La Conscience de Zeno

Italo Svevo · Chapitre 4 sur 11

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La Conscience de Zeno

IV La mort de mon père

IV

 

 

La mort de mon père

 

Le docteur est parti et je ne sais vraiment pas s’il y a lieu de faire la biographie de mon père. Je crains de me laisser entraîner à trop de détails et, de proche en proche, à une analyse qu’on pourrait juger, elle aussi, nécessaire à ma gué-rison. Ce serait rendre la cure impossible. Mais je reprends courage à l’idée que si mon père avait eu besoin d’un traite-ment psychanalytique, c’eût été pour une maladie sans au-cun rapport avec la mienne. De toute façon, pour ne pas perdre de temps, je ne dirai de lui que ce qui pourra servir à raviver le souvenir de moi-même.

“15. IV. 1890, 4 h 1/2. Mon père meurt. U.S.” Pour qui l’ignorerait, ces deux dernières lettres ne signifient pas Uni-ted States, mais Ultima Sigaretta : dernière cigarette. Telle est la note que je trouve sur un volume de philosophie positive d’Ostwald, sur lequel, plein d’espérance, j’ai passé des heures, mais auquel je n’ai rien compris. On ne le croirait pas, eh bien, sous cette forme indécente, cette note enre-gistre l’événement le plus important de ma vie.

Je n’avais pas quinze ans quand ma mère mourut. Je composai des vers à sa mémoire, mais composer des vers, ce n’est pas pleurer. J’avais le sentiment qu’à compter de ce jour commencerait pour moi une vie de travail, une vie sé-rieuse, intense, dont ma douleur me montrait le chemin. En outre, un sentiment religieux encore vif atténuait et adoucis-

 

– 39 – sait mon infortune. Ma mère continuait à vivre et bientôt elle allait jouir de mes succès qu’elle contemplerait de l’autre monde. Agréable commodité ! Je me rappelle exactement mon état d’esprit d’alors. Par la mort de ma mère et par la salutaire émotion que cette mort me procurait, tout, en moi, devait devenir meilleur.

En revanche, la mort de mon père fut une vraie, une grande catastrophe. Le paradis n’existait plus et moi, à trente ans, j’étais un homme fini. Moi aussi ! Pour la première fois, je m’aperçus que la partie la plus importante, la partie déci-sive de ma vie gisait derrière moi, irrémédiablement. Ma douleur n’était pas seulement égoïste, comme ces mots le fe-raient croire. Loin de là ! Je pleurais sur lui et sur moi, et sur moi seul, parce qu’il était mort, lui. Jusqu’alors j’avais été de cigarette en cigarette – et d’une faculté à l’autre – avec une confiance indestructible en mes capacités. Je crois que cette confiance qui me rendait la vie bien douce, je l’aurais encore aujourd’hui si mon père n’était pas mort. Mais, lui mort, je n’avais plus un lendemain où situer ma résolution.

Souvent, je demeure stupéfait à cette pensée que je n’ai désespéré de moi-même et de mon avenir qu’à la mort de mon père, pas avant. Ces jours-là ne sont pas si lointains et, pour me souvenir de mon immense douleur, et de tous les détails de l’événement, je n’ai certes pas besoin de rêver comme le veulent messieurs les analystes. Je me rappelle tout, mais je ne comprends rien. Jusqu’à sa mort, je n’ai ja-mais vécu pour mon père, jamais je n’ai fait un effort pour me rapprocher de lui ; chaque fois que je pouvais le faire sans l’offenser, je l’évitais. Mes camarades d’université con-naissaient tous le surnom que je lui avais donné : “le vieux qui envoie des mandats”. Il fallut sa maladie pour me lier à lui ; ou, pour mieux dire, sa mort, car sa maladie fut très

– 40 – courte, et le docteur le considéra tout de suite comme perdu. Quand j’étais à Trieste, je le voyais peut-être une heure par jour, une petite heure. Nous ne fûmes jamais si longtemps ensemble qu’en ces jours où je pleurais près de lui. Si au moins je l’avais mieux soigné, au lieu de pleurer tant ! J’aurais été moins éprouvé. Entre lui et moi, intellectuelle-ment, il n’y avait rien de commun. Cela aussi rendait nos rapports difficiles. Nous avions l’un pour l’autre un même sourire de pitié ; mêlé d’amertume, chez lui, à cause de sa vive inquiétude paternelle au sujet de mon avenir, et, chez moi, pénétré d’indulgence, car j’avais le sentiment que ses faiblesses étaient sans conséquences désormais ; je les attri-buais même en grande partie à son âge. Il fut le premier à douter de mon énergie et il en douta, me semble-t-il, trop tôt. Je soupçonne que, fût-ce sans l’aval d’une certitude scienti-fique, il doutait aussi de moi parce que c’était lui qui m’avait fait : cela (et j’en ai une croyance scientifique certaine) con-tribuait à augmenter ma défiance à son égard.

On lui faisait une réputation de négociant habile, mais je savais que son commerce était dirigé par Olivi depuis des années. L’inaptitude aux affaires était, entre lui et moi, un trait de ressemblance. Il y en avait d’autres ; mais je puis dire que, de nous deux, c’était moi qui représentais la force et lui la faiblesse. D’après ce que j’ai déjà noté dans ces cahiers, il est clair que j’ai et que j’ai toujours eu (pour mon plus grand malheur peut-être) l’impétueux désir de devenir meilleur. Mes rêves d’équilibre et de force, comment les définirais-je autrement ? Mon père ne connaissait rien de tout cela. Il vi-vait en parfait accord avec l’être qu’on avait fait de lui et je dois dire qu’il n’eut jamais le souci de s’améliorer. Il fumait du matin au soir et, depuis la mort de maman, quand il ne dormait pas, même la nuit. De plus, il ne se privait pas de boire, comme un gentleman, à dîner surtout, pour être sûr de

– 41 – trouver le sommeil, la tête à peine sur l’oreiller. Mais, à l’entendre, le tabac et l’alcool étaient d’excellents médica-ments.

Quant aux femmes, j’ai su, par des parents, que ma mère avait eu quelques sujets de jalousie. Elle aurait même parfois dû intervenir violemment, douce comme elle était, pour tenir son mari en bride. Il se laissait conduire par elle, qu’il aimait et respectait, mais jamais il ne se laissa aller à avouer ses trahisons, en sorte qu’elle mourut dans la certitude qu’elle s’était trompée. Les bonnes langues de la famille n’en racon-taient pas moins qu’elle avait trouvé son mari chez sa coutu-rière, en flagrant délit ou presque. Mon père mit cela sur le compte d’un moment de distraction et s’en tint si fermement à cette explication qu’il parvint à se faire croire. Le seul ré-sultat fut que ma mère quitta cette couturière et mon père aussi. Je pense qu’à sa place j’aurais fini par avouer, mais que je ne me serais pas résigné à abandonner la couturière, car, là où je m’arrête, je prends racine.

Mon père savait défendre sa tranquillité en vrai pater familias. Cette tranquillité, il l’avait dans sa maison et dans son esprit. Il ne lisait que des livres insipides et moraux. Non par hypocrisie, mais par conviction : je crois qu’il sentait vi-vement la vérité de ces prêches et qu’une adhésion sincère à la vertu tranquillisait sa conscience. Maintenant que je suis vieux et que je me rapproche du genre “patriarche”, je com-prends à mon tour que prêcher l’immoralisme est plus répré-hensible que commettre une action immorale. L’amour ou la haine conduisent à l’assassinat, mais la propagande de l’assassinat ne peut être l’effet que d’une méchanceté fon-cière.

 

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Nous étions si dissemblables que j’étais, à ses yeux, un des êtres les plus inquiétants au monde. Mon désir de santé m’avait poussé à l’étude du corps humain. Lui, au contraire, avait réussi à éliminer de son esprit toute idée de cette ef-froyable machine. Pour lui, le cœur ne battait pas, et il n’était pas besoin de rappeler les valvules, les veines, le métabo-lisme pour expliquer comment vivait son organisme. Aucun mouvement, car, l’expérience l’enseigne, tout mouvement aboutit à l’arrêt. Même la terre était immobile, pour lui, et solidement établie sur ses bases. Il se gardait de l’affirmer, bien entendu ; mais la moindre parole qui contrariait cette conception le faisait souffrir. Un jour que je parlais des anti-podes, il m’interrompit avec un mouvement de dégoût. La pensée de ces gens, la tête en bas, lui soulevait le cœur.

Outre cela, il me reprochait deux choses : ma distraction et ma tendance à rire des objets les plus sérieux. Pour la dis-traction, contrairement à moi, il avait un carnet où il notait tout ce dont il voulait se souvenir et qu’il consultait plusieurs fois par jour. Par ce moyen, il croyait avoir vaincu sa maladie et il n’en souffrait plus. Il m’imposa son remède et moi aussi j’eus mon carnet, mais il ne me servit qu’à enregistrer quelques dernières cigarettes.

Quant aux choses sérieuses, il est vrai que je m’en mo-quais, mais, lui, en revanche, il avait le tort de prendre au tragique trop de choses en ce monde. Un exemple : quand, après avoir passé du droit à la chimie, je revins, avec sa permission, à mes premières études, il me dit d’un ton bon enfant : “Il y a une chose qui est sûre, c’est que tu es fou.”

Loin de m’offenser, je lui sus gré de sa condescendance et, pour l’en remercier, je voulus le faire rire un peu. J’allai me faire examiner par le docteur Canestrini, à qui je deman-

 

– 43 – dai un certificat. L’examen fut minutieux mais j’obtins un certificat en règle, que je portai triomphalement à mon père. Mais il n’eut pas la moindre envie d’en rire. D’une voix alté-rée, les larmes aux yeux, il s’écria : “Mon pauvre ami, vrai-ment tu es fou !”

Telle fut la récompense de mon innocente et laborieuse comédie. Il ne me la pardonna jamais, et c’est pourquoi il s’abstint d’en rire. Se prêter, par plaisanterie, à un examen médical ; faire rédiger, par plaisanterie, un certificat sur pa-pier timbré, peut-on imaginer pire folie ?

En somme, comparé à lui, j’étais la force même ; et je dus me trouver diminué quand disparut cette faiblesse qui me rehaussait à mes propres yeux.

Sa faiblesse, il en donna la mesure quand cette canaille d’Olivi le poussa à rédiger son testament. La chose, pour Olivi, était d’importance, car ce testament plaçait mes af-faires sous sa tutelle et il semble qu’il ait tourmenté long-temps le vieux avant de le décider à entreprendre une tâche aussi pénible. Mon père, enfin, s’y résigna, mais, dès lors, son grand front serein s’assombrit. Il pensait constamment à la mort, comme s’il avait, de ce fait, pris contact avec elle.

Un soir, il me posa cette question :

— Quand on est mort, crois-tu que ce soit la fin de tout ?

Le mystère de la mort, j’y pense chaque jour, mais je n’étais pas encore à même de fournir à mon père le rensei-gnement demandé. Pour lui faire plaisir, j’inventai la plus heureuse confiance dans notre avenir :

— Je crois que le plaisir survit, tandis que la douleur n’est plus nécessaire. La décomposition pourrait rappeler le

 

– 44 – plaisir sexuel. À coup sûr, elle s’accompagne d’un sentiment de félicité et de détente, puisque c’est l’effort pour se recom-poser sans cesse qui fatigue l’organisme. La dissolution se-rait ainsi la récompense de la vie !

Je n’eus aucun succès. Nous étions encore à table, après dîner. Mon père se leva sans un mot, vida son verre et dit : “Ce n’est pas le moment de philosopher, surtout avec toi.”

Et il sortit. Je le suivais, navré, pour lui tenir compagnie et le distraire de ses idées noires, mais il m’éloigna sous pré-texte que “je lui rappelais la mort et ses plaisirs”.

Il ne m’avait pas encore parlé de son testament, et chaque fois qu’il me voyait, il y pensait. Un beau jour, il écla-ta :

— Il faut que je te dise une chose : j’ai fait mon testa-ment.

Pour dissiper son cauchemar, je maîtrisai la surprise que me donna cet aveu, et je répondis :

— Quant à moi, je me dispenserai de ce tracas : j’espère bien enterrer tous mes héritiers.

Mon rire, à propos d’une chose pareille, le choqua et l’envie de me punir lui revint aussitôt. Il n’eut donc aucun scrupule à me raconter le joli tour qu’il m’avait joué en me mettant sous la tutelle d’Olivi.

Je me montrai bon garçon (pourquoi le tairais-je ?). Je n’élevai pas la moindre objection, soucieux seulement de l’arracher à cette pensée qui le faisait souffrir. Je me déclarai prêt à me soumettre à ses dernières volontés, quelles qu’elles fussent. J’ajoutai même :

 

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— Peut-être saurai-je me conduire de telle manière que tu seras amené à changer tes dernières volontés.

Ma réponse lui plut. Elle impliquait qu’il vivrait encore longtemps, très longtemps. Malgré tout, il exigea de moi le serment que, si aucune décision nouvelle n’intervenait, je ne tenterais jamais de réduire les pouvoirs d’Olivi. Je jurai, puisqu’il ne voulut pas se contenter de ma parole d’honneur. Et, depuis ce jour-là, chaque fois que le remords de n’avoir pas assez aimé mon père me torture, j’évoque cette scène au cours de laquelle je fus si obéissant et si doux. Pour être sin-cère, je dois dire qu’il ne m’en coûtait guère de me résigner, car à cette époque l’idée d’être contraint de ne pas travailler m’était plutôt agréable.

Environ un an avant sa mort, j’eus le mérite d’intervenir avec une certaine énergie dans l’intérêt de sa santé. Comme il m’avait confié qu’il ne se sentait pas bien, je l’obligeai à al-ler voir un médecin et je l’y accompagnai. Le docteur pres-crivit quelques médicaments et nous dit de revenir le trouver quelques semaines plus tard. Mais mon père ne voulut pas. Il déclara qu’il avait les médecins en horreur, autant que les croque-morts, et il ne prit même pas le remède qu’on lui avait ordonné sous prétexte qu’il lui rappelait les médecins et les croque-morts. Il réussit à passer quelques heures sans fumer et à prendre un unique repas sans vin. Une fois délivré du souci de sa cure, il se sentit mieux ; et moi, le voyant con-tent, je ne me préoccupai plus de rien.

Par la suite, je le trouvai parfois triste. Mais, vieux et seul comme il était, j’eusse été bien surpris qu’il fût joyeux.

Un soir de la fin de mars, j’étais rentré à la maison un peu plus tard que de coutume. Rien de grave : un savant ami entre les mains duquel j’étais tombé avait voulu me faire part

– 46 – de ses idées sur les origines du christianisme. C’était la pre-mière fois qu’on exigeait de mon esprit qu’il s’arrêtât à ce grave objet, mais pour ne pas fâcher mon ami j’avais écouté sans broncher sa longue leçon. Il tombait une pluie fine et il faisait froid. Tout paraissait gris et laid, y compris les Grecs et les Hébreux dont on venait, deux heures durant, de m’infliger la compagnie. Voilà bien ma faiblesse habituelle. Je parie qu’aujourd’hui encore, je suis si incapable de me dé-fendre que si quelqu’un s’en donnait la peine, il arriverait à me persuader d’étudier l’astronomie, au moins quelque temps.

J’entrai dans le jardin qui entoure notre villa. On y ac-cède par un tronçon de route carrossable. Maria, notre ser-vante, qui me guettait à la fenêtre, entendit mon pas sur le gravier dès que j’eus franchi la grille et me cria dans l’obscurité :

— C’est vous, monsieur Zeno ?

Maria était une domestique comme on n’en voit plus. Dans la maison depuis quinze ans, elle déposait chaque mois une bonne part de ses gages à la caisse d’épargne, pour ses vieux jours. Cet argent ne lui servit d’ailleurs jamais à rien puisqu’elle mourut chez nous, à la tâche, peu de temps après mon mariage.

Elle me raconta que mon père était de retour à la maison depuis plusieurs heures, mais qu’il avait voulu m’attendre pour dîner. Comme elle avait insisté pour qu’il prît son repas, il l’avait renvoyée avec des mots peu aimables. Ensuite, il avait demandé plusieurs fois de mes nouvelles, d’un air in-quiet et anxieux. Sûrement, pensait-elle, il se sentait mal. Elle lui trouvait le souffle court, la parole difficile. Je dois dire que Maria, toujours seule avec mon père, avait fini par

– 47 – se mettre dans la tête qu’il était malade. La pauvre femme n’avait pas grand-chose à observer dans notre maison soli-taire et, depuis qu’elle avait vu partir ma mère, elle s’attendait à voir tout le monde mourir avant elle.

Je courus à la salle à manger, un peu intrigué mais sans inquiétude encore. Mon père, qui était étendu sur un sofa, se leva à mon entrée et manifesta une grande joie de me revoir. Je ne fus pas autrement ému par cet affectueux accueil où je crus discerner une nuance de reproche ; je n’y vis qu’un in-dice rassurant de bonne santé. Je ne découvrais pas trace de ce bégaiement et de ce halètement dont m’avait parlé Maria. Il ne me fit d’ailleurs aucun reproche, mais au contraire s’excusa de s’être obstiné à m’attendre.

— Que veux-tu ? me dit-il, nous sommes seuls au monde tous les deux et je voulais te voir avant d’aller me coucher.

Ah ! j’aurais bien dû, tout simplement, embrasser mon cher papa que la maladie rendait si gentil, si doux ! Au lieu de cela, j’examinai froidement son cas. Le vieil homme s’était-il à ce point adouci ? Était-il malade pour de bon ? Je le regardai d’un œil soupçonneux et je ne trouvai rien de mieux que de lui faire un reproche :

— Mais pourquoi as-tu attendu jusqu’à maintenant pour te mettre à table ? Tu pouvais dîner et puis m’attendre.

Il me répondit en souriant :

— On dîne avec plus de plaisir quand on est deux.

Cette gaieté pouvait être signe d’appétit. Tranquillisé de nouveau, je commençai à manger. Il s’avança vers la table d’un pas mal assuré, traînant ses pantoufles, et s’assit à sa place habituelle. Puis il me regarda dîner. Pour sa part, il ne

 

– 48 – put avaler que deux ou trois cuillerées de soupe, après quoi il éloigna son assiette avec dégoût. Son vieux visage restait souriant. Je me rappelle seulement, comme si c’était hier, que chaque fois que nos yeux se rencontraient, il détournait son regard du mien. Preuve de fausseté, dit-on ; je dirai plu-tôt, aujourd’hui, preuve de maladie. Autant qu’il le peut, un animal malade soustrait aux regards les ouvertures par les-quelles on pourrait découvrir sa faiblesse.

Il attendait toujours que je lui dise ce qui m’avait mis en retard. Voyant qu’il en était si curieux, je posai soudain ma fourchette et déclarai d’un ton très sec que je sortais d’une discussion sur les origines du christianisme.

Il me regarda, perplexe.

— Toi aussi, maintenant, tu penses à la religion ?

Il était clair que je lui aurais donné une grande consola-tion si j’avais accepté d’y penser avec lui. Mais j’avais, du vi-vant de mon père, un caractère combatif (je l’ai perdu après sa mort), et je lui répondis par une de ces phrases banales qu’on entend chaque jour et partout dans les cafés des quar-tiers universitaires :

— Pour moi, la religion est un phénomène comme un autre, intéressant à étudier.

— Un phénomène ? fit-il, déconcerté. Il chercha une prompte riposte et ouvrit la bouche pour parler. Puis il hési-ta, regarda le second plat, que Maria lui présentait juste à ce moment et auquel il ne toucha pas. Enfin, comme pour se bien clore la bouche, il y enfonça un bout de cigare qu’il al-luma et laissa bientôt s’éteindre. Il s’était ainsi donné le temps de la réflexion. Une minute plus tard, il me dit avec fermeté :

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— Tu ne songes pas à rire de la religion, je suppose ?

Moi, parfaitement naturel dans mon rôle d’éternel étu-diant désœuvré, je répondis, la bouche pleine :

— Rire ? Qui a dit cela ? Je l’étudie !

Il se tut et contempla longuement le bout de cigare qu’il avait posé sur une soucoupe. Je comprends maintenant pourquoi il m’avait parlé de la sorte. Je comprends ce qui traversait cette âme déjà troublée et je suis étonné de l’inintelligence totale dont je fis preuve ce jour-là. C’est l’affection qui ouvre l’esprit et mon esprit manquait alors d’affection. Depuis, j’ai bien changé ! Mon père évitait d’affronter mon scepticisme : la lutte était trop difficile pour lui à cet instant, mais il espérait pouvoir l’attaquer douce-ment, de biais. Cette tactique convenait mieux à un malade. Quand il se remit à parler, ce fut avec peine et je remarquai, cette fois, que sa respiration n’était pas normale. C’est une grande fatigue de se préparer à un combat. Je pensais ce-pendant qu’il ne se serait pas résigné à monter se coucher sans m’avoir dit mon fait et je me préparais à une discussion. Elle n’eut pas lieu.

— Moi, dit-il, les yeux toujours fixés sur son bout de ci-gare éteint, je sens que j’ai une grande expérience et une grande science de la vie. On ne vieillit pas en vain. Je sais bien des choses et, malheureusement, je ne sais pas te les enseigner toutes comme je voudrais. Oh ! comme je voudrais savoir ! Je vois au fond des choses, je vois ce qui est juste et vrai et aussi ce qui ne l’est pas.

Il n’y avait rien à répliquer. Je murmurai, peu convaincu et sans cesser de manger :

— Oui, papa.

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Je ne voulais pas le heurter.

— C’est dommage que tu sois rentré si tard. Tout à l’heure j’étais moins fatigué et j’aurais su te dire bien des choses.

Je croyais qu’il allait encore me chicaner à propos de mon retard et je lui proposai de remettre cette discussion à demain.

— Il ne s’agit pas d’une discussion. Non, pas du tout, ré-pondit-il comme dans un rêve. Il s’agit d’une chose qui ne peut pas se discuter et que tu sauras aussi bien que moi, à peine te l’aurai-je dite. Mais le difficile est de l’exprimer.

À ces mots, j’eus un soupçon :

— Tu ne te sens pas bien ?

— Je ne peux pas dire que je me sente mal, mais je suis très las et j’ai hâte de dormir.

Il sonna et, en même temps, appela Maria. Dès qu’elle parut, il lui demanda si tout était prêt dans sa chambre et, sans attendre davantage, se dirigea vers la porte en traînant ses pantoufles. Arrivé près de moi, il baissa la tête et tendit sa joue au baiser de chaque soir.

À voir ses mouvements mal assurés, j’eus de nouveau l’impression qu’il allait mal. Je le lui répétai ; il me confirma qu’il était fatigué, mais pas malade, et ajouta :

— Je vais penser au discours que je te tiendrai demain ; tu verras que je te convaincrai.

— Papa, déclarai-je avec émotion, je serai heureux de t’écouter.

 

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Me trouvant si bien disposé à me soumettre à l’épreuve, il hésita à me quitter : il fallait profiter du mouvement favo-rable ! Il passa les mains sur son front, s’assit sur la chaise où il venait de s’appuyer pour se pencher vers moi. Il était légè-rement essoufflé.

— C’est curieux ! dit-il. Je ne trouve rien à te dire, réel-lement rien.

Il eut un regard circulaire comme pour chercher hors de lui ce qu’il ne parvenait pas à saisir en lui-même.

— Et pourtant, je sais tant de choses ! Je sais tout ! Ce doit être l’effet de ma longue expérience.

Souriant à sa propre force, à sa propre grandeur, il souf-frait moins, déjà, de ne pouvoir s’exprimer.

Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas appelé le docteur tout de suite. Mais, je l’avoue avec peine et remords, je considé-rais les paroles de mon père comme l’effet d’une présomp-tion que je croyais avoir plus d’une fois remarquée chez lui. Sa faiblesse m’apparaissait toutefois évidente et je ne son-geai même pas à lui répondre. J’étais content de le voir heu-reux, dans l’illusion de la puissance alors qu’il était si faible. Sûr de n’avoir rien à apprendre de lui, je n’en étais pas moins flatté de l’estime qu’il me témoignait en montrant le désir de m’instruire dans la science dont il se croyait détenteur. Je voulus lui faire un compliment pour le calmer et lui racontai qu’il ne devait surtout pas forcer son inspiration, si, au-jourd’hui, les mots lui manquaient. En pareilles conjonctures, les plus grands savants laissaient dormir les problèmes trop compliqués dans un coin de leur cerveau afin qu’ils se simpli-fient d’eux-mêmes.

 

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— Ce que je cherche, répondit-il, n’est pas compliqué du tout. Il ne s’agirait que de trouver un mot, un seul mot. Et je le trouverai ! Mais pas cette nuit car je compte ne penser à rien et ne faire qu’un somme.

Cependant, il ne se levait pas de sa chaise. Il hésitait, il me scrutait ; et enfin :

— Si j’ai peur de ne pouvoir te dire ce que je pense, c’est seulement à cause de ton habitude de tourner tout en déri-sion.

Là-dessus, il m’adressa un sourire, comme pour me de-mander de ne pas lui savoir mauvais gré de ce reproche, il se leva et me tendit une seconde fois la joue. Je ne cherchai pas à lui expliquer qu’il y a en ce monde des quantités de choses dont il est préférable, dont on a le devoir de rire et je ne lui répondis qu’en le serrant dans mes bras.

Mon étreinte fut peut-être un peu forte, car il s’en déga-gea, plus oppressé qu’avant, mais il n’en comprit pas moins l’intention affectueuse. Il me salua de la main, d’un geste amical.

— Allons nous coucher, dit-il gaiement ; et il sortit suivi de Maria.

Demeuré seul (voilà encore qui est étrange !), je ne me préoccupai plus de la santé de mon père, mais je déplorai avec émotion et, je puis le dire, avec un respect tout filial, qu’un esprit tourné comme le sien vers des fins élevées n’eût pas été servi par une culture plus étendue. Maintenant que j’écris, j’ai presque atteint l’âge que mon père avait alors, et je sais de science certaine qu’un homme peut avoir de son intelligence une très haute idée et n’en donner d’autre signe que le sentiment qu’il en a. Voilà ; on aspire à pleins pou-

– 53 – mons, on accepte, on admire la nature, telle qu’elle nous est offerte, entière et immuable : et voici qu’on participe à l’intelligence suprême qui a voulu la création tout entière. Chez mon père, il est clair que dans le dernier instant lucide de sa vie, ce sentiment d’intelligence jaillit d’une soudaine inspiration religieuse. Cela est si vrai qu’il se mit à m’en par-ler parce que je lui avais raconté que je m’étais occupé des origines du christianisme. Mais je sais aussi que ce sentiment était le premier symptôme de l’œdème cérébral.

Maria vint desservir et me dit que mon père lui parais-sait s’être endormi à peine couché. J’allai donc au lit moi-même, tout rasséréné. Dehors, le vent soufflait et hurlait. Je l’entendais, dans la chaleur de mon lit, comme une berceuse, toujours plus lointaine. Bientôt je fus plongé dans le som-meil.

Je ne sais combien de temps j’ai dormi. Je fus réveillé par Maria. Plusieurs fois déjà elle avait dû venir dans ma chambre pour m’appeler et repartir en courant. Dans mon profond sommeil, je ressentis d’abord un certain trouble, puis j’entrevis la vieille femme qui courait ; enfin je compris. Elle voulait m’éveiller. Et pourtant, au moment où je me ré-veillai pour de bon, j’étais seul. Le bruit du vent m’invitait encore au sommeil et j’avoue que je me dirigeai vers la chambre de mon père un peu mécontent d’avoir été tiré de mon sommeil. Maria le croyait toujours mourant. Cette fois, s’il n’était pas malade, gare à elle !

La pièce où couchait mon père, pas très grande, était encombrée de meubles, faiblement éclairée par une lampe à gaz posée sur une table de nuit très basse. À la mort de ma-man, pour mieux oublier, il s’était installé dans cette pièce plus petite et y avait transporté toutes ses affaires. Je

 

– 54 – l’entrevis dans la pénombre, couché sur le dos, le buste hors du lit, soutenu par Maria. Sa figure, trempée de sueur et en pleine lumière, paraissait rouge et brillante ; il appuyait son front à la poitrine de la fidèle Maria. Il rugissait de douleur et sa bouche était tellement inerte que la salive lui coulait sur le menton. Immobile, les yeux fixés au mur, il ne tourna pas la tête à mon entrée.

Maria me mit au courant en quelques mots. Elle l’avait entendu gémir et était arrivée juste à temps pour l’empêcher de tomber du lit. Tout d’abord, assurait-elle, il avait été plus agité. Maintenant, il semblait un peu plus calme mais elle n’osait pas se risquer à le laisser seul. Peut-être voulait-elle s’excuser de m’avoir appelé, mais j’avais déjà compris qu’elle avait eu raison. En me parlant, elle pleurait. Moi, non. Je lui enjoignis au contraire de rester calme et de ne pas augmenter par ses lamentations l’épouvante de cette heure. Je ne me rendais pas encore bien compte de la situation. La pauvre femme fit un effort pour retenir ses sanglots.

Je m’approchai de l’oreille de mon père et criai :

— Pourquoi pleures-tu, papa ? Tu te sens mal ?

Je pense qu’il m’entendit, car son gémissement devint plus faible ; il détacha son regard du mur et parut vouloir tourner les yeux vers moi, sans y réussir. Je lui posai plu-sieurs fois la même question, toujours criant à ses oreilles et toujours avec le même insuccès. Je ne pus garder plus long-temps mon attitude virile. Mon père était plus près de la mort que de moi puisque mon cri ne l’atteignait plus. Une grande frayeur me saisit et les paroles que nous avions échangées la veille me revinrent à la mémoire. Déjà, il s’était mis en route pour aller voir qui de nous deux avait raison. Chose étrange : à ma douleur se mêlait un remords. Je ca-

– 55 – chai mon visage dans l’oreiller de mon père et je me mis à pleurer désespérément. Après avoir reproché à Maria ses sanglots, voilà que je sanglotais moi-même.

Ce fut à son tour de me calmer. Elle s’y prit de singulière façon. Au milieu de ses exhortations, elle me parlait de mon père (qui gémissait toujours les yeux trop grands ouverts) comme d’un homme mort.

— Le pauvre, disait-elle. Mourir ainsi ! Avec ces beaux cheveux encore drus. Elle les caressait. Et en vérité, une abondante chevelure, blanche et bouclée, couronnait le front de mon père, tandis que moi, à trente ans, j’avais déjà les cheveux très clairsemés.

J’avais oublié que les médecins existaient et qu’on leur supposait le talent de guérir les gens malades. Je voyais déjà la mort dans les traits bouleversés de mon père et je n’espérais plus. Ce fut Maria qui pensa à appeler le docteur et elle alla réveiller le jardinier pour l’envoyer en ville.

Je restai seul à soutenir mon père pendant dix minutes qui me parurent un siècle. Toute la douceur dont j’étais en-vahi, je tâchai de la faire passer dans mes mains, qui tou-chaient ce corps torturé. Il ne pouvait plus entendre mes pa-roles. Comment lui faire savoir à quel point je l’aimais ?

À l’arrivée du jardinier, je me retirai dans ma chambre pour écrire un billet et j’eus la plus grande peine à mettre bout à bout les quelques mots qui devaient donner au doc-teur une idée de l’état où se trouvait mon père et lui per-mettre de se munir de médicaments. La pensée de la mort imminente de mon père ne me quittait pas, et je me deman-dais : “Et moi, que ferai-je désormais en ce monde ?”

 

– 56 –

Ce furent ensuite de longues heures d’attente. J’en ai gardé un souvenir assez précis. Nous n’avions plus à soutenir mon père, étendu maintenant dans son lit, sans connais-sance. Son gémissement avait cessé et son insensibilité était complète. Il respirait avec une précipitation que, presque in-consciemment, j’imitais. Ne pouvant me régler longtemps sur ce rythme, je m’accordais des temps de repos et j’espérais y amener le malade avec moi. Mais lui courait de-vant, infatigable. Nous tentâmes en vain de lui faire prendre une cuillerée de thé. Il retrouvait sa connaissance dès qu’il s’agissait de se défendre contre notre intervention. Il serrait les dents, résolu. Son indomptable obstination ne l’avait pas quitté. Elle survivait à sa conscience. Longtemps avant l’aube, son souffle changea de rythme. C’étaient des périodes qui débutaient par quelques respirations lentes qu’on pouvait croire d’un homme sain ; puis en venaient de plus hâtives et enfin un arrêt très long, terrifiant, où Maria croyait recon-naître l’annonce de la mort. Mais la période reprenait, tou-jours pareille ; une période musicale, sans couleur, d’une tristesse infime. Par la suite, cette respiration, qui changea plusieurs fois de rythme mais sans cesser d’être bruyante, fi-nit par s’incorporer à la chambre du malade où elle se fit en-tendre longtemps, très longtemps.

Maria était assise près du lit. Moi, je passai quelques heures allongé sur un sofa. C’est là que j’ai pleuré mes larmes les plus amères. Les pleurs obscurcissent nos fautes et nous laissent libres d’accuser, sans réserve, la destinée. Je pleurais parce que je perdais un père pour lequel j’avais tou-jours vécu. Peu importait que je ne lui eusse guère tenu compagnie. Dans mon effort pour devenir meilleur, ne visais-je pas à lui donner satisfaction ? Si je désirais tant de succès, c’était un peu pour pouvoir en tirer gloire devant lui, qui avait toujours douté de moi, et c’était aussi pour lui donner

– 57 – une consolation. Et maintenant, il n’avait plus le temps d’attendre ma réussite et il s’en allait, convaincu de mon in-curable faiblesse. Mes larmes étaient très amères.

Au moment où j’écris, où je grave sur le papier ces dou-loureux souvenirs, je découvre que l’image qui m’a obsédé lors de ma première tentative pour retrouver mon passé (je veux parler de cette locomotive tirant dans une côte une file de wagons) me traversa l’esprit pour la première fois tandis que j’écoutais, du sofa, la respiration de mon père. Je pen-sais au bruit de ces locomotives qui tirent des poids énormes : elles émettent ainsi des souffles qui, réguliers d’abord, s’accélèrent pour aboutir à un silence menaçant pendant lequel on peut craindre de voir la machine, entraî-née par le poids du train, reculer et se fracasser au bas de la pente. C’est vrai ! Mon premier effort pour me ressouvenir m’avait donc reporté à cette nuit-là, aux heures les plus im-portantes de ma vie !

Le docteur Coprosich arriva chez nous avant l’aube, ac-compagné d’un infirmier qui portait une pleine boîte de mé-dicaments. Il avait dû venir à pied, n’ayant pu trouver de voi-ture à cause de l’ouragan.

Je le reçus en pleurant et il usa avec moi de beaucoup de douceur, m’encourageant même à espérer. Et pourtant, depuis lors, j’ai rencontré peu de personnes au monde qui aient éveillé en moi une antipathie aussi vive que le docteur Coprosich. Il est encore vivant, décrépit et entouré de l’estime de toute la ville. Même aujourd’hui, quand je le vois cheminer le long des rues, tout branlant, en quête d’un peu d’activité et d’air pur, je sens mon aversion renaître.

Le docteur devait alors avoir dépassé un peu la quaran-taine. Il était réputé comme médecin légiste et, bien que son

– 58 – patriotisme italien fût notoire, les autorités impériales et royales lui avaient confié les expertises les plus importantes. C’était un homme maigre et nerveux, au visage insignifiant, mais relevé par une calvitie qui donnait l’illusion d’un front très vaste. D’une autre imperfection, il tirait également avan-tage : quand il ôtait ses lunettes (ce qui lui arrivait chaque fois qu’il voulait méditer), ses yeux aveuglés se fixaient à cô-té ou un peu au-dessus de son interlocuteur et ressemblaient curieusement à des yeux sans couleur de statues, menaçants ou, peut-être, ironiques. En tout cas bien déplaisants. Mais s’il avait quelque chose à dire, ne fût-ce qu’un mot, il remet-tait ses lunettes sur son nez et du coup ses yeux redeve-naient ceux d’un bon bourgeois quelconque, qui examine at-tentivement les choses dont il parle.

Il s’assit dans l’antichambre et se reposa un instant. Il me demanda de lui raconter exactement ce qui s’était passé depuis la première alerte jusqu’à son arrivée. Puis il ôta ses lunettes et tendit son regard étrange, par-dessus ma tête, vers le mur.

Je tâchai d’être exact, ce qui m’était difficile dans l’état où je me trouvais. En outre, le docteur Coprosich ne tolérait pas que les profanes se servissent de termes techniques pour se donner l’air d’entendre quelque chose à la médecine. Aus-si, quand j’en arrivai à parler de ce que je croyais être une “respiration cérébrale”, il remit ses lunettes et me dit : “Lais-sons là les définitions. Nous verrons tout à l’heure de quoi il s’agit.” Je n’avais pas caché au docteur l’étrange attitude de mon père, son désir anxieux de me revoir, puis sa hâte à monter se coucher. En revanche, je n’avais pas rapporté ses propos. Peut-être par crainte de devoir dire quelque chose des réponses que j’avais données alors. Mais je racontai que papa ne parvenait plus à s’exprimer de façon correcte, qu’il

– 59 – avait l’air de penser avec intensité à quelque chose qu’il rou-lait dans sa tête sans pouvoir le formuler. Le docteur, ses lu-nettes sur le nez, s’exclama triomphalement : “Je sais ce qui tournait dans cette tête.”

Je le savais aussi, mais je ne le dis pas, pour ne pas aga-cer le docteur Coprosich. C’étaient les œdèmes.

Nous allâmes auprès du lit du malade. Avec l’aide de l’infirmier, le docteur tourna et retourna le pauvre corps inerte pendant un temps qui me parut très long. Il l’ausculta, il l’explora. Il tâcha de se faire aider un peu par le patient ; mais en vain.

— En voilà assez, prononce-t-il soudain. Puis il s’approche de moi, les lunettes à la main, les yeux baissés, et, avec un soupir : Ayez du courage, me dit-il, le cas est très grave.

Nous passâmes dans ma chambre, où il se lava les mains et aussi la figure. Il était donc sans lunettes et quand il se re-dressa pour s’essuyer, sa petite tête mouillée semblait celle d’un fétiche de bois taillé par des mains malhabiles. Il se rappelait qu’il nous avait vus quelques mois plus tôt et s’étonna que nous ne soyons pas retournés chez lui. Il pen-sait même que nous l’avions abandonné pour un autre mé-decin. Il se souvenait très bien nous avoir dit alors que mon père avait besoin de soins. Ses reproches, quand il était sans lunettes, étaient terribles. Il avait élevé la voix, et il exigeait des explications que ses yeux cherchaient partout.

Certes, il avait raison ; je méritais des reproches. Et j’ajoute ici que ma haine pour le docteur Coprosich ne re-monte pas à ce qu’il avait dit. Je m’excusai en alléguant la méfiance de mon père à l’endroit des médecins et de la mé-

 

– 60 – decine ; je pleurais en parlant et le docteur, avec une bonté généreuse, s’efforça de me rendre un peu de calme en me di-sant que si nous l’avions consulté plus tôt, sa science aurait pu tout au plus retarder la catastrophe à laquelle nous assis-tions mais non pas la conjurer.

Il poursuivit cependant ses investigations et elles lui fournirent contre moi de nouveaux sujets de reproche. Il voulait savoir si, durant ces derniers mois, mon père s’était plaint de son appétit, de son sommeil, de son état de santé en général. Je ne sus rien lui dire de précis ; même pas si mon père avait beaucoup mangé à cette table où, chaque jour, nous étions assis face à face. Le docteur n’insista pas. L’évidence de ma faute m’atterrait. Je lui appris seulement que Maria croyait toujours mon père mourant et que je la plaisantais à ce propos.

Il regardait le plafond en se nettoyant les oreilles.

— Dans une heure ou deux, dit-il, il reprendra proba-blement connaissance, au moins en partie.

— Il y a donc quelque espoir ! m’écriai-je.

— Pas le moindre ! répondit-il d’un ton sec. Mais en pa-reil cas, les sangsues ne manquent jamais leur effet. Il re-trouvera certainement un peu de conscience. Peut-être assez pour devenir fou.

Il haussa les épaules et remit l’essuie-mains à sa place. Ce haussement d’épaules m’enhardit à parler. Il signifiait que le docteur considérait sa propre tâche avec un décourage-ment dédaigneux. L’idée que mon père pouvait se réveiller de sa torpeur pour se voir mourir me terrifiait, mais sans ce haussement d’épaules, je n’aurais pas eu l’audace de le dire.

 

– 61 –

— Docteur, suppliai-je, ne vous semble-t-il pas que ce serait une mauvaise action que de lui faire reprendre ses sens ?

J’éclatai en sanglots. Je cédai sans résistance à mes nerfs secoués, pour que le docteur, voyant mes larmes, me pardonnât le jugement que j’osais porter sur la valeur de son intervention.

Il me dit avec bonté :

— Allons ! Calmez-vous. La conscience du malade ne se-ra jamais assez claire pour qu’il puisse comprendre son état. Il n’est pas médecin. Il suffira de ne pas lui dire qu’il est mo-ribond et il ne s’en doutera pas. Ce qui pourrait nous arriver de pire, au contraire, ce serait qu’il devienne fou. Mais j’ai ici une camisole de force et l’infirmier restera ici.

Plus épouvanté que jamais, j’implorai qu’on ne lui ap-plique pas les sangsues. Il me répondit avec le plus grand calme que certainement l’infirmier avait déjà procédé à cette opération puisqu’il lui en avait donné l’ordre avant de quitter la chambre de mon père. Alors j’entrai en fureur. Y avait-il pire méchanceté que de rappeler un malade à la conscience, sans la moindre chance de guérison, que de risquer inutile-ment de l’exposer soit au désespoir, soit à la camisole de force ? Toujours pleurant, comme si mes larmes devaient ob-tenir le pardon de ma violence, je déclarai que c’était à mon sens une cruauté inouïe que de ne pas laisser mourir en paix un homme condamné sans recours.

Je hais cet homme parce qu’il se mit alors en colère contre moi ; et c’est ce que je ne lui ai jamais pardonné. Il était si agité qu’il avait oublié de remettre ses lunettes ; il fi-nit pourtant par repérer ma figure, qu’il fixait avec des yeux

 

– 62 – terribles. À ce qu’il lui semblait, je voulais rompre le fil ténu d’une dernière espérance. Voilà, tout crûment, ce qu’il osa me dire !

Le conflit était imminent. Au milieu de mes cris et de mes sanglots, j’objectai que peu d’instants auparavant il avait lui-même exclu toute possibilité de sauver le malade. S’il avait besoin d’un terrain d’expérience, il n’avait qu’à le chercher ailleurs. Je ne voulais pas tolérer que ma maison servît à cet usage.

Avec une sévérité que son calme chargeait d’une sorte de menace, il répondit :

— Je vous ai expliqué quel était présentement l’état de la science. Mais nul ne peut prévoir ce qu’il en sera demain, ou dans une demi-heure. En maintenant votre père en vie, j’ai laissé la porte ouverte à toutes les possibilités.

Il remit alors ses lunettes, retrouva son aspect de petit employé pédant, et ce furent d’interminables commentaires relatifs aux effets possibles de l’intervention du médecin sur les destinées économiques des familles. Retarder d’une de-mi-heure l’issue fatale d’une maladie, c’était parfois sauver un patrimoine.

J’avais une raison de plus de pleurer : je me prenais moi-même en pitié d’être obligé d’entendre de tels discours en un tel moment. À bout de forces, je cessai de discuter. Aussi bien, on avait déjà mis les sangsues.

Le médecin est une puissance, au chevet du malade. Aussi traitai-je le docteur Coprosich avec égards. Avec tant d’égards même que je n’osai proposer une consultation, fai-blesse que je me suis reprochée pendant des années. Ce re-mords, aujourd’hui, est mort, comme tous les autres senti-

– 63 – ments dont je parle ici et que je puis considérer avec autant de sang-froid que s’il s’agissait d’un étranger. Seule s’obstine à vivre en mon cœur, dernier résidu de ces jours lointains, mon antipathie pour ce médecin.

Plus tard, nous revînmes encore auprès de mon père. Nous le trouvâmes endormi, couché sur le côté droit. On lui avait mis une compresse sur la tempe pour cacher les plaies produites par les sangsues. Le docteur voulut éprouver aussi-tôt si la conscience du malade s’était réveillée et il lui cria quelque chose à l’oreille. Le malade ne réagit d’aucune fa-çon.

— Tant mieux, dis-je avec beaucoup de courage, mais toujours en pleurant.

— L’effet attendu se produira à coup sûr, répondit le docteur. N’entendez-vous pas comme la respiration s’est dé-jà modifiée ?

En effet, bien que toujours pénible et précipitée, elle ne formait plus ces périodes qui m’avaient jeté dans l’épouvante.

L’infirmier demanda quelque chose au docteur qui fit un signe affirmatif. Il s’agissait d’essayer la camisole de force. Ils tirèrent cet engin de leur valise, soulevèrent le malade et le maintinrent assis. Mon père ouvrit les yeux. Ses pupilles, non réhabituées à la lumière, étaient dilatées. En sanglotant encore, je craignis qu’à son premier regard il ne devinât tout. Mais non : quand sa tête retomba sur l’oreiller, ses yeux se refermèrent comme ceux de certaines poupées.

Le docteur triomphait :

— C’est bien autre chose, murmura-t-il.

 

– 64 –

Bien autre chose ! C’est-à-dire, pour moi, une menace grave. Je baisai mon père au front avec ferveur et lui adres-sai mentalement ce souhait : “Oh ! dors, dors jusqu’au som-meil éternel !”

Ainsi, j’ai souhaité la mort de mon père, mais le docteur ne devina rien car il me dit d’un ton affable :

— Vous voyez ! vous êtes content maintenant de le voir revenir à lui.

Quand partit le docteur, l’aube pointait. Une aube hési-tante et grise. Le vent soufflait toujours en rafales mais il me sembla moins violent, bien qu’il soulevât une poussière de neige glacée.

J’accompagnai le docteur jusqu’à la grille du jardin. J’exagérais les gestes de courtoisie pour qu’il ne devinât pas ma fureur. Mon visage ne trahissait que respect et considéra-tion. Je ne m’autorisai une grimace de dégoût qui me soula-gea de mes efforts que lorsque je le vis s’éloigner dans la pe-tite rue qui menait à la villa. Tout petit et noir dans la neige, il titubait et s’arrêtait à chaque rafale afin de mieux résister. Mais cette grimace ne me suffit pas et je ressentis le besoin d’autres gestes de violence, après de tels efforts. Je me mis à marcher quelques minutes dans l’allée du jardin ; j’allais tête nue, dans le froid, piétinant avec colère la neige épaisse. Je ne sais toutefois si cette colère puérile était tournée contre le docteur ou si elle ne s’adressait pas plutôt à moi-même. Sur-tout à moi-même, parce que j’avais souhaité la mort de mon père et que je n’avais pas osé le dire.

Mon silence transformait ce désir, inspiré par le plus pur amour filial, en une pensée véritablement criminelle.

 

– 65 –

Le malade continuait à dormir. Il prononça deux mots inintelligibles, mais sur le ton le plus calme de la conversa-tion, qui contrastait étrangement avec son souffle agité. Était-ce déjà le retour à la conscience et au désespoir ?

Maria était maintenant assise près du lit, avec l’infirmier. Celui-ci m’inspira confiance ; je lui en voulais seulement de ses scrupules exagérés ; quand Maria voulut faire prendre au malade une cuillerée de bouillon, pensant que c’était là un bon remède, il s’y opposa : le docteur n’avait pas parlé de bouillon et on ne pouvait pas prendre avant son retour une initiative de cette importance. Cela fut dit d’un ton plus im-périeux que l’affaire ne le méritait. La pauvre Maria n’insista pas ; moi non plus. Mais pour la seconde fois, je fis la gri-mace.

Ils me conseillèrent d’aller dormir, car il faudrait que je passe la nuit avec l’infirmier pour assister le malade, auprès de qui il suffisait que nous soyons deux. L’un de nous pour-rait dormir sur le sofa. Je me couchai et m’endormis aussitôt d’un sommeil profond, avec une complète, agréable perte de conscience, et – j’en suis sûr – sans l’interruption de la moindre lueur de rêve.

Cette nuit, en revanche, après avoir passé toute ma soi-rée d’hier à recueillir mes souvenirs, j’ai rêvé de ces jours anciens avec une précision hallucinante. Un bond énorme à travers le temps m’avait remis en face du docteur, dans la pièce où nous avions discuté au sujet des sangsues et de la camisole de force. Cette pièce a un aspect tout différent : elle est aujourd’hui notre chambre à coucher, à ma femme et à moi. Le docteur n’était pas le vieillard chancelant qu’il est aujourd’hui, mais l’homme nerveux et vigoureux qu’il était alors au chevet de mon père. Je lui indiquais la façon de soi-

 

– 66 – gner et de guérir mon père, et lui, furieux, les lunettes à la main, les yeux égarés, hurlait qu’il était inutile de faire tout cela. Dans mon rêve, c’était lui qui disait : “Les sangsues le rappelleraient à la vie et à la douleur, à quoi bon les lui ap-pliquer !” Et moi, au contraire, je frappais du poing sur un livre de médecine et je criais : “Les sangsues ! Je veux les sangsues ! Et aussi la camisole de force !”

Mon rêve devait être agité car ma femme me réveilla. Ombres lointaines ! Je crois que, pour vous apercevoir, il faut un instrument d’optique, et que c’est celui-ci qui vous renverse.

Mon paisible sommeil est le dernier souvenir que j’ai gardé de cette journée à laquelle succéda une longue suite de jours dont chaque heure ressemblait aux autres. Le temps s’était amélioré ; l’état de mon père aussi, disait-on. Il mar-chait facilement dans la chambre et avait commencé son va-et-vient, de son lit à son fauteuil, en quête d’un peu d’air. À travers les vitres fermées, il regardait longuement le jardin couvert d’une neige éblouissante au soleil. Chaque fois que j’entrais chez lui, je me sentais prêt à discuter et à troubler cette conscience que Coprosich attendait. Mais, bien que mon père semblât chaque jour entendre et comprendre un peu mieux, cette conscience était toujours bien loin.

Je dois avouer, hélas, que mon cœur abritait, au lit de mort de mon père, des sentiments de rancune qui, par leur étrange alliage avec elle, falsifiaient ma douleur. J’en voulais à Coprosich, d’abord, et d’autant plus que je m’efforçais de le lui cacher. Je m’en voulais à moi-même de ne pas avoir le courage de reprendre la discussion avec lui, de lui tenir tête, de lui dire que je n’aurais pas donné un radis de toute sa

 

– 67 – science et que je souhaitais à mon père la mort, pourvu que la souffrance lui fût épargnée.

Je finis par en vouloir à mon père lui-même. Quiconque a fait l’expérience de passer des jours et des semaines auprès d’un malade inquiet me comprendra. Impropre au métier d’infirmier, j’étais là, spectateur passif de ce que faisaient les autres. Et puis j’aurais eu besoin de repos pour m’éclaircir les idées, pour mettre un peu d’ordre dans ma douleur pour mon père et pour moi, et peut-être aussi pour en goûter l’amertume. Or j’avais à batailler sans cesse contre mon père pour lui faire avaler des médicaments et pour l’empêcher de quitter sa chambre. La lutte engendre toujours la rancœur.

Un soir, Carlo, l’infirmier, m’appela pour me faire cons-tater chez mon père un nouveau progrès. J’accourus, le cœur battant à la pensée que le vieillard allait peut-être s’apercevoir qu’il était malade et me le reprocher.

Mon père était debout au milieu de la chambre, en cale-çon, coiffé de son bonnet de nuit de soie rouge. Bien que tou-jours très oppressé, il parvenait de temps à autre à pronon-cer quelques brèves paroles sensées. Au moment où j’entrai, il dit à Carlo :

— Ouvre !

Il voulait qu’on ouvrît la fenêtre. L’infirmier répondit que c’était impossible à cause du froid, et mon père, un instant, ne pensa plus à ce qu’il venait de dire. Il alla s’asseoir dans un fauteuil près de la fenêtre et chercha une bonne position. En me voyant, il sourit et me demanda : “Tu as dormi ?”

Je ne crois pas que ma réponse l’atteignit. Ce n’était pas là la conscience que j’avais redoutée ! Quand on meurt, on a bien autre chose à faire qu’à penser à la mort. Tout son or-

– 68 – ganisme était tendu vers un seul but : respirer. Sans m’écouter, il cria de nouveau à Carlo :

— Ouvre !

Il ne parvenait pas à trouver le repos. Il quittait son fau-teuil pour se tenir debout. À grand-peine, avec l’aide de l’infirmier, il se hissait sur son lit où il s’étendait sur le côté gauche ; mais aussitôt il se sentait oppressé ; il se retournait et demeurait quelques instants sur le côté droit. Puis il ré-clamait de nouveau le secours de l’infirmier pour se remettre sur ses jambes et retourner à son fauteuil, où, parfois, il res-tait plus longtemps.

Un jour, en passant du lit au fauteuil, il s’arrêta devant la glace, se regarda et murmura :

— J’ai l’air d’un Mexicain !

Le même jour, afin, j’imagine, de rompre la monotonie de cette éternelle promenade, il essaya de fumer. Il ne put aspirer qu’une seule bouffée, qu’il rejeta aussitôt, avec effort, comme s’il allait s’étouffer.

Carlo m’avait fait appeler pour que je visse mon père du-rant un instant de claire conscience. Il avait demandé sur un ton angoissé :

— Je suis donc gravement malade ?

Mais jamais il ne retrouva une semblable lucidité. Au contraire, un moment plus tard, il eut un peu de délire. Il se leva de son lit avec l’idée qu’il se réveillait dans une chambre d’hôtel, à Vienne. Sans doute le désir de rafraîchir sa gorge brûlante l’avait-il fait rêver de Vienne, à cause de la bonne eau glacée qu’on boit dans cette ville. Il parla en effet d’une certaine fontaine et de l’eau qu’il allait boire.

– 69 –

C’était un malade inquiet, mais docile. Ma seule peur était qu’il se rendît compte de son état, et cette peur était telle que sa docilité n’atténuait en rien ma fatigue. Lui, se prêtait à tout, acceptait tout dans l’espoir que nous porte-rions remède à son oppression. Quand l’infirmier lui proposa d’aller lui chercher un verre de lait, ce fut une vraie joie. Il attendait son lait avec impatience, mais après une première petite gorgée, voyant qu’il n’en obtenait pas l’effet espéré, il laissa tomber le verre par terre.

Le docteur ne se montrait jamais surpris ni déçu de l’état où il trouvait le malade. Chaque jour il constatait une amé-lioration et n’en prévoyait pas moins une catastrophe immi-nente. Une fois, il vint en voiture et repartit presque aussitôt. Il me recommanda d’engager le malade à rester au lit le plus longtemps possible parce que la position horizontale était la meilleure pour la circulation. Il en parla à mon père lui-même qui l’écouta avec l’air de comprendre parfaitement, promit d’obéir, mais resta debout au milieu de la pièce. Aus-sitôt après le départ du docteur, il retomba dans sa distrac-tion ou plutôt dans ce que je croyais être sa méditation sur son mal.

Dans la nuit qui suivit, j’éprouvai pour la dernière fois la terreur de voir renaître cette conscience tant redoutée. Mon père, assis dans son fauteuil, regardait à travers les carreaux de la fenêtre le ciel clair et constellé d’étoiles. Son souffle était toujours oppressé mais il ne semblait pas en souffrir, occupé qu’il était à regarder en haut. Peut-être à cause des efforts qu’il faisait pour respirer, il semblait approuver de la tête quelque interlocuteur invisible.

“Le voici, pensai-je avec effroi, qui s’attaque à des pro-blèmes qu’il a toujours évités.” Je cherchais à découvrir quel

 

– 70 – point du ciel il fixait. Le buste dressé, il regardait avec une attention douloureuse comme pour observer je ne sais quel phénomène à travers un trou situé trop haut. Son œil me pa-raissait tendu vers les Pléiades. C’était la première fois de sa vie qu’il examinait aussi longuement un objet aussi éloigné. Soudain, sans baisser la tête, il se tourna vers moi :

— Regarde ! Regarde ! me dit-il. Et après cet ordre, don-né d’un ton sévère, il se remit à fixer le ciel. Un instant après il reprit : Tu as vu ? Tu as vu ?

Il tenta de poursuivre son observation des étoiles mais en vain. Épuisé, il se laissa retomber sur le dossier du fau-teuil et quand je lui demandai ce qu’il avait voulu me mon-trer, il ne me comprit pas et ne se rappela pas ce qu’il avait vu, ni ce qu’il avait voulu que je visse. Le mot qu’il avait cherché désespérément pour me le transmettre lui avait échappé pour toujours.

La nuit fut longue mais, je dois l’avouer, elle ne fut pas particulièrement fatigante pour l’infirmier et pour moi. Nous donnions toute liberté au malade qui en profita pour se pro-mener dans son étrange costume, sans se douter qu’il atten-dait la mort. Il essaya une fois de sortir dans le vestibule. Je l’en empêchai à cause du froid très vif et il n’insista pas. Un peu plus tard, l’infirmier, se rappelant la prescription du mé-decin, voulut lui imposer de rester couché, mais alors mon père se révolta. Il sortit de sa stupeur et se leva, en pleurant et en jurant. J’obtins qu’on le laissât libre d’aller et venir à sa guise et, aussitôt calmé, il reprit sa promenade, course vaine et silencieuse, à la recherche d’un impossible soulagement.

Quand le médecin revint, mon père se laissa examiner et fit même son possible pour respirer profondément comme on le lui demandait. Puis, s’adressant à moi, il murmura :

– 71 –

— Que dit-il ?

Et, après une brève absence :

— Quand pourrai-je sortir ?

Encouragé par tant de douceur, le docteur voulut encore que je lui dise de se forcer à rester au lit. Mon père n’entendait plus que les voix auxquelles il était très habitué : la mienne, celle de l’infirmier, celle de Maria. Je ne croyais pas à l’efficacité de la recommandation. Je la proférai, néanmoins, y mettant même un accent de menace.

— Oui, oui, promit mon père. Et au même instant il se leva et alla à son fauteuil.

Le médecin le regardait, résigné :

— Cela le soulage un peu de changer de place.

Peu après, j’étais couché, mais je ne pus fermer l’œil. Je pensais à l’avenir, me demandant pourquoi désormais, et pour qui, je poursuivrais mes efforts en vue de devenir meil-leur. Je pleurai beaucoup, mais plutôt sur moi-même que sur le pauvre malade qui, sans repos, parcourait sa chambre.

Je me relevai au milieu de la nuit pour relayer Maria. Las et abattu, je tenais compagnie à l’infirmier dans la chambre de mon père qui semblait plus agité que jamais.

Ce fut alors que se déroula la scène terrible que je n’oublierai jamais et qui étendit son ombre immense sur tous mes élans de courage, sur toutes mes joies. Pour en oublier la douleur, il a fallu que tous mes sentiments fussent émous-sés par l’âge.

L’infirmier me dit :

 

– 72 –

— Ce serait bien si nous réussissions à le maintenir cou-ché. Le docteur y attache tant d’importance !

Jusqu’à ce moment, j’étais resté étendu sur le sofa. Je me levai et m’approchai du lit où le malade, plus oppressé que jamais, s’était couché. Ma résolution était prise : pour obéir aux ordres du médecin, j’obligerais mon père à prendre au moins une demi-heure de repos. N’était-ce pas là mon de-voir ?

Aussitôt, mon père tenta de se retourner vers le bord du lit afin d’échapper à la pression que j’exerçais et de se lever. D’une main vigoureuse appuyée sur son épaule, je l’en em-pêchai tandis que, d’une voix forte et impérieuse, je lui or-donnais de ne pas bouger. Pendant un instant, terrorisé, il obéit. Puis il s’écria :

— Je meurs !

Et il se dressa. Épouvanté à mon tour par son cri, je lais-sai mon bras se détendre, c’est pourquoi il put s’asseoir au bord du lit, juste en face de moi.

Je pense que sa colère s’accrut alors du fait qu’il me trouva devant lui pour le gêner, ne fût-ce qu’une seconde de plus, dans ses mouvements. Il dut avoir l’impression qu’en me tenant debout devant lui, assis, je lui ôtais jusqu’à l’air dont il avait besoin. Au prix d’un effort suprême, il arriva à se mettre debout ; il leva la main le plus haut qu’il put, comme s’il s’était rendu compte qu’il ne pouvait lui commu-niquer d’autre force que celle de son propre poids, et il la laissa retomber sur ma joue. Puis il glissa sur le lit et du lit sur le parquet. Mort !

Je ne savais pas qu’il était mort, mais mon cœur se con-tracta douloureusement sous le coup de cette punition que,

– 73 – mourant, il avait voulu m’infliger. Carlo m’aida à le replacer sur son lit. En pleurs, tout comme un enfant puni, je lui criai à l’oreille :

— Ce n’est pas ma faute ! C’est ce maudit docteur qui voulait que tu restes allongé.

C’était un mensonge. J’y ajoutai, toujours comme un en-fant, la promesse de ne plus recommencer :

— Je te laisserai aller et venir comme tu voudras !

L’infirmier dit :

— Il est mort.

On dut employer la force pour me faire quitter la chambre. Il était mort, et je ne pouvais plus lui prouver mon innocence !

Seul, je tâchai de me ressaisir. Je raisonnais : que mon père, hors de son bon sens comme il était, ait pu prendre la décision de me punir et diriger sa main avec assez d’adresse pour me frapper à la joue, c’était exclu.

Mais mon raisonnement était-il juste ? Comment sa-voir ? Je pensai à m’adresser à Coprosich. En sa qualité de médecin, il pourrait me renseigner sur la capacité de vouloir et d’agir chez les moribonds. J’avais peut-être été victime d’un mouvement provoqué par une tentative du malade pour faciliter sa respiration. Pour finir, je ne dis rien à Coprosich. Il m’était impossible d’aller lui révéler de quelle façon mon père avait pris congé de moi. À lui surtout, qui déjà m’avait reproché mon peu d’affection à l’égard de mon père !

Le soir, j’entendis l’infirmier qui racontait à Maria, dans sa cuisine : “Le vieux leva la main très haut, très haut et,

– 74 – dans un dernier effort, gifla son fils.” Ce dernier coup m’accablait : Carlo le savait, donc Coprosich le saurait.

Quand je rentrai dans la chambre de mon père, je vis qu’on avait achevé sa toilette. L’infirmier avait même peigné sa belle chevelure blanche. Le corps, déjà raidi, gisait, su-perbe et menaçant. Ses grandes mains, belles et puissantes, étaient livides, mais elles reposaient sur le drap avec tant de naturel qu’elles semblaient encore prêtes à saisir, à punir. Je ne voulais plus, je ne pouvais plus le revoir.

À l’enterrement, je parvins à réveiller en moi le souvenir de mon père, tel que je l’avais toujours connu depuis mon enfance, faible et bon, et à me convaincre que ce soufflet qu’il m’avait donné en mourant n’avait pas été voulu par lui. Je me fis d’une douceur extrême et je communiquai un peu de cette douceur au personnage du mort que je faisais re-vivre dans ma pensée. C’était comme un songe délicieux. Désormais nous étions parfaitement d’accord l’un et l’autre, lui devenu le plus fort et moi le plus faible.

Je revins et restai longtemps fidèle à la religion de mon enfance. J’imaginais que mon père pouvait m’entendre et je lui disais que cela n’avait pas été ma faute mais celle du doc-teur. Le mensonge n’avait plus d’importance puisqu’il com-prenait tout, et moi aussi. Ces colloques avec mon père se poursuivirent assez longtemps, doux et secrets comme ceux d’un amour illicite : en public, je continuais à me moquer de toutes les pratiques religieuses tandis que, chaque jour, avec ferveur, j’adressais au ciel des prières pour l’âme du mort. La religion véritable, c’est proprement celle qu’on n’a pas be-soin de professer tout haut pour en obtenir le réconfort qui parfois – rarement – nous est indispensable.

 

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