La Conscience de Zeno
15 mai 1915
Il ne l’était pas encore car, en me quittant, il me dit :
— Si vous vous examinez, vous constaterez que votre esprit s’est modifié. Vous reviendrez à moi dès que vous vous serez rendu compte que je vous ai rapproché de la san-té, en un temps relativement court.
Moi, au contraire, je pense qu’avec son aide, à force d’étudier mon esprit, j’ai acquis de nouvelles maladies.
Je m’applique aujourd’hui à me guérir de sa cure. J’évite les rêves, les souvenirs. Si je m’y laisse aller, ma pauvre tête ne se sent plus en sûreté sur mes épaules.
J’ai des distractions effroyables. Je parle à quelqu’un et, tout en disant une chose, je fais des efforts pour m’en rappe-ler une autre que j’ai dite un peu avant, ou simplement pen-sée, et dont je ne me souviens plus.
S’il s’agit d’une pensée, je lui attribue une énorme im-portance. De cette importance que mon pauvre père attri-buait à ces pensées qu’il avait, peu avant sa mort, et dont lui aussi ne pouvait se souvenir.
Si je ne veux pas finir dans une maison de fous, il faut que je laisse tomber ces petits jeux-là.
15 mai 1915
Nous venons de passer deux jours de vacances dans notre maison de campagne à Lucinico. Mon fils Alfio va y rester quelques semaines avec sa sœur pour se remettre d’une grippe. Nous reviendrons ici à la Pentecôte.
J’ai enfin réussi à revenir à mes chères habitudes et à cesser de fumer. Je me sens déjà beaucoup mieux depuis que
– 519 – j’ai renoncé à la liberté que ce crétin de docteur avait voulu me concéder. Aujourd’hui que nous en sommes à la moitié du mois, je suis frappé des obstacles qu’oppose notre calen-drier à tout régime de résolutions bien ordonnées. Mais il n’y a pas un mois semblable à l’autre, aussi, pour mieux souli-gner une décision, il conviendrait de cesser de fumer en même temps que se termine quelque chose d’autre, un mois, par exemple. Mais, en dehors des deux couples juillet-août et décembre-janvier, on ne voit pas qu’il y ait d’autres mois qui se suivent et qui aient le même nombre de jours. Quel dé-sordre dans le temps !
Le lendemain de notre arrivée, l’après-midi, pour mieux me recueillir, je suis allé chercher la solitude au bord de l’Isonzo. Il n’y a pas de meilleure façon de se recueillir que de contempler une eau courante.
Immobile soi-même, on trouve le délassement néces-saire dans le mouvement de l’eau, dans ses couleurs à chaque instant nouvelles.
C’était une journée étrange. Un vent très fort devait sé-vir en altitude, car les nuages changeaient continuellement de forme. Mais en bas, on ne sentait pas un souffle d’air. De temps à autre, entre les nuages en mouvement, se dessinait une ouverture par où le soleil inondait de ses rayons le haut d’une colline, le flanc d’une vallée et, çà et là, donnait relief à la douce verdure de mai, au milieu de l’ombre qui recouvrait tout le paysage. La température était tiède et cette fuite même des nuages au ciel avait quelque chose de printanier. Pas de doute : le temps se rétablissait.
Je goûtai un recueillement parfait. Ce fut un de ces ins-tants précieux comme la vie trop avare en accorde parfois : un instant de vraie, de grande objectivité où l’on cesse enfin
– 520 – de se croire et de se sentir une victime. Parmi cette verdure si délicieusement éclaboussée de lumière, je fus capable de sourire de ma vie et de mon éternelle maladie. La femme y avait occupé une place considérable. En morceaux, au be-soin. Ses pieds petits, sa taille, sa bouche avaient rempli mes jours. Et, revoyant ainsi ma vie et ma maladie, je les compris alors, et je les aimai. Comme ma vie avait été plus belle que celle de ces soi-disant bien portants, de ces hommes qui, chaque jour, battent leur femme ou au moins auraient voulu la battre, sauf à certains moments. Moi, au contraire, tou-jours et partout, l’amour m’avait fait escorte. Quand je ces-sais de penser à ma femme, je pensais encore à elle pour me faire pardonner par elle de penser aussi aux autres. Certains abandonnent leur femme, déçus et désespérant de la vie. Pour moi, la vie ne fut jamais privée de désir, et, après chaque naufrage, l’illusion ressuscita toujours, tout entière, éveillant des rêves de corps plus harmonieux, de paroles, d’attitudes plus parfaites.
À ce moment, je me souvins que, parmi tant de men-songes que j’avais fait avaler à ce profond observateur qu’était le docteur S., il y avait aussi celui d’avoir dit que, depuis le départ d’Adeline, je n’avais plus jamais trompé Au-gusta. Ce mensonge, comme le reste, avait alimenté ses théories. Mais là, tout à coup, au bord de ce fleuve, je son-geai avec épouvante que peut-être, depuis mon abandon du traitement psychanalytique, je n’avais plus recherché de compagnie féminine. Étais-je guéri, par hasard, comme le docteur S. le prétendait ? Vieux comme je suis, il y a bien longtemps que les femmes ne font plus attention à moi. Si moi, je cesse de faire attention à elles, tous les ponts sont coupés entre nous.
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Si un tel doute m’était venu à Trieste, j’aurais su de quelle façon m’en délivrer aussitôt. Ici, à Lucinico, c’était moins facile.
Quelques jours auparavant, les Mémoires de Lorenzo da Ponte, cet aventurier contemporain de Casanova, étaient tombés entre mes mains. Lui aussi, certainement, était passé par Lucinico, et je rêvai d’y tomber sur une de ses belles dames poudrées, dont le corps était caché dans leur crino-line. Mon Dieu ! comment faisaient-elles donc, ces femmes, défendues par tant d’oripeaux, pour se rendre si vite, et si souvent ?
Il me sembla qu’en dépit de la cure, l’évocation de la crinoline avait quelque chose d’excitant. Mais ce désir un peu factice ne suffit pas à me rassurer.
J’eus peu après l’expérience que je cherchais, et elle fut suffisante pour me rassurer, mais elle me coûta cher. Pour l’obtenir, je troublai et gâchai la relation la plus pure que j’eus de ma vie.
Je rencontrai Teresina, la fille aînée d’un paysan qui ha-bitait non loin de notre maison de campagne. Le père était veuf depuis deux ans et sa nombreuse progéniture avait trouvé une seconde mère en Teresina, robuste jeune fille qui se levait le matin pour travailler et ne cessait de travailler que pour se coucher le soir et reprendre des forces en vue du lendemain. Ce jour-là, chargée d’une besogne habituellement confiée à son petit frère, elle menait par la bride un petit âne qui traînait une charrette d’herbe fraîchement coupée. Elle marchait à côté de la charrette pour épargner les forces du petit animal qui n’aurait pu supporter en plus, sur cette mon-tée, le poids de la jeune fille.
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L’année d’avant, Teresina n’était pour moi qu’une fillette et je n’avais pour elle qu’une sympathie souriante et pater-nelle. Mais, même la veille, quand je l’avais revue pour la première fois, je l’avais trouvée grandie, avec un visage plus sérieux. Ses étroites épaules s’élargissaient, sa poitrine se gonflait déjà. Mais en dépit de cette éclosion de son jeune corps, j’avais continué à la considérer comme une gamine dont je ne pouvais aimer qu’une surprenante ardeur au tra-vail et un instinct maternel dont profitaient ses petits frères. N’eût été cette maudite cure, et cette nécessité de vérifier au plus tôt l’état de ma maladie, cette fois encore, j’aurais quitté Lucinico, sans avoir troublé une telle innocence.
Elle ne portait pas de crinoline et son petit visage charnu et souriant ignorait la poudre. Elle marchait pieds nus, nue jusqu’à mi-jambe. Son visage, ses petits pieds et ses jambes ne parvinrent guère à m’enflammer. La figure et les membres de Teresina avaient la même couleur : innocemment exposés au soleil, ils étaient brunis par le soleil. Alors, ma froideur même m’épouvanta. Après ma cure, avais-je donc besoin de l’aide d’une crinoline ?
Je commençai par caresser l’âne, auquel j’avais procuré un peu de repos. Puis, me tournant vers Teresina, je lui mis dans la main dix couronnes. C’était un premier attentat ! L’année d’avant, mon affection paternelle se traduisait, pour elle comme pour ses frères, en pièces de deux sous. Mais on sait bien que l’affection paternelle, c’est autre chose ! Teresi-na fut étonnée par ma munificence. Soigneusement, elle sou-leva son jupon pour mettre le précieux morceau de papier dans je ne sais quelle poche secrète, en sorte que j’aperçus un autre morceau de jambe, mais toujours aussi brun et chaste.
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Je revins à l’âne que, cette fois, j’embrassai sur la tête. Il répondit à mes avances. Allongeant le cou, il poussa un grand cri d’amour que j’écoutai, toujours avec respect. Comme il porte loin, comme il est plein de sens, ce braiment qui s’élève, se répète, puis s’atténue et meurt en un sanglot désespéré ! Mais, en l’écoutant de trop près, il me fit mal au tympan !
Terésina riait et son rire m’encouragea. Je m’approchai d’elle une seconde fois, je la saisis par l’avant-bras et, tout doucement, je fis glisser ma main jusqu’à son épaule, en étu-diant mes sensations. Grâce au ciel, je n’étais pas encore guéri ! J’avais suspendu ma cure au bon moment !
Mais Teresina, d’un coup de bâton, remit son baudet en marche et le suivit pour s’éloigner de moi.
Riant de bon cœur, même si la petite paysanne ne vou-lait pas entendre parler de moi, je lui dis :
— Tu as un amoureux ? Tu devrais bien en avoir un. C’est dommage que tu n’en aies pas déjà un !
En s’éloignant toujours davantage, elle me cria :
— Si j’en prends un, il sera sûrement plus jeune que vous !
Ma joie ne s’obscurcit pas pour si peu. J’aurais aimé donner une petite leçon à Teresina et je cherchai à me rap-peler comment, chez Boccace, “Maître Alberto de Bologne fait honte, honnêtement, à une dame qui voulait lui faire honte de l’amour qu’il avait pour elle”. À vrai dire, le raison-nement de Maître Alberto n’obtint pas son effet, puisque Madonna Malgherida de’Ghisolieri lui répliqua : “Votre amour m’est cher, comme doit l’être celui du sage et galant
– 524 – homme que vous êtes ; aussi ferai-je tout ce qui dépendra de moi pour vous être agréable, persuadée que vous n’exigerez rien que d’honnête.”