La Mine qui ne payait pas de mine
Chapitre XIX: Le Secret du Millionnaire
CHAPITRE XIX
LE SECRET DU MILLIONNAIRE
À partir de ce moment-là, les événements ne traînèrent plus. Une heure plus tard, les bandits fugitifs, dûment rattrapés et menottes aux poignets, étaient ramenés à Twin Lakes par un hélicoptère de patrouille. Les deux truands, cruellement brûlés par le soleil, étaient à bout de forces. Après avoir marché quelques kilomètres dans le désert, ils s’étaient écroulés, vaincus par la chaleur. On les débarqua dans un terrain en friche, à deux pas de la maison de Thrugon.
Doris et Peter, eux-mêmes rapatriés un instant plus tôt, virent avec plaisir qu’ils étaient prisonniers.
Quelques minutes plus tard, ce fut au tour du shérif, d’Hannibal et de Bob de rejoindre le petit groupe. Les deux garçons félicitèrent leurs camarades et saluèrent aimablement l’oncle Harry qui commençait tout juste à se remettre de ses émotions.
Magdalena était là, elle aussi, s’activant à distribuer des sandwiches à la ronde et aussi de bonnes paroles aux deux travailleurs mexicains. Ces derniers étaient en effet revenus chez leur employeur au cours de la nuit et maintenant, assis sur les marches de la cabane de Thrugon, ils refusaient de parler à quiconque. Ils avaient l’air inquiets, effrayés. L’énorme chien de garde, enchaîné près de là, haletait doucement. Thrugon lui-même se tenait debout devant sa porte, sourcils froncés.
« À présent que tout le monde est de retour, dit-il, quelqu’un aurait-il l’amabilité de m’expliquer de quoi il retourne et qui sont ces gens que l’on vient d’arrêter ? »
Ignorant délibérément le millionnaire, Doris se tourna vers Hannibal en s’écriant :
« Nous avions bien deviné la vérité en ce qui concerne Gilbert Morgan ! Il a participé au hold-up de Phœnix d’il y a cinq ans et ces deux individus sont ses complices ! Ils l’ont reconnu hier, tandis que nous roulions à travers les collines.
— Nous n’avons rien reconnu du tout ! grommela Manny.
— Bien sûr que si ! insista Doris. Quand nous vous avons déclaré que nous étions au courant de tout, vous avez parlé de vous débarrasser de nous. Nous en savions trop long sur votre compte ! »
Hannibal eut un sourire d’angelot satisfait.
« Oui, renchérit-il. Nous avions bien deviné la vérité. Tous les morceaux du puzzle s’ajustent à la perfection.
— De quoi parlez-vous donc ? demanda le shérif.
— Peut-être consentirez-vous à éclairer notre lanterne, Hannibal ? suggéra l’oncle Harry.
— Très bien ! » dit le chef des détectives. Et, après avoir avalé la dernière bouchée d’un sandwich, il commença… « Quand l’homme trouvé mort dans la mine eut été identifié comme un redoutable bandit, nous nous sommes demandé ce qu’un tel individu pouvait bien être venu faire dans un endroit aussi retiré que Twin Lakes. Qu’est-ce qui avait pu l’attirer à la Mine de la Mort ? Nous sommes donc allés feuilleter de vieux numéros du journal local… et nous avons découvert que plusieurs événements d’un grand intérêt s’étaient passés il y a cinq ans…
« C’est à cette époque que le cadavre de Gilbert Morgan a été enfermé dans la mine. Et le jour même où la grille a été mise en place pour la condamner, une voiture, volée à Lordsburg, était découverte à deux pas de là. Nous avons alors supposé que Morgan était venu à Twin Lakes à bord de ce véhicule. Mais nous n’avions aucune preuve ! C’est pourquoi nous avons essayé de retrouver la piste de Morgan à Lordsburg… Tout ce que nous avons appris, c’est qu’un journal de cette ville avait annoncé la fermeture prochaine de la Mine de la Mort…
« Autre chose : il y a cinq ans, également, Mme Macomber était revenue à Twin Lakes pour y acquérir sa propriété. Dans l’une de ses maisons à l’abandon, nous avons trouvé un quotidien de Phœnix, vieux de cinq ans, qui relatait l’histoire d’un hold-up, commis dans cette ville par quatre bandits, trois hommes et une femme. Le montant du vol atteignait le quart d’un million de dollars.
Ce journal avait paru quelques jours à peine avant le scellement de la mine… et quelques mois avant le retour de Mme Macomber et l’achat de sa propriété. Il semblait possible que Morgan eût amené le journal ici… qu’il ait séjourné dans la maison avant d’entrer dans la mine. Nous pensions que Morgan devait être un des bandits du hold-up. Nous savons maintenant que nous avions deviné juste et… (Hannibal se tourna vers Manny et Gasper)… et que vous êtes ses anciens complices ! » Il sourit gentiment aux deux hommes avant de poursuivre :
« Quand le cadavre de Morgan a été découvert dans la mine la semaine dernière, Twin Lakes a vu arriver des nuées de curieux avides d’émotions. Vous, Gasper, étiez parmi ces badauds ! Vous n’avez fait qu’un bond ici en apprenant la macabre découverte. Vous vous êtes introduit dans la grange de M. Osborne et, quand nous vous y avons surpris, vous avez attaqué Peter avec une machette. Mais vous cherchiez quelque chose… quelque chose que vous n’aviez pas trouvé. Vous étiez donc obligé de rester sur place. Vous avez rôdé dans le coin, vous cachant peut-être dans l’une des maisons de Mme Macomber. Je suis sûr que c’est vous qui avez pris des provisions chez elle et laissé un mégot dans l’évier de sa cuisine. À moins qu’elle ne vous ait ravitaillé volontairement ? »
Gasper ne répondit rien.
« Peu importe ! enchaîna Hannibal. Sans doute Manny était-il dans le coin lui aussi, mais nous n’avons relevé aucune trace de sa présence. C’est vous, Gasper, qui vous chargiez de faire le guet. Hier après-midi, la route était libre. Tous les gens du voisinage s’étaient absentés. Vous avez mis une drogue dans la pâtée du chien de Thrugon, vous êtes allé chercher Manny et vous êtes revenus tous deux pour faire main basse sur la part de butin que Morgan avait cachée. »
Hannibal se tourna vers Wesley Thrugon.
« Vous aviez trouvé cet argent dans la mine, n’est-ce pas, monsieur Thrugon ? »
Celui-ci secoua la tête.
« Navré, mon garçon, mais vous êtes sur la mauvaise piste. Quand j’ai rouvert cette mine, je ne l’ai pas fouillée de fond en comble. Et quand le shérif et ses hommes l’ont fait, après la découverte du cadavre, ils n’ont rien trouvé du tout. À mon avis, il n’y a jamais rien eu.
— Rien, monsieur Thrugon ? »
Hannibal sortit un caillou de sa poche et le lança en l’air.
« Rien ? Pas même… de l’or ? »
Thrugon parut déconcerté.
« De l’or ? répéta le shérif Tait. Il n’y a jamais eu d’or dans la Mine de la Mort !
— Mais il y en a à présent ! déclara Hannibal.
J’ai ramassé ce caillou dans la mine le jour où Doris a trouvé le cadavre de Morgan. Je l’ai montré à un joaillier de Lordsburg. Il paraît qu’il contient bien de l’or… de l’or mêlé à du cuivre. » Tait parut stupéfait.
« Mais… si cette mine contient de l’or, comment se fait-il qu’on n’en y ait pas trouvé plus tôt ? » Hannibal replongea la main dans sa poche et en sortit un second caillou brillant qu’il tendit au shérif.
« Hier soir, lorsque nous étions dans la mine, expliqua-t-il, j’ai trouvé ceci incrusté dans le mur, avec plusieurs autres parcelles identiques. Si vous voulez bien l’examiner de près, vous constaterez qu’il s’agit d’or vert… c’est-à-dire d’or sans doute mélangé à de l’argent…»
Hannibal arborait un petit air satisfait en poursuivant, après une courte pause :
« Cette nuit, pendant que nous patrouillions au-dessus des collines, à la recherche de Doris et de Peter, j’ai repensé à ces deux parcelles. Je savais que l’or est souvent mélangé à d’autres métaux, tels que le cuivre ou l’argent… Mais je doutais que deux métaux complètement différents puissent être mêlés à de l’or dans une même mine. J’ai également pensé aux bruits d’explosion que nous avions entendus dans la mine et j’ai regardé de plus près ce petit morceau d’or vert… Si vous faites de même, vous constaterez qu’il n’a pas toujours été incorporé au mur de la Mine de la Mort. »
Intrigué, le shérif sortit une loupe de sa poche et se pencha sur le débris d’or.
« Mais… j’aperçois un dessin ! s’exclama-t-il.
— Parfaitement ! Une minuscule fleur d’oranger. Cet or provient d’une alliance de mariage ! » Thrugon fit un pas en avant.
« Où avez-vous trouvé cela ? demanda-t-il. Où l’avez-vous réellement trouvé ? Certainement pas dans ma mine !
— Inutile de nier ! dit Hannibal. Je suis sûr que si vous avez été assez inconscient pour utiliser des débris d’or à des fins peu honnêtes, il se trouve encore d’autres morceaux d’or révélateurs que le shérif pourra reconnaître. Il lui suffit d’aller les chercher. Je peux lui montrer l’endroit ! »
Le chef des détectives se tourna vers le shérif.
« M. Thrugon a monté une jolie petite escroquerie, expliqua-t-il. Il a « truffé » sa mine. Pour cela, il a chargé un fusil avec des débris d’or et en a canardé les parois des galeries. Puis, il a fait venir ici des gogos auquel il montrait les prétendus filons. Ses employés mexicains avaient ordre de s’activer dans la mine, chaque fois qu’un visiteur se présentait, afin de donner l’impression qu’elle était en pleine exploitation. Ces gens venaient de plus ou moins loin. Thrugon allait les chercher à Lordsburg, les emmenait ici, leur faisait l’article et les persuadait d’investir des capitaux dans sa mine. C’est aussi bête que cela.
— Mais c’est absurde ! s’écria l’oncle Harry. Wesley Thrugon est plus que millionnaire. Quel intérêt aurait-il à monter un pareil bateau ? »
Thrugon se mit à rire.
« Aucun intérêt, bien sûr ! Toute cette histoire est ridicule ! M’accuser d’escroquerie… moi ! Ha, ha ! ha !
— Quand nous serons dans la mine, insista Hannibal, je vous montrerai…
— Vous n’entrerez pas dans ma mine ! » s’écria Thrugon hors de lui. Ses yeux inquiets se tournaient malgré lui vers l’entrée de la mine. « Je vais téléphoner sur-le-champ à mon homme de loi. Entre-temps, je défends à quiconque de mettre seulement les pieds dans ma mine, sous peine de poursuites judiciaires !
— Vous pourrez toujours téléphoner à votre homme de loi quand vous serez en prison ! dit brusquement le shérif, d’une voix glaciale. J’ai assez de preuves pour vous détenir comme suspect… et pour me procurer un mandat de perquisition.
— Quoi ! Vous n’allez pas me dire que vous croyez ce misérable gamin ? hurla Thrugon. Il est complètement fou !
— Il me semble très sain d’esprit, au contraire ! rétorqua le shérif.
— Merci, shérif Tait, dit Hannibal. Mais il y a autre chose que j’aimerais tirer au clair…»
Il se tourna vers Manny et Gasper :
« Où est Mme Macomber ? demanda-t-il. Vous attend-elle quelque part ?
— Mme Macomber ? répéta Manny d’un air de totale incompréhension.
— C’est la dame à qui appartiennent les maisons délabrées, là-bas, expliqua Gasper à son acolyte. Son nom est Macomber. »
Ce fut au tour d’Hannibal d’avoir l’air intrigué.
« Vous voulez dire… que vous ne la connaissez pas ?
— Ma foi, non ! » assura Manny.
Il ne semblait pas mentir. Hannibal se mordit la lèvre inférieure.
« Nous soupçonnions Mme Macomber d’être le quatrième membre de la bande de Phœnix, expliqua-t-il. Mais nous n’avions aucune preuve pour la relier à ce hold-up, excepté que son signalement correspond à celui de la femme qui conduisait la voiture des bandits. Et elle a disparu de Phœnix juste après le vol. Enfin, après avoir appris que nous étions en train de fouiller dans le passé de Morgan, elle s’est évaporée dans la nature. »
Thrugon éclata :
« Quand je vous disais que ce gosse est cinglé ! Qui songerait à soupçonner Mme Macomber d’être un gangster ? »
Malgré lui, pour la seconde fois, il regarda en direction de la mine.
« Si je suis cinglé, murmura Hannibal avec douceur, pourquoi êtes-vous en train de transpirer, Thrugon ? »
Et puis, brusquement, il se frappa le front.
« Quel idiot je fais ! s’écria-t-il. Je pensais que Mme Macomber avait disparu volontairement, parce qu’elle avait participé à ce hold-up. Mais c’est tout le contraire, n’est-ce pas, Thrugon ? Elle a disparu… parce qu’elle vous connaissait… vous ! Elle savait sur vous quelque chose que vous aviez intérêt à cacher. C’est bien cela ?… Alors, je vous le demande, que lui est-il arrivé, Thrugon ?… Où est Mme Macomber ? »
Thrugon avala sa salive.
« Comment le saurais-je ? » répliqua-t-il.
Mais son regard, une fois de plus, erra du côté de la mine. Alors, Hannibal n’hésita plus. Il plongea dans la voiture du shérif, y prit une forte lampe électrique et partit en courant vers l’entrée de la galerie. Le shérif désigna Thrugon à son adjoint.
« Surveillez cet homme ! » ordonna-t-il.
Puis, suivi de Doris, de l’oncle Harry, de Peter et de Bob, il s’élança sur les traces d’Hannibal…
Le chef des détectives avait pris de l’avance. Avec les autres sur ses talons, il se hâta le long de la galerie centrale, puis tourna sur la gauche, passant devant le mur d’où il avait retiré une parcelle d’or. Sa lampe éclairait le chemin.
Bob et Peter le rattrapèrent au moment où il bifurquait dans une galerie latérale… celle, précisément, où Doris avait découvert le cadavre de Morgan.
Arrivé au bord du trou où le bandit avait fini sa triste vie, Hannibal éclaira le sombre puits.
Et là, tout au fond, ligotée, bâillonnée mais se débattant de toutes ses forces dans ses liens, les trois détectives découvrirent Mme Macomber en personne !
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