La femme affranchie, vol. 2 of 2 Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte et aux autres novateurs modernes

II Profession de Foi.

Et rappelez-vous, rappelez-vous surtout que l'Union fait la force.

 

II

PROFESSION DE FOI.

L'union fait la force, oui; mais à condition qu'elle soit fondée sur des principes communs, non sur le dévouement à une ou plusieurs personnes. Car les personnes passent et peuvent changer: les principes restent.

Donc votre noyau de cristallisation, Mesdames, doit être moins l'Apostolat que les principes qu'il professe, que son Credo, sa profession de foi; car il lui en faut une pour rallier les intelligences et les cœurs, et les diriger vers un but unique.

Permettez-moi, Mesdames, d'essayer ici l'ébauche de ce Credo, que nous diviserons en six titres et vingt quatre articles.

1o LOI DE L'HUMANITÉ.

1o La loi de l'humanité est le Progrès.

2o Nous nommons Progrès le développement de l'individu et de l'espèce en vue de la réalisation d'un idéal de Justice et de bonheur, idéal de moins en moins imparfait et qui est le produit des facultés humaines.

3o La loi de Progrès n'est pas purement fatale, comme les lois du monde; elle se combine avec notre loi propre ou libre-arbitre; d'où il résulte que l'humanité peut, pendant un certain temps, comme l'individu, demeurer stationnaire et même rétrograder.

2o INDIVIDU, SA LOI, SES MOBILES.

4o Chacun de nous est un ensemble de facultés destinées à former une harmonie sous la présidence de la Raison ou principe d'ordre.

5o La Raison reconnaît à chacune des facultés le droit de s'exercer en vue du bien de l'ensemble, et dans la mesure du droit égal posé par les autres facultés.

6o Chacun de nous a pour aiguillon de ses actes le désir du bien-être et du bonheur, et doit se proposer pour fin le triomphe de notre liberté sur ce que les lois générales de l'univers ont de blessant pour notre organisme; et, dans l'ordre moral, le triomphe sur la tendance incessante de nos instincts égoïstes à se sacrifier les instincts plus élevés de la Justice et de la Sociabilité.

7o La destinée de l'individu s'accomplit par le développement de ses facultés, le travail, la Liberté dans l'Égalité.

3o BIEN ET MAL PHYSIQUES.

8o La souffrance n'est qu'un désaccord mis en nous ou par notre faute, ou par celle d'un mauvais milieu, ou par la solidarité du sang. C'est un produit de notre insuffisance, de nos erreurs ou de celles de nos prédécesseurs dans la vie.

9o La souffrance et le mal sont des stimulants au Progrès, par la lutte qu'on soutient pour en guérir et en garantir soi et ses successeurs: si l'on ne souffrait pas, l'on ne progresserait pas, parce que rien ne tiendrait en éveil et en action l'intelligence et les autres facultés.

10o Se résigner à la souffrance qu'on peut éviter sans commettre le mal moral, c'est affaiblir son être; c'est un mal, une erreur ou une lâcheté.

11o S'imposer des souffrances, excepté celles que nécessite la lutte contre l'exagération des penchants, est un acte de folie qui tend à désharmoniser notre être, et le rend impropre à remplir sa fonction dans l'humanité.

 

4o MAL MORAL ET BIEN MORAL.

12o Le mal et le bien, dans le sens moral, ne sont pas des substances, des êtres en soi, mais l'expression de rapports jugés vrais au faux entre l'acte de notre libre-arbitre et l'idéal du bien posé par la conscience.

13o L'âme d'une nation, c'est le Bien et le Juste: ce qui est prouvé par ces deux faits: chute des civilisations et des empires par l'affaiblissement du sens moral; décadence, par ce seul fait, malgré le progrès littéraire, artistique, scientifique et industriel.

14o L'affaiblissement du sens moral est le résultat de l'absence d'un idéal élevé du Bien et de la Justice, et produit la prédominance croissante des facultés égoïstes sur les facultés sociales.

15o La lutte est en nous par la constitution même de notre être, parce qu'il y a antagonisme entre les instincts qui tendent à notre satisfaction propre, et ceux qui nous relient à nos semblables; parce que, d'autre part, les premiers nous sont donnés dans toute leur âpre vigueur, tandis que les autres ne nous sont donnés qu'en germe pour que nous ayons la gloire de nous élever nous-mêmes de l'animalité à l'Humanité. De ces faits, il résulte que la vertu, c'est à dire l'exercice du libre-arbitre et de la force morale contre les empiètements des facultés égoïstes, est et sera toujours nécessaire pour les maintenir dans leurs limites légitimes, et les empêcher d'opprimer les facultés supérieures.

5o HUMANITÉ, SA DESTINÉE.

16o L'humanité est une. Les races et nations qui la composent n'en sont que les organes ou éléments d'organe, et elles ont leur tâche spéciale. L'idéal moderne est de les relier dans une intime solidarité, comme sont reliés entre eux les organes d'un même corps.

17o L'humanité est elle-même l'auteur de son Progrès, de sa Justice, de son idéal qu'elle perfectionne à mesure qu'elle devient plus sensible, plus rationnelle et comprend mieux l'univers, ses lois et elle-même.

18o L'étude attentive de l'histoire de notre espèce nous montre que la destinée collective de l'Humanité est de s'élever au dessus de l'animalité, en cultivant les facultés qui lui sont spéciales, et de créer en même temps les arts, les sciences, l'industrie, la Société, afin d'assurer de plus en plus et à un nombre toujours plus grand, la liberté, les moyens de se perfectionner et le bien-être.

19o L'histoire nous dit encore que le Progrès est en raison du degré de liberté, du nombre des libres et de la pratique de l'Égalité. D'où il résulte que la Liberté individuelle dans l'Égalité sociale est un droit imprescriptible, le seul moyen de donner à chaque individu puissance d'accomplir sa destinée qui est un élément de la destinée collective: Voilà pourquoi la France depuis 89 se propose pour idéal le triomphe de la Liberté et de l'Égalité.

6 o ÉGALITÉ DES SEXES.

20o Les deux sexes, étant d'espèce identique, sont, devant la Justice, et doivent être devant la loi et la Société, parfaitement égaux en Droit.

21o Le couple est une Société formée par l'Amour; une association de deux êtres distincts et égaux, qui ne sauraient s'absorber, devenir un seul être, un androgyne.

22o La femme n'a pas à réclamer ses droits en tant que femme, mais uniquement comme personne humaine et membre du corps social.

23o La femme doit protester en tant qu'épouse, personne humaine et citoyenne contre les lois qui la subordonnent, et revendiquer ses droits jusqu'à ce qu'on les ait reconnus.

24o Ce que quelques-uns ont nommé l'émancipation de la femme dans l'Amour, est son esclavage, la perte de la civilisation, la dégénérescence physique et morale de l'espèce. La femme, tristement émancipée de cette manière, bien loin d'être libre, est l'esclave de ses instincts, et l'esclave des passions de l'homme.

 

Quelqu'incomplète et imparfaite que soit cette profession de foi provisoire, si vous vous groupiez autour d'elle, Mesdames, vous redonneriez un idéal à votre sexe qui se corrompt et conduit l'autre à l'abîme.