La Mine qui ne payait pas de mine

Alfred Hitchcock · Chapitre 6 sur 22

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La Mine qui ne payait pas de mine

Chapitre V: La Mine Interdite

CHAPITRE V

 

LA MINE INTERDITE

 

Le lendemain matin, le soleil était magnifique. Hannibal s’éveilla et ses soupçons de la nuit lui semblèrent ridicules. Dès qu’il fut prêt, il descendit à la cuisine où Bob et Peter attaquaient déjà le petit déjeuner. L’oncle Harry présidait au haut bout de la table tandis que Magdalena faisait couler de la pâte dans le moule à gaufres.

Peter leva la main en guise de salut.

« Doris est sortie pour un tour à cheval, expliqua-t-il. Nous n’allions pas tarder à monter te réveiller. N’oublie pas que nous devons apprendre dès aujourd’hui à nous servir d’une machette.

— Ça nous changera un peu ! répondit Hannibal.

— Ça vous changera de quoi ? demanda l’oncle Harry.

— De trier des montagnes d’objets hétéroclites au Paradis de ta Brocante ! »

L’oncle de Doris sourit.

« J’espère que votre nouveau travail vous plaira. Personnellement, il m’enchante. C’est très fascinant, vous savez, de sculpter, en quelque sorte, un sapin de Noël ! Gardez-vous de vouloir trop en faire le premier jour. Contentez-vous de travailler environ une heure, puis reposez-vous avant d’attaquer de nouveau. »

Dès que le petit déjeuner fut terminé, l’oncle de Doris alla chercher trois machettes dans la grange et conduisit les garçons dans un champ situé entre la ferme et la route. Il leur montra comment émonder un petit sapin, à coups rapides portés de haut en bas, là où le feuillage était trop touffu.

« Ne vous approchez pas trop de l’arbre ! recommanda-t-il. Et tenez la machette assez loin de vous. Je ne veux pas qu’il vous arrive d’accident. »

Il mit ses trois nouveaux employés au travail et les surveilla un moment. Quand il vit qu’ils avaient pris le tour de main, il les laissa pour retourner à la ferme. Quelques minutes plus tard, il partait en voiture avec Magdalena.

Hannibal, Peter et Bob travaillèrent en silence jusqu’au moment où ils entendirent les sabots de Sterling, la jument de Doris, frapper le sol à quelque distance d’eux.

Levant les yeux, ils virent Doris pénétrer dans l’enclos, desseller sa monture et bouchonner l’animal avec des poignées de paille. Après quoi, elle disparut dans la maison.

Un instant plus tard, les garçons perçurent le bruit d’un moteur qui démarrait. Ils regardèrent du côté de la grange.

« Non, mais ! s’écria Peter. Elle est folle, ou quoi ? »

Doris s’était glissée derrière le volant de la camionnette de son oncle. On entendit grincer les vitesses tandis que le véhicule descendait l’allée en cahotant.

« Doris ! hurla Peter. Arrête, voyons ! Qu’est-ce que tu fais avec cet engin ? »

La jeune fille immobilisa la voiture à quelque pas du trio en faisant gémir les freins. Le moteur toussa et cala.

« Parfait ! s’écria Doris joyeusement. Je peux le conduire du moment que je ne quitte pas le domaine.

— Tu es trop jeune ! protesta Bob.

— Je suis peut-être trop jeune pour passer mon permis, répliqua-t-elle, mais du moment que je peux atteindre les pédales, je ne suis pas trop jeune pour conduire. »

Elle essaya de remettre le véhicule en marche et n’y parvint pas.

« Je manque de pratique ! déclara-t-elle avec aplomb.

— Est-ce que ton oncle sait ce que tu fais ? demanda Peter.

— Bien sûr ! Il estime que les filles doivent se débrouiller aussi bien que les garçons.

— Tiens donc ! Et c’est pour ça que tu as attendu qu’il soit parti avec Magdalena ! »

Doris se pencha à la portière. Deux petites flammes diaboliques dansaient dans ses yeux.

« Ils sont allés au marché et ne reviendront pas avant un bon moment. De plus, Wesley Thrugon n’est pas chez lui en ce moment et son chien est attaché…

— Je sais à quoi tu penses ! dit Peter. Tu veux explorer cette mine. Eh bien, libre à toi de courir au-devant des ennuis. Bonne chance, ma vieille ! »

Hannibal, brusquement immobile, se remémorait le son étouffé du coup de feu dans la nuit… un son qui pouvait fort bien provenir d’une galerie de la mine…

« Bande d’empaillés ! pesta Doris. Très bien ! Restez ici et oubliez le mystère ! »

Cette fois, le moteur repartit et Doris s’apprêta à passer en première.

« Hé ! Attends un peu ! cria Hannibal. Je t’accompagne !

— Très bien ! s’exclama Doris, à nouveau détendue. Emporte ta machette. Si Thrugon revient, nous retournerons en courant à la camionnette et nous prétendrons que nous sommes en train d’élaguer les arbres du champ qui longe son terrain. Alors, Peter ? Tu viens avec nous ? Et toi, Bob, tu te décides ? »

Peter regarda Hannibal d’un air perplexe. Des trois détectives, Peter était assurément le plus grand et le plus sportif. Il adorait les aventures qui lui permettaient de déployer ses talents d’athlète… mais en revanche, il détestait se précipiter au-devant des pépins.

En cela, il était tout l’opposé d’Hannibal qui, incapable de résister à l’attrait du mystère, fonçait tête baissée, quel que soit le danger. Une fois que le chef des détectives avait décidé d’agir, plus rien ne pouvait l’arrêter.

Finalement, avec un haussement d’épaules, Peter monta sur le siège à côté de Doris. Bob, de son côté, comprit qu’Hannibal avait flairé une piste et grimpa à son tour dans la camionnette.

Doris démarra. En cahotant, le véhicule traversa les champs en friche qui s’étendaient sur une portion du terrain appartenant à Harrison Osborne.

« Cette mécanique est une pure merveille ! » déclara Doris.

Obligée de s’étirer pour atteindre pédales et manettes, elle ne cessait de s’agiter au rythme de la machine.

« Voyez ! continua-t-elle. Il y a une quatrième vitesse. Et aussi un levier avec manivelle pour le cas où l’on se flanquerait dans le fossé ou dans une ornière. La manette des vitesses est sur le volant. On la pousse pour passer en première, on la tire pour passer en seconde et…

— Et je fais des vœux fervents pour que nous revenions sains et saufs à la ferme ! acheva Peter qu’un cahot venait de projeter contre le pare-brise.

— Tu imagines toujours le pire ! » dit Doris.

Elle arrêta la camionnette à l’extrémité du champ qui jouxtait la propriété de Wesley Thrugon. Les garçons descendirent et observèrent les alentours.

À l’autre bout d’une parcelle de terrain particulièrement dénudée, la pente abrupte de la montagne s’élevait. À sa base s’ouvrait l’entrée de la mine, trou d’ombre vaguement menaçant. Le regard pouvait plonger, au-delà de l’armature en bois qui encadrait l’ouverture, jusqu’à une certaine distance à l’intérieur.

Du sable blanc et du gravier tapissaient le sol de la mine qui semblait s’enfoncer en une descente douce, dans les profondeurs de la terre.

La petite maison délabrée où habitait Thrugon se trouvait sur la droite.

« Plutôt minable, non ? fit Doris, gouailleuse, en désignant du doigt la baraque. Et il est millionnaire !

— Sans doute se propose-t-il de la rénover, tôt ou tard ! avança Bob. Au fait, depuis combien de temps est-il là ?

— Presque un mois. Il est arrivé avec un sac de couchage, des pots et quelques casseroles. Je ne crois pas qu’il ait rien acheté d’autre depuis. Il a l’air de vivre à la dure. Ce grand bâtiment, derrière sa petite maison, servait autrefois de dépendance à la mine. C’était là que l’on amenait le minerai pour en extraire l’argent. »

On entendit un bruit de chaînes et le chien de garde fit son apparition au coin de la maison. Il n’était pas tout à fait aussi énorme que les garçons l’avaient supposé mais suffisamment gros pour en imposer « Sans doute un mélange de labrador et de berger allemand », pensa Hannibal. Quand l’animal aperçut Doris et ses compagnons, il émit un sourd grondement.

« Tu es sûre que sa chaîne est attachée à quelque chose de solide ? » demanda Peter.

Doris se mit à rire.

« Ne te tracasse pas. Tout à l’heure, en passant devant lui avec Sterling, je lui ai jeté un bâton. Il s’est déchaîné mais il a été bien incapable de nous sauter dessus !

— J’admire la façon dont tu t’y prends pour apprivoiser ces pauvres animaux ! dit Bob avec ironie. Qu’aurais-tu fait s’il s’était détaché ?

— Bah ! Sterling l’aurait vite semé », affirma Doris. Et, sortant une torche électrique du vide-poche de la camionnette, elle ajouta : « Et maintenant, en route ! »

Le petit groupe traversa le terrain découvert qui aboutissait à la mine. Le chien, devenu fou furieux, s’élança dans leur direction avec des efforts désespérés pour rompre la chaîne qui le retenait. Doris ne l’honora même pas d’un regard.

À la suite de leur guide, les trois détectives plongèrent dans le trou d’ombre de la mine.

Quand ils eurent avancé de quelques pas, Doris alluma sa torche. Le rayon lumineux éclaira le sol de la galerie en pente. Des couloirs latéraux s’embranchaient sur le boyau central, à intervalles irréguliers. Les parois du souterrain étaient étayées par des pièces de bois énormes et des poutres encore plus grosses soutenaient le plafond rocheux.

À part les aboiements frénétiques du chien, on n’entendait pas un bruit. Malgré tout, une vague menace planait dans l’air. Doris et les garçons progressaient lentement dans la galerie, regardant avec soin où ils posaient les pieds car le sol était inégal.

À cinquante mètres de l’entrée environ, le tunnel principal se dédoublait. Une partie obliquait à droite et l’autre tournait à gauche presque à angle droit. Le petit groupe hésita. Puis Doris choisit la deuxième direction. Les garçons lui emboîtèrent le pas. La faible lueur émanant de l’entrée de la mine disparut. Seule, à présent, la torche éclairait les ténèbres. Les pas des quatre jeunes coureurs d’aventures éveillaient d’étranges échos.

« Je me demande, dit brusquement Doris, à quel endroit au juste on a trouvé cette femme morte… vous savez bien… celle dont le fantôme hanterait encore la mine ! »

Et malgré elle, la jeune fille frissonna.

« Hé ! Attends un peu, Doris ! cria Hannibal qui venait de voir briller quelque chose par terre. Donne un peu de lumière de ce côté, veux-tu ! »

Doris s’exécuta. Le rayon de sa torche vint se poser sur un petit tas composé de débris de roche et de menus cailloux, qui semblaient s’être détachés du mur du souterrain. Au moment où Hannibal se baissait pour ramasser une petite pierre, Doris et sa lumière s’éloignèrent brusquement.

« Hé ! cria Peter. Reviens nous éclairer ! »

Mais Doris continuait à progresser dans un étroit boyau latéral où elle venait de s’engager. La lumière de sa torche sautillait au rythme de sa marche et devenait de plus en plus faible.

« Doris ! » appela à son tour Bob.

Au même instant, une lumière, éblouissante celle-là, inonda la galerie derrière les trois garçons. Apeurés, ils se retournèrent, pris dans l’aveuglant rayon.

« Je voudrais bien savoir, s’écria un homme en colère – et ils reconnurent la voix de Wesley Thrugon – ce que vous faites ici !

— Ah !… Oh !…» émit Peter.

Alors, les trois détectives sidérés entendirent Doris lâcher sa torche. L’objet rebondit sur le sol dans un bruit de verre brisé et soudain, Doris elle-même, au fond du boyau obscur, se mit à crier comme une folle.

On aurait dit qu’elle n’allait plus jamais s’arrêter…

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