La Conscience de Zeno

Italo Svevo · Chapitre 7 sur 11 · partie 1/6

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La Conscience de Zeno

VII Histoire d’une association commerciale

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

VII

 

 

Histoire d’une association commerciale

 

C’est Guido qui me voulut dans sa nouvelle maison de commerce. Je mourais d’envie de devenir son associé, mais je suis sûr de n’en avoir jamais rien laissé paraître. On com-prendra que, dans mon oisiveté, la perspective d’une vie de travail en compagnie d’un ami me fût agréable. Il y avait aussi autre chose. Je n’avais pas encore renoncé à l’espoir de devenir un bon négociant et il me semblait que je ferais plus de progrès en instruisant Guido qu’en me laissant instruire par Olivi. Nombreux sont en ce monde ceux qui ne peuvent s’instruire qu’en s’écoutant eux-mêmes, ou qui, du moins, sont incapables de rien apprendre en écoutant les autres.

Et surtout, je désirais vivement me rendre utile à mon beau-frère. J’avais de la sympathie pour lui et, bien qu’il vou-lût donner une impression d’assurance et de force, je le sen-tais faible, désarmé. J’étais donc prêt à lui accorder la pro-tection dont il avait besoin. Outre cela (devant ma cons-cience et non pas seulement aux yeux de ma femme), mon indifférence absolue à l’égard d’Adeline s’affirmait, pensais-je, d’autant plus que je m’attachais davantage à son mari.

En somme, je n’attendais qu’un mot de Guido pour me mettre à sa disposition. Mais ce mot ne venait pas, car il ne me croyait aucun goût pour le commerce puisque je n’avais pas voulu entendre parler de ce qu’on m’offrait chez moi. Un jour, il me dit enfin :

 

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— J’ai suivi tous les cours de l’École Supérieure de Commerce, mais j’ai quand même peur de ne pas savoir ré-gler tous les détails nécessaires au bon fonctionnement d’une entreprise. C’est une affaire entendue, un négociant n’a rien à savoir : s’il a besoin d’un bilan, il va chez l’expert ; s’il ignore une loi, il appelle l’avocat et pour sa comptabilité, il s’adresse à un comptable. C’est pourtant ennuyeux de de-voir, dès le début, confier sa comptabilité à un étranger.

Telle fut sa première allusion claire à son dessein. Au vrai, je n’avais pratiqué le métier de comptable qu’au cours des quelques mois durant lesquels j’avais tenu le grand-livre à la place d’Olivi. Je n’en étais pas moins sûr d’être le seul comptable qui ne fût pas, pour Guido, un étranger.

Il se décida à parler clairement de l’éventualité de notre association quand il alla choisir les meubles pour son bureau. Pour la direction, il commanda deux tables. Je lui demandai en rougissant :

— Pourquoi deux ?

Il répondit :

— L’autre est pour toi.

Ma reconnaissance était telle que je l’aurais embrassé.

Quand nous fûmes sortis du magasin, Guido, un peu gê-né, m’expliqua qu’il n’était pas encore en mesure de m’offrir une situation. Il me réservait simplement une place dans son cabinet pour que je vienne lui tenir compagnie chaque fois que cela me ferait plaisir. Il ne voulait m’obliger à rien, et lui, de son côté, restait libre de tout engagement. Si, par la suite, son commerce prospérait, il me donnerait un poste à la di-rection de l’affaire.

 

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Dès qu’il parlait de cette fameuse affaire, son beau vi-sage bronzé prenait une expression sérieuse. Il semblait avoir mûrement réfléchi à toutes les opérations auxquelles il voulait se livrer. Il regardait au loin, par-dessus ma tête, et moi, ma confiance dans le sérieux de ses méditations était telle que je me tournai pour regarder du même côté que lui et voir ce qu’il voyait, je veux dire cette future activité com-merciale qui devait le conduire à la fortune.

Il ne voulait pas s’engager dans la voie suivie avec tant de succès par notre beau-père, non plus que dans le sentier plus sûr et plus modeste tracé par Olivi. Ces hommes-là n’étaient à ses yeux que des commerçants à l’ancienne. Il fal-lait prendre une autre orientation et, s’il tenait à m’associer à lui, c’est qu’il estimait que je n’étais pas encore déformé par les vieux.

Tout cela me sembla vrai. J’accueillis sa proposition comme le premier succès de ma carrière de négociant et, à nouveau, je rougis de plaisir. Ma profonde gratitude eut ce résultat que je travaillai avec lui, pour lui (plus ou moins ac-tivement), pendant deux bonnes années, sans autre salaire que la gloire de siéger dans ce bureau directorial. Jusqu’alors je n’avais certainement jamais consacré une aussi longue pé-riode à la même occupation. Je n’ai pas à m’en vanter, car mes talents commerciaux ne nous ont rapporté aucun profit, pas plus à moi qu’à Guido ; or les affaires, comme chacun sait, ne se jugent que d’après les résultats.

Je ne conservai guère plus de trois mois l’illusion que j’allais m’initier au grand commerce : les trois mois qu’il fal-lut pour la constitution de l’entreprise. Ma tâche ne devait pas consister seulement à régler certains détails, tels que la correspondance et la comptabilité, mais à assumer la surveil-

 

– 341 – lance des affaires. Guido n’en conserva pas moins sur moi un grand ascendant, à tel point qu’il aurait pu me ruiner et que, seule, ma bonne fortune l’en empêcha. Il lui suffisait de lever le doigt et j’accourais.

Aujourd’hui, en écrivant ces lignes, j’en suis encore stu-péfait ; j’ai pourtant eu le loisir de méditer cette aventure !

Si je rapporte l’histoire de ces deux années, c’est aussi pour cette raison que mon attachement à Guido me paraît être une manifestation évidente de ma maladie. Pourquoi, m’étant associé à lui afin de m’initier au grand commerce, suis-je resté son associé afin de lui enseigner le petit ? Pour-quoi cette situation me semblait-elle agréable par le seul fait que ma grande amitié pour Guido signifiait mon indifférence pour Adeline ? Qui donc exigeait tout cela de moi ? Notre in-différence réciproque n’était-elle pas assez attestée par tous ces marmots auxquels nous donnions consciencieusement le jour ? Je ne voulais aucun mal à Guido, mais il n’était certes pas l’ami que je me serais choisi librement ! Je n’ai jamais cessé de voir ses défauts : quand sa faiblesse ne me faisait pas pitié, sa tournure d’esprit m’irritait au plus haut point. Eh bien, à cet homme-là, j’ai sacrifié ma liberté ; je me suis lais-sé entraîner dans des situations odieuses, uniquement pour lui porter secours. Ne voilà-t-il pas des indices très clairs de maladie, ou de grande bonté – deux états qui se trouvent étroitement liés !

Toutes ces questions restent posées même si l’on tient compte de la sincère affection qui naît toujours entre gens de bien qui se voient quotidiennement. Car mon affection pour Guido fut grande ! Quand il disparut, je sentis pendant long-temps qu’il me manquait, et même ma vie me sembla vide tant lui-même et ses affaires l’avaient envahie.

 

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Je ris encore en me rappelant de quelle façon fut con-duite notre première affaire, je veux dire l’achat des meubles. Nous nous étions mis un mobilier sur les bras sans savoir seulement où le loger. Nous ne nous décidions pas à choisir un local. Ce retard provenait d’une divergence d’opinions entre Guido et moi. D’après les leçons de mon beau-père et d’Olivi, j’avais toujours vu que le bureau devait être situé aussi près que possible du magasin, afin d’en faciliter la sur-veillance. Guido protestait avec des grimaces de dégoût :

— Ah ! non ! pas de ces bureaux triestins qui empestent la morue et les peausseries !

Il affirmait qu’on pouvait fort bien surveiller de loin un entrepôt, mais en attendant il hésitait. Un beau jour, le mar-chand de meubles nous avertit que si nous ne venions pas prendre livraison de la marchandise, il la jetterait à la rue. Sur ce, Guido courut retenir le premier local qu’il trouva à louer, bien au centre de la ville, mais sans l’ombre d’un ma-gasin dans le voisinage. Le magasin, nous ne l’eûmes jamais.

Notre bureau se composait de deux vastes pièces bien éclairées et d’un petit cabinet sans fenêtres. Sur la porte de ce cabinet inhabitable fut posée une plaque avec l’inscription : Comptabilité ; l’une des deux grandes pièces fut gratifiée du nom de Caisse et sur la troisième porte fut gravée cette désignation bien anglaise : Privé. Guido aussi avait étu-dié le commerce en Angleterre et en avait rapporté des no-tions utiles. La Caisse fut, comme il se doit, meublée d’un magnifique coffre-fort et munie d’un grillage. Quant au Privé, il prit bientôt un air très luxueux avec ses tapisseries splen-dides en velours brun foncé et ses deux tables bureaux, sans parler d’un canapé et de quelques fauteuils très confortables.

 

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On passa ensuite à l’achat des livres et des fournitures. Là, mon autorité de directeur ne fut pas contestée. Je com-mandais et les choses arrivaient. J’aurais quelquefois préféré être obéi moins promptement, mais mon devoir n’était-il pas de dresser la liste de ce qu’il nous fallait ? En cette occasion, je crus découvrir la grande différence qu’il y avait entre Gui-do et moi. Mes connaissances aboutissaient à des paroles ; les siennes, à des actes. Dès que je lui inculquais une notion, il engageait une dépense. Je l’ai parfois trouvé bien décidé à ne rien faire, mais même alors il faisait preuve de résolution. Moi, au contraire, j’hésitais à m’abstenir.

À ces achats de matériel, je portai l’attention la plus scrupuleuse. Je courus chez Olivi prendre les dimensions des registres de copies de lettres et des livres de comptabilité. Le jeune Olivi me montra comment il fallait “ouvrir” les livres et m’expliqua une fois de plus la comptabilité en partie double. Ces choses-là ne sont pas bien difficiles, mais on les oublie si vite ! Il m’expliquerait aussi comment on dresse un bilan, quand nous en serions là.

Nous discutions de l’organisation de nos bureaux sans savoir encore ce que nous y ferions. Guido, je le sais mainte-nant, n’était pas plus fixé que moi. Pendant des journées en-tières, nous nous demandâmes où nous installerions nos em-ployés, quand nous aurions besoin d’employés. À la Caisse, suggérait Guido. Mais le petit Luciano, qui constituait alors tout notre personnel, déclarait que la caisse devait être stric-tement réservée au caissier. C’était humiliant de recevoir des leçons de ce galopin ! J’eus une inspiration :

— Je crois me rappeler, dis-je, qu’en Angleterre, on paie tout par chèque.

 

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J’avais entendu dire cela à Trieste. Guido sauta sur cette idée géniale.

— Bravo ! Eh oui, je m’en souviens aussi maintenant. Comment ai-je pu l’oublier ?

Il se mit à expliquer à Luciano en long et en large qu’était révolu le temps où l’on maniait de grosses sommes ! Les chèques circulent de main en main avec tous les mon-tants que l’on souhaite. Ah ! ce fut une belle victoire : Lucia-no en resta médusé.

Celui-ci sut tirer un grand profit de ce que lui avait ap-pris Guido. Il est aujourd’hui un commerçant très respecté de Trieste. Il me salue encore avec une certaine humilité, atté-nuée par un sourire. Guido consacrait une bonne partie de ses journées à nous faire la leçon (à Luciano, à moi et, plus tard, à la dactylo). Longtemps, pour ne pas risquer d’argent, il fut tenté de se spécialiser dans la commission. Il m’expliqua le principe de ce commerce et, comme je com-prenais manifestement trop vite, il recommença pour Lucia-no qui l’écouta longtemps avec les signes de la plus vive at-tention, les yeux brillants dans son visage imberbe. On ne di-ra pas que c’était de l’éloquence gaspillée, puisque Luciano est le seul de nous trois qui ait réussi dans ce genre de com-merce. Et puis, ne dit-on pas que seule la science a raison ?

Sur ces entrefaites, les pesos arrivèrent d’Argentine. Ce fut une affaire sérieuse ! Nous nous figurions qu’il n’y aurait qu’à toucher la somme mais, sur le marché de Trieste, cette monnaie exotique était d’une vente difficile. Il fallut encore que le jeune Olivi nous enseignât la manière de réaliser notre capital. L’opération engagée, il nous laissa seuls, pensant nous avoir conduits à bon port, en sorte que pendant quelques jours Guido eut les poches bourrées de couronnes.

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Nous trouvâmes enfin une banque qui nous débarrassa de cet incommode fardeau et nous remit un carnet de chèques. Nous eûmes tôt fait d’apprendre à nous en servir.

Comme Olivi nous avait facilité la tâche, Guido éprouva le besoin de lui dire :

— Je vous donne ma parole que, jamais, je ne ferai con-currence à la firme de mon ami.

Mais le jeune homme, qui avait une autre conception du commerce, lui répondit :

— Mon Dieu, s’il y avait un peu plus d’offres et de de-mandes sur les articles que nous traitons, ce ne serait pas un mal.

Guido en resta bouche bée, mais, comme toujours, il ne comprit que trop bien : il s’attacha à cette théorie et l’exposa à qui voulait l’entendre.

En dépit de ses études supérieures, Guido avait une no-tion assez vague du doit et de l’avoir. Il considéra avec sur-prise la façon dont je constituai le compte capital et com-ment j’enregistrai les dépenses. Puis il fit de tels progrès en comptabilité que toutes les affaires qu’on lui proposait, il les analysait d’abord du point de vue comptable. Bien mieux, on aurait dit que la connaissance de la comptabilité conférait à l’univers un aspect nouveau. Il ne voyait partout que débi-teurs et créditeurs, même entre gens qui échangeaient des coups ou des baisers.

Il entra dans la carrière commerciale armé de prudence. Il refusa nombre d’affaires, ou plutôt, pendant les six pre-miers mois, il les refusa toutes avec l’air tranquille d’un homme qui sait ce qu’il fait :

 

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— Non ! disait-il, et ce monosyllabe semblait être le ré-sultat d’un calcul précis, même quand il s’agissait d’un ar-ticle qu’il n’avait jamais vu. En réalité, toute cette réflexion portait sur un seul problème : savoir comment l’affaire ainsi que son résultat éventuel, bénéfice ou perte, devraient être passées en comptabilité. C’était la dernière chose qu’il avait apprise, et elle se superposait à toutes ses autres notions.

Je regrette d’avoir à dire tant de mal de mon pauvre ami, mais il me faut bien être véridique, ne serait-ce que pour mieux me comprendre moi-même. Et il n’est pas niable que Guido gaspillait beaucoup d’intelligence à édifier des théories absurdes qui faisaient obstacle à toute opération saine de notre part. Un certain jour, pour commencer notre travail de commission, nous décidâmes d’envoyer par la poste un millier de prospectus. Guido fit cette remarque :

— Que de timbres seraient économisés si nous pouvions savoir d’avance combien de destinataires en tiendront compte !

Cette phrase en elle-même était inoffensive, mais il se mit à jeter en l’air les enveloppes déjà fermées pour n’expédier que celles qui tomberaient du côté de l’adresse. Moi-même, autrefois, j’avais bien fait quelque chose du même genre, mais je ne crois pourtant pas être allé si loin. Bien entendu, je m’abstins de ramasser ou d’expédier les cir-culaires éliminées par cette méthode : je ne pouvais être cer-tain qu’il eût réellement obéi à une inspiration et, d’autre part, je devais prendre en considération son désir d’économie, étant donné que c’était lui qui payait les timbres-poste.

La bonne fortune qui m’empêcha de me laisser ruiner par Guido m’empêcha également de prendre une part trop

– 347 – active à ses affaires. Je le dis bien haut, car certaines per-sonnes, à Trieste, ne veulent pas le croire : tant que dura notre association, je n’ai jamais joué le rôle d’inspirateur, jamais je n’ai proposé à Guido une affaire dans le genre de celle des fruits secs ; jamais je ne l’ai poussé ni retenu. J’étais le conseiller ! J’étais là pour l’avertir, le mettre en garde, mais je n’aurais pas osé jeter son argent sur le tapis vert.

Auprès de lui, mon inertie s’accrut, et seul, son excès m’empêcha, en diverses circonstances, de le remettre sur le bon chemin. Du reste, quand deux hommes se trouvent em-barqués ensemble, il ne leur appartient pas de décider lequel sera Don Quichotte et lequel Sancho. Lui, faisait l’affaire et moi, en bon Sancho, j’examinais, je critiquais comme c’était mon devoir et je le suivais tout doucement dans mes livres.

Notre essai de commission fut un échec complet, mais dont nous sortîmes sans dommages. Seul, un papetier de Vienne nous envoya de la marchandise : des articles de bu-reau. Luciano, qui en écoula une partie, arriva peu à peu à savoir quel était notre bénéfice et se le fit attribuer presque tout entier. Guido accepta sans trop résister parce qu’il s’agissait de sommes insignifiantes : la première affaire liqui-dée devait surtout nous porter bonheur. Cette affaire eut pour résultat principal d’encombrer notre Comptabilité de fournitures de bureau qu’il fallut payer et garder. Il y en avait une masse énorme, par terre. Une maison autrement impor-tante que la nôtre en aurait été pourvue pour des années.

Pendant quelques mois, notre bureau, si bien situé et si clair, fut pour nous un agréable refuge. On y travaillait peu : en tout, deux affaires de toiles d’emballage usagées pour les-quelles nous rencontrâmes le même jour le vendeur et

 

– 348 – l’acheteur et dont nous tirâmes un petit bénéfice ; en re-vanche, on y bavardait beaucoup, avec bonne humeur. Cet innocent de Luciano se mêlait à notre conversation et quand on parlait d’affaires, il était excité comme le sont d’habitude les garçons de son âge en écoutant parler de femmes.

Il m’était facile alors de me divertir en innocent, avec des innocents, car je n’avais pas encore perdu Carla. À chaque heure de ces jours heureux s’attache un bon souve-nir. Le soir, chez moi, j’avais beaucoup à raconter à ma femme et tout ce qui concernait le bureau, je pouvais le lui dire sans rien omettre et sans avoir rien à ajouter de mon cru pour les modifier.

Si parfois Augusta murmurait d’un air soucieux : “Mais quand commencerez-vous à gagner de l’argent ?” cette ques-tion ne me troublait pas le moins du monde.

De l’argent ? Nous n’y avions pas encore pensé ! Il fallait en premier lieu étudier la situation, apprendre à connaître les marchandises, examiner les ressources du pays et de notre hinterland. Une maison de commerce ne s’improvise pas en trois semaines. Ces explications rassuraient pleinement Au-gusta.

Bientôt un hôte très bruyant fut admis dans notre bu-reau. C’était un chien de chasse âgé de quelques mois, re-muant et envahissant. Guido l’aimait. Il avait organisé pour lui un approvisionnement régulier en lait et en viande. Quand je n’avais rien à faire ni à penser, j’avais plaisir, moi aussi, à le voir sauter à travers le bureau ou prendre l’une ou l’autre des quatre ou cinq attitudes que nous savons interpré-ter chez le chien et qui nous le rendent si cher. Cependant, il me semblait que cet animal si bruyant et si sale n’était pas à sa place chez nous. Pour moi, sa présence fut la première

– 349 – preuve que donna Guido d’être incapable de diriger une mai-son de commission. Il se révélait totalement dénué de sé-rieux. Je tentai de lui expliquer que ce chien ne pouvait rien pour la promotion de nos affaires. En tout cas, je n’eus pas le courage d’insister et il me fit taire avec une réponse quel-conque.

Je crus donc de mon devoir de me consacrer à l’éducation de notre nouveau collaborateur : c’est même avec une véritable volupté que je lui envoyais quelques coups de pied, un jour où Guido n’était pas là. Le chien aboyait, puis revenait vers moi, croyant que je l’avais heurté sans le vouloir. Un second coup lui fit mieux comprendre : il alla se blottir dans un coin et, jusqu’au retour de Guido, il fut impossible d’avoir la paix. Je me repentis ensuite d’avoir ainsi maltraité une bête innocente, mais trop tard. Malgré toutes les gentillesses dont je le comblai, le chien n’eut plus confiance en moi et, Guido une fois revenu, il me donna des signes manifestes de son antipathie.

— C’est étrange, dit Guido. Heureusement que je te connais, car sinon je me méfierais de toi. Les chiens se trompent rarement dans leurs antipathies.

Pour dissiper les soupçons de Guido, j’aurais été tout prêt à lui raconter ce que j’avais fait pour m’attirer l’antipathie du chien.

Entre Guido et moi s’engagea une autre escarmouche à propos d’une chose qui aurait dû pourtant m’être indiffé-rente. Passionné de comptabilité, Guido s’était mis en tête de porter ses dépenses domestiques au compte des frais géné-raux. Après avoir consulté Olivi, je m’y opposai et défendis les intérêts du vieux Cada : il n’était pas possible de mettre sur ce compte toutes ses dépenses personnelles. Il était

– 350 – inadmissible que la maison payât ce que dépensait sa femme et, quand ils naquirent, tout ce que coûtèrent ses jumeaux. Je conseillai à Guido d’écrire à son père pour qu’il lui fixe un salaire, mais le vieux Speier refusa, faisant observer que Guido touchait déjà pour sa part soixante-quinze pour cent des bénéfices, tandis qu’il n’avait que le reste. La réponse me parut sensée. Guido n’en commença pas moins à écrire de longues lettres pour discuter la question d’un point de vue supérieur, comme il disait. Buenos Aires étant très loin, cette correspondance dura autant que le bureau. En attendant, la victoire me restait. Le compte des frais généraux resta vierge, les dépenses du jeune ménage Speier n’y figurèrent jamais et quand la maison s’écroula, le capital fut englouti tout entier, jusqu’au dernier centime.

La cinquième personne qui s’installa dans nos bureaux (en comptant le chien Argo) fut Carmen. J’assistai à son re-crutement. J’arrivais de chez Carla, tout heureux de vivre, plein de cette sérénité “de huit heures du matin”, dont parle le prince de Talleyrand. J’aperçus dans le couloir obscur une jeune fille dont Luciano me dit qu’elle voulait parler au si-gnor Speier lui-même. Comme j’avais à faire, je la priai d’attendre à la porte. Un moment après Guido entra, sans même avoir vu la demoiselle, prit la lettre de recommanda-tion que Luciano lui tendait et y jeta les yeux. Puis il pronon-ça un “non” décidé et, comme il faisait chaud, ôta sa ja-quette. Mais presque aussitôt il eut une hésitation :

— Il faut que je la voie, par égard pour la personne qui me la recommande.

Il la fit entrer. Je ne la regardai qu’après avoir vu Guido se précipiter sur sa jaquette, l’endosser et se retourner vers la jeune fille, les yeux brillants.

 

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Je sais bien que j’ai vu des femmes aussi belles que Carmen, mais je n’en ai jamais rencontré dont la beauté fût si agressive, je veux dire si évidente au premier coup d’œil. Une femme, en général, nous la créons d’abord par notre dé-sir mais, cette fois, cette phase était inutile. En la regardant, je me mis à sourire, et même à rire. Elle me faisait songer à un industriel affichant de par le monde l’excellence de ses produits. Elle désirait une place ? J’avais envie d’intervenir dans la discussion et de lui demander : “Quel genre de place ? Une alcôve ?”

Elle n’était pas fardée, mais telles étaient ses couleurs, ses pâleurs bleutées, ses rougeurs de fruit mûr, que la nature, chez elle, simulait admirablement l’artifice. Ses grands yeux bruns réfléchissaient une telle quantité de lumière que cha-cun de leurs mouvements prenait une grande importance.

Guido l’avait fait asseoir et elle regardait la pointe de son ombrelle, ou plus vraisemblablement le bout de sa bot-tine vernie. Quand il lui adressa la parole, elle leva vers lui des yeux si lumineux que mon pauvre directeur en reçut un choc. Elle était vêtue modestement, mais cela ne servait à rien car toute modestie s’annulait sur son corps. Seul luxe, ses bottines qui jouaient un peu le rôle de ces papiers très blancs que Vélasquez mettait sous les pieds de ses modèles. Vélasquez lui-même, pour l’isoler de son environnement, l’aurait campée sur un noir de laque.

Je la regardais avec une curiosité sereine. Guido lui de-manda si elle connaissait la sténographie. Elle répondit que non, mais qu’elle avait l’habitude d’écrire sous la dictée. Chose bizarre, cette grande silhouette élancée et harmo-nieuse produisait une voix rauque. Je ne sus pas cacher ma surprise.

 

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— Vous êtes enrhumée ? dis-je.

— Non, répondit-elle, pourquoi ? et elle était tellement surprise que le feu de son regard en devint encore plus in-tense. Elle ignorait donc qu’elle n’avait pas la voix juste, et je dus supposer que sa petite oreille non plus n’était pas aussi parfaite qu’elle le semblait.

Guido lui demanda si elle connaissait le français, l’allemand ou l’anglais. Il lui laissait le choix, puisque nous ne savions pas encore de quelle langue nous aurions besoin. Elle savait un peu d’allemand, mais très peu.

— Nous n’avons pas besoin de l’allemand parce que je le parle très bien moi-même, dit Guido qui ne prenait jamais une résolution sans peser le pour et le contre.

Carmen attendait une décision qui, visiblement, était dé-jà prise. Pour la hâter, elle déclara qu’elle cherchait surtout la possibilité de faire un peu de pratique et qu’elle se conten-terait d’un salaire modeste.

L’un des premiers effets de la beauté féminine sur un homme est d’abolir en lui l’avarice. Guido haussa les épaules pour signifier qu’il ne s’occupait pas de ces détails, fixa un salaire qui fut accepté avec reconnaissance et, très sérieu-sement, il recommanda à Carmen d’étudier la sténographie. Ceci était dit principalement à mon intention : Guido m’avait en effet maintes fois expliqué que le premier employé qu’il engagerait serait un parfait sténographe.

Le soir même, je parlai à ma femme de mon nouveau collègue. Elle se montra excessivement mécontente. Elle eut tout de suite l’intuition que Guido n’avait recruté cette jeune fille que pour en faire sa maîtresse. Je discutai avec elle : tout en admettant que Guido se comportait un peu comme

– 353 – un amoureux, j’ajoutai que ce serait un coup de foudre sans conséquence. La demoiselle avait, en somme, l’air sérieux.

Quelques jours après, fut-ce un hasard ? je n’en sais rien, nous eûmes au bureau la visite d’Adeline. Guido n’était pas arrivé. Elle me demanda à quelle heure je pensais qu’il vien-drait puis, d’un pas hésitant, se dirigea vers la pièce voisine où se trouvaient Luciano et Carmen. Carmen s’exerçait à la machine à écrire : tout absorbée, elle tapait avec application une lettre après l’autre. Elle leva ses beaux yeux vers Adeline qui la fixait. Quelle différence entre ces deux femmes ! Elles se ressemblaient un peu, mais Carmen avait l’air d’une Ade-line caricaturée. Je me disais que l’une, bien que plus riche-ment vêtue, était faite pour le rôle d’épouse et de mère, tan-dis qu’à l’autre, en dépit du modeste tablier qu’elle portait pour ne pas se salir, convenait celui de maîtresse. J’ignore s’il existe au monde des savants qui pourraient dire pour-quoi, dans le bel œil d’Adeline, se concentrait moins de lu-mière que dans celui de Carmen et pourquoi, par là même, il était un organe véritablement fait pour regarder les choses et les gens, et non pas pour jeter le trouble. Quoi qu’il en soit, Carmen soutint vaillamment le regard de la signora Speier, où il y avait du dédain, de la curiosité et peut-être (si ce n’est pas moi qui l’y ai mise) de l’envie.

Ce fut la dernière fois que je vis Adeline encore belle – l’Adeline qui s’était refusée à moi. Bientôt survint sa désas-treuse grossesse, puis l’accouchement des jumeaux qui né-cessita l’intervention du chirurgien. Enfin, à peine relevée, elle fut frappée par cette maladie qui emporta toute sa beau-té. C’est pourquoi je me rappelle si bien cette visite. Et je me rappelle surtout qu’à ce moment-là toute ma sympathie allait à elle, à sa grâce modeste, effacée par une beauté d’un tout autre ordre. Je n’aimais pas Carmen, bien sûr, je ne savais

– 354 – rien d’elle que ses yeux magnifiques, ses éclatantes couleurs, sa voix rauque et aussi la manière dont elle avait été intro-duite dans ce bureau (mais de cela, elle était innocente). Au contraire, à cette minute, j’ai réellement éprouvé de l’affection pour Adeline, et c’est une chose étrange que d’éprouver de l’affection pour une femme qu’on a ardem-ment désirée, qu’on n’a pas obtenue et qui vous est désor-mais indifférente. En somme, le résultat était le même que si elle avait cédé à nos désirs et nous avons une fois de plus la surprise de constater que certaines choses pour lesquelles nous vivons n’ont qu’une médiocre importance.

Pour abréger son tourment, je la conduisis dans notre bureau. Justement, Guido y entrait. À la vue de sa femme, il devint écarlate. Adeline donna à sa visite un prétexte très plausible, et, au moment de se retirer :

— Vous avez pris, dit-elle, une nouvelle employée ?

— Oui, dit Guido. Et il ne trouva rien de mieux, pour dis-simuler sa confusion, que de me demander si personne n’était venu le voir. Sur ma réponse négative, il fit une gri-mace de mécontentement comme s’il avait attendu une vi-site importante. Je savais bien qu’au contraire, nous n’attendions personne. Enfin, il réussit à prendre un air déta-ché pour dire à Adeline :

— Nous avions besoin d’un sténographe !

Je m’amusai beaucoup en entendant qu’il se trompait même sur le sexe de la personne dont il avait besoin.

La venue de Carmen apporta dans nos bureaux une grande animation. Je ne parle pas de l’animation qui était due à ses beaux yeux, à sa gracieuse personne et à son teint coloré ; je parle de notre activité commerciale. La présence

– 355 – de cette enfant stimulait Guido. D’abord, il voulait démontrer à tout le monde et à moi en particulier que la dactylo était indispensable et, chaque jour, il lui trouvait quelque nouvelle tâche, à laquelle il participait. En outre, cette activité lui pa-raissait le moyen le plus efficace de faire sa cour. Le moyen se révéla d’une efficacité inouïe. Guido apprenait à Carmen comment on dispose l’en-tête d’une lettre, il corrigeait l’orthographe d’un très grand nombre de mots ; et toujours avec la plus grande douceur. On ne voit pas quel signe de gratitude de la part de son élève eût pu être jugé excessif.

Des affaires que l’amour lui inspira, il en est peu qui lui rapportèrent des bénéfices. Une fois, entre autres, nous tra-vaillâmes longtemps sur un article dont il se révéla qu’il était prohibé. Bien mieux, sans le savoir, nous allions sur les bri-sées de quelqu’un ; et un beau jour, nous eûmes cet homme-là devant nous, le visage aussi contracté de douleur que si nous lui avions marché sur les orteils. Cet homme se deman-dait pourquoi nous nous intéressions à une affaire de ce genre et si nous n’étions pas les mandataires de puissants concurrents étrangers. Il craignait le pire. Ensuite, quand il eut deviné notre ingénuité, il nous rit au nez et nous avertit que nous n’arriverions à rien. Les faits lui donnèrent raison : nous fûmes condamnés. Mais avant, nous eûmes le temps de dicter à Carmen un très grand nombre de lettres. La mar-chandise était inaccessible, entourée de fil de fer barbelé ! J’aurais préféré ne rien dire de cette affaire à Augusta, mais elle m’en parla, car Guido en avait parlé, lui, à Adeline pour lui donner une idée du travail considérable de son sténo-graphe. De longtemps, Guido n’oublia pas cette affaire qui échoua ; il y revenait sans cesse. Il était persuadé qu’une chose pareille n’eût été possible dans aucune autre ville du monde : l’ambiance du commerce triestin était misérable. Un

 

– 356 – négociant de quelque envergure y était fatalement étranglé. C’est bien ce qui lui était arrivé.

Les amours de Guido eurent donc ce résultat qu’une multitude d’affaires bizarres et hétéroclites nous passèrent entre les mains. L’une d’elles nous échauda proprement. Je dois dire que celle-là, nous ne l’avons pas cherchée : elle s’est imposée à nous. Nous y fûmes engagés par un certain Tatchitch, un Dalmate, dont le père avait connu le vieux Speier en Argentine.

Tatchitch vint d’abord nous voir pour obtenir je ne sais quelles informations commerciales que nous lui donnâmes. Il était beau garçon, trop beau garçon. Grand, fort, le teint oli-vâtre, des yeux bleu sombre, de longs sourcils et de courtes moustaches, brunes et bien fournies. Tout cela formait une admirable harmonie de couleurs. Je pensais que Carmen et lui eussent été assortis à la perfection. Comme c’était égale-ment son avis, il revint nous voir tous les jours. Nos conver-sations, qui duraient des heures, n’étaient jamais en-nuyeuses. Les deux hommes luttaient pour conquérir la femme et, comme tous les animaux en amour, ils dé-ployaient leurs meilleures qualités. Guido était contraint à quelque réserve parce que le Dalmate, qui allait parfois le trouver chez lui, connaissait Adeline. Mais rien ne pouvait désormais lui faire perdre la partie. Je le lisais dans les yeux de Carmen. Tatchitch, lui, ne comprit cela que beaucoup plus tard.

Pour créer un prétexte à multiplier ses visites, il nous acheta des wagons entiers de savon, qu’il aurait payés moins cher chez le fabricant. Puis, toujours par amour, il nous lança dans cette désastreuse affaire.

 

– 357 –

Son père avait observé que régulièrement, à certaines époques de l’année, le prix du sulfate de cuivre montait et, à d’autres époques, baissait. Il voulut spéculer sur cette mar-chandise et décida d’en acheter en Angleterre, au moment le plus favorable, une soixantaine de tonnes.

Nous parlâmes longtemps de cette affaire et, pour la préparer, nous entrâmes en correspondance avec une mai-son anglaise.

Un beau jour, Tatchitch, le père, télégraphia à son fils que le moment lui semblait venu et indiqua le prix auquel il était disposé à conclure l’achat. Tatchitch l’amoureux se précipita chez nous pour nous confier l’affaire et reçut en ré-compense une belle, une grande, une caressante œillade de Carmen. Le pauvre Dalmate encaissa l’œillade avec ravisse-ment, sans comprendre qu’elle était une manifestation d’amour pour son rival.

Guido entama l’affaire avec une tranquille certitude. Tout d’ailleurs s’annonçait facile : la marchandise arrivait d’Angleterre à Trieste, et là, sans qu’elle eût à sortir du port, nous la remettions à notre acheteur. Guido fixa le montant de la commission à prélever et établit en conséquence notre prix d’achat qui fut communiqué à la maison anglaise. Avec l’aide du dictionnaire, nous rédigeâmes la dépêche en an-glais. Dès qu’elle fut expédiée, Guido se frotta les mains et se mit à calculer la somme de couronnes que lui rapporterait cette courte et légère opération. Pour s’assurer les faveurs des dieux, il trouva juste de me promettre une petite part du bénéfice ; il en promit également une à Carmen, non sans quelque malice, “parce qu’elle avait collaboré à l’affaire, avec ses beaux yeux”. Nous voulions refuser, tous les deux, mais il nous supplia de faire au moins semblant d’accepter. Il

 

– 358 – craignait qu’autrement nous ne lui portions la poisse. Je m’empressai de le satisfaire pour le rassurer. J’étais sûr et certain qu’il ne pouvait subir, de ma part, aucune influence maligne, mais je comprenais qu’il en doutât. En ce monde, quand nous ne nous voulons pas de mal, nous nous aimons tous, mais nos souhaits les plus vifs ne vont qu’à la réussite des entreprises auxquelles nous participons.

L’affaire fut étudiée dans tous ses détails. Guido calcula même à un mois près le temps pendant lequel, avec le béné-fice de cette opération, il pourrait subvenir aux dépenses de sa famille et de son bureau, “de ses deux familles” comme il lui arrivait de dire, à moins qu’il ne dît “de ses deux bureaux” (ceci, quand il s’ennuyait chez lui). Cette affaire ne fut même que trop étudiée, et c’est peut-être pourquoi elle échoua. Là-dessus arriva de Londres un bref télégramme : “Pris note”, et l’indication du cours du sulfate à ce jour. Le prix était sensi-blement supérieur à celui que notre acheteur nous avait indi-qué. Adieu l’affaire ! Tatchitch en fut informé et peu après quitta Trieste.

Vers cette époque, je passai environ un mois sans aller au bureau. Je n’eus donc pas connaissance d’une lettre d’aspect inoffensif mais qui devait avoir pour nous des con-séquences graves. Par cette lettre, la maison anglaise con-firmait son télégramme et nous informait qu’elle considérait notre ordre comme valable jusqu’à révocation. Guido négli-gea d’annuler l’ordre et moi, quand je retournai au bureau, j’avais oublié l’affaire. Des mois avaient passé quand un soir Guido vint me chercher chez moi avec un télégramme auquel il ne comprenait rien. Il nous avait été adressé, pensait-il, par erreur. Pourtant, l’adresse télégraphique était bien celle que j’avais régulièrement fait inscrire aussitôt après notre instal-lation. La dépêche ne contenait que trois mots : “60 tons

– 359 – settled.” Je vis aussitôt de quoi il s’agissait, ce qui n’était pas difficile puisque cette commande de sulfate était la seule commande importante que nous eussions jamais passée. J’expliquai à Guido les trois mots mystérieux. Ils signifiaient que le cours était descendu jusqu’au prix d’achat fixé par nous et que nous nous trouvions à ce jour heureux proprié-taires de soixante tonnes de sulfate de cuivre.

Guido protesta :

— Je n’accepterai pas que mon ordre soit exécuté après si longtemps. C’est inimaginable !

Je suggérai qu’au bureau il devait bien y avoir la lettre confirmant la première dépêche. Guido ne se souvenait de rien. Inquiet, il proposa de courir voir si cette lettre s’y trou-vait réellement. “Excellente idée”, pensai-je. Cette conversa-tion m’était désagréable devant Augusta, qui ignorait que depuis un mois, on ne m’avait pas vu au bureau.

Nous courûmes donc jusqu’à notre bureau. Guido était si mécontent de se voir coincé par cette première grande af-faire qu’il aurait aussi bien couru jusqu’à Londres pour en être débarrassé. Aussitôt arrivés, à tâtons, dans l’obscurité, nous allumâmes le gaz. La lettre fut retrouvée sans peine, rédigée comme je l’avais prévu : elle nous informait qu’on avait pris bonne note de notre commande et que, sauf avis contraire, on la considérait comme valable.

Guido regardait ces quelques lignes, le front contracté, comme si, par son regard, il avait voulu abolir la réalité qu’elles signifiaient en termes si simples.

— Et dire, s’écria-t-il, qu’il suffisait d’écrire deux mots pour nous épargner une telle perte !

 

– 360 –

Le reproche ne s’adressait pas à moi, bien sûr, puisque j’avais été absent. Et bien que j’eusse mis tout de suite la main sur la lettre, sachant où elle devait se trouver, je ne l’avais jamais vue auparavant. Néanmoins, pour me débar-rasser plus radicalement de tout reproche, je le lui retournai avec fermeté :

— Pendant mon absence, lui dis-je, tu aurais dû au moins lire attentivement tout le courrier !

Alors son front se dérida. Il haussa les épaules :

— Après tout, cette affaire-là, c’est peut-être la fortune.

Nous nous quittâmes sur ces mots et chacun rentra chez soi.

Mais Tatchitch avait raison. À certaines époques, le sul-fate de cuivre baissait constamment et nous étions en pleine période de baisse. L’exécution de notre ordre et l’impossibilité de revendre immédiatement notre marchan-dise au prix que nous l’avions payée nous furent une bonne occasion d’étudier le phénomène dans toute son ampleur. Notre perte augmenta. Le lendemain Guido me demanda conseil. Il aurait pu vendre avec une légère perte en compa-raison de celle qu’il dut supporter ensuite. Je ne voulus pas l’influencer ; je me contentai de lui rappeler que, d’après les renseignements de Tatchitch, la baisse devait encore durer cinq mois. Guido se mit à rire :

— Il ne me manquerait plus maintenant que de me lais-ser diriger dans mes affaires par ce provincial !

J’essayai, je m’en souviens, de lui faire entendre que le provincial en question avait passé des années à contempler du sulfate de cuivre dans sa petite ville dalmate. Je ne peux

 

– 361 – avoir aucun remords pour la perte que subit Guido dans cette affaire. S’il m’avait écouté, il aurait évité le pire.

À quelque temps de là, nous discutâmes l’affaire du sul-fate de cuivre avec un courtier, un petit homme grassouillet, vif et alerte, qui, tout en nous blâmant d’avoir fait cet achat, ne semblait pas partager l’opinion de Tatchitch. D’après lui, le sulfate de cuivre, bien qu’il eût son marché propre, subis-sait, dans une certaine mesure, les fluctuations du cours du métal. À la suite de cet entretien, Guido reprit un peu con-fiance. Il pria le courtier de le tenir au courant des moindres mouvements de prix. Il attendrait aussi longtemps qu’il fau-drait pour vendre sans perte et même avec un petit bénéfice. Le courtier rit doucement et, un instant après, glissa dans la conversation un mot que je remarquai, car il me sembla fort juste :

— Bien peu de gens en ce monde, dit-il, savent se rési-gner à une petite perte. En revanche, les grandes pertes en-traînent immédiatement les grandes résignations.

Guido n’en tint pas compte. Mais je l’admirai, lui aussi, de n’avoir pas soufflé mot au courtier sur la manière dont nous en étions arrivés à cet achat. Je lui en fis part, et il en tira vanité. “J’aurais craint, me dit-il, de nous discréditer et de discréditer notre marchandise en lui racontant cette his-toire.”

On ne reparla plus de l’affaire du sulfate jusqu’au jour où arriva de Londres une lettre par laquelle nous étions invités à payer et à donner nos instructions pour l’expédition. Soixante tonnes à recevoir, à entreposer ! Guido en avait le vertige. Nous fîmes le calcul de ce que nous devrions dépen-ser s’il fallait garder cette marchandise pendant des mois. Une somme énorme ! Notre ami le courtier, qui ne deman-

– 362 – dait qu’à voir débarquer le sulfate à Trieste puisqu’il pensait que, tôt ou tard, nous le chargerions de le vendre, fit obser-ver à Guido que cette somme “énorme” n’ajoutait qu’un faible pourcentage au prix de revient de la marchandise.

Cette remarque parut étrange à Guido. Il se mit à rire :

— Bien sûr, dit-il, mais je n’ai pas seulement cent kilos de sulfate. J’en ai soixante tonnes, pour mon malheur !

Le calcul du courtier était évidemment juste en ce sens qu’une hausse légère aurait suffi à couvrir amplement les frais d’entrepôt. Il aurait fini par se laisser convaincre s’il n’avait été retenu par une inspiration, comme il disait. Quand il lui arrivait d’avoir une idée commerciale bien à lui, il en était comme halluciné, il n’y avait plus de place pour d’autres considérations. Or il s’était avisé que la marchan-dise lui était vendue franco à Trieste par des gens qui de-vaient en payer le transport, de sorte qu’en la rétrocédant au vendeur, il ferait l’économie du fret et qu’il obtiendrait un meilleur prix en Angleterre qu’à Trieste. C’était douteux. Mais pour ne pas le fâcher, personne ne mit la chose en dis-cussion. L’affaire une fois liquidée, Guido eut un sourire un peu amer, un sourire de penseur pessimiste :

— N’en parlons plus, dit-il. La leçon a été un peu chère. Nous tâcherons d’en profiter.

Mais on en reparla. Il ne refusait plus les affaires avec cette belle assurance des premiers temps. Et au bout de l’année, quand je lui fis constater notre déficit :

— Ce maudit sulfate de cuivre a été mon malheur, gron-da-t-il. J’étais obsédé par le désir de rattraper cette perte !

 

– 363 –

Mon absence du bureau avait eu pour cause ma rupture avec Carla. Je n’avais plus eu l’occasion d’assister aux amours de Guido et de Carmen. En ma présence, ils se re-gardaient, se souriaient. Si bien qu’un beau soir je quittai le bureau, furieux, bien décidé à n’y plus revenir et sans faire part de ma résolution à quiconque. Je m’attendais à ce que Guido me demandât la raison de ma défection et je me pré-parais alors à lui dire son fait. Je pouvais me montrer sévère à son égard, étant donné qu’il ne savait absolument rien de mes promenades au Jardin public.

J’éprouvais une sorte de jalousie. Je voyais en Carmen la Carla de Guido, une Carla plus douce, plus soumise. Même avec cette seconde femme, il avait eu plus de chance que moi, comme avec la première ! Les meilleures femmes étaient toujours pour lui ; mais peut-être devait-il ses succès à des qualités que je lui enviais tout en les considérant comme inférieures : la sûreté de son coup d’archet à côté de sa désinvolture dans la vie. Une chose me semblait désor-mais certaine : j’avais sacrifié Carla à Augusta. Quand je songeais à ces deux années de bonheur que Carla m’avait données, je n’arrivais pas à comprendre, maintenant que je savais comment elle était faite, comment elle avait pu me supporter si longtemps. Ne l’avais-je pas offensée chaque jour, par amour pour ma femme ? Guido, au contraire, je le savais avec certitude, auprès de Carmen, oubliait totalement Adeline. Deux femmes n’étaient pas de trop dans son cœur frivole. Quand je me comparais à lui, je me jugeais tout à fait innocent ! J’avais épousé Augusta sans amour et pourtant je ne pouvais la tromper sans souffrir ! Peut-être lui aussi avait-il épousé Adeline sans l’aimer, c’est vrai, mais, même si, maintenant, elle ne comptait plus pour moi, je me rappelais l’amour qu’elle m’avait inspiré et il me semblait que, puisque

 

– 364 – je l’avais tant aimée, j’aurais été encore plus délicat à sa place que je ne l’étais maintenant à la mienne.

Ce ne fut pas Guido qui vint me chercher. Ce fut moi qui, tout seul, retournai à ce bureau, cherchant un soulagement à mon profond ennui.

Il respecta nos conventions, qui ne m’obligeaient pas à une activité régulière dans ses affaires ; quand il me rencon-trait chez moi ou ailleurs, il me témoignait toujours la même grande amitié dont je lui étais reconnaissant, et il ne sem-blait pas se souvenir que j’avais laissé vide cette place der-rière le bureau qu’il avait acheté pour moi. Si l’un de nous se sentait gêné, c’était moi. Quand je retournai enfin au bureau, il m’y accueillit avec chaleur comme si mon absence n’avait duré qu’une journée, me dit qu’il était heureux de me revoir et, comprenant que j’avais l’intention de me remettre au tra-vail, s’écria :

— J’ai donc eu raison de ne permettre à personne de toucher à tes livres.

En effet, grand-livre et journal en étaient au point où je les avais laissés.

— Maintenant que vous êtes revenu, me dit Luciano, es-pérons que nous allons nous remuer un peu. Je pense que le signor Guido s’est découragé à cause de quelques affaires qui n’ont pas réussi. Ne lui répétez pas ce que je vous dis là, mais voyez si vous ne pourriez pas lui redonner confiance.

Continuer : partie 2 sur 6