La Conscience de Zeno

Italo Svevo · Chapitre 8 sur 11

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La Conscience de Zeno

VIII Psychanalyse

VIII

 

 

Psychanalyse

 

3 mai 1915

J’en ai fini avec la psychanalyse. Après six mois entiers de pratique assidue, je vais plus mal qu’avant. Je n’ai pas en-core congédié le docteur, mais ma résolution est irrévocable. Hier, je lui ai fait dire que j’étais empêché. Pendant quelques jours, il m’attendra. Si j’étais bien sûr de pouvoir rire de lui au lieu de me fâcher, je serais même capable de retourner le voir. Mais avec cet homme-là nous finirions par en venir aux mains.

À Trieste, depuis que la guerre a éclaté, on s’ennuie beaucoup, et, pour remplacer la psychanalyse, je reviens à mes chers cahiers. Depuis un an, je n’avais plus écrit une ligne, obéissant en cela, comme en tout le reste, aux pres-criptions du docteur qui m’assurait que, pendant la cure, je ne devais me recueillir que sous sa direction : un recueille-ment non surveillé par lui aurait renforcé, paraît-il, les freins qui entravaient ma sincérité et mon abandon. Mais au-jourd’hui, plus que jamais, je me sens déséquilibré, malade, et je pense qu’en écrivant je me libérerai mieux du mal que m’a fait cette cure. Je suis au moins sûr d’une chose ; écrire est le meilleur moyen de rendre de l’importance à un passé qui ne fait plus souffrir, et de se débarrasser plus vite d’un présent fastidieux.

 

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Je m’étais livré au médecin avec une telle confiance que, du jour où il m’a annoncé que j’étais guéri, j’ai cru aveuglé-ment à ma guérison et j’ai cessé de croire à mes douleurs qui continuaient pourtant à me tourmenter. Je leur disais : “Ce n’est pas vous !” Mais aujourd’hui le doute n’est plus pos-sible : ce sont bien elles ! Les os de mes jambes se transfor-ment en autant d’arêtes vibrantes qui me blessent la chair et les muscles.

D’ailleurs, cela ne m’importerait guère, et ce n’est pas la raison qui me fait renoncer à ma cure. Si les heures de re-cueillement chez le docteur avaient continué à être intéres-santes ; si elles m’avaient apporté des surprises, des émo-tions, je ne les aurais pas abandonnées, du moins pas avant la fin de cette guerre qui me prive de toute activité. Mais je sais trop, maintenant, de quoi il s’agit. La psychanalyse ! Une illusion absurde, un truc bon à exciter quelques vieilles femmes hystériques. Comment ai-je pu supporter la compa-gnie de cet homme ridicule, le prendre au sérieux, avec son œil qui veut être scrutateur et sa prétention de rattacher tous les phénomènes du monde à sa grande idée, à sa théorie toute neuve ? J’emploierai le temps de liberté qui me reste à rédiger ces notes. Je vais écrire l’histoire de ma cure, sincè-rement. Entre le docteur et moi, toute sincérité avait disparu, mais maintenant, je respire. Aucune contrainte ne m’est plus imposée. Je n’ai plus à accepter – ou à simuler – aucune conviction. Pour mieux cacher ma pensée véritable, je croyais bon de lui témoigner un respect servile ; et il en pro-fitait pour inventer chaque jour quelque nouvelle niaiserie : nous touchions au but de la cure, puisque la maladie était découverte, disait-il. Elle n’était autre que celle qui avait été jadis diagnostiquée par le défunt Sophocle sur ce pauvre Œdipe : j’avais aimé ma mère et voulu tuer mon père.

 

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Je ne me suis même pas mis en colère. Non. Je l’écoutais, ravi. Au moins c’était une maladie qui m’élevait à la plus haute noblesse. Une maladie illustre, grâce à laquelle je me trouvais des ascendants jusqu’à l’époque mytholo-gique ! Aujourd’hui, seul, la plume à la main, je n’ai pas da-vantage envie de me fâcher. J’en ris de bon cœur. La meil-leure preuve que je n’avais jamais eu cette maladie, c’est que je n’en suis pas guéri. Et cette preuve pourrait convaincre le docteur lui-même. Qu’il se tranquillise ! Ses déclarations ne me gâteront pas le souvenir de mon enfance. Je n’ai qu’à fermer les yeux pour revoir mon amour pour ma mère dans sa pureté, dans sa naïveté – et aussi, mon respect et ma grande affection pour mon père.

Le docteur croit un peu trop à ces bienheureuses confes-sions. Il ne veut pas me les restituer pour que je les revoie. Mais, grands dieux ! n’ayant étudié que la médecine, il ignore ce que représente l’effort d’écrire en italien pour nous autres, qui parlons (mais ne savons pas écrire) le dialecte. Une confession écrite est toujours mensongère, et nous, c’est à chaque mot toscan que nous mentons ! On racontera de préférence ce qui est facile à exprimer, on laissera tel fait de côté par paresse de chercher dans le dictionnaire… Voilà exactement ce qui nous détermine quand nous choisissons dans notre vie les épisodes les plus notables. On comprendra qu’en dialecte notre histoire n’aurait plus le même aspect.

Le docteur m’avoua qu’au cours de sa longue pratique, il ne lui avait jamais été donné d’assister à une émotion aussi forte que la mienne quand je me trouvai face à face avec les fantômes qu’il croyait avoir vus s’éveiller en moi. De là sa promptitude à me déclarer guéri.

 

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Mais mon émotion n’était pas simulée et je reconnais qu’elle fut intense, l’une des plus intenses de ma vie. Baigné de sueur quand je créai cette image, et de larmes quand je la ressentis. J’avais adoré cet espoir de revivre un jour d’innocence, d’ingénuité. Durant des mois, cette pensée fut mon soutien. Elle m’exaltait. Ne s’agissait-il pas d’obtenir en plein hiver les roses de mai, par la puissance du souvenir ? Le docteur m’avait promis que le souvenir surgirait lumi-neux, total, tel qu’il me ferait vivre un nouveau jour de ma vie. Les roses retrouveraient tout leur parfum, et peut-être même leurs épines.

Et ainsi, à force de les poursuivre, ces images, je les ai rejointes. Je sais maintenant que je les ai inventées. Qui dit invention, d’ailleurs, dit création et non pas mensonge. Les miennes étaient de même sorte que celles de la fièvre : images errantes sur les murs, et, autour de nous, oppri-mantes. Elles avaient la solidité, la couleur, l’exubérance des choses réelles. À force de désir, je projetai ces images, qui n’existaient que dans mon cerveau, dans l’espace où je re-gardais, un espace dont l’air et la lumière m’étaient percep-tibles, et où j’éprouvais aussi, douloureusement, la présence de ces angles vifs qui n’ont jamais manqué à aucun des es-paces que j’ai traversés.

Quand j’arrivai à la torpeur qui devait favoriser l’illusion et où je voyais surtout le résultat d’un grand effort joint à une grande inertie, je crus que ces images étaient vraiment les images de jours lointains. Ce qui aurait dû éveiller mes doutes à cet égard, c’est qu’aussitôt évanouies, elles se lais-saient bien ressaisir par la mémoire, mais sans susciter ni excitation ni émotion. Je m’en souvenais comme on se sou-vient d’un événement raconté par quelqu’un qui lui-même n’y aurait pas assisté. Si elles avaient vraiment reproduit

– 503 – mon passé, j’aurais dû continuer à en rire ou à en pleurer, comme lorsqu’elles s’étaient produites. Le docteur, lui, tenait registre de tout. Il disait : “Nous avons obtenu ceci, nous avons obtenu cela.” Il ne nous restait rien, en réalité, que des signes graphiques, des squelettes d’images.

Je fus incité à croire qu’il s’agissait vraiment de mon en-fance, parce que ma première vision se rapportait à une époque relativement récente de mon enfance dont, même avant, j’avais gardé un souvenir qu’elle sembla confirmer. Il y eut une année pendant laquelle j’allais à l’école et mon frère pas encore. L’heure que j’évoquai me parut se situer cette année-là. Je me voyais sortir de notre villa, un matin ensoleillé de printemps pour traverser le jardin et descendre en ville. Notre vieille servante Catina me tenait par la main. Mon frère ne paraissait pas, mais il était le héros de cette scène. Je le savais à la maison, libre, heureux, tandis que moi j’allais à l’école. On m’y traînait plutôt, plein de ran-cœur, un sanglot dans la gorge. Mon souvenir se localisait en un point du temps, mais la fureur que je revivais, je la devi-nais habituelle : chaque jour j’allais en classe et chaque jour mon frère restait à la maison. Jour après jour, à l’infini. En réalité, je pense que cela ne dura pas très longtemps, car mon frère, qui n’était que d’un an plus jeune que moi, ne dut pas tarder à aller en classe lui aussi. Mais alors, la vérité du rêve me parut indiscutable : à jamais j’étais condamné à l’école, tandis qu’il était permis à mon frère de rester à la maison. Chemin faisant, à côté de Catina, je calculais la du-rée du supplice. Jusqu’à midi ! Et lui, il était à la maison ! Je me souvenais des reproches et des menaces qui m’avaient été adressés les jours précédents ; j’avais pensé qu’ils lui étaient épargnés. C’était une vision d’une évidence énorme. Catina, dont je me rappelais pourtant la petite taille, me semblait grande, sans doute parce que j’étais moi-même tout

– 504 – petit. Elle me semblait aussi très vieille, sans doute parce que les gens d’un certain âge paraissent toujours très vieux aux enfants. Le long des rues, je voyais les curieuses petites co-lonnes qui, en ce temps-là, bordaient les trottoirs de notre ville. Il est vrai que je suis assez vieux pour les avoir vues, adulte, dans les rues du centre, mais sur le parcours que je suivais avec Catina, j’étais à peine sorti de l’enfance qu’elles avaient disparu.

Je continuai à croire à l’authenticité de cette vision même après que, stimulée par elle, ma mémoire réfléchie m’eut révélé d’autres détails de la même période. Celle-ci notamment : mon frère, lui, m’enviait d’aller à l’école et je le savais très bien. Cela ne suffit pas, d’abord, à me faire mettre en doute mon prétendu souvenir. C’est plus tard que je le re-connus purement imaginaire. Dans la réalité, il y avait bien eu jalousie, mais dans mon rêve, j’avais interverti les rôles.

Ma deuxième vision me reporta à une époque sensible-ment antérieure, mais non pas encore à ma petite enfance. Une chambre de notre villa, je ne sais laquelle. Très vaste. Il n’y en avait pas d’aussi vaste en réalité. J’étais enfermé dans cette chambre et, chose étrange, j’eus aussitôt conscience d’un détail qui ne pouvait m’être révélé par la simple appa-rence du lieu : cette pièce était fort éloignée de l’endroit où se trouvaient ma mère et Catina. Second détail : je n’allais pas encore à l’école.

La pièce était toute blanche et je n’en ai même jamais vu d’aussi blanche ni d’aussi complètement illuminée par le so-leil. À cette époque, le soleil traversait les murs peut-être ? Il était certainement déjà haut. Pourtant j’étais encore au lit. J’avais bu mon café au lait. D’une main, je tenais ma tasse vide, de l’autre, une cuiller avec laquelle je recueillais au

 

– 505 – fond de la tasse un peu de sucre. Puis comme je n’attrapais plus rien avec ma cuiller, j’essayai, mais en vain, d’atteindre le sucre avec le bout de ma langue. À côté de moi, je voyais mon frère, couché dans son lit à côté du mien et buvant son café, le nez dans sa tasse. Quand il releva la tête, son visage m’apparut comme contracté sous les rayons du soleil, tandis que le mien (Dieu sait pourquoi) restait dans l’ombre. Son teint était pâle et sa physionomie enlaidie par un léger pro-gnathisme. Il me dit :

— Tu me prêtes ta cuiller ?

Je m’aperçus alors que Catina avait oublié de lui donner la sienne. Sans hésitation je répondis :

— Oui, si tu me donnes en échange un peu de ton sucre.

Je tenais ma cuiller bien haute pour en faire ressortir la valeur quand soudain la voix de Catina résonna dans la chambre :

— Tu n’as pas honte ! Petit avare !

La confusion et l’effroi me firent retomber dans le pré-sent. J’aurais voulu discuter avec Catina, mais elle, mon frère et moi – le moi d’alors, l’innocent petit avare – nous disparûmes en retombant dans l’abîme.

Je regrettai que cette honte, trop vivement ressentie, eût détruit une évocation à laquelle j’étais parvenu à si grand-peine. J’aurais mieux fait d’offrir gentiment et gratis la petite cuiller et de ne pas discuter cette mauvaise action qui était sans doute la première que j’eusse commise. Catina aurait peut-être appelé ma mère pour qu’elle m’inflige une puni-tion, et j’aurais enfin revu ma mère !

 

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Je la vis quelques jours après ou, du moins, je crus la voir. J’aurais pu comprendre tout de suite que ce n’était en-core cette fois qu’un faux souvenir, car l’image telle que je l’avais évoquée ressemblait trop à son portrait que j’ai au-dessus de mon lit. Je dois reconnaître que, dans ma vision, ma mère agissait bien comme une personne vivante.

Du soleil. Un soleil aveuglant, cette fois ! Tout ce soleil venu de ce que je croyais mon enfance contribua à me faire accepter mes rêves pour vrais. Notre salle à manger, l’après-midi. Mon père, déjà rentré, est assis à côté de ma mère sur un canapé devant la table. Maman marque une quantité de linge, étalé sur la table : elle y imprime des initiales à l’encre indélébile. Moi, je joue aux billes sous la table. Je me rap-proche de ma mère. Sans doute je désire l’associer à mes jeux. À un certain moment je veux me mettre sur mes pieds entre mes parents, et je m’accroche à un coin de serviette qui dépasse le bord de la table. Catastrophe ! La bouteille d’encre se renverse sur ma tête, arrose ma figure et mes vê-tements. La jupe de ma mère est éclaboussée d’encre ; il y a même une tache sur le pantalon de papa. Mon père lève la jambe pour m’allonger un coup de pied.

Mais, j’étais revenu à temps de mon long voyage, et je me trouvais ici en sûreté, adulte, vieux. Il faut que je le dise ! Pendant un instant, j’ai souffert de la menace paternelle, et une seconde après je regrettais de n’avoir pu percevoir le geste protecteur que ma mère, à coup sûr, esquissait déjà. Mais comment arrêter ces images quand elles se mettent à fuir à travers un temps plus que jamais pareil à l’espace ? C’est du moins la question que je me posais quand je croyais à mes visions. Maintenant (et comme je le regrette !), je n’y crois plus : et je sais que ce n’étaient pas les images qui s’enfuyaient ; c’était, devant mes yeux, un brouillard qui se

– 507 – dissipait, et mon regard plongeait de nouveau dans l’espace véritable, où il n’y a pas de place pour les fantômes.

Je raconterai encore les images d’un autre jour, aux-quelles le docteur attribua une telle importance qu’il me dé-clara guéri.

Dans le demi-sommeil où je m’abandonnai, ce fut un songe, une sorte de cauchemar immobile. Je rêvais de moi-même, redevenu petit enfant, et uniquement pour voir com-ment il rêvait. Il était étendu, muet, saisi par une joie qui en-vahissait son minuscule organisme. Il croyait atteindre enfin l’objet de son désir ancien. Il était là, seul, abandonné, mais il voyait, il percevait, comme on sait voir et percevoir en rêve les choses lointaines. Couché dans une chambre de notre villa, il voyait donc, sur le toit, une cage murée sur des bases très solides, sans portes ni fenêtres, mais néanmoins pleine de lumière ainsi que d’un air pur et parfumé. L’enfant savait que lui seul pourrait entrer dans cette cage sans re-muer : c’était elle, peut-être, qui viendrait à lui ? Dans la cage, un seul meuble : un fauteuil ; et, assise dans ce fauteuil, une femme vêtue de noir, très belle, délicieusement bien faite, blonde avec de grands yeux bleus, des mains très blanches et de petits pieds chaussés de souliers vernis. La pointe du soulier, qui dépassait à peine du bas de la jupe, je-tait une légère lueur. Je dois dire que cette femme ne faisait qu’un avec ses souliers et ses vêtements. Et l’enfant rêvait qu’il la possédait, mais de la façon la plus singulière : c’est-à-dire qu’il était sûr de pouvoir en manger de petits morceaux, en haut et en bas.

Une chose m’étonne quand j’y pense. Comment le doc-teur, qui prétend avoir lu si attentivement mon manuscrit, n’a-t-il pas rapproché ce rêve de celui que je fis avant d’aller

 

– 508 – trouver Carla ? Il me semble, à moi, que l’un n’est que la ré-plique de l’autre, mais un peu puérile.

Au contraire, le docteur enregistra mon récit très soi-gneusement, puis il me demanda, en prenant un air un peu niais :

— Votre mère était blonde et bien faite ?

Je répondis, stupéfait de cette question, que ma grand-mère l’était aussi. Mais pour lui, j’étais guéri, bien guéri. Je me mis en devoir de partager sa joie et de suivre ses pres-criptions. Il ne s’agissait plus maintenant de recherches, d’efforts de mémoire, mais d’une rééducation complète.

Dès lors, les séances devinrent de véritables tortures, et je ne les continuais qu’en raison de cette inertie qui m’empêche de me mouvoir si je suis arrêté comme de m’arrêter si je suis en mouvement. Parfois, quand le docteur disait une énormité, je risquais une objection. Par exemple, il n’était pas vrai, comme il le croyait, que toutes mes paroles, toutes mes pensées avaient été celles d’un criminel. Il ou-vrait alors de grands yeux. Quoi ! j’étais guéri et je refusais de m’en rendre compte ! C’était un véritable aveuglement. On me révélait que j’avais désiré enlever sa femme, ma mère ! à mon père, et je ne voulais pas reconnaître que je me sentais soulagé. Obstination inouïe que la mienne ! Le doc-teur admettait, il est vrai, que ma guérison ne serait totale qu’après avoir achevé ma rééducation, c’est-à-dire une fois que je me serais habitué à considérer ces choses (l’envie de tuer mon père, d’embrasser ma mère) comme tout à fait in-nocentes, impropres à éveiller le remords et habituelles dans les meilleures familles. En somme, qu’est-ce que j’y perdais ? Il me dit un jour que j’étais comme un convalescent qui ne

 

– 509 – s’est pas encore réhabitué à vivre sans fièvre. Eh bien, j’attendrais de m’y habituer.

Il sentait malgré tout qu’il ne me tenait pas et, de temps en temps, sans préjudice de la rééducation, il en revenait à la cure. Il cherchait à provoquer chez moi de nouveaux rêves : mais, de vrais rêves, nous n’en obtînmes plus un seul. Fati-gué d’attendre, je finis par en inventer un, et je ne l’aurais pas fait si j’avais pu prévoir les difficultés d’une telle simula-tion.

Ce n’est pas chose facile que de balbutier comme si on se trouvait dans un demi-sommeil, de se couvrir de sueur, de pâlir et de ne pas se dénoncer en devenant écarlate à force d’essayer de ne pas rougir. Dans ce rêve de mon invention, je retrouvais la femme assise dans la cage. La cage avait un trou par lequel, à ma demande, elle me tendait son pied à sucer et à manger. “Le gauche ! C’était le gauche !” murmu-rais-je, pour donner à ce détail pittoresque une précision qui l’apparentait mieux à mes autres visions. Je montrai par là que j’avais à merveille compris la maladie que le docteur exigeait de moi : l’Œdipe infantile opérait exactement ainsi. Il suçait le pied gauche de sa mère, pour laisser le droit à son père, je pense. Dans mon effort pour imaginer des faits au-thentiques (il n’y a là aucune contradiction), je me trompais moi-même jusqu’à goûter la saveur de ce pied. Il m’en venait une envie de vomir.

Autant que le docteur, j’aurais eu le désir d’être encore visité par ces chères images de ma jeunesse, authentiques ou non, mais du moins spontanément surgies et que je n’avais pas éprouvé le besoin de construire. Comme elles ne surgis-saient plus, en présence du docteur, je tentai de les évoquer loin de lui. Seul, je m’exposais au péril de les oublier, mais en

 

– 510 – fait, je n’avais plus le souci de ma cure ! Les roses de mai en décembre, puisque je les avais obtenues, pourquoi ne pou-vais-je les obtenir de nouveau ?

Même dans la solitude, je m’ennuyai d’abord passable-ment, puis, à défaut de souvenirs d’enfance, survint quelque chose qui les remplaça pendant quelque temps. Je crus avoir fait une importante découverte scientifique, tout simplement. Je me flattai d’être appelé à compléter la théorie des cou-leurs physiologiques. Mes prédécesseurs, Goethe et Scho-penhauer, étaient loin d’avoir imaginé les résultats qu’on pouvait obtenir en maniant habilement les couleurs complé-mentaires.

Il faut savoir que je passais mes journées affalé dans un canapé, face à la fenêtre de mon bureau, et que, de là, je dé-couvrais un morceau de mer et d’horizon. Or un soir, devant un coucher du soleil très coloré dans un ciel chargé de nuages, je m’attardai longuement sur une bande de ciel lim-pide, d’une magnifique couleur verte, pure et douce. Il y avait aussi du rouge dans ce ciel, aux franges des nuages, mais c’était un rouge encore pâle, éclairci par les rayons blancs et directs du soleil. Au bout d’un certain temps, ébloui, je fermai les yeux, et je compris que mon attention avait dû s’attacher davantage à la couleur verte, puisque, sur ma rétine, je vis apparaître sa complémentaire, un rouge soutenu qui n’avait rien à faire avec le rouge lumineux mais pâle du couchant. Je regardai, je caressai cette couleur fabri-quée par moi. Mais ma grande surprise, ce fut quand, ayant rouvert les yeux, je vis ce rouge flamboyant envahir tout le ciel, couvrant même le vert émeraude que mon regard, du-rant un long moment, ne put ressaisir. Ainsi j’avais donc dé-couvert le moyen de teindre la nature ! Naturellement, cette expérience fut répétée plusieurs fois. Le plus beau est qu’il y

– 511 – avait même du mouvement dans cette coloration. Quand je rouvrais les yeux, le ciel n’acceptait pas tout de suite la cou-leur de ma rétine. Une courte hésitation se produisait, pen-dant laquelle j’arrivais à revoir le vert pâle qui avait engen-dré ce rouge par lequel il allait être détruit. Celui-ci surgissait du fond du ciel, inattendu, et il se dilatait comme un incendie effrayant.

Quand je fus bien assuré de l’exactitude de mon obser-vation, j’en fis part au docteur, espérant égayer ainsi nos en-nuyeuses séances. Le docteur régla cette affaire en me disant que j’avais une hypersensibilité de la rétine provoquée par le tabac. J’étais sur le point de lui répondre que les images où nous avions voulu reconnaître des restitutions de faits an-ciens pouvaient très bien résulter de la même intoxication. Mais je lui aurais révélé que je n’étais pas encore guéri et il aurait entrepris de recommencer complètement, depuis le début.

Et pourtant cet animal ne me croyait pas vraiment em-poisonné. La preuve en est le mode de rééducation par le-quel il essaya de me guérir de ce qu’il appelait la maladie des cigarettes. Voilà ce qu’il disait : le tabac ne me faisait aucun mal et il cesserait vraiment d’être nocif dès que je serais convaincu qu’il était inoffensif. Et il poursuivait : maintenant que mes rapports avec mon père avaient été tirés au clair, soumis à mon jugement d’homme adulte, il m’était facile de comprendre que j’avais pris l’habitude de fumer pour n’être pas inférieur à lui, et attribué au tabac un effet nocif par un secret sentiment moral : rival de mon père, qui voulait me punir de cette rivalité.

Ce jour-là, je sortis de chez le docteur en fumant comme un Turc. Il s’agissait de faire une expérience et je m’y prêtais

 

– 512 – volontiers. Je fumai sans arrêt, jusqu’au soir. Il en résulta une nuit d’insomnie totale, ma bronchite chronique avait re-paru et il n’y avait pas de doutes à avoir : on pouvait en voir les traces dans le crachoir.

Le lendemain, je racontai au docteur que j’avais beau-coup fumé et que cela ne me posait plus de problèmes. Il me regarda, souriant, gonflé d’orgueil. Très calme, il reprit ma rééducation au point où il l’avait laissée. Il procédait avec la noble certitude de voir fleurir chaque motte de terre là où il mettait le pied.

Cette rééducation ne m’a guère laissé de souvenirs. Je la subissais et après chaque séance, je me secouais comme un chien qui sort de l’eau. Moi aussi, je restais, comme un chien, humide mais non trempé.

Je me rappelle cependant, et avec indignation, que mon éducateur approuvait le docteur Coprosich de m’avoir dit les paroles qui avaient provoqué en moi un tel ressentiment. Mais alors, j’aurais donc mérité la gifle que mon père voulut me donner en mourant ? Je ne sais s’il a dit cela aussi : je sais très bien, en revanche, qu’à l’entendre, j’avais détesté le vieux Malfenti que j’avais mis à la place de mon père. Tant de gens croient généralement qu’en ce monde on ne peut vivre sans une affection donnée : or moi, au contraire, je perdais mon équilibre si je me trouvais privé d’une haine donnée. J’avais épousé l’une des filles Malfenti (et peu im-portait laquelle !) car il s’agissait uniquement de mettre leur père dans une situation où ma haine pouvait l’atteindre. Après quoi, je ruinai et déshonorai de mon mieux la maison qui était devenue la mienne. Je trompai ma femme et il est évident que si j’avais pu, j’aurais séduit Adeline, et Alberte également. Naturellement, je n’ai pas l’intention de nier cela,

 

– 513 – et même cela me fit rire quand, en me le disant, le docteur prenait son air de Christophe Colomb abordant le Nouveau Monde. Quel homme ! Je crois que c’était bien le seul homme au monde qui, comprenant que j’avais eu envie de coucher avec deux femmes très belles, se demandait grave-ment : voyons pourquoi il veut coucher avec elles. Il n’y a que lui pour inventer des questions pareilles.

Il me fut encore moins facile de supporter ce qu’il se permit de dire de mes rapports avec Guido. Par mon récit même, il connaissait l’antipathie que j’avais eue pour lui au début de nos relations. Or, d’après lui, cette antipathie n’avait jamais désarmé et Adeline en avait très justement vu la dernière manifestation dans mon absence lors de la céré-monie funèbre. Il ne tenait aucun compte du fait qu’à ce moment-là, je me consacrais totalement à ce geste d’amour pour sauver le patrimoine d’Adeline, et je ne daignai pas le lui rappeler.

Il semble que le docteur ait également fait une enquête au sujet de Guido. Il affirmait que, choisi par Adeline, il ne pouvait être tel que je le décris. Il avait découvert que, tout près du local où avaient lieu nos séances de psychanalyse, un très vaste dépôt de bois avait appartenu à la firme Guido Speier et Cie. Pourquoi n’en avais-je pas parlé ?

Eh bien, si j’en avais parlé, cela aurait aggravé les diffi-cultés d’un exposé déjà si difficile. Cette omission prouve tout simplement qu’une confession écrite par moi, en italien, ne pouvait être ni complète ni sincère. Dans un dépôt comme celui-là, il existe des variétés de bois innombrables que nous désignons, à Trieste, par des termes barbares em-pruntés à notre dialecte, au croate, à l’allemand, au français même (par exemple zapin, tiré du mot sapin, et qui de plus

 

– 514 – n’a pas le même sens). Qui m’aurait fourni le bon diction-naire ? J’aurais donc dû aller en Toscane, et là, vieux comme je suis, prendre un emploi chez un marchand de bois ? Du reste, le dépôt de bois de la firme Guido Speier et Cie n’a donné que des pertes. Devais-je en parler, alors qu’il n’a ja-mais été le théâtre d’aucune activité, à l’exception d’un jour où il fut visité par des voleurs qui firent valser ces bois aux noms barbares comme s’ils étaient destinés à la fabrication de guéridons pour des séances de spiritisme ?

Je suggérai au docteur de s’informer de mes sentiments pour Guido auprès de ma femme, de Carmen et de Luciano : ce dernier est un grand négociant connu de tous. Il ne fit, que je sache, aucune enquête de ce genre, par crainte, je suppose, de voir s’écrouler sous le poids de témoignages nouveaux le frêle édifice de son accusation. Qui sait pour-quoi il m’avait pris en haine à ce point ? Ce doit être aussi que ce sale hystérique, pour avoir désiré en vain sa propre mère, se vengeait sur quelqu’un qui n’avait rien à voir là-dedans.

Je finis par me sentir fatigué de cette lutte perpétuelle contre un médecin que je payais. Les rêves aussi, et la liberté de fumer autant que je voulais me faisaient grand mal. Il me vint une bonne idée : j’allai consulter le docteur Paoli.

Je ne l’avais pas revu depuis des années. Il avait blanchi, mais il se tenait encore droit malgré son âge et avait conser-vé sa haute silhouette, qui n’était pas encore voûtée ni empâ-tée. Il voyait toujours les choses d’un regard qui semblait une caresse. Pour la première fois je compris qu’il éprouvait à observer les choses, belles ou laides, le même plaisir que d’autres éprouvent à les caresser.

 

– 515 –

J’entrai chez lui dans l’intention de lui demander si je devais poursuivre ou non la psychanalyse. Mais, sous son regard froidement investigateur, je ne me sentis pas le cou-rage de lui en parler. J’avais peur d’être ridicule en avouant que je m’étais laissé prendre, à mon âge, à une charlatanerie pareille. Je regrettai d’avoir dû me taire, car si le docteur Paoli m’avait interdit la psychanalyse, ma position se serait beaucoup simplifiée ; mais cela m’aurait excessivement dé-plu de me voir trop longtemps caressé par ses grands yeux.

Je lui parlai de mes insomnies, de ma bronchite chro-nique, d’une poussée de boutons au visage qui me tourmen-tait, de mes douleurs lancinantes dans les jambes et de mes singulières pertes de mémoire.

Le docteur Paoli analysa mes urines en ma présence. Le mélange se colora en noir et le docteur parut soucieux. En-fin ! c’était là une véritable analyse, et non plus une psycha-nalyse ! Avec émotion, je me remémorais mon lointain passé de chimiste. J’évoquais des souvenirs d’analyses authen-tiques et honnêtes : un tube de verre, un réactif et moi. Le corps analysé sommeille jusqu’à l’instant où le réactif le sti-mule. Dans le tube, la résistance est nulle, ou cède à la moindre élévation de température ; la simulation est impos-sible. Pour complaire au docteur S., j’inventais sur mon en-fance des détails propres à confirmer le diagnostic de So-phocle. Dans le tube, rien de pareil. Tout est vérité. Empri-sonné dans l’éprouvette, le corps à analyser, toujours égal à lui-même, attend le réactif et, quand il se présente, lui donne toujours la même réponse. En psychanalyse, jamais les mêmes images ne se reproduisent deux fois, ni les mêmes mots. Il faudrait donc l’appeler autrement. J’aimerais mieux : aventure psychique. C’est bien cela : au début d’une séance, on a l’impression d’entrer dans un bois, où l’on ne sait trop si

– 516 – on tombera sur un ami ou sur un brigand. L’aventure termi-née, on n’en sait d’ailleurs pas davantage. En cela, la psy-chanalyse s’apparente au spiritisme.

Paoli ne pensait pas qu’il s’agissait de sucre. Il voulait me revoir le lendemain, après avoir analysé le liquide par po-larisation.

En attendant, je le quittai glorieux, nanti d’un bon dia-bète. Ma première pensée fut d’aller chez le docteur S., lui demander comment il allait s’y prendre, maintenant, pour analyser en moi les causes de ma maladie, et ainsi les annu-ler. Mais j’en avais assez de cet individu et j’aimais mieux ne pas le revoir, fût-ce pour me moquer de lui.

Le diabète, je l’avoue, me fut une grande douceur. J’en parlai à Augusta qui eut aussitôt les larmes aux yeux : “Tu as tant parlé de maladie dans ta vie que tu devais finir par en avoir une”, dit-elle. Puis elle me prodigua des consolations.

Je chérissais ma maladie. Je me rappelais avec sympa-thie le pauvre Copler qui préférait la maladie réelle à l’imaginaire. Je tombais d’accord avec lui. La maladie réelle est si simple : il suffit de la laisser faire. De fait, quand je lus dans un livre de médecine la description de ma douce mala-die, j’y découvris tout un programme de vie (je ne dis pas de mort) à ses divers stades. Adieu résolutions, adieu projets ! Finalement j’étais libre ! Tout suivrait sa voie sans aucune intervention de ma part.

Je découvris aussi que ma maladie était toujours ou presque toujours très supportable. Le malade mange et il boit beaucoup ; il n’éprouve pas de grandes souffrances, pourvu qu’il veille à éviter les abcès, et puis il meurt dans un très doux coma.

 

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Peu après, le docteur Paoli m’appela au téléphone : dé-cidément, il n’y avait pas trace de sucre. J’allai chez lui le lendemain. Il me prescrivit une diète à laquelle je ne me con-formai que quelques jours, et une mixture qu’il décrivit dans une ordonnance illisible et qu’il me fit boire pendant un mois.

— Le diabète vous a fait très peur ? me dit-il en souriant.

Je protestai, mais sans lui dire que, depuis que le diabète m’avait abandonné, je me sentais bien seul. Il ne m’aurait pas cru.

Entre-temps, le célèbre ouvrage du docteur Beard sur la neurasthénie me tomba sous la main. Je suivis son conseil et changeai de médicament tous les huit jours. Je recopiais ses ordonnances, en m’appliquant à bien écrire. Pendant quelques mois, la cure me parut bonne. Copler lui-même n’avait jamais eu de sa vie telle abondance de consolations pharmaceutiques. Mais je perdis ma confiance. En attendant, j’avais renvoyé de jour en jour mon retour à la psychanalyse.

Mais je rencontrai par hasard le docteur S. Il me deman-da si j’avais l’intention de renoncer à ma cure. Il fut d’ailleurs très courtois, beaucoup plus que lorsqu’il me tenait sous sa coupe. Évidemment, il espérait me reprendre. Je lui dis que j’avais des affaires urgentes, des préoccupations, des ques-tions de famille à régler, mais que je reviendrais le trouver dès que je me serais rendu libre. Je l’aurais volontiers prié de me rendre mon manuscrit, mais je n’osais pas. Cela serait revenu à lui avouer ma résolution de ne plus remettre les pieds chez lui. Je réservai une tentative de ce genre à plus tard, quand il ne serait plus question de psychanalyse et qu’il s’y serait résigné.

 

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