La femme affranchie, vol. 2 of 2 Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte et aux autres novateurs modernes

Chapitre VIII

Vous serez peut-être obligée, au début, d'employer quelques professeurs de l'autre sexe; mais vous rechercherez celles d'entre vos enfants qui ont des vocations spéciales; vous les cultiverez et au bout de quelques années, votre établissement n'aura que des professeurs femmes.

Le genre d'éducation que je vous propose d'appliquer, Madame, fera de vos élèves des femmes simples, fortes, vigoureuses, sérieuses et raisonneuses, plus instruites que la plupart des hommes instruits d'aujourd'hui; elles seront en état de réformer la famille, de faire transformer les lois qui subalternisent leur sexe.

Elles prouveront, par leurs œuvres, ce qui est la meilleure et la plus sûre des preuves, que la rationalité est égale chez les deux sexes; que la chose doit être ainsi pour qu'ils soient socialement égaux. Le Sentiment et la Raison n'égalisent pas les êtres, parce que le premier doit être dirigé, contenu, réformé par la seconde. En conséquence ceux qui prétendent que, chez l'homme, prédomine la Raison et chez la femme le Sentiment, bien loin d'égaliser les sexes par l'équivalence, doivent continuer à subordonner la femme à l'homme. La Raison étant en toute créature humaine ce qui juge de la vérité des rapports, ce qui établit l'ordre, si l'homme en était doué plus que la femme, il serait réellement son chef, ce que vos élèves n'admettront jamais, parce qu'elles se sauront, comme beaucoup de femmes se savent déjà, la preuve vivante du contraire, et qu'elles jugeront fausse une théorie contredite par les faits.

 

VIII

Toutes les religions, dites positives et naturelles, étant des créations de la conscience humaine, vous me demanderez sans doute, Madame, s'il vous est permis d'en inculquer une à vos élèves; s'il est même possible qu'elles y croient lorsqu'elles seront rationnellement élevées.

Il n'y a que les esprits sans portée, les cœurs sans chaleur qui ne se posent pas d'hypothèse sur l'Univers, la Divinité, l'Immortalité individuelle, l'accord de la Justice et du bonheur, etc., etc. Or, vos élèves ne seront pas de ce nombre: cette hypothèse, origine d'une religion positive, elles se la poseront et la résoudront, si vous ne la posez et ne la résolvez pour elles.

La femme est trop vivante, elle qui donne la vie, et vos enfants auront une trop forte personnalité, pour croire à l'anéantissement de leur être.

Vous leur aurez appris que toute tendance existe en vue d'une fin; elles sentiront et comprendront qu'en elles se trouvent une foule d'aptitudes et de besoins qu'une seule vie ne peut développer et satisfaire: elles en induiront une vie future, que leur vif sentiment de la justice ne leur permettra pas de concevoir autrement que comme la conséquence logique de l'emploi de celle-ci.

Anti substantialistes et anti réalistes par éducation, elles ne croiront qu'aux individus; les phénomènes seront pour elles les seules choses en soi; les espèces qui n'existent que dans et par les individus, seront soupçonnées de n'être que des étapes progressives, des manifestations, des formes de la loi de Progrès inhérente à tout ce qui est. De ces inductions, sortira la négation de la mort qui ne sera plus pour vos enfants qu'une transformation plus profonde de l'individu, du principe ou loi d'unité de chaque être.

Vos élèves sauront que si la justice est la loi de la conscience morale, c'est qu'elle est une loi de l'univers; que si cette même conscience regarde la félicité comme une conséquence obligée de la justice, c'est qu'il est dans la nature des choses que cette harmonie existe: or, comme l'étude de l'Histoire et l'expérience leur prouveront que cette harmonie n'existe pas sur cette terre, elles en induiront qu'elle doit exister ailleurs.

Ces inductions et beaucoup d'autres dont nous n'avons pas à parler ici, parce que nous ne traitons pas de dogmes, étant légitimes pour une conscience droite, conduiront vos enfants à se formuler une croyance; c'est pour cela que j'estime que vous pouvez sans scrupule en déposer une dans leurs jeunes cœurs.

Quant à votre crainte de voir la religion ébranlée dans l'esprit de vos élèves par la certitude qu'elles auront plus tard que toute religion positive est un produit de la conscience, vous n'avez pas à vous en préoccuper, si vous avez pris le soin de mettre l'hypothèse religieuse en accord parfait avec la science, la morale et la raison. Nous n'avons nul besoin d'une Révélation divine pour croire.

Est-ce que le savant ne croit pas à sa théorie? Vos élèves d'ailleurs, ne sauront-elles pas que la base de toute certitude est dans la foi? Est-ce que, pour acquérir des connaissances, nous ne devons pas, préalablement, faire acte de foi envers l'existence des corps extérieurs, la constance des lois qui régissent les choses, l'existence de nos facultés et la valeur positive de leur appréciation? Vos élèves ne savent-elles pas que, même ces choses admises sans preuve, tout repose, pour l'avenir sur la probabilité? Qui pourrait prouver que le soleil se lèvera demain, que le fer ne deviendra pas mou comme du coton, que ce qui était nourriture hier ne sera pas poison demain? Personne ni rien, sinon notre foi que l'univers et les lois qui régissent les choses demeurent, sont persistants? La raison de vos élèves ne saurait être ni révoltée, ni effrayée d'avoir la foi pour couronnement puisqu'elle l'a pour base. Être suspendus entre deux abîmes de foi, ne nous épouvante pas: ce qui nous fait reculer, c'est de trouver la contradiction sur le terrain où les deux abîmes se rencontrent: c'est cette contradiction que vous devez éviter par dessus toutes choses.

Donnez donc de bonne heure une religion positive à vos enfants, mais entendez-le bien, une religion qui ne soit que l'épanouissement poétique de tous vos enseignements.

Vous leur aurez démontré que tout est limité, composé, relatif; que le degré de perfection des êtres est en raison de leur complication; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur représenter la Divinité comme simple, infinie, absolue.

L'étude de la Biologie leur aura prouvé que, si elles sont supérieures aux animaux, c'est parce qu'elles sont plus composées qu'eux et ont un plus grand nombre de facultés; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur enseigner que ce qui persistera en elles sera d'autant plus parfait qu'il sera plus simple.

Toutes leurs études leur auront démontré que l'humanité progressive, s'est élevée et s'élève incessamment de l'animalité et du mal vers l'humanité et le bien; qu'elle est l'auteur de sa justice, de sa vertu, aussi bien que de ses sciences, de ses arts, de son industrie, vous ne pourriez leur enseigner, sans contradiction, que cette humanité est déchue, incapable de rien par elle-même et reçoit d'en haut la Justice.

Elles sauront qu'avec la pratique du bien, notre tâche ici bas est la culture du globe, les créations scientifiques, industrielles et artistiques; le perfectionnement de la société et des lois, afin de créer, pour tous, la plus grande somme de bien-être et de liberté, vous ne pourriez donc leur enseigner, sans contradiction, que la terre est une vallée de larmes dont elles doivent se détourner avec horreur; que le monde ou la société est haïssable; qu'il faut le mépriser et le fuir, et que la science, qui est le certain, doit être subordonnée au dogme, qui n'est que l'hypothèse.

Elles seront convaincues que le travail est notre gloire; que c'est par lui que nous remplissons notre destinée, et que nous nous rendons semblables aux puissances qui régissent l'univers; que plus l'être est parfait, plus il travaille; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur enseigner que le travail est un châtiment, une marque de dégradation.

Elles seront assez développées sous le rapport de la Justice, pour savoir que toute faute est personnelle, que toute punition a pour but l'amendement du coupable, et doit être proportionnée à l'intention et à la gravité du délit; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur représenter la Divinité vouant la race humaine au malheur et au crime pour le péché d'un seul; sévissant dans un but de vengeance, non d'amélioration, condamnant la créature punie à vouloir éternellement le mal, ce qui équivaut, dans le législateur tout puissant, à l'amour du mal.

Elles sauront que le bien et le mal moral sont des faits de liberté et que chacun doit, logiquement, subir les conséquences de ses actes pour qu'il y ait Justice; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur enseigner que, quelles que soient leurs œuvres, elles sont prédestinées par la volonté divine, à un bonheur ou à un malheur éternel.

Elles seront persuadées que nous sommes solidaires, que nul ne saurait pécher sans que la société ne soit en partie coupable, conséquemment en partie responsable; que toute faute est à la fois individuelle et sociale; que nous sommes liés comme les organes d'un même corps; vous ne pourriez donc, sans les démoraliser et contredire tous vos enseignements, leur dire qu'on peut se sauver seul, et que, si elles sont sauvées, elles auront du bonheur à voir souffrir à leurs semblables des supplices atroces et sans fin.

Dans ce qu'elles voient, savent, connaissent, elles constateront la loi de progrès, c'est à dire de mouvement ascendant; la récompense des efforts de la nature et de l'humanité dans un accroissement de puissance et de travail; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur proposer pour idéal de récompense future la contemplation, le repos, la diminution de leurs énergies.

Elles sauront que la base du Droit est la liberté et l'égalité, elles aimeront et pratiqueront cette doctrine; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur représenter le monde futur comme une royauté despotique avec une hiérarchie de sujets.

Songez sérieusement à ce que je viens de vous dire, Madame; car votre responsabilité est des plus graves: il ne vous est permis, sous aucun prétexte, de contribuer à mettre la contradiction et le désordre dans la société, en les mettant dans l'intelligence et le cœur de vos élèves. Il faut que tout, en elles, converge vers un même but: donnez-leur donc une Religion qui, bien qu'au dessus de la Raison, ne lui soit pas contradictoire; qui, bien que n'étant la source d'aucun Droit ni d'aucun Devoir, appuie cependant l'un et l'autre.

Quelle que soit la vivacité de leur foi, vos élèves seront tolérantes et préservées de la folie mystique, car une nuance raisonnable de doute planera sur leur croyance: elles se diront sagement: je crois, mais je ne sais pas; et l'humanité a déjà passé par tant d'hypothèses! Les autres consciences individuelles ont, comme moi, l'aspiration religieuse, la croyance en l'immortalité personnelle; nous varions sur les détails; absolument parlant, qui se trompe? Tous nous croyons avoir raison; vivons donc en paix jusqu'à la démonstration de l'erreur par les faits; ou, si nous discutons, que ce soit en frères.

Vos élèves seront assez imbues de l'idéal social moderne, pour comprendre que la Religion est une manifestation individuelle, non une manifestation sociale; que l'État, qui représente la collectivité, ne peut légitimement s'inféoder à une secte quelconque; qu'en un mot, l'État ne doit pas avoir une religion positive, afin qu'aucune conscience ne soit opprimée.

Elles croiront assez à l'égalité et à la dignité humaines pour repousser tout sacerdoce organisé; on enseigne une science, non pas une hypothèse: on propose celle-ci, et jamais aucun prêtre ne se contenterait de ce sage et modeste rôle: c'est l'instituteur qui dirige l'enfant; l'adulte doit se diriger lui-même.

Donnez, Madame, donnez à vos enfants une religion qui les soutienne dans la sainte lutte de la vertu et du dévouement; une religion qui élève leur esprit et leur cœur, et exalte leur courage. Si l'on peut légitimement hésiter à s'offrir en holocauste, lorsque la mort apparaît comme le néant de la conscience, tous les dévouements sont possibles lorsqu'on se considère comme un des rouages de l'Ordre de Justice, et qu'on ne voit dans la mort qu'une transformation, un agrandissement du moi humain.

Que vos enfants trouvent dans une religion admise par leur raison et leur sentiment, un port assuré contre les tempêtes de l'âme; dans leurs frères divins des amis, des témoins de leurs victoires, une pensée fortifiante: celle de ne pas travailler sans témoin au bien général, si elles sont méconnues de leurs contemporains. Oh! croyez-le, elles seront meilleures, plus dévouées, plus grandes, si elles sont bien persuadées qu'ayant servi dans leur vie présente l'Ordre de Justice et de Bonté, elles seront reçues vivantes dans son sein pour continuer à le servir encore, et y trouver l'harmonie de la Justice et du Bonheur.