La Mine qui ne payait pas de mine
Chapitre IV: Coups de Feu dans la Nuit
CHAPITRE IV
COUPS DE FEU DANS LA NUIT
« REPRENEZ donc de la tarte aux framboises ! »
Magdalena, assise tout au bout de la longue table de la cuisine, poussa le plat vers les jeunes convives.
Hannibal, qui venait d’achever son dessert, la remercia.
« Merci beaucoup. Votre tarte est délicieuse mais j’en resterai là. J’essaie de maigrir. »
Magdalena soupira :
« Ah ! cette jeunesse ! Elle ne songe qu’à sa ligne. Prenez Doris, par exemple ! Elle mange comme un moineau et elle est maigre comme un coucou. J’espère bien que d’ici la fin de l’été elle se sera remplumée et ressemblera à une petite caille.
— Vous n’y entendez rien, Magdalena ! déclara Doris. La Faculté affirme qu’il est meilleur pour la santé d’être mince que gras ! Babal est trop dodu ! Il a intérêt à maigrir. »
Hannibal rougit un peu et assura :
« Je jeûne tout le temps !
— Sauf quand tu t’empiffres ! » rectifia peu aimablement Doris.
Elle se leva et porta les assiettes sales dans l’évier.
« Doris, tu as une curieuse façon de parler à tes invités ! gronda son oncle. Si tu n’étais pas une grande fille, je t’administrerais une bonne fessée. »
Dédaignant de répondre, Doris commença à faire la vaisselle.
« Laissez ! dit Magdalena en se levant de table à son tour. C’est mon travail !
— Nous pourrions vous aider ? proposa Bob.
— Non, non ! J’aime bien être seule dans ma cuisine. Et puis, le lave-vaisselle fait le plus gros de la besogne. »
L’oncle Harry, Doris et les garçons passèrent dans la salle de séjour. Il ne fallut pas longtemps au premier pour s’endormir devant l’écran de télévision. Hannibal, Bob et Peter se mirent à bâiller.
« Quel manque de dynamisme ! s’écria Doris. Il n’est pourtant que neuf heures du soir.
— Mais nous sommes debout depuis cinq heures du matin ! rétorqua Bob.
— Moi aussi ! Allons, secouez-vous ! Je vais sortir l’échiquier et…
— Non, merci ! coupa Hannibal. À ma montre personnelle, celle que je porte dans ma tête… il est déjà dix heures et demie. Je vais me coucher !
— Moi aussi ! déclara Peter en se dirigeant vers l’escalier.
— Je vous suis ! » ajouta Bob en réprimant un nouveau bâillement.
Doris regarda le trio d’un air de souverain mépris.
« Quelle bande de rabat-joie ! » grommela-t-elle (mais très distinctement) entre ses dents serrées.
Après une rapide toilette de nuit, les garçons se couchèrent dans leur grande chambre du premier Peter ne put s’empêcher d’exprimer son sentiment vis-à-vis de leur jeune hôtesse.
« Doris est parfois bien fatigante, dit-il. Avec son incroyable vitalité, elle n’est jamais à bout de souffle ! »
Hannibal s’allongea avec délices dans les draps et croisa les mains sous sa nuque.
« Ce n’est pas tellement sûr ! répliqua-t-il. Écoutez ! »
Bob et Peter s’immobilisèrent. En bas, on venait d’éteindre le téléviseur. Réveillé par le brusque silence, Harrison Osborne prononça quelques mots d’une voix lointaine. Une porte claqua. Puis ils entendirent couler l’eau d’une douche et peu après, une autre porte se fermer.
« Doris va se coucher, elle aussi ! » traduisit Hannibal.
Il se tourna sur le côté et éteignit la lampe de chevet.
Le clair de lune, passant par les fenêtres ouvertes, pavait de grands carrés argentés le plancher de la pièce obscure.
Hannibal ferma les yeux et s’endormit aussitôt. Il dormait d’un profond sommeil quand il fut subitement réveillé par un bruit venu de l’extérieur… une sorte de grondement étouffé que l’écho propageait et qui allait mourir au loin.
Immédiatement lucide, Hannibal se dressa sur son lit. Tous les sens en alerte, il attendit l’éventuelle répétition du bruit.
Dans le lit voisin, Peter marmonna, sans ouvrir les yeux :
« Magdalena… elle doit tirer sur le chien…
— Non ! »
Hannibal sauta de sa couche pour s’approcher de la fenêtre.
« Non ! répéta-t-il. On aurait dit un coup de fusil mais ce n’était pas Magdalena. Le bruit était trop lointain ! »
Hannibal laissa son regard courir au-delà des champs de sapins… À sa droite, il pouvait voir la maison de Mme Macomber et les masures à l’abandon qui composaient son petit domaine. Juste devant lui, la propriété de Wesley Thrugon était nettement visible sur le flanc de la montagne. Garé tout près de l’entrée de la mine, se trouvait un petit camion de forme cubique. Une ombre bougea à proximité de la maison de Thrugon et le chien de garde, tirant tant qu’il pouvait sur sa chaîne, leva la tête et se mit à hurler.
Une lumière s’alluma dans la petite maison de Mme Macomber et Hannibal la vit sortir, vêtue d’une robe de chambre. Debout sous le porche, elle regarda en direction de chez Thrugon.
Des voix s’élevèrent du rez-de-chaussée. L’oncle Harry était descendu… Il parlait avec Magdalena. Les garçons entendirent distinctement la réponse de la femme de charge :
« Non, certainement pas ! Ce n’est pas moi qui ai tiré ! »
Des pas pressés résonnèrent dans le couloir et l’on frappa à la porte des garçons.
« Hé ! Vous trois ! cria la voix de Doris. Vous avez entendu ? »
Les jeunes détectives sautèrent sur leurs robes de chambre et se hâtèrent de passer sur le palier. Ils trouvèrent Doris agenouillée devant la fenêtre, les coudes appuyés sur le rebord.
« C’est Thrugon ! chuchota-t-elle. Je suis sûre que le coup de feu venait de chez lui. Regardez ! » Peter se plaça près d’elle.
« Que faut-il regarder ? »
Doris désigna du doigt la maison de Mme Macomber. Celle-ci, toujours sous le porche, se détourna soudain, rentra chez elle et referma sa porte.
« Le bruit a réveillé notre voisine, expliqua Doris. Il a également réveillé le chien. Et il nous a réveillés nous aussi. Mais il n’a pas réveillé Thrugon. Du moins n’a-t-il pas allumé et n’est-il pas sorti pour calmer son cerbère. Voilà pourquoi je pense que c’est lui qui a tiré ! »
La voix d’Harrison Osborne s’éleva d’en bas : « Doris ! Pourquoi t’es-tu levée ?
— Je jetais un coup d’œil par la fenêtre ! répliqua Doris en s’approchant de l’escalier. Oncle Harry ! cria-t-elle du haut des marches. Je suis sûre que ce coup de feu a été tiré par Wesley Thrugon.
— Ma parole ! Tu es obsédée par notre voisin ! protesta son oncle. Il est plus probable que quelqu’un s’amuse à tirer des lapins ou des coyotes.
— Quelqu’un ? Et qui donc ? répliqua Doris. D’ici, on peut voir jusqu’aux collines et il n’y a personne en vue ! En outre, si un coyote rôdait dans le coin, est-ce qu’il ne commencerait pas par s’attaquer à nos poulets ?
— Pas si quelqu’un lui tirait dessus avant qu’il n’arrive ici… Allons ! Va vite te recoucher et laisse dormir tes camarades !
— Oh ! La barbe ! » s’exclama Doris à voix basse.
Elle s’apprêtait à faire demi-tour quand Hannibal la rappela à la fenêtre.
Thrugon venait d’apparaître dans l’espace découvert près de sa demeure. Il tenait un fusil sur son bras. Les garçons le virent regarder vers les collines qui s’élevaient de l’autre côté de la route. Soudain, il épaula, visa et tira.
Pour la seconde fois, le bruit d’un coup de feu troua le silence de la nuit. De nouveau, le chien hurla. Thrugon s’approcha de lui et lui caressa la tête. L’animal se calma. L’homme disparut à l’intérieur de la maison.
« Tu avais raison sur un point, Doris, déclara Peter. C’est bien Thrugon qui a tiré !
— Et il semble que ton oncle ait eu raison sur un autre point, enchaîna Bob. Thrugon a dû tirer sur un coyote. »
Doris émit un grognement de protestation et lui tourna le dos. En suivant ses amis dans leur chambre, Bob leur dit en souriant :
« C’est vrai que Doris a une dent contre Thrugon. Quoi qu’il fasse, elle y trouve à redire ! »
Hannibal, déjà recouché, répondit d’un ton pensif :
« Si je possédais une mine et si Doris Jamison avait envie de la visiter, j’accéderais volontiers à son désir. Ce serait plus habile que de l’éconduire brutalement et de m’en faire une ennemie jurée ! »
Bob et Peter se recouchèrent à leur tour. Bientôt, leur respiration régulière apprit à Hannibal qu’ils dormaient paisiblement. Lui, en revanche, était bien éveillé. Étendu dans l’obscurité, il écoutait le vent dans les sapins.
Soudain, Hannibal s’assit dans son lit.
« Où se trouvait Thrugon quand il a tiré le premier coup de feu ? demanda-t-il à haute voix.
— Heu ?… bredouilla Peter en se retournant.
— Que… quoi ? bégaya Bob de son côté.
— Où se trouvait Thrugon quand il a tiré la première fois ? insista Hannibal.
— La première fois ? répéta Peter. Dans sa maison, je suppose.
— L’en as-tu vu sortir ? demanda encore le chef des détectives. L’as-tu vu entrer dans la cour avant le second coup de fusil ?
— Non. Du moins, je ne crois pas. Je regardais Doris.
— C’est comme moi, dit Hannibal. Et toi. Bob, as-tu vu d’où venait Thrugon avant qu’il ne tire de nouveau ?
— Ma foi, non.
— Autrement dit, il pouvait être n’importe où, déclara Hannibal, mais à mon avis, pas dans la maison. Le premier coup de fusil était si étouffé que, d’abord, je n’ai pas même reconnu le bruit… Le second, en revanche, était beaucoup plus distinct et semblait plus rapproché. Je crois que Thrugon se trouvait dans la mine quand il a tiré la première fois…
— Qu’est-ce que cela signifierait ? demanda Peter.
— Je n’en sais rien. Mais je suis persuadé qu’il ne tirait pas sur un coyote, car dans ce cas, le chien l’aurait trahi en aboyant et nous l’aurions entendu. Or, cet affreux cabot ne s’est mis à hurler qu’après le coup de feu. Que pensez-vous de cette hypothèse ?… Thrugon tire sur quelque chose dans la mine, puis sort et constate qu’il a réveillé tout le voisinage. Supposons qu’il ne veuille pas qu’on sache qu’il a tiré à l’intérieur de la mine. Que fait-il alors ? »
Bob et Peter restèrent cois, attendant la suite.
« Eh bien, il sort et tire ouvertement un second coup de feu dehors. Ainsi, tout le monde s’imaginera qu’effectivement, il a tiré sur un coyote.
— Tu deviens aussi vicelard que Doris ! fit remarquer Bob.
— Peut-être bien, admit Hannibal. N’empêche que je commence à me demander si les actions de ce monsieur ne cachent pas quelque chose de louche. Et si Doris ne s’était pas moquée de nous en nous proposant le cas du « voisin indésirable » ? »
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