La Conscience de Zeno

Italo Svevo · Chapitre 6 sur 11 · partie 1/5

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La Conscience de Zeno

VI L’épouse et la maîtresse

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

VI

 

 

L’épouse et la maîtresse

 

Il y eut plus d’un moment dans ma vie où je crus être sur le chemin du bonheur et de la santé. Mais ce sentiment ne fut jamais plus fort que pendant mon voyage de noces et les quelques semaines qui suivirent notre retour à la maison. Pour commencer, je fis une découverte qui me stupéfia : j’aimais Augusta ! Je l’aimais comme elle m’aimait. À vrai dire, je demeurai d’abord en défiance. Heureux de la bonne journée présente, je m’attendais à un tout autre lendemain. Mais les jours se suivaient, également lumineux, sans que se démentît la gentillesse d’Augusta ni – ô surprise ! – la mienne. Chaque matin, je retrouvais chez ma femme le même élan affectueux, et en moi cette même gratitude qui, si elle n’était de l’amour, y ressemblait beaucoup. Qui aurait pu s’attendre à cela quand j’avais boitillé d’Adeline à Alberte pour aboutir à Augusta ? Donc, je n’avais pas été la grosse bête aveugle qui se laisse mener où l’on veut, mais au con-traire un homme très habile. Me voyant tout émerveillé, Au-gusta me dit :

— Pourquoi t’étonnes-tu ? Ne savais-tu pas que l’amour vient après le mariage ? Je ne l’ignorais pas, même moi qui suis bien moins savante que toi.

Je ne sais si c’est avant ou après l’amour que s’éveilla dans mon cœur une espérance, la grande espérance de pou-voir un jour ressembler à Augusta qui était la santé personni-fiée. Pendant nos fiançailles, je ne m’étais pas aperçu de

– 195 – cette santé radieuse, absorbé que j’étais par l’étude de moi-même, puis d’Adeline et de Guido. La lampe à pétrole du sa-lon n’était jamais arrivée à illuminer la pauvre chevelure d’Augusta.

Et maintenant, ce n’est pas seulement à sa rougeur que je pensais. Quand celle-ci s’évanouit, aussi simplement que les couleurs de l’aurore disparaissent sous la lumière directe du soleil, Augusta avança d’un pas assuré sur la voie qu’avaient parcourue ses sœurs sur cette terre, ces femmes qui peuvent tout trouver dans la loi et l’ordre ou sinon re-noncent à tout. Je l’aimais pour cette belle confiance, pour cette sécurité que je savais bien précaire, puisqu’elle était fondée sur moi, mais que je devais considérer avec la même modestie prudente que les expériences de spiritisme : si cela pouvait être, la confiance dans la vie pouvait également exis-ter.

Malgré tout, elle m’étonnait. Augusta semblait vraiment croire que la vie était éternelle. Ce n’était pas qu’elle affirmât rien de tel. Mais elle s’étonna que moi, qui avais horreur des erreurs avant que je n’eusse aimé les siennes, j’ai ressenti le besoin de lui en rappeler la brièveté. Allons donc ! Elle savait que tout le monde devait mourir, mais cela n’empêchait pas qu’étant mari et femme, nous resterions ensemble, en-semble, ensemble. Elle ignorait donc que lorsque, en ce monde, on s’unissait, cela arrivait pour une période si courte, si courte, si courte qu’on ne comprenait pas comment on en était arrivés à se tutoyer après être restés sans se connaître pendant un temps infini, et prêts à ne plus jamais se revoir pendant un temps tout aussi infini. Je compris finalement ce qu’était la santé parfaite quand je devinai que la vie présente était pour Augusta une vérité tangible où l’on peut se mettre à l’abri et se tenir au chaud. J’essayai d’être admis dans ce

– 196 – monde clos et d’y résider à mon tour, bien décidé à m’abstenir des critiques et des railleries qui étaient les signes d’une maladie dont je ne devais pas infecter celle qui s’était confiée à moi. Mon effort pour la préserver me permit d’imiter quelque temps les réflexes d’un homme sain.

Toutes les choses qui font désespérer, elle les savait comme moi, mais quand elle les prenait en main, ces choses-là changeaient de nature. La terre tourne : est-ce une raison d’avoir mal au cœur ? Pas du tout. La terre tourne, mais tout reste en place. Et tout ce qui faisait partie de ce monde im-muable avait pour elle une importance énorme : son alliance, ses bijoux, ses robes, la verte, la noire, la robe d’après-midi qui rentrait dans l’armoire aussitôt après la promenade, et celle du soir que, sous aucun prétexte, elle n’eût portée dans la journée ni quand je n’acceptais pas de me mettre en habit. Et les heures des repas, aussi immuables que celles du lever et du coucher ! Ces heures avaient comme une existence ré-elle ; c’étaient des êtres qu’on trouvait là, toujours à leur poste.

Le dimanche, elle allait à la messe. Je l’accompagnais quelquefois pour voir comment elle supportait les images de la douleur et de la mort. Mais ces images n’existaient pas pour elle, et de sa visite à l’église elle emportait de la séréni-té pour toute la semaine. Elle allait encore aux offices cer-tains jours de fête qu’elle connaissait par cœur et c’était tout. Si j’avais eu de la religion, moi, je serais resté à l’église toute la journée, afin d’être assuré de la béatitude éternelle.

Il y avait, ici-bas aussi, un monde organisé d’autorités qui la déchargeait de toute inquiétude. D’abord l’administration autrichienne ou italienne qui assurait la sé-curité des rues et des maisons et pour laquelle je m’efforçais

 

– 197 – de partager son respect. Puis, par exemple, les médecins. Ceux-ci ont fait régulièrement toutes les études requises pour vous assister et vous guérir, s’il arrivait, ce qu’à Dieu ne plaise, qu’il y eût à la maison quelque maladie. À cette auto-rité-là, j’avais recours chaque jour, elle jamais. Et pourtant, je savais bien la chose affreuse qui arriverait quand la mala-die mortelle m’aurait enfin saisi. Elle, au contraire, solide-ment étayée là-haut et ici-bas, ne doutait nullement, même alors, de pouvoir se tirer d’affaire.

Mais je m’aperçois qu’en analysant la santé d’Augusta, je la convertis, je ne sais comment, en maladie. À mesure que j’écris, j’en viens même à me demander s’il ne faudrait pas soigner cette santé et avoir recours, pour la guérir, à un traitement médical. Pendant tant d’années où je vécus près de ma femme, jamais cette idée ne m’était venue.

Une importance extrême m’était attribuée dans son petit univers. À tout propos, je devais exprimer ma volonté : pour le choix des aliments, des habits, des relations, des lectures. J’étais contraint à une grande activité, ce qui d’ailleurs ne me déplaisait pas. Je contribuais à l’édification d’une famille patriarcale, et j’étais moi-même le patriarche, fonction que j’avais jadis en horreur et où je voyais maintenant l’image et le signe de la santé. C’est tout autre chose d’être patriarche pour son propre compte ou d’avoir à vénérer un autre qui s’attribue la dignité patriarcale. Je voulais la santé pour moi ; la maladie, je l’estimais bonne pour les non-patriarches, et, particulièrement au cours de notre voyage, il m’arriva parfois de prendre sans déplaisir une attitude de statue équestre.

Cependant, le rôle n’était pas toujours facile. En voyage, justement, Augusta voulait tout voir, comme si nous étions là pour un voyage d’études. Il ne suffisait pas d’entrer au palais

 

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Pitti ; il fallait en visiter toutes les salles et s’arrêter au moins quelques instants devant chaque tableau. Je la laissai faire et me refusai, pour ma part, à bouger de la première salle, pré-férant, fatigue pour fatigue, trouver des prétextes à ma pa-resse. Je passai ainsi une demi-journée en face des portraits des fondateurs de la famille Médicis, et je découvris qu’ils ressemblaient étonnamment à Carnegie et Vanderbilt. Mer-veilleux !

Et pourtant ils étaient de ma race ! Augusta ne parta-geait pas mon étonnement. Elle savait ce qu’étaient les Yan-kees mais elle ne savait pas encore bien qui j’étais, moi.

Sur ce terrain-là, sa santé ne fut pas la plus forte : elle dut renoncer aux visites de musées. Je lui racontai qu’une fois, au Louvre, au milieu de tant d’œuvres d’art, je fus saisi d’un tel accès de colère que je me vis sur le point de mettre en pièces la Vénus de Milo. Résignée, Augusta me dit :

— Heureusement que les musées font partie du voyage de noces et qu’après, c’est fini.

Comme c’est vrai ! La vie n’a jamais la monotonie des musées. Voudrait-on encadrer certaines heures, elles restent riches de sons qui débordent du cadre ; riches non seulement de couleurs et de lignes, mais de vraie lumière, de celle qui brûle et qui, donc, n’ennuie pas.

La santé nous pousse à agir et à nous surcharger d’une foule de soucis et d’ennuis. Après les musées vinrent les em-plettes. Augusta, qui n’avait jamais habité notre maison, la connaissait mieux que moi. Elle savait que dans une chambre il manquait un miroir, dans une autre un tapis, et que dans une troisième il y avait une place tout indiquée pour une statuette. Elle acheta de quoi meubler tout un sa-

 

– 199 – lon. De chaque ville où l’on s’arrêtait, il fallait faire au moins un envoi. Il me semblait, quant à moi, qu’il eût été plus simple et moins fatigant d’acheter tout cela à Trieste. Mais non, et je devais chaque fois m’occuper de l’expédition, de l’assurance, des opérations de douane.

— Voyons, ne sais-tu pas que toutes les marchandises sont faites pour voyager ? N’es-tu pas un négociant ?

Et elle riait.

Elle n’avait pas tout à fait tort. J’objectai cependant :

— On fait voyager les marchandises pour les vendre et faire un bénéfice. Sinon, il faut les laisser tranquilles et rester tranquille soi-même.

Son esprit d’entreprise était une des choses que j’aimais le plus en elle. Il était d’une naïveté délicieuse. Car il faut être bien naïf pour juger, à l’achat seulement, que l’affaire est bonne. C’est à la vente qu’on saura si l’on a fait une bonne acquisition.

Il me semblait être en pleine convalescence. Mes bles-sures étaient devenues moins douloureuses, et c’est alors que je pris définitivement les dehors d’un homme joyeux. Ce fut, de ma part, en ces jours inoubliables, une sorte d’engagement vis-à-vis d’Augusta, le seul engagement au-quel je demeurai fidèle : je ne le violai que par instants, quand le rire de la vie fut plus fort que le mien. Notre vie à nous fut et demeure une relation souriante. Je souriais d’elle, croyant qu’elle ne savait pas ; elle de moi, parce qu’elle se flattait d’être un correctif à ma science et à mes erreurs. Même plus tard, quand mon mal me reprit tout entier, je gardai l’apparence de la joie, comme si je n’avais éprouvé en fait de souffrances qu’un léger chatouillement.

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Pendant notre long voyage en Italie, en dépit de mon re-gain de santé, je ne fus pas à l’abri de bien des maux. Nous étions partis sans aucune lettre de recommandation, et j’avais très souvent l’impression que ces étrangers qui nous entouraient, au milieu desquels nous passions, étaient pour moi des ennemis. C’était une peur ridicule, mais je ne pou-vais la vaincre. Si l’on m’avait attaqué, insulté, calomnié sur-tout, qui aurait pu me protéger ?

Voici, par exemple, un de ces accès de peur irraisonnée dont personne, par bonheur, pas même Augusta, ne s’aperçut. J’avais l’habitude de prendre à peu près tous les journaux qu’on m’offrait dans la rue. Je m’arrêtai un jour de-vant l’étalage d’un marchand de journaux, et tout à coup j’eus l’idée que celui-ci pouvait, par malveillance, me faire arrêter comme voleur, car je ne lui avais payé qu’un seul journal alors que j’en tenais d’autres achetés ailleurs et que je n’avais pas encore ouverts. Je me mis à courir dans la rue, suivi par Augusta à qui, bien entendu, je ne dis pas le motif de ma fuite précipitée.

Je me liai d’amitié avec un cocher et avec un guide, étant sûr au moins de n’être pas accusé, en leur compagnie, de quelque vol ridicule.

Le cocher et moi, nous avions un point commun évident. Il aimait beaucoup le vin des Castelli romani, et il me raconta qu’à tout coup, quand il en buvait un peu trop, il avait les pieds enflés. Il allait donc à l’hôpital et, après guérison, était congédié avec la recommandation expresse de s’abstenir de vin. Il en prenait la résolution, une résolution de fer, disait-il, parce que pour se lier par un signe matériel, il faisait un nœud à la chaîne de métal de sa montre. Quand je fis sa connaissance, sa chaîne pendait sur son gilet, sans le

 

– 201 – moindre nœud. Je l’invitai à venir avec moi à Trieste, et je lui décrivis, pour le rassurer, la saveur de notre vin, si diffé-rente du sien. Mais il ne voulut rien savoir et refusa avec un visage où se peignait déjà la nostalgie.

Quant au cicérone, je me liai avec lui parce qu’il m’avait paru supérieur à ses collègues. Il n’est pas difficile d’être, en histoire, plus savant que moi ; mais Augusta, avec son goût habituel de la précision, avait vérifié dans son Baedeker l’exactitude de ses explications. Au surplus, ce garçon était jeune et il nous menait au pas de course à travers les rues ja-lonnées de statues.

Quand j’eus perdu ces deux amis, je quittai Rome. Le cocher, ayant reçu de moi pas mal d’argent, nous fit voir comment le vin lui portait aussi à la tête : il nous jeta contre une muraille antique très solide. Quant au guide, il s’avisa un jour d’affirmer que les Anciens connaissaient parfaitement l’énergie électrique et qu’ils en faisaient un grand usage, et déclama des vers latins qui devaient en donner la preuve in-contestable.

À la même époque, je fus atteint d’une autre petite ma-ladie dont je ne devais pas guérir. Une chose de rien : la peur de vieillir et surtout la peur de mourir. Elle eut, je crois, pour origine, une sorte particulière de jalousie. Je redoutais la vieillesse parce qu’elle nous rapproche de la mort. Tant que j’étais en vie, Augusta ne me tromperait certainement pas. Mais je me figurais qu’à peine mort et enterré, après avoir pourvu à l’entretien de ma tombe et fait dire les messes d’usage, elle n’aurait rien de plus pressé que de me chercher autour d’elle un successeur qu’elle introduirait dans ce même univers d’ordre et de santé qui faisait ma joie. Car, enfin, cette belle santé ne pouvait mourir avec moi. Elle était indes-

 

– 202 – tructible. Je ne concevais pas qu’Augusta pût mourir, à moins d’être écrasée par un train lancé en pleine course.

Je me souviens d’un soir à Venise. Nous suivions en gondole un de ces canaux dont le profond silence est traver-sé à tout instant par la lumière et la rumeur d’une rue pas-sant brusquement au-dessus de l’eau ténébreuse. Augusta, comme toujours, enregistrait avec soin toutes les images de la mouvante vision : un jardin vert et frais surgi d’un banc de vase laissé à découvert par le reflux, le reflet d’un clocher dans l’eau trouble, une ruelle longue et noire, avec, au fond, l’écoulement de la foule dans un fleuve de clarté. Mais moi, dans l’obscurité, j’eus, avec un plein désarroi, conscience de moi-même et je me mis à lui parler du temps qui passait et du moment où elle referait avec un autre le même voyage de noces. J’étais tellement sûr de cela, je le voyais si nettement, qu’il me semblait raconter une chose déjà arrivée, si bien que je ne pus comprendre pourquoi elle s’était mise à pleurer, en entrecoupant ses sanglots de dénégations. Peut-être m’avait-elle mal compris et croyait-elle que je lui prêtais l’intention de me tuer. Pour mieux m’expliquer, je lui décrivis les cir-constances éventuelles de ma mort : mes jambes, où la circu-lation était déjà mauvaise, seraient attaquées par la gan-grène ; puis le mal finirait par gagner un organe essentiel, in-dispensable pour garder les yeux ouverts. Alors, je les ferme-rais, et adieu le patriarche ! Il faudrait en fabriquer un autre.

Elle continua à sangloter et son gémissement, dans la tristesse infinie de ce canal, me parut très important. Peut-être était-il provoqué par la vision désespérément précise de son atroce santé, et n’était-il alors que la lamentation de l’humanité tout entière ? Mais non, j’ai appris qu’elle non plus ne savait pas ce qu’était la santé. La santé ne s’analyse pas elle-même ; elle ne se regarde pas non plus dans un mi-

– 203 – roir. Nous seuls, les malades, savons quelque chose de nous-mêmes.

Ce fut alors, au milieu de ses larmes, qu’elle me raconta comment elle m’avait aimé avant de faire ma connaissance, dès la première fois qu’elle avait entendu prononcer mon nom par son père. Zeno Cosini !… Il m’avait décrit comme un naïf qui ouvrait de grands yeux quand il entendait parler d’une quelconque stratégie commerciale et prenait des notes sur un carnet de bonnes résolutions qu’il égarait une heure après. Si je ne m’étais pas aperçu de sa confusion à notre première rencontre, c’est, pensait-elle, que j’avais sans doute éprouvé un embarras semblable.

À vrai dire, je n’avais été troublé que par sa laideur, car je m’étais imaginé que les quatre filles de Malfenti, avec leur initiale commune en A, étaient toutes également belles. J’apprenais maintenant qu’elle m’aimait depuis longtemps. Mais qu’est-ce que cela prouvait ? Je ne lui donnai pas la sa-tisfaction de me rétracter : après ma mort, elle n’en prendrait pas moins un autre.

Ses sanglots s’étant apaisés, elle s’appuya plus tendre-ment sur mon épaule, et, se mettant aussitôt à rire, elle me dit :

— Et où le trouverai-je, ton successeur ? Ne vois-tu pas comme je suis laide ?

De fait, il me serait accordé, probablement, quelques jours de tranquille putréfaction.

La peur de vieillir ne me quitta plus, toujours à cause de la peur que j’avais de laisser ma femme à un autre. Cette peur ne s’atténua pas lorsque je trompai Augusta ; mais elle ne s’accrut pas non plus à l’idée qu’il me faudrait perdre aus-

– 204 – si ma maîtresse. C’était là une chose qui n’avait rien à voir avec la précédente. Quand la peur de mourir se saisissait de moi, je retombais dans ma phobie, Augusta était mon refuge. Je cherchais près d’elle un apaisement à mon angoisse, comme l’enfant qui tend au baiser de sa mère la petite main où il s’est fait mal. Et toujours elle trouvait des mots nou-veaux pour me réconforter. Pendant notre voyage de noces, elle me donnait encore trente années de jeunesse ; elle m’en promet tout autant aujourd’hui. Mais je savais au contraire que ces jours heureux du voyage de noces m’avaient sensi-blement rapproché, comme les autres, des horribles gri-maces de l’agonie. Augusta avait beau dire, le compte est vite fait : chaque semaine qui s’écoule est une semaine de moins.

Quand mes crises étaient trop fréquentes, j’évitais de la fatiguer par la répétition des mêmes plaintes et, pour l’avertir de mon besoin de réconfort, je murmurais seule-ment : “Pauvre Cosini !” Elle savait alors exactement ce qui me tourmentait et accourait aussitôt. Il m’arriva même d’exprimer ainsi des peines d’un tout autre genre et d’en ob-tenir un pareil soulagement, comme ce jour où, malade du remords de l’avoir trompée, je murmurai, par mégarde : “Pauvre Cosini !” Et ce ne fut pas en vain, car sa tendresse, ce jour-là, me fut bien précieuse.

Au retour de notre voyage de noces, j’eus la surprise de n’avoir jamais habité une maison si confortable et si chaude. Augusta y avait introduit toutes les commodités qu’elle avait eues chez elle et beaucoup d’autres de son invention. La salle de bains qui, de mémoire d’homme, avait toujours été au bout d’un corridor, à un demi-kilomètre de ma chambre, se trouvait maintenant tout près de celle-ci et pourvue d’un plus grand nombre de robinets. Une petite pièce, à côté de la

– 205 – salle à manger, fut aménagée pour y prendre le café. Meu-blée de tapis moelleux et de grands fauteuils de cuir, elle était fort agréable, et nous y passions une petite heure tous les jours après le déjeuner. On y avait mis, malgré moi, tout ce qu’il faut pour fumer. Mon petit bureau, bien que j’eusse protesté, subit lui aussi des modifications. Je craignais en ef-fet que ces changements ne me le rendissent odieux. Mais, au contraire, je m’aperçus bientôt qu’alors seulement il était possible de s’y tenir. Augusta y avait aménagé la lumière de telle sorte que je pouvais lire assis à ma table, assis dans le fauteuil ou étendu sur le sofa. Il y avait un pupitre à violon, avec sa belle petite lampe qui éclairait la musique sans bles-ser les yeux. Et là encore, toujours contre ma volonté, se trouvait tout ce qui était nécessaire pour fumer tranquille-ment.

Avec toutes ces améliorations, on avait toujours les ou-vriers à la maison, ce qui était cause d’un peu de désordre et de dérangement. Pour ma femme, qui travaillait pour l’éternité, ces petits ennuis passagers étaient sans impor-tance, mais pour moi, c’était autre chose ! Aussi, quand elle projeta d’installer une buanderie qui impliquait la construc-tion d’une petite maison dans le jardin, je m’y opposai éner-giquement. Elle assurait qu’une buanderie à la maison était indispensable pour la santé des bébés. Or, il n’y avait pas encore de bébés, et je ne voyais pas la nécessité d’être in-commodés par eux avant même qu’ils arrivent. Mais elle ap-portait dans ma vieille maison des instincts venus du plein air et, en amour, elle ressemblait à l’hirondelle qui pense tout de suite au nid.

Moi aussi, d’ailleurs, à ma façon, je manifestais mon amour : j’apportais des fleurs, des bijoux. Mon mariage avait transformé ma vie. Après une faible tentative de résistance,

– 206 – je renonçai à disposer de mon temps à ma fantaisie et m’accommodai de l’horaire le plus rigide. Mon éducation, à cet égard, eut des résultats surprenants. Un jour, très peu de temps après notre voyage de noces, je m’abstins, en toute innocence, de rentrer déjeuner à la maison et, après avoir mangé quelque chose dans un bar, je restai dehors jusqu’à la nuit tombée. De retour chez moi, je trouvai Augusta à demi morte de faim. Elle n’avait pas déjeuné. Elle ne me fit aucun reproche, mais ne voulut pas admettre qu’elle avait eu tort. Avec douceur mais fermement, elle déclara qu’à moins d’avoir été prévenue, elle m’attendrait ainsi pour déjeuner, jusqu’à n’importe quelle heure. Il ne s’agissait pas de plai-santer ! Une autre fois, je m’étais laissé retenir par un ami jusqu’à deux heures du matin. Augusta m’attendait. Elle avait laissé le poêle s’éteindre et claquait des dents. Il s’ensuivit une légère indisposition qui rendit inoubliable la leçon qu’elle m’infligea.

Un jour, je voulus lui faire un autre grand cadeau : tra-vailler ! Augusta le désirait, et je pensais moi-même que le travail ne serait pas inutile à ma santé. On est moins malade quand on n’a pas le temps de l’être. Je me mis donc au tra-vail, et, si je ne persistai pas longtemps, ce ne fut pas de ma faute. J’avais pris les meilleures résolutions. Très modeste-ment, je ne demandais pas à prendre part à la direction des affaires, mais, simplement, pour débuter, à tenir le grand-livre. Devant ces feuillets imposants où les écritures s’alignaient avec régularité, comme des maisons dans une rue bien construite, je me sentais pénétré d’un tel respect que, les premiers jours, je me mis à écrire d’une main trem-blante.

Le fils d’Olivi, petit jeune homme à lunettes, sobrement élégant et très ferré en matière de commerce, se chargea de

– 207 – mon instruction. Je n’eus pas à me plaindre de lui. Il m’ennuyait bien un peu avec sa science économique et la théorie de l’offre et de la demande, que j’avais comprise du premier coup, ce qu’il jugeait inadmissible ; mais on voyait qu’il avait le respect du patron, et je lui en savais gré, d’autant plus que ce n’était pas son père qui avait pu le lui inculquer. Le respect de la propriété devait faire partie de sa science économique. Il ne m’adressa jamais de reproches au sujet des nombreuses erreurs d’écritures que je commettais ; seulement il les attribuait à mon ignorance et me donnait des explications vraiment superflues.

Le malheur fut qu’à force d’enregistrer des affaires, l’envie me prit d’en faire moi-même. À mes yeux, le livre était vraiment ma caisse, et quand j’inscrivais une grosse somme au débit d’un client, j’avais l’impression de tenir en main non pas la plume du comptable, mais le râteau du croupier qui ramasse l’argent épars sur la table de jeu.

Tous les matins, le jeune Olivi me communiquait le courrier. Je le lisais avec le plus grand soin et, je dois le dire, avec l’espoir de le comprendre mieux que les autres. Or, un jour, une offre des plus ordinaires retint mon attention, une attention passionnée. Avant même d’en prendre connais-sance, j’avais senti dans ma poitrine quelque chose où je re-connus tout de suite le signe précurseur d’une de ces obs-cures inspirations que j’avais parfois devant le tapis vert. Il est difficile de décrire ce qu’on éprouve. C’est d’abord une dilatation des poumons qui nous fait respirer avec volupté l’air alourdi de la salle ; mais il y a plus, la certitude soudaine qu’on respirera mieux encore dès qu’on aura doublé la mise. Mais il faut de l’expérience pour bien interpréter tout cela. Il faut s’être éloigné de la table de jeu, les poches vides, avec le regret de n’avoir pas suivi son inspiration. On se promet

– 208 – alors qu’une autre fois on ne s’en ira plus ; mais pour ce jour-là, il n’y a rien à faire : les cartes se vengent. Or, devant le tapis vert, on est bien plus excusable de n’avoir pas compris et de laisser passer la chance que si l’on est assis tranquille-ment en face d’un grand-livre. Je le sentais bien, tandis qu’une voix criait en moi : “Achète tout de suite ces fruits secs !”

Je parlai de l’affaire à Olivi, innocemment, et, bien en-tendu, sans dire un mot de mon pressentiment. Olivi répon-dit que les opérations de ce genre, il les faisait seulement pour le compte d’un tiers, quand il pouvait réaliser un petit bénéfice. Ainsi, il excluait de mes affaires la possibilité d’une inspiration et la réservait à des tiers !

La nuit renforça ma conviction. Je respirais si bien que je ne pus dormir. Augusta s’aperçut de mon agitation et je dus lui en dire la cause. Elle eut aussitôt le même pressenti-ment que moi, et je l’entendis murmurer en dormant :

— Après tout, n’es-tu pas le patron ?

Et le lendemain matin, avant que je ne sorte, elle me dit, songeuse :

— Il ne faudrait pas froisser Olivi. Veux-tu que j’en parle à papa ?

Mais je refusai, sachant que Giovanni, lui aussi, attachait très peu d’importance aux inspirations.

J’arrivai au bureau, bien décidé à livrer bataille pour mon idée. La discussion dura jusqu’à midi, heure où expirait le délai fixé pour l’acceptation de l’offre. Olivi demeura irré-ductible et, pour conclure, me fit taire avec son observation habituelle :

 

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— Peut-être voulez-vous réduire les pouvoirs qui m’ont été attribués par votre défunt père ?

Vexé, je retournai à mon grand-livre en jurant de ne plus me mêler des affaires de la maison. Mais le goût des raisins de Smyrne m’était resté dans la bouche. Chaque jour, au Tergesteum, je m’informais de leur prix. Aucun autre article ne m’intéressait. Ils montaient lentement, lentement, comme s’ils se ramassaient pour prendre leur élan ; puis, tout à coup, en un seul jour, ce fut un bond fantastique : la récolte avait été misérable, et on ne l’apprenait qu’à l’instant. Étrange chose que l’inspiration ! Elle ne m’avait pas averti du déficit de la récolte, mais seulement de la hausse des cours.

Les cartes allaient se venger. En attendant, je ne pouvais tenir en place devant mon grand-livre, et je perdais tout res-pect pour mes professeurs de science économique. D’ailleurs, Olivi ne semblait plus si sûr d’avoir eu raison et je ne cessais de rire et de me moquer de lui ; ce fut ma princi-pale occupation.

Sur ces entrefaites, arriva une nouvelle offre à un prix presque double. Olivi, pour me radoucir, vint me demander conseil. Je lui répondis, triomphant, qu’à ce prix-là, je ne mangerais pas de raisin. Il murmura, offensé :

— Je m’en tiens au système que j’ai suivi toute ma vie.

Et il se mit en quête de l’acheteur. Il en trouva un pour une très petite quantité, et, toujours dans les meilleures in-tentions, il revint me trouver et me dit en hésitant :

— J’achète le raisin pour faire cette petite vente, ou faut-il vendre à découvert ?

Toujours méchamment, je répondis :

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— Moi, je me serais couvert avant de vendre.

Pour finir, Olivi, indécis, n’ayant plus son assurance ha-bituelle, fit imprudemment la vente à découvert. Les raisins continuèrent à monter et nous perdîmes tout ce qu’on pou-vait perdre sur une si petite quantité.

Alors, furieux contre moi, il déclara qu’il n’avait joué que pour me faire plaisir. Le coquin oubliait que je lui avais con-seillé de miser sur le rouge, alors que, pour me faire pièce, il avait misé sur le noir. Notre désaccord fut irrémédiable. Olivi en appela à mon beau-père, lui disant que ces dissensions entre lui et moi étaient préjudiciables aux intérêts de la mai-son et que, si la famille le désirait, ils se retiraient, son fils et lui, pour me laisser le champ libre. Mon beau-père trancha sans hésiter en faveur d’Olivi.

— L’affaire des fruits secs, me dit-il, est on ne peut plus instructive. Vous êtes deux à ne pouvoir rester ensemble. Lequel doit se retirer ? Celui qui, sans l’autre, aurait fait, une fois, une bonne affaire, ou celui qui dirige seul la maison de-puis un demi-siècle ?

Augusta, elle aussi influencée par son père, me persuada de ne plus intervenir dans mes affaires.

— Ta bonté, ton ingénuité, me dit-elle, te rendent, pa-raît-il, inapte aux affaires. Reste à la maison avec moi.

Irrité, je me retirai sous ma tente, c’est-à-dire dans mon petit studio. Pendant quelque temps, je passai mes journées à lire ou à jouer de la musique, puis le désir me vint d’une occupation plus sérieuse, et il s’en fallut de peu que je ne re-tourne à la chimie et à la jurisprudence. En fin de compte, je me consacrai à l’étude de la religion. C’était reprendre des études que j’avais commencées à la mort de mon père. Mais

– 211 – peut-être y eut-il là, cette fois, une tentative énergique de me rapprocher d’Augusta et de sa santé. Je ne me contentais pas d’aller à la messe avec elle. Je devais y aller différemment : je lisais Renan et Strauss, le premier avec plaisir, l’autre comme une punition. Si je rapporte tout ceci, c’est unique-ment pour montrer la force du désir qui m’attachait à Augus-ta. À vrai dire, elle ne comprit pas ce désir quand elle vit dans mes mains une édition critique des évangiles. Préférant l’indifférence à la science, elle ne pouvait apprécier la grande marque d’amour que je lui donnais alors. Bien souvent, s’interrompant au milieu de sa toilette ou de ses occupations domestiques, elle paraissait à ma porte pour me dire un petit bonjour, et quand elle me voyait penché sur un texte de l’Écriture, elle murmurait en faisant la moue :

— Encore plongé là-dedans !

La religion dont Augusta avait besoin ne demandait pas de temps pour s’acquérir ou se pratiquer. Une génuflexion, et retour immédiat à la vie. Rien de plus. Pour moi, la religion prenait un aspect bien différent. Si j’avais eu vraiment la foi, rien d’autre n’aurait existé en ce monde.

Mon cabinet de travail était magnifiquement aménagé. L’ennui vint pourtant m’y trouver. L’ennui ou plutôt une sorte d’anxiété car, s’il me semblait sentir en moi la force de travailler, je demeurais dans l’attente d’une tâche que la vie m’imposerait. Je me mis à sortir fréquemment et passais de longues heures au Tergesteum ou dans quelque café.

Je vivais dans un simulacre d’activité : c’était une activi-té tout à fait ennuyeuse.

À ce moment-là, j’eus la visite d’un ami. C’était un ca-marade d’université qui s’était fixé dans un village de Styrie.

 

– 212 –

Atteint d’une grave maladie, il était revenu en toute hâte à Trieste pour se faire soigner. Il fut dans ma vie la Némésis, bien qu’il n’en eût guère l’aspect. Quand il arriva chez moi, il venait de passer plusieurs semaines au lit et l’on avait réussi à convertir sa néphrite de mal aigu en affection chronique, probablement incurable. Mais il croyait aller mieux et s’apprêtait joyeusement à aller passer le printemps dans un climat plus doux que le nôtre, où il espérait se remettre tout à fait. S’être attardé trop longtemps dans sa rude ville natale, pensait-il, lui fut peut-être fatal.

Je considère que la visite de cet homme si gravement malade, et pourtant gai et souriant, fut tout à fait néfaste pour moi. Après tout, j’ai peut-être tort : elle ne fit que mar-quer un tournant dans ma vie, par lequel il fallait passer de toute façon.

Enrico Copler – c’était le nom de mon ami – s’étonna que je n’aie pas eu de ses nouvelles ni rien su de sa maladie dont Giovanni avait été sûrement informé. Mais Giovanni, depuis qu’il était malade lui aussi, n’était occupé que de lui-même et ne m’en avait rien dit, bien que, les jours de soleil, il vînt à ma villa pour dormir quelques heures en plein air.

Entre ces deux valétudinaires, l’après-midi se passa très gaiement. Ils s’entretinrent de leurs misères, ce qui est la grande distraction des malades et n’est pas trop triste pour les gens bien portants qui les écoutent. Il y eut seulement une petite discussion : Giovanni voulait aller dans le jardin – il avait besoin d’être à l’air, chose interdite à notre ami. Mais un peu de vent s’étant levé, mon beau-père se décida à rester avec nous dans la petite pièce bien chauffée.

Copler nous raconta sa maladie, qui ne le faisait pas souffrir mais le laissait sans forces. Maintenant seulement

– 213 – qu’il se sentait mieux, il comprenait combien son état avait été grave. Il nous parla des médicaments qu’il avait pris, ce qui m’intéressa davantage. C’est ainsi que son médecin lui avait indiqué un moyen efficace de jouir d’un bon sommeil sans s’intoxiquer avec de véritables somnifères. C’était pré-cisément la chose dont j’avais besoin avant tout !

Je le dis à mon pauvre ami qui, sentant mon besoin de médicaments, avait supposé un moment que j’étais atteint de la même maladie que lui, et me conseilla de me faire exami-ner, ausculter et de faire faire des analyses.

Augusta se mit à rire de bon cœur et déclara que j’étais tout simplement un malade imaginaire. À ce mot, le visage émacié de Copler s’éclaira soudain comme celui d’un homme qui prend sa revanche et qui, virilement, se libère de l’état d’infériorité auquel il semblait condamné. Me prenant à par-tie avec énergie :

— Malade imaginaire ! cria-t-il. Eh bien, moi, j’aime mieux être un malade réel. D’abord, un malade imaginaire est une monstruosité ridicule ; et puis, pour lui, il n’y a pas de médicaments, tandis que pour nous, malades réels, la pharmacopée a toujours quelques ressources, comme on le voit par mon exemple.

Ces paroles semblaient celles d’un homme en bonne santé et, je veux être sincère, elles me furent pénibles.

Mon beau-père s’y associa énergiquement, mais on sen-tait trop dans son approbation la jalousie du malade pour l’homme sain. S’il était en bonne santé comme moi, disait-il, au lieu d’assommer ses proches avec ses lamentations, on le verrait courir à ses chères et bonnes affaires, surtout mainte-nant qu’il avait réussi à perdre du ventre. Il ne savait pas que

 

– 214 – cet amaigrissement était loin d’être considéré comme un symptôme favorable.

Après l’assaut de Copler, j’avais vraiment l’air d’un ma-lade, et d’un malade maltraité. Augusta sentit qu’il fallait ve-nir à mon secours. Tout en caressant ma main que j’avais laissé tomber sur la table, elle déclara que ma maladie n’importunait personne et que, d’ailleurs, elle n’était pas convaincue que je me crusse vraiment malade, sinon, je n’aurais pas tant de joie de vivre. Copler retomba du coup dans son état d’infériorité. Il était seul au monde, et s’il pou-vait lutter avec moi en fait de santé, il n’avait à m’opposer aucune affection pareille à celle d’Augusta. Or, il avait grand besoin d’une infirmière. Il le savait bien, et il m’avoua plus tard à quel point il m’avait envié à ce sujet.

La discussion continua les jours suivants, sur un ton plus calme, pendant que Giovanni dormait dans le jardin. Copler, après y avoir réfléchi, affirmait maintenant que le malade imaginaire est un vrai malade, atteint même plus intimement que les autres, et de façon plus radicale ; en effet, ses nerfs affaiblis accusent une maladie qui n’existe pas, tandis que leur fonction normale est d’avertir, par la douleur, du dé-sordre de l’organisme et de permettre ainsi d’y porter re-mède.

— Oui, répondis-je. Exemple : le mal aux dents. La dou-leur apparaît quand le nerf est à vif et qu’il n’y a plus, pour le guérir, qu’à le détruire.

Pour finir, nous nous mîmes d’accord sur ce point que les deux malades, le réel et l’imaginaire, se valent. Précisé-ment, pour sa néphrite, il n’avait pas eu et n’avait toujours pas d’avertissement de ses nerfs, tandis que les miens, trop sensibles peut-être, me signalaient la maladie dont je mour-

– 215 – rais une vingtaine d’années plus tard. Mes nerfs à moi étaient donc des nerfs parfaits, dont le seul défaut était d’empoisonner ma vie en ce monde. Quant à Copler, il me parut très satisfait d’avoir réussi à me mettre au nombre des malades.

Chose étrange, mon pauvre ami, dans le triste état de santé où il se trouvait, avait la manie de parler des femmes. Quand Augusta n’était pas là, il n’était question de rien d’autre. Chez le malade réel, disait-il (du moins dans les ma-ladies que nous connaissions), l’appétit sexuel s’affaiblit, et c’est une bonne défense de l’organisme. Chez le malade ima-ginaire, qui ne souffre que du désordre de ses nerfs trop ten-dus, cet appétit s’exacerbe de façon pathologique. J’apportai à l’appui de sa théorie le témoignage de mon expérience per-sonnelle, et nous nous plaignîmes réciproquement. Je ne sais trop pourquoi je ne voulus pas dire à Copler que ma conduite était, depuis longtemps, parfaitement régulière. J’aurais pu au moins lui avouer que je me considérais désormais comme convalescent. Me dire en bonne santé, c’eût été trop : je lui aurais fait de la peine ; et d’ailleurs, si l’on songe à toutes les complications de notre organisme, comment oserait-on se dire en bonne santé ?

— Ainsi tu désires toutes les jolies femmes que tu vois ? me demanda Copler.

— Non, pas toutes, murmurai-je, pour ne pas sembler trop malade. Et de fait, je ne désirais nullement Adeline que je voyais tous les soirs. Celle-ci, pour moi, était vraiment la femme interdite. Le bruissement de ses jupes ne me disait rien ; et même si j’avais eu la permission d’y porter la main, cela aurait été pareil. Heureusement, je ne l’avais pas épou-sée. Cette indifférence à son égard était, ou me semblait une

 

– 216 – manifestation authentique de santé et de propreté morale. Peut-être la passion qu’elle m’avait inspirée s’était-elle épui-sée par sa violence même. Il est vrai que cette indifférence s’étendait à Alberte, si mignonne pourtant, si bien prise dans son sérieux petit costume d’écolière. Faut-il croire que la possession d’Augusta avait suffi à éteindre mon désir pour toute la famille Malfenti ? Voilà qui eût été très moral, pour le coup !

Peut-être aussi avais-je eu scrupule à parler de ma vertu, sachant combien, en pensée, j’étais peu fidèle à Augusta. À l’instant même, tout en causant avec Copler, je songeais avec un frémissement de désir à toutes les femmes dont je me privais pour elle, à celles qui vont par les rues, couvertes de leurs vêtements, et dont les organes sexuels secondaires prennent dans notre imagination une telle importance, alors que ceux de la femme possédée ont perdu tout leur attrait, comme atrophiés par la possession. J’avais toujours le vif désir d’une aventure amoureuse ; cela commençait par l’admiration d’une bottine, d’un gant, d’une jupe, de tout ce qui recouvre le corps et en altère les formes. Il n’y avait en-core là rien de bien coupable, mais Copler eut le tort de m’analyser. Expliquer à quelqu’un ses désirs secrets, c’est l’autoriser à les satisfaire. Mais Copler fit pis encore, tant par ce qu’il dit que par ses actes ; son excuse est qu’il ne pouvait prévoir où tout cela me conduirait.

Notre conversation s’est si bien gravée dans ma mé-moire que je retrouve, en me la rappelant, les sensations, les choses et les gens qui s’y associèrent. J’avais accompagné dans le jardin mon ami qui devait rentrer chez lui avant le coucher du soleil. De ma villa, située sur une colline, la vue s’étendait sur le port et sur la mer, cachés aujourd’hui par de nouvelles constructions. Nous nous arrêtâmes pour regarder

– 217 – longuement la mer faiblement agitée par une brise légère qui renvoyait en milliers de feux la tranquille clarté du ciel. La courbe immense de la péninsule d’Istrie, d’un vert qui repo-sait les yeux, s’avançait comme une grande ombre solide. Les môles du port et les digues semblaient, de là-haut, petits et insignifiants, dans leur forme d’une rigidité linéaire, et l’eau des bassins était assombrie par son immobilité, ou bien peut-être était-elle trouble. Dans ce vaste panorama, les es-paces tranquilles tenaient peu de place, comparés au rouge scintillement de la mer. Éblouis, nous nous retournâmes vers la petite terrasse devant la maison, où la nuit tombait déjà.

Devant le portique, sur un grand fauteuil, la tête coiffée d’un béret et protégée encore par le col relevé de sa pelisse, mon beau-père dormait ; une couverture enveloppait ses jambes. Nous le regardâmes un moment. Il avait la bouche grande ouverte, la mâchoire inférieure pendait, inerte, et l’on entendait sa respiration trop rapide et bruyante. À chaque instant, sa tête retombait sur sa poitrine et, tout en dormant, il la redressait. Il avait alors un mouvement des paupières, comme s’il voulait ouvrir les yeux pour mieux retrouver son équilibre, et sa respiration changeait de rythme : une vraie interruption du sommeil.

C’était la première fois que la gravité de sa maladie m’apparaissait si clairement, et j’en fus très affecté.

Copler me dit en baissant la voix :

— Il faudrait bien le soigner. Il a probablement une né-phrite. Ce sommeil n’est pas naturel. Je connais cela. Pauvre diable !

Il conseilla de faire appeler son médecin.

 

– 218 –

Giovanni, qui sentait qu’on le regardait, ouvrit les yeux et tout de suite parut moins malade.

— Eh, quoi ! vous restez au grand air, dit-il à Copler en plaisantant. Vous allez prendre mal !

Il croyait s’éveiller d’un bon sommeil, et il ne se doutait pas qu’il avait manqué d’air en face de la mer qui lui en-voyait son grand souffle. Mais sa voix était rauque et sa pa-role haletante. Il avait le visage terreux et, quand il se leva, il se sentit tout glacé et dut se réfugier dans la maison. Je le vois encore, regagnant lourdement la porte, sa couverture sous le bras, essoufflé et riant, nous criant au revoir de loin.

— Voilà bien le malade réel, me dit Copler qui ne lâchait pas son idée dominante. Il est mourant et ne sait pas qu’il est malade.

Il me parut, à moi aussi, que le malade réel souffrait peu. Voici bien des années que mon beau-père et Copler reposent dans le cimetière de Sant’Anna. Je passai un jour devant leur tombe et le fait de les savoir endormis là, sous la pierre, de-puis si longtemps, ne me sembla pas infirmer la thèse que soutenait l’un d’eux.

Avant de quitter son ancien domicile, Copler avait liqui-dé ses affaires. Il se trouvait donc, comme moi, sans occupa-tion. Mais à peine sur pied, il ne put rester tranquille et n’ayant pas d’affaires personnelles, il s’occupa de celles des autres, qui lui semblaient plus intéressantes. J’en riais alors ; je devais plus tard apprendre moi aussi combien les affaires des autres sont plaisantes ! Il s’occupait d’œuvres charitables et comme il avait décidé de vivre avec ses revenus sans tou-cher au capital, il ne pouvait pas toujours se donner le luxe d’être généreux à ses seuls frais. Il organisait alors des col-

 

– 219 – lectes et taxait ses amis et ses connaissances. En vrai homme d’affaires qu’il était, il tenait registre de tout sur un livre de comptes. Moi, je pensai que ce livre devait être son viatique et qu’à sa place, sans famille et n’ayant que peu d’années à vivre, je l’aurais arrondi en écornant mon capital. Mais il était, lui, le bien portant imaginaire. Aussi croyait-il prudent d’assurer un avenir à la brièveté duquel il ne savait se résigner.

Un jour, il me soutira quelques centaines de couronnes. Il s’agissait d’acheter un piano à une jeune fille pauvre qui recevait déjà de quelques-uns d’entre nous, par son intermé-diaire, un petit secours mensuel. Il fallait, disait-il, faire vite, pour profiter d’une occasion ; je ne pus refuser, mais lui fis observer, avec un peu de mauvaise humeur, que j’aurais fait une bonne affaire en restant chez moi ce jour-là. Je suis de temps en temps sujet à de ces accès d’avarice.

Copler prit l’argent et me quitta avec quelques mots de remerciement. Mais la réflexion que j’avais faite eut des con-séquences, et elles ne furent malheureusement que trop graves. Peu de jours après, il vint m’informer que le piano était en place et que la signorina Carla Gerco et sa mère, dé-sirant me remercier, me priaient de leur faire une visite. Copler, qui craignait de perdre son client, voulait me faire savourer les hommages de la gratitude. Dans l’espoir de me dispenser de cette ennuyeuse corvée, je déclarai à Copler qu’il remplirait bien mieux que moi le rôle de bienfaiteur. Mais il insista tellement que je finis par dire oui.

— Est-elle jolie ? demandai-je en riant.

— Très jolie, mais ce n’est pas un morceau pour notre bec.

 

– 220 –

Notre bec était une expression qui me plaisait d’autant moins qu’il avait les dents cariées. Il me raconta les mal-heurs de cette famille honorable, dont le chef était mort il y avait plusieurs années, et qui, tombée dans une misère noire, avait gardé la plus rigide honnêteté.

C’était une journée désagréable. Il soufflait un vent gla-cial, et j’enviais Copler d’avoir mis sa pelisse. Tout en mar-chant, je devais retenir mon chapeau pour l’empêcher de s’envoler. Mais j’allais récolter la reconnaissance due à ma philanthropie et cette pensée me mettait de bonne humeur. Après avoir suivi à pied la Corsia Stadion, nous traversâmes le Jardin public. C’était un quartier où je n’allais jamais. Nous entrâmes enfin dans une de ces maisons dites de rap-port que l’on construisit, il y a une quarantaine d’années, à quelque distance de la ville qui, très vite, les rejoignit et les absorba. L’immeuble, encore que modeste, avait toutefois meilleur aspect que les bâtisses élevées aujourd’hui pour le même objet. L’escalier n’occupait qu’une très petite surface et s’en trouvait d’autant plus raide.

J’arrivai au premier étage avant mon ami qui montait plus lentement, et j’eus le temps de remarquer que, des trois portes donnant sur le palier, celles des côtés portaient, fixée avec des clous, la carte de visite de Carla Gerco et celle du milieu une carte à un autre nom. Copler m’expliqua que les Gerco avaient à droite leur cuisine et leur chambre et à gauche une seule pièce, le petit salon de Carla. Ils avaient sous-loué la chambre du milieu, ce qui diminuait leur loyer mais les obligeait à passer par le palier pour aller d’une par-tie à l’autre de leur logement.

Les deux femmes, prévenues de notre visite, nous atten-daient dans le petit salon. Copler fit les présentations. La si-

 

– 221 – gnora était une personne très timide, pauvrement vêtue de noir, avec des cheveux d’un blanc de neige. Elle me tint un petit discours, apparemment préparé d’avance, pour me re-mercier de ma visite qui les honorait et pour m’exprimer leur reconnaissance du beau présent que je leur avais fait. Après quoi elle n’ouvrit plus la bouche. Copler était là comme un professeur venu pour écouter, un jour d’examen, son élève récitant devant le jury la leçon qu’il a eu tant de mal à lui faire apprendre. Il fit remarquer à la vieille dame que non seulement j’avais donné l’argent pour le piano, mais qu’en outre je contribuais au secours mensuel qu’il avait pu leur assurer. Il aimait qu’on fût exact.

Mademoiselle Carla se leva alors du tabouret où elle était assise devant le piano et me tendit la main en disant ce simple mot :

— Merci !

Voilà, au moins, qui n’était pas long. Mon rôle de philan-thrope commençait à me peser. Moi aussi, je m’occupais donc des affaires des autres, comme un simple malade réel ! Que pouvais-je bien être aux yeux de cette gracieuse fille ? Un personnage respectable, mais pas un homme. Et elle était vraiment gracieuse ! Je la soupçonnai de chercher à se ra-jeunir, car elle avait une robe trop courte pour la mode de cette époque, à moins qu’elle ne finît à la maison une robe du temps où elle grandissait encore. Son visage était celui d’une femme, et d’une femme qui veut plaire, si j’en jugeais par l’arrangement de ses cheveux dont les belles tresses brunes étaient disposées de façon à cacher les oreilles et une partie du cou. J’étais si pénétré du sentiment de ma dignité et si intimidé par le regard inquisiteur de Copler que je ne la regardais d’abord pas très bien. Mais maintenant, je la con-

 

– 222 – nais tout entière. Sa voix, quand elle parlait, avait quelque chose de musical. Avec une affectation qui finit par lui deve-nir naturelle, elle se plaisait à prolonger les syllabes, comme pour les caresser à leur passage sur ses lèvres. Cette sorte de retard, joint au son très ouvert (même chez une Triestine) de certaines voyelles, lui donnait un accent étranger. (Je sus plus tard que certains professeurs, pour enseigner l’émission de la voix, altèrent la valeur des voyelles.) Sa prononciation n’avait rien de commun avec celle d’Adeline. Il me semblait que, dans sa bouche, tous les mots prenaient le son de l’amour.

Continuer : partie 2 sur 5