La Mine qui ne payait pas de mine

Alfred Hitchcock · Chapitre 4 sur 22

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La Mine qui ne payait pas de mine

Chapitre III: Un Mystérieux Millionnaire

CHAPITRE III

 

UN MYSTÉRIEUX MILLIONNAIRE

 

Quand le silence fut revenu, la voix de Doris jaillit, moqueuse :

« Bienvenue à nos aimables invités ! »

Peter se releva, l’air effaré.

« Qu’est-ce que c’était ?

— Ce cyclone ?… Oh ! Tout simplement le monstre de Wesley Thrugon ! Son chien de garde, si vous préférez ! dans un de ses raids sur notre poulailler !… Il essaie de se faufiler sous la clôture grillagée. Les poules poussent des cris d’effroi, alertant Magdalena qui se précipite dehors et tire des coups de fusil. Si ce chien recommence trop souvent à essayer de dévaster la basse-cour, Magdalena pourrait bien ne plus tirer en l’air et lui truffer l’arrière-train de petit plomb.

— Magdalena ? demanda Bob.

— Ma femme de charge », expliqua l’oncle Harry.

Au même instant, une femme robuste, de type mexicain, déboucha de derrière la maison, un fusil à la main. Ses cheveux étaient couleur aile de corbeau. Elle portait une robe de coton noir, brodée de fleurs aux couleurs vives autour du cou et sur les manches.

« Señor Osborne ! s’exclama-t-elle. Doris ! Je suis bien contente de vous voir de retour ! La maison est vraiment trop calme quand vous n’êtes pas là ! »

Harrison Osborne sourit.

« Vous vous arrangez tout de même pour mettre un peu d’animation », fit-il remarquer d’un ton malicieux.

La femme se rembrunit.

« Ce maudit chien ! Ce voleur de poules !…

— N’y pensez plus et lâchez votre pétoire, Magdalena ! Voici trois garçons amis de ma nièce : Hannibal Jones, Bob Andy et Peter Crentch. Ils vont rester avec nous environ deux semaines. » Une lueur amicale passa dans les yeux étincelants de la femme de charge.

« Ah, c’est parfait ! s’écria-t-elle avec chaleur. Il est si agréable d’avoir un peu de jeunesse autour de soi ! Je vais sortir des biftecks du congélateur. Vous devez avoir faim, après ce long voyage ? » Sans attendre de réponse, elle s’engouffra dans la maison. L’oncle Harry cligna de l’œil en direction des garçons.

« J’espère que vous avez vraiment une faim de loup, déclara-t-il, car Magdalena a horreur des gens qui pignochent dans leur assiette.

— Soyez tranquille, monsieur. Elle sera contente de nous ! » assura Hannibal qui se sentait l’estomac dans les talons.

L’oncle Harry commença à décharger la voiture et à aligner les valises sous le porche. Les garçons s’empressèrent de l’aider Puis ils rentrèrent les bagages dans la maison et montèrent les leurs dans une vaste chambre à plusieurs lits, qui se trouvait juste au-dessus de la salle de séjour. La chambre de Doris jouxtait celle de son oncle. Quant à Magdalena, elle occupait un petit appartement derrière la cuisine.

« Je suppose que vous voulez faire un brin de toilette, dit l’oncle Harry aux garçons qui commençaient à déballer leurs affaires. La salle de bain est sur le palier, en face de votre chambre. Mais ne soyez pas trop longs, je désire vous faire faire le tour du propriétaire avant le dîner. »

Du coup, Peter s’arrêta net de ranger ses vêtements dans un placard.

« Nous avons bien le temps de déballer ! » expliqua-t-il en se dirigeant vers la salle d’eau.

Quelques instants plus tard, les trois garçons, Doris et l’oncle Harry étaient dehors, sous le beau ciel bleu du Nouveau-Mexique. Doris, deux morceaux de sucre à la main, descendit l’allée en courant.

« Viens vite, Sterling ! » appela-t-elle.

Sa jument hennit de joie et galopa à sa rencontre jusqu’à la barrière délimitant l’enclos. Doris la flatta de la main et lui offrit le sucre.

« C’est toute une affaire quand il s’agit de séparer Doris de son cheval, même pour deux jours ! expliqua Harrison Osborne. Allons, suivez-moi ! Je vais vous montrer les machettes que nous utilisons pour émonder nos sapins.

— Une machette, demanda Peter, c’est bien une espèce de gros couteau, n’est-ce pas ?

— Parfaitement. Dans les romans d’aventures, les héros s’en servent pour se frayer un chemin à travers la jungle ! »

Contournant la vieille camionnette, il ouvrit la porte de la grange délabrée. Les garçons sentirent la bonne odeur d’herbe sèche des balles de foin entassées dans un coin. Aux murs étaient accrochés des rouleaux de tuyaux. Des bêches, des cisailles, des déplantoirs et des houes s’alignaient en bon ordre près d’un établi auquel était fixée une meule. Juste au-dessus de l’établi, d’énormes couteaux aux lames impressionnantes étaient rangés dans un râtelier.

« À la maison, dit Peter, nous nous servons toujours de cisailles pour élaguer les arbres.

— Quand il s’agit d’émonder des milliers de sapins de Noël, expliqua l’oncle Harry, le travail ne va pas assez vite avec des cisailles. Et puis la coupe est bien meilleure avec une machette ! »

Il en décrocha une pour la montrer aux trois garçons.

« Les sapins n’ont pas naturellement la forme parfaite des arbres de Noël, expliqua-t-il. Quand j’ai acheté cette ferme, voici déjà trois ans, je m’imaginais que je n’aurais rien d’autre à faire que planter de petits arbres et attendre qu’ils deviennent grands. Mais ce n’est pas si simple ! Il faut irriguer le terrain, lutter contre les plantes parasites et aussi émonder. Vous regardez bien un arbre et vous l’imaginez tel qu’il devra être à Noël, harmonieux de forme, effilé au sommet et très touffu dans le bas. Alors vous visez bien et, d’un coup sec de votre machette… crac !…»

La lame tranchante s’abattit en sifflant sur une branche imaginaire…

« Vous saisissez ? Vous supprimez tout ce qui empêche l’arbre d’acquérir sa forme gracieuse. Mais il faut être prudent car le maniement de la machette n’est pas aisé : un geste maladroit et vous pourriez bien vous fendre vilainement la jambe !… Je procède à l’élagage en été si bien que, lorsque le moment est venu de couper mes sapins, les cicatrices sont devenues invisibles et l’arbre est plus touffu. Vous comprenez ?

— Parfaitement, monsieur ! » répondit Peter. L’oncle Harry remit la machette en place puis désigna du doigt une vieille automobile poussiéreuse qui semblait bouder dans le coin le plus reculé de la grange.

« Un de ces jours, déclara-t-il, je ferai construire une grange neuve et je m’attaquerai à la restauration de cet antique tacot. »

 

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Hannibal s’approcha de la voiture et considéra avec respect les sièges recouverts de cuir craquelé et le plancher constitué de simples planches.

« C’est une Ford modèle T, n’est-ce pas, monsieur ? demanda-t-il. Une « Lizzie » ?

— Oui, mon garçon. Je l’ai eue pour ainsi dire en prime lorsque j’ai acheté cette propriété. Je l’ai trouvée ici même, à moitié enfouie dans le foin. Je me suis donné la peine de la dégager mais, jusqu’à présent, j’ai eu tant d’autres problèmes en tête… Dès que je le pourrai, je la ferai remettre en état. La Lizzie est une pièce de collection, de nos jours ! »

Doris parut sur le seuil.

« Wesley Thrugon vient nous rendre visite ! annonça-t-elle. Tenez ! Vous le voyez ? Il est là-bas, dans l’allée…

— Très bien, Doris, dit son oncle. Tâche de te conduire convenablement quand il sera là, veux-tu ? Aucune remarque agressive, aucune insinuation malveillante, s’il te plaît ! »

Doris ne répondit pas. Hannibal, Peter et Bob entendirent des pas qui approchaient puis une voix appela :

« Monsieur Osborne ?

— Je suis ici ! » répondit l’oncle Harry.

Un homme entra dans la grange. Âgé d’environ quarante ans, il était mince et blond, avec d’abondants cheveux frisés. Son jean avait encore l’apprêt du neuf et il avait apparemment acheté ses bottes la veille. Quant à sa chemise à carreaux, elle semblait avoir été sortie de son emballage quelques heures plus tôt.

Hannibal le regarda avec attention tandis qu’il échangeait une poignée de main avec l’oncle Harry et s’excusait pour l’intrusion de son chien.

Le chef des détectives se dit qu’au moins une des accusations de Doris était fondée. Le personnage semblait louche en ce sens qu’il avait l’air de jouer un rôle au théâtre. Oui, c’était exactement l’impression qu’il donnait : un acteur costumé avec soin ! Mais Hannibal se mit à réfléchir. Dans un endroit comme Twin Lakes, que pouvait-on porter sinon un jean, des bottes et une chemise style western ? Et si Wesley Thrugon n’avait pas de vieux jeans, quoi de plus naturel que d’en arborer un neuf ?

« J’ai attaché mon chien, expliquait Thrugon. Il ne reviendra pas vous importuner.

— Jusqu’ici, il n’a pas causé de grands dommages, déclara l’oncle Harry avec indulgence. Et mes poulets ne craignent rien tant que Magdalena veille sur eux ! »

Puis Harrison Osborne présenta les garçons à son voisin. Doris, ignorant délibérément Thrugon, regardait en l’air. Le visiteur lui jeta un bref coup d’œil et Hannibal remarqua que son regard se durcissait. Ses yeux bleus ressemblaient à deux billes d’acier quand, par-dessus l’épaule de la jeune Jamison, il aperçut l’antique Ford.

« Tiens ! dit-il, vous avez là un très ancien modèle de voiture.

— Oui, répliqua l’oncle Harry. J’expliquais justement à ces jeunes gens que je me proposais de la restaurer un de ces jours. »

Wesley Thrugon s’approcha du véhicule. Soudain, Peter tressaillit et s’exclama :

« Wesley Thrugon ! Cela me revient à présent : j’ai déjà entendu ce nom !

— Hein ? fit Thrugon en se retournant.

— Mon père est spécialiste des effets spéciaux au cinéma, expliqua le garçon. Il parlait précisément de vous l’autre jour, monsieur Thrugon. Il racontait qu’il devait apporter certaines modifications à un vieux modèle d’auto dont on devait se servir prochainement au studio, ajoutant que c’était vous qui aviez prêté le modèle en question. Car vous êtes un collectionneur de vieilles voitures, n’est-ce pas ?

— Oh ? Oui… bien sûr ! répondit Thrugon.

— Papa nous a parlé de tous les modèles sensationnels que vous possédiez, continua Peter. Il paraît que vous avez aménagé un garage privé pour les réunir tous et qu’un mécano, engagé à plein temps, est spécialement chargé de les maintenir en parfait état de marche.

— Ma foi… pourquoi pas ?

— N’était-ce pas votre Silver Cloud que l’on a utilisée dans le film Les Aventuriers ? demanda Peter.

— Silver Cloud ? Eh bien, oui. J’ai permis aux studios de me l’emprunter il y a quelque temps.

— Une Silver Cloud ! s’exclama l’oncle Harry. Ma Ford doit vous sembler bien modeste, en comparaison.

— Bah ! Moi aussi j’ai démarré avec des modèles de moyenne valeur, déclara Thrugon d’un ton encourageant. Mais une fois que vous aurez commencé votre collection, vous ne pourrez plus vous empêcher de l’augmenter. Et il vous faudra agrandir votre grange.

— Dites que je serai obligé d’en faire construire une autre dix fois plus spacieuse », répondit l’oncle Harry en riant.

Les deux hommes sortirent en conversant.

« Alors ? demanda Doris quand ils se furent éloignés. Est-ce que tout ne sonne pas faux chez cet homme ?

— Ses vêtements sont neufs, fit remarquer Peter, mais qu’est-ce que cela prouve ?… Ce nom de Wesley Thrugon ne me rappelait rien jusqu’au moment où ton voisin s’est approché de la Ford. Mon père m’a tellement rebattu les oreilles de sa fameuse collection de voitures anciennes ! Il paraît qu’il possède une immense fortune et une magnifique propriété, à Mandeville Canyon, où il vivrait en reclus ou tout comme…»

Hannibal se racla la gorge.

« Il n’a pas prêté de Silver Cloud à la firme cinématographique qui a tourné Les Aventuriers ! déclara-t-il de ce ton solennel qu’il prenait chaque fois qu’il annonçait une nouvelle d’importance. J’ai lu un article concernant cette voiture dans Film Fun. Elle n’a jamais appartenu à Wesley Thrugon. Elle est à Jonathan Carrington, le financier. D’autre part, Les Aventuriers n’est pas un film récent. Il date même de pas mal d’années. »

Personne ne songea à contredire Hannibal qui se flattait d’avoir une connaissance approfondie des choses du cinéma et du théâtre, mais Doris ne put réprimer un cri de joie.

« Qu’est-ce que je vous disais ! s’exclama-t-elle triomphante. Cet homme est un imposteur. Il ment comme un arracheur de dents ! »

Hannibal sourit à son impétueuse camarade.

« Pas forcément, Doris ! Tu sautes trop vite aux conclusions. Wesley Thrugon est un homme très riche. S’il possède une écurie d’anciennes voitures et paie un spécialiste pour les entretenir, il est peu probable qu’il s’occupe des détails. Il se peut très bien qu’il ait oublié quelle voiture au juste il a prêtée à tel studio, et à quelle époque. Les négociations de ce genre sont certainement menées par des sous-fifres et c’est le mécano qui doit conduire la voiture au studio.

— Ah ! » fit Doris.

Les paroles d’Hannibal semblaient lui avoir cloué le bec. En tout cas, elle ne chercha pas à les discuter. Il y eut un silence lourd de pensées inexprimées qui, à la satisfaction de tous, fut rompu par la voix de Magdalena.

« Le dîner est prêt ! »

 

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