La femme affranchie, vol. 2 of 2 Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte et aux autres novateurs modernes

Chapitre II

Ces quelques lignes prouveront aux personnes qui, du rationalisme dont sont empreints mes précédents travaux, ont cru pouvoir conclure à mon matérialisme et peut-être à mon athéisme, qu'elles se sont trompées sur mon compte. Le Matérialisme et l'Athéisme ne sont point des crimes, mais, à mon sentiment, de tristes erreurs, et je ne les partage pas.

J'appartiens à ce petit nombre qui, ne pouvant s'arrêter dans la négation stérile, cherchent une affirmation supérieure et féconde.

J'appartiens à ce petit nombre qui, ne trouvant pas la satisfaction de leurs besoins religieux dans les enseignements d'un dogme vieilli et rétrograde, la trouvent dans un dogme plus large que peut accepter la conscience et la Raison.

J'appartiens à ce petit nombre vraiment religieux, qui appellent de toutes les aspirations du cœur, la nouvelle doctrine générale, seule capable de nous relier dans l'amour et la communauté de but.

Mais pour moi, la Religion, n'est point une base; elle est un couronnement.

Pour moi, la Religion n'est pas une racine; elle est une fleur.

Pour moi, la Religion n'explique ni la Science, ni la Morale, n'est le fondement ni du Droit ni du Devoir; elle est la résultante de toutes ces saintes choses; elle en est l'épanouissement poétique, le parfum. Si elle ne sort d'elles comme la fleur de sa tige, elle n'a pas d'autre raison d'être qu'une aberration de l'instinct religieux, abruti par l'ignorance, affolé par une imagination déréglée.

Après cette déclaration de principes que j'ai cru devoir à mes amis et à mes ennemis, passons à l'objet de ce chapitre.

 

II

Le Droit et le Devoir ressortant de nos besoins, de notre destinée, des rapports que nous soutenons; et supposant l'intelligence et le libre arbitre, ne peuvent être conçus que par l'être humain, parce que seul, il est capable de constater les rapports qui lient les choses, de découvrir les lois de ces rapports;

Parce que seul il se distingue très nettement de ce qui n'est pas lui;

Parce que seul il peut, jusqu'à certaines limites, violer les lois qu'il connaît;

Parce que seul, enfin, il peut découvrir le but général des lois ou la destinée.

La formule des Droits et des Devoirs est donc une création humaine;

Le Droit et le Devoir sont donc des découvertes de l'intelligence humaine;

La Justice qui les résume est donc comme la Science une œuvre humaine, ainsi que l'affirment admirablement Feuerbach et après lui Proudhon.

Par cette création, l'humanité fait un monde à part, le monde moral, le monde de la Justice, composé comme notre planète de différentes couches; monde de plus en plus en opposition avec le monde physique qui est celui de la hiérarchie et de la fatalité.

Au point de développement où en est arrivé la Justice, comment définirons-nous le Droit et le Devoir sous leur aspect le plus général?

Nous dirons: le Droit est la prétention légitime de tout être humain au développement et à l'exercice de ses facultés, conséquemment à la possession des objets qui en sont les excitants propres, dans les limites de l'égalité.

Le Devoir, corrélatif au Droit, et qui en est l'explication et la justification, est l'emploi de nos facultés et de leurs excitants en vue et dans le sens de notre destinée.

Tous les Droits et Devoirs particuliers dérivent de ce Droit et de ce Devoir fondamentaux, ou n'existent que pour les garantir.