Kampus
Chapitre X Le lieu au sommet du monde
Chapitre X
Le lieu au sommet du monde
Depuis que la révolution industrielle a commencé à remodeler la nature de l’existence humaine, des imbéciles romanesques ont pressé l’humanité d’arrêter les machines – en les détruisant s’il le fallait – et de retourner aux façons plus simples, plus naturelles de nos ancêtres. Autrement comment, demandent-ils, pouvons-nous rejeter les poisons de la civilisation, restaurer la vigueur naturelle de notre corps, empêcher la pollution de notre eau et de notre air, éliminer les névroses et les maladies psychosomatiques qui s’abattent sur l’homme technologique ? Nous devons retourner à la nature, disent-ils. La nature ! Qu’est-ce qui est naturel pour l’homme ? Et je puis vous dire que la connaissance est plus humaine que l’ignorance, que la science est aussi humaine que l’art, que seule la technologie peut empêcher la pollution et nous préserver de l’extinction. Sans technologie, l’homme est à la merci de la nature et la nature n’est pas tendre. La condition naturelle de l’homme, comme l’a fait observer Thomas Hobbes, est pauvre, courte, vilaine et bestiale. Mais le potentiel de l’homme est plus important que sa condition : il n’a qu’une seule chance d’immortalité alors qu’il commence à monter sur l’échelle de la technologie. A un certain stade de son développement, il a usé son capital – les carburants fossiles – et il doit gravir l’échelon suivant vers les sources inépuisables de l’énergie solaire et thermonucléaire, ou dégringoler jusqu’en bas, peut-être pour ne plus jamais se relever.
LE CARNET DE NOTES DU PROFESSEUR
Gavin se réveilla en grelottant dans son sac de couchage. Pendant un moment, désorienté, il ne sut pas où il était ; et puis il sentit sous son dos la dure réalité de la montagne et dans ses poumons l’air froid de l’altitude. Il se rappela comment ils étaient arrivés en ce coin désert d’un monde désolé.
Il était plus tard qu’il ne le pensait. Le soleil était monté aussi haut que les montagnes à l’est. Gavin eut l’impression de regarder au fond de la gueule d’un requin, avec toutes ces immenses rangées de dents hérissées serrées les unes contre les autres.
Il se tourna vers Elaine, encore endormie dans l’autre sac de couchage, la tête enfoncée dedans, ne laissant voir que ses cheveux. Mais il connaissait si bien sa figure, maintenant, que c’était presque comme s’il la voyait.
Ils avaient fait un long chemin ensemble à travers le pays. Depuis Taos, ce n’étaient que des déserts ou des montagnes avec des villages semblables à des oasis. Et maintenant ils étaient arrivés en ce lieu au flanc de la montagne, si inutile, si isolé qu’il n’avait sans doute jamais connu la présence de l’homme. Et malgré tout, elle refusait toujours de se laisser toucher ; même pour avoir chaud, elle ne voulait pas partager le sac de couchage de Gavin.
S’ils ne trouvaient pas bientôt le col pour franchir ces montagnes, ça n’aurait plus d’importance. Ils avaient fini leurs provisions, ils n’avaient presque plus d’eau et Gavin commençait à craindre qu’ils soient perdus. Il y avait des jours qu’ils erraient dans ces montagnes, et chaque vallée ne conduisait qu’à un autre sommet.
Partout autour d’eux, ce n’était que de la roche grise, morte, froide, dure et impitoyable.
Tristement, Gavin pensa qu’ils auraient dû rester sur la route avec leurs cycles électriques mais l’expérience les avait rendus prudents. Quand ils avaient entendu approcher l’étrange mélodie discordante d’une procession religieuse, ils avaient quitté la route par une piste commode. Elle conduisait à une vallée, montant toujours plus haut. Mais la procession avait suivi ; là où la piste se terminait dans un éboulis de rochers, ils durent abandonner leurs cycles et continuer à pied, toujours un peu en avant de la procession.
Plus tard, ils découvrirent un homme barbu mourant sur une croix au sommet d’une colline. Il était en plein délire de révélation, de drogue ou d’agonie et il les maudit en espagnol quand ils le descendirent. Mais ils restèrent avec lui jusqu’à ce qu’il meure, et ils l’enterrèrent au pied de la croix sous des pierres.
Dans le dernier village, on leur avait parlé de gens bizarres dans les montagnes. Certains étaient des mystiques, comme ceux qui cherchaient un nouveau messie parmi les gens qui passaient par leur chemin, quelqu’un qui mourrait pour la rédemption de leurs péchés et renaîtrait. D’autres… eh bien, les villageois ne savaient pas, mais ils pensaient que des magiciens vivaient tout en haut dans la montagne, dans ce lieu au sommet du monde.
Gavin et Elaine avaient bu du chocolat chaud à une table devant le petit café de pisé, tandis que des enfants basanés regardaient leurs cycles avec admiration, et ils s’étaient demandé si ces histoires étaient vraies. Maintenant une au moins avait été prouvée.
Ils étaient perdus. Ils avaient peur que le groupe religieux revienne et leur demande de replacer leur messie perdu sur la croix. Ils essayèrent de revenir sur leurs pas et s’aperçurent qu’ils ne se rappelaient plus dans quelle direction ils avaient tourné. Ils cherchèrent des pistes qui les ramèneraient vers la large autoroute qui traversait le Nevada vers la Californie, mais chaque sentier se terminait dans la montagne et quand ils faisaient halte il croyaient parfois entendre la bizarre litanie du groupe religieux. Peut-être n’était-ce que le vent.
Gavin se glissa hors du sac de couchage. L’aventure au nord de Taos les avait avertis de la possibilité d’être déclarés conspirateurs et ils avaient travaillé pendant un mois à Albuquerque pour acheter des sacs de couchage et des vêtements chauds, et encore quinze jours pour payer un acompte sur les cycles. A ce moment, le voyage leur avait paru devoir se terminer juste au-delà de la prochaine élévation de terrain.
Il se leva, tout habillé, serra le duvet autour de ses épaules pour se réchauffer et alla au bord de la corniche où ils s’étaient arrêtés quand la nuit les avait surpris. Le soleil derrière lui, Gavin se pencha pour regarder en bas.
Il était au bord d’un précipice qui plongeait à pic à plusieurs centaines de mètres. Tout en bas, des éboulis marquaient l’endroit où des parties de la paroi s’étaient effritées au cours des millénaires. Mais ce n’était pas ce qui le figeait là sur la montagne, une main serrée sur un éperon rocheux pour se retenir. Il avait à ses pieds une mer de feu.
La vallée en bas brûlait de flammes blanches. Il n’y avait pas de fumée, Gavin ne sentait aucune chaleur. Mais à perte de vue la vallée flamboyait d’une lumière telle que celle que Dieu avait dû créer en disant « Que la lumière soit ! » Devant cet empyrée, Gavin sentait son corps brûler, se calciner, sa chair s’en aller en fumée, ne laissant que l’essence purifiée de son être.
Il se tenait au plus haut degré, à portée de cette immense conflagration spirituelle et avait l’impression que toutes les forces créatrices aveugles de l’univers se braquaient sur son corps, l’affirmaient dans son unité, le réunissaient avec tous les êtres et toutes les choses, et il trembla au bord de grandes révélations.
« Qu’est-ce que c’est ? demanda Elaine derrière lui.
— Je ne sais pas, mais je crois que c’est un signe.
— Un signe de quoi ?
— Je ne sais pas, répéta-t-il. De mort, peut-être. Ou de quelque chose d’encore plus merveilleux. »
Les montagnes contenant cette mer miraculeuse avaient été transmutées de roche grise en un calice d’argent pour le sang transsubstantié d’un dieu.
Sous leurs yeux, la mer de feu ternit, s’assombrit et devint un vaste déploiement de petits appareils mécaniques, apparemment en verre et en métal. Ils couvraient le fond de la vallée à perte de vue, sauf juste à la base du précipice où le sable blanc du désert ou l’alcali arrivait jusqu’aux éboulis.
« Ce sont des cellules à énergie solaire, dit Gavin.
— Je savais qu’il y en avait dans toute la Vallée de la Mort, mais nous en sommes à des centaines de kilomètres à l’est.
— Et là-bas les rangs sont installés dans des cadres fixes. Ici, ils suivent le soleil et à en juger par ce désert, ils ont du soleil tous les jours. »
Même si la mer de flamme s’expliquait par le reflet du soleil levant sur des millions de cellules solaires, l’instant n’avait rien perdu de sa magie pour Gavin. Il était encore secoué par la vision, il sentait qu’elle le travaillait encore, qu’elle brûlait les déchets, raffinait ce qui restait en une chose plus vraie, plus essentiellement lui-même.
Le jour des miracles venait à peine de commencer. D’un endroit près de l’éboulement où commençaient les rangées de cellules, là où la mer de flamme avait léché la paroi rocheuse, une silhouette s’élevait du désert, montant du sable comme un ange vers les cieux. Quand la silhouette fut plus près, elle parut encore plus angélique, asexuée et admirable en costume d’argent, une auréole scintillante au-dessus de la tête.
Gavin regarda fixement l’incroyable apparition qui monta finalement à hauteur de ses yeux, sans penser à reculer à l’abri des rochers ou à se cacher. Même quand il vit que l’auréole de l’ange était en réalité une double hélice qui élevait la créature dans les cieux comme les rotors d’un hélicoptère, il ne bougea pas. Il sentit la main d’Elaine se glisser dans la sienne et il dévisagea la créature qui fit de même pour lui, puis s’approcha suffisamment pour se poser à côté de lui au bord du précipice. Le vent de la double hélice soulevait de la poussière des rochers, les plaçant au centre d’un petit tourbillon, mais les hélices elles-mêmes étaient presque silencieuses. La fabuleuse apparition ouvrit les mains ; les hélices cessèrent de tourner.
L’ange était un jeune homme en combinaison argentée. Une armature étroitement moulée sur son corps soutenait les hélices horizontales au sommet d’une courte tige. « Salut, dit le jeune homme d’une voix normale, sympathique. Vous voilà ici où le néant rencontre le ciel. »
Pendant quelques instants, Gavin fut incapable de parler. Enfin il avoua : « J’ai peur que nous soyons perdus.
— Et affamés, j’imagine, dit le jeune homme en jetant un coup d’œil à leurs sacs plats. Venez avec moi, je vais vous emmener là où vous trouverez un abri et de quoi manger. »
Comme Gavin l’examinait toujours, bouche bée, le jeune homme reprit :
« Mon installation vous étonne sans doute. C’est un nouveau système énergétique expérimental, beaucoup plus efficace que les cellules solaires ordinaires mais difficile à entretenir parce qu’il est très malaisé de l’atteindre. Alors j’utilise cet engin pour me déplacer. L’uniforme est expérimental aussi. Une isolation extrêmement efficace contre le froid comme contre la chaleur.
— Très efficace aussi, dit enfin Gavin, pour éblouir et mystifier les gens. Je n’ai jamais rien vu de semblable à cette combinaison ni à cet appareil.
— Je suppose que nous devons donner lieu à pas mal de légendes, reconnut en riant le jeune homme. Et cet appareil, comme vous dites, nous l’appelons un lévitateur. Ce n’est pas vraiment un lévitateur, bien entendu. Il est électrique ; il marche à l’énergie diffusée. Mais ça vaut mieux qu’un hélicoptère personnel, à notre avis. »
La franchise du jeune homme forçait la sympathie mais Gavin hésitait néanmoins. « Où voulez-vous nous emmener ? »
Le jeune homme défit des boucles sur sa poitrine et fit glisser de ses épaules l’armature supportant le lévitateur. Il la tint sans effort d’une seule main. « Nous avons un local un peu plus haut dans la montagne. J’étais descendu réparer le câble des cellules solaires. Il est coupé de temps en temps par des éboulements de rochers. Venez, dit-il en s’approchant du sac de couchage d’Elaine. Nous allons remballer votre matériel. »
Après un moment d’hésitation, Gavin alla à son propre sac, le plia en une double poignée compacte et le fourra dans son enveloppe. Quand il eut fini, Elaine était déjà prête à partir, son sac sur le dos. Le jeune homme lui souriait. Gavin en éprouva de l’agacement qui disparut quand le garçon se retourna et lui sourit tout aussi chaleureusement.
« Allons-y », dit-il. Il ramassa son lévitateur, le hissa sur une épaule et ouvrit la marche, en escaladant la pente raide de l’autre côté du bord du précipice, Gavin endossa son sac et le suivit.
Ils montèrent sur plusieurs centaines de mètres, traversèrent un champ de neige et durent supporter un moment une petite rafale de flocons. Le jeune homme ne respirait pas profondément, ne manifestait aucune inquiétude et les conduisait sans hésiter, par-dessus les rochers et dans la semi-obscurité de la neige tombante, en se retournant de temps en temps pour leur adresser un sourire encourageant ou les aider à franchir un endroit difficile.
Gavin aurait été irrité de l’éloignement de leur destination s’il n’avait pas réfléchi que leur guide marchait alors qu’il aurait pu voler.
« C’est encore loin ? demanda-t-il enfin.
— Non, non, plus tellement », lui fut-il répondu.
Mais c’était bien plus loin et quand ils atteignirent une sombre fissure dans le rocher, Gavin haletait, la respiration oppressée par l’effort et l’altitude, et les muscles de ses jambes tremblaient après la longue ascension pénible. Ce fut un soulagement de marcher de nouveau sur un terrain plat, bien que la fissure se refermât au-dessus d’eux de façon menaçante ; seul le scintillement de la combinaison argentée de leur guide leur montrait le chemin dans l’obscurité de ce qui était maintenant une caverne ou un tunnel. Sous leurs pieds, cependant, le sol était étonnamment lisse.
« Vous êtes sûr de savoir où vous allez ? demanda Gavin.
— Il en a bien l’air, dit Elaine.
— Tout à fait sûr », répondit une voix joyeuse devant eux.
Dans le noir la marche parut encore plus longue. Finalement, la combinaison d’argent qui les précédait parut étinceler davantage, parut même irradier. Puis ils tournèrent un coin et Gavin vit que de la lumière entrait à l’extrémité et se reflétait sur l’uniforme. Maintenant que le soleil au fond de la grotte brillait vers eux, la combinaison d’argent ternit de nouveau et, quand ils approchèrent de l’ouverture, elle disparut.
Gavin arriva à l’entrée de la grotte et s’arrêta. Il sentit la présence d’Elaine à côté de lui mais il ne la regarda pas.
Devant ses yeux, dans une sorte de vallée naturelle abritée par ce qui semblait être les parois du cratère d’un volcan éteint, avec les sommets assombris des Rocheuses se dressant de tous côtés autour du bord, il y avait un grand bâtiment blanc entouré de bâtiments plus petits, tous disposés dans un jardin bien ordonné de verdure et de couleurs. Il y avait des arbres, des buissons, des fleurs et autour du jardin central des champs de légumes et de fruits. Une brise tiède et parfumée leur apportait une odeur de végétation. C’était une vision de paradis et Gavin chercha le glaive flamboyant, ou les gardes qui étaient ses équivalents modernes. Il n’en vit aucun.
« L’homme qui a découvert cette vallée l’a appelée “la montagne enchantée” », expliqua leur guide. Il était debout derrière eux sur une corniche. Devant eux, des marches de marbre descendaient vers le fond de la vallée où des sentiers en carreaux de céramique rouge conduisaient à travers les champs puis le jardin vers les bâtiments. « Il l’a découverte alors qu’il prospectait pour trouver de l’uranium et il s’est juré que, si jamais il devenait riche, il reviendrait pour s’y construire un château. »
Le grand bâtiment blanc couronnait une éminence naturelle au centre de la vallée. Il avait au sommet une seule tour géante à six pans, ornée de fenêtres mauresques à filigrane, de flèches, de sculptures, de globes et de balcons de fer forgé. La demeure s’étalait parmi les arbres, s’élevant çà et là en clochetons aux tuiles rouges ou en cheminées blanches. Autour du grand bâtiment principal, les structures satellites avaient des toits rouges, des arcades, des arabesques découpées. Par endroits on distinguait parmi la verdure l’éclat blanc de statues, de fontaines et de terrasses.
« Il est devenu l’un des hommes les plus riches du monde, reprit leur guide, et il est revenu pour construire cet ensemble. Il le voulait plus grand, plus grandiose, plus fabuleux encore que le château d’Hearst à San Simeon. Il a dépensé près d’un milliard de dollars pour construire et meubler la maison principale et les dépendances, et pour tracer les jardins. »
Des terrasses, des fontaines, de larges escaliers élégants, des balustrades et des murs de soutènement cascadaient le long de la colline du manoir et des bâtiments satellites. Sur le versant qui leur faisait face, une gigantesque piscine avait l’air d’un bijou bleu serti de colonnades de marbre blanc, avec ce qui apparut à Gavin comme une partie d’un temple grec
« On a dit à un certain moment qu’il achetait la moitié des œuvres d’art en vente dans le monde entier, dit leur guide. »
C’était stupéfiant.
« Et ostentatoire », dit le Professeur.
Magnifique.
« Et vulgaire », ajouta le Professeur.
Un monument dédié à ce que l’homme peut accomplir, apportant dans ce coin inaccessible tout l’art et la grandeur…
« Ça montre ce que Dieu pourrait faire s’Il avait de l’argent », dit le Professeur.
« Et il n’a pas vécu assez longtemps pour le voir terminé, reprit leur guide. Comme il construisait dans un secret relatif – à côté de lui Howard Hughes était un papillon mondain – aucun bruit de cet endroit n’a jamais filtré. Aujourd’hui, c’est tout à fait différent, naturellement. C’est un institut de recherche et plus personne ne se soucie de la recherche. A part quelques savants. »
Il commença à descendre dans la vallée par les marches de marbre. Gavin se hâta de le rattraper. « Que voulez-vous dire, un institut de recherche ? Qu’est-ce que vous étudiez ?
— Tout ce qu’on veut. C’est l’aspect le plus merveilleux de la montagne enchantée. C’est une tour d’ivoire, un havre pour les savants et les érudits de tout poil. Vous aurez l’occasion d’en rencontrer la plupart. C’est un des rares endroits restant au monde où ils peuvent faire ce qui leur plaît. Pas question de dépense ou d’utilité sociale. »
Elaine les rejoignit. « Mais comment avez-vous obtenu tout ça ? » demanda-t-elle. Elle paraissait saisie de crainte respectueuse. C’était la première fois que Gavin la voyait impressionnée.
« Quand le constructeur est mort, une grande controverse s’est élevée entre les avocats d’affaires pour savoir que faire de cet endroit. Aucun ne l’avait vu. Ils étaient bien trop occupés par d’autres questions. Mais ils ne pouvaient éviter de voir le trou considérable dans la fortune du vieux monsieur, tout l’argent englouti dans la montagne enchantée. Même à cette époque, il y avait d’énormes droits de succession et d’impôts sur le revenu, et s’il n’y avait pas d’héritiers immédiats, l’ensemble des entreprises devait être préservé. Certains avocats voulaient faire don de ce domaine à l’Etat, mais c’était trop loin de tout pour servir à quelque chose et bien trop coûteux à entretenir. Alors il fut remis à certains savants de la société qui approchaient de l’âge de la retraite et organisé en institut de recherche à but non lucratif.
— Une maison de retraite pour savants mis au rancart, en quelque sorte », dit Gavin.
Le jeune homme rit. « Si l’on veut. Naturellement, il y en a de plus jeunes, comme moi. Des gens qui ne savaient où aller pour faire ce qu’ils voulaient faire. Il existe un service de recrutement international. Les jeunes savants prometteurs sont signalés, discrètement contactés, invités ici… et la plupart ne s’en vont jamais. »
L’odeur de riche végétation devenait plus forte, comme une espèce de parfum. En conjugaison avec la conversation, c’était enivrant.
« Il ne vous arrive jamais de vous impatienter, d’avoir envie de voir le monde au-dehors ? demanda Gavin.
— Comment pourrait-on se lasser d’un endroit pareil ? s’exclama Elaine.
— Nous ne sommes pas précisément coupés de tout, expliqua leur guide. Nous recevons de l’approvisionnement, même si nous faisons pousser ici presque tout ce qui est nécessaire à nos besoins, et certains d’entre nous partent pour de brefs voyages. Il y a des chemins plus commodes que celui que nous avons emprunté. Mais vous avez raison, dit-il à Elaine, personne ne part parce qu’il est lassé de la montagne enchantée, et s’ils sont obligés de s’absenter pour une raison quelconque, ils reviennent aussi vite que possible.
— Mais cet endroit est… incroyable ! s’écria Gavin. Comment se fait-il qu’il ne soit pas connu ? Pourquoi n’êtes-vous pas submergés de visiteurs ? Pourquoi l’air est-il si tiède à cette altitude ? Si cet endroit est tellement secret, pourquoi nous y avez-vous amenés ? Qu’est-ce que vous allez faire de nous maintenant que nous le connaissons ? Quand pourrons-nous partir ? »
Leur guide leva une main pour endiguer ce flot de paroles, d’un geste nonchalant, et dit en souriant : « Vous aurez des réponses à toutes vos questions, mais une à la fois… et plus tard. Pour le moment, je crois que vous avez besoin de repos. »
Tout en parlant ils étaient montés par des escaliers de marbre et avaient suivi des sentiers dallés entre les arbres, les buissons et les fleurs, parmi lesquelles des dizaines de variétés de roses, entre des statues et des fontaines serties dans la verdure, ou contre les murs de soutènement, au milieu des terrasses, au pied des escaliers ; et ils étaient arrivés à l’un des bâtiments satellites au toit rouge. De loin, on aurait dit des cottages ; de près ils étaient grands comme des manoirs.
Si l’on appelait cela des cottages, pensa Gavin, quelle était donc la taille du grand bâtiment blanc au sommet de la colline ?
« C’est une des plus petites maisons, dit le guide. Nous nous en servons pour les visiteurs, en attendant qu’ils choisissent un logement plus permanent. Certains des nôtres sont célibataires et habitent la grande maison ou l’une des autres maisons d’invités. Beaucoup sont mariés et ont leur propre demeure séparée. Vous pourrez choisir vos chambres, il n’y a personne en ce moment. Vous trouverez des provisions à la cuisine, des vêtements dans les penderies. Servez-vous de tout ce que vous voulez, c’est là pour ça. Si vous voulez vous promener sur les terres, vous êtes libres ; si vous voulez nager dans la piscine vous trouverez des maillots dans les cabines sur la terrasse au-dessus du bassin, au cas où vous seriez pudiques ; mais personne ne sera offusqué si vous vous baignez nus. Si vous avez des questions à poser, demandez simplement les renseignements au téléphone ; nous avons un ordinateur vocal qui est presque humain. J’ai affaire pour le moment, mais je reviendrai vous chercher ce soir à sept heures. Le dîner est habillé, pour ceux qui choisissent de le prendre dans la grande maison ; vous trouverez aussi dans les penderies les tenues du soir qui conviennent. »
Il s’interrompit, puis leur sourit. « Au fait, je m’appelle Jackson. Et je suis ravi d’être le premier à vous accueillir sur cette montagne enchantée. »
Sur ce il les quitta, tenant toujours son lévitateur sans effort.
Gavin le suivit des yeux, des questions mourant sur ses lèvres, puis il se tourna vers la grande porte de bronze à deux battants qui s’ouvrit vers l’extérieur, facilement, sans bruit. Ils entrèrent dans un vestibule au parquet sombre et au vieux plafond de bois sculpté ; des fauteuils anciens fragiles s’alignaient contre des murs ornés de tapisseries. Au-delà, c’était un salon, avec de grands fauteuils modernes et un tapis de Perse aux teintes fondues. Les murs étaient tendus de velours frappé d’Espagne. On voyait là une splendide collection de coffres sculptés du XVIe siècle cerclés de bandes de métal, et des tableaux anciens décoraient les murs. Sur une grande table de bois patiné par les ans, il y avait du papier et des plumes.
« Vous croyez que c’est vrai, tout ça ? » murmura Elaine.
Les chambres étaient tout aussi magnifiques, chacune à sa façon. Elles contenaient des lits de bois sculpté, des lits à colonnes dorées, des tapisseries, de superbes boiseries, des plafonds anciens, des meubles et des tableaux de prix… Des pièces entières semblaient avoir été transportées là intactes, comme arrachées à leur siècle par quelque machine à remonter le temps et, en passant de l’une à l’autre, ils avaient l’impression de changer d’époque. Gavin éprouva le besoin de se conduire en courtisan dans une chambre du XVIIe siècle espagnol, de proférer de grands jurons imagés dans une pièce élizabéthaine, de s’enrouler dans une cape près d’un lit où aurait pu dormir le cardinal de Richelieu.
Ils découvrirent une cuisine moderne et une élégante salle à manger avec une table de noyer ciré et de hautes chaises au dossier de cuir repoussé, de la feuille d’or sur les moulures des portes, des statues dans des niches. C’était une pièce incongrue pour y manger de la viande froide, du pain et des fruits mais ils dévorèrent avec grand appétit, en regardant autour d’eux avec émerveillement et sans parler.
Gavin prit un bain dans une baignoire de marbre encastrée dans le sol, aux robinets dorés, et se frictionna avec une serviette moelleuse. Dans le placard, il trouva un chandail, une chemise et un pantalon de sport qui lui allaient à merveille, et il rejoignit Elaine, qui avait découvert un pull-over rose et une jupe un peu plus foncée, pour une promenade dans le parc entourant les bâtiments. Ils admirèrent le jardin à la française, les terrasses, les œuvres d’art. Certaines sculptures étaient manifestement des copies mais d’autres paraissaient assez patinées pour être authentiques.
Ils restèrent longtemps devant la grande maison, les yeux levés vers la tour, suivant du regard les motifs sculptés complexes encadrant la porte de bronze, essayant d’imaginer ce qu’il y avait derrière mais n’osant entrer.
Plus tard, ils nagèrent dans l’immense piscine. L’eau scintillait, limpide et bleue, au soleil de l’après-midi. Puis ils s’allongèrent sur la terrasse de marbre tiède afin de rendre un semblant de santé à leur corps trop blanc.
Ni l’un ni l’autre n’avait voulu de maillot. Gavin contempla franchement Elaine. Il ne l’avait pas vue sans vêtements depuis ce terrible moment avec Chester et il la trouvait moins garçonnière que dans son souvenir. Elle était mince, mais lui aussi à force de marcher, de fuir, de sauter des repas. Elle avait des hanches et des épaules agréablement arrondies et il était sûr que ses seins lui rempliraient les mains.
C’était une fille remarquablement séduisante, excitante même ; le désir de Gavin s’éveilla et il se demanda pourquoi il ne s’en était jamais aperçu. Mais elle ne le regardait pas, sauf quand ses yeux passaient sur lui tandis qu’elle contemplait la colonnade de marbre blanc de l’ancien temple grec dont la façade avait été reconstituée à une extrémité de la piscine, sa frise représentant Neptune et les Néréides chevauchant des monstres marins mythiques, la statue de Vénus dans une conque à l’autre extrémité du côté de la terrasse, ou le lointain bord du cratère et les pics encore plus lointains qui se dressaient au-delà.
Elle l’avait toujours repoussé et il n’était pas assez ardent pour la poursuivre dans les champs de neige de l’indifférence ou les glaciers de la réserve. Maintenant, il ne pouvait plus rompre l’atmosphère de camaraderie asexuée où leurs rapports avaient sombré.
Il regarda les parois du cratère, grises et hautes, qui les entouraient et se sentit emprisonné.
Dans la maison de bains ils prirent une douche et s’habillèrent chacun de leur côté. Dans la maison des invités, ils prirent chacun un grand lit – Elaine celui à baldaquin brodé, Gavin celui de noyer sculpté – et ils firent la sieste seuls.
Quand leur guide revint à sept heures précises, ils l’attendaient. Jackson était vêtu d’une veste de velours et d’un pantalon foncé ; il portait un médaillon au col de sa chemise à ruchés. Il les conduisit dans le crépuscule le long des sentiers dallés vers la porte de bronze de la grande maison, qui s’ouvrit d’elle-même devant lui ; il les précéda dans un escalier de marbre, menant à une salle gigantesque qui occupait toute la largeur de la demeure, longue de plus de trente mètres et large de quinze, haute de deux étages. La pièce flamboyait de couleurs et de meubles somptueux, des stalles de chœur médiévales formant une haute cimaise pour des statues de bronze et de marbre jusqu’aux anciennes tables cirées en passant par les tapisseries et les immenses tableaux ornant les murs, sous le plafond de bois sculpté.
Gavin s’arrêta sur le seuil, ébloui.
Des tapis d’Orient couvraient une partie du parquet marqueté ; des bûches grosses comme des troncs d’arbres flambaient dans la cheminée monumentale en marbre blanc décorée de bustes en haut-relief et de blasons. Gavin avait l’impression que tous les siècles de la civilisation humaine étaient réunis dans cette salle, que l’on y vivait l’histoire. Et cependant, elle était gaie, lumineuse, et ses grandes fenêtres donnaient de chaque côté sur des terrasses et des jardins.
« C’est la salle de réunion, dit Jackson, où tout le monde se retrouve à la fin de la journée pour causer amicalement, échanger des vues avant le dîner. »
Il y avait déjà beaucoup de monde, des hommes et des femmes en tenue de soirée, un verre à la main, conversant par petits groupes ou allant de l’un à l’autre. Les âges variaient, entre la jeunesse relative et la vieillesse distinguée mais tous étaient beaux. Ici, pensa Gavin, le meilleur de l’humanité est rassemblé pour échanger les meilleures des idées.
Il regrettait que le Professeur ne fût pas là. Lui-même se sentait indigne, même dans l’élégant costume foncé qu’il avait choisi parmi tous ceux que contenait son placard. Les vêtements lui allaient bien : il était plus fort et plus mince qu’il ne l’avait été quelques mois plus tôt. Sans doute les privations avaient-elles été bonnes pour lui.
Elaine, de son côté, paraissait tout à fait à sa place dans cette compagnie. Elle avait trouvé un fourreau de lamé or qui accentuait sa sveltesse, la rendait éthérée et sophistiquée, et elle n’avait pas passé l’après-midi à somnoler. Elle avait fait quelque chose à ses cheveux, les avait coupés, mis en plis, et ils encadraient un visage qui avait plus de caractère et de couleur qu’il ne l’avait cru.
Il vit Jackson la contempler avec admiration et sentit revenir le désir qu’il avait éprouvé dans l’après-midi. Il dut se répéter que ce n’était pas Elaine qu’il aimait. Il aimait une fille qui était peut-être morte, mais tant qu’il n’en aurait pas la certitude il l’aimerait et n’en aimerait peut-être jamais une autre.
« Vous prenez quelque chose ? » proposa Jackson et bientôt ils eurent chacun un verre givré dans la main.
Gavin engagea la conversation avec un grand monsieur maigre aux remarquables cheveux blancs, qui paraissait fort savant.
« L’air chaud de ce cratère y est maintenu par un raffinement du vieux principe du rideau d’air, expliqua-t-il en regardant Gavin avec intensité comme s’il tenait vraiment à ce qu’il comprit. Il y a un avantage supplémentaire : une légère turbulence introduite dans le rideau d’air rend la vallée difficile à voir d’en haut. Je l’ai survolée et d’une altitude de quelques milliers de pieds, elle ressemble à un champ de neige.
— Que fait tout le monde, ici ? demanda Gavin. A part prendre du bon temps.
— On fait ce qu’on veut. Ce qui est le plaisir le plus vrai. Naturellement, les gens sont sélectionnés, avant tout, pour leurs goûts créateurs et ce que les créateurs apprécient le plus, c’est créer. Je suis biologiste, par exemple, et ma passion est la régénération des membres et des organes.
— Vous réussissez ?
— Oh oui. Bien sûr, le véritable travail se fait dans les recherches fondamentales sur l’ADN. Il faudra que je vous fasse voir tout ça, un jour. »
Gavin cligna des yeux. Un peu plus tard, il s’entretint avec une brune sculpturale, qui se disait physicienne. « Nous ne faisons pas d’efforts démesurés pour garder cet endroit secret, dit-elle, mais nous n’en faisons pas la publicité non plus. Si les gens s’imaginent que c’est une opération de recherche sans intérêt, nous acceptons cette image. Beaucoup l’encouragent même. Et les gens qui viennent ici dans un but ont tendance à garder le silence une fois qu’ils ont vu l’endroit, ne serait-ce que pour le garder intact et pour eux seuls. »
Gavin regarda autour de lui. « Je le vois bien. Et les gens comme nous, qui sommes ici par hasard ?
— Cela dépend d’eux.
— A quoi travaillez-vous ?
— Je suppose que vous savez que le modèle pratique du générateur thermonucléaire et de la cellule solaire est venu de nos laboratoires.
— Non. » Gavin était surpris mais il s’efforça de ne pas le laisser voir.
« Eh bien, je travaille à la théorie de la propulsion thermonucléaire pour les véhicules spatiaux.
— Vous voulez dire les voyages interstellaires, n’est-ce pas ?
— Vous êtes plus perspicace que certains de mes collègues, dit-elle en riant. Je suppose que la réponse est oui. Si nous trouvions quelqu’un pour y aller.
— N’iriez-vous pas ?
— Oh non ! Je me plais trop ici. »
Gavin écouta un jeune homme parler à une jeune femme de la philosophie de l’engagement opposée à la philosophie du détachement. Il était chimiste, elle mathématicienne. Finalement, ils demandèrent l’avis de Gavin.
« J’ai toujours été engagé, dit-il.
— Exactement, déclara la mathématicienne. A quoi servent les connaissances si on ne les applique pas ?
— Mais de plus en plus, poursuivit Gavin, j’ai commencé à me demander quel bien cela a fait.
— Précisément, dit le chimiste. Comment peut-on conserver son objectivité si l’on est engagé dans le tumulte de la société ? On ne devient pas meilleur…
— Ni pire, intervint la jeune femme.
— …que l’homme de la rue, acheva le jeune homme.
— Alors que faites-vous de vos découvertes ? demanda Gavin.
— Cela regarde le Directeur, répondit le jeune homme et la mathématicienne approuva.
— Ainsi, vous vous êtes décidés pour le détachement.
— C’est cela, dit la jeune femme comme s’il avait révélé une vérité. »
Un informaticien d’un certain âge parla à Gavin de l’ordinateur qui accomplissait tous les calculs scientifiques nécessaires pour l’institut, et dirigeait aussi presque tous les travaux automatisés des champs et des jardins, à part ceux qui étaient entrepris par les botanistes et les horticulteurs, ou par les amateurs de jardinage.
« Nous ne formons qu’une classe, ici, vous savez, dit-il. Nous n’avons pas de domestiques, pas d’ouvriers. Tout ce qui est possible de l’être est automatisé et pour le reste nous nous servons nous-mêmes. »
Elaine avait fait le tour de la compagnie de son côté et vint les rejoindre. « Quel genre d’ordinateur est-ce ? »
L’informaticien le lui expliqua. Cela ne dit absolument rien à Gavin, mais Elaine fut impressionnée. « L’aspect le plus important, cependant, dit-il, est que cet ordinateur est en contact constant avec virtuellement tous les autres ordinateurs du monde par un système de satellites relais.
— Coordonné ? demanda Elaine.
— Interrogateur-répondeur. Notre ordinateur peut poser des questions mais ne peut être interrogé.
— Vous voulez dire, intervint Gavin, que vous pouvez espionner tout ce qui se passe, n’importe où, sans révéler votre présence ?
— Oui. Nous gardons ainsi le contact et notre ordinateur nous signale tout ce qui est digne de retenir notre attention.
— Et alors, que faites-vous ?
— Cela regarde le directeur, répondit le savant. En général, nous nous contentons d’observer. Voici le Directeur, d’ailleurs. Vous pourriez le lui demander. »
Gavin se retourna et vit s’ouvrir un panneau de la boiserie. Un petit homme rondelet à la figure rose de chérubin surmontée d’un crâne chauve encadré de cheveux blancs ébouriffés sortit d’un petit ascenseur. Il sourit à tout le monde au passage mais se dirigea tout droit vers Gavin et Elaine. « Soyez les bienvenus, dit-il en leur tendant la main. Les bienvenus à la montagne enchantée !
— Merci, murmura Elaine. C’est merveilleux.
— Nous aurions quelques questions, dit Gavin.
— Naturellement. Et nous y répondrons. Mais maintenant, il est temps de dîner. »
La salle à manger avait l’air d’un réfectoire de monastère du XVIe siècle. Gavin parcourut le sol de travertin et alla admirer les stalles de chœur le long des murs, les admirables tapisseries qui les surmontaient, l’immense plafond de bois sculpté. Un grand feu de bois flambait dans la cheminée gothique et un buffet était préparé dans des plats d’argent massif, sur des dessertes de bois sombre. D’immenses candélabres d’argent étaient posés par terre et sur les dessertes, sur les longues tables cirées qui occupaient presque toute la longueur de la salle.
Les moines auraient apprécié tant de splendeur et une telle cuisine. Si les plats avaient été préparés par l’ordinateur, c’était un ordinateur qui avait digéré les meilleures recettes d’un cordon bleu. Le repas s’accompagna de bons vins, d’excellent café et de la conversation la plus étincelante que Gavin eût jamais écoutée.
Mais il n’y eut pas de réponses à ses questions les plus pressantes et il retourna vers la maison des invités avec Elaine, la tête bourdonnante d’idées sur l’univers, de l’infinitésimal à l’infini. Personne, cependant, n’avait voulu parler de ce que l’on attendait d’eux ni de ce que l’on ferait d’eux.
Ils se couchèrent, comme toujours, solitaires.
Le lendemain, ils explorèrent les vastes laboratoires enfouis sous la montagne enchantée. Il existait encore plus de choses sous la surface et c’était, dans un sens, encore plus incroyable. Le biologiste, comme il l’avait promis, escorta les jeunes gens dans une visite accompagnée, descendant par un ascenseur du rez-de-chaussée de la grande maison vers des tunnels et des souterrains taillés dans la roche volcanique et même dans du granit.
Equipés de lunettes noires spéciales, ils regardèrent un laser de la taille d’un projecteur de cinéma de trente-cinq millimètres évaporer de la roche à la cadence de trois mètres cubes/minute.
« Je n’ai jamais rien vu de pareil ! s’exclama Gavin.
— C’est parce qu’il n’existe rien de pareil au monde, répondit leur guide.
— Pourquoi ?
— Le Directeur n’a pas encore décidé de le faire connaître. »
Les laboratoires n’étaient que des corridors plus grands taillés à angle droit dans les passages et, comme eux, leurs parois étaient polies au laser. L’équipement était extraordinaire et, à l’œil profane de Gavin, unique au monde. Leur guide le lui confirma ; il n’était pas plus coûteux de produire une seule machine qu’en grand nombre et à la chaîne ; il suffisait de programmer l’ordinateur.
Dans un des laboratoires, ils virent ce que leur guide appelait des expériences de routine, en cryogénie et sur le comportement bizarre des liquides et des solides à des températures proches du zéro absolu, ainsi que des tentatives pour congeler et ranimer des tissus vivants. Dans un autre, ils assistèrent à une percée dans le domaine de la surconduction à température de la pièce.
Au bout d’un long couloir rougeâtre, de nouveaux antibiotiques étaient créés, molécule par molécule. A côté, on progressait sur le traitement chimique des maladies mentales, l’accroissement de la longévité, les aliments synthétiques, les contraceptifs, l’amélioration du procédé pour coder l’information dans des produits chimiques.
« Nous sommes bien au-delà des pilules d’enseignement chimique actuellement utilisées, dit leur guide. Elles ne sont guère plus que des placebos, vous savez. »
Gavin ne le savait pas et une terrible pensée lui vint qu’il n’osa exprimer. « Pourquoi ne diffusez-vous pas cela ? demanda-t-il. Ce serait une véritable bénédiction pour les étudiants.
— Cela regarde le Directeur », dit encore une fois le biologiste.
Dans un autre laboratoire, ils observèrent des expériences de biofeedback avec des phénomènes extra-sensoriels. Un jeune homme venait d’avoir une ahurissante suite de coups de chance aux dés, mais leur guide pensait que ce n’était qu’une de ces inexplicables interventions du hasard et que les expériences ne donneraient rien de concret.
« Alors pourquoi les poursuit-on ? demanda Gavin.
— Celui qui en est chargé pense qu’elles valent la peine d’y consacrer son temps. »
Dans le laboratoire de physique, ils virent les résultats des essais d’un accélérateur de particules – les accélérateurs eux-mêmes étaient profondément enfouis sous une autre montagne – et la configuration théorique d’un vaisseau interstellaire à statoréacteur capable d’atteindre une vitesse des neuf dixièmes de celle de la lumière. Si l’on en avait le désir et les ressources, les voyages dans les étoiles étaient possibles.
En buvant du café, ils écoutèrent une discussion sur les moyens d’obtenir des ressources de Jupiter. La colonie sur la Lune, apprirent-ils, se suffisait déjà à elle-même, et la colonie de Mars avait appris ce que cette indépendance exigerait. Ce n’étaient pas des projets de l’institut, mais il avait des observateurs sur place et se sentait engagé dans la colonisation. La terrestrification de Vénus avait été entamée, par la libération dans l’atmosphère de molécules diatomiques sur mesure en suspension.
De nouvelles informations astronomiques étonnantes étaient reçues d’un télescope géant construit sur un sommet voisin ; un trou noir avait été identifié après que son emplacement eut été calculé d’après le comportement d’un soleil compagnon, et des étoiles voisines possédant un système planétaire avaient été observées. Le nouveau radiotélescope spatial – un gigantesque réseau d’ondes – relayait des enseignements précieux sur les confins les plus lointains de l’univers, et du temps avait été consacré à capter des messages possibles d’autres mondes.
Dans la section technique, ils assistèrent à des démonstrations de matériaux dont la résistance approchait leurs limites théoriques, de mécanismes d’évitement pour les véhicules, de machines à écrire à fonctionnement vocal, d’interconnexions ordinateur-humains et d’une dizaine d’autres gadgets stupéfiants et d’appareils qui, apprit Gavin, seraient probablement lancés dans le domaine public.
« Nous avons beau disposer de toute l’énergie que nous voulons et avoir de grands moyens de fabrication, leur dit le guide, nous avons quand même d’énormes dépenses, particulièrement pour des livres et des œuvres d’art, qu’un comité d’achat continue de se procurer chaque fois qu’une chose précieuse apparaît sur le marché.
« On dirait que vous vous préparez pour un cataclysme ou un holocauste », dit Elaine.
Le biologiste lui sourit : « En général, nous sommes optimistes, mais nous ne pouvons tenir compte de l’optimisme normal associé à notre genre de travaux. Alors nous nous protégeons et faisons en sorte de préserver ce que nous pouvons de l’héritage humain. Nous possédons déjà la plus grande bibliothèque du monde, sans parler de la faculté qu’a notre ordinateur de réimprimer n’importe quel livre se trouvant ailleurs. Nous avons aussi un admirable système de récupération, ce qui est tout aussi important. »
Leur guide avait gardé pour la fin ses propres recherches. Ils regardèrent au microscope des cellules se former et dans des cuves des membres et des organes flottant comme les déchets d’un charnier. Elaine frémit et Gavin se demanda sombrement si c’était là que les visiteurs importuns terminaient leur séjour.
« Nous avons eu assez de chance avec des transplantations de membres sur des animaux, expliqua le savant. Nous avons réussi, voyez-vous, à faire pousser des membres à partir de leurs propres cellules. Mais jusqu’ici, nous ne sommes pas parvenus à faire fonctionner correctement les organes. Nous sommes sur le point de partager nos résultats avec des hôpitaux, dans tout le pays, où il y a suffisamment de matériel clinique humain. Nous avons été incapables de procéder ici à ces expériences ; nous n’avons personne qui ait besoin de transplantation. »
Les jours suivants, Gavin explora les terres et la grande maison. Tout lui réservait des merveilles et des surprises. Plus tard, une routine s’établit. Il se levait de bonne heure – lui qui n’avait jamais aimé se réveiller tôt – et après avoir pris son bain et s’être habillé, il se rendait à la petite salle à manger du matin dans la grande maison. La pièce tapissée de marbre, avec sa cheminée sculptée et son plafond espagnol du XVIe siècle, recevait les rayons du soleil levant dès qu’il apparaissait au bord du cratère. Gavin s’installait dans un profond fauteuil pour boire du café, généralement avec quelques autres matinaux, en attendant que le petit déjeuner soit servi dans la grande salle.
Après le déjeuner, il montait le plus souvent dans la bibliothèque, où il feuilletait un ou deux des dix mille volumes rares tapissant les murs sur des rayons vitrés et en lisait un sous le plafond sculpté. Ou bien il cherchait un sujet d’intérêt dans le catalogue de l’ordinateur et réclamait les ouvrages qui lui étaient immédiatement livrés par monte-charge, des inépuisables réserves taillées dans le rocher sous la maison.
Dans l’après-midi, il se baignait dans la piscine. Parfois Elaine le rejoignait, quelquefois d’autres personnes venaient aussi.
Les jours s’écoulaient lentement, sans souci. Sauf quand il la rencontrait à la piscine, il voyait à peine Elaine. Elle avait sa propre routine, sur laquelle il ne posait pas de questions. En général, ils allaient dîner ensemble mais ne se parlaient guère et se séparaient dès qu’ils arrivaient dans la salle de réunion. Gavin avait l’impression que l’étrange lien qui les avait réunis se relâchait, s’il n’était pas déjà dénoué.
Malgré son malaise de se sentir cerné par les parois du cratère comme par les murs d’une prison et l’impossibilité d’obtenir de réponses à ses questions, Gavin aurait été satisfait d’errer pendant des années dans ce lieu enchanté parmi ces gens enchanteurs si des cauchemars n’avaient commencé à troubler son sommeil. Des rêves de Jenny alternaient avec des rêves d’Elaine ; parfois elles étaient ensemble dans le même rêve, parfois réunies en une seule femme. Il rêvait aussi du Professeur, et parfois de Gregory, du Chancelier de fer, de Willie et du StudEx. Et une ou deux fois il rêva de Berkeley et de la côte Ouest.
Un après-midi, il trouva Elaine jouant et riant dans la piscine avec Jackson, qui était encore plus beau sans vêtements. Il les observa pendant quelques minutes avant de se détourner. Ce soir-là, il dit à Jackson qu’il désirait parler au Directeur.
« C’est facile, répondit Jackson. Il est avec nous presque tous les soirs.
— Je désire lui parler en particulier. »
Jackson soupira. « Il est très occupé, vous savez.
— C’est important.
— Je vais voir ce que je peux faire. »
Deux jours plus tard, vers la fin de l’après-midi, Jackson vint le chercher et le conduisit au deuxième étage de la grande maison. Gavin n’y était encore jamais allé. Jackson le fit passer par une immense porte sculptée dans une salle gothique et le laissa. Du seuil, il contempla la pièce. Des boiseries aux ogives en bas-relief s’élevaient vers un plafond espagnol. Des livres s’alignaient contre les murs, derrière des vitres aux petits carreaux de plomb. Une longue table massive flanquée de chaises de haute époque occupait le centre de la pièce et une cheminée gothique à hotte le mur du fond.
Le Directeur était assis à un bureau ancien en bois foncé gainé de cuir repoussé. Il avait une pile de papiers devant lui ; il les parcourut rapidement, en les annotant avec une plume. Enfin il leva les yeux.
« Entrez donc, Gavin. »
Gavin s’avança d’un pas hésitant. Il se sentait en présence de quelque chose d’extraordinaire, il avait l’impression que le Directeur était beaucoup plus qu’un vieux monsieur chauve au corps rondelet.
« Asseyez-vous, dit le Directeur en indiquant un fauteuil en face de son bureau. Je voulais vous parler.
— Je veux partir d’ici, dit brusquement Gavin.
— Nous sommes navrés de l’apprendre. Mais naturellement, vous êtes libre de partir quand vous voulez. »
Gavin s’assit. « Pourquoi ne me l’a-t-on pas dit plus tôt ?
— Je ne sais pas. Mais peut-être espérait-on que vous seriez assez heureux ici pour oublier vos questions. Nous aimerions que vous restiez, vous savez. Ceci est une invitation à vous joindre à nous si vous le désirez.
— Me joindre à vous ? Mais je ne suis pas un savant.
— Nous ne le sommes pas tous. Je ne suis moi-même qu’un profane, avec bien peu de connaissances sur un grand nombre de choses, et beaucoup de connaissances sur à peu près rien.
— Je ne suis qu’un étudiant, insista Gavin. Ma place n’est pas ici.
— Nous sommes tous des étudiants. C’est tout ce que nous voulons ici, des étudiants. Personne dont l’esprit soit formé… usé serait un mot plus juste.
— Je n’ai rien à apporter.
— D’autres pensent autrement. Vous avez impressionné beaucoup de nos amis ; ils pensent que vous vous développerez, que vous deviendrez un savant et un créateur.
— Je suis indigne. »
Le Directeur contempla autour de lui la splendeur gothique. « Nous sommes tous indignes.
— Vous ne comprenez pas… » C’était une minute de vérité, de confession, aussi inévitable que la venue de la nuit, et pourtant cela ne venait pas facilement. « J’ai fait quelque chose de très mal, une fois.
— Nous le savons.
— J’ai tué quelqu’un, par négligence, par convoitise. C’était quelqu’un que j’aimais beaucoup… Vous savez ?
— Comme vous avez dû l’apprendre déjà, notre ordinateur est en contact avec tous les autres grands ordinateurs du monde.
— Et vous l’avez appris par l’un d’eux ?
— Tous ces renseignements sont enregistrés et nous aimons en savoir le plus possible sur nos invités et collègues en puissance. Nous sommes au courant de votre Professeur et, par votre amie Elaine, nous croyons savoir pourquoi vous avez fait cela… un acte répréhensible, un acte puéril de volonté et de fanfaronnade, mais un acte que peuvent comprendre ceux de nous qui recherchent la connaissance. C’était un accident.
— Pour la plus grande partie, oui.
— Si je comprends bien, il y a eu aussi un acte de cannibalisme rituel », dit le Directeur, sans sourire mais il y avait sur sa figure une expression d’absolution.
Il y avait longtemps que Gavin n’avait songé à ce qu’il avait fait, à ce qu’il avait ressenti, et le souvenir fut comme un poing dans son estomac.
« Un acte d’admiration, dit le Directeur. Un acte d’amour.
— Oui. » Gavin sentit un vide en lui, là où il y avait eu quelqu’un d’autre, où quelqu’un avait vécu en lui. Professeur ! Où êtes-vous ? Il n’y eut pas de réponse. Le Professeur était parti. Comme si la confession l’avait délivré d’une espèce de servitude, ou comme si Gavin avait été malade et recouvrait la santé. Mais Gavin se sentit soudain seul, effrayé.
« Je suis heureux que vous en ayez parlé vous-même, dit le Directeur qui apparaissait de plus en plus à Gavin comme un confesseur. C’est bon pour vous de vous libérer de cet ancien remords, avant de décider de ce que vous voulez faire. Je vous pose de nouveau la question : voulez-vous vous joindre à nous ? »
Il avait reçu la même invitation de Sally, mais sa famille était malade et on voulait l’entraîner dans cette maladie. Ces gens-ci paraissaient sains de corps et d’esprit, et ils ne voulaient rien de lui sinon qu’il allât bien aussi. Et cependant… « Il me semble, dit-il, que vous avez choisi de vous isoler de la lutte humaine.
— Nous avons été poussés ici par les événements, dit le Directeur, et il se leva pour aller regarder par une fenêtre le bord du cratère, en tournant le dos à Gavin.
— Quels événements ?
— Les mêmes qui ont remis les campus aux étudiants, ont chassé les savants et les professeurs des universités. Pendant des siècles, l’enseignement et la recherche s’étaient mutuellement renforcés, mais quand l’engagement et le renvoi des maîtres devint un jeu d’étudiants, l’enseignement se mit à leur solde, devint une escroquerie par laquelle des hommes et des femmes à l’esprit pratique vendaient aux jeunes leurs trucs et leurs flatteries. Oh, il y a eu quelques exceptions, comme votre Professeur, ceux qui sont restés par amour de l’homme et par mépris de l’argent ou de l’appréciation. Le reste de ceux qu’intéressaient la création d’un nouveau savoir, l’exploration de l’inconnu, n’étaient ni bienvenus ni utiles. Certains ont changé de profession. Beaucoup n’ont jamais découvert les délices de la découverte. Quelques-uns ont trouvé des retraites comme la montagne enchantée. »
Gavin regarda autour de lui la salle extraordinaire. « Il y a donc d’autres lieux comme celui-ci ? »
Le Directeur revint de la fenêtre en riant. « Rien de tout à fait comme celui-ci, mais ici ou là il existe un lieu tranquille de réflexion, d’étude, d’isolement des courants fous du monde. Une vallée cachée du Tibet, une oasis au Moyen-Orient, une montagne en Afrique, un haut plateau en Amérique du Sud, une île dans le Pacifique… Et des instituts de recherche plus ordinaires se livrent à des travaux pratiques dans le monde extérieur, avec une aile pour la recherche théorique et du temps pour des études sans but pratique.
« Après tout, l’individu est libre aujourd’hui de faire ce qu’il désire, plus qu’il ne l’a jamais été. Pourquoi n’en serait-il pas ainsi également pour le chercheur sérieux ? Pourquoi les savants ne seraient-ils pas libres de faire ce qui les intéresse, tout autant que les communautés, les mariages de groupe et les révolutionnaires ? La seule chose qui les empêche de profiter de cette liberté nouvelle, c’est que leurs intérêts exigent souvent des ressources dont ne dispose pas l’homme moyen. C’est là que la montagne enchantée est précieuse. Elle fournit les ressources et la solitude, les deux éléments essentiels à la découverte intellectuelle.
— Il me semble que votre consommation des ressources et votre usage clandestin d’information privilégiée font de l’institut une conspiration, dit Gavin. Pourquoi le gouvernement ne prend-il pas de mesures contre vous ? »
Le Directeur hocha la tête. « C’est très juste, Gavin. Le fait est, cependant, que l’institut est habilité à exercer ses fonctions et, si vous voulez la vérité économique, il produit plus de ressources qu’il n’en consomme, même sans compter le potentiel de sa recherche théorique. Et nous sommes privilégiés pour obtenir et utiliser des renseignements secrets.
— C’est une piètre habilitation, qui n’a pas de procédures d’inspection, s’entêta Gavin. Et les gouvernements du monde ne savent même pas ce que vous êtes ni pourquoi vous existez.
— En effet, et nous ne leur donnons aucun sujet de curiosité. Mais depuis la suppression consciente du pouvoir de la police, les gouvernements ne sont plus ce qu’ils étaient. Et, comme les autorités civiles, nous ne nous servons pas contre l’individu des renseignements que nous pouvons rassembler. Tous ceux qui connaissent notre présence ici sont libres d’aller et de venir. Il n’est pas illégal de garder notre existence aussi secrète que possible, du moment qu’elle n’empiète pas sur les libertés des autres. » Le Directeur se rassit dans le fauteuil derrière son bureau.
« Vous vous contentez, dit Gavin, d’exister ici, de jouer à des jeux d’information et de découverte, de garder les résultats pour vous.
— En partie, oui. Quand le savant s’isole des distractions et des tentations de la société, il retrouve sa faculté de contrôler les effets de sa propre ingéniosité. En fait, il empiéterait sur la liberté des autres s’il ne le faisait pas.
— Cacher les bienfaits de vos recherches…
— Il y a beaucoup de choses que nous ne cachons pas.
— La recherche nucléaire, les études sur la longévité, les contraceptifs, l’enseignement chimique amélioré…
— L’homme a besoin d’énergie, pas d’explosifs, interrompit le Directeur. Si nous le pouvions, nous dénaturerions tous les matériaux nucléaires, mais nous avons fait ce qui s’en rapproche le plus. Toutes les centrales de fusion ont été placées sur orbite. Si elles étaient dérangées, elles se consumeraient elles-mêmes de manière inoffensive dans l’atmosphère. L’état de l’art rend la fabrication d’une bombe à hydrogène presque impossible sans matériaux fissibles et les usines de fission ont fait faillite parce que, comme celles à combustibles fossiles, elles n’ont pas pu concurrencer l’énergie pratiquement gratuite. Une guerre nucléaire paraît impossible.
— Et les produits contre la fécondité ? Sûrement le monde a besoin de meilleures méthodes contraceptives !
— En général, il contrôle sa fécondité. Nous avons rendu disponibles les pilules contraceptives ou les implants, qui peuvent être pris par les hommes comme par les femmes, mais nous avons gardé pour nous les produits chimiques qui peuvent être administrés sans discrimination, pris avec de l’eau ou des aliments, ou même l’air. Les possibilités d’utilisation répréhensible par une nation ennemie ou simplement un gouvernement tyrannique seraient trop abominables.
— La longévité, alors.
— On ne peut pas tout avoir. On ne peut pas à la fois refréner la démographie et accroître la longévité. Le fait est que nous avons la possibilité d’augmenter l’espérance de vie, particulièrement de la vie adulte, d’environ cinquante pour cent. J’ai moi-même plus de cent ans. »
Gavin regarda avec stupéfaction la figure poupine aux cheveux blancs. Les vieillards devraient être moins charnus, pensa-t-il. « Et vous ne donnez pas ça au monde ?
— Au prix de quels bouleversements ? Même si c’était possible pour tout le monde, et ça ne l’est pas parce que cela exige une surveillance médicale constante, un régime, de l’exercice, un médicament coûteux et un environnement serein, cela signifierait que le monde devrait réduire son taux des naissances de cinquante pour cent, un but qui n’est pas impossible mais qui paraît difficilement réalisable à l’heure actuelle.
— Et l’enseignement chimique est trop explosif aussi, je suppose ?
— Le véritable enseignement chimique serait capable de révolutionner la société beaucoup plus radicalement que Marx et Marcuse ne l’ont jamais imaginé.
— S’il était mal employé ?
— Par l’évolution naturelle, dit le Directeur. Il est théoriquement possible – cela a même été accompli en laboratoire – de coder non seulement les connaissances, mais l’expérience. Si les gens peuvent vivre d’autres vies, pourquoi se contenteraient-ils d’une seule ? Certaines identités sont intolérables ; d’autres sont simplement moins désirables. Si les hommes et les femmes peuvent obtenir les plaisirs et les satisfactions de cent existences grâce à une piqûre ou à un comprimé, pourquoi lutteraient-ils pour modifier une réalité extrêmement résistante ?
— Et un homme, dit lentement Gavin, a le pouvoir de décider de quel bienfait il privera le monde et lequel il donnera.
— Quel bienfait et quelle malédiction. Je suis vieux, dit le Directeur et pour la première fois Gavin s’aperçut qu’il en avait l’air ; mais c’est ce qui m’offre, continua-t-il, une vie plus longue et un plus grand pouvoir que je n’ai jamais imaginé. J’ai beaucoup vu et je n’ai rien à gagner à la diffusion ou à la suppression du travail des autres. Mais à la longue, nous ne privons pas ; nous retardons simplement la révélation de nos découvertes, en attendant le moment propice.
— Et comment décidez-vous de tout cela ?
— Le chercheur présente ses recommandations en même temps que les commentaires de ses collègues. Puis j’ai un groupe d’auteurs de science-fiction qui prennent les faits, qui jouent avec les possibilités et qui les traduisent en termes humains.
— En histoires ?
— Oui. Les meilleures finissent par être publiées, diffusées ou tournées. Ainsi, elles s’insinuent dans les rêves du grand public et son inconscient collectif commence à y réfléchir, à assimiler, à normaliser. M’étant moi-même plongé dans la question, je prends la décision finale. Quelqu’un doit la prendre – un comité n’est qu’un expédient pour diminuer l’efficacité et disperser la responsabilité – et je la prends. Tout le monde sait qui est à blâmer. En attendant, ce qui est retardé n’est pas définitivement supprimé ; cela reste ouvert à la discussion, à l’apport de nouveaux renseignements, à la reconsidération. Nous sommes une organisation flexible.
— Mais, fondamentalement, insista Gavin, vous avez supprimé. Votre isolement dans ces montagnes est un symbole de votre isolement de la société. Vous avez le pouvoir de révolutionner la société, d’en faire un paradis, et vous refusez d’agir. »
Le Directeur contempla les murs au-dessus des bibliothèques comme s’il cherchait à estimer s’ils étaient assez épais pour repousser le monde au-dehors. « Le monde est engagé dans une expérience dangereuse, dit-il, une expérience sociale appelée liberté. L’expérience a commencé sur ce continent il y a plus de deux cents ans et s’est répandue dans le reste du monde. Ses conditions finales ont été réalisées grâce à l’énergie gratuite et à l’automation. Pour la première fois de sa vie, l’humanité a été libérée de la nécessité ; elle est libre d’être tout aussi individualiste, tout aussi maniaque, tout aussi angélique ou démoniaque qu’elle le veut. Les conséquences sont visibles autour de nous, de petits groupes qui se forment, exaltant leurs préjugés en principes universels de conduite, magnifiant leurs petites idées en vérités éternelles.
« C’est une expérience dangereuse. Nous ne savons pas si elle réussira ; si elle échoue, elle échouera désastreusement. Nous n’interviendrons pas, car elle peut contenir l’ultime expression du potentiel humain. Peut-être y a-t-il une bonté humaine fondamentale qui pourra s’épanouir en compréhension, en tolérance et en amour. Mais si l’expérience échoue, nous préférons ne pas laisser tous les espoirs humains mourir avec. Il y a d’autres aspirations humaines précieuses en dehors de la liberté, et nous serons ici, préservant l’héritage humain pour que l’homme le retrouve.
— Vous préférez ne pas agir.
— Nous ne sommes pas assez sages et savants pour diriger le destin de l’homme, pas plus que nous ne sommes assez savants pour contrôler les révolutionnaires qui s’imaginent qu’ils en savent assez pour changer le monde en mieux. »
Le Directeur examina Gavin de ses yeux fatigués. Ils avaient vu beaucoup de choses et Gavin pensa, sans oser poser la question, que c’étaient ces yeux qui avaient été les premiers à voir le cratère, qui avaient plus tard vu tant des richesses du monde. « Vous ne pouvez pas rester ? dit enfin le Directeur.
— Non. Je ne sais pas pourquoi. Suis-je un romantique impénitent, un participant maniaque ou simplement un garçon qui a trop de questions personnelles sans réponses ? Vous m’avez transporté sur la montagne et vous m’avez tenté. Mais je dois repartir vers la côte. J’ai encore des questions à régler.
— Un hélicoptère part demain pour aller chercher de l’approvisionnement. Vous serez averti du lieu et de l’heure. Si jamais vous désirez revenir, si vous réussissez à résoudre vos problèmes personnels…
— Vous m’offrez un sursis, dit Gavin, en éprouvant comme un vertige.
— C’est tout ce que nous obtenons jamais de la vie, dit le Directeur. »
Dans la nuit, Elaine vint dans la chambre de Gavin. Il était presque endormi quand il entendit un bruissement d’étoffe et sentit le matelas fléchir quand elle s’assit au bord du lit du cardinal de Richelieu. « Vous ne dormez pas ? demanda-t-elle.
— Non.
— Vous partez ?
— Oui. »
Sa figure était un ovale pâle dans l’obscurité. « Jackson me l’a dit… Moi, je reste.
— Oui.
— Pas à cause de Jackson. Il n’est qu’un compagnon agréable. Avec lui il n’y a pas d’engagements, pas de responsabilités. Non, ce que je voulais dire, c’est qu’on m’a demandé de rester et cet endroit est ce que je cherchais.
— Je comprends.
— Je ne crois pas. Je crois que vous ne m’avez jamais comprise. Mon enfance. Mon adolescence. Ce que je veux, ce qu’il me faut, c’est l’indépendance. Je veux ne dépendre de personne, pour rien. Ici, je peux faire ce que je désire. Nous sommes tous libres de faire ce que nous voulons. Pas de dépendance. »
Il entendit un nouveau murmure d’étoffe et l’ovale pâle du visage faisait maintenant partie d’une pâleur montant de sa taille. Comme animées d’une volonté particulière, les mains d’Elaine prirent celles de Gavin sur le bord du drap et les soulevèrent vers ses seins.
Elle ne s’était pas arrêtée de parler. Ses petits seins fermes dans les mains de Gavin, leurs bouts durcissant contre les paumes, elle dit : « Mais nous avons fait un long chemin ensemble. Cela devait vous paraître bizarre, que je vous suive partout où vous alliez. J’espérais que vous me regarderiez, que vous me verriez vraiment un jour, et ne penseriez pas constamment à la fille ou au Professeur ou aux révolutionnaires. »
Il bougea ses mains, il ne voulait plus l’entendre parler, mais elle respira profondément et continua. « C’était surtout moi. J’étais amoureuse de vous. Pourquoi aimons-nous les gens ? Qu’est-ce qui rend une personne différente d’une autre ? Mais je ne veux pas dépendre de vous. Je ne voulais pas m’engager sinon sur une base d’égalité. Vous savez… l’amour librement donné et librement rendu… pas d’obligations… pas de responsabilités. »
Elle était allongée à côté de lui, maintenant, et les mains de Gavin la découvraient tout entière. Ça n’a plus d’importance, dit-elle, parce que vous partez, et il n’y a aucune dépendance, ni d’un côté ni de l’autre. Mais je dois vous dire aussi ceci… Vous allez trouver ce qu’il y a au bout de votre quête et je ne veux pas être là quand vous le trouverez. La fin de ma quête est ici. Oh, je ne veux pas dire dans ce lit, mais dans cet endroit où tous les gens sont égaux et… »
Il la fit taire avec sa bouche et pendant très longtemps plus rien ne fut dit. Vers le lever du jour, elle murmura : « J’espère que vous trouverez ce que vous cherchez. »
La nuit avait été pleine de surprises et de délices. Pour la première fois de sa vie peut-être, Gavin s’était senti complètement à l’aise, réconcilié avec le monde. Mais quand Elaine parla, les vieux doutes s’insinuèrent de nouveau dans son esprit. Il devait aller jusqu’au bout ; il devait découvrir ce qui l’attendait à Berkeley.
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