La Conscience de Zeno
V Histoire de mon mariage
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
V
Histoire de mon mariage
Dans l’esprit d’un jeune homme de souche bourgeoise, le concept de vie humaine se relie à celui de carrière, et, dans la première jeunesse, on entend par carrière celle de Napoléon. Ce n’est pas qu’on rêve pour cela de devenir em-pereur : on peut ressembler à Napoléon en restant au-dessous, mais très au-dessous. Le bruit élémentaire des vagues est un récit synthétique de la vie la plus intense. À peine il naît, il se modifie jusqu’à l’instant où il meurt. Moi aussi, je voulais me transformer puis me défaire, à l’exemple de Napoléon et à la manière des flots.
Mais voilà : je ne pouvais tirer de ma vie qu’une seule note, sans la moindre variation ; une note assez haute et que plus d’un m’enviait, mais affreusement ennuyeuse. Mes amis me conservèrent toute ma vie durant la même estime et je crois bien que mon opinion sur moi-même ne s’est guère modifiée depuis que j’ai l’âge de raison.
Il est donc possible que l’idée de me marier me soit ve-nue par lassitude, à force d’émettre et d’entendre cette note unique ! Qui n’en a pas encore fait l’épreuve attribue au ma-riage plus d’importance qu’il ne convient. La compagne choisie perpétuera notre espèce, en la rendant meilleure ou pire ; mais la Nature qui, pour nous diriger dans ses voies, est obligée de dissimuler son but (quand nous nous marions, les enfants sont notre dernier souci), nous donne à croire que grâce à notre femme, il résultera aussi un renouvellement de
– 76 – nous-mêmes, illusion vraiment curieuse et qu’aucun texte n’autorise. On vit en effet l’un près de l’autre et chacun de-meure ce qu’il était. On ne gagne qu’une antipathie nouvelle, née de la dissemblance des deux époux, ou teintée d’envie chez celui qui juge l’autre supérieur à soi.
Le plus beau est que mon aventure matrimoniale débuta par la connaissance que je fis de mon futur beau-père et par l’amitié admirative qu’il m’inspira alors que j’ignorais encore qu’il eût des filles à marier. Évidemment, ce ne fut pas une décision volontaire qui m’orienta vers un but dont je n’avais pas conscience. Celle des filles dont je pensai, un moment, qu’elle était à ma convenance, je la négligeai, et cela tout en restant attaché à mon futur beau-père. Je serais tenté de croire au destin.
Giovanni Malfenti satisfaisait ma passion de la nouveau-té. Il était très différent de moi et de toutes les personnes dont j’avais jusqu’à présent recherché la compagnie et l’amitié. J’étais assez cultivé, après deux cycles d’études universitaires et à cause de ma longue inertie (je crois l’inertie très instructive). Lui, au contraire, était un grand né-gociant, ignorant et actif. De son ignorance résultait une force sereine dont le spectacle faisait mon enchantement et mon envie.
Malfenti avait alors cinquante ans environ, une santé de fer, un corps énorme : gros, grand et pesant plus d’un quin-tal. Les rares idées qui s’agitaient dans sa large tête étaient par lui si clairement conçues, si parfaitement assimilées, si constamment appliquées à la pratique des affaires qu’elles semblaient faire partie de sa personne, au même titre que ses membres. J’étais bien pauvre d’idées semblables et je m’attachai à lui pour m’enrichir.
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J’avais commencé à fréquenter la Bourse sur le conseil d’Olivi qui me disait que ce serait une bonne préparation à mon activité commerciale. En outre, je pouvais recueillir pour lui, au Tergesteum, des renseignements utiles. Une fois assis à cette table où trônait mon futur beau-père, je ne son-geais plus à bouger car il me semblait que je me trouvais en-fin admis à une véritable chaire de commerce, que je recher-chais depuis longtemps.
Il ne tarda pas à s’apercevoir de mes sentiments admira-tifs et il y répondit par une affection qui, dès le début, me sembla paternelle. Aurait-il saisi du premier coup d’œil comment tout cela devait finir ? Quand un soir, enthousias-mé par l’exemple de son activité, je déclarai vouloir me libé-rer d’Olivi et prendre mes affaires en main, il m’en dissuada et parut même alarmé de mon projet. Je pouvais me consa-crer au commerce, mais je devais me tenir solidement atta-ché à Olivi. Il connaissait cet homme-là.
Il était tout disposé à m’instruire ; il inscrivit même de sa main sur mon carnet les trois commandements qui, estimait-il, suffisaient à assurer la prospérité d’une entreprise :
I. Il est inutile de savoir travailler, mais qui ne sait pas faire travailler les autres périt ;
II. Il n’existe qu’un seul grand remords : celui de n’avoir pas agi dans le sens de son propre intérêt ;
III. En affaires, la théorie est très utile, mais elle n’est applicable qu’une fois l’affaire liquidée.
Ces axiomes, je les sais par cœur, ceux-là et bien d’autres ; mais ils ne m’ont jamais servi.
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Quand j’admire quelqu’un, j’essaie immédiatement de lui ressembler. Je copiai Malfenti. Je voulus être et je me sentis très rusé. Une fois même, j’essayai d’être plus malin que lui. Je croyais avoir découvert un défaut dans son orga-nisation commerciale et je courus le lui dire dans l’espoir de gagner son estime. Un jour, à la table du Tergesteum, je l’interrompis au cours d’une discussion d’affaires. Il traitait justement son interlocuteur d’imbécile. Je lui fis remarquer qu’il avait tort, selon moi, de faire parade de son savoir-faire. Un vrai malin, dans le commerce, devrait agir de façon à passer pour un sot.
Il se moqua de moi. Rien n’est plus utile qu’une bonne réputation de ruse. Chacun en fait venait prendre ses con-seils et, par la même occasion, on lui apportait des nouvelles fraîches, en échange desquelles il donnait des avis fondés sur une expérience qui remontait au Moyen Âge. Il arrivait aussi qu’outre les nouvelles, on lui offrît la possibilité de vendre ses marchandises. Enfin, il proféra d’une voix de stentor cet argument qui aurait dû me convaincre : on s’adresse toujours au plus retors pour vendre et acheter à bon compte. Tout ce qu’on peut demander à un imbécile, c’est de renoncer com-plètement à son bénéfice, mais sa marchandise est quand même plus chère que celle des autres, puisqu’il a déjà été trompé au moment de l’achat.
À cette table, aux yeux de Malfenti, j’étais le personnage le plus important. Il me confia des secrets commerciaux. Confiance bien placée : non seulement je ne l’ai jamais trahi, mais il put encore me rouler deux fois alors que j’étais déjà devenu son gendre. La première fois, son habileté me coûta même de l’argent. Il est vrai que le responsable de la mau-vaise affaire était Olivi et cela me consolait. Olivi avait de-mandé certains renseignements à Malfenti par mon intermé-
– 79 – diaire. Je les lui avais simplement transmis ; mais ils étaient de telle nature qu’Olivi ne me le pardonna jamais. Par la suite, chaque fois que j’ouvrais la bouche pour lui donner une information, il me disait : “De quelle source tenez-vous cela ? De votre beau-père ?” Pour me défendre, je dus pren-dre le parti de Giovanni et je finis par me sentir plutôt trom-peur que trompé. Sentiment très agréable.
La seconde fois, par exemple, j’ai proprement joué le rôle de l’imbécile, mais n’en ai pas davantage gardé rancune à mon beau-père. Il provoquait à la fois mon envie et mon hi-larité. Je ne voyais dans ma mésaventure que l’exacte appli-cation des principes qu’il m’avait si bien expliqués. Il nous arriva même d’en rire ensemble. Une seule fois, il avoua le tour qu’il m’avait joué. C’était le jour du mariage (pas avec moi !) de sa fille Adeline, et le champagne avait troublé ce grand corps, ordinairement abreuvé d’eau claire.
Il raconta la chose en hurlant pour dominer le fou rire qui lui coupait la parole à chaque phrase :
— Voilà donc ce décret qui paraît. Consterné, je fais mon calcul pour voir ce que cela me coûte. À ce moment surgit mon gendre ; il déclare qu’il veut à toute force faire du commerce. Je lui dis : “Voilà une belle occasion !” Il se pré-cipite sur l’acte de vente pour signer sans perdre une minute. Pensez donc ! Olivi pouvait arriver d’un moment à l’autre et l’en empêcher. Et l’affaire est dans le sac. Et là-dessus il fai-sait mon éloge : il connaît ses classiques par cœur. Il sait toujours de qui est ceci, qui a dit cela. Mais il est incapable de lire un journal.
Et c’était vrai ! Si j’avais su découvrir ce décret dans un des cinq journaux que je lisais quotidiennement, je ne serais pas tombé dans le piège. J’aurais dû toutefois comprendre
– 80 – aussitôt le sens du texte, en apercevoir les conséquences, ce qui n’était pas tellement facile. Il s’agissait de la réduction des droits d’entrée d’une certaine marchandise, laquelle, par le fait même, subissait une baisse sur la place. Le lendemain, mon beau-père démentit ses aveux et rendit à l’affaire la physionomie qu’elle avait toujours eue avant ce repas de noces.
— Le vin donne de l’imagination, disait-il avec sérénité.
Il restait que le décret avait bien été publié, mais deux jours après la conclusion de notre marché ; et jamais il n’émit la supposition que si je l’avais lu, j’aurais pu ne pas le comprendre. J’en fus flatté ; pourtant s’il m’épargnait, ce n’était pas par gentillesse, mais simplement parce qu’il pen-sait que chacun, en lisant le journal, a en vue son intérêt. Mais moi, pas du tout. Quand je lis un journal, je m’identifie à l’opinion publique. Cette réduction d’une taxe d’octroi me fait songer à Cobden, au libre-échange, sujets très importants qui, dans mon esprit, ne laissent pas de place au souvenir de mes modestes marchandises.
Une fois pourtant il m’arriva de conquérir son admira-tion, une admiration qui s’adressait bien à moi, à moi tel que je suis, et je dirais plus : à mes pires défauts. Nous possé-dions depuis quelque temps, lui et moi, des actions d’une fa-brique de sucre dont on attendait des merveilles. Et voilà qu’au contraire, les actions baissaient, faiblement, mais chaque jour. Giovanni, qui n’était pas homme à nager à contre-courant, se débarrassa de son paquet et me conseilla de vendre le mien. Entièrement d’accord, je me proposai de passer cet ordre de vente à mon agent de change et en at-tendant j’en pris note sur mon carnet, car à cette époque-là j’avais un carnet : c’était ma dernière trouvaille. Malheureu-
– 81 – sement, dans la journée, on ne regarde pas ses poches, si bien que, plusieurs soirs de suite, j’eus la surprise de relire ma note, au moment de me coucher et trop tard pour m’en servir. Une fois, je fus tellement furieux que je poussai un cri. Pour éviter de donner des explications à ma femme, je lui dis que je m’étais mordu la langue. Une autre fois, constatant mon étourderie, je me mordis les mains. “Prends garde à tes pieds, maintenant”, dit en riant ma femme. Mais il n’y eut pas d’autre incident : l’habitude était prise. Je regardais stu-pidement ce maudit carnet, trop mince pour signaler sa pré-sence, au fil de la journée, ne fût-ce que par son poids, et je n’y pensais plus jusqu’au lendemain soir.
Un jour, une averse soudaine m’obligea à me réfugier au Tergesteum. Là, par hasard, je rencontrai mon agent de change qui me dit qu’au cours de la dernière semaine, le prix de ces fameuses actions avait presque doublé.
— Eh bien, je vends, m’écriai-je triomphalement.
Je courus chez mon beau-père qui, déjà informé de la hausse de ces titres, regrettait amèrement d’avoir vendu et un peu moins amèrement de m’avoir poussé à vendre.
— Prends la chose du bon côté, me dit-il en riant. C’est la première fois que tu perds pour avoir suivi mon conseil.
(Dans la première affaire, il ne s’agissait pas d’un con-seil, mais d’une proposition de sa part. C’était donc, selon lui, bien différent.)
Je me mis à rire de bon cœur :
— Mais je ne l’ai pas suivi, ton conseil !
La chance ne me suffisait pas : j’essayai de m’en faire un mérite. Je lui racontai que mes actions ne seraient vendues
– 82 – que le lendemain et, prenant un air important, je lui donnai à croire que j’avais eu certains renseignements dont j’avais oublié de lui faire part et qui m’avaient induit à ne pas tenir compte de ce qu’il m’avait dit.
Furieux et vexé, il me parla sans me regarder en face :
— Quand on a une cervelle comme la tienne, on ne s’occupe pas d’affaires. Et quand on a fait un tel mauvais coup, on ne l’avoue pas. Tu as encore pas mal à apprendre, toi.
Je n’avais aucun plaisir à l’irriter : il était tellement plus amusant quand il me causait des ennuis. Aussi lui racontai-je sincèrement les choses comme elles s’étaient passées.
— Tu vois bien que c’est avec une cervelle comme la mienne qu’on fait des affaires !
Aussitôt radouci, il rit avec moi :
— Ce que tu retires de celle-là, ce n’est pas un bénéfice, c’est une indemnité. Tu as une tête qui t’a coûté cher, il n’est que juste qu’elle te rembourse une partie de ta perte.
Je ne sais pourquoi je m’attarde à raconter mes petits différends avec mon beau-père. C’est si peu de chose ! Vrai-ment, je l’aimais beaucoup. Je recherchais sa société bien qu’il eût besoin de crier à tue-tête pour penser clairement. Mon tympan pouvait supporter ses hurlements. S’il avait crié moins fort, ses théories immorales auraient été plus cho-quantes et s’il avait été mieux élevé, sa force n’aurait pas éclaté de cette façon magnifique. J’avais beau être très diffé-rent de lui, je crois qu’il répondait à mon affection. Ma certi-tude sur ce point serait plus complète s’il n’était pas mort si vite. Après mon mariage, il continua à me donner des leçons,
– 83 – régulièrement assaisonnées de vociférations et d’insolences que j’acceptais, convaincu de les mériter.
J’épousai sa fille. On verra avec quelle violence impé-rieuse Mère Nature me dirigea. Et aujourd’hui, il m’arrive de scruter les visages de mes enfants pour voir si, à côté du menton aigu (signe de faiblesse) et des yeux rêveurs qu’ils tiennent de moi, je ne trouverais pas quelques traits rappe-lant la force brutale du grand-père que je leur ai choisi.
J’ai pleuré sur la tombe de mon beau-père ; et pourtant le dernier adieu qu’il m’adressa fut dénué de tendresse. De son lit de mort, il me dit qu’il admirait ma veine insolente : j’avais toute liberté de mouvement, tandis que lui était là, cloué sur ce lit. Moi, tout ahuri, je lui demandai ce que je lui avais fait pour qu’il souhaitât me voir malade. Et il me ré-pondit mot pour mot :
— Si, en te donnant ma maladie, je pouvais m’en débar-rasser, je te la donnerais sans hésiter, et au besoin même en doublant la dose. Tu sais, je n’ai pas de lubies humanitaires comme toi !
Ce n’était pas bien méchant, au fond : il ne s’agissait, cette fois encore, que de me repasser une marchandise dé-préciée. Et puis, il y avait la caresse en même temps que le coup de griffe, parce que j’étais flatté qu’on trouvât dans mes “lubies humanitaires” l’explication de ma faiblesse.
Sur sa tombe comme sur toutes celles où j’ai pleuré, mes regrets allaient aussi à cette part de moi-même qui était en-sevelie avec le mort. Privé de ce second père, ignorant, vul-gaire, lutteur féroce qui mettait en relief ma faiblesse, ma ti-midité et ma culture, je me sentais amoindri. Car c’est la vé-rité : je suis un timide ! Je ne m’en serais pas douté si je
– 84 – n’avais étudié Giovanni. Et peut-être me serais-je mieux connu si je l’avais eu plus longtemps à mes côtés.
Je m’aperçus assez vite qu’à la table du Tergesteum où il se donnait volontiers pour ce qu’il était et pour pire qu’il n’était – Giovanni, sur un point, s’imposait une grande ré-serve : il ne parlait jamais de sa maison à moins qu’il n’y fût contraint, et, en ce cas, il en parlait en termes mesurés et d’une voix plus douce qu’à son habitude. Il respectait pro-fondément son foyer et ceux qui s’asseyaient à cette table ne lui paraissaient pas dignes d’être mis au courant de ce qui s’y passait. Tout ce que je pus apprendre, au Tergesteum, de sa vie domestique fut qu’il avait quatre filles et que leurs noms, à toutes quatre, commençaient par la lettre A : chose très pratique, puisque le linge ou les objets marqués à leur chiffre pouvaient passer indifféremment de l’une à l’autre. Elles s’appelaient Adeline, Augusta, Alberte et Anna. Toutes étaient belles, à ce qu’on disait. Je fus frappé plus que de rai-son par leur commune initiale, par la vertu de laquelle elles m’apparaissaient toutes quatre comme une marchandise à li-vrer en bloc. L’initiale voulait dire autre chose encore : je m’appelle Zeno, et j’avais donc le sentiment que j’allais chercher femme dans un pays très lointain.
Avant de me présenter chez les Malfenti, j’avais mis fin à une liaison assez ancienne avec une femme qui eût mérité peut-être un peu plus de ménagements. Sans doute cette rupture fut-elle un hasard, mais un hasard qui donne à pen-ser. Un motif bien futile m’en avait inspiré la décision. La pauvre petite s’était imaginé qu’un bon moyen de m’attacher davantage à elle était de me rendre jaloux. Mais tout au con-traire, le soupçon qu’elle éveilla en moi me détermina à l’abandonner définitivement. Elle ne pouvait deviner qu’alors j’étais possédé tout entier par l’idée du mariage et que je
– 85 – croyais impossible de l’épouser, elle, pour cette simple rai-son que la nouveauté ne m’aurait pas semblé assez grande. Le soupçon qu’elle avait fait exprès de provoquer prouvait la supériorité du mariage, où de pareilles manœuvres ne sont pas de mise. Et quand ce soupçon, dont je ne tardai pas à sentir l’inconsistance, s’évanouit, il me vint aussi en tête qu’elle dépensait trop. Aujourd’hui, après vingt-quatre ans d’union légitime, je ne suis plus de cet avis.
Pour elle, ce fut une vraie chance, car peu de mois après, elle épousa un homme riche et obtint plus tôt que moi le changement de vie que nous souhaitions tous les deux. À peine marié moi-même, je la retrouvai dans mon entourage, son époux étant un ami de mon beau-père. Nous eûmes sou-vent l’occasion de nous voir, mais pendant de longues an-nées, autant que dura notre jeunesse, nous nous tînmes sur la plus grande réserve et ne fîmes jamais allusion au passé. L’autre jour, elle me demanda à brûle-pourpoint, et son vi-sage encadré de cheveux gris se colorait d’une rougeur juvé-nile :
— Pourquoi m’avez-vous quittée ?
Je fus sincère car je n’eus pas le temps nécessaire pour fabriquer un mensonge :
— Je ne sais plus… mais j’ignore aussi tant d’autres choses de ma propre vie.
— Moi, je regrette, dit-elle. (Et déjà je m’inclinais à cette promesse de compliment) – Il me semble que vous devenez très drôle en vieillissant.
Je me redressai avec effort. Il n’y avait pas lieu de re-mercier.
– 86 –
J’appris un jour que les Malfenti étaient rentrés à Trieste après une assez longue villégiature suivie d’un voyage d’agrément. Je n’eus aucune démarche à faire pour être in-troduit chez eux puisque Giovanni prit les devants.
Il me montra la lettre d’un de ses amis intimes qui de-mandait de mes nouvelles. Cet ami était un de mes anciens camarades d’université pour qui j’avais eu beaucoup d’affection au temps où je le croyais destiné à devenir un grand chimiste. Mais il était simplement devenu un gros né-gociant en engrais et je ne m’intéressais plus à lui. L’existence de cet ami commun fut pourtant le prétexte de la première invitation de Giovanni et, comme on pense bien, je ne protestai nullement.
Je me souviens de cette première visite chez les Malfenti comme si cela datait d’hier. C’était un après-midi d’automne, sombre et froid. Je me rappelle jusqu’au plaisir que j’éprouvai à me débarrasser de mon pardessus dans la tié-deur de cette maison. En vérité, j’entrais au port. J’admire aujourd’hui un aveuglement que je prenais pour de la clair-voyance : je courais après la santé, la légitimité. Sans doute, derrière cet A initial, se cachaient quatre jeunes filles, mais trois d’entre elles seraient éliminées du premier coup et la quatrième subirait un sévère examen. Oui, j’allais être un juge très sévère. En attendant, je n’aurais pas su dire quelles qualités j’exigerais ou quels défauts je réprouverais chez ma future épouse.
Dans le salon élégant et vaste, meublé en deux styles différents (d’un côté, du Louis XIV et, de l’autre, un mobilier vénitien avec de l’or jusque sur les cuirs), et divisé en deux parties comme c’était alors l’usage, je trouvai Augusta, seule, lisant près d’une fenêtre. Son père avait annoncé ma visite et
– 87 – je n’eus pas à me présenter. Elle me tendit la main et courut appeler sa mère.
Voici que, sur les quatre jeunes filles à la semblable ini-tiale, il y en avait déjà une de moins en ce qui me concer-nait ! Comment pouvait-on dire qu’elle était jolie ? Ce qui frappait d’abord chez elle, c’était un strabisme si fort que, repensant à elle quand je ne l’avais pas vue pendant quelque temps, longtemps dans ma pensée, il la personnifiait tout en-tière. Ses cheveux, pas très abondants, étaient blonds, mais d’un blond éteint, sans lumière. Sa silhouette n’était pas vi-laine, peut-être un peu épaisse pour son âge. Resté seul dans le salon, je pensais : “Si les trois autres lui ressemblent !…”
Un instant plus tard, le nombre des fiancées possibles se réduisit à deux : l’une d’elles, qui entra avec sa mère, n’avait que huit ans. Gentille, cette petite, avec ses longs cheveux bouclés et dorés sur ses épaules. Tant qu’elle se taisait, sa fi-gure douce et pleine semblait celle d’un angelot pensif de Raphaël.
Ma belle-mère… Eh bien, oui, j’ai quelque scrupule à en parler en toute liberté. Depuis bien des années, j’ai pour elle des sentiments d’affection filiale et si je dois consigner dans ces cahiers, qu’elle ne lira pas, une vieille histoire où elle ne joue pas toujours pour moi le rôle d’une amie, son nom n’en sera pas moins prononcé avec le respect qui lui est dû. Son intervention, au surplus, fut si brève que j’aurais pu l’oublier : une petite poussée au moment critique, juste ce qu’il fallait pour me faire perdre mon équilibre. Et en fin de compte, je l’aurais peut-être perdu sans elle ; je ne sais même pas si vraiment elle voulut ce qui arriva. Elle est si bien élevée qu’il ne peut lui arriver, comme à son mari, de trop boire et de révéler mes affaires. En fait, il ne lui arriva
– 88 – jamais rien de pareil. Aussi n’ai-je pas la connaissance en-tière de l’histoire que je suis en train de raconter. Pour tout dire, je ne sais s’il faut attribuer à son habileté ou à ma sot-tise le fait que j’ai épousé celle de ses filles que je ne voulais pas.
Ce qui est certain, c’est qu’à l’époque de cette première visite, c’était encore une belle femme. Elle était élégante dans sa façon de s’habiller avec un luxe discret. Tout en elle était mesuré et d’un ton juste.
J’avais ainsi, avec mes beaux-parents, un exemple d’accord entre mari et femme tel que j’en rêvais. Ils étaient très heureux ensemble, lui toujours criant et elle souriant d’un sourire qui exprimait à la fois son assentiment et un peu de compassion. Elle aimait son gros homme ; il l’avait con-quise et la conservait à force de bonnes affaires. Pourtant, ce n’était pas l’intérêt qui l’attachait à lui, mais plutôt une sorte d’admiration que je comprenais d’autant plus facilement que je la partageais. Sa vitalité débordante, dans l’univers res-treint qui était le sien (une cage où il n’y avait rien d’autre qu’une marchandise et deux adversaires, les deux contrac-tants, ce qui donnait lieu à une infinité de relations et de combinaisons), créait autour de lui une animation merveil-leuse.
Il lui racontait toutes ses affaires : elle, pleine de réserve, craignant surtout de l’induire en erreur, s’abstenait de le conseiller, et lui, d’autre part, avait besoin de cette assis-tance muette. Souvent, il courait monologuer chez lui, avec la conviction qu’il allait prendre conseil auprès de sa femme.
Je ne fus pas surpris d’apprendre qu’il la trompait, qu’elle le savait et qu’elle ne lui en gardait pas rancune. J’étais marié depuis un an environ, quand un jour je vis Gio-
– 89 – vanni tout agité : il avait perdu une lettre très importante et voulait revoir certains papiers qu’il m’avait remis en espé-rant qu’elle s’était glissée parmi eux. Une semaine plus tard, il m’annonça d’un air joyeux qu’il avait retrouvé la fameuse lettre dans son portefeuille. “C’était d’une femme ?” deman-dai-je. Il fit signe que oui, en se félicitant de sa bonne for-tune. À quelque temps de là, comme on m’accusait d’avoir égaré je ne sais quel document, je dis à ma femme et à ma belle-mère que “tout le monde ne pouvait pas avoir autant de chance que mon beau-père : ses papiers revenaient tout seuls dans son portefeuille”. Ma belle-mère se mit à rire de si bon cœur que je ne doutai plus qu’elle n’eût elle-même remis la lettre à sa place. Manifestement, cela n’avait pas la moindre importance dans leur relation. Chacun aime à sa fa-çon, et la leur, à mon avis, n’était pas la plus sotte.
L’accueil de Mme Malfenti fut très aimable. Elle s’excusa d’être obligée de garder Anna auprès d’elle, faute d’avoir quelqu’un à qui la confier. La petite me regardait de ses grands yeux sérieux. Augusta revint ; elle s’assit sur un petit sofa en face de celui où nous nous trouvions, Mme Malfenti et moi, et Anna vint se blottir sur les genoux de sa sœur d’où elle ne cessa de m’observer. Elle y mettait une persévérance qui m’amusait beaucoup ; ou du moins qui m’amusa jusqu’au moment où je sus quelles pensées s’agitaient dans cette pe-tite tête.
La conversation tout d’abord manqua un peu d’entrain. La signora, comme toutes les personnes bien élevées, était plutôt ennuyeuse lors d’une première rencontre. Elle me de-manda, avec une insistance presque exagérée, des nouvelles de cet ami qui était censé m’avoir introduit dans la maison et dont j’avais même oublié le prénom.
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Enfin parurent Adeline et Alberte. Je respirai. Elles étaient vraiment belles toutes deux et apportaient dans ce salon la lumière qui, jusqu’alors, y manquait. Toutes deux brunes, grandes et élancées, mais très différentes l’une de l’autre. Mon choix n’était pas difficile. Alberte n’avait alors pas dix-sept ans. Quoique brune, elle avait, comme sa mère, un teint frais et rose qui faisait paraître encore plus jeune son visage d’enfant. Adeline au contraire était une vraie femme, avec des yeux profonds et des cheveux lourds et bouclés, mais disposés avec une grâce sévère, qui jetaient sur sa fi-gure très blanche des reflets bleutés.
Il est difficile de remonter aux premiers et humbles dé-buts d’un amour devenu par la suite d’une violence extrême, mais je suis sûr de n’avoir pas eu, pour Adeline, ce qu’on ap-pelle le coup de foudre. J’eus en revanche, dès que je la vis, la conviction que cette femme était celle dont j’avais besoin pour me ramener à la santé physique et morale par le moyen de la sainte monogamie. Quand j’y repense, je n’arrive pas à comprendre pourquoi, au coup de foudre classique, se subs-titua cette conviction. Nous autres hommes, on sait que nous ne demandons pas à nos épouses les qualités que nous ado-rons et méprisons chez nos maîtresses. Il semblerait donc qu’Adeline m’eût séduit d’abord, non par sa beauté et sa grâce, mais bien par son sérieux, son énergie, en un mot par les qualités mêmes, un peu atténuées et adoucies, que j’admirais chez son père. Étant donné, d’autre part, que j’ai cru (et crois encore) ne pas m’être trompé, et que ces mé-rites-là, Adeline les avait véritablement dans son enfance, il se trouva que j’ai été bon juge. Mais un bon juge un peu aveugle. Lors de cette première rencontre avec Adeline, je n’éprouvais qu’un seul désir : celui de devenir amoureux d’elle puisque enfin, avant de l’épouser, il fallait en passer par là. Je m’y appliquai avec toute l’énergie que je consacre
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à mes pratiques d’hygiène. Il m’est difficile de préciser le moment où j’obtins le résultat cherché. Peut-être dès cette première visite, relativement courte.
Giovanni devait avoir beaucoup parlé de moi à ses filles. Elles savaient, entre autres choses, que j’avais étudié le droit, puis la chimie, puis de nouveau (hélas !) le droit. Je voulus m’expliquer : se cantonner dans une seule étude, n’était-ce pas laisser un plus grand champ à l’ignorance ?
— Si le sérieux de la vie ne pesait maintenant sur moi, dis-je (mais je ne disais pas que ce sérieux était aussi récent que mon désir de me marier), j’aurais continué à passer d’une faculté à l’autre.
Et, pour faire rire, j’ajoutai que, curieusement, quand je quitte une faculté, c’est toujours à la veille des examens. Oh ! c’était un simple hasard ! J’accompagnai ce dernier mot d’un sourire fin, destiné à le démentir. Il était pourtant vrai que j’avais changé de discipline dans les saisons les plus variées.
Aussi me lançai-je à la conquête d’Adeline. Et dès lors, je m’efforçai toujours de la faire rire à mes dépens ; j’oubliais que je l’avais choisie pour ses qualités de sérieux. Je suis un peu bizarre, mais je dus lui sembler, à elle, déséquilibré pour de bon. Ce n’était pas tout à fait ma faute, puisque Augusta et Alberte que je n’avais pas choisies me jugeaient autre-ment.
Assez sérieuse pour mettre ses beaux yeux en quête de l’homme qui prendrait place dans son nid, Adeline était in-capable d’aimer qui la faisait rire. Car elle riait de mes bou-tades ; elle en riait longtemps, trop longtemps, et son rire re-couvrait d’un aspect ridicule la personne qui l’avait provo-qué : c’était là une infériorité réelle qui, à la longue, devait
– 92 – lui porter tort, mais qui, pour commencer, me porta tort à moi. Si j’avais su me taire à temps, le cours des événements eût pu être changé. Je lui aurais au moins laissé le temps de parler elle-même, de se révéler, de me donner des armes contre elle.
Les quatre sœurs étaient assises sur le petit sofa, où elles tenaient à peine, bien qu’Anna fût assise sur les genoux d’Augusta. Elles étaient belles ainsi ; les voies de l’admiration et de l’amour s’ouvraient devant moi, magni-fiques. Oui, elles étaient belles : la chevelure pâle d’Augusta mettait en valeur les cheveux noirs des deux autres.
J’avais parlé de l’Université à Alberte qui suivait les cours du lycée, en avant-dernière année. À son tour, elle me mit au courant de ses études. Le latin lui semblait très diffi-cile. Je lui dis que cela ne m’étonnait point, que le latin n’était pas une langue faite pour les femmes et que, du temps des Romains, à mon avis, les femmes parlaient déjà italien. Quant à moi, le latin était, au contraire, mon étude préférée. Là-dessus, je fis imprudemment une citation latine qu’Alberte dut corriger : un vrai désastre ! Je n’y attachai au-cune importance. Je prévins seulement Alberte d’avoir à se garder des citations latines quand elle aurait derrière elle une dizaine de semestres universitaires.
Adeline qui, récemment, avait passé quelques mois à Londres avec son père, dit que beaucoup de jeunes Anglaises savaient le latin. Puis, toujours de sa même voix posée, sans timbre et plus grave qu’on n’aurait cru, à voir sa gentille pe-tite personne, elle raconta que les femmes n’étaient pas du tout, en Angleterre, ce qu’elles sont chez nous ; et qu’elles s’associaient pour des œuvres de bienfaisance, religieuses ou même économiques. Les sœurs d’Adeline la poussaient à
– 93 – parler, heureuses d’entendre une fois de plus toutes ces choses, qui, pour des jeunes filles de notre ville et à cette époque, semblaient dignes d’un conte de fées. Pour leur complaire, Adeline évoquait ces dames présidentes, journa-listes, secrétaires et propagandistes politiques qui montaient à la tribune et discouraient devant des centaines de per-sonnes, sans rougir ni se troubler devant les contradicteurs. Elle disait cela simplement, sans chercher le pittoresque, n’ayant nullement l’intention de nous étonner ou de nous di-vertir.
J’aimais cette façon d’exposer les choses. Moi, si je n’avais pas tout défiguré, j’aurais jugé inutile d’ouvrir la bouche. Sans être un orateur, j’avais la maladie de la parole. Je la considérais comme un acte qui se suffit à lui-même et non pas comme un moyen, comme l’esclave du fait.
Seulement, je détestais la perfide Albion et le déclarai, au risque de choquer Adeline, qui, du reste, n’avait manifesté pour l’Angleterre ni amour ni haine. J’y étais allé, moi aussi, mais je n’avais pas fréquenté la bonne société ; j’avais perdu en voyage les quelques lettres de recommandation que j’avais obtenues de relations d’affaires de mon père. Ne voyant à Londres que des familles françaises ou italiennes, j’avais fini par croire que, dans cette ville, toutes les per-sonnes un peu convenables provenaient du continent. De plus, je connais mal la langue anglaise et ce que je pouvais entrevoir de la vie de ces insulaires se réduisait à peu de chose. J’étais averti surtout de leur mépris pour ce qui n’est pas anglais.
Je décrivis aux jeunes filles les impressions peu agréables d’un séjour au milieu d’ennemis. Toutefois, j’aurais résisté, j’aurais supporté l’Angleterre pendant ces six mois
– 94 – que mon père et Olivi m’infligeaient dans l’espoir que j’étudierais le commerce anglais (avec lequel, d’ailleurs, je n’eus aucun contact, car il semble que là-bas le commerce s’exerce dans des lieux secrets) ; oui, j’aurais résisté, mais une désagréable aventure détermina mon départ. J’étais en-tré dans une librairie pour acheter un dictionnaire. Sur le comptoir reposait un gros et magnifique chat angora dont le poil soyeux attirait véritablement les caresses. Eh bien, cet animal, à peine l’eus-je effleuré, sauta sur moi et me griffa les mains avec une rare méchanceté. Dès ce moment, il me de-vint impossible de supporter l’Angleterre : le lendemain, j’étais à Paris.
Augusta, Alberte et même Mme Malfenti rirent de bon cœur. Adeline, en revanche, restait stupéfaite, croyant avoir mal entendu. Si au moins ç’avait été le libraire qui m’avait attaqué et griffé ! Je dus répéter mon histoire, ce qui m’ennuyait car on bredouille toujours en répétant.
Alberte, la savante, voulut venir à mon secours :
— Les Anciens se laissaient ainsi dicter leurs décisions par les mouvements des animaux.
Je refusai la perche qu’elle me tendait : le chat anglais n’avait pas agi en tant qu’oracle, mais en tant que destin.
Adeline écarquillait les yeux ; elle réclamait d’autres ex-plications :
— Et ce chat représentait pour vous le peuple anglais tout entier !
Comme j’étais malheureux ! Cette aventure, bien que vé-ridique, n’en était pas moins, à mon sens, aussi instructive et intéressante qu’une belle fable. Pour la rendre intelligible, ne
– 95 – suffisait-il pas d’ajouter qu’en Italie, par exemple, où j’ai tant de bons amis, l’action de ce chat n’aurait pu prendre à mes yeux une telle importance ? Mais je répliquai :
— Ce qui est sûr, c’est qu’un chat italien n’aurait pas été capable d’une méchanceté pareille.
Adeline riait, elle n’en finissait plus de rire. Un tel succès dépassait la mesure ; aussi ne manquai-je pas de tout gâter avec des explications supplémentaires :
— Oui, le libraire lui-même fut étonné de l’attitude de son chat qui jamais n’avait fait de mal à un client. S’il m’a al-longé un coup de griffe, c’est parce que c’était moi, ou peut-être parce que j’étais italien. It was really disgusting. Je n’avais plus qu’à m’enfuir.
Il se produisit alors un fait qui aurait dû m’avertir – et me sauver. La petite Anna, qui n’avait pas encore prononcé un mot et continuait à m’observer, immobile, exprima sou-dain tout haut ce qu’Adeline pensait tout bas. Elle s’écria :
— C’est vrai qu’il est fou, complètement fou ?
Sa mère la gronda :
— Veux-tu te taire ? Et ne pas te mêler à la conversation des grandes personnes.
Mais cette intervention eut les pires effets. La gamine se mit à crier plus fort :
— Il est fou ! Il parle aux chats ! Il faut vite une corde pour l’attacher.
Augusta, rouge de colère, la prit dans ses bras et l’emmena hors du salon tout en m’adressant des excuses.
– 96 –
Mais de la porte, la petite peste trouva encore le moyen de me faire une vilaine grimace et de crier, en me regardant droit dans les yeux :
— Tu verras ! On va t’attacher !
Devant une attaque aussi inattendue, j’étais resté court. Mais j’eus aussitôt une consolation : je vis qu’Adeline regret-tait l’expression donnée à son propre sentiment ; l’impertinence de la petite nous rapprochait.
Je racontai en riant de bon cœur que je possédais un certificat authentifié attestant mon équilibre mental, et comment je l’avais fait établir pour jouer un tour à mon pauvre père. Je proposai de produire ce certificat pour qu’Annetta fût rassurée.
Je me levai, mais on m’obligea à me rasseoir. On ne voulait pas me laisser partir sous l’impression du coup de griffe que j’avais reçu de cet autre chat, et l’on m’offrit une tasse de thé.
Je sentais obscurément que pour plaire à Adeline, j’aurais dû être un peu différent de ce que j’étais, et je croyais facile de devenir tel qu’elle me voulait. On continua à parler de la mort de mon père. Il me semblait qu’en révélant cette grande douleur qui m’accablait encore, je pouvais faire naître la sympathie de la sérieuse Adeline. Mais dans mon ef-fort pour lui ressembler, je cessais d’être naturel et ainsi m’éloignais d’elle, comme on put le constater aussitôt. Je dis que la perte de mon père m’avait causé tant de chagrin que, si j’avais des enfants, je tâcherais de faire en sorte qu’ils m’aimassent moins afin de leur épargner plus tard, quand je mourrais, de souffrir ce que j’avais souffert. Je fus embarras-sé quand on me demanda comment je m’y prendrais pour at-
– 97 – teindre mon but. Je maltraiterais mes enfants ? Je les bat-trais ?
— Le plus sûr serait de les tuer, dit en riant Alberte.
Je voyais qu’Adeline brûlait d’envie de me contredire mais qu’elle hésitait par crainte de me déplaire. Enfin elle n’y tint plus, mais tous ses efforts ne pouvaient faire taire ses hé-sitations. Elle savait bien que c’était par bonté d’âme que je voulais organiser la vie de mes enfants de cette manière, mais elle croyait injuste et déraisonnable de vivre pour se préparer à la mort. Je m’obstinai ; j’affirmai que la mort est la vraie organisatrice de la vie. Je pensais constamment à la mort, aussi n’étais-je sensible qu’à une seule souffrance : la certitude de mourir un jour. Le reste, par comparaison, de-venait si peu important que je pouvais tout accueillir, le sou-rire ou le rire aux lèvres. Je m’étais laissé entraîner à dire des choses qui ne correspondaient plus à la réalité, surtout en présence d’Adeline, car elle était déjà une part très impor-tante de ma vie. À la vérité, je crois qu’en lui parlant ainsi j’étais poussé par le désir de lui faire savoir que j’étais un homme gai. La gaieté m’avait souvent réussi auprès des femmes.
Pensive et hésitante, elle m’avoua qu’elle n’aimait guère cet état d’esprit : en diminuant la valeur de la vie, on la ren-dait encore plus précaire que la nature n’avait voulu. C’était me faire entendre que nous n’étions pas faits l’un pour l’autre ; mais j’avais réussi à la troubler, à l’émouvoir et je regardai cela comme un succès.
Alberte cita un philosophe de l’Antiquité dont la concep-tion de la vie s’apparentait à la mienne, et Augusta dit que c’était une bien belle chose que le rire. Leur père était un grand rieur.
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— Parce qu’il aime les bonnes affaires, ajouta Mme Malfenti en riant.
J’interrompis enfin cette mémorable conversation et je pris congé.
Il n’y a rien de plus difficile au monde que de se marier comme on voudrait. On le voit d’autant mieux par mon exemple alors que ma décision de prendre femme avait pré-cédé de longtemps le choix de la fiancée. J’aurais eu le loisir de voir bien des jeunes filles avant de me décider. Mais non ! J’avais sans doute peur de me fatiguer à voir trop de femmes. Au moins aurais-je pu examiner attentivement celle que j’avais élue, m’assurer qu’elle était disposée à faire la moitié du chemin à ma rencontre, comme c’est l’usage dans les romans d’amour qui finissent bien. Pas du tout ! Je choi-sissais cette enfant à la voix trop grave, aux cheveux rebelles mais retenus sévèrement ; et je pensais qu’une personne si sérieuse ne refuserait pas un homme intelligent, pas trop laid, riche et de bonne famille : comme moi. Aux premières paroles que nous échangeâmes, je sentis bien quelques dis-sonances, mais la dissonance est la voie de l’unisson. “D’ailleurs qu’importe ? me disais-je. Qu’elle reste ce qu’elle est, puisqu’elle me plaît ainsi ; c’est moi qui changerai selon son désir.” Au fond, j’étais modeste dans mon ambition, car il est plus facile de se transformer soi-même que de réédu-quer autrui.
Très rapidement, la famille Malfenti devint le centre de ma vie. Je passais toutes mes soirées avec Giovanni qui, de-puis qu’il m’avait introduit à son foyer, se montrait encore plus aimable et proche de moi. Cette amabilité me rendit en-combrant. D’abord, je fis des visites une fois par semaine. Puis je finis par les voir tous les jours ; chaque après-midi, je
– 99 – demeurais des heures auprès d’elles. Les prétextes ne me manquaient pas pour m’incruster dans cette maison et je ne crois pas me tromper en disant qu’on m’en aurait offert au besoin. Parfois j’apportais mon violon et je faisais un peu de musique avec Augusta, la seule qui jouât du piano.
Il était dommage qu’Adeline ne sût point jouer, il était dommage que je joue si mal du violon, et tout à fait dom-mage qu’Augusta ne fût pas une grande musicienne. Nous sautions, dans chaque sonate, quelques phrases trop diffi-ciles, sous le prétexte fallacieux que je n’avais pas touché mon violon depuis trop longtemps. Entre amateurs, le pia-niste est presque toujours supérieur au violoniste et Augusta avait une technique passable. Mais j’avais beau jouer beau-coup plus mal qu’elle, je ne me montrais jamais satisfait de son accompagnement. Je pensais : “Si je savais jouer comme elle, comme je jouerais mieux !” Du reste, pendant que je ju-geais Augusta, les autres me jugeaient, moi, et, comme je l’appris plus tard, sans indulgence.
Augusta aurait voulu que nous répétions nos sonates, mais je m’aperçus qu’Adeline s’y ennuyait : je feignis donc à plusieurs reprises d’avoir oublié mon violon chez moi et Au-gusta n’en parla plus.
Les heures que je passais dans cette maison n’étaient pas les seules que je vivais avec Adeline. Bien vite, elle m’accompagna partout. Elle était la femme élue, elle était mienne déjà et je lui attribuais toutes les grâces qu’on puisse rêver pour que m’apparût plus belle la récompense de la vie. Je l’ornais de toutes les vertus, je lui prêtais toutes les quali-tés qui me manquaient et dont j’éprouvais le besoin, car elle allait devenir pour moi, non seulement une compagne, mais
– 100 – une seconde mère qui me guiderait sur le chemin d’une vie complète, virile, faite de luttes et de victoires.
Dans mes rêves, je l’embellis, même physiquement, avant de la passer à quelqu’un d’autre. En réalité, dans ma vie, je courus après bien des femmes et nombre d’entre elles se laissèrent même attraper. Mais, en rêve, je les attrapai toutes. Naturellement, je ne les embellis pas en modifiant leurs traits, mais je fais comme un de mes amis, un peintre très délicat : quand il fait le portrait de jolies femmes, il pense aussi, intensément, à d’autres belles choses ; par exemple, à de la porcelaine très fine. C’est un rêve dange-reux, car il peut conférer un autre pouvoir aux femmes dont on a rêvé, qui, lorsqu’on les revoit à la lumière réelle, con-servent quelque chose des fruits, des fleurs et de la porce-laine dont on les a parées.
Il m’est difficile de raconter la cour que je fis à Adeline. J’ai employé une longue période de ma vie à m’efforcer d’oublier cette absurde aventure dont la pensée me laisse rouge de honte et amène à mes lèvres un cri de protestation. “Cet imbécile, c’était donc moi ?” Et qui d’autre ? Mais refu-ser d’y croire me soulageait. Si encore je m’étais conduit de la sorte dix années plus tôt, à vingt ans ! Mais avoir été affli-gé d’une telle sottise uniquement parce que j’avais décidé de me marier, cela me semble vraiment injuste. Moi qui avais déjà l’expérience de bien des aventures amoureuses, menées hardiment, avec effronterie parfois, voilà que j’étais redeve-nu le garçonnet timide dont toute l’audace est d’effleurer la main de la personne aimée, à la rigueur sans qu’elle s’en aperçoive, pour adorer ensuite sa propre main qui avait eu l’honneur d’un tel contact. Cette aventure, qui fut la plus pure de ma vie, aujourd’hui que je suis vieux, je me la rap-pelle encore comme la plus honteuse. C’était une chose hors
– 101 – de propos, hors de saison : comme de voir un garçon de dix ans se pendre aux seins de sa nourrice. C’est dégoûtant !
Et comment expliquer ma longue hésitation ? cette im-possibilité de parler clairement à Adeline, de lui crier : “Dé-cide-toi ! Veux-tu de moi, oui ou non ?” J’arrivais chez les Malfenti mal réveillé de mes rêves. Je comptais les marches qui conduisaient à leur étage en pensant : “Si c’est un nombre impair, elle m’aime.” C’était toujours un nombre im-pair puisqu’il y avait quarante-trois marches. Je franchissais la porte avec un sentiment de profonde certitude et je finis-sais toujours par différer l’heure des aveux. Je me taisais, et Adeline ne trouvait pas l’occasion de me signifier son dé-dain ! À sa place, ce benêt de trente ans, je l’aurais reçu à coups de pied au derrière.
Je dois dire que, sous certains rapports, je ne ressem-blais pas tout à fait au petit jeune homme amoureux qui at-tend en silence que sa bien-aimée se jette à son cou. Je n’espérais rien de pareil. J’étais décidé à parler, mais plus tard. Si je n’allais pas plus loin, cela venait des doutes que j’avais sur moi-même. Je m’attendais à devenir plus noble, plus fort, plus digne de ma divine enfant. Cela pouvait se produire d’un jour à l’autre. Pourquoi ne pas attendre ?
Je suis encore honteux de n’avoir pas su prévoir que je courais à un tel échec. J’avais affaire à une fille des plus simples et ce fut à force de rêveries qu’elle m’apparut comme une coquette raffinée ! Après son refus, je lui gardai une rancune énorme – bien injustement, mais j’avais à tel point mêlé le réel à mes rêves que je ne pouvais pas croire que nous ne nous étions jamais embrassés.
Se méprendre sur les sentiments d’une femme est vrai-ment l’indice d’une médiocre virilité. Il fut un temps où je ne
– 102 – m’y trompais pas ; mais j’avais faussé dès le principe mes rapports avec Adeline et de là vinrent mes erreurs. Je la re-cherchais, non pour la conquérir, mais pour l’épouser. Or le mariage est, vers l’amour, une voie insolite : une voie large et commode qui conduit tout près du but, mais non pas au but même. L’amour que l’on atteint par elle est dénué de son caractère principal : l’assujettissement de la femme. L’homme se prépare ainsi à jouer son rôle avec une mollesse qui peut envahir tous ses sens, jusqu’à ceux de la vue et de l’ouïe.
Chaque jour, j’apportais des fleurs aux trois jeunes filles ; à toutes trois j’offrais mes bizarreries et surtout, avec une légèreté incroyable, je leur faisais le récit de mon exis-tence.
Il arrive communément qu’on se souvienne avec d’autant plus de ferveur du passé que l’heure présente ac-quiert une importance plus considérable. On prétend même que les moribonds, dans un dernier sursaut de fièvre, re-voient toute leur vie. Mon passé s’accrochait alors à moi avec la violence des derniers adieux, parce que j’avais le sen-timent de m’en éloigner beaucoup. Et sans cesse je parlais de ce passé aux trois jeunes filles, encouragé par l’attention in-tense d’Augusta et d’Alberte et qui masquait l’inattention d’Adeline dont je ne suis du reste pas sûr. Augusta, d’une na-ture douce, s’émouvait facilement, et Alberte, en écoutant certains récits un peu lestes de ma vie d’étudiant, avait les joues en feu à la pensée qu’elle serait peut-être un jour mêlée à des événements semblables.
Longtemps après, je sus par Augusta qu’aucune des trois ne croyait à la réalité de mes aventures. Augusta ne les en trouvait que plus précieuses : inventées par moi, elles lui pa-
– 103 – raissaient miennes beaucoup plus que si le destin me les avait infligées. Pour Alberte, vraies ou non, elles contenaient des suggestions excellentes.
En revanche, la sérieuse Adeline s’indignait de mes mensonges. Beau résultat de tant d’efforts ! Je ressemblais à un tireur qui, visant une cible, fait mouche, mais sur celle d’à côté.
Et pourtant, ces petites anecdotes étaient vraies pour une bonne part. Pour quelle part exactement, je n’oserais le dire, car je les avais déjà racontées à bien d’autres femmes que les sœurs Malfenti et peu à peu, à mon insu, elles s’étaient altérées pour devenir plus expressives. Mais dès lors que je n’aurais su les raconter autrement, elles étaient vraies. Je ne me soucierais guère, aujourd’hui, de prouver qu’elles sont authentiques. Je ne voudrais pas décevoir Au-gusta, qui se plaît à les croire de mon invention. Quant à Adeline, je pense qu’elle a changé d’avis et qu’elle les tient désormais pour vraies.
Mon complet insuccès auprès d’Adeline se manifesta juste au moment où je croyais pouvoir enfin parler clair. J’en accueillis l’évidence avec surprise et, tout d’abord, avec in-crédulité. Pas un mot sorti de sa bouche ne m’avait exprimé son aversion ; seuls quelques gestes furtifs eussent pu me laisser deviner son peu de sympathie pour moi, mais j’avais fermé les yeux pour ne pas les voir. Moi-même, d’ailleurs, je n’avais jamais prononcé les mots nécessaires. Je pouvais même supposer qu’Adeline ne savait pas que j’étais là, tout prêt à l’épouser, et qu’elle pouvait donc croire que moi, cet étudiant bizarre et peu sérieux, j’avais des intentions toutes différentes.