La Mine qui ne payait pas de mine
Chapitre VII: Sur la Piste du Mort
CHAPITRE VII
SUR LA PISTE DU MORT
En dépit des prévisions optimistes de Doris, l’oncle Harry refusa aux enfants la permission de quitter la ferme ce jour-là. Il envoya les garçons élaguer les sapins de Noël jusqu’à l’heure du dîner. Doris bouda pendant des heures.
Le lendemain matin, cependant, l’humeur de l’oncle Harry s’était adoucie. Quand sa nièce lui fit part de son désir d’emmener Hannibal, Peter et Bob faire un tour en ville, il se contenta de répondre :
« Ne restez pas dehors toute la journée !
— Ce n’est guère possible, fit remarquer Doris.
Twin Lakes est un petit trou dont on a vite épuisé les plaisirs ! »
Les quatre compagnons se mirent en route le long du chemin de terre poudreux conduisant à la nationale. En chemin, ils croisèrent plusieurs voitures qui cahotaient en direction de la propriété de Thrugon. L’une d’elles s’arrêta près d’eux et un homme se pencha à la portière.
« En continuant tout droit, on aboutit bien à la Mine de la Mort ? demanda-t-il.
— Oui, répondit Doris.
— Merci ! » L’homme s’apprêtait à redémarrer quand il eut soudain une inspiration : « Ce ne serait pas vous, par hasard, qui auriez trouvé le corps, jeunes gens ?
— Viens, Doris ! Allons-nous-en ! chuchota Bob en prenant sa camarade par le bras.
— Hé ! Attendez un instant ! s’écria l’homme en sortant de sa voiture, un appareil photographique à la main. Je peux vous photographier, n’est-ce pas ?
— Non, vous ne le pouvez pas ! » répliqua Peter d’un ton sec.
Doris et les garçons se mirent à marcher aussi vite qu’ils en étaient capables sans courir. Une autre voiture les croisa. D’autres paires d’yeux pleins de curiosité les dévisagèrent.
« C’était à prévoir ! soupira Hannibal. La tragédie de la mine a fait les choux gras des reporters de la télévision, hier soir. Pas étonnant que les gens arrivent en foule !
— À ta place, je refuserais de me laisser photographier, conseilla Peter à Doris. J’ai idée que ton oncle ne serait pas d’accord…
— Et moi, j’en suis sûre ! » dit Doris.
La rue principale de Twin Lakes bourdonnait comme une ruche. Les voitures défilaient sur la chaussée et les trottoirs étaient encombrés de piétons venus aux nouvelles. Un petit groupe d’hommes et de femmes stationnait devant le poste de police. Sur le seuil, le shérif Tait, congestionné et exténué, leur parlait en gesticulant.
« Ces gens-là sont des journalistes à l’affût du moindre nouveau détail sur l’affaire ! » expliqua Bob.
La Gazette de Twin Lakes occupait un local – un ancien magasin – avec une vitrine donnant sur la rue. À l’intérieur de la pièce faisant office de bureau se trouvaient deux tables de travail délabrées. La première disparaissait sous une épaisse couche de feuilles, de prospectus et de journaux de toute provenance. Un individu filiforme, avec des cheveux roux et des traits comme taillés à coups de serpe, était installé derrière la seconde. Il avait l’air passablement surexcité et tapait avec ardeur sur sa machine à écrire.
« Doris ! proféra-t-il avec enthousiasme quand la jeune fille franchit son seuil. Doris ! Vous ! La seule personne que je souhaitais voir ! J’ai bavardé avec ce vieux Tait et il m’a appris que c’était vous qui aviez découvert le cadavre de la mine ! »
Doris l’enveloppa de son sourire le plus ensorcelant.
« Cher monsieur Kingsley ! Vous êtes bien le seul à me dire quelque chose de gentil ! M. Thrugon m’étranglerait volontiers s’il le pouvait, le shérif Tait menace de me fourrer en prison si j’ai le malheur de remettre les pieds dans la mine, et oncle Harry…
— Je sais, je sais ! Il se calmera, ne vous tracassez pas ! Seulement, tenez-vous à distance de la mine désormais ! Je serais désolé d’avoir à faire votre éloge posthume dans nos colonnes. »
Le directeur de La Gazette serra chaleureusement la main aux trois détectives :
« Vous êtes les jeunes gens venus de Los Angeles, n’est-ce pas ?
— Monsieur Kingsley, permettez-moi de vous présenter Hannibal Jones ! Et voici Peter Crentch… Et Bob Andy dont le père travaille pour le Los Angeles Times…
— Un sacré bon journal, mon garçon !
— Oui, monsieur. »
Le jeune garçon était tout près de la cloison séparant le bureau d’une vaste pièce plutôt obscure, située à l’arrière du bâtiment. D’où il était, il pouvait apercevoir une petite presse rotative et une linotype. Une odeur composite où dominaient l’encre, la poussière et la sueur, flottait dans le local de La Gazette.
« Ça vous amuserait de jeter un coup d’œil par là ? demanda aimablement Kingsley.
— Oh ! oui, monsieur ! Je m’intéresse à tout ce qui touche à l’imprimerie. Faites-vous fonctionner tout seul la linotype ?
— Je suis seul à m’occuper de tout ! déclara Kingsley. Ces temps-ci, je n’ai pas eu grand-chose à faire. Mais, aujourd’hui, c’est différent ! La semaine est fertile en nouvelles ! Voyons, Doris ! Asseyez-vous là et racontez-moi un peu comment vous avez trouvé ce cadavre au fond de son trou… Pendant ce temps, jeunes gens, faites comme chez vous. Allumez dans la pièce à côté et regardez mes machines si cela vous amuse. »
Les trois détectives obéirent avec empressement et passèrent de l’autre côté de la cloison. Hannibal alluma la lumière et ils aperçurent des classeurs pleins de journaux, avec des étiquettes portant des dates.
« Belle collection d’archives ! murmura Bob.
— Regardons vite celles d’il y a cinq ans ! » dit Hannibal.
Les trois amis s’attaquèrent sans tarder aux classeurs qui les intéressaient. Les faits remontant à cinq ans remplissaient à eux seuls six gros dossiers.
« Passons en revue ces journaux, dit Hannibal, mais comme notre temps est limité, tenons-nous-en aux gros titres. Et ayons l’œil sur tout ce qui peut ressembler à un indice capable d’éclairer notre enquête ! »
Tous trois s’assirent sur le plancher et chacun ouvrit un dossier pour en sortir l’un après l’autre les journaux qu’il contenait. Chaque page fut attentivement quoique rapidement parcourue.
De l’autre côté de la cloison, la voix de Doris s’élevait, claire et vibrante, tandis qu’elle expliquait à Kingsley ce qu’il savait sans doute déjà, c’est-à-dire qu’il est tout à la fois terrifiant et émouvant de découvrir un cadavre.
D’abord, les vieux journaux se révélèrent décevants. Ils relataient seulement deux petits incendies qui avaient éclaté en ville, l’achat d’une nouvelle voiture destinée à la police, et autres broutilles. On y parlait aussi de quelques visiteurs venus séjourner chez des parents à Twin Lakes. Mais aucun ne mentionnait Gilbert Morgan.
Soudain, tandis qu’il parcourait des articles du mois d’avril, Hannibal s’écria :
« Tiens ! voilà peut-être quelque chose d’intéressant !
— Quoi donc ? » demanda Bob.
Hannibal relut l’article en silence, puis répondit :
« Une petite fille de cinq ans s’échappa, à l’époque, de chez elle et disparut pendant trois heures. On la retrouva dans la Mine de la Mort. L’entrée des galeries était alors défendue par des planches, mais des vandales et des curieux avaient fini par les arracher plus ou moins. La petite fille avait passé par une brèche et s’était endormie. Quand ils l’eurent retrouvée, les parents de la gamine firent une collecte et, lorsque les fonds furent suffisants, on remplaça la palissade inefficace par une solide grille de fer. Ces gens prétendaient que si leur fille s’était engagée plus loin dans la mine, elle y aurait perdu la vie. Et nous avons de bonnes raisons de croire qu’ils n’avaient pas tort ! »
Hannibal s’interrompit pour regarder autour de lui.
« Où est le journal du 6 mai ?
— Le voici ! dit Bob en tendant à son camarade les feuilles qu’il était en train de parcourir. On parle de la mine à la une ! Le propriétaire du grand bazar de Twin Lakes avait placé une bassine vide près de sa caisse, en invitant tous ses clients à y déposer leur obole pour l’achat de la grille. La bassine fut vite pleine et la grille commandée à Lordsburg. L’inauguration de la grille était prévue pour le 14 mai ! »
La Gazette étant un hebdomadaire. Bob chercha le numéro du 13 mai. On y parlait de nouveau de la pose de la fameuse grille. Enfin, le numéro du 20 mai donnait un fidèle compte rendu de la cérémonie qui avait provoqué beaucoup d’effervescence dans la petite ville. Un orchestre avait défilé devant l’entrée de la mine puis la grille avait été scellée en grande pompe.
« Je trouve qu’on a beaucoup gonflé l’événement, déclara Peter.
— Mon vieux, tu as entendu ce que M. Kingsley nous a dit tout à l’heure ! rappela Bob. Il ne se passe pas grand-chose dans le coin. Cette histoire de grille a fait date dans la petite histoire locale. » Il tourna les pages du journal, regardant l’image des habitants de Twin Lakes en train de parader dans les rues de leur ville. Soudain, il poussa une exclamation :
« Hé ! Voilà du neuf !… À la quatrième page !… Quand la population s’assembla devant l’entrée de la mine pour assister à la pose de la grille, on trouva une voiture abandonnée à proximité. C’était une Chevrolet qui, vérification faite, avait été volée trois jours auparavant dans le parking d’un supermarché de Lordsburg. Le shérif Tait est même cité dans cet article. À son avis, le véhicule avait été emprunté par des jeunes de Twin Lakes qui, en balade à Lordsburg, auraient décidé de rentrer chez eux en voiture ! Il déclara même que s’il mettait la main sur ces petits voyous, il les jetterait en prison, histoire de leur apprendre à se bien conduire… Qu’est-ce que vous pensez de ça ? » Hannibal se mordit la lèvre, comme il le faisait souvent quand il réfléchissait.
« Une voiture volée à Lordsburg et retrouvée devant la mine le jour de l’inauguration, résuma-t-il à haute voix. Et à l’intérieur de cette mine, un voleur. Il me semble qu’on peut en conclure que le véhicule avait été volé par l’homme trouvé mort au fond du trou. C’est à bord de cette voiture qu’il est venu à Twin Lakes. Il l’a arrêtée près de la mine, a pénétré dans celle-ci pour une raison connue de lui seul et… n’en est jamais ressorti.
— Raisonnement logique ! estima Peter. Mais cela ne nous apprend guère plus que ce que nous savions déjà. Morgan s’est rendu de San Francisco à Lordsburg, puis de Lordsburg à Twin Lakes. Mais pourquoi ? Qu’est-ce qui l’attirait ici ? »
Hannibal haussa les épaules en signe d’ignorance. Bob continua à feuilleter les vieux journaux, mais il ne trouva plus rien se rapportant au mystère qui les intriguait. Le nom de Wesley Thrugon n’était mentionné nulle part. En revanche, dans un numéro du mois d’octobre, on signalait le retour de Mme Macomber à Twin Lakes. Dans un long article qui lui était consacré, on expliquait qu’elle venait d’acheter un terrain et des constructions qui, jusqu’alors, faisaient partie du domaine de la mine.
« Je me demande combien de temps Gilbert Morgan a séjourné à Lordsburg après avoir quitté San Francisco ! » murmura Hannibal.
Peter, adossé à la linotype, soupira :
« Qui peut savoir ? Libéré sur parole, il se trouvait en infraction puisqu’il avait fui la ville où il devait faire pointer régulièrement ses papiers au poste de police. Il a donc dû s’efforcer de passer inaperçu. Et tout cela remonte à cinq ans ! La piste est froide à l’heure qu’il est !
— C’est vrai, admit Hannibal. N’empêche qu’il avait un motif pour venir ici et pour pénétrer dans une mine qui, par la suite, a été rachetée par Wesley Thrugon. Quel point commun peut-il y avoir entre Thrugon, le millionnaire bien connu, et Morgan, un escroc de troisième ordre ?… Je ne vois plus qu’une chose à faire…
— Laquelle ? demanda Peter.
— Essayer de remonter dans le passé de Morgan. S’il a vraiment séjourné à Lordsburg, il a forcément habité quelque part. Je sais bien qu’il y a peu de chances pour que nous dénichions un indice après tout ce temps, mais cela vaut la peine d’essayer. Nous allons nous rendre là-bas et feuilleter les journaux de l’époque. Je ne vois rien d’autre à tenter pour l’instant…»
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