La femme affranchie, vol. 2 of 2 Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte et aux autres novateurs modernes

IV Institut.

En s'organisant et travaillant de cette manière, en livrant au meilleur compte possible leurs traités, les femmes, en peu d'années, auraient fait une encyclopédie populaire qui réformerait la Raison, développerait le sens moral du peuple et de leur sexe, vulgariserait, ferait aimer les principes du monde moderne que le monde ancien tâche d'étouffer. En agissant ainsi, les femmes instruites feraient plus pour le Progrès, plus contre les révolutions sanglantes, les désordres qui les accompagnent et les réactions qui les terminent, que toutes les mesures de répression qui sont si fort du goût masculin et dont le résultat infaillible est une nouvelle tempête.

Outre l'avantage immense de rendre possible une encyclopédie rationnelle et populaire à bon marché, le Comité offrirait à ses membres le moyen de s'instruire. Bien peu d'entre nous ont des connaissances générales suffisantes, quelque fortes d'ailleurs que nous soyons sur une spécialité: notre éducation a été si défectueuse! Dans le sein du Comité, chacune agrandirait sa propre sphère en agrandissant celle de ses compagnes: les travaux particuliers en vaudraient mieux, parce que toutes les connaissances se tiennent. Ainsi en se dévouant à l'éducation nationale, les membres du Comité compléteraient la leur.

 

IV

INSTITUT.

Nous réclamons le doublement des lycées, des écoles spéciales: mais la routine est si tenace, les préjugés si grands, qu'il se passera bien du temps, peut-être, avant qu'on ait fait droit à nos légitimes réclamations; il faut donc nous passer des hommes jusqu'à ce qu'ils aient honte de leur injustice et de leur déraison.

Comment nous y prendrons-nous en ce qui touche l'instruction?

Nous n'avons qu'une chose à faire; c'est de fonder un Institut polytechnique pour cultiver les vocations dites exceptionnelles, et former des institutrices d'après les principes modernes.

A cette proposition, plusieurs objections sont faites. Pourquoi, dira-t-on, cultiver chez les femmes des spécialités qui ne peuvent être des professions pour elles? Vous les exposez à des déboires, à des souffrances. Nous pourrions répondre: épouse d'un astronome, la mathématicienne partagera ses travaux; La chimiste, épouse d'un chimiste, lui aidera; épouse d'un manufacturier, elle lui rendra de grands services.

La physicienne, la mécanicienne, la femme médecin, etc., épouseront de préférence le physicien, le mécanicien, le médecin, et le travail commun donnera des résultats supérieurs.

Nous pourrions encore répondre que la femme dispensée du travail par la richesse ou l'aisance, a toujours du temps de reste; qu'il est plus sain pour elle de l'employer à la culture d'une science ou d'un art, qu'à courir les magasins, à faire des visites oiseuses, à s'occuper de chiffons ou, pour se préserver des bâillements, à filer quelqu'intrigue avec un amant qui ne l'amuse guère.

Voilà ce que nous pourrions répondre, si nous étions purement utilitaires, mais comme avant l'utilité est le Droit, nous disons:

Les femmes qui ont des vocations, dites exceptionnelles, ont le droit de les cultiver comme les hommes.

Si elles ne se préparaient pas à prendre leur place, si elles ne sentaient pas vivement qu'elles ont le droit de la prendre, si elles ne souffraient pas de leur injuste exclusion, cette place, elles ne l'auraient jamais.

Il faut donc qu'elles souffrent et s'indignent: c'est de là que sortira la reconnaissance de leur Droit.

D'ailleurs la jeune Amérique est là: nous aurons le moyen d'y trouver de l'emploi pour les vocations exceptionnelles. Ce ne sera pas la première fois que la France aura forcé ses enfants à mettre leur intelligence et leur industrie au service d'autres pays.

D'autres nous disent: Ne trouvez-vous donc pas les institutrices suffisamment instruites, que vous voulez en former par d'autres méthodes? Nous répondons: leur instruction est morcelée, incomplète, littéraire, si l'on veut, mais dépourvue de toute philosophie, de tout point de vue général; on leur inculque une foule de notions fausses et contradictoires; elles n'ont pas la fermeté de refuser d'enseigner ce qu'elles ne croient pas, et ménagent des préjugés, qu'au fond du cœur, elles ne partagent point.

L'élève de l'Institut serait, au contraire, une rationaliste, une progressiste, solidement imbue de l'Idéal qu'on lui aurait fait vérifier par l'étude de l'histoire, des religions et des lois; elle ne dirait que ce qu'elle penserait; ne ferait pratiquer que ce qu'elle croirait et pratiquerait elle-même. Digne, morale, vraie, autant par principe que par habitude, méthodiquement et philosophiquement instruite, sentant l'importance de la vie, la gravité de son rôle, portant dans tous ses rapports l'idée du Droit et du Devoir, la fille de l'Institut saurait partout remplir la tâche que lui imposent ses aptitudes et son titre de membre de l'humanité.

Ce ne serait pas elle, à la vérité, qui dirait langoureusement et sottement à son mari: toi, rien que toi, toujours toi; mon enfant c'est encore toi; car on lui aurait appris que c'est manquer à ce qu'on se doit, que de s'absorber dans un être toujours faible, souvent vicieux et despote; que ce serait manquer à son devoir envers l'humanité, que de mettre une affection particulière au dessus des affections générales, et de se disposer ainsi à sacrifier la justice et l'univers à un sentiment égoïste.

A l'instruction solide et méthodique, nécessaire à l'institutrice, l'élève de l'Institut joindrait les connaissances anatomiques, physiologiques et hygiéniques si nécessaires à ceux qui dirigent l'éducation, et la meilleure méthode d'enseignement, celle de Frœbel modifiée, par exemple.

Pense-t-on que des institutrices ainsi formées, manqueraient d'occupation? Je ne le crois pas.

Sur toute la surface de l'Europe, des familles dévouées à l'idée nouvelle, aujourd'hui assez embarrassées pour donner une institutrice à leurs enfants, ne manqueraient pas d'en demander une à l'Institut.