La Conscience de Zeno
26 mars 1916
Maintenant que je sais ma famille en sûreté, la vie que je mène ne me déplaît pas. Je n’ai pas beaucoup de travail, mais je ne puis dire que je sois inerte. Rien à acheter, rien à vendre. Le commerce renaîtra avec la paix. Olivi, de Suisse, me fait parvenir des conseils. Le pauvre homme ! Il ne se doute pas à quel point ses conseils détonnent dans cette at-mosphère toute changée. Moi, pour le moment, je ne fais rien.
26 mars 1916
Depuis juin dernier, je n’ai rien ajouté à ces notes. Or, voici que le docteur S. m’écrit de Suisse pour me demander si j’ai rédigé quelque chose et de le lui envoyer… La requête est curieuse, mais je ne vois aucun inconvénient à lui faire parvenir mon petit cahier. Aussi bien y verra-t-il clairement ce que je pense de lui et de sa cure. À toutes mes autres con-fidences, j’ajoute encore ces quelques lignes pour son édifi-cation. Je n’ai plus beaucoup de temps pour écrire : le com-merce occupe toutes mes journées. Mais je tiens à dire son fait au docteur S. et j’y ai pensé si souvent que j’ai là-dessus des idées bien claires.
Il croit qu’il va recevoir encore les aveux d’un malade, d’un faible. Eh bien, pas du tout ! Il aura la description d’une santé solide, parfaite, autant que mon âge assez avancé le
– 539 – permet. Je suis guéri ! Non seulement je ne veux plus me li-vrer à la psychanalyse, mais je n’en ai plus besoin. Et si je parle de ma santé, ce n’est pas seulement parce que j’ai le sentiment d’être un privilégié parmi tant de martyrs. Ce n’est pas par comparaison que je me sens en bonne santé. Je suis en bonne santé, absolument. Depuis longtemps, je savais que la santé, pour moi, ne pouvait être que ma conviction, et que c’était une niaiserie digne d’un rêveur hypnagogique que de vouloir la “traiter” et non pas de persuader. Je souffre bien de quelques douleurs, mais sans importance dans ma bonne santé. Je puis bien avoir à mettre un emplâtre ici ou là, mais le reste doit bouger, marcher, lutter et non pas s’attarder dans l’immobilité comme les gangreneux. La douleur et l’amour, la vie en un mot ne doit pas être considérée comme une maladie parce qu’on en souffre.
J’admets que pour atteindre cette certitude de ma propre santé, mon destin a dû changer et mon organisme se réchauffer par la lutte, et surtout par le triomphe. Ma guéri-son, je la dois à mon commerce, et je veux que le docteur S. le sache.
Jusqu’au début du mois d’août 1915, je n’avais su que regarder, stupéfait et inerte, le monde bouleversé. Mais alors, j’ai commencé à acheter. Je souligne ce verbe car il a un autre sens qu’avant la guerre. Autrefois, quand un com-merçant parlait d’acheter, il voulait dire qu’il était disposé à acquérir un certain article. Mais quand j’ai dit : acheter, j’ai voulu signifier que j’étais, par principe, acquéreur de n’importe quelle marchandise mise en vente. Comme tous les êtres forts, je n’ai eu en tête qu’une seule idée : j’ai vécu sur elle et elle a fait ma fortune. Olivi n’était pas à Trieste. Lui, j’en suis certain, n’aurait pas autorisé à courir un risque pareil : il l’aurait réservé aux autres. Pour moi, ce n’était pas
– 540 – un risque : j’agissais avec la complète certitude du succès. Pour commencer je m’étais mis, suivant un usage pratiqué en temps de guerre, de toute antiquité, à convertir mon capi-tal en or. Mais l’achat et la vente de l’or ne vont pas sans dif-ficultés. L’or, pour ainsi dire, liquide, parce que plus mobile, c’était la marchandise. Dès que je l’eus compris, je commen-çai à stocker. De temps à autre, j’effectue une vente, mais je ne revends jamais qu’une partie de ce que j’achète, et, comme j’ai commencé au bon moment, je réalise de gros bé-néfices, grâce auxquels je puis continuer mes achats.
Je ne me souviens pas sans orgueil de ma première ac-quisition. Une folie, en apparence. Mais j’étais impatient de réaliser mon nouveau programme. Il s’agissait d’un stock li-mité d’encens. Le vendeur me faisait valoir que l’encens se-rait employé en remplacement de la résine qui devenait rare. Je savais, moi, en qualité de chimiste, que l’encens ne pour-rait jamais remplacer la résine, dont il est différent toto ge-nere ; mais je pensais, d’autre part, que la misère du monde deviendrait telle qu’on devrait employer l’encens comme un succédané de l’autre. Et j’achetai ! Ces jours derniers, j’ai re-vendu une petite partie de mon stock. J’en ai retiré autant d’argent que j’avais dû en débourser pour m’approprier le tout. Au moment de toucher cet argent, le sentiment de ma santé et de ma force m’élargissait la poitrine.
Après en avoir lu ces dernières pages, le docteur devrait me restituer tout mon manuscrit. Je reprendrais mon récit avec plus d’ordre. Comment pouvais-je comprendre mon existence alors que je ne connaissais pas cette ultime pé-riode. Peut-être n’ai-je tant vécu que pour me préparer à ce dénouement !
– 541 –
Bien entendu, je ne suis pas un naïf et j’excuse le doc-teur de voir dans la vie elle-même une manifestation de ma-ladie. La vie ressemble un peu à la maladie : elle aussi pro-cède par crises et par dépressions. À la différence des autres maladies, la vie est toujours mortelle. Elle ne supporte aucun traitement. Soigner la vie, ce serait vouloir boucher les ori-fices de notre organisme, en les considérant comme des blessures. À peine guéris, nous serions morts étouffés.
La vie actuelle est contaminée aux racines. L’homme a usurpé la place des arbres et des bêtes. Il a vicié l’air, il a li-mité le libre espace. Mais cela peut être pire encore. Cet animal actif et triste pourrait encore découvrir et asservir d’autres forces. Une menace de ce genre est dans l’air. Il en résultera une grande richesse… en nombre d’hommes. Chaque mètre carré sera occupé par un homme. Mais qui nous guérira de ce manque d’air et d’espace ? Rien qu’en y pensant, je suffoque !
Et ce n’est pas cela, ce n’est pas seulement cela.
Tout effort pour nous donner la santé est vain. Celle-ci ne peut appartenir qu’à la bête, qui ne connaît qu’un seul progrès : celui de son propre organisme. Quand l’hirondelle eut compris que la seule chance de vivre résidait dans la mi-gration, le muscle moteur de ses ailes se renforça et devint la partie la plus considérable de son corps. La taupe s’enterra et tout son être s’adapta aux besoins d’une vie souterraine. Le cheval se fit plus grand, transforma son pied. De certains animaux nous ignorons les transformations, mais elles ont dû exister, et jamais cela ne fut nuisible à leur santé.
Mais au contraire, l’homme à lunettes s’est créé des ou-tils, étrangers à son corps ; et s’il y eut, chez qui les inventa, de la santé et de la noblesse, elles manquent, le plus souvent,
– 542 –
à qui en fait usage. Les outils s’achètent, se vendent, se dé-robent ; l’homme, chaque jour, devient plus rusé et plus faible, et sa ruse, on le conçoit, croît à la mesure de sa fai-blesse. Ses premiers outils n’étaient que des prolongements de la force de ses bras, et ne pouvaient être efficaces que grâce à leur force, mais aujourd’hui, l’outil n’a plus aucune relation avec les membres. C’est l’outil qui crée la maladie, en abrogeant une loi qui, partout sur la terre, fut créatrice. La loi du plus fort disparaît, et, avec elle, nous avons perdu la sélection salutaire. Pour nous sauver, il faudrait bien autre chose que la psychanalyse ! Celui qui possédera le plus d’outils, de machines, sera le maître, et sous son règne foi-sonneront les maladies et les malades.
Peut-être une catastrophe inouïe, produite par les ma-chines, nous ouvrira-t-elle de nouveau le chemin de la santé. Quand les gaz asphyxiants ne suffiront plus, un homme fait comme les autres inventera, dans le secret de sa chambre, un explosif en comparaison duquel tous ceux que nous con-naissons paraîtront des jeux d’enfants. Puis un homme fait comme les autres, lui aussi, mais un peu plus malade que les autres, dérobera l’explosif et le disposera au centre de la Terre. Une détonation formidable que nul n’entendra – et la Terre, revenue à l’état de nébuleuse, continuera sa course dans les cieux délivrée des hommes – sans parasites, sans maladies.
– 543 –
Vous avez terminé La Conscience de Zeno
Italo Svevo
Des livres comme celui-ci
-
Senilità
-
Les Cenci
-
Feu Mathieu Pascal
-
Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 1 (of 8): Madame Bovary
-
Madame Bovary
-
Le dernier mot
Après le livre
Pages fournies avec cette édition, gardées ici pour référence.