira au coude les manches de sa chemise. Il aurait bien déchiré le pantalon, aussi, mais l’étoffe était trop solide.

Le défilé avait atteint la grille. « Venez vous joindre aux Enfants de Jésus, chantaient les marcheurs. Vous trouverez ce que vous avez rêvé. Il ne refusera pas ce qui nous fait plaisir. Venez vous joindre aux Enfants de l’Amour. »

Ils étaient tous jeunes, ils avaient tous des allures d’étudiants, des blue jeans et pas grand-chose d’autre. Les garçons portaient une coquille lacée sur leurs organes génitaux et les filles étaient torse nu. Leurs seins sautaient et dansaient au rythme de la marche et, à certains points de la procession, des gens faisaient l’amour tout en marchant.

Les torches flambaient au-dessus des têtes, imprégnant l’atmosphère d’une odeur de résine et d’huile de pin. Gavin pouvait maintenant lire quelques pancartes. Une d’elles proclamait : « Faites l’amour, pas de frustrations. » Une autre disait : « La répression sexuelle est à l’origine de tous les maux. » Une autre : « Je suis amour. Signé : Dieu. » Et une autre, juste derrière : « Je suis Dieu. Signé : Amour. » Gavin sursauta. « Jenny ! » hurla-t-il et il plongea dans la foule. Mais quand il atteignit la jeune femme qu’il avait cru reconnaître, elle ne présentait qu’une ressemblance superficielle avec son amour perdu. Elle portait une pancarte. Il salua de la tête et lui sourit. Elle sourit et ses seins saluèrent.

« Nous sommes les Enfants de Jésus », reprit Gavin tandis que la procession passait entre Sproul Hall et le Student Center. « Il sait ce que l’on pense », dit-il en passant sous la porte Sather. « Il nous sauve quand ça lui plaît », chanta-t-il en passant devant les Kampusflics. Il marchait courbé et ils ne le virent pas. « Nous sommes les Enfants de l’Amour. » Ils dépassèrent Wheeler sur la droite et il envisagea de se glisser hors de la procession. Mais pendant qu’il se décidait, ils avaient atteint la façade de la bibliothèque Doe et le cortège se séparait de chaque côté d’un tumulus sombre. Quand Gavin y arriva, il vit que c’était un monceau de livres, des milliers de livres. Le tas devenait une montagne à mesure que d’autres livres étaient apportés par des silhouettes obscures sortant de la bibliothèque.

Quand les Enfants de Jésus passèrent près des livres entassés, les torches furent plantées sur le monticule ou jetées dedans. Pendant quelques instants les livres résistèrent aux flammes, comme la sagesse se battant contre l’ignorance, mais alors quelqu’un apporta un bidon et se mit à asperger la pile d’un liquide épais. Partout où les gouttes tombaient, les flammes jaillissaient. Gavin sentit une odeur d’essence, puis de papier calciné et de fumée noire. En une minute ou deux, la petite montagne devint un brasier crépitant et des ombres semblables à des démons dansèrent sur les façades voisines de Doe et de California.

Gavin s’écarta discrètement du feu et de sa lueur révélatrice. Comme pour répondre au même genre de signal mystérieux qui envoie les lemmings se jeter dans la mer, des étudiants arrivaient pour se joindre aux Enfants de Jésus et à ceux qui avaient accumulé les livres. Ils envahirent l’esplanade entre la bibliothèque Doe et California Hall, venant de la porte Est, de la porte Nord, de la porte Ouest par tous les sentiers, les allées et les rues conduisant au centre du campus, et Gavin se fondit dans cette foule, retrouvant la sécurité dans le nombre. Mais même anonyme dans la cohue, il se sentait encore seul ; il se sentait encore plus seul que tout à l’heure, quand il n’y avait absolument personne. Il s’aperçut qu’il ne se sentait plus étudiant. Il avait vieilli. Il ne faisait plus partie de tout cela. Il se surprit à s’écarter, à observer ses distances, à les juger.

Ils n’étaient que des animaux, pensa-t-il, guidés par leur instinct, n’agissant qu’en réaction immédiate à ce qui les entourait, faisant ce qui leur plaisait. Ils étaient des papillons à la flamme, des abeilles à la danse d’accouplement, des loups à la tuerie, des requins à l’odeur du sang, des vautours à la charogne. Ils étaient des anarchistes détruisant leur héritage humain pour s’amuser. Le Professeur les aurait appelés des barbares et les aurait méprisés.

Il était à l’écart, au milieu d’eux, dans l’ombre de California Hall, il regardait des étudiants pousser hors de la bibliothèque des poussettes pleines de livres. D’autres apparurent aux hautes fenêtres au-dessus de l’entrée, arrachèrent des plaques de contre-plaqué et lancèrent des brassées de livres sur les marches, au-dessous, pour que d’autres les ramassent et les jettent au feu.

Gavin vit une fille vêtue de blanc lancer des volumes, un par un, sur les flammes et il cria « Jenny ! », mais personne n’entendit et avant qu’il puisse s’élancer elle avait disparu, et il comprit qu’il voyait Jenny partout.

Gavin n’était pas insensible à l’excitation générale. Il sentait l’émotion à vif, exposée, comme des terminaisons nerveuses ; il sentait le poids d’événements menaçants. Quelque chose de vital et de significatif allait se passer, se passait, et il était là pour le vivre.

C’était la vieille fièvre de la vie de campus : la jeunesse, l’excitation et toujours quelque chose sur le point d’arriver. Il n’y aurait plus jamais rien de pareil, plus jamais. Pour lui, bien qu’il reconnût tout cela, c’était du passé et il le ressentait comme filtré par un terne souci des conséquences et une philosophie du comportement. Pendant qu’il ne regardait pas, il était devenu vieux et prudent ; et il voyait maintenant l’histoire comme un champ de bataille entre l’anarchie et la tyrannie, avec des gens raisonnables toujours pris au piège entre les deux alors que l’une semblait un moment victorieuse et puis cédait devant l’autre.

Les flammes bondissaient très haut sur l’esplanade. Les étudiants formèrent une ronde géante et dansèrent autour du brasier, dans un sens d’abord et puis, brusquement, dans l’autre sens, faisant rouler au sol des étudiants rieurs.

Gavin se rappela un autre feu comme celui-là et songea : ce n’est pas si loin du Colorado en Californie, de l’enfance à la jeunesse. Ce qui les unit, c’est la puissance : la puissance du feu, la première grande invention de l’homme, le feu grand civilisateur, le feu attendrisseur, le feu protecteur, le feu dieu, le feu destructeur… Le destructeur, voilà ce que les hommes adoraient, la puissance brutale du feu, la furie rugissante et dansante de la flamme qui peut transformer le bois, le papier et le savoir, et le monde lui-même, en chaleur, en fumée et en cendres…

Le Professeur aurait pu dire cela, pensa Gavin. Mais il ne l’avait pas dit. Il l’avait pensé lui-même et il comprit à ce moment-là combien le Professeur l’avait changé. Il n’était pas simplement lui-même plus le Professeur ; le fait même d’apprendre, d’inhiber les idées du Professeur, l’avait transformé. Les idées ne sont pas neutres ; ce ne sont pas des instruments destinés à être utilisés par une main. D’abord l’homme forge des outils et puis les outils forgent l’homme. Les idées contiennent des valeurs, et l’homme absorbe les unes avec les autres.

Gavin sut alors qui avait gagné. Il avait cru être le vainqueur, le maître de la situation, mais c’était le Professeur qui avait gagné. Il se demanda si le Professeur l’avait su dès le début, s’il était venu de son plein gré, s’il s’était laissé enlever, s’il avait su ce qui allait arriver.

Gavin secoua la tête. L’important, c’était qu’il ait changé. Sa place n’était plus là parmi les barbares et il ne pouvait pas marcher avec les tyrans. Il se retourna pour chercher une issue hors de la foule, mais à ce moment quelqu’un hurla dans un mégaphone : « Au mariage ! Au théâtre grec ! »

Le cri fut repris de tous côtés et l’océan d’humanité commença à déferler, Gavin au milieu. Des tourbillons se formèrent et puis la marée finit par monter sur la longue plage du campus vers la colline, formée et contenue par les bâtiments se dressant de la terre comme des monuments de pierre, élevés à une race disparue et oubliée.

Avec l’odeur des livres brûlés encore âcre dans ses narines et imprégnant ses vêtements, Gavin fut emporté malgré lui. Il s’appliquait uniquement à ne pas tomber tandis que la mer d’étudiants se séparait pour la tour Sather et se réunissait devant Le Conte pour affluer irrésistiblement dans University Drive vers la porte Est et Gayley Road en passant devant Campbell et les sciences physiques. Elle se déversa dans le théâtre grec.

Jeté en dépit de sa volonté sur un gradin de pierre au milieu du vaste amphithéâtre, Gavin envisagea la fuite puis il s’assit pour jouir du spectacle. Il reconnaissait cet endroit, maintenant. Là, un jour anniversaire de Pearl Harbor, le président Kerr avait décrété une réunion spéciale de l’université « pour inaugurer une nouvelle ère de liberté légale ». Mais ce n’étaient que des mots pour déguiser l’ancienne tyrannie, et Mario Savio avait immédiatement percé à jour la tromperie. Peut-être avait-il été assis près de là où se trouvait à présent Gavin. Il s’était rué vers le microphone pour annoncer une nouvelle révélation et il avait été emporté par les flics fascistes.

Comme tout le reste, sur ce campus fabuleux, cet amphithéâtre vivait dans la légende ; il avait été béni par les révélations de prophètes inspirés et sanctifié par leur sang.

L’immense foule des étudiants – quelque vingt mille – avait rempli tous les gradins, les travées et le versant de la colline au-dessus du théâtre. Ils attendaient impatiemment dans l’obscurité ; ils étaient si tassés que personne ne pouvait bouger et les seules lumières, à part les reflets rougeoyants des nuages bas au-dessus du brasier de livres devant Doe, étaient de brèves flammes d’allumettes et le bout incandescent des cigarettes.

Derrière Gavin, une fille demanda : « Tu es sûr que c’est ici que va avoir lieu le mariage ?

— C’est ce que j’ai entendu dire, répondit une autre. Mais qui peut être sûr de quelque chose, à notre époque ? »

Devant Gavin, un garçon déclara : « Je ne sais pas pourquoi je viens à ces trucs-là. Je ne peux pas supporter la foule.

— Tu ne voudrais pas rater toute la rigolade », répliqua une fille.

Sur sa gauche, une autre annonça : « Mon horoscope dit que je ne devrais même pas être dehors, ce soir.

— Mon signe est en ascendant tout le mois, dit un jeune homme. Je ne peux rien faire de mal. Tu n’as qu’à rester avec moi.

— Rien de mal, hein ? riposta la fille. C’est ce que tu dis ! ôte ta main de ma jambe ! » Mais aussitôt elle rit pour montrer qu’elle plaisantait.

Gavin se tourna vers l’étudiant sur sa droite : « Quelle est la grosse question en cours, ici ? »

Le jeune homme blond le considéra avec méfiance. « Comment ça, la grosse question ? »

Gavin haussa les épaules et retrouva le vieux jargon illettré. « Je veux dire, quoi, qu’est-ce qui se passe ?

— Qu’est-ce que tu as ? Tu es nouveau, ou quoi ?

— Ouais, répondit Gavin. Quelle est la routine ? Qui c’est qui mène ?

— Tu veux parler de politique ?

— Ouais.

— Je ne connais rien à la politique », dit le jeune homme.

Il se pencha pour parler à la personne à sa droite, comme pour s’écarter le plus possible de Gavin.

Gavin se tourna vers la fille châtain à sa gauche. « Comment ça se fait qu’il n’y a pas de politique ? » demanda-t-il.

Elle le regarda, puis elle jeta un coup d’œil à ses voisins et finalement elle approcha sa tête de celle de Gavin. « Ils ont expulsé le président étudiant et dissous le gouvernement des étudiants, confia-t-elle à voix basse.

— Qui ça ?

— Les Kampusflics. Qui veux-tu que ce soit ? » Elle le considéra, comme si elle jugeait que les apparences étaient trompeuses. « Pourquoi est-ce que tu poses tout le temps des questions ?

— Je suis nouveau, dit Gavin en s’excusant.

— Je parie, tiens !… Oh, et puis d’abord, on s’en fout de la politique de campus. Nous avons des choses plus importantes à faire.

— Quoi, par exemple ? »

Elle le toisa et se détourna froidement. « Par exemple, dire aux étrangers d’aller se faire voir. »

Gavin se retourna vers les filles assises derrière lui. « Personne ne va protester contre cette façon de dissoudre le gouvernement des étudiants ? * demanda-t-il.

Elles le regardèrent avec des yeux ronds. Une brune aux cheveux raides répliqua : « Pour quoi faire ? Qu’est-ce que le gouvernement des étudiants a jamais fait pour nous ?

— Mais… mais c’est Berkeley ! s’indigna Gavin. C’est le campus ! Les étudiants dirigent le campus !

— Plus maintenant, dit l’autre, une brune aussi dont les yeux sombres avaient un regard lointain. On s’en fout. La seule chose qui compte, c’est les étoiles.

— Oui, confirma sa compagne. Les étoiles. »

Gavin se pencha et s’adressa au jeune homme devant lui, qui s’était rasé le crâne et l’avait peint en jaune. Il répétait inlassablement la même syllabe, comme une incantation pour chasser les démons : « Om. Om. Om… »

« Qui est chargé du projet pour chasser le chef des Kampusflics du campus ? » demanda Gavin.

Il se trouva face à une vaste étendue de peau jaune qui disait : « Om. »

« Le dernier type qui a essayé ça s’est fait abattre en plein milieu d’University Drive, dit la fille assise à côté du crâne rasé. Personne ne peut tirer plus vite et mieux que le chef. »

Un grand garçon musclé de l’autre côté de la tête chauve se retourna vers Gavin. « T’es dingue ou quoi ?

— Om, dit le crâne rasé.

— Je crois que c’est un espion, dit le garçon à droite de Gavin.

— Je crois qu’il essaye de fomenter quelque chose, d’attirer des ennuis à tout le monde, déclara la fille à sa gauche.

— Il ne croit pas aux étoiles », renchérit la brune derrière lui.

Gavin écarta les mains dans un geste d’innocence. « Je suis nouveau ici. »

Ils le foudroyèrent du regard. Il essaya de se faire tout petit.

Un vacarme soudain sur la scène empêcha de nouvelles questions. Des projecteurs aveuglants s’allumèrent. Ils étaient braqués sur la scène où un groupe rock paraissait minuscule contre le mur grec orné de colonnes cannelées et percé d’une immense porte au seuil surélevé, qui s’étendait en travers de la scène de marbre vers les coulisses de chaque côté. Cinq guitaristes, un batteur et un pianiste électronique étaient habillés d’un short doré, de boots dorés et d’un boléro doré ouvert sur leur torse nu. Les amplificateurs hurlaient la douleur des cordes torturées.

Devant la scène, qui leur arrivait à l’épaule, se tenait une rangée de Kampusflics en uniforme noir, coude à coude, la matraque frappant leur main en cadence avec la musique, les holsters ramenés en avant pour une dégaine rapide, la visière du casque baissée ne laissant voir que la bouche et le menton. Les visières noires réfléchissantes les déshumanisaient ; l’imagination peignait des yeux d’extra-terrestres ou d’horribles défigurations. Ils paraissaient mi-monstres mi-robots et Gavin vit en eux la puissance à l’état pur, l’arme ultime de la tyrannie.

Du fond du théâtre, un groupe de filles entra par la large travée centrale. Elles étaient vêtues de vieux chandails, de jupes et de chaussures de toile, et elles arrivaient en courant et en sautant, en faisant des sauts périlleux et des soleils, tout en poussant des cris de joie aigus. Quand elles arrivèrent au centre de l’amphithéâtre, sur l’aire de terre battue devant le demi-cercle de gradins, elles se retournèrent. Sur leur poitrine était écrit le mot « Cal », souligné par un paraphe prolongeant la dernière lettre.

Derrière elles, un groupe de garçons en jean et chandail tiraient un char, comme un char de carnaval. Dessus, il y avait un grand cylindre fait d’étroits rubans d’argent par milliers ; ils flottaient à la brise comme des filets d’eau, révélant une forme à l’intérieur du cylindre, mais en cachant son identité.

Le groupe rock glapit ses protestations. Le char s’arrêta devant le centre de la scène. Les rubans d’argent retombèrent. A l’intérieur, il y avait une fille vêtue d’une longue robe blanche. Une guirlande de fleurs blanches et jaunes était tressée en couronne dans ses cheveux. Gavin eut l’impression qu’elle était belle.

Elle attendit, le dos à demi tourné au public, guettant des yeux l’extrémité de la scène. Puis elle passa du char sur le proscenium. Le groupe tortura ses instruments.

Soudain, la musique se tut. Dans le silence qui tomba sur la scène et sur le public, un projecteur se braqua sur une silhouette au sommet de la structure de marbre blanc du fond, aussi blanche et spectaculaire qu’un archange vengeur. Elle était habillée comme un Kampusflic mais en blanc, avec des étoiles d’or sur les poches de poitrine et les épaulettes. Une partie du visage lointain et une des mains scintillaient bizarrement sous le projecteur tandis que la personne descendait lentement vers les simples mortels.

Gavin éclata de rire. Son rire parut bruyant dans le silence. « Dieu sort de la machine ! » dit-il.

Ses voisins lui jetèrent des coups d’œil irrités et se détournèrent vite, comme s’ils ne voulaient être associés avec lui en aucune façon. La silhouette descendant vers la scène parut hésiter, chercher dans le public au-delà de l’éblouissement du projecteur, et puis la lente descente reprit.

Quelqu’un ricana, et dans un coin reculé de l’amphithéâtre quelqu’un d’autre pouffa. Mais dans l’ensemble le charme ne fut pas rompu, et quand la silhouette fut assez près pour être vue plus clairement, Gavin ne la trouva pas drôle du tout. Ce n’était pas humain ; pas entièrement, en tout cas. De grandes parties de la figure et de la main gauche avaient été remplacées par du plastique et du métal. Un œil était humain ; l’autre était une bille fixe en plastique teinté dans une orbite de plastique transparent. Une partie d’une joue et la moitié de la mâchoire avaient été remplacées ainsi qu’un tiers du front et du crâne. Sous la boîte crânienne transparente artificielle, on pouvait voir les circonvolutions cérébrales grises et sous la peau de plastique de la joue et de la mâchoire, des dents et des os de métal brillant.

La créature avait l’air d’un de ces mannequins transparents recherchés par le labo d’anatomie, mais affligé d’une maladie horrible qui lui avait fait pousser de la peau et du poil. Ou d’une personne pourrissant dans une substance étrangère.

Malgré l’horreur de son aspect, la créature posa deux pieds solides sur la scène et s’avança en écartant les bras vers le public. Puis elle se tourna, apparemment forte et vigoureuse, vers la fiancée qui attendait. Le groupe rock fit résonner un tonnerre de cordes. Le public explosa en acclamations et en applaudissements.

De nouveau, la musique se tut ; le public se calma. La créature fit deux pas vers la mariée qui fit deux pas vers son monstrueux fiancé. Son mouvement la tourna vers le public. Gavin vit pour la première fois sa figure.

Il la reconnut. Jamais il ne pourrait oublier ce visage. « Jenny ! » hurla-t-il.

La fille s’arrêta. Elle se retourna, elle essaya de voir le public derrière les projecteurs aveuglants. La créature se tourna aussi, sa main gauche en plastique tendue vers les spectateurs dans un geste de commandement. Les doigts remuèrent.

« Un étranger est parmi nous, tonna la voix mécanique, qui n’avait pas besoin de micro pour se faire entendre jusque sur les plus hauts gradins. Il ne doit pas gâter notre fête, notre cérémonie de réunion. Envoyez-le ici !

— Il est là ! cria le jeune homme à droite de Gavin.

— Il m’a déplu tout de suite », dit la fille à sa gauche.

Des mains empoignèrent Gavin, le soulevèrent au-dessus des têtes. Il fut passé de mains en mains dans le public jusqu’au premier rang, des doigts arrachèrent des bouts de peau et des lambeaux d’étoffe tandis qu’il se débattait, se tordait et donnait en vain des coups de pied pour tenter de rester maître de son sort. En bas, les flics sans visage le saisirent par les bras et le portèrent vers la scène. Un instant plus tard, il était face à leur chef à demi humain.

Gavin regarda sans en croire ses yeux la figure lépreuse. De près, seules les parties de métal et de plastique paraissaient vraies ; le côté humain était la maladie. Un œil humain injecté de sang et un œil en plastique le dévisagèrent. Gavin vit à travers le plastique transparent du globe oculaire les tendons et les vrilles de lucite qui transmettaient une espèce de message visuel aux obscènes mouvements du cortex gris visible sous le crâne de plastique.

L’œil humain parut s’arrondir, et la moitié humaine de la bouche de la créature se retroussa en souriant. « Gavin », dit le monstre.

Gavin sursauta.

« Gavin ? » dit la fille, et elle se tourna pour l’examiner ; finalement, c’était Jenny. « Mais c’est Gavin ! Qu’est-ce que tu fais là ?

— C’est ce que je devrais te demander », répliqua-t-il, mais il le savait. Là-bas sur la berge boueuse de la Kaw, elle avait été terrifiée mais pas assez pour ne pas pouvoir échapper à son gardien. Avant même que la fusillade commence, elle avait dû se mettre à courir dans le noir et elle ne s’était pas arrêtée de courir avant d’avoir atteint la Côte. Là dans le berceau de la révolution, sur ce campus étrangement calmé, elle occupait la position rituelle de reine de la rentrée et elle allait épouser le chef des Kampus-flics au cours d’une cérémonie publique destinée à marier les étudiants et l’autorité. C’était une affaire politique, comme un mariage entre les héritiers de deux royaumes rivaux.

Gavin ne pouvait arracher son regard du monstre qui avait prononcé son nom.

Sa lèvre humaine se retroussa encore plus haut sur une joue. Le côté plastique de la figure restait immobile et le contraste faisait peur. « Tu ne me reconnais pas dans mon apothéose ? »

Maintenant la voix ne portait pas plus loin que ce petit groupe intime sur la scène. « Je suis Gregory.

— Gregory ? répéta Gavin.

— Gregory transformé ! Gregory exalté ! »

Gavin commença à comprendre. Gregory avait été atrocement blessé, horriblement mutilé, lors de l’assaut contre la centrale. Des chirurgiens, là-bas puis ici, l’avaient raccommodé, avaient remplacé les parties et les membres emportés ou déchiquetés par du métal et du plastique. Ils l’avaient arraché à la mort. C’était cela, le pouvoir, et Gregory avait toujours gravité autour du pouvoir. Il avait changé de camp sans effort. Il avait rejoint ce qu’il considérait comme la plus puissante des forces à sa disposition. Il était devenu un Kampusflic. Maintenant il était le chef d’une force bien plus grande que ce qu’il avait imaginé. Il avait fait des flics plus que des figurants ; il avait recruté des hommes capables de sa propre forme de brutalité ; il les avait armés, avait mis hors la loi l’activité politique des étudiants et la compensait par des mascarades comme celle-ci.

« J’ai vu beaucoup de choses depuis cette nuit au bord de la rivière, dit Gavin. Je connais des endroits où on pourrait faire pousser de nouveaux membres et d’autres parties du corps pour remplacer ceux que tu as perdus.

— Perdus ? » Gregory éclata de rire. C’était un bruit mécanique sourd et il roula sur la scène comme un tonnerre artificiel. « Les toubibs m’ont recollé mieux que jamais. Regarde ! »

Il prit la matraque d’un des flics dans sa main gauche artificielle. Les doigts se refermèrent autour. La matraque se désintégra en éclats de bois et de circuits.

Le public attentif, incapable de comprendre ce qui se passait sur la scène, applaudit ce numéro.

« Je ne changerais pas pour toutes les petites étudiantes piaillantes du campus, dit-il. Avant, j’étais simplement fort. Maintenant, je suis puissant ! J’ai le pouvoir. Et j’ai aussi Jenny. Et je t’ai, toi ! » Il secoua les bouts de bois de sa main de plastique. Le sourire tordu devint encore plus tordu.

Gavin comprit qu’il s’était trompé. Le mariage était plus qu’une manœuvre politique, plus même que l’accouplement de la belle et de la bête. C’était la consommation des désirs frustrés de Gregory pour la seule fille qui lui avait résisté et le seul homme qui s’était mis en travers de son chemin sans vouloir reconnaître sa supériorité physique.

« Je pourrais te castrer là sur cette scène, dit Gregory, en ne me servant que de ma bonne main gauche. Ce serait parfait pour l’occasion, je crois, et le public l’apprécierait presque autant que moi.

— Je ne veux pas de ça à mon mariage », déclara Jenny.

L’œil humain de Gregory cligna et son œil artificiel regarda fixement. Peut-être voyaient-ils des réalités différentes.

Pour Gavin, la réalité fut une brève reconnaissance pour l’intervention de Jenny, qui s’évapora quand il comprit qu’elle n’avait pas parlé à cause de lui. « Tu vas aller jusqu’au bout de cette abomination ? » demanda-t-il et il sut qu’elle irait.

Il ne l’avait jamais connue. Elle était fascinée par Gregory, par ce qu’il représentait, par sa monstruosité même. Ce qu’elle avait craint et désiré s’était réalisé ; elle en était venue à aimer ce que faisait Gregory. Le masochisme de l’une et le sadisme de l’autre s’unissaient bien.

« Tu veux le sauver ? » demanda Gregory.

Jenny secoua la tête. « Qu’est-ce qu’il peut me faire ? Il appartient au passé. » Pour Jenny, le passé était mort. Gregory la crut.

« Ma douce captive ! Ma tendre esclave ! dit-il et il se tourna vers les flics qui tenaient les bras de Gavin. Emmenez-le en coulisse jusqu’à la fin de la cérémonie ! Faites-le regarder ! Ne le laissez pas se détourner ! Et ne lui laissez aucune chance de s’enfuir ! Il sera le dessert. »

Ainsi, pensa Gavin, j’aurai traversé tout le pays pour ça ! D’une petite porte, hors de vue du public sur la gauche de la scène, il regarda malgré lui Gregory prendre la main gauche de Jenny et la hausser un peu comme celle du vainqueur d’un combat de boxe.

« J’épouse cette femme, clama-t-il d’une voix qui monta jusqu’aux derniers gradins. Au nom de l’unité entre les étudiants et l’administration, au nom de la coopération entre tous les éléments qui forment une grande université, au nom du pouvoir que nous exerçons ensemble non seulement sur ce campus, mais sur la ville qui l’entoure et sur toute la région de la baie, et peut-être, qui sait, sur l’Etat de Californie, je prends cette femme pour être mienne, pour en faire ce que je veux. »

Il se tourna vers Jenny : « Et toi, Jenny, m’acceptes-tu comme époux et maître ? Remets-tu entre mes mains ton destin et ton corps ? » Les doigts de la main de plastique frémirent.

Jenny inclina la tête. Cela suffit. Le public applaudit et poussa des acclamations démentes. C’était un rite sauvage.

Ils devraient être entourés par une jungle, pensa Gavin, les muscles crispés résistant à la poigne de ses gardiens. Quand la réaction du public commença à se calmer, Gregory leva sa main droite. Elle paraissait pâle et faible, par contraste. « Ce mariage sera publiquement consommé, annonça-t-il.

— Non ! » s’écria Jenny. Elle essaya de se retourner, mais Gregory lâcha sa main, saisit le décolleté de sa robe blanche avec ses doigts de plastique et la déchira. Elle trembla devant lui, blanche et nue.

Gavin comprenait maintenant qu’il ne l’avait jamais aimée. Comment peut-on aimer quelqu’un qu’on ne connaît pas ? Mais il avait été proche d’elle, et il lutta contre les mains qui le retenaient, il devina la honte de Jenny, il se souvenait qu’elle avait toujours eu horreur de la lumière, et il détesta l’étrange mélange de peur et de fascination qu’il voyait à présent sur sa figure.

De la même main gauche, Gregory arracha le devant de sa tunique d’uniforme. Le tissu blanc tomba de sa poitrine. La mutilation de sa figure se reproduisait le long de son corps. Tout son bras gauche était en plastique, ainsi qu’une partie de l’épaule. Presque la moitié de son torse avait été emportée ; à l’intérieur, les organes en plastique transparent se tordaient de façon obscène. Certains étaient rouge foncé et humides, d’autres vitreux. Un cœur de plastique palpitant pompait le sang par des artères de plastique.

Le pantalon blanc de Gregory glissa aussi sur la scène. La jambe gauche était normale, la droite en plastique recouvrant des os de métal luisant. Et quand Gregory se tourna pour se révéler tout entier au public, Gavin vit que même ses organes génitaux étaient en plastique.

« Quel plaisir peut-il y avoir ? » se demanda-t-il alors que Gregory enlaçait Jenny de son bras artificiel et la soulevait sans effort. Et Gavin se débattit entre ses gardes, alors même qu’il comprenait que le véritable centre de la sexualité n’est pas dans les flancs mais dans la tête.

Lentement, Gregory abaissa Jenny contre son torse de plastique. Elle rejeta la tête en arrière dans un dernier mouvement d’aversion ; elle le repoussa vainement, à deux mains. C’était le viol de l’humanité par la machine.

Non, rectifia Gavin entre ses efforts futiles pour se porter au secours de Jenny, c’était trop facile ; l’humanité de Gregory était coupable, pas le mécanisme qui la rendait possible. Le drame était le viol mécanique de l’humanité par elle-même.

Au moment de la consommation de ce rite public sauvage et presque comme si cela faisait partie de la cérémonie, le sol de pierre de la scène se désintégra sous les pieds de Gregory. Il fut projeté dans les airs, serrant toujours Jenny dans son étreinte de plastique. Des éclats de pierre et de roche sifflèrent dans les airs comme de la mitraille. Le groupe rock fut fauché.

L’onde de choc atteignit Gavin. Ses gardiens furent repoussés. Alors qu’il se jetait à plat ventre, il vit Jenny et son effroyable amant disparaître dans le trou laissé par l’explosion. Presque simultanément, il pensa « Pauvre Jenny ! » et puis « Ils l’ont fait ! » Il exulta en songeant à l’indomptable anarchie d’étudiants sans peur, qui n’avaient pas acquiescé à cette monstrueuse union, qui avaient préparé une ultime manifestation contre la dramatique tyrannie qu’avait projetée Gregory ; et il les reconnut pour les romantiques irresponsables dont la seule contribution utile était un refus fondamental d’accepter quoi que ce fût.

Des flèches de pierre volaient autour de lui. Le sol vibrait encore après l’explosion. Quelque chose de chaud et de poisseux jaillit sur ses doigts. Sur sa droite, un des flics serrait sa gorge d’une main déjà morte.

Un bruit de fusillade se répercuta sur les surfaces de pierre. Devant la scène, les flics en casque à visière baissée formèrent un coin qui essaya de tailler un passage dans la masse des étudiants. Les matraques se levaient et retombaient comme des fléaux ou se dardaient comme des glaives. Les automatiques tiraient au hasard dans la foule massée. Le groupe noir progressa un peu vers la sortie sud mais à chaque mètre gagné, un flic tombait sous une balle, un gourdin ou des mains griffues.

C’était Ragnarok, l’Armageddon du campus vers lequel les événements se dirigeaient depuis vingt ans, amassant la rage, la frustration et la violence vers l’explosion finale. Ici, l’ordre effectuait sa dernière résistance ; ici l’anarchie préférait sa dernière négation à la tyrannie. Ici, le monde finit, pensa Gavin.

Mais il se trompait. La bataille se déplaça vers le sud, incertaine, indécise. L’amphithéâtre fut abandonné, empli des plaintes des blessés, du sang des morts. Gavin essaya de se relever mais sa jambe droite s’effondra sous lui. Il la regarda. Du sang traversait le pantalon, sur sa cuisse.

Il se traîna jusqu’au bord du cratère déchiqueté de la scène et regarda au fond du trou où il avait vu disparaître Gregory et Jenny. Ils étaient encore là, debout, les yeux levés vers lui, enlacés dans une dernière étreinte. Gavin recula la tête, pensant pendant un instant de folie qu’ils avaient survécu. Mais ils étaient morts.

Le visage de Jenny ne portait aucune marque. Le bras artificiel de Gregory l’avait serrée si fort contre lui qu’elle avait eu les côtes cassées, peut-être aussi la colonne vertébrale. La jambe plastique de Gregory les maintenait debout par quelque miracle mécanique. Sa jambe de chair avait été brisée, en miettes, mais le plastique avait tenu bon, et le cœur de plastique avait pompé jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de sang.

Il levait les yeux vers les nuages teintés de rouge, son œil humain à moitié fermé mais l’autre regardant fixement comme s’il envoyait toujours des messages à un cerveau mort. Un rictus final avait tordu les lèvres de plastique, si bien que maintenant il souriait des deux côtés de la bouche.

Gavin trouva un lambeau de la robe de Jenny. Il le déchira en deux. Il plia un des morceaux pour faire une compresse sur la blessure de sa cuisse ; il se servit de l’autre pour la maintenir en place, heureux que l’éclat de pierre n’ait pas sectionné une artère. Il se traîna vers les marches et les descendit une à une, assis, comme un petit enfant. A la dernière, il fit un effort et se mit debout contre le bord de la scène puis il marcha péniblement vers le sud, en passant entre les morts.

Juste en dehors du théâtre, un petit arbre avait été cassé à la base par des piétinements furieux. Gavin s’assit par terre, avec précaution, et dépouilla l’arbuste de ses branches et de ses feuilles. Quand il se releva, il avait une béquille de fortune.

Il boitilla le long de Gayley Road, passa devant le stade Keelberger et les parkings, entre la faculté de droit et International House, et sortit par les grilles ouvertes à la nuit. Au milieu du terrain dégagé qui entourait le mur du campus, il se retourna pour contempler une dernière fois l’université.

« Eh bien, Professeur », pensa-t-il et il fit le premier pas de sa longue marche vers un lieu appelé la montagne enchantée et, s’il avait de la chance, vers la paix et la raison, et une fille que peut-être, dans ce monde incertain, il aimait vraiment.

 

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La composition de ce livre

a été effectuée par Bussière à Saint-Amand,

l’impression et le brochage ont été effectués

sur presse CAMERON

dans les ateliers de la S.E.P.C. à Saint-Amand-Montrond (Cher)

pour les éditions Albin Michel

 

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Achevé d’imprimer le 1er août 1980.

N° d’édition 6899. N° d’impression 1545-655.

Dépôt légal 4e trimestre 1980.

 

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