La Mine qui ne payait pas de mine
Chapitre XIII: Une Disparition
CHAPITRE XIII
UNE DISPARITION
LE LENDEMAIN MATIN, Doris et les trois détectives achevaient leur petit déjeuner, seuls dans la cuisine. Hannibal avait mangé sans même s’en rendre compte : son esprit était ailleurs. Maintenant, il regardait, tout surpris, son bol vide…
Puis il se ressaisit et, se tournant vers Doris :
« Sais-tu comment s’appelle la boutique où Mme Macomber travaillait autrefois comme vendeuse ?
— Je me demande en quoi cela peut t’intéresser ! grommela, maussade, l’interpellée. Enfin, si tu veux le savoir, il s’agit du Bazar indien.
Mme Macomber m’en a souvent parlé. Une certaine Mme Harvard le lui a acheté et l’a gardée comme employée. Cette bonne femme était d’une avarice rare. Il paraît qu’elle aurait payé ses vendeuses avec de la fausse monnaie si elle avait pu.
— Vraiment ? dit Hannibal. Voilà qui apporte de l’eau à mon moulin. Si ta voisine était si mal payée, comment a-t-elle pu économiser assez pour acheter son domaine ? Voilà une partie de son histoire que nous devons et pouvons contrôler !
— Hannibal Jones ! Comment oses-tu fourrer ton nez dans les affaires de Mme Macomber ? protesta Doris. Elle est réglo ! Et puis, je l’aime beaucoup !
— Tandis que tu détestes Wesley Thrugon… acheva Hannibal avec ironie. Cela ne signifie pas que Thrugon soit tout noir et Mme Macomber aussi blanche qu’un agneau. À vrai dire, ta voisine me plaît beaucoup à moi aussi. J’ai même un faible pour elle. Mais je ne permets pas à mes sentiments personnels d’influer sur mon jugement.
— Oh ! là, là, toi et tes grands mots ! s’écria Doris. Sans parler de ton jugement qui est parfois aussi droit qu’un tire-bouchon ! Quelle idée de voir une femme bandit dans cette pauvre Mme Macomber ! »
Hannibal soupira.
« Écoute, Doris ! Je ne sais pas si ta voisine a fait quelque chose de répréhensible. Mais je sais, pertinemment, qu’elle habitait Phœnix quand une femme, qui lui ressemblait comme une sœur, a participé à un hold-up. Et un des bandits impliqués dans ce hold-up a été retrouvé, mort, dans une mine qu’elle connaissait comme sa poche. De pareilles coïncidences sont tellement étranges qu’on peut se demander s’il s’agit vraiment de coïncidences ! Pour commencer, nous pouvons vérifier si Mme Macomber a bien travaillé toutes ces années au Bazar indien.
— Pourquoi ne téléphones-tu pas à Phœnix ? s’écria Doris d’un air de défi. Tu découvriras qu’elle a dit la vérité et tu n’auras pas besoin de pousser plus loin.
— Possible, concéda Hannibal. D’accord ! Je téléphone. »
Suivi des trois autres, il se dirigea vers l’appareil qui se trouvait dans la grande salle… Après avoir appris, du préposé aux renseignements, le numéro de la boutique de Phœnix, il appela le Bazar indien.
Dès qu’il l’eut en ligne, il prit sa voix la plus « grande personne » pour demander :
« Le Bazar indien ?… Puis-je parler à Mme Harvard, s’il vous plaît ? »
Il y eut une brève pause. Puis :
« Madame Harvard ? dit Hannibal. Ici Emerson Foster, gérant des Galeries Modernes de Lordsburg, Nouveau-Mexique. Nous avons ici une postulante pour un emploi de vendeuse : une certaine Mme Henry Macomber. Elle a donné votre nom comme référence. Il paraît qu’elle a cessé de travailler pour vous voici environ cinq ans…»
Hannibal s’arrêta pour écouter. L’appareil téléphonique émit une série de sons que les autres ne purent saisir.
« Au bout de quinze ans ? dit finalement Hannibal.
— Je te l’avais bien dit ! souffla Doris. Elle est réglo ! »
Hannibal continuait à écouter la voix lointaine. Son visage était grave.
« C’est… c’est difficile à croire ! dit-il. Oui, oui ! Merci beaucoup de votre franchise. Je vous en suis très reconnaissant. Merci encore ! »
Il raccrocha.
« Qu'est-ce qu’elle a dit ? demanda Peter.
— Mme Macomber a bien travaillé au Bazar indien, pendant quinze années. Elle a quitté son emploi il y a cinq ans, en avril ou mai, Mme Harvard ne peut préciser davantage. Mais elle n’a pas rendu son tablier…
— Tu veux dire qu’on la flanquée à la porte ? coupa Doris. Et puis après ? Qu’est-ce que ça prouve ?
— On ne l’a pas « flanquée à la porte », comme tu dis si élégamment. C’est beaucoup plus simple ! Un beau matin, elle n’est pas venue travailler. Elle n’a même pas téléphoné pour prévenir. Et quand une autre employée du magasin est passée chez elle pour voir de quoi il retournait, elle a découvert que sa collègue était partie. Mme Macomber avait déménagé sans laisser d’adresse ! »
Cette fois, Doris parut touchée. Bob prit un air intéressé.
« Il y a cinq ans, au printemps… dit-il. C’est à cette époque-là que le transport de fonds a été attaqué et pillé. Ma foi, Babal, tu pourrais bien avoir raison. Mme Macomber peut très bien avoir aidé les bandits, puis avoir pris la poudre d’escampette. Je me demande où elle était dans l’intervalle… je veux dire entre l’instant où elle a quitté son emploi et celui où elle est revenue à Twin Lakes.
— Elle se terrait ? suggéra Peter.
— Ne sautons pas trop vite aux conclusions, dit Hannibal. Il peut y avoir une autre explication… Rien ne nous empêche de traverser la route pour lui poser quelques questions, qu’en pensez-vous ? Essayons de la faire parler de Phœnix et de ses activités pendant l’année qui nous intéresse.
— Un interrogatoire subtil ! s’exclama Peter. Je vois ça d’ici. C’est le genre de choses dont tu te tires généralement très bien. D’accord ! Allons-y !
— Vous me dégoûtez tous ! cria Doris.
— Ça va ! Ne viens pas avec nous ! dit Peter.
— Oh ! si. J’irai ! Je veux voir vos têtes une fois que vous aurez constaté combien vous faites fausse route. »
Mais quand Doris et les trois détectives eurent traversé la route, ils s’aperçurent qu’aucun interrogatoire, subtil ou pas, n’aurait lieu. La voiture de Mme Macomber n’était plus là et personne ne leur répondit quand ils frappèrent à la porte.
« Elle est probablement en ville ! déclara Doris. Voilà qui règle l’affaire. Je vais laisser un mot sur la table de la cuisine en la priant de venir déjeuner à la maison. Je sais que Magdalena sera d’accord. »
Elle ouvrit la porte d’entrée et se dirigea vers la cuisine. Les trois garçons lui emboîtèrent le pas.
« Madame Macomber ? » appela Doris à tout hasard.
Comme personne ne lui répondait, elle passa dans la salle de séjour pour y chercher un bout de papier. Les trois détectives l’attendirent dans la cuisine qui leur parut moins en ordre que la veille. L’évier était plein de vaisselle sale, de la vaisselle du jour précédent, certainement.
« Hé ! cria Doris de la pièce voisine. Je crois que notre voisine est partie en voyage. »
Les garçons s’empressèrent de la rejoindre.
« Pourquoi dis-tu ça ? » demanda Hannibal.
Doris désigna la porte ouverte de la chambre à coucher de Mme Macomber. Une valise béante se trouvait sur le lit, à moitié pleine de vêtements.
Hannibal entra et observa la chambre avec soin.
« J’ai l’impression qu’elle est déjà partie ! murmura-t-il enfin.
— Hein ? » fit Peter en avançant à son tour.
Hannibal lui montra la porte de la penderie, ouverte elle aussi.
« Ses vêtements ont disparu. Et regardez les tiroirs de la commode… vides eux aussi ! Oui, mes amis, elle est partie… et en vitesse encore, si vous voulez mon avis !
— Qu’est-ce que ça signifie ? murmura Doris.
— Tout indique un départ précipité, continua Hannibal. Vous avez vu cette maison hier ? Elle était nette à miracle. Mme Macomber est du genre méticuleux, à ne jamais partir en laissant du désordre dans les pièces et des assiettes sales dans l’évier… Sauf cas de force majeure, bien entendu ! D’où je conclus qu’elle a filé en toute hâte… pressée par les circonstances !
— On l’a enlevée ! s’écria Doris. Ce doit être l’individu qui lui a volé des provisions hier… Peut-être s’est-elle mise à sa recherche et il…
— Il l’a kidnappée, après l’avoir aidée à faire gentiment ses valises ? acheva Hannibal. Ça ne tient pas debout !
— Elle est peut-être partie en vacances ! suggéra Peter.
— J’en doute fort, répliqua le chef des détectives. Dans ce cas, elle n’aurait pas laissé autant de pagaille derrière elle. Et hier, quand nous l’avons vue, elle n’a pas soufflé mot d’un déplacement quelconque. »
Bob émit une autre idée :
« Il y a peut-être eu un accident dans sa famille… Elle aura reçu un coup de fil juste après notre départ. »
Hannibal se mordit la lèvre, puis hocha la tête.
« Excellente suggestion, Bob ! Mais nous avons encore une hypothèse à envisager… Mme Macomber a peut-être décidé de filer parce que tu as trouvé ce journal de Phœnix chez elle !
— Voyons ! protesta Doris. Elle ignorait ce que contenait le journal ! Elle a déclaré qu’il était sans doute déjà là quand elle a acheté la propriété.
— Je ne dis pas le contraire, répliqua Hannibal. Mais si elle a participé à ce hold-up, il lui aura suffi d’entrevoir le titre de l’article pour deviner ce qu’il racontait. Dans ce cas, elle a dû calculer que pas mal d’ennuis l’attendaient. Et pourquoi ? Parce que, ma chère Doris, tu as eu la sottise de lui confier que nous étions en train de fouiller dans le passé du bandit mort ! Elle a très bien compris alors que nous n’aurions pas beaucoup de mal à additionner deux et deux. Elle a prévu que nous viendrions lui poser des questions. Et en fin de compte…
— Elle s’est taillée ! conclut rondement Peter.
— Si tu le penses vraiment, c’est que tu es encore plus bête que tu n’en as l’air ! riposta Doris, furieuse. Pourquoi diable n’appelles-tu pas le shérif ?
— Que lui dirions-nous ? répliqua Hannibal devant cette attaque ironique. Que Mme Macomber est partie ? Elle a parfaitement le droit de voyager ! Et nous n’avons pas la moindre preuve qu’elle ait été en relations avec Morgan ou qu’elle ait participé au hold-up. Nos soupçons ne sont pas des preuves ! »
Là-dessus, le chef des détectives sortit de la maison pour étudier le sol du petit chemin conduisant à la route. Penché en avant, il étudiait les empreintes dans la poussière. Ses camarades le suivaient pas à pas.
Il leur montra des traces récentes qui en recouvraient d’autres, plus anciennes.
« La voiture tout terrain de Mme Macomber est passée par là il y a peu de temps, expliqua-t-il. Et… voyez ! Une fois arrivée à la route, elle n’a pas tourné du côté de Twin Lakes mais de l’autre côté… vers la mine.
— Comment peux-tu être sûr que ces traces de pneus sont bien celles de sa voiture ? demanda Doris.
— Elles sont identiques à toutes les autres empreintes de son chemin ! »
Doris et les détectives entreprirent de suivre les traces que la route, fort heureusement non goudronnée, conservait intactes. Le véhicule de Mme Macomber était passé devant la maison de Wesley Thrugon. Quand les garçons et Doris longèrent à leur tour la clôture, l’énorme chien s’élança en aboyant férocement. Maintenant que la propriété était protégée par un solide grillage, l’animal n’était plus enchaîné.
Thrugon et ses employés mexicains ne se montrèrent pas.
Environ cent mètres plus loin, les quatre compagnons constatèrent que la voiture de Mme Macomber avait tourné pour s’engager sur une piste grossière, tout juste carrossable, et qui grimpait à l’assaut de la montagne par une succession de virages en épingles à cheveu.
« Ça alors ! s’exclama Doris, médusée. Elle a pris la route d’Hambone !
— Hambone ? » répéta Hannibal.
Doris pointa son doigt vers la montagne.
« Là-haut, expliqua-t-elle, au sommet de cette montagne, il y a une ville morte qui s’appelle Hambone. Autrefois, une mine la faisait vivre. Mais cette mine a vu ses filons s’épuiser, exactement comme la Mine de la Mort. Malheureusement pour Hambone, elle ne possédait pas de scierie, comme Twin Lakes. Ses habitants l’ont désertée. Je n’y suis jamais montée. La piste est trop mauvaise. Il faudrait une jeep tout terrain ou une camionnette, pour la suivre.
— Mme Macomber a un véhicule tout terrain ! rappela Bob. Elle est certainement passée par ici ! »
Peter ne tenait plus en place.
« Pourquoi pas nous ? s’écria-t-il. Nous pouvons parfaitement suivre ce chemin et aller voir ce qui se passe au bout ! Doris ! Ton oncle possède une bonne camionnette et…
— … et je ne peux pas la conduire ailleurs qu’au ranch ! » acheva Doris d’un ton lugubre.
Mais soudain, son visage s’éclaira.
« Il nous reste une solution ! s’écria-t-elle gaiement. Les chevaux !… Allons là-bas à cheval ! Un cheval peut passer n’importe où ! Et nous ne pouvons plus reculer ! Si Mme Macomber a eu un accident sur cette piste… ou si sa voiture est tombée en panne, nous devons lui porter secours.
— Mais comment ?… commença Bob.
— Nous emporterons un pique-nique, expliqua Doris en s’animant de plus en plus. Et je dirai à oncle Harry que nous voulons explorer la ville fantôme.
— Je te fais confiance pour trouver un bon prétexte, dit malicieusement Peter. À toi toute seule, tu es capable de raconter autant d’histoires que nous trois réunis ! »
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