La simple vérité
- Ça, je sais. Je ne le…
- Ça, je sais. Je ne le sais que trop. Alors, je vais vous expliquer la suite des opérations. Vous allez faire en sorte qu'il se taise. Lui et Rider. Et sans traîner. Rayfield pâlit.
- Hein ? Vous voulez que je tue un greffier de la Cour suprême et un avocat ? Allons, ils n'ont aucune preuve. Ils ne peuvent pas nous nuire.
- Vous n'en savez rien. Vous ne savez pas ce qu'il y avait dans la lettre de l'armée. Vous ne savez pas ce que Fiske ou Rider ont pu découvrir entre-temps. Et Rider n'est pas un nouveau venu, il a trente ans d'expé-rience. Il n'aurait pas rédigé un appel fantaisiste auprès de la Cour suprême. En outre, au cas où vous ne le sauriez pas, les greffiers de la Cour suprême ne sont pas des rigolos. Fiske ne se serait pas tapé tout ce trajet s'il avait pris Harms pour un doux dingue. D'après ce que vous m'avez dit, la lettre est très explicite sur ce qui s'est passé dans ce mitard.
- En effet.
- Alors, pas besoin de vous faire un dessin.
D'autant plus qu'il y a un os : Harms n'est pas un maniaque des poursuites judiciaires. Il n'avait jamais fait appel avant ça. Si Fiske vérifie votre histoire, il saura que vous avez menti. Et quand il l'aura fait - parce que je suis sûr qu'il le fera -, tout ceci va rapidement tourner à l'aigre.
- Je n'avais pas vraiment le temps de mettre au point une tactique, protesta Rayfield.
- Je ne dis pas le contraire. Mais, en lui racontant des bobards, vous avez rendu Harms crédible. Et il y a un autre problème.
- Lequel ?
- Tout ce que dit Harms dans sa lettre est vrai. Vous aviez oublié ? La vérité est parfois marrante. On commence par gratter ici et là, et tout d'un coup, hop, c'est tout un mur de mensonges qui s'écroule. Et vous savez jusqu'où il peut retomber ? Vous voulez vraiment courir ce risque ? Parce que, quand ce mur sera abattu, c'est à Fort Jackson que vous prendrez finalement votre retraite. Mais de l'autre côté des barreaux, cette fois. Vous me suivez, Frank ?
Rayfield poussa un pesant soupir et consulta sa montre.
- Merde, je préférerais encore le Vietnam.
- Je crois qu'on avait tous tendance à se laisser un peu aller. Eh bien, le moment est venu de mériter votre salaire, Frank. Exécution. Tremaine et vous. Et si vous craignez de manquer de motivations, rappelez-vous ceci : nous survivrons tous ensemble, ou nous plon-gerons tous ensemble. Au choix.
Trente minutes plus tard, après son interrogatoire avec l'assistant de Rayfield, Michael Fiske quitta la prison et monta dans sa voiture. Quel idiot il faisait ! Un vrai gogo. Il fut tenté de déchirer les documents sur-le-champ, mais sans s'y résigner. Il pourrait toujours les remettre au greffe, ni vu ni connu. Il avait pitié de Rufus Harms. Toutes ces années de prison l'avaient salement amoché. En sortant du parking, il ne pouvait pas se douter que le liquide de refroidissement de son radiateur avait été partiellement vidé dans un seau et déversé dans les bois environnants.
Au bout de cinq minutes, son moteur commença à fumer dangereusement. Il s'arrêta, souleva le capot et fut assailli par un nuage de vapeur. En jurant comme un charretier, il regarda autour de lui. Personne. Pas âme qui vive. Il réfléchit. Que faire ? Regagner la prison à pied pour téléphoner à un dépanneur ? Il pleuvait des cordes.
Soudain, son moral remonta. Il venait d'apercevoir une camionnette au loin, qui arrivait dans sa direction. Il lui adressa de grands gestes. Son moteur fumait toujours. Bizarre, songea-t-il, il avait pourtant fait réviser sa voiture avant de partir. La camionnette appro-chait. Il la guetta avec espoir... et déchanta bientôt. Un fourgon de la prison. Son cœur s'accéléra. Il s'agissait de déguerpir, et vite. Il piqua un sprint. La camionnette le rattrapa rapidement et lui barra le chemin. Les bois ! Courir vers les bois ! Trop tard. La vitre venait de se baisser, et un revolver était pointé sur lui.
- Montez, dit Victor Tremaine.
Chapitre 16
On était samedi après-midi quand Sara Evans se rendit à l'appartement de Michael Fiske. Plusieurs voitures étaient stationnées dans la rue, mais pas la Honda de Michael. Il avait appelé le vendredi pour dire qu'il était souffrant, ce qu'il n'avait encore jamais fait auparavant. Elle avait téléphoné chez lui. Pas de réponse. Elle se gara, monta à l'appartement et frappa à la porte. Là encore, pas de réponse. Et elle ne possédait pas la clé. Elle redescendit et grimpa par l'escalier de secours. Elle regarda par la fenêtre de la petite cuisine. Rien. Elle essaya la porte. Fermée. En retournant au Palais, elle était de plus en plus inquiète. Michael n'était pas malade, c'était une certitude. Tout cela était en rapport avec les papiers qu'elle avait aperçus dans son attaché-case, elle en était convaincue. Pourvu qu'il n'ait pas perdu la tête, se dit-elle, qu'il ne se soit pas fourré dans un mauvais pas, et qu'il réapparaisse lundi, sain et sauf.
La jeune femme reprit son travail et dîna, assez tard, en compagnie d'autres greffiers dans un restaurant d'Union Station. Ils voulaient tous parler boutique, sauf Sara. D'habitude, elle adorait ce rituel mais, ce soir, les conversations lui passaient au-dessus de la tête. À un moment, elle eut envie de sortir de la salle en hurlant, exaspérée par ces tactiques à n'en plus finir, ces recherches de petites bêtes, ces coupages de cheveux en quatre.
Tard dans la soirée, elle flâna sur la terrasse de sa maison. Puis elle se décida à sortir son bateau pour une promenade nocturne sur le fleuve. Elle compta les étoiles, s'amusa à voir des formes curieuses dans leurs constellations. Elle pensa à la demande en mariage de Michael Fiske et aux raisons de son refus - qui aurait étonné ses collègues s'ils l'avaient su. Michael était unanimement considéré comme un beau parti, ils auraient eu une vie magnifique ensemble, avec des enfants très doués, intelligents, ambitieux et athlé-tiques. Sara avait joué au hockey sur gazon à l'univer-sité et Michael avait une réputation de champion. Elle se demanda quel genre de femme il épouserait finalement. S'il se mariait. En l'éconduisant, elle avait peut-être fait de lui un célibataire endurci. Elle sourit à cette idée. Elle se donnait trop d'importance. D'ici à un an, Michael aurait mille autres sujets d'intérêt. Elle aurait de la chance s'il se souvenait encore d'elle dans cinq ans.
Après avoir accosté et cargué les voiles, elle lambina un moment sur l'embarcadère pour se laisser caresser par la brise avant de rentrer. La plus puissante ville du monde n'était qu'à vingt minutes de route, une ville où elle avait sa place parmi les plus formidables juristes de son temps. Pourtant, dans l'immédiat, elle n'avait qu'un désir : se blottir sous les couvertures, éteindre les lumières et oublier le lendemain. Alors qu'elle avait toujours été assez ambitieuse, elle perdait soudain toute motivation professionnelle, comme si elle avait déjà consacré toute son énergie disponible à arriver où elle était. Se marier ? Devenir mère ? Étaient-ce là ses vraies aspirations ? N'ayant ni frère ni sœur, elle avait été une enfant gâtée. Elle n'avait jamais été entourée de gosses, et pourtant quelque chose en elle la tirait dans cette direction. Fortement. Mais en était-elle sûre ?
Elle rentra, se déshabilla et se glissa sous les plumes. Pour fonder une famille, il fallait commencer par trouver un mari. Et elle venait juste de repousser l'occa-sion en or que lui offrait un garçon exceptionnel. Aurait-elle une autre chance ? Voulait-elle un homme dans sa vie maintenant ? Souvent la chance ne se présentait qu'une fois, il fallait la saisir au bon moment. Ce fut sa dernière pensée avant de s'endormir.
Chapitre 17
Lundi. Assis à son bureau, John Fiske épluchait un nouveau rapport sur l'arrestation d'un de ses clients. Il commençait à en avoir l'habitude. Il n'en avait pas lu la moitié que déjà il imaginait les grandes lignes de sa défense. C'était agréable d'être compétent.
On frappa à sa porte. Il tressaillit. Sa main droite ouvrit le tiroir supérieur de son bureau. À l'intérieur, il avait dissimulé un 9 mm, souvenir de ses années de flic. Ses clients n'étaient pas exactement des enfants de chœur. Il les défendait avec beaucoup de conscience professionnelle mais n'était pas assez naïf pour leur tourner le dos. Certains étaient déjà venus le trouver, ivres ou drogués, avec des intentions assez peu paci-fiques, au nom de quelque grief plus ou moins imagi-naire. La sensation de l'acier froid sous sa paume était rassurante.
- Entrez, c'est ouvert.
Le policier en uniforme qui franchit la porte fit naître un sourire sur ses lèvres. Il referma le tiroir.
- Oh, Billy, comment tu vas ?
- J'ai déjà été mieux, John, répondit Billy Hawkins. En voyant l'officier de police s'asseoir devant lui, John Fiske repéra les bleus qui marbraient son visage.- Qu'est-ce qui t'est arrivé, vieux ?
Hawkins palpa ses contusions.
- Un enragé, dans un bar, hier soir. Ma gueule lui revenait pas, il l'a un peu arrangée. Mais ce n'est pas pour ça que je suis ici, John.
Fiske savait que Hawkins était une bonne nature, un brave type qui ne se laissait pas démonter par les aléas du métier. Il était aussi fiable et intraitable au boulot que sympathique dans la vie. Mais, là, il semblait en avoir gros sur le cœur.
- C'est Bonnie ou les gosses qui te tracassent ? demanda John.
- S'agit pas de ma famille, John.
- Oh?
L'estomac de John se serra.
- Bon sang, John, tu te rappelles comme on détes-tait aller trouver " le plus proche parent " ? Et on le connaissait même pas.
Fiske se leva lentement, la bouche sèche.
- Le plus proche parent ? Mon Dieu, pas ma mère ? Mon père ?
- Non, John, pas eux.
- Alors, accouche, merde, Billy.
Hawkins se mouilla les lèvres et parla vite.
- On a reçu un appel de la police de Washington. John ne saisit pas tout de suite.
- Washington ? (À peine eut-il prononcé le mot que tout son corps se figea.) Mike ?
Hawkins acquiesça.
- Un accident de voiture ?
- Pas un accident. (Hawkins s'éclaircit la gorge.) Un homicide, John. Une tentative de vol qui a mal tourné, apparemment. Ils l'ont retrouvé dans sa voiture, au fond d'une ruelle. Un quartier mal famé.
John se laissa aller le temps d'assimiler la nouvelle. En tant que policier, devenu avocat, il connaissait les conséquences d'un meurtre sur l'entourage, la famille. Mais là, il plongeait dans l'inconnu.
- Tu ne l'as pas encore dit à mon père ?
Hawkins secoua la tête.
- J'ai pensé que tu préférerais le faire toi-même. Et dans l'état où est ta mère...
- Je m'en occupe.
- L'inspecteur chargé de l'enquête veut que le plus proche parent identifie le corps, John...
Combien de fois John, du temps où il était officier de police, n'avait-il pas demandé la même chose à un père ou à un frère en larmes ?
- J'irai.
- Je suis navré, John.
- Je sais, Billy je sais.
Après le départ de Hawkins, John Fiske alla regarder la photo de son frère et de lui. Il la prit d'une main trem-blante. Ce n'était pas possible. Pas possible... Il avait survécu à deux blessures par balles, passé des semaines à l'hôpital avec sa mère et son petit frère à ses côtés, et c'était finalement ce petit frère qui était mort ? Il reposa la photo. Il essaya d'aller décrocher son pardessus, mais ses jambes refusèrent d'avancer. Il resta planté là.
Chapitre 18
Rufus Harms ouvrit lentement les yeux. La pièce baignait dans la pénombre. Mais, avec les années, il était devenu pratiquement nyctalope et n'avait pas besoin de lumière pour voir. La prison avait aussi dopé ses facultés auditives. Il entendait presque les pensées des gens. Parce que ça va de pair, en prison, on ne fait que ça : écouter et penser.
Il bougea dans son lit, avec précaution. Un lit
d'hôpital. Il avait encore les bras et les jambes attachés. Il savait qu'un garde restait en faction de l'autre côté de la porte. Il l'avait aperçu plusieurs fois déjà, au gré des allées et venues dans sa chambre. Le garde n'était pas un flic. Il était en treillis, et armé. Soldat de métier ou appelé ? Impossible à dire. Rufus Harms respirait faiblement. Il avait écouté les conversations des médecins, ces deux derniers jours. Il n'avait pas fait de crise cardiaque, semblait-il, mais c'était limite. Il ne savait plus comment les toubibs avaient appelé ça. Il y avait du chambard dans son " myocarde " ou quelque chose de ce genre, qui avait nécessité son admission en unité de soins intensifs.
Rufus repensa à cette dernière heure à la prison. Il se demanda si Michael Fiske avait eu le temps de sortir du fort avant de se faire tuer. Quant à lui, paradoxalement, c'était sa défaillance cardiaque qui lui avait sauvé la vie : au moins était-il loin de Fort Jackson. Pour l'instant. Mais, quand son état s'améliorerait, ils le renverraient au trou. À moins qu'ils ne le liquident ici. Il avait bien observé ses médecins et ses infirmières. Quiconque lui administrait un médicament était soumis à son inspection. Il était assez confiant : en cas de danger, il pourrait se libérer de ses attaches. Le lit n'était pas très solide. En attendant, il devait récupérer ses forces, prendre son mal en patience, guetter, espérer. S'il ne pouvait pas recouvrer sa liberté par les voies légales, il l'obtiendrait d'une autre façon. Il ne retourne-rait pas à Fort Jackson. Pas tant qu'il aurait un souffle de vie.
Pendant les deux heures qui suivirent, il regarda les gens entrer et sortir. Chaque fois que la porte s'entre-bâillait, il épiait le planton. Un jeune blanc-bec qui avait l'air très content de lui avec son fusil et son uniforme. Ce n'était pas l'un des deux soldats qui l'avaient accom-pagné dans l'hélico. Il y avait peut-être des relèves. Quand la porte s'ouvrait, le garde inclinait la tête et souriait à la personne qui entrait, surtout si la personne en question était une jeune femme. De temps en temps, il jetait un œil dans la chambre. Rufus avait lu deux choses dans son regard : la haine et la peur. Excellent. Ça lui laissait une chance. Ces deux choses-là pouvaient le pousser à commettre ce que Rufus appelait de ses vœux : une erreur.
Pour ne laisser qu'un seul homme en faction, ils devaient le croire très affaibli. Ils se gouraient. Les appareils autour de lui, avec leurs écrans, leurs chiffres, leurs oscillations, ne signifiaient rien pour Rufus. C'étaient des vautours aux aguets, mais dans des cages métalliques. Et il sentait revenir ses forces. Il serra et desserra ses mains. Bientôt il pourrait déployer complè-tement ses bras.
Deux heures plus tard, il entendit la porte. De la lumière. L'infirmière arrivait avec un bloc-notes à pince. Elle lui sourit en vérifiant le moniteur. Elle devait avoir la quarantaine. Mignonne. De bonnes joues. A voir ses hanches larges, il supposa qu'elle avait eu plusieurs maternités.
- Vous allez mieux aujourd'hui, dit-elle en s'aper-cevant qu'il l'observait.
- Dommage.
Elle le fixa, bouche bée.
- Il y a beaucoup de gens ici qui aimeraient
s'entendre dire ça, vous savez.
- Où je suis exactement ?
- Roanoke, Virginie.
- Je suis jamais allé à Roanoke.
- C'est une jolie ville.
- Pas aussi jolie que vous, dit-il avec un sourire gêné.
Les mots lui avaient échappé. Il y avait presque trois décennies qu'il n'avait été aussi près d'une femme. La dernière qu'il avait vue était sa mère, éplorée, quand ils l'avaient traîné en prison. Elle était morte dans la semaine. Commotion cérébrale, lui avait dit son frère. Tu parles. Il savait bien, lui, qu'elle était morte de chagrin.
Ses narines palpitèrent. Cette odeur... Ça ne sentait pas l'hôpital. Sur le moment, il n'avait pas compris que c'était tout simplement l'odeur de l'infirmière, un mélange de parfum léger, de lotion hydratante et de femme. Mince ! Il avait oublié tant de choses de la vie réelle... Une larme perla au coin de son œil droit. Elle le regarda en haussant les sourcils, une main sur la hanche.
- Ils m'ont dit d'être sur mes gardes avec vous.- Je vous ferai jamais de mal, m'dame, affirma-t-il, solennel et sincère.
Elle aperçut la larme accrochée au bord de son œil. Elle ne savait que répondre.
- Vous pourriez pas noter sur votre feuille que je suis mourant ?
- Vous êtes fou ? Je ne peux pas faire ça. Vous ne voulez pas vous rétablir ?
- Quand je serai rétabli, je retournerai direct à Fort Jackson.
- Et ce n'est pas un endroit très agréable, je
suppose.
- Je suis dans la même cellule depuis plus de vingt ans. Ça fait du bien de voir une nouvelle tête, ça change. Là-bas, on fait que regarder le béton en comptant les battements de son cœur.
Elle parut surprise.
- Vingt ans ? Quel âge avez-vous ?
Il réfléchit.
- J'sais pas au juste, pour tout vous dire. Pas plus de cinquante.
- Allons, vous ne connaissez pas votre âge ?
Il la regarda fixement.
- Les seuls taulards qui tiennent un calendrier, c'est ceux qui vont sortir un jour. Moi, j'en ai pris pour perpète, m'dame. J'sortirai jamais. À quoi ça me servi-rait de savoir mon âge ?
Il s'était exprimée d'un ton neutre, uni, et elle rougit.- Oh, fit-elle d'une voix cassée. Je crois que je
comprends.
Il se souleva légèrement. Les chaînes ferraillèrent contre les montants du lit. Elle recula.
- Vous pouvez passer un coup de fil pour moi,
m'dame ?
- À qui ? Votre femme ?
- J'ai pas de femme. Mon frangin. Il sait pas où je suis. Je veux qu'il sache.
- Je dois d'abord en aviser le garde.
- Ce petit mec, là ? fit-il avec un coup d'œil vers la porte. Qu'est-ce qu'il a à voir avec mon frangin ? Je suis sûr qu'il sait même pas pisser tout seul.
Elle rit.
- Et c'est lui qu'ils ont envoyé pour surveiller un grand gaillard comme vous !
- Son nom, à mon frère, c'est Joshua. Joshua
Harms. On l'appelle Josh. Je peux vous donner son numéro de téléphone si vous avez un crayon. Dites-lui seulement où je suis. On se sent seul ici. Il habite pas si loin. Qui sait ? Il viendra peut-être me voir.
- C'est vrai qu'on se sent seul ici, dit-elle
tristement.
Elle observa son grand corps puissant, criblé de tubes, couvert de sparadrap. Et enchaîné. C'était surtout cela qu'elle voyait : les chaînes.
Rufus le perçut. Il avait remarqué que la vue d'un homme enchaîné faisait toujours un drôle d'effet aux gens.
- Qu'est-ce que vous avez fait pour être en prison ?- C'est quoi, votre nom ?
- Pourquoi ?
- Je voudrais savoir. Moi, c'est Rufus. Rufus
Harms.
- Je le savais. C'est sur votre feuille.
- Ouais, ben, vous, vous avez pas de feuille avec votre nom.
Elle hésita un instant, regarda vers la porte.
- Je m'appelle Cassandra, dit-elle enfin.
- Ça, c'est vraiment un beau nom. (Il lorgna son visage.) Il vous va bien.
- Merci. Donc vous ne voulez pas me dire ce que vous avez fait ?
- Pourquoi vous voulez le savoir ?
- Simple curiosité.
- J'ai tué quelqu'un. Y a longtemps.
- Pourquoi ? Vous étiez menacé ?
- Non. M'a pas touché.
- Alors pourquoi ?
- J'savais plus c'que j'faisais. J'avais perdu la
boule.
- Vraiment ? (Elle recula d'un pas.) N'est-ce pas ce qu'ils disent tous ?
- Possible, mais c'est la vérité. Vous allez appeler mon frangin ?
- Je ne sais pas. Peut-être.
- Je vais vous dire quoi. Je vous file son numéro. Si vous l'appelez pas, tant pis. Si oui, alors merci beaucoup.
Elle le considéra avec perplexité.
- Vous ne vous conduisez pas comme un assassin.- Oh, méfiez-vous. C'est les beaux parleurs les plus dangereux. Je m'y connais.
- Alors je ne devrais pas vous faire confiance ? Il croisa son regard.
- À vous de vous faire une idée.
Elle resta pensive une minute.
- Bon, je vous écoute. Le téléphone de votre
frère...
Elle nota le numéro, le rangea dans sa poche et s'en alla.
- Hé, m'dame Cassandra ! (Elle se retourna.) Vous avez raison. J'suis pas un tueur. Vous reviendrez me parler, dites ? Enfin, si vous voulez. (Il esquissa un demi-sourire en agitant ses chaînes.) Je bougerai pas d'ici.
De loin, il crut déceler une furtive expression de tendresse dans ses yeux. Elle franchit la porte. Rufus se dévissa le cou pour voir si elle adressait la parole au garde, mais elle passa sans rien dire. Il contempla le plafond et inspira profondément pour capter quelques effluves d'elle. Peu à peu, un sourire apparut sur son visage. Et des larmes aussi.
Chapitre 19
Une assemblée peu commune réunissait l'ensemble des greffiers et des juges. L'huissier de la Cour, Richard Perkins, et le chef de la police de la Cour suprême, Léo Dellasandro, étaient là aussi, immobiles comme des statues de pierre autour de la table de la grande salle. Elizabeth Knight ne cessait de tamponner ses yeux humides avec un mouchoir.
Le regard de Sara Evans parcourut les mines austères des juges et s'arrêta sur Thomas Murphy, un homme de petite taille, un peu affaissé, aux cheveux blancs, aux sourcils broussailleux et aux pommettes en amande. Il portait toujours des costumes trois-pièces et des manchettes à l'ancienne, assez voyantes. Pourtant, ce n'était pas sa tenue vestimentaire qui retenait l'attention de Sara, mais l'expression attristée de son visage. Elle fit rapidement le tour des occupants de la pièce. Michael Fiske n'était pas du nombre. Son sang se figea. Quand Harold Ramsey prit la parole, sa voix grave était telle-ment voilée qu'elle eut quelque mal à l'entendre, mais elle entendit tout, comme si elle avait lu sur ses lèvres.- J'ai une terrible, terrible nouvelle à vous
annoncer. L'une des tâches les plus pénibles de ma carrière, dit-il, tremblant, les poings serrés, en considérant l'assistance. (Il inspira profondément.) Michael Fiske est mort.
Si les juges étaient visiblement déjà au courant, la surprise était totale pour les greffiers.
Ramsey voulut ajouter quelque chose, mais les mots lui manquèrent. Il fit signe à Léo Dellasandro, qui inclina la tête et s'avança, tandis que le président s'effondrait dans son fauteuil.
Dellasandro mesurait environ un mètre soixante-quinze. Il avait le visage large, les joues plates, le nez épaté, un physique assez costaud quoiqu'un peu enrobé ; le teint mat, des cheveux drus, poivre et sel. Il sentait perpétuellement le cigare. Il portait l'uniforme avec fierté, ses doigts boudinés glissés sous la ceinture du revolver. L'autre personnage en uniforme, debout derrière lui, était Ron Klaus, son second. Klaus était un type énergique, très professionnel. Ses yeux bleus constamment en mouvement annonçaient un esprit agile. Dellasandro et lui étaient les chiens de garde du Palais. Ils formaient un tandem très soudé. Personne, ici, ne pouvait les imaginer l'un sans l'autre.
- Nous n'avons pas encore tous les éléments en main mais, apparemment, Michael a été victime d'un rôdeur. On l'a retrouvé dans sa voiture, dans un quartier du sud, près des quais de l'Anacostia. Sa famille a été prévenue, un proche va venir identifier le corps. Mais nous sommes d'ores et déjà certains qu'il s'agit bien de Michael... Un photographe de la police a fait quelques clichés.
Un greffier, plus méfiant que les autres, leva la main.- On est sûr que c'était un rôdeur ? Ce n'est pas en rapport avec son travail ?
Sara le fusilla du regard. Ce n'était pas une question à poser cinq secondes à peine après avoir appris la mort d'un collègue qu'on aimait. Mais l'annonce d'une mort violente provoquait souvent ce genre de réaction : on craignait instinctivement pour sa propre vie.
Dellasandro leva ses grosses mains.
- Nous n'avons aucune information permettant de penser que sa mort est liée en aucune manière avec la Cour. Néanmoins, à titre préventif, nous avons décidé de renforcer la sécurité aux abords du Palais. Il va sans dire que, si l'un de vous remarque quoi que ce soit d'anormal, il est prié de nous en faire part, à moi-même ou à M. Klaus. Nous vous tiendrons au courant de l'évolution de l'enquête en temps utile.
Il se tourna vers Ramsey, qui restait sans réaction, la tête enfouie dans les mains. Ce fut Elizabeth Knight qui se leva pour relayer le chef de la police.
- C'est un choc terrible pour nous tous. Michael était l'une des personnes les plus appréciées de cette cour. Sa mort nous touche tous, et plus particulièrement ceux qui le connaissaient de près. (Elle jeta un regard à Sara.) Si l'un de vous désire en parler, n'hésitez pas à vous adresser à votre juge. Ou à moi-même. Ma porte vous est ouverte. Je ne sais pas trop comment nous allons fonctionner dorénavant, mais les travaux de la Cour doivent se poursuivre, malgré cette horrible... horrible...
Elle s'interrompit, en s'agrippant à la table pour ne pas s'effondrer. Dellasandro lui prit le bras, mais elle l'écarta.
Elle eut la force de se ressaisir pour donner congé à l'assemblée, et la salle se vida rapidement. Seule resta Sara Evans, hébétée, les yeux fixés sur le fauteuil qu'avait occupé Knight. Les larmes ruisselaient sur ses joues. Michael était mort. Il avait détourné une lettre de réclamation, il avait eu une conduite étrange pendant une semaine et, maintenant, il était mort. Assassiné. Un rôdeur, disaient-ils. La solution ne lui semblait pas aussi simple. Mais, dans l'immédiat, ce n'était pas cela qui la tourmentait. Elle venait de perdre un être très cher. Quelqu'un avec qui, en d'autres circonstances, elle aurait aimé partager sa vie. Elle s'affala sur la table et éclata en sanglots.
Sur le seuil, Elizabeth Knight l'observait.
Chapitre 20
Quelque trois heures après que Billy Hawkins lui eut annoncé la mort de son frère, John Fiske arpentait les couloirs de la morgue de Washington, sur les talons d'un préposé en blouse blanche. Fiske devait procéder à l'identification et prouver qu'il était bien le frère du défunt. Il avait donc apporté la photo où on les voyait ensemble. Il avait essayé de contacter son père avant de partir, mais sans obtenir de réponse. Il avait fait un saut jusqu'à la maison. Ne trouvant personne, il avait laissé un vague message, sous la porte, sans précisions. Il voulait d'abord être certain que le cadavre était bien celui de son frère, d'où sa venue en ces lieux.
John Fiske fut dirigé vers un bureau, ce qui le surprit. Et il fut encore plus surpris de voir le préposé lui montrer un Polaroid, qu'il prit dans un dossier.- Je ne suis pas venu pour identifier une photo. Je veux voir le corps.
- Ce n'est pas la procédure, monsieur. Nous
sommes en train d'installer un système vidéo qui nous permettra d'effectuer les identifications au moyen d'un circuit intérieur de télévision, mais il n'est pas encore opérationnel. En attendant, nous nous servons de photos Polaroïd.
- Pas cette fois-ci.
L'homme tapota le cliché contre sa paume, comme pour attiser la curiosité de John.
- La plupart des gens préfèrent se prononcer sur une photo. C'est très inhabituel.
- Je ne suis pas la plupart des gens et c'est très inha-bituel d'avoir un frère assassiné. Du moins pour moi. Le préposé décrocha le téléphone et donna quelques instructions afin qu'on prépare le corps. Puis il ouvrit la porte et fit signe à John de le suivre. Après une courte déambulation, ils entrèrent dans une petite pièce qui empestait toutes sortes de produits médicinaux, bien plus prenants que dans un hôpital. Au centre, une civière. Sous le drap blanc, on devinait les formes d'un corps : tête, nez, épaules, genoux, pieds. En approchant de la civière, John, comme quiconque dans sa situation, entretenait l'espoir fou que le corps étendu devant lui n'était pas celui de son frère, que sa famille restait toujours entière.
Le préposé souleva le linceul. John serra son poing autour du montant métallique de la civière. Il ferma les yeux, renversa la tête en arrière et fit une prière en silence. Il retint sa respiration et regarda. Sans même observer vraiment la tête et le torse dévoilés, il acquiesça.
Il voulut détourner les yeux. Impossible. La ressem-blance entre les deux frères était frappante. Même un étranger eût perçu immédiatement un air de famille dans l'inclinaison du front, le dessin des yeux et de la bouche, le galbe du menton.
- C'est mon frère.
Le préposé replaça le drap et donna à John Fiske une feuille à signer.
- On vous remettra ses objets personnels, à l'excep-tion de ceux que la police souhaite garder pour analyse. Nous avons eu une semaine chargée, mais nous devrions disposer bientôt des résultats de l'autopsie. Dans son cas, ça ne semble pas très compliqué. John n'apprécia guère la remarque, mais il se
maîtrisa. Le type n'était pas payé pour avoir du tact.- On a retrouvé la balle qui l'a tué ?
- Seule l'autopsie déterminera la cause de la mort.- Pas de salades avec moi. J'ai vu le trou par où elle est ressortie, sur le côté gauche de sa tête. Ils l'ont trouvée ?
- Non. Enfin, pas encore.
- On a évoqué le meurtre d'un rôdeur, je crois. (L'homme acquiesça.) Il a été découvert dans sa voiture ?
- Exact. Sans portefeuille. On l'a identifié à sa
plaque d'immatriculation.
- Pourquoi le voleur n'a-t-il pas pris sa voiture ? Ça se passe comme ça, d'habitude. Ils tabassent la victime pour lui faire cracher le code de sa carte bancaire, la tuent, piquent la bagnole, font le plein de fric dans les distributeurs et balancent la voiture dans un fossé. Pour-quoi pas cette fois ?
- Je n'ai pas d'informations à ce sujet.
- Qui s'occupe de l'affaire ?
- Probablement la brigade criminelle de Washington, puisque le meurtre a été commis en ville.- Mon frère était un fonctionnaire fédéral. Cour suprême des États-Unis. Le FBI va peut-être s'en mêler.- Je vous répète que je n'ai pas d'informations.- J'aimerais avoir le nom de l'inspecteur de la
criminelle.
Le type ne répondit pas. Il se contenta de remplir quelques cases de son formulaire, espérant sans doute que, devant son mutisme, le fâcheux se lasserait et fini-rait par s'en aller.
- S'il vous plaît, j'aimerais vraiment avoir ce nom, insista John en avançant d'un pas.
Le préposé soupira, sortit une carte professionnelle du dossier et la lui tendit :
- Buford Chandler. Il désirera sans doute vous parler, de toute façon. C'est un bon. Il coincera sûre-ment le mec qui a fait le coup.
John parcourut rapidement la carte avant de la ranger dans son pardessus. Puis il regarda le type bien en face.- Oh que oui, on le coincera. Quelle que soit son identité, dit-il d'une voix contenue. Maintenant, si ça ne vous dérange pas, j'aimerais rester seul un instant avec mon frère.
- Bien sûr... Je suis dehors. Prévenez-moi quand vous aurez fini.
Dès que l'homme eut déguerpi, Fiske tira une chaise près de la civière et s'assit. Il n'avait pas versé une larme depuis qu'il avait appris la nouvelle. Il s'était d'abord dit que c'était parce que l'identification n'était pas encore définitive. Maintenant, elle l'était, et il ne pleu-rait toujours pas. Sur la route, il s'était surpris à compter les voitures immatriculées dans un autre État, jeu auquel les deux frères s'amusaient autrefois. C'était générale-ment Mike qui gagnait.
Il souleva le bord du drap et saisit la main de son frère. Elle était froide, mais les doigts étaient encore souples. Il les serra tendrement. Puis il regarda le sol et ferma les yeux. Quand il les ouvrit, deux larmes bril-laient sur le ciment. Il regarda en l'air. C'étaient des larmes forcées. Il poussa un souffle. Il se sentait indigne d'être ici.
Du temps où il était flic, il avait souvent été amené à consoler des parents d'enfants qui avaient trop bu et s'étaient écrasés contre un arbre ou un pylône. Il s'était montré compatissant, les avait même parfois pris dans ses bras. Il avait cru comprendre leur chagrin, mais en se demandant toujours comment il réagirait, lui, le jour où ça lui arriverait, sachant déjà confusément que ça ne ressemblerait à rien de ce qu'il imaginait.
Il essaya de penser à ses parents. Comment annonce-rait-il à son père que son enfant chéri était mort ? Et à sa mère ? Au moins la réponse à cette question-là était-elle claire : il ne lui dirait rien.
John Fiske avait été élevé dans la foi catholique, mais ne pratiquait pas. Il baissa la tête et appuya la main du mort contre sa poitrine. Il dit à son frère qu'il l'aimait, qu'il regrettait beaucoup de choses, qu'il n'avait jamais souhaité sa mort. Il dit tout cela en s'adressant à l'esprit qui planait peut-être encore sur le cadavre et attendait une demande de pardon. Puis il se tut, les yeux clos. Il pouvait entendre chaque battement de son cœur, dans le terrible silence de la pièce.
Le préposé passa la tête dans l'embrasure de la porte.- Monsieur Fiske, nous allons devoir emporter votre frère. Ça fait une demi-heure.
John se leva et passa devant lui sans un mot. Le corps de son frère était en partance pour un endroit effrayant, où des inconnus allaient fourrager dans ses entrailles, en quête d'indices. Tandis qu'on roulait la civière dans le couloir, il regagna la lumière du jour, laissant son petit frère derrière lui.
Chapitre 21
- Vous êtes sûr d'avoir effacé toutes les traces ?- Toutes, confirma Rayfield au téléphone. Toutes les traces de sa présence ici. Et tous les membres du personnel qui l'ont vu ont été affectés dans d'autres établissements. Même si, par extraordinaire, ils devi-naient qu'il est venu ici, ils ne trouveraient plus personne pour leur répondre.
- Et le corps, qu'est-ce que vous en avez fait ?
- Vie a ramené sa voiture. Je l'ai suivi. On a choisi un endroit idéal. La police croira à une agression qui a mal tourné. Personne ne nous a vus. Et même si c'était le cas, ce n'est pas un quartier où les gens aiment beau-coup coopérer avec les flics.
- Il ne restait rien dans la voiture ?
- On a pris son portefeuille pour conforter la thèse du vol. Son attaché-case aussi. Une carte routière et des notes pour l'itinéraire. Il n'y avait rien d'autre. Évidem-ment, on a remis le liquide du radiateur à niveau.- Et Harms ?
- Toujours à l'hôpital. On dirait qu'il va s'en tirer.- Merde. Manquait plus que ça.
- Pas de panique. On s'occupera de lui à son retour. Il a le palpitant en délicatesse, un accident cardiaque est vite arrivé.
- Ne traînez pas. Vous ne pouvez pas l'achever à l'hôpital ?
- Trop dangereux. Trop de monde.
- Il est sous bonne garde ?
- Enchaîné au lit, avec un planton devant sa porte vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il sera relâché demain matin. Demain soir, il est mort. Vic est déjà en train de régler les préparatifs.
- Et il n'y a personne susceptible de l'aider à l'exté-rieur ? Vous en êtes bien sûr ?
Rayfield se mit à rire.
- Enfin quoi, personne ne sait qu'il est là. Personne.- Pas de blague, Frank.
- Je vous appellerai pour vous annoncer sa mort.
John Fiske restait assis dans sa voiture. Il brancha la climatisation, ce qui, dans sa Ford âgée de quatorze ans, eut pour seul effet de faire passer l'air chaud de gauche à droite. La sueur dégoulinait dans le col de sa chemise. Il baissa sa vitre et regarda l'immeuble. Vu de l'extérieur, c'était un bâtiment ordinaire. À l'intérieur, c'était diffé-rent. Ses occupants passaient la totalité de leur temps à essayer de découvrir qui avait tué qui. Et il se deman-dait s'il devait les aider dans leurs recherches ou rentrer chez lui. Il avait identifié la dépouille de son frère, sa besogne de proche parent était accomplie. Il pouvait rentrer, tout raconter à son père, s'occuper des
obsèques, régler les problèmes administratifs, enterrer Mike et reprendre sa vie de tous les jours. C'était ce que n'importe qui aurait fait.
Mais John Fiske n'était pas n'importe qui. Il sortit dans la touffeur de la rue et entra dans l'immeuble du 300, Indiana Avenue, siège de la brigade criminelle de Washington, section des homicides. Après avoir satis-fait aux exigences de la sécurité, il fut aiguillé vers un bureau par un agent en uniforme. Il avait essayé de rappeler son père depuis la morgue. Toujours pas de réponse. Il commençait à craindre que le vieil homme n'ait appris la nouvelle et ne soit en route pour la capitale.
- L'inspecteur Buford Chandler, s'il vous plaît, demanda-t-il à la jeune femme derrière le bureau.- Vous êtes... ?
Sa voix prétentieuse et ses airs supérieurs incitaient Fiske à lui enfoncer la tête dans l'un de ses tiroirs.- John Fiske. L'inspecteur Chandler enquête sur la m... sur le meurtre de mon frère. Son nom est Michael Fiske. (Elle le toisa d'un œil morne.) Il était greffier à la Cour suprême, ajouta-t-il.
Elle consulta rapidement quelques papiers.
- Et quelqu'un l'a tué, vous dites ?
- On est à la section des homicides, non ? (La
pimbêche le considéra avec une lassitude hautaine.) Oui, quelqu'un l'a tué... mademoiselle Baxter, reprit-il en lisant le panonceau à son nom sur son pupitre.- Que puis-je pour vous au juste ?
- Je voudrais voir l'inspecteur Chandler.
- Il vous attend ?
Fiske se pencha et baissa la voix.
- Pas exactement, mais...
- En ce cas, je crains qu'il ne soit pas là.
- Je crois que, si vous appel... (Elle se détourna de lui et se mit à taper sur le clavier de son ordinateur.) Écoutez, il faut vraiment que je voie l'inspecteur Chandler.
- Laissez-moi vous informer sur la situation, dit-elle sans cesser de tapoter. Nous avons énormément d'affaires à traiter et un nombre réduit d'inspecteurs. Nous n'avons pas le temps de nous occuper de la première personne qui sonne à la porte. Je suis sûre que vous pouvez comprendre ça, acheva-t-elle, les yeux rivés sur son écran.
John se pencha encore plus près. À quelques centi-mètres de la jeune femme. Quand elle se retourna, ils étaient nez à nez.
- Laissez-moi vous informer sur ma situation. Je suis venu de Richmond pour identifier la dépouille de mon frère, à la demande de l'inspecteur Chandler. Mon frère est mort et, en ce moment même, le médecin légiste est en train de pratiquer une incision en Y sur sa poitrine afin de pouvoir vider ses viscères, organe par organe. Ensuite, il va prendre une scie et lui faire une incision intermastoïdienne, comme pour découper une tranche de tarte dans son crâne. Juste là, précisa-t-il en désignant un point précis sur la tête de Mlle Baxter. (Il résista difficilement à l'envie d'empoigner une grosse mèche de ses cheveux décolorés et permanentés.) Comme ça, il pourra dépiauter son cerveau pour retracer le parcours de la balle qui l'a tué et peut-être retrouver quelques fragments de métal. Alors, l'idée m'a pris de venir tailler une bavette avec l'inspecteur Chandler, histoire de voir si on pouvait découvrir une piste ensemble, en tchatchant gentiment.
Elle resta de glace.
- Chacun son métier, dit-elle. Nous avons assez de problèmes comme ça, sans perdre notre temps avec les membres de la famille qui veulent jouer au détective. Je suis certaine que l'inspecteur Chandler vous contactera s'il a besoin de vous.
Elle lui tourna le dos à nouveau.
John s'accrocha au bureau et fit de son mieux pour ne pas perdre son sang-froid.
- Écoutez, mademoiselle, je me doute que vous avez de nombreuses enquêtes sur les bras, et le fait que vous ne me connaissiez pas...
- Vous ne voyez pas que je suis occupée ? Si vous avez un problème, je vous conseille de nous adresser un courrier.
- Tout ce que je veux, c'est lui parler !
- Vous voulez que j'appelle un garde ou quoi ? Fiske tapa du poing sur la table.
- Mon frère est mort ! Et j'apprécierais beaucoup que vous descendiez de vos grands chevaux pour montrer un tant soit peu de compassion. Si c'est trop vous demander, jeune dame, essayez au moins de faire semblant.
- Je suis Buford Chandler.
John Fiske et Mlle Baxter tournèrent la tête. Chandler était noir, la cinquantaine, les cheveux frisés et blancs comme sa moustache, une carrure d'ancien athlète un peu empâtée avec l'âge. Il portait un étui de revolver vide. La crosse de son arme avait laissé une marque grisâtre sur sa chemise. Il examina Fiske de haut en bas, derrière ses lunettes à triple foyer.
- Je suis John Fiske.
- J'ai entendu. J'étais juste à côté. J'ai écouté.
- Alors, vous savez comment il m'a traitée, inspec-teur Chandler ? dit Mlle Baxter.
- Oui, oui.
- Et vous ne dites rien ?
- Si.
- Eh bien ? fit la donzelle d'un air satisfait.
- Je pense que ce jeune homme vous a fait quelques excellentes remarques. (Il fit signe à John.) Parlons un peu.
Les deux hommes louvoyèrent dans les couloirs animés jusqu'à un cabinet surchargé.
- Asseyez-vous.
Chandler lui indiqua l'une des deux chaises, l'autre étant celle de son bureau. Elle était encombrée de paperasses.
- Posez ça par terre. Mais ne laissez pas traîner vos doigts sur les pochettes. En ce moment, si j'ai le malheur de roter en regardant des prélèvements, les avocats en profitent pour faire libérer leurs clients. Fiske retira soigneusement les dossiers et prit place.- Inutile de me présenter des excuses pour ce que vous avez dit à Judy Baxter.
- Je n'en avais pas l'intention.
Chandler réprima un sourire.
- Bon, commençons par le commencement.
Sincères condoléances.
- Merci.
- Ça doit être la première fois qu'on vous le dit depuis votre arrivée, pas vrai ?
- En effet.
- Alors, comme ça, vous étiez dans la police ?
L'étonnement de Fiske amusa Chandler.
- Le citoyen lambda n'est généralement pas au courant des incisions en Y et des intermastoïdiennes. Vu votre comportement avec Mlle Baxter, votre façon de vous tenir et votre constitution, je dirais que vous étiez officier de ronde.
- Au passé ?
- Si vous étiez encore de la maison, les gars de Richmond m'auraient mis au parfum quand on les a contactés. Par ailleurs, je ne connais pas beaucoup de flics qui se promènent en complet veston en dehors des heures de service.
- Gagné. Je suis content que vous soyez chargé de cette affaire, inspecteur.
- De celle-là et de quarante-deux autres. Restric-tions budgétaires. Je n'ai même plus d'équipier.- En d'autres termes, je ne dois pas m'attendre à un miracle, c'est ça ?
- Je ferai de mon mieux pour serrer l'assassin de votre frère, mais je ne vous garantis rien.
- Alors que diriez-vous d'une aide officieuse ?- Comment ça ?
- J'ai travaillé sur pas mal d'homicides avec les collègues de Richmond. J'ai appris des trucs et il m'en reste encore quelques notions. Je pourrais éventuelle-ment être votre nouvel équipier.
- Officiellement, c'est absolument impossible.
- Officiellement, je comprends absolument.
- Vous êtes dans quelle partie, en ce moment ?- Avocat pénaliste. (Chandler sursauta.) Et j'en suis fier, inspecteur.
Chandler jeta un œil vers la porte.
- Vous voulez bien fermer ? (John alla fermer.) Bon, laissez-moi juste le temps de la réflexion, pour votre offre.
- Non. Je suis là, allons-y tout de suite. Sachant que le taux de réussite est proche de zéro dans les enquêtes criminelles qui dépassent quarante-huit heures, ma collaboration ne risque pas de faire tomber les statistiques.
Fiske craignit d'avoir vexé Chandler, mais celui-ci ne sourcilla même pas.
- Vous avez une carte professionnelle, pour vous joindre ?
John lui tendit sa carte, en inscrivant son numéro personnel au verso.
En échange, le policier lui passa la sienne, avec toute une série de numéros.
- Bureau, domicile, bip, fax et portable, quand je pense à le prendre, ce qui n'arrive jamais.
Chandler ouvrit un dossier et le parcourut. John déchiffra, à l'envers, le nom de Michael Fiske sur l'étiquette.
- On m'a dit qu'il s'était fait braquer.
- C'est ce qu'indique le rapport préliminaire, en tout cas.
John remarqua un certain scepticisme dans le ton de l'inspecteur.
- Cette opinion a été révisée ?
- Ce n'est qu'un rapport préliminaire. (Il referma le dossier.) À première vue, les faits sont extrêmement simples. Votre frère a été trouvé sur le siège avant de son véhicule, dans une ruelle près de l'Anacostia, avec un impact d'entrée de balle sur la droite de sa tête et un impact de sortie sur la gauche. Un assez gros calibre, apparemment. Nous n'avons pas retrouvé la balle, mais les recherches continuent. Le tueur a pu la ramasser pour empêcher l'expertise balistique, au cas où on mettrait la main sur le pistolet correspondant.
- Faut avoir un sacré sang-froid pour lambiner dans une ruelle à la recherche d'une balle à deux pas du cadavre.
- Je suis d'accord. Mais, encore une fois, on peut toujours la retrouver.
- Son portefeuille avait disparu, je crois ?
- Disons plus précisément qu'on n'a pas retrouvé de portefeuille sur lui. Il en avait un ?
John détourna les yeux.
- On ne se voyait plus beaucoup depuis quelques années, mais j'ai toutes les raisons de supposer qu'il en avait un. Donc, vous n'en avez pas retrouvé non plus dans son appartement ?
- Minute, John, laissez-moi le temps de respirer. Le corps de votre frère n'a été découvert qu'hier. (Chan-dler sortit un calepin et un stylo.) La ruelle est située dans un secteur très fréquenté par les dealers, entre autres malfrats. À votre connaissance, votre frère se droguait-il ? Occasionnellement ou régulièrement ?- Non. Il ne se droguait pas.
- Mais vous n'en êtes pas sûr, n'est-ce pas ? Vous venez de dire que vous ne vous voyiez plus. Exact ?- Mon frère a toujours eu des idéaux très élevés, qu'il finissait généralement par atteindre. La drogue ne cadre pas dans ce tableau.
- Vous avez une idée de ce qu'il pouvait fabriquer dans ce quartier ?
- Non. Il a pu être tué ailleurs et déposé là ensuite.- Quelqu'un avait-il une raison de vouloir sa mort ?- Je ne vois personne.
- Pas d'ennemis ? Des rivaux ? Des problèmes d'argent ?
- Non. Mais je ne suis probablement pas le mieux placé pour vous répondre. On connaît l'heure de la mort?
- C'est encore vague. J'attends le rapport
d'autopsie. Pourquoi ?
- Je reviens de la morgue. J'ai tâté sa main. Souple. Plus de rigidité cadavérique. Comment était le corps quand on l'a trouvé ?
- Disons qu'il était là depuis un moment.
- Bizarre. D'après ce que vous m'avez dit, c'est un endroit assez passant.
- Oui, mais pas des passants très curieux. Et un cadavre dans une ruelle n'a rien de vraiment rare, par là-bas. Sauf peut-être le cadavre d'un Blanc, remar-quez. Quatre-vingt-dix pour cent des victimes d'homi-cide dans ce secteur sont noires, tout simplement parce que les Blancs n'y mettent pas les pieds.
- D'où l'étrangeté de la présence de mon frère... Des retraits dans des distributeurs de billets ? Des achats avec sa carte de crédit ?
- Nous vérifions tout ça. Quand lui avez-vous parlé pour la dernière fois ?
- Il m'a appelé, il y a une semaine.
- Qu'est-ce qu'il a dit ?
- Je n'étais pas là. Il a laissé un message. Il voulait me demander un conseil.
- Vous l'avez rappelé ?
- Pas tout de suite.
- Pourquoi avoir attendu ?
- J'avais d'autres priorités.
- Vraiment ? (Chandler fit rouler son stylo entre ses doigts.) Dites-moi, vous aimiez votre frère ?
John Fiske le regarda droit dans les yeux.
- Quelqu'un l'a tué. Je veux agrafer l'assassin.
Pour le reste, c'est mes oignons.
Chandler n'insista pas.
- Il voulait peut-être vous parler d'un problème lié à son travail ? Ce qui corse un peu l'affaire, ici, voyez-vous, c'est le métier de votre frère.
- Vous voulez dire que le meurtre pourrait être en rapport avec la Cour suprême ?
- C'est aller un peu vite en besogne, peut-être, mais ce que vous venez de me dire au sujet de ce message téléphonique rend l'hypothèse beaucoup moins farfelue.
- On peut penser en effet qu'il ne voulait pas me demander mon avis sur la dernière affaire d'avortement.- Sur quoi, alors ? Un conseil pour draguer les filles ?
- Vous n'avez pas dû voir sa photo. Il n'a jamais eu besoin d'aide dans ce domaine.
- J'ai vu son portrait, mais les morts ne sont pas très photogéniques. En tout cas, il voulait un conseil. Peut-être un conseil juridique.
- Eh bien, vous pouvez toujours faire un tour à la Cour, histoire de voir qui complote contre qui.- Nous devrons marcher sur des œufs, vous savez.- Nous ?
- Je suis sûr que votre frère a des effets personnels là-bas. Quoi de plus normal pour un membre de la famille que d'aller voir son lieu de travail ? Je suppose que vous y êtes déjà allé ?
- Une seule fois. Pour sa prise de fonctions. Avec mon père.
- Et votre mère ?
- Alzheimer.
- Aïe.
- Et maintenant ? La suite des opérations ?
En guise de réponse, Chandler se leva, décrocha sa veste d'un cintre derrière la porte et l'enfila.
- J'aimerais vous emmener inspecter la voiture de votre frère.
- Et après ?
Le policier consulta sa montre et sourit.
- Après, cher maître, on aura juste le temps d'aller à la Cour.
Chapitre 22
Rufus regarda la porte s'ouvrir lentement. Il se raidit, prêt à voir débarquer un commando en tenue de combat, mais il oublia sa peur en reconnaissant la personne qui entrait.
- Déjà l'heure de s'occuper de moi ?
Cassandra s'approcha du lit.
- N'est-ce pas là le triste sort de toute femme dans la vie ? Toujours s'occuper des hommes ?
Le propos était blagueur, le ton ne l'était pas. Elle consulta les écrans et nota quelques indications sur la feuille de maladie en jetant de petits regards en coin à
Rufus.
- C'est pas désagréable. Je suis pas habitué, dit-il en se redressant avec précaution pour ne pas faire de bruit avec ses chaînes.
- J'ai appelé votre frère.
Rufus devint sérieux.
- Vrai ? Qu'est-ce qu'il a dit ?
- Qu'il viendrait vous voir.
- Quand ?
- Tôt ou tard. Aujourd'hui.
- Qu'est-ce que vous lui avez raconté ?
- Que vous étiez malade, mais en voie de guérison.- Et qu'est-ce qu'il a répondu ?
- Il ne m'a pas donné l'impression d'être un
monsieur très bavard.
- C'est bien Josh.
- Il est aussi costaud que vous ?
- Non. C'est un petit mec. Un mètre quatre-vingt-dix, même pas. Il a à peine dépassé le quintal.
(Cassandra hocha la tête et fit volte-face pour partir.) Vous pouvez pas rester un peu pour causer ?
- Je termine mon service. Je suis juste venue en passant. Il faut que je me sauve, dit-elle sans aménité.- Vous allez bien ?
- Même si j'allais mal, vous n'y pourriez rien,
rétorqua-t-elle avec une certaine brusquerie.
- Il y a une bible par là ?
Elle se retourna, surprise.
- Pourquoi ?
- Je lis la Bible tous les jours. Depuis toujours. Elle revint vers la table de chevet et en sortit une bible de Gidéon.
- Je ne peux pas vous la donner. Je n'ai pas le droit de m'approcher trop près de vous. Les gens de la prison ont été formels sur ce point.
- Pas besoin de me la donner. Je vous serais très reconnaissant si vous vouliez bien lire un passage pour moi.
- Lire pour vous ?
- Oh, vous êtes pas obligée, pour sûr. Peut-être que l'Église et tout ça, c'est pas votre genre.
Elle se campa devant lui, une main sur la hanche, l'autre serrée sur la reliure verte de la bible.
- Je chante à la chorale. Mon mari, Dieu ait son âme, était diacre.
- Ça, c'est bien, Cassandra. Et vos gosses ?
- Comment savez-vous que j'ai des gosses ? Parce que je suis un peu enrobée ?
- Ouais.
- Et alors ?
- Vous avez une tête à aimer les câlineries.
Elle sursauta. Un léger sourire illumina brièvement sa mine ombrageuse.
- Je crois que je devrais vraiment me méfier de vous.
Il guignait la bible comme un assoiffé un verre d'eau fraîche.
- Que voulez-vous que je lise ?
- Le psaume 103.
Cassandra hésita un instant, puis prit une chaise. Il se renversa sur ses oreillers.
- Merci, Cassandra.
Elle lut en le surveillant à la dérobée. Il fermait les yeux et remuait les lèvres. Elle s'arrêta. Ses lèvres ne bougèrent plus. Elle recommença. Ses lèvres se remi-rent à bouger. Elle répéta le même manège une ou deux fois, puis se tut. Il rouvrit les yeux.
- Vous connaissez ce psaume par cœur ? dit-elle.- Je connais presque toute la Bible par cœur. Tous les Psaumes et les Proverbes.
- Vous m'impressionnez.
- J'ai eu tout le temps pour réviser.
- Pourquoi vouliez-vous que je vous le lise, alors, si vous le connaissiez déjà ?
- Parce que vous aviez l'air d'être embêtée par
quelque chose. J'ai pensé que ça vous aiderait de lire les Écritures.
- M'aiderait?
L'infirmière considéra la page et lut en silence : " Lui qui pardonne toutes tes offenses, qui te guérit de toute maladie ; qui rachète à la fosse ta vie, qui te couronne d'amour et de tendresse. " Son travail était déprimant. Ses trois enfants, en pleine crise d'adolescence, étaient intenables, elle allait sur ses cinquante ans, pesait vingt-cinq kilos de trop et ne voyait aucun homme à épouser dans son entourage. Devant la bonté, la sollicitude spon-tanée de ce détenu qui allait mourir en prison, elle faillit fondre en larmes.
Le psaume 103 avait une signification particulière pour Rufus, notamment dans un passage que le prison-nier récita à mi-voix : " Il fait œuvre de justice et fait droit à tous les opprimés. "
- Vous la reconnaissez ? demanda Chandler en approchant de la Honda 1987 gris métallisé, stationnée dans le parking de la brigade.
John Fiske acquiesça.
- On la lui a offerte quand il a eu son diplôme. On s'est tous cotisés, mes parents et moi.
- Mazette. J'ai cinq frangins. Ils n'ont jamais fait ça pour moi.
L'inspecteur déverrouilla la portière conducteur et s'écarta pour laisser monter Fiske.
- Où avez-vous trouvé la clé ?
- Sur le siège avant.
- D'autres objets personnels ?
Chandler secoua la tête. Fiske examina le siège, le tableau de bord, le pare-brise, les vitres.
- Vous l'avez nettoyée ? questionna-t-il, intrigué.- Non. Elle est telle qu'on l'a trouvée, moins le conducteur.
John Fiske se redressa.
- Si vous pointez un gros calibre sur la tempe de quelqu'un dans un espace confiné comme celui-ci et que vous appuyez sur la détente, le sang éclabousse le siège, le volant, le pare-brise... Vous retrouvez des éclats d'os, des projections de chair... Tout ce que je vois ici, c'est quelques petites taches, probablement à l'endroit où reposait sa tête.
Chandler parut amusé.
- Vous m'en direz tant !
- Je ne vous apprends rien, d'accord, j'ai compris. Vous avez voulu me tester, c'est ça ?
- Possible. Il peut y avoir une autre raison, aussi. Je vous ai dit que j'avais cinq frères, vous vous rappelez ?- Ouais.
- Eh bien, au début, j'en avais six. L'un d'eux s'est fait descendre il y a trente-cinq ans. Il bossait dans une station-service et un minable l'a refroidi pour les douze dollars qui restaient dans la caisse. J'avais seize berges à l'époque, mais je m'en souviens comme si ça s'était passé il y a cinq minutes. En principe, les gens qui vien-nent identifier un cadavre ne foncent pas dans mon bureau pour me proposer leurs services. Ils pleurent et ils se consolent entre eux, ce qui est parfaitement normal. Oh, sur le moment, ils jurent leurs grands dieux qu'ils vont personnellement régler son compte au salo-pard qui a fait le coup, mais ça ne va jamais plus loin. C'est une sale besogne. Sans compter qu'ils ont rare-ment un passé de flic. Bref, quand je vous ai vu, je me suis dit que, pour une fois, j'étais peut-être tombé sur un type qui pouvait m'être réellement utile. Vous venez de le prouver. Je comprends votre colère, John, que vous aimiez ou non votre frère. Quelqu'un vous l'a arraché et ça ne se pardonne pas. Trente-cinq ans après, j'ai toujours la haine.
John regarda les autres voitures. Il supposa que chacun de ces tas de ferraille attendait d'être ausculté pour révéler les secrets d'un autre drame. Il se retourna vers Chandler.
- La colère est un motif suffisant... Pour l'instant. (Il baissa les yeux.) En attendant mieux.
- Je m'en contenterai. Bon, pour en revenir à nos moutons, l'absence de traces physiques que vous signalez m'a fait gamberger, moi aussi.
- On dirait qu'il n'a pas été tué dans la voiture.- Tout juste, approuva Chandler. Il semble avoir été tué ailleurs et déposé ensuite sur le siège. Une petite déduction qui nous ouvre tout un éventail de
possibilités.
- Il ne serait plus question d'une agression au
hasard, mais d'un acte prémédité.
- Possible. Encore que... il peut très bien avoir été enlevé par des loubards. Les mecs le sortent de sa voiture pour le traîner jusqu'à un distributeur de billets. Il refuse de donner son code. Ils le travaillent au corps pour le faire avouer, il meurt, ils paniquent et le collent sur le siège.
- Alors, commenta John, on devrait retrouver la trace d'un retrait en liquide dans un distributeur. Vous avez quelque chose ?
- Non. Mais il y a des tas de distributeurs.
- Et des tas de gens qui s'en servent. Normalement, au bout d'une journée, ça devrait se remarquer.- Ça devrait. On ne peut pas en être sûr. On essaie de retracer les allées et venues de votre frère quarante-huit heures avant sa mort. Il a été vu pour la dernière fois dans son immeuble, jeudi soir. Après ça, nada.- Si quelqu'un l'a braqué, il doit y avoir des
empreintes. Les loubards qui font dans la carte de crédit portent rarement des gants.
- On en recherche, répondit Chandler.
- Je peux vous faire une autre observation ?
- Allez-y.
Fiske ouvrit la portière et désigna le montant inté-rieur, invisible quand elle était fermée. L'inspecteur chaussa ses lunettes et vit ce qu'il lui montrait. Il prit une paire de gants en latex dans sa poche, les secoua, les enfila et détacha une petite étiquette autocollante, qu'il observa soigneusement.
- Votre frère a fait réviser sa voiture chez
Wal-Mart.
- L'autocollant recommande de faire la prochaine vidange dans trois mois ou cinq mille kilomètres. Ils inscrivent dessus la date d'échéance et le kilométrage correspondant. D'après la date mentionnée ici, si on retranche trois mois, mon frère a fait faire sa révision trois jours avant qu'on découvre son corps. Maintenant, regardez le kilométrage recommandé et soustrayez cinq mille kilomètres. Ça vous donnera à peu près ce que devrait indiquer le compteur.
Chandler calcula mentalement.
- Cent vingt-six mille kilomètres cinq cents.
- Maintenant regardez le compteur de la Honda. Chandler se pencha, fit un autre calcul et se tourna vers John avec des yeux ronds :
- Quelqu'un a fait mille deux cents bornes dans cette voiture en trois jours.
- Exact.
- Où est-il allé ?
- L'étiquette ne dit pas dans quel garage Wal-Mart mon frère a fait réviser sa Honda, mais c'était probable-ment près de son domicile. Essayez de savoir, ils pour-raient peut-être nous apprendre quelque chose d'utile.- Bien vu. Je ne pige pas comment on a pu rater ça, dit Chandler.
Il inséra l'autocollant dans un sachet transparent à glissière, sur lequel il nota quelques indications.- Euh, John ?
- Ouais ?
Il souleva le sachet fermé.
- On arrête les tests, OK ?
Chapitre 23
Une demi-heure plus tard, Chandler et Fiske franchis-saient la porte d'entrée de la Cour suprême des États-Unis.
L'intérieur du bâtiment intimidait par ses dimen-sions. Mais ce qui frappa surtout l'attention de Fiske fut le calme des lieux. Un silence presque inquiétant. On en oubliait que le monde s'agitait de l'autre côté des murs. Un silence... de morgue, songea-t-il.
- Qui sommes-nous censés voir ? demanda-t-il.- Eux, répondit Chandler en montrant un groupe qui arrivait dans leur direction.
Le couloir formait une caisse de résonance où les pas retentissaient comme un grondement. Ils étaient trois. L'un portait un costume, les deux autres un uniforme et une arme au côté.
- Inspecteur Chandler ? dit l'homme en costume, la main tendue. Je suis Richard Perkins, huissier de la Cour suprême.
Perkins était un homme sec. Petit gabarit, environ un mètre soixante-dix, les oreilles décollées, une frange de cheveux blancs comme une cascade gelée sur le front. Il présenta ses compagnons :
- Le chef de la police, Léo Dellasandro. Son offi-cier en second, Ron Klaus.
- Ravi de vous connaître, répondit Chandler.
Devant le regard interrogateur de Richard Perkins, il ajouta :
- John Fiske. Le frère de Michael.
Tous y allèrent aussitôt de leurs condoléances.- Une tragédie, une tragédie inouïe, dit Perkins. Michael était très estimé. Il nous manquera
douloureusement.
John afficha une physionomie de circonstance.- Vous avez verrouillé le bureau de Michael Fiske, comme je vous l'ai demandé ? s'enquit Chandler. Dellasandro acquiesça.
- Oui, bien que ça nous ait posé un problème. Il le partageait avec un autre greffier. Deux par bureau, c'est la norme.
- Espérons que nous pourrons le rouvrir sans
tarder.
- Ne perdons pas de temps, alors, dit Perkins. Nous serons plus à l'aise pour discuter de tout ça dans mon bureau, voulez-vous, inspecteur Chandler ? C'est juste au bout du couloir.
- Allons-y.
Comme John Fiske leur emboîtait le pas, Perkins s'arrêta et dit à Chandler :
- Excusez-moi. Je ne pense pas que l'enquête
concerne M. Fiske.
- Il m'aide à éclaircir certains points de la vie de son frère, expliqua l'inspecteur.
Perkins jaugea John Fiske d'un œil peu avenant.- Je ne savais même pas que Michael avait un frère. Il ne m'a jamais parlé de vous.
- Ne vous en faites pas, il ne m'a jamais parlé de vous non plus.
Le bureau de Perkins était le dernier avant la salle d'audience. Le mobilier de style colonial, la décoration et la finition dataient d'un temps où le gouvernement avait quelques milliards de dollars de dettes en moins et ne lésinait pas sur la main-d'œuvre.
Un homme blond, d'une bonne quarantaine d'années, les cheveux ras, le visage allongé, était assis derrière une table à l'écart. On le devinait investi d'une certaine autorité et fort imbu de ses prérogatives. Il se leva. Un mètre quatre-vingt-dix à vue de nez. Le genre de type qui devait passer pas mal de temps en salle de gym.- Inspecteur Chandler ? dit-il en agitant une carte d'identité professionnelle. Agent spécial Warren McKenna. FBI.
- Je ne savais pas que le FBI était sur l'affaire, observa Chandler.
Perkins voulut s'expliquer mais McKenna
l'interrompit.
- Comme vous ne l'ignorez pas, j'en suis sûr,
l'attorney général et le FBI ont un droit d'ingérence dans toute enquête concernant le meurtre d'un employé du gouvernement des États-Unis. Mais, rassurez-vous, le FBI n'a pas l'intention de vous marcher sur les pieds.- Ça tombe bien, j'ai les orteils sensibles, répliqua Chandler en souriant.
- Je tâcherai de m'en souvenir, dit McKenna sans se dérider.
John lui tendit la main.
- John Fiske. Michael était mon frère.
- Je compatis, monsieur Fiske. Je me doute que ça doit être très dur pour vous.
L'agent spécial lui serra la main et se tourna de nouveau vers Chandler.
- Si les circonstances obligent le FBI à intervenir plus activement, nous comptons sur une entière collabo-ration de votre part. N'oubliez pas que la victime était un fonctionnaire fédéral. (Il regarda autour de lui.) En service dans l'une des plus vénérables institutions du monde. Et sans doute l'une des plus redoutées.- Redoutée par ignorance, corrigea Perkins.
- Mais redoutée néanmoins, insista McKenna.
Depuis Waco, le World Trade Center et Oklahoma City, nous avons appris à redoubler de prudence.
- Dommage que vous n'ayez pas appris plus vite, remarqua sèchement Chandler. Mais nous n'allons pas jouer au plus fin, vous et moi. Je suis partisan de la collaboration. Étant bien entendu que ça marche dans les deux sens, OK ?
- Bien sûr.
Chandler posa une série de questions pendant une petite demi-heure, afin d'essayer d'établir si le meurtre pouvait être en rapport avec une affaire sur laquelle travaillait Michael. Le commentaire était toujours le même, et unanime :
- Impossible.
McKenna intervint très peu, mais écouta attentive-ment les réponses. Perkins affirma :
- Le déroulement des instructions diligentées par la Cour est tellement confidentiel qu'aucune personne de l'extérieur, je dis bien aucune, ne peut savoir quel dossier est confié à quel greffier.
Il fit claquer sa main sur la table, pour souligner ses propres paroles.
- Sauf si ce greffier le répète à quelqu'un, objecta Chandler.
Perkins rejeta l'hypothèse :
- Je me charge personnellement de leur faire
comprendre que la confidentialité et la sécurité sont des exigences fondamentales dans leur travail. Les règles déontologiques sont extrêmement strictes. On leur remet même un manuel sur le sujet. Aucune fuite n'est autorisée.
Chandler ne semblait pas convaincu :
- Quel est l'âge moyen des greffiers d'ici ? Vingt-cinq ans ? Vingt-six ?
- Quelque chose comme ça.
- Des gamins, qui travaillent pour la plus haute cour du pays, et, à vous entendre, il serait impossible qu'ils soient tentés de bavarder ? Même pour épater une copine ?
- " Impossible " est peut-être un mot excessif. J'ai assez roulé ma bosse pour savoir qu'il vaut mieux éviter de l'employer.
- En tant qu'inspecteur de la criminelle, monsieur Perkins, je peux vous dire que j'en suis arrivé à la même conclusion.
- Si on essayait déjà de s'en tenir aux faits ? inter-vint Dellasandro. D'après ce que je sais de l'affaire, il semble que le mobile soit le vol. Alors, qu'est-ce que la Cour a à voir là-dedans ? Avez-vous fouillé son apparte-ment ? demanda-t-il à Chandler.
- Pas encore. J'envoie une équipe demain.
- Qu'est-ce qui nous dit que ça ne concerne pas sa vie privée ? reprit Dellasandro.
Les regards convergèrent sur Chandler, qui parcourut ses notes d'un œil distrait.
- J'essaie de ne rien négliger. La visite du lieu de travail d'une victime d'homicide, avec les questions que ça suppose, n'a rien d'extraordinaire, messieurs.- Certes, approuva Perkins. Vous pouvez compter sur notre coopération.
- Alors, si nous allions jeter un œil dans le bureau de M. Fiske ? suggéra Chandler.
Chapitre 24
L'homme avançait à pas de loup dans le couloir. Un mètre quatre-vingt-dix. Mince mais solide et large d'épaules. Un cou de taureau. La cinquantaine. Le visage émacié. La peau café-au-lait et lisse, à part quelques rides en pattes-d'oie au coin des yeux. Une vieille casquette de base-ball Virginia Tech sur la tête. Une barbe courte et grisonnante. Il portait un Jean usé et une chemise en denim, délavée, tachée de sueur, aux manches retroussées sur des avant-bras musculeux. Un paquet de Pall Mall dépassait de sa poche de poitrine. Au bout du couloir, il tourna. Dès qu'il l'aperçut, le soldat en faction devant la porte de la dernière chambre s'interposa, la main levée.
- Désolé, monsieur, ce secteur est interdit à toute personne étrangère au service.
- Mon frère est là, dit Joshua Harms. Et je viens le voir.
- J'ai peur que ce soit impossible.
Harms avisa le badge du troufion.
- J'ai peur que ce soit très possible, soldat Brown. Je lui rends visite tout le temps, à la prison. Donc, vous allez me laisser entrer, vu ?
- Je ne crois pas.
- Oh, alors je vais aller trouver le patron de cet hôpital, la police et le commandant de Fort Jackson pour leur dire que vous empêchez un membre de la famille de rendre visite à un parent mourant... Et ils vont te botter le cul à tour de rôle, mon petit gars. J'ai oublié de te dire que j'avais fait trois ans de Vietnam et que j'ai assez de médailles pour te recouvrir tout entier. Alors, tu vas me laisser entrer, ou l'un de nous deux le regrettera. Je veux une réponse et je la veux maintenant.
Le soldat Brown perdit pied.
- Faut que j'en réfère à quelqu'un.
- Non. Tu peux me fouiller, si tu veux. J'entre. Ce sera pas long. Mais ce sera tout de suite.
- Votre nom ?
- Josh Harms. (Il sortit son portefeuille.) Voilà mon permis de conduire. Y a longtemps que je viens à la prison, depuis toutes ces années et je me rappelle pas t'avoir vu.
- Je ne travaille pas à la prison. C'est une affecta-tion temporaire. Je suis un appelé.
- Un appelé ? Pour garder un prisonnier ?
- Le surveillant de la pénitentiaire qui escortait votre frère a dû repartir ce matin. Ils envoient des remplaçants demain pour me relever.
- Dieu soit loué. Bon, alors, on en finit ?
Le soldat Brown l'observa quelques instants.
- Tournez-vous.
Josh s'exécuta et Brown entreprit de le fouiller. Juste avant que le troufion n'en arrive à la poche du pantalon, le visiteur lui dit :
- Te frappe pas, mon gars, j'ai un canif là-dedans. Sors-le et garde-le. Mais conserve-le soigneusement, fiston, j'y tiens, à ce couteau.
Le soldat Brown acheva la fouille et se redressa.- Vous avez dix minutes, pas plus. Et j'entre avec vous.
- Si tu entres avec moi, tu désertes ton poste. Et si tu désertes ton poste, tu finiras à la même place que mon frangin. (Il considéra la figure poupine. Un guerrier du dimanche. Avant de se déguiser en combattant, il devait brasser des paperasses, en rêvant d'aventures.) Et laisse-moi te dire un truc, la prison est pas un endroit pour un mec comme toi.
Le soldat Brown avala sa salive.
- Dix minutes.
Les deux hommes se toisèrent.
- Je vous remercie infiniment, soldat, dit Josh
Harms sans en penser un mot.
Il entra dans la chambre et referma la porte derrière lui.
- Rufus, dit-il.
- Je croyais pas que tu rappliquerais si vite, frangin. Josh s'approcha du lit et le regarda.
- Qu'est-ce qui t'est arrivé ?
- T'es sûr que tu veux le savoir ?
- C'est à cause de cette putain de lettre, c'est ça ? Il tira une chaise près du lit.
- Le garde t'a donné combien de temps ? ques-tionna le prisonnier.
- Dix minutes, mais il est pas dangereux.
- Dix minutes, c'est pas long pour ce que j'ai à te dire. Alors écoute. Si je refous les pieds à Fort Jackson, ils auront ma peau.
- Qui ?
- Si je te le dis, ils te buteront aussi.
- Je suis ici, non ? Le petit soldat est con, mais pas à ce point-là. Il va inscrire mon nom sur le registre des visiteurs. Tu le sais.
Rufus déglutit avec difficulté.
- Ouais, je sais. J'aurais jamais dû te demander de venir.
- Je suis là maintenant. Raconte.
Rufus réfléchit une minute.
- Tu vois, Josh, cette lettre de l'armée, quand je l'ai reçue, je me suis souvenu de tout ce qui s'est passé cette nuit-là. De tout. Comme si quelqu'un venait de me le rentrer dans la tête.
- Tu parles de la gamine ?
- Tout, je te dis. Je sais pourquoi j'ai fait ça. Et, tu vois, c'était pas ma faute.
Son frère paraissait sceptique.
- Arrête, Rufus, tu l'as tuée, cette gosse. Y a pas à revenir là-dessus.
- Tuer et faire exprès de tuer, c'est pas pareil.
N'importe, j'ai rappelé mon avocat...
- Tu veux dire ton gugusse qui se prend pour un avocat.
- T'as lu la lettre?
- Sûr. Elle est arrivée chez moi. Je suppose que c'était la dernière adresse civile que l'armée avait sur la fiche. Quelle bande d'enfoirés, quand même ! Ils savaient même pas qu'ils t'avaient collé dans une de leurs propres prisons.
- Donc, j'ai demandé à Rider d'envoyer un truc pour moi. À la Cour.
- Quel truc ?
- Une lettre que j'ai écrite.
- Une lettre ? Comment tu l'as fait sortir ?
- Pareil que toi pour faire entrer la lettre de l'armée. Les deux hommes sourirent. Rufus continua :
- Ils ont une petite imprimerie à la prison. Comme il fait chaud et que c'est sale, les matons te serrent pas de trop près. J'ai pu faire ma petite cuisine.
- Et tu t'imagines que la Cour va s'occuper de ton affaire ? Je parierais pas gros là-dessus, frérot.- Elle va rien faire, je crois bien.
- C'te bonne blague ! Tu m'étonnes.
Rufus lorgna vers la porte.
- Quand est-ce que les gardes arrivent de la prison ?- Le môme a dit demain matin.
- Alors, il faut que je me tire d'ici ce soir.
- La femme qui m'a téléphoné m'a dit que t'avais fait un genre de crise cardiaque. Regarde-toi. Ficelé comme t'es, jusqu'où tu crois que tu vas courir ?- Et mort, jusqu'où je vais courir ?
- T'es vraiment sûr qu'ils vont essayer de te tuer ?- Ils veulent pas que ça se sache. T'as dit que
t'avais lu la lettre de l'armée.
- Ouaip.
- Eh ben, j'ai jamais été dans le programme qu'ils disent.
- Qu'est-ce que tu racontes ?
- Comme je te le dis. Ils ont mis mon nom dans les archives. Pour faire croire que j'en étais et couvrir ce qu'ils m'ont fait. Pourquoi j'ai tué cette gosse. Au cas où quelqu'un irait renifler dedans, pour eux ça réglait tout, je suppose. Ils pensaient que j'allais mourir. Josh cogita. Il commençait à comprendre.
- Nom de Dieu de nom de Dieu ! Pourquoi ils
t'auraient fait une crasse pareille ?
- Tu le demandes ? Ils pouvaient pas m'encadrer. Ils me traitaient comme une merde. Ils voulaient que je crève.
- Putain, si tu me l'avais dit, j'aurais radiné vite fait avec ma boîte à baffes.
- T'avais déjà assez d'emmerdes comme ça avec les Viets. Mais, je te dis, si je retourne au trou mainte-nant, ils vont pas me rater.
Josh regarda alternativement la porte et les chaînes de son frère.
- J'ai besoin d'un coup de main, Josh.
- Un peu que t'en as besoin, Rufus.
- T'es pas obligé de m'aider. Tu peux repartir
comme t'es venu, je t'en voudrai pas, je t'aimerai toujours. Tu m'as pas lâché pendant toutes ces années. Je devrais pas te demander ça, je sais. T'as une vie à toi, t'as bossé dur pour en arriver là. Je comprendrais.- Alors tu connais pas ton frère.
Rufus leva lentement le bras. Ils se serrèrent la main. Tope là. Longuement. Avec ferveur. Comme pour se donner des forces mutuellement. Et du courage.- Quelqu'un t'a vu entrer ?
- Seulement le garde. Je suis pas passé par la
grande porte.
- Alors je peux faire semblant de t'assommer et me tirer en douce, suggéra Rufus. Ils savent que je suis un énervé. Capable de descendre froidement mon propre frère.
- Arrête tes conneries, ça marchera pas, Rufus. Tu saurais même pas où aller. Ils te choperaient en dix minutes. Je suis resté presque deux ans sur un chantier dans cet hôpital, je le connais comme ma poche. Norma-lement, la porte par où je suis entré est bouclée, mais les infirmières passent par là pour aller fumer leurs clopes. Elles ont retiré le verrou.
- Alors, c'est quoi, ton plan ?
- On ressort par où je suis entré, expliqua Josh. C'est juste au fond du couloir à gauche. On passe pas devant le bureau des infirmières. J'ai mon camion devant la porte. Et je connais un mec qui crèche à trente minutes d'ici. Il me doit un service. Je laisserai le camion dans une de ses remises et j'emprunterai le sien. Il posera pas de questions et il répondra pas à celles des flics. On prend la route et on fonce sans se retourner.- T'es sûr que tu veux le faire ? Et tes mômes ?- Ils sont tous partis. Je les vois plus beaucoup.- Et Louise ?
Josh baissa les yeux.
- Louise s'est barrée il y a cinq ans. Je l'ai jamais revue.
- Tu me l'avais pas dit !
- Qu'est-ce que ça aurait changé ?
- Ça me fait de la peine.
- Moi aussi, y a des tas de choses qui me font de la peine. Que je regrette. Je suis pas toujours un cadeau, tu sais. Je peux pas leur en vouloir. (Josh haussa les épaules.) Comme ça, on fait équipe encore une fois, toi et moi. C'est m'man qui serait contente, si elle vivait encore.
- T'es sûr que tu veux ?
- Ne me pose plus cette question, frérot.
Rufus leva ses mains menottées.
- Et ça?
Son frère extirpait déjà quelque chose de sa botte. Quand il se redressa, il tenait une tige métallique terminée par un petit crochet.
- Ne me dis pas que le môme t'a pas fouillé !
- Tu parles, il m'a fait rigoler. Une fois qu'il a eu mis la main sur mon couteau, il s'est imaginé qu'il m'avait confisqué tous mes objets dangereux. Il a même pas vérifié mes bottes, le petit chéri.
Josh inséra la tige dans le cadenas et commença à crocheter.
- Tu vas pouvoir le faire sauter ?
Josh dévisagea son frère avec mépris.
- Si j'ai pu m'évader de chez les Viets, crois-moi que je vais pas me laisser emmerder par une paire de bracelets de l'armée.
Dehors dans le couloir, le soldat Brown consulta sa montre. Le temps était écoulé. Il entrouvrit la porte.- Ça y est, Harms, ça fait dix minutes !
Il poussa le battant un peu plus.
- Monsieur Harms ? Vous m'entendez ? C'est
terminé.
Brown perçut un gémissement. Il dégaina son
revolver et ouvrit grand la porte.
- Qu'est-ce qui se passe ici ?
Le gémissement s'amplifia. Brown chercha l'inter-rupteur. Ce fut alors qu'il trébucha sur quelque chose. Il s'agenouilla. Ses prunelles s'habituaient à la pénombre. Il toucha le visage de l'homme.
- Monsieur Harms ? Monsieur Harms, vous allez bien?
Josh ouvrit les yeux.
- Pas mal, et toi ?
Une grosse pogne attrapa l'arme de Brown et la jeta au loin. Une autre main se plaqua sur sa bouche, et le pauvre troufion fut soulevé de terre. Un poing formi-dable percuta sa mâchoire et il sombra dans
l'inconscience.
Rufus mit le jeunot au lit, en le couvrant du drap. Josh lui ligota les bras et les jambes, puis le bâillonna avec de l'ouate et du sparadrap trouvés dans une armoire à phar-macie. Enfin, il le fouilla pour récupérer son couteau. Rufus prit son frère dans ses bras et le serra contre lui. C'était la première fois depuis vingt-cinq ans que les deux hommes s'enlaçaient. Rufus en tremblait, les yeux mouillés.
- Bon, assez pleurniché, dit Josh en se dégageant, on n'a pas le temps.
- Ça fait quand même du bien !
Josh posa une main sur l'épaule de son frère.
- J'aurais jamais cru pouvoir encore t'embrasser de ton vivant. Jamais.
- Bon, et maintenant ? questionna Rufus.
- On peut pas voir la chaise du môme depuis le hall. Mais ils font des rondes. (Josh regarda sa montre.) Quand je bossais ici, ils tournaient toutes les heures. Il est le quart maintenant. Les mecs font les quatre six et ils se foutent pas mal des plantons devant les piaules, mais ils vont bien finir par remarquer qu'il est plus là. T'es prêt?
Rufus avait déjà enfilé son pantalon et ses chaussures de prisonnier. Il laissa la chemise, se contentant d'un T-shirt. Il tenait quelque chose à la main : la bible de Gidéon. Il ne se sentait pas encore libre, mais ce n'était plus qu'une affaire de secondes.
- Y a vingt-cinq ans que je suis prêt.
Chapitre 25
Chandler inspecta le bureau de Michael Fiske. Il se situait au premier étage, haut de plafond, orné de moulures. Deux énormes tables de bois, chacune avec une console d'ordinateur, des rayonnages bourrés de livres de droit et d'annales, une petite bibliothèque sur roulettes, divers casiers et des piles de dossiers entassés. Un peu bordélique, tout ça, se dit-il.
Perkins s'adressa à Chandler :
- Un représentant de la Cour doit être présent
pendant votre perquisition. Il y a de nombreux docu-ments confidentiels, ici. Des brouillons d'arrêts ou des comptes rendus préliminaires relatifs à des affaires en cours.
- D'accord. Nous n'emporterons aucun document relatif à une affaire en cours.
- Comment le saurez-vous ?
- Je vous le demanderai.
- À moi ? Mais je ne suis pas juriste.
- Eh bien, rétorqua le policier, allez en chercher un, parce que la perquisition commence.
- Aujourd'hui, ça va être dur. Ça ne peut pas
attendre demain ? Je crois que tous les greffiers sont repartis. Le président Ramsey n'a pas voulu les retenir trop tard, compte tenu des événements.
- Quelques juges sont encore ici, Richard, observa Klaus.
Perkins toisa Klaus, qui se tourna vers Dellasandro.- C'est-à-dire que... ça m'ennuie un peu d'impor-tuner un juge pour ça, expliqua Perkins. Enfin, bon, si c'est absolument nécessaire, je vais voir ce que je peux faire. Mais je vais devoir verrouiller cette porte jusqu'à mon retour.
Chandler se campa devant Perkins.
- Écoutez, Richard, je représente la police. Alors, arrêtez-moi si je me trompe, mais je crois que vous regrettez déjà cette remarque stupide.
Le rouge monta au front de Perkins, mais il s'inclina, laissa la porte ouverte et s'éclipsa en faisant signe à Klaus de l'accompagner. Dellasandro resta en retrait avec McKenna.
Chandler se rapprocha de John Fiske :
- J'ai comme l'impression que tout ceci a été répété avant notre arrivée.
- McKenna connaissait votre nom avant qu'on vous présente.
- Visiblement, ils avaient déjà pris leurs
renseignements.
- Ma foi, on peut les comprendre.
- Je vais aller dire un mot à McKenna. Il faut
toujours être en bons termes avec les fédés.
John s'adossa contre le mur et regarda sa montre. Il n'avait toujours pas joint son père.
La porte d'un bureau voisin s'entrebâilla. Un jeune homme parut. John le salua de la tête.
- On vous empêche de travailler ? dit-il.
- Vous êtes de la police ?
- Non, juste un observateur, répondit-il en tendant la main. Je suis John Fiske. Mike était mon frère. Le jeune homme pâlit.
- Oh. C'est affreux. Affreux. Une catastrophe. (Il lui serra la main.) Je suis Steven Wright.
- Vous connaissiez bien Mike ?
- Pas vraiment. C'est ma première session ici. Je travaille pour le juge Knight. Je sais que tout le monde pensait le plus grand bien de lui.
John Fiske désigna la pièce d'où Wright était venu.- C'est votre bureau ? (Le jeune homme
acquiesça.) Je suppose qu'il y a eu pas mal d'efferves-cence dans celui de mon frère.
- Et comment ! Ils n'ont pas arrêté d'entrer et de sortir de toute la journée.
- M. Perkins ? M. Dellasandro ?
- Et ce monsieur-là.
John suivit la direction de son doigt.
- Lui ? C'est l'agent McKenna, du FBI.
Wright hocha tristement la tête.
- Je n'avais encore jamais connu personne qui se soit fait assass...
Il s'interrompit, gêné. John le rassura :
- Il n'y a pas de mal, je comprends ce que vous voulez dire.
Tout à coup, l'attention de Fiske fut attirée ailleurs. Deux personnes arrivaient vers lui. Il remarqua surtout la femme qui accompagnait Richard Perkins. Malgré toute sa féminité, elle ressemblait assez au petit gars de la porte à côté. Le genre de personne avec qui vous pouviez jouer à n'importe quoi, au ping-pong ou aux échecs, et qui finissait toujours par vous battre. Sara Evans scruta John Fiske. Elle l'avait vu entrer au Palais, et avait deviné la raison de sa présence. Elle était restée pour le cas où ils auraient besoin de parler à quelqu'un du greffe. C'était pourquoi Perkins l'avait " trouvée " si vite. Elle s'arrêta devant John.
- Ah, euh... John Fiske, dit Perkins. Voici Sara Evans.
- Vous êtes le frère de Michael ?
- Laissez-moi deviner : il ne vous a jamais parlé de moi ? dit John.
- Eh bien si, justement.
Ils échangèrent une franche poignée de main. Elle avait les yeux rougis, de même que le bout de son nez. Elle paraissait épuisée. Fiske remarqua qu'elle serrait un mouchoir. Il l'avait l'impression de l'avoir déjà rencontrée.
- La mort de Michael m'a profondément touchée, dit-elle.
- Oui, ça nous a fait un choc à tous, répondit-il. John tiqua. Rêvait-il ou avait-il réellement décelé une expression bizarre dans son visage ? Comme si, pour elle, la nouvelle n'avait pas été si surprenante... Perkins se tourna vers Steven Wright.
- Je ne savais pas que vous étiez dans votre bureau.- Vous auriez pu essayer de frapper à la porte,
suggéra John.
Perkins lui jeta un coup d'œil peu amène et alla rejoindre Chandler et McKenna.
- Salut, Sara, dit Wright avec un sourire.
À la façon dont il la contemplait, il était clair qu'il avait des vues sur elle.
- Salut, Steven. Tu t'en sors, dans tes dossiers ?- Oh, tu sais, personne n'a beaucoup travaillé
aujourd'hui. Je crois que je ne vais pas tarder à rentrer. Sara revint à John.
- Tout le monde appréciait votre frère. Nous avons tous été bouleversés, même le président. Mais je sais que ce n'est rien à côté de ce que vous devez ressentir. Son ton était si étrange que Fiske crut y deviner un sous-entendu. Avant qu'il ait pu réagir, Perkins les rejoignit.
- Bien. L'inspecteur Chandler, de la brigade crimi-nelle, vous attend avec un monsieur du FBI, dit-il à Sara.
- Pourquoi veulent-ils fouiller le bureau de
Michael ?
- Cela ne nous regarde pas, répondit Perkins, qui n'était pas d'humeur à faire des politesses.
- Ça fait partie de l'enquête, mademoiselle Evans, expliqua John. Une recherche d'indices.
- Ici ? Je croyais que c'était un vol ?
- C'était un vol, trancha Perkins, exaspéré. Encore faut-il en convaincre l'inspecteur Chandler. Et le plus tôt sera le mieux.
- À condition que le fait soit établi, commenta Fiske.
- Bien sûr, bien sûr, grommela Perkins. Mais c'est d'ores et déjà établi. Bon, mademoiselle Evans, comme je vous l'ai expliqué en venant, votre tâche consiste à vous assurer qu'aucun document confidentiel ne sortira d'ici.
- Qu'entendez-vous exactement par confidentiel ? demanda-t-elle.
- Eh bien, mais... vous savez bien, enfin, tout ce qui pourrait concerner une instruction en cours, brouillon, mémo, etc.
- Ne devrais-je pas avoir mon mot à dire dans cette décision, Richard ? déclara une voix nouvelle. Ou est-ce en dehors de ma juridiction ?
John Fiske reconnut facilement l'homme qui
marchait vers eux à grands pas. Harold Ramsey avançait comme un vieux paquebot rentrant majestueusement au port.
- Je ne vous avais pas vu, monsieur le président, bredouilla Perkins.
- Je m'en aperçois. (Ramsey se tourna vers Fiske.) Je ne crois pas que nous nous connaissions.
Sara fit les présentations.
- John Fiske. Le frère de Michael.
Ramsey tendit une main et enroula ses longues phalanges osseuses autour de celles de Fiske :
- Croyez que je suis absolument navré, monsieur. Michael était un jeune homme de grand mérite. Je suis sûr que c'est une terrible perte pour vous et toute votre famille. Si nous pouvons faire quoi que ce soit, n'hésitez pas à nous contacter.
John remercia comme un intrus égaré dans un cortège funèbre et recevant des condoléances pour un défunt dont il ignore le nom.
- Je n'y manquerai pas, dit-il avec gravité.
Ramsey désigna Chandler et McKenna d'un signe de tête.
- Qui sont ces messieurs et que veulent-ils,
Richard ?
Perkins expliqua la situation en quelques mots succincts, mais Ramsey avait déjà assimilé le problème avant la fin de sa phrase.
- Voudriez-vous leur demander d'approcher, s'il vous plaît, Richard ?
Après les présentations d'usage, Ramsey s'adressa directement à Chandler :
- Je pense que le mieux serait que vous preniez langue avec le juge Murphy et ses greffiers pour procéder à un inventaire des affaires dont s'occupait Michael. Votre légitime droit d'enquête ne doit pas contrarier le légitime droit de la Cour à tenir ses déci-sions secrètes en attendant leur révélation publique.- Très bien, répondit Chandler.
" Et je ne veux pas qu'on vienne chercher la petite bête en cas de fuite ", acheva-t-il mentalement.- Vous avez toute liberté d'examiner les effets
personnels de Michael, s'il en conservait ici, poursuivit Ramsey. Je vous demanderai simplement de laisser de côté tout dossier juridique avant votre entretien avec le juge Murphy. Alors, au cas où une corrélation apparaî-trait entre la mort de Michael et son travail, des disposi-tions seraient prises pour vous permettre d'approfondir vos recherches.
- Entendu, monsieur le président, dit Chandler. En fait, j'ai déjà échangé quelques mots avec le juge Murphy.
McKenna donna également son accord. Ramsey s'adressa à Perkins :
- Richard, vous avertirez le juge Murphy et ses greffiers que l'inspecteur Chandler désire les rencontrer au plus tôt. Je suppose que demain fera l'affaire, après le débat oral ?
- Ce sera parfait, approuva Chandler.
- Les conseillers juridiques de la Cour seront là pour vous assister en cas de litige. Sara, vous serez disponible demain, n'est-ce pas ? Vous étiez proche de Michael.
John la fixa. Proche à quel point ?
Ramsey tendit de nouveau la main à John.
- Tenez-moi au courant des dispositions concer-nant son enterrement. Richard, reprit-il à l'attention de Perkins, venez me trouver dès que vous aurez parlé au juge Murphy.
Après le départ de Ramsey et de Perkins, Chandler vit McKenna fureter dans le bureau de Michael.
- Dellasandro, dit-il, je veux que cette porte reste fermée jusqu'à mon retour. Personne ne doit entrer, que ce soit vous, M. Perkins ou... (il désigna l'agent McKenna) n'importe qui.
McKenna apprécia modérément l'allusion. Della-sandro promit.
John, qui promenait ses yeux alentour, aperçut Steven Wright, bouche bée devant Chandler. Wright referma brusquement sa porte. On entendit la clé tourner dans la serrure.
Comme Fiske et Chandler s'en allaient, une voix les arrêta.
- Ça vous ennuie si je vous raccompagne ?
C'était Sara Evans.
- Pas du tout, dit Chandler. John ?
John acquiesça, impassible.
Ils s'éloignèrent ensemble, tous les trois.
- Pourquoi ai-je le sentiment d'avoir été en
présence du Tout-Puissant ? plaisanta Chandler.- Le président fait souvent cet effet-là, répondit Sara avec un sourire.
- Ainsi, vous travaillez pour le juge Knight ?
demanda John.
- Je commence ma seconde année.
Au détour d'un couloir, ils faillirent percuter Eliza-beth et Jordan Knight.
- Oh, juge Knight, nous parlions justement de vous, dit Sara.
Elle fit les présentations.
- Monsieur le sénateur, déclara Chandler, nous apprécions ce que vous faites pour la ville. Sans les crédits que vous avez fait voter pour la police, je mènerais mes enquêtes criminelles à bicyclette.- Il y a encore beaucoup à faire, vous savez. Les problèmes couvent depuis longtemps et il faudra long-temps encore pour les régler, répondit Jordan Knight, sentencieux, sur un ton de discours électoral. (Il eut plus de simplicité pour s'adresser à Fiske.) Je suis navré pour votre frère, John. Je ne le connaissais pas personnelle-ment, je viens rarement à la Cour. Si je déjeune trop souvent avec ma femme, les journalistes pensent que j'essaie d'influencer ses décisions. Ils oublient que nous partageons le même domicile et le même lit. Mais je vous prie de croire à la sincérité de mes condoléances. John le remercia et ajouta :
- Si ma voix vaut quelque chose, sachez que j'ai voté pour vous.
- Chaque voix compte. (Il sourit tendrement à sa femme.) Tout comme ici, n'est-ce pas, madame le juge ? On ne peut rien faire si on n'a pas ses cinq voix. Mon Dieu, si je n'avais à me soucier que de cinq élec-teurs, je ferais quinze kilos de moins et j'aurais encore des cheveux noirs.
Elizabeth Knight n'était pas d'humeur badine. Elle avait les yeux rouges comme Sara et le teint blême.- Sara, dit-elle, il faudra que nous ayons un entre-tien après la séance de demain. (Elle s'éclaircit la gorge.) Et vous seriez gentille de secouer un peu Steven Wright au sujet du mémo sur l'affaire Chance. Il me le faut pour demain au plus tard. Même s'il doit travailler toute la nuit.
La jeune femme comprit qu'elle ne riait pas.
- Je vais le lui dire tout de suite, madame.
Knight lui prit la main.
- Merci. Et n'oubliez pas le dîner pour le juge Wilkinson. Demain soir, 19 heures, chez moi.
- C'est sur mon agenda, répondit Sara sans
enthousiasme.
Elizabeth Knight s'intéressa enfin à Fiske.
- Votre frère était un brillant juriste, monsieur. Je vous parais peut-être mesquine d'aborder ces problèmes maintenant, mais les travaux de la Cour ne s'arrêtent pour personne, c'est une leçon que j'ai apprise il y a longtemps. Soyez cependant assuré que je compatis à votre douleur. (Elle jeta un œil sur sa montre.) Jordan, tu vas être en retard au Sénat. Et j'ai du travail à finir. Si vous voulez bien m'excuser, monsieur Fiske...- Vous l'avez dit, la machine ne s'arrête pour
personne, remarqua John, fataliste.
Après le départ des Knight, Sara commenta :
- Elle est sévère, mais juste. Je suis certaine qu'elle ne voulait pas être aussi cassante.
- Bien sûr que si, dit John.
Chandler s'en mêla :
- Elle a probablement dû travailler trois fois plus qu'un homme pour en arriver où elle est. Ça ne s'oublie pas.
- Je ne vous aurais pas cru si féministe, nota Sara.- Si vous connaissiez ma femme, vous ne seriez pas étonnée.
- Ramsey et Knight viennent de milieux différents, reprit-elle, bien qu'il leur arrive souvent de voter dans le même sens. Il est presque trop accommodant avec elle. Peut-être craint-il la confrontation avec les femmes. Il est d'une autre génération.
- Je ne vois pas ce que le sexe vient faire là-dedans, remarqua John.
- C'est une juriste exceptionnelle, ajouta Sara, sur la défensive.
Ils entendirent tous le bip. Chandler décrocha le récepteur de sa ceinture et lut le numéro sur l'écran.- Je peux téléphoner ? demanda-t-il à Sara.
Elle lui indiqua un poste.
En les rejoignant une minute plus tard, Chandler semblait accablé.
- De nouveaux clients à interroger. Une fusillade. Quelle veine !
- Vous pouvez me déposer au commissariat ?
demanda John. Ma voiture est là-bas.
- L'ennui, c'est que je vais dans la direction
opposée.
- Je peux vous y conduire, proposa Sara. J'ai fini ma journée. Même si je n'ai pas fait grand-chose. (Elle baissa les yeux, avec un sourire triste.) Michael n'aurait pas approuvé. Je n'ai jamais vu quelqu'un d'aussi sérieux dans son travail.
Elle lança à John un regard appuyé.
- Profitez-en pour manger un morceau ensemble, hasarda Chandler. Vous trouverez sûrement des tas de choses à vous dire.
Fiske n'eut pas l'air emballé par cette suggestion, mais il acquiesça.
- Vous êtes prête ?
- Accordez-moi une minute. Je dois aller prévenir Steven que sa nuit risque d'être studieuse.
Et elle disparut.
- John, fit Chandler, essayez d'en apprendre le plus possible. Elle était proche de votre frère. Pas comme vous, ajouta-t-il.
- Je ne suis pas doué pour l'espionnage.
L'idée de comploter dans le dos de cette femme ne lui plaisait pas beaucoup. Mais on ne savait jamais. Il ne la connaissait pas, après tout.
Comme s'il avait lu dans ses pensées, l'inspecteur lança :
- Mon petit John, je sais qu'elle est jeune et jolie, qu'elle est intelligente, qu'elle travaillait avec votre frère et qu'elle a été ébranlée par sa mort. Mais n'oubliez pas une chose.
- Laquelle ?
- Il n'y a aucune raison de lui faire confiance.
Sur cette dernière remarque, Chandler s'éclipsa.
Chapitre 26
Jordan Knight observait sa femme. Il se tenait sur le pas de la porte et elle restait assise à son bureau, la tête penchée. Plusieurs livres étaient ouverts devant elle, mais elle n'en lisait aucun.
- Pourquoi faire des heures supplémentaires,
chérie ?
Elle sursauta.
- Jordan ! Je croyais que tu étais parti pour ton rendez-vous.
Il vint près d'elle et lui caressa la nuque.
- Je l'ai annulé. Il est temps de rentrer chez nous.- Mais j'ai du travail en retard. Nous sommes tous en retard. C'est si difficile...
Il la prit par le bras et l'aida à se lever.
- Beth, même si c'est important, je suis sûr que ça peut attendre. Allez hop ! On rentre.
Quelques minutes plus tard, le chauffeur les recon-duisait chez eux dans leur voiture de fonction. Après une bonne douche, une collation et un verre de vin, Elizabeth Knight commença à se sentir presque dans son état normal. Elle s'allongea sur son lit. Son mari vint s'asseoir à côté d'elle et se mit à lui masser les pieds, sur ses genoux.
- Parfois, dit-elle, je me demande si nous ne
sommes pas trop exigeants avec nos greffiers. On les fait trop travailler. On compte trop sur eux.
- Vraiment ? (Jordan Knight lui saisit le menton.) Tu ne serais pas en train de te reprocher la mort de Michael Fiske ? Ce soir-là, il n'a pas dû travailler très tard. Tu m'as dit qu'il avait téléphoné pour annoncer qu'il était malade. Sa présence dans un quartier mal famé n'a rien à voir avec la Cour ou avec toi. Il a été tué par un loubard minable. C'était peut-être un vol ou peut-être simplement la faute à pas de chance, mais tu n'y es pour rien.
- La police pense que c'était un vol.
- L'enquête n'en est qu'à son début, mais elle sera menée tambour battant.
- Un des greffiers, aujourd'hui, a demandé si sa mort était liée à la Cour.
Jordan Knight médita un instant.
- Ce n'est pas impossible, mais je ne vois pas bien comment. (Il devint soucieux, tout à coup.) Si c'est le cas, je vais donner des instructions pour ta protection. Dès demain, je passe un coup de fil et tu auras ton propre garde du corps ou un agent du FBI vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
- Jordan, ce n'est pas nécessaire.
- Comment ça ? Ce n'est pas nécessaire de
m'assurer qu'un dingue ne viendra pas me prendre la femme que j'aime ? J'y pense souvent, Beth. Certaines décisions de la Cour sont très impopulaires. Vous recevez tous des menaces de mort de temps en temps. Tu ne peux pas les ignorer.
- Je ne les ignore pas, j'essaie juste de ne pas y penser.
- D'accord, mais permets-moi d'y penser pour toi. Elle sourit et lui toucha le visage.
- Tu t'occupes trop de moi, tu sais ?
- Quand on possède un trésor, il faut s'en occuper. Ils s'embrassèrent tendrement. Jordan la borda dans son lit, éteignit la lumière et se retira pour travailler dans son bureau. Elizabeth Knight ne s'endormit pas tout de suite. Elle garda les yeux ouverts dans le noir, habitée par toutes sortes d'émotions. Submergée de soucis, elle finit par sombrer dans le sommeil.
- Ce doit être terrible pour vous, John. C'est déjà terrible pour moi, et je ne connaissais Michael que depuis assez peu de temps, au fond.
Ils roulaient dans la voiture de Sara. Ils venaient de franchir le pont du Potomac et entraient dans l'État de Virginie. Essayait-elle de lui faire comprendre qu'elle avait peu de renseignements à lui fournir ?
- Depuis quand étiez-vous collègues ?
- Un an. C'est Michael qui m'a persuadée de signer encore pour un an.
- Ramsey a dit que vous étiez proches. Jusqu'à quel point ?
- Où voulez-vous en venir ? demanda-t-elle un peu
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