La Conscience de Zeno

Italo Svevo · Chapitre 10 sur 11

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La Conscience de Zeno

26 juin 1915

Je tentai de faire mieux ; je demandai :

— Quand penseras-tu aux vieux, Teresina ? (Il me fallait crier à mon tour car elle était déjà à une certaine distance.)

— Quand je serai vieille, moi aussi, cria-t-elle en riant de bon cœur et sans s’arrêter.

— Mais alors, les vieux ne voudront plus de toi. Tu peux me croire, va ! Je les connais !

Je hurlais, fier d’une repartie directement inspirée par mon sexe.

À ce moment, en un point du ciel, les nuages s’entrouvrirent et un rayon de soleil descendit sur Teresina qui désormais se trouvait à une quarantaine de mètres de moi, et dix mètres plus haut. Elle était brune, petite, mais lumineuse !

Le soleil ne vint pas jusqu’à moi. Quand on est vieux, on reste à l’ombre. Même quand on a de l’esprit.

 

26 juin 1915

La guerre m’a rattrapé ! Moi qui écoutais les récits de guerre comme s’il s’était agi d’événements d’un autre siècle, dont on pouvait s’amuser à parler mais dont il serait sot de se préoccuper, voilà que, soudain, je me retrouvai en plein dedans, stupéfait de n’avoir pas prévu avant que cela finirait par m’arriver tôt ou tard. J’avais vécu dans le plus grand calme au premier étage d’une maison dont le rez-de-

 

– 525 – chaussée était en train de brûler, sans penser au moment où toute la bâtisse s’écroulerait dans les flammes.

La guerre me saisit, me secoua comme un chiffon, me priva d’un seul coup de toute ma famille, et de mon adminis-trateur par surcroît. Du jour au lendemain, je fus un homme nouveau, ou pour mieux dire chaque heure fut pour moi tota-lement nouvelle. Depuis hier, enfin, j’ai retrouvé un peu de calme, car finalement, après un mois d’angoisse, j’ai eu les premières nouvelles des miens. Ils se trouvent à Turin, sains et saufs, alors que j’avais perdu tout espoir de les revoir.

Je dois passer toute la journée dans mes bureaux. Je n’ai rien à y faire mais les Olivi, qui sont sujets italiens, ont dû partir et mes meilleurs employés se battent, de ce côté-ci ou de l’autre, en sorte qu’il me faut rester à mon poste et sur-veiller les locaux de l’affaire. Le soir, je rentre chez moi chargé des grosses clefs du magasin. Je me sens beaucoup plus calme. Aujourd’hui j’ai emporté ce manuscrit, pensant qu’il m’aiderait à passer le temps. De fait, il m’a procuré quelques instants merveilleux et il m’a appris une chose, à savoir qu’il a existé en ce monde une époque favorisée d’une telle quiétude et d’un tel silence qu’on pouvait s’y livrer à des petits jeux de ce genre-là.

Ah ! je voudrais bien voir que quelqu’un m’invite sérieu-sement à me plonger dans une demi-inconscience afin de re-vivre ne fût-ce qu’une heure de mon passé ! Je lui rirais au nez ! Comment abandonnerait-on un tel présent pour se mettre en quête de choses sans nulle importance ? Il me semble que, maintenant seulement, je suis définitivement dé-taché de ma maladie comme de ma santé. Je parcours les rues de notre malheureuse ville avec le sentiment d’être un privilégié qui ne va pas à la guerre et qui trouve, chaque jour,

 

– 526 – de quoi manger à sa faim. Quand je me compare aux autres, je me trouve si heureux, surtout depuis que j’ai des nouvelles des miens, que je croirais provoquer la colère des dieux si j’allais tout à fait bien.

Mon premier contact avec la guerre fut violent, mais il me semble quelque peu bouffon.

Augusta et moi, nous étions revenus à Lucinico pour y passer avec nos enfants les fêtes de Pentecôte. Le 23 mai, je me levai de bonne heure. J’avais à prendre mon sel de Karlsbad et à faire une promenade avant le petit-déjeuner. Pendant ce séjour à Lucinico, je m’étais aperçu que le cœur, lorsque l’on est à jeun, travaille plus activement et irradie dans tout l’organisme un grand bien-être.

Ce jour-là, j’eus à souffrir de la faim, ce qui me fit beau-coup de bien et fut une bonne occasion de mettre au point ma théorie.

Comme je partais, Augusta, encore couchée, redressa sur l’oreiller sa tête aux cheveux tout blancs pour me dire au revoir, et elle me rappela que j’avais promis à ma fille de lui rapporter des roses. Au jardin, il n’y en avait plus, car notre unique rosier était flétri. Antonia était devenue une belle en-fant. Elle ressemblait à Adeline. Depuis quelque temps, il m’arrivait, avec elle, d’oublier mon rôle de pédagogue bourru pour jouer celui du chevalier qui, en sa propre fille, respecte la femme. Elle s’en aperçut aussitôt et, au grand amusement de sa mère comme au mien, elle en abusa. Elle voulait des roses. Il fallait lui en procurer.

Je me proposais de faire une promenade de deux petites heures. Il faisait un beau soleil et, comme je comptais mar-cher sans arrêt jusqu’à mon retour à la maison, je sortis sans

 

– 527 – veste ni chapeau. Par bonheur, je me souvins des roses qu’il faudrait payer et ne laissai pas mon portefeuille à la maison, dans ma veste.

J’allai d’abord chez notre voisin, le père de Teresina, pour le prier de couper les roses et lui dire que je viendrais les prendre en repassant. Dans la grande cour de la ferme, entourée d’un mur à demi écroulé, je ne vis personne. Je criai le nom de Teresina. Le plus petit de ses frères, un en-fant dans les six ans, parut sur le seuil. Je mis quelques sous dans sa petite main et il me raconta que toute la famille était partie de grand matin de l’autre côté de l’Isonzo, pour aller travailler dans un champ de pommes de terre dont la terre devait être retournée.

Cela ne me déplaisait pas. Je savais où était ce champ, et que, pour m’y rendre, il me faudrait environ une heure. Une autre heure pour revenir, et voilà ma promenade faite. J’étais même content de me fixer un but. Ainsi je ne risquais pas d’être arrêté trop tôt par un soudain accès de paresse. Je m’en allai à travers champs. J’apercevais, au-dessous de moi, les bords de la route et, çà et là, les couronnes d’arbres en fleurs. J’étais vraiment joyeux. En bras de chemise, sans chapeau, je me sentais tout léger. J’aspirais l’air pur, et même, comme je le faisais souvent depuis quelque temps, j’exécutais, tout en marchant, ma gymnastique respiratoire, suivant le système de Niemeyer que m’avait enseigné un ami allemand. C’est une chose très utile pour ceux qui mènent une vie plutôt sédentaire.

Arrivé au bord du champ, j’aperçus d’abord Teresina qui travaillait tout près de la route, puis son père et, un peu plus loin, deux de ses frères dont je n’aurais pu préciser l’âge, entre dix et quatorze ans. Sans doute la fatigue physique est-

 

– 528 – elle épuisante pour les vieux, mais, grâce à l’excitation qui l’accompagne, ils se sentent quand même plus jeunes que dans l’inertie. M’approchant de Teresina, je lui dis en riant :

— Tu es encore à temps, petite ; mais dépêche-toi !

Elle ne me comprit pas et je ne m’expliquai pas davan-tage. À quoi bon ? Puisqu’elle ne se souvenait de rien, je n’avais qu’à reprendre, vis-à-vis d’elle, mon attitude d’autrefois. J’avais d’ailleurs répété l’expérience, et cette fois-ci, avec un résultat nettement favorable. En lui parlant, je ne l’avais pas seulement caressée des yeux.

Je m’entendis facilement avec son père au sujet des roses. Il me permettait d’en couper autant qu’il me plairait, et, pour le prix, on s’arrangerait toujours.

Je m’étais remis en route, et il allait reprendre son tra-vail, quand tout à coup, se ravisant, il courut après moi, me rejoignit et, à voix basse, me demanda :

— Vous n’avez rien entendu dire ? Il paraît que la guerre a éclaté.

— Eh ! mon Dieu oui, répondis-je. Il y a presque un an.

— Je ne parle pas de celle-là, fit-il, impatienté. Je veux dire avec… – et il tendit le bras vers la frontière italienne toute proche. Vous ne savez rien ?

Il me regardait, anxieux de ma réponse.

— Tu comprendras, lui dis-je d’un ton bien assuré, que si je ne sais rien, cela veut dire qu’il n’y a rien. J’arrive de Trieste et, aux dernières nouvelles, la menace de guerre était définitivement conjurée. À Rome, ils ont renversé le minis-tère qui voulait l’intervention, et ils ont fait appel à Giolitti.

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Il se rasséréna immédiatement.

— Alors, ces pommes de terre que nous sommes en train de couvrir (et qui promettent d’être belles), au moins nous les mangerons. Ah ! il y en a des bavards de par le monde !

Et de la manche de sa chemise, il essuya son front trem-pé de sueur.

Je le voyais si content que je voulus le contenter plus encore. J’aime les gens heureux, moi. Je lui tins des discours que j’ai un peu honte de rappeler. J’affirmai que même si la guerre devait éclater, ce ne serait pas ici que le choc aurait lieu. N’y avait-il pas la mer, où on ne s’était pas encore bat-tu ? Il était temps de s’y mettre. Et puis, pour ceux qui vou-draient des champs de bataille, il n’en manquait pas en Eu-rope. Il y avait les Flandres, et toute une série de départe-ments français. Enfin, je ne savais plus qui m’avait dit que les pommes de terre faisaient tellement défaut dans le monde que, même sur les champs de bataille, on les récoltait soi-gneusement. Je tins encore d’autres discours et, en parlant, je ne cessai de regarder Teresina, toute petite et menue. Elle s’était accroupie pour tâter le sol avant de reprendre sa bêche.

Parfaitement tranquillisé, le paysan retourna à son tra-vail. Mais je lui avais donné une si bonne part de mon assu-rance qu’il ne m’en restait plus beaucoup. Évidemment nous étions trop près de la frontière, à Lucinico. J’en parlerais à Augusta. Nous ferions peut-être bien de rentrer à Trieste, et même d’aller au-delà. Bien sûr, Giolitti avait pris le pouvoir, mais, une fois à la tête du gouvernement ; qui pouvait dire s’il continuerait à voir encore les choses sous le même jour que lorsqu’il y avait quelqu’un d’autre au pouvoir ?

 

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La rencontre fortuite que je fis d’un peloton de soldats se dirigeant vers Lucinico me rendit encore plus nerveux. C’étaient des soldats d’un certain âge, mal vêtus, très mal équipés. À leur ceinturon pendait la durlindana, comme nous disons à Trieste, cette baïonnette longue qu’il avait fallu sor-tir des dépôts à l’été 1915.

Quelques instants je marchai derrière eux, préoccupé de rentrer à la maison sans trop tarder. Puis, importuné par une certaine odeur de gibier faisandé qui émanait de leur troupe, je les laissai prendre du champ. Ma hâte et ma nervosité n’avaient pas de sens. J’étais bien sot de m’inquiéter parce que j’avais été témoin de l’inquiétude d’un paysan ! J’apercevais déjà ma villa dans le lointain ; et le peloton avait quitté la route. Je pressai le pas. J’avais hâte d’arriver enfin à mon café au lait.

C’est ici que commence mon aventure. À un tournant de la route, je fus arrêté par une sentinelle qui hurla : Zurüch ! et me coucha proprement en joue. Je voulus parler allemand à cet homme, puisqu’il avait crié en allemand. Mais, il ne con-naissait de la langue allemande que ce seul mot : Zurüch, qu’il me répéta, d’une voix de plus en plus menaçante.

Je n’avais qu’à m’en aller Zurüch. C’est ce que je m’empressai de faire. De temps à autre, je me retournais, craignant que l’homme, pour mieux se faire comprendre, ne me tire dessus. Je m’éloignai donc avec une certaine hâte, qui ne me quitta pas, même quand j’eus cessé de le voir.

Toutefois, je n’avais pas encore renoncé à l’espoir de rentrer tout de suite chez moi. En prenant à droite, par la colline, je passerais loin derrière la sentinelle menaçante.

 

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L’ascension était facile. Elle le fut d’autant plus que l’herbe haute avait été foulée comme si beaucoup de gens étaient passés par là avant moi. Sans doute y avaient-ils été contraints parce que la route était interdite. En marchant, je retrouvais mon sang-froid et pensais que, sitôt arrivé à Luci-nico, j’irais tout droit à l’hôtel de ville afin de protester contre le traitement qu’on m’avait fait subir. Si on permettait que les villégiateurs fussent ainsi malmenés, c’était la fin du tourisme à Lucinico.

Mais, parvenu au sommet de la colline, j’eus la surprise désagréable de la trouver occupée par ce peloton à l’odeur sauvage que j’avais perdu de vue un moment plus tôt. La plupart des hommes se reposaient à l’ombre d’une cabane de paysan que je connaissais depuis longtemps et qui, à cette heure, était complètement vide. Trois d’entre eux étaient en faction, mais pas du côté par où j’arrivais, et quelques autres faisaient un demi-cercle autour d’un officier qui, une carte d’état-major à la main, leur donnait des instructions.

Je n’avais même pas de chapeau pour saluer. Je m’inclinai à plusieurs reprises, avec mon plus beau sourire, et m’avançai vers l’officier qui, s’apercevant de ma présence, cessa de haranguer ses hommes pour me regarder. Les cinq mamelouks rangés autour de lui m’accordèrent eux aussi toute leur attention. Sous ces regards convergents et sur un terrain inégal, il était bien difficile de faire un mouvement.

L’officier cria :

— Was will der dumme Kerl hier ? (Que vient faire ici cet imbécile ?)

Stupéfait d’un tel affront, sans aucune provocation de ma part, je voulus prendre, avec la discrétion qui s’imposait,

 

– 532 – une attitude de dignité offensée et, me détournant un peu de mon chemin, je tentai de gagner le versant par lequel je de-vais redescendre sur Lucinico. L’officier se mit à hurler que, si je faisais un pas de plus, il me ferait tirer dessus. Je rede-vins aussitôt très poli, et depuis cet instant jusqu’à au-jourd’hui, où j’écris, j’ai toujours été la politesse même. Mais, malgré tout, c’était une torture que d’être obligé de discuter avec un tel individu, le seul avantage étant qu’il par-lait correctement l’allemand. C’était déjà beaucoup, et cela me rendit plus facile l’effort que je dus faire pour lui ré-pondre avec douceur. S’il n’avait pas su l’allemand, bête comme il était, j’étais perdu.

Si j’avais mieux parlé allemand moi-même, il m’aurait été facile de faire rire ce personnage revêche. Je lui racontai que mon café au lait m’attendait à Lucinico et que je n’en étais séparé que par son peloton.

Il rit ! Oui, ma foi, il éclata d’un rire entrecoupé de ju-rons et, sans me laisser finir, déclara que mon café à Lucini-co, c’étaient d’autres qui le boiraient. Puis, comprenant qu’en plus du café, il y avait aussi ma femme qui m’attendait, il s’écria :

— Auch Ihre Frau wird von anderen gegessen werden. (Votre femme aussi, d’autres la mangeront.)

Ces paroles, soulignées par le rire bruyant des cinq ma-melouks, me semblèrent offensantes. J’étais le seul à ne plus être de bonne humeur. Soudain, redevenant sérieux, l’officier m’expliqua qu’il ne fallait pas espérer revoir Lucinico de quelques jours. Il me conseillait, amicalement, de ne pas continuer à le demander, car cette question suffirait à me compromettre.

 

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— Haben Sie verstanden ? (Avez-vous compris ?)

Bien sûr, j’avais compris, mais l’idée de renoncer à un café au lait qui n’est plus qu’à un demi-kilomètre, c’est pé-nible. C’est pourquoi j’hésitais à partir, car il était évident que redescendre de cette colline signifiait ne plus rentrer chez moi de la journée.

Pour gagner du temps, je murmurai du ton le plus af-fable :

— Mais à qui devrai-je m’adresser pour obtenir au moins le droit d’aller chercher ma veste et mon chapeau ?

J’aurais dû m’apercevoir que l’officier n’attendait que mon départ pour rester seul avec ses hommes, mais à vrai dire, je ne pouvais m’attendre à provoquer tant de colère de sa part.

Il hurla d’une voix à m’assourdir qu’il me sommait, pour la seconde fois, de ne plus lui poser de questions. Puis il m’enjoignit d’aller où le diable voudrait bien me porter (wo der Teufel Sie tragen will). L’idée de me faire porter me sou-riait, parce que j’étais très fatigué, mais j’hésitais encore. Alors, s’excitant lui-même à force de hurler, et de plus en plus menaçant, l’officier appela un des cinq hommes qui l’entouraient, un caporal, et lui donna l’ordre de me conduire jusqu’au pied de la colline, de me surveiller jusqu’au moment où j’aurais disparu sur la route, dans la direction de Gorizia, et de me tirer dessus si j’hésitais à obéir.

C’est pourquoi je descendis de la colline assez volon-tiers.

— Danke schön (merci bien), dis-je à l’officier, sans au-cune intention ironique.

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Le caporal était slave et parlait convenablement italien. Il crut bon de paraître brutal devant son supérieur. Il me fit signe de le précéder et commanda : “Marsch !”

Mais quand nous eûmes fait quelques pas, il s’adoucit. Familièrement, il me demanda si j’avais des nouvelles de la guerre, et si l’intervention de l’Italie était vraiment immi-nente. Il attendait ma réponse avec inquiétude.

Ainsi, ils faisaient la guerre et ils ne savaient pas eux-mêmes s’il y avait la guerre ou pas ! Je voulus réconforter autant que possible le caporal et lui redis les réconfortantes nouvelles que j’avais données au père de Teresina. Tout cela me pèse un peu sur la conscience. Dans le terrible orage sur le point d’éclater, il y a bien des chances que toutes les per-sonnes rassurées par mes soins soient mortes. Qui sait la stupeur qui aura été empreinte sur leurs traits cristallisés par la mort ? Mon optimisme était incurable. Dans les paroles, dans le ton surtout de l’officier, je n’avais donc pas deviné la guerre !

Le caporal se réjouit beaucoup et, pour me remercier, il me donna à son tour le conseil de ne pas chercher à regagner Lucinico. Les nouvelles que je lui donnais le portaient à croire que les dispositions qui m’empêchaient de rentrer chez moi ne seraient pas maintenues plus de vingt-quatre heures. Mais en attendant, le mieux, pour moi, était d’aller à Trieste, de m’adresser au Platzkommando et d’essayer d’obtenir un permis spécial.

— À Trieste ? demandai-je, épouvanté. J’irais jusqu’à Trieste sans veste, sans chapeau et sans café au lait ?

Le caporal me confia qu’à l’heure où nous parlions, un cordon serré d’infanterie fermait tout passage vers l’Italie,

 

– 535 – créant une nouvelle et infranchissable frontière. Avec un sourire de supériorité, il me déclara que, selon lui, le chemin le plus court pour arriver à Lucinico passait par Trieste.

À force de me l’entendre dire, je le crus. Résigné, je me dirigeai vers Gorizia avec l’intention de prendre le train de midi. J’étais agacé, mais je dois dire que je me sentais très bien. J’avais peu fumé et n’avais rien mangé. J’éprouvais une légèreté que je ne connaissais plus depuis longtemps et l’idée d’avoir encore du chemin à faire ne m’était pas désagréable. Mes jambes me faisaient un peu souffrir, c’est vrai, mais elles me porteraient bien jusqu’à Gorizia, tant ma respiration était libre et profonde. M’étant réchauffé les jambes, en marchant d’un bon pas, le trajet ne me pesa pas. Et dans ce bien-être, tout en marquant le rythme, joyeux parce qu’inhabituellement rapide, je retrouvai mon optimisme. De chaque côté on se menaçait, mais on n’irait pas jusqu’à la guerre… Aussi, une fois à Gorizia, j’hésitai à prendre le train. Ne valait-il pas mieux retenir une chambre d’hôtel, y passer la nuit et revenir le lendemain à Lucinico présenter mes do-léances aux autorités municipales ?

Mais d’abord, je courus au bureau de poste pour télé-phoner à Augusta. J’appelai mon numéro, mais je n’eus au-cune réponse.

L’employé, un petit homme raide, à la barbiche peu fournie, avec quelque chose de ridicule et d’obstiné dans ses manières (la seule chose que je me rappelle de lui) m’entendait pester devant l’appareil muet. Il s’approcha de moi et me dit :

— C’est déjà la quatrième fois aujourd’hui que Lucinico ne répond pas.

 

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Je me tournai vers lui. Son œil brillait de gaieté et de malice (je me trompais donc : je me rappelle aussi cette ma-lice). Il me scrutait pour bien voir si j’étais vraiment surpris et en colère. Il me fallut dix bonnes minutes pour com-prendre. Après quoi, le doute ne me fut plus permis : d’un instant à l’autre, Lucinico allait se trouver sur la ligne de feu. Cette vérité s’imposa à mon esprit alors que je m’acheminais vers un café pour y prendre enfin mon déjeuner du matin. Aussitôt, je changeai de direction et courus à la gare. Je vou-lais me rapprocher des miens et pour cela, suivant les indica-tions de mon ami le caporal, j’allais donc à Trieste.

C’est durant ce court voyage que la guerre éclata.

En gare de Gorizia, j’aurais eu le temps de prendre le ca-fé au lait que mon estomac réclamait depuis des heures. Mais, pensant arriver plus tôt à Trieste, je montai tout de suite en voiture. J’étais seul. Mes pensées allaient à ma femme, à mes enfants dont je me trouvais séparé d’une façon si étrange. Jusqu’au-delà de Monfalcone, le train marcha à bonne allure.

La guerre ne semblait pas être arrivée encore jusque-là. Je me tranquillisai : sans doute, à Lucinico, les choses se passeraient-elles comme de ce côté-ci de la frontière. À cette heure, Augusta et nos enfants devaient être déjà en route vers l’intérieur de l’Italie. Cette tranquillité, jointe à celle, énorme, surprenante, que la faim provoquait en moi, me plongea dans un long sommeil.

Ce fut sans doute cette même faim qui me réveilla. Le train était arrêté au milieu du faubourg que nous appelons la “Saxe triestine”. Un léger brouillard empêchait de voir la mer, qui pourtant devait être très proche. Le Karst, en mai, a un très grand charme, que seuls peuvent comprendre ceux

– 537 – qui n’ont pas été gâtés par les printemps exubérants de cou-leur et de vie d’autres campagnes. Ici, quand la pierre se montre, elle est partout entourée d’un vert délicat, mais non pas effacé ni humble, puisque, au contraire, il devient la do-minante du paysage.

En d’autres circonstances, j’aurais été fort en colère de ne pas pouvoir manger tant j’avais faim, mais ce jour-là, la grandeur de l’événement historique auquel j’assistais m’impressionnait et me commandait la résignation. Le con-trôleur, à qui je donnai des cigarettes, ne put même pas me procurer un croûton de pain. Je ne dis mot à personne de mes aventures de la matinée. Je me réservais d’en parler à quelques intimes, à Trieste. De la frontière, vers où je tendais l’oreille, ne parvenait encore aucun bruit de canonnade. Notre train s’était garé pour laisser passer huit ou neuf con-vois qui descendaient en trombe vers l’Italie. La “plaie gan-greneuse”, c’est le nom que, dès le premier jour, en Autriche, on donna au front italien, s’était ouverte, il fallait nourrir sa purulence et ces pauvres hommes y allaient en riant et en chantant. Le vacarme qui s’élevait de tous ces convois mili-taires exprimait l’ivresse et la joie.

J’arrivai à Trieste après la tombée de la nuit.

De tous côtés s’élevaient des lueurs d’incendie, et un ami qui me vit me dirigeant vers chez moi en bras de che-mise me cria :

— Tu as pris part aux pillages ?

J’arrivai enfin à manger un morceau et, aussitôt après, je me couchai.

Une vraie, une grande fatigue me poussait au lit. Je pense qu’elle avait pour cause les espoirs et les inquiétudes

– 538 – qui luttaient en moi. Je me sentais toujours très bien, et dans les quelques instants qui précédèrent mon sommeil, instants dont la psychanalyse m’avait exercé à retenir les images fu-gaces, je me rappelle que je donnai à cette journée une der-nière conclusion tout empreinte d’optimisme infantile : sur la frontière, il n’y a pas encore eu un seul homme tué, donc la paix peut encore être sauvée.