La simple vérité
beaucoup de temps ensemble. Je suis sûre…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
beaucoup de temps ensemble. Je suis sûre que beau-coup de gens pensent qu'il y a plus que de l'amitié entre nous. Je veux dire... Michael est un homme très sédui-sant, très intelligent... Avec un grand avenir.
- Sara, ne le prenez pas en mauvaise part mais, à vous entendre, on dirait que vous essayez de vous convaincre vous-même de quelque chose.
La jeune femme baissa les yeux.
- Vous devez avoir raison.
- Un conseil d'une femme qui a deux filles adultes : ne vous précipitez pas. Laissez les choses se faire. Vous avez tout votre temps. Fin de la morale maternelle. Sara se dérida.
- Merci.
- Maintenant, où en est le mémo sur l'affaire
Chance contre États-Unis ?
- Je sais que Steven a planché dessus jour et nuit.- Steven Wright n'est pas à la hauteur de ses
responsabilités ici.
- Je vous assure qu'il travaille d'arrache-pied.
- Il faut l'aider, Sara. Vous êtes la greffière princi-pale. Je devrais avoir ce mémo depuis deux semaines. Ramsey a déjà fait le plein de munitions et tous les précédents sont de son côté. Il faut que je sois au moins à égalité avec lui si je veux avoir une chance de tirer une cartouche.
- J'en fais ma priorité absolue.
- Bien.
Sara se leva pour partir.
- Je suis sûre que vous enroulerez le président
autour de votre petit doigt.
Les deux femmes échangèrent un sourire. Elizabeth Knight était devenue comme une seconde mère pour Sara Evans, qui avait perdu la sienne lorsqu'elle était enfant.
Quand la jeune femme eut pris congé, Knight se cala contre le dossier de sa chaise. La situation qu'elle occu-pait actuellement était l'aboutissement de toute une vie de travail et de sacrifice, de chance et d'habileté. Elle était mariée à un respectable sénateur, un homme qu'elle aimait et qui l'aimait. Elle était l'une des trois seules femmes qui aient jamais endossé la robe de la Cour suprême. Elle se sentait à la fois humble et puis-sante. Le Président des Etats-Unis qui l'avait nommée était toujours aux affaires. Il avait vu en elle une juriste fiable et dénuée de tout fanatisme. Comme elle n'avait jamais été une militante politique, il ne s'attendait pas qu'elle joue les godillots de son parti. Au contraire, il espérait sans doute qu'elle resterait neutre et laisserait les grandes questions aux élus du peuple.
Elle n'avait pas d'idées très tranchées, comme
Ramsey ou Murphy, qui prenaient leurs décisions non en fonction des faits, mais en fonction de leur idéologie. Murphy ne voterait jamais pour un arrêt de la Cour favo-rable à la peine de mort. Ramsey ne soutiendrait jamais une demande de révision au nom du droit des criminels. Knight, elle, ne se déterminait pas de cette manière. Elle prenait chaque affaire comme elle venait. Seuls les faits lui importaient. Et, consciente de l'impact que les déci-sions de la Cour avaient sur la vie de la nation, elle tenait toujours à évaluer la loyauté des parties en présence. Il en résultait qu'elle avait souvent un rôle pivot dans les votes, mais cela ne lui faisait pas peur. Elle n'était pas là pour faire tapisserie, elle était venue pour faire entendre sa voix.
Aujourd'hui seulement elle commençait à se rendre compte de l'énorme influence qu'elle pouvait avoir. Et la responsabilité qui accompagnait ce pouvoir la rendait humble. La terrifiait aussi. Souvent, la nuit, dans son lit, elle contemplait le plafond pendant que son mari ronflait à côté d'elle. Et cependant, songea-t-elle avec un sourire, elle n'aurait pas renoncé à ses fonctions pour tout l'or du monde, elle n'aurait pu imaginer meilleure façon d'employer sa vie.
Chapitre 9
John Fiske entra dans un immeuble du West End de Richmond. Officiellement, c'était une maison de repos. En réalité, pour dire les choses crûment, c'était un mouroir pour les vieux. En suivant le couloir, Fiske s'efforça de ne pas prêter attention aux gémissements et aux cris. Il voyait des corps avachis dodeliner de la tête, les jambes et les bras ballants, enchâssés dans des fauteuils roulants alignés comme des chariots de super-marché. Ils semblaient attendre des partenaires de danse qui ne viendraient jamais.
Lui et son père s'étaient finalement résignés, la mort dans l'âme, à caser sa mère dans cet endroit. Michael Fiske n'avait jamais voulu regarder la réalité en face, à savoir que leur mère avait définitivement perdu l'esprit, emporté par la maladie d'Alzheimer. Il était facile d'aimer quelqu'un quand tout allait bien. C'était dans les moments difficiles qu'on mesurait le véritable amour. Et, aux yeux de John Fiske, son frère Mike avait lamentablement raté cet examen-là.
Il se présenta à la réception.
- Comment va-t-elle aujourd'hui ? demanda-t-il à l'employée de l'administration.
Vu la fréquence de ses visites, il connaissait tous les membres du personnel.
- Elle a eu de meilleures périodes, John, mais votre venue va la requinquer.
Sa mère l'attendait, en robe de chambre et en
pantoufles, comme toujours. Ses yeux erraient sans se fixer, ses lèvres remuaient sans prononcer un mot. Mais un sourire se dessina sur son visage quand il apparut sur le seuil. Il vint s'asseoir en face d'elle.
- Comment va mon Mikey ? dit Gladys Fiske en lui caressant tendrement la joue. Comment va mon bébé ? Fiske inspira profondément. Depuis deux ans, c'était chaque fois la même chose. Elle le prenait pour Mike. Pour elle, il serait toujours son frère, jusqu'à la fin de sa vie. John Fiske avait été complètement effacé de sa mémoire, comme s'il n'avait jamais existé.
Il lui prit doucement les mains, en faisant taire sa tristesse.
- Je vais bien. Très bien. Papa aussi, dit-il avant d'ajouter : Et aussi Johnny, il a demandé de tes nouvelles. Il le fait toujours.
- Johnny ? dit-elle, le regard vide.
Fiske tentait le coup chaque fois, et chaque fois il obtenait la même réaction. Pourquoi l'avait-elle oublié, lui, et non son frère ? Il devait y avoir en elle, depuis toujours, une sorte de refoulement profond qui avait permis à la maladie de gommer l'identité de son fils aîné. N'avait-il donc jamais compté à ses yeux ? C'était pourtant lui, le fils attentionné qui avait toujours veillé sur ses parents. Il avait toujours été là pour eux quand il était enfant, et ne les avait jamais quittés depuis qu'il avait l'âge d'homme. Il leur consacrait l'essentiel de ses revenus et n'hésitait pas à grimper sur le toit en plein cagnard, au mois d'août, pour remplacer les tuiles de la maison de son père, qui n'avait pas les moyens de payer un couvreur. Et pourtant c'était Mike qui restait le chou-chou, Mike qui ne s'occupait que de lui-même, ne levait jamais le petit doigt pour eux. Mike avait toujours été considéré comme la fierté de la famille. En réalité, ses parents n'avaient jamais eu une attitude aussi extrême. Mais, dans sa colère, il déformait la vérité, ne retenait que le pire en oubliant le meilleur.
- Mikey ? demanda-t-elle avec anxiété. Comment vont les enfants ?
- Ils sont en pleine forme, ils poussent comme du chiendent. Ils te ressemblent.
À force de faire semblant d'être Mike et d'avoir des enfants, John devait se retenir pour ne pas hurler. Elle sourit et lui toucha les cheveux.
- Tu as bonne mine, reprit-il. Papa dit que tu n'as jamais été aussi jolie.
Gladys Fiske avait toujours été une femme très sédui-sante, qui attachait beaucoup d'importance à son physique. Hélas, la maladie d'Alzheimer avait accéléré le vieillissement. La femme de naguère aurait été catas-trophée de découvrir ce qu'elle était devenue. Fiske espérait qu'elle se voyait toujours telle qu'elle était à vingt ans, et plus belle que jamais.
Il lui tendit le paquet qu'il avait apporté. Elle s'en saisit avec l'enthousiasme d'une enfant et déchira l'emballage. Elle prit la brosse délicatement et la passa dans ses cheveux avec beaucoup d'application.- C'est la plus belle chose que j'aie jamais vue ! Elle disait toujours ça. Quoi qu'il apportât, des mouchoirs, du rouge à lèvres, un livre d'images. C'était toujours la plus belle chose qu'elle eût jamais vue. Mike ! Chaque fois qu'il venait, son frère marquait des points contre lui. John Fiske chassa ces pensées de son esprit et réussit à passer une heure agréable avec sa mère. Il l'aimait tant ! Il aurait fait n'importe quoi pour éradiquer le mal qui lui rongeait le cerveau. Mais il n'y avait rien à faire. Alors, à défaut, il s'arrangeait pour venir lui tenir compagnie. Même sous le nom d'un autre.
John Fiske quitta la maison de repos et se rendit chez son père. En arrivant dans la rue familière, il regarda alentour le périmètre dévasté des dix-huit premières années de sa vie : des maisons délabrées dont la pein-ture s'écaillait, des terrasses branlantes, des clôtures au grillage distendu, des jardins minables, une chaussée fissurée, d'antiques Ford et Chevrolet défoncées le long des trottoirs. Cinquante ans plus tôt, le quartier, tout neuf, symbolisait l'optimisme typique de l'après-guerre, quand on croyait dur comme fer que la vie ne pourrait aller qu'en s'améliorant. Pour ceux qui n'avaient pas réussi à prendre en marche le train de la prospérité, le seul confort que leur avait apporté le progrès était une rampe de bois pour fauteuil roulant sur le côté du perron. En regardant l'une de ces rampes, John se dit qu'il aurait cent fois préféré une vieille maman paralytique à une mère décervelée.
Il entra dans l'allée du jardin bien entretenu. Plus le quartier dépérissait, plus le vieux Fiske refusait de se laisser abattre. Peut-être pour maintenir le passé en vie un peu plus longtemps, dans l'espoir inavoué de voir revenir sa femme avec la fraîcheur de ses vingt ans et un esprit sain. La Buick stationnée dans l'allée commen-çait à rouiller mais, sous le capot, le moteur tournait encore comme une horloge grâce aux soins experts de son propriétaire, un mécano de première. John aperçut son père dans le garage, en T-shirt blanc et pantalon bleu de chauffe comme d'habitude, penché sur une pièce mécanique. Depuis qu'il avait pris sa retraite, Ed Fiske ne trouvait son bonheur qu'en farfouillant dans les entrailles de quelque machine compliquée, étalée en pièces détachées devant lui, les doigts pleins de cambouis.
- Y a de la bière fraîche au frigo, dit-il sans lever les yeux.
John ouvrit le réfrigérateur vétuste que son père avait installé dans le garage et sortit une Miller. Il s'assit sur une chaise de cuisine bancale pour regarder son vieux travailler, comme quand il était enfant. Il avait toujours été fasciné par son habileté et la sûreté de ses gestes.- J'ai vu m'man, aujourd'hui.
D'un adroit roulement de langue, Ed Fiske fit passer la cigarette qu'il fumait vers le côté droit de sa bouche. Il était occupé à visser un boulon récalcitrant et l'on voyait ses muscles se contracter sur ses avant-bras noueux.
- J'y vais demain. Je mettrai mon costume du
dimanche, je lui apporterai des fleurs et un bon petit repas qu'Ida est en train de préparer pour elle. Un déjeuner en amoureux. Rien qu'elle et moi.
Ida German était la voisine. C'était la plus ancienne habitante du quartier et une bonne compagnie pour lui depuis le départ de sa femme.
- Elle sera ravie.
John Fiske avala une gorgée de bière et ne put s'empêcher de sourire en les imaginant tous les deux. Ed Fiske termina son travail, se débarbouilla et se nettoya les mains avec un chiffon imbibé d'essence. Puis il s'arma d'une canette et s'assit sur une vieille caisse à outils, en face de son fils.
- J'ai parlé à Mike, hier, annonça-t-il.
- Ah bon ? dit John avec indifférence.
- Il se débrouille bien à la Cour. Tu sais qu'ils lui ont demandé de rester un an de plus ? Il doit être bon.- Je suis sûr qu'ils n'en ont jamais eu de meilleur. John se leva et alla se planter sur le pas de la porte. Il huma longuement l'odeur de l'herbe coupée, l'odeur des samedis de jadis, quand il tondait la pelouse avec son frangin avant de s'entasser avec toute la maisonnée dans la grosse camionnette familiale pour la visite hebdomadaire au supermarché A&P. Lorsqu'ils avaient été sages, qu'ils s'étaient bien acquittés de leurs tâches, n'avaient pas tondu le gazon trop ras, ils avaient le droit d'acheter un soda au distributeur automatique à côté du kiosque à journaux, chez A&P. Pour eux, c'était de l'or liquide. Ils l'attendaient toute la semaine, ce soda glacé. Ils étaient si proches, en ce temps-là ! Ils distribuaient le Times Dispatch du matin ensemble, faisaient du sport ensemble, malgré leurs trois ans de différence. Mike était si doué qu'il avait joué dans l'équipe universitaire dès sa première année de fac. Les frères Fiske. Tout le monde les connaissait, les respectait. C'était le bon temps. Un temps révolu. Il se retourna vers son père. Ed secoua la tête.
- Tu sais que Mike a refusé une place de prof dans une grande école de droit, Harvard ou j'sais pas quoi, pour rester à la Cour ? Y a des cabinets juridiques qui lui ont fait des offres incroyables. Il me les a montrées. Bon Dieu ! C'est dingue, le fric qu'ils lui proposaient. Sa fierté était évidente.
- Grand bien lui fasse, répliqua John d'un ton sec. Ed Fiske se tapa sur la cuisse.
- Qu'est-ce qui tourne pas rond chez toi, Johnny ? Qu'est-ce que t'as contre ton frère, à la fin ?
- Je n'ai rien contre lui.
- Alors pourquoi vous êtes plus copains comme avant ? J'en ai touché un mot à Mike. Il y est pour rien.- Écoute, papa, il a sa vie et j'ai la mienne. Si je me souviens bien, tu n'étais pas au mieux avec oncle Ben.- Mon frère était un feignant et un poivrot. Ton frère n'est ni l'un ni l'autre.
- La boisson et la fainéantise ne sont pas les seuls vices au monde.
- Nom d'un chien, je te comprends pas, fils.
- Tu n'es pas le seul.
Ed Fiske écrasa sa cigarette sur le sol de ciment et s'appuya contre une poutrelle.
- C'est pas bien d'être jaloux entre frères. Tu
devrais être content de sa réussite.
- Ah, parce que tu crois que je suis jaloux ?
- C'est pas vrai ?
John Fiske but une autre gorgée de bière et regarda la clôture grillagée, à hauteur de nombril, qui entourait le petit jardin de son père. Actuellement, elle était vert foncé, mais elle avait connu de nombreuses couleurs différentes au fil des ans. John et Mike la repeignaient chaque été, autrefois, et la couleur dépendait des pots de peinture qui restaient de la réfection annuelle de l'entre-prise de transport où travaillait Ed. John avisa le pommier qui étirait ses branchages dans un coin éloigné et le désigna avec sa canette.
- T'as des chenilles. Passe-moi un chalumeau.
- Laisse. Je m'en occuperai.
- Papa, tu as le vertige rien qu'en montant sur une chaise.
John retira sa veste, alla chercher une échelle dans le garage et prit le chalumeau que son père lui tendait. Il l'alluma, cala l'échelle sous le nid et grimpa. En quelques minutes, le nid se désintégra sous l'effet de la chaleur. Fiske redescendit et éteignit le chalumeau pendant que son père ratissait les restes du nid.- Voilà ce que j'ai contre Mike.
- Hein ? fit Ed Fiske sans comprendre.
- Depuis quand n'est-il pas venu t'aider ? Ou
simplement te voir, toi ou maman ?
Ed se gratta le menton et chercha une autre cigarette dans les poches de son pantalon.
- Il est occupé. Il vient chaque fois qu'il peut.
- Tu parles.
- Il fait un travail important pour le gouvernement. Avec tous ces juges, là-bas. Bon sang, c'est quand même la plus haute cour du pays, tu le sais !
- Je vais te dire, p'pa, moi aussi je suis très occupé.- Bien sûr, fiston, mais...
- Mais c'est pas pareil, je sais.
John jeta sa veste par-dessus son épaule et essuya la sueur devant ses yeux. Les moustiques n'allaient pas tarder à sortir. Ça lui donna envie de tremper les pieds dans l'eau. Son père avait une roulotte dans un camping au bord de la rivière Mattaponi.
- Tu es allé à la roulotte dernièrement ?
Ed secoua la tête, content qu'ils aient changé de sujet.- Non, je pense y aller un de ces jours. Histoire de sortir le bateau avant qu'il fasse trop froid.
John s'épongea le front.
- Préviens-moi, je pourrai peut-être t'accompa-gner.
Ed examina son fils aîné d'un œil critique.
- Dis-moi, tout se passe bien pour toi, au moins ?- Professionnellement ? J'ai perdu deux affaires, j'en ai gagné deux cette semaine. Par les temps qui courent, c'est une bonne moyenne.
- Fais gaffe, fils. Je sais que ton boulot te tient à cœur et tout, mais c'est des sacrés lascars que tu défends. Y en a, dans le lot, qui pourraient bien se souvenir de tes années de flic. Des fois, ça me réveille la nuit quand j'y pense.
John sourit. Il aimait son père autant que sa mère, et peut-être même un peu plus. Entre hommes, on se comprend toujours un peu mieux. L'idée que son père s'inquiétait pour lui au point de ne pas dormir le rassu-rait. Il lui donna une tape dans le dos.
- T'en fais pas, va, je ne baisse pas la garde.
- Et ta blessure ?
John porta la main à sa poitrine, machinalement.- Oh, ça va. Je finirai centenaire, tu verras.
- Je te le souhaite, petit, dit son père avec convic-tion, en le regardant s'éloigner.
Ed hocha la tête en songeant à son impuissance devant la brouille incompréhensible qui opposait ses deux garçons. " Crénom " fut tout ce qu'il trouva à dire en se rasseyant sur la caisse à outils pour finir sa bière.
Chapitre 10
De bon matin, Michael Fiske fredonnait en suivant le vaste couloir, haut de plafond, pour se rendre à la salle de courrier du greffe.
- Tu as bien choisi ton moment, dit un greffier en le voyant entrer, on vient juste de recevoir une livraison.- Des lettres de taulards ? demanda Michael.
Il faisait allusion à la masse toujours croissante de réclamations de prisonniers qui affluait à la Cour. La plupart étaient rédigées in forma pauperis, ce qui signifie " dans la forme du pauvre ". On avait prévu un classeur à part pour ces documents, si nombreux qu'on avait dû affecter un greffier à leur tri. Le classeur IFP, comme on l'appelait dans le jargon du greffe, contenait surtout des assertions ridicules et sans fondement, mais on y trouvait parfois des affaires dignes de l'attention de la Cour. Michael n'ignorait pas que certaines des déci-sions les plus importantes de celle-ci avaient été motivées par des IFP et la lecture de ces lettres était son rituel du matin.
- Si j'en juge par les écritures de cochon que
j'essaie de déchiffrer depuis mon arrivée, il doit y en avoir pas mal dans le tas, répondit le préposé.
Michael piocha dans l'une des boîtes. C'étaient les plaintes habituelles, des demandes de réhabilitation, des dénonciations d'injustice de toute nature et de tous les styles. Mais aucune ne devait être prise à la légère. Elles émanaient souvent de condamnés à mort pour qui la Cour suprême était le dernier recours avant l'exécution. Michael décortiqua le paquet pendant deux heures. Il était passé maître dans l'exercice. De même qu'un éplu-cheur de maïs acquiert un tour de main avec l'habitude, de même il avait acquis un tour d'esprit qui lui permet-tait de sonder les documents d'un seul coup d'œil et de repérer immédiatement les points litigieux, qu'il comparait mentalement à la jurisprudence des cinquante années précédentes, emmagasinée dans sa mémoire encyclopédique. Toutefois, ses deux heures de pêche méticuleuse ne lui rapportèrent que du menu fretin. Il pensait retourner bredouille à son bureau quand l'enveloppe bulle lui tomba sous la main. L'adresse était dactylographiée sur une étiquette. Pas de nom d'expédi-teur. Bizarre. En principe, les gens qui déposaient un recours voulaient que les juges sachent où les trouver dans le cas - exceptionnel - où l'on donnerait suite à leur demande. Il aperçut cependant un formulaire d'accusé de réception fixé à l'enveloppe. Il l'ouvrit et en tira deux feuilles de papier. L'une des tâches des gref-fiers consistait à vérifier que les recours étaient rédigés conformément aux exigences procédurières de la Cour. Pour les indigents, si leur pétition était acceptée, la Cour passait outre aux manquements et désignait un avocat conseil. Elle assumait les frais administratifs, mais l'avocat n'était pas payé. On considérait apparemment que l'honneur de plaider devant la Cour était en soi une rétribution suffisante. Pour être reconnu indigent, il fallait remplir deux formulaires : une demande, d'abord, et une déclaration sur l'honneur, signée par le prison-nier, attestant sa situation financière. Michael remarqua tout de suite que l'enveloppe ne contenait aucun de ces deux documents. Sans doute une affaire à évacuer promptement.
Lorsqu'il commença à étudier le contenu de l'enve-loppe, il cessa de s'interroger sur l'orthodoxie du style juridique. Quand il eut terminé sa lecture, il avait les mains moites ; sa transpiration avait laissé une discrète auréole sur le papier. Dans un premier temps, Michael voulut remettre les feuillets dans l'enveloppe, et oublier qu'il les avait vus. Puis, comme s'il eût été le témoin d'un crime, il résolut d'agir.
- Oh, Michael, le cabinet de Murphy vient de
t'appeler, dit l'autre greffier. (Michael ne répondit pas.) Michael ! Le juge Murphy te demande !
Michael acquiesça distraitement, obnubilé par les papiers qu'il avait sous les yeux. Quand son collègue retourna à son travail, il les replaça dans l'enveloppe. Il hésita un instant. Toute sa carrière juridique, toute sa vie allaient se décider dans les secondes qui suivraient. Alors, comme si ses mains agissaient indépendamment de son cerveau, il glissa l'enveloppe dans sa serviette. En détournant un document avant qu'on l'ait enregistré auprès de la Cour, il venait de dérober une pièce qui appartenait à l'État. En d'autres termes, il commettait un délit extrêmement grave.
Il sortit en toute hâte et faillit percuter de plein fouet Sara Evans.
Elle sourit, puis se rembrunit en remarquant son expression.
- Un problème, Michael ?
- Hein ? Non. Tout va très bien.
Elle lui saisit le bras.
- Tu mens. Tu es tremblant et pâle comme un linge.- Je crois que je couve quelque chose.
- Alors tu devrais rentrer chez toi.
- Je vais aller chercher de l'aspirine à l'infirmerie. Ça ira.
- Tu es sûr ?
- Sara, excuse-moi, il faut que je me sauve.
Il s'écarta brusquement et la laissa en plan, intriguée, soucieuse.
Le reste de la journée s'écoula avec une lenteur insupportable pour Michael. Il ne cessait de jeter des regards vers sa serviette en songeant à ce qu'elle conte-nait. Tard dans la soirée, son travail terminé, il fonça sur sa bicyclette vers son appartement de Capitol Hill. Il s'enferma à clé, sortit l'enveloppe et un bloc-notes jaune, puis déposa le tout sur sa petite table à dîner. Une heure plus tard, il releva la tête et contempla les innombrables notes qu'il avait prises. Il ouvrit son ordi-nateur portable et les recopia sur son disque dur en les corrigeant et en les reformulant, comme il le faisait toujours. Il avait décidé d'attaquer ce problème comme tous les autres, c'est-à-dire en commençant par vérifier avec soin les informations contenues dans la réclama-tion. Le plus important, ici, était de s'assurer que les noms cités correspondaient bien aux personnes auxquelles il pensait. Si tout cadrait, il restituerait le document au greffe. Si ce n'étaient que les affabula-tions d'un esprit dérangé ou d'un prisonnier prêt à tous les mensonges pour s'en sortir, il le détruirait.
Il regarda dans la rue : c'était un quartier d'anciens ateliers et officines convertis en appartements, comme le sien, habité par toute une meute de jeunes loups des ministères. La moitié travaillaient encore à cette heure tardive, les autres dormaient en cauchemardant sur leurs dossiers en retard jusqu'à la sonnerie du réveil, à
5 heures du matin. Il faisait noir. La seule lumière venait d'un réverbère isolé. Le vent se levait et la température avait chuté. Il y avait de l'orage dans l'air. On n'avait pas encore allumé le chauffage dans le vieil immeuble et Michael eut un frisson. Il prit un pull dans son placard, l'enfila et revint observer la rue.
Il n'avait jamais entendu parler de Rufus Harms. D'après les dates relevées dans la lettre, l'homme avait dû être incarcéré quand Michael avait à peine cinq ans. L'orthographe était terrifiante et l'écriture maladroite, comme celle d'un enfant s'essayant à sa première rédac-tion. La lettre dactylographiée situait l'affaire dans son contexte et avait visiblement été composée par une personne beaucoup plus instruite. Un avocat, peut-être. On reconnaissait le style juridique, même si l'auteur cherchait visiblement à dissimuler son identité profes-sionnelle et personnelle. La note de l'armée, d'après la lettre dactylographiée, demandait certains renseigne-ments à Rufus Harms. Mais Rufus Harms niait formel-lement avoir fait partie du programme cité dans les annales de l'administration militaire. C'était un maquil-lage, affirmait Rufus Harms, pour couvrir un crime qui s'était traduit par une terrible erreur judiciaire ; une embrouille juridique qui lui avait volé vingt-cinq années de sa vie.
Michael avait trop chaud, tout à coup. Il appuya sa tête contre la fraîcheur de la vitre et soupira. De la buée se forma sur le verre. Ce qu'il venait de faire était grave : c'était une entrave au droit de tout citoyen, riche ou pauvre, d'être entendu par la Cour - et donc une atteinte à ses propres convictions. Ce n'était pas un brouillon bâclé qu'on pouvait révoquer, invalider ou traiter par-dessus la jambe. Il essaya de se rassurer en se disant que, de toute façon, l'appel aurait été renvoyé pour vice de forme.
Mais cette affaire était d'un autre ordre. Même fausse, elle pouvait causer du tort à la réputation de quelques personnalités de premier plan. Et si tout cela était vrai ? Il ferma les yeux. S'il vous plaît, mon Dieu, faites qu'il n'en soit rien.
Il tourna la tête vers son téléphone. Devait-il
demander conseil à son frère ? John était plus calé que lui dans ce genre de cas. Il saurait peut-être mieux gérer la situation. Michael n'arrivait pas à se décider, rechi-gnait à admettre qu'il avait besoin d'aide, surtout de la part de quelqu'un avec qui il était en froid. D'un autre côté, ce serait pour lui une manière de se rapprocher de son frère. Les torts n'étaient pas tous du même côté. Michael Fiske avait assez mûri pour savoir que les hommes n'étaient jamais tout blancs ou tout noirs. Il décrocha le téléphone et composa le numéro. Il tomba sur le répondeur. En un sens, cela le soulagea. Il laissa un message indiquant qu'il avait besoin d'aide, sans autre précision. Il raccrocha et alla se poster à nouveau devant la fenêtre. Au fond, il valait mieux que John n'ait pas été là pour répondre : il avait tendance à avoir une vision manichéenne des choses, en ignorant tout compromis, dans ses opinions comme dans son existence.
Aux petites heures du matin, Michael était suffisam-ment apaisé pour s'endormir. Il avait confiance. Ce cauchemar potentiel lui faisait déjà moins peur, quelle qu'en soit l'issue.
Chapitre 11
Trois jours après que Michael Fiske eut dérobé le document au greffe, Rufus Harms appela une nouvelle fois le cabinet de Sam Rider. On lui répondit que l'avocat était en rendez-vous extérieur. Comme on le reconduisait à sa cellule, il croisa un homme dans le couloir.
- T'es toujours pendu au téléphone, ces temps-ci, Harms. Tu diriges une affaire de vente par correspon-dance, ou quoi ?
La plaisanterie arracha de gros rires aux surveillants. Vic Tremaine avait les traits burinés et des cheveux filasse coupés en brosse. Il mesurait un peu moins d'un mètre quatre-vingts, mais était taillé comme une tourelle de char d'assaut. C'était le commandant en second de Fort Jackson et il s'était assigné comme mission personnelle de brimer Harms autant que possible. Le prisonnier s'arrêta patiemment, sans rien dire.
- Qu'est-ce qu'il veut, ton baveux ? Il a trouvé une nouvelle astuce pour te défendre, c'est ça ? (Tremaine s'approcha de lui.) Quel effet ça fait d'avoir massacré une petite fille ? T'y penses encore la nuit, dis ? J'espère que oui. Je t'entends chialer dans ta cellule, tu sais. Tremaine le provoquait. Ses muscles se contractaient à chaque mot qu'il prononçait, comme s'il souhaitait une réaction de Harms : réaction fatale pour le prison-nier, qui signerait son arrêt de mort.
- Tu chiales comme un bébé ! Ils ont dû chialer aussi, le père et la mère de la petite, pour sûr. Je parie qu'ils rêvent de te serrer le gosier, comme t'as fait à leur gamine. T'y penses, des fois, hein, t'y penses ? Harms ne céda pas à la provocation, ne desserra pas les lèvres, ne bougea pas un cil. Il avait tout enduré, le cachot, l'isolement, les mauvais traitements physiques et psychiques, tout ce que la cruauté, la peur, la haine peuvent dicter à un homme. Les paroles fielleuses de Tremaine ne pouvaient percer la muraille derrière laquelle il s'était enfermé et qui le maintenait en vie. Tremaine le sentit et recula d'un pas.
- Ôtez-le de ma vue, dit-il. (Les gardes l'éloignè-rent.) Va lire ta bible, Harms ! cria-t-il. C'est tout ce que tu verras du paradis.
John Fiske courut derrière la femme qui s'en allait d'un pas alerte dans le couloir du tribunal.
- Janet, vous avez une minute ?
Janet Ryan était un procureur aguerri, qui
s'employait à envoyer pour longtemps sous les verrous l'un des clients de Fiske. C'était aussi une fort jolie divorcée. Elle se retourna en souriant.
- Pour vous, même deux minutes.
- Au sujet de Rodney...
- Attendez, rafraîchissez-moi la mémoire. J'ai des tas de Rodney.
- Effraction. Un magasin d'électronique dans les quartiers nord, précisa-t-il.
- Vol à main armée, délit de fuite, casier judiciaire chargé, maintenant je me souviens.
- C'est bien lui. Ni vous ni moi n'avons envie de faire passer ce gogo en audience.
- Traduction : votre affaire est mal engagée et la mienne est resplendissante.
Fiske secoua la tête.
- Vous pourriez avoir des problèmes en ce qui
concerne les preuves.
- Je pourrais. J'adore les verbes au conditionnel.- Et il y a des trous dans ses aveux.
- Il y en a toujours. Mais le fait est que votre type est un criminel de carrière. Le jury va le mettre à l'ombre pour un bon bout de temps.
- Alors pourquoi gaspiller l'argent des
contribuables ?
- Qu'est-ce que vous me proposez ?
- Tenez-vous-en à l'effraction et au recel de
marchandises volées. Laissez tomber le port d'arme. Il en prend pour cinq ans, moins le temps de préventive.- Rendez-vous à l'audience, dit Janet en passant son chemin.
- D'accord, d'accord, huit ans, mais il faut que je parle à mon client.
Elle se retourna et se mit à énumérer ses exigences en comptant sur ses doigts.
- Il plaide coupable sur tout, y compris le port d'arme, il en prend pour dix ans, moins le temps de préventive, et vous ajoutez cinq ans de mise sous contrôle judiciaire. S'il fait le mariole, il replonge pour dix ans de plus, sans discussion. Si on va au procès, c'est vingt ans garantis. Je veux une réponse tout de suite.- Janet, vous n'éprouvez jamais la moindre
compassion ?
- Je la garde pour ceux qui la méritent. D'ailleurs, je trouve que je vous fais déjà une fleur. C'est oui ou c'est non ?
John Fiske tapota son porte-documents.
- Je compte jusqu'à trois, dit Janet Ryan.
- C'est bon, c'est bon, marché conclu.
- J'aime bien faire affaire avec vous, John. A
propos, passez-moi donc un coup de fil un de ces jours. En dehors des heures de bureau.
- Vous ne craignez pas qu'on risque de s'exposer à un conflit d'intérêts ?
- Pas du tout. Je suis toujours plus dure avec mes amis.
John s'appuya contre le mur et, en la regardant s'en aller en chantonnant, hocha la tête.
Une heure plus tard, de retour dans son bureau, il posa son porte-documents, décrocha le téléphone et écouta les messages enregistrés sur son répondeur tout en grif-fonnant quelques notes pour une audience à venir. Il ne leva même pas son stylo en reconnaissant la voix de son frère. Il effaça directement le message. Mike lui télé-phonait rarement, mais ça arrivait. John ne rappelait jamais. Sans doute son frère ne le contactait-il que pour le provoquer. Du moins était-ce ce qu'il voulait croire. En réalité, il savait que ce n'était pas vrai. Il se leva. Dans une bibliothèque bourrée de recueils de jurispru-dence et de manuels de droit, il prit une photographie encadrée. Une vieille photo. Il était en uniforme de poli-cier, à côté de Mike. Un brave petit frère entrant à peine dans l'âge adulte et un grand frère au visage grave, qui en avait déjà vu des vertes et des pas mûres et s'atten-dait à en voir de plus vertes encore. Il avait pu observer de près tout ce que l'humanité avait de moche, et ça continuait - à ceci près qu'il ne portait plus l'uniforme. Juste un attaché-case, un costume bon marché et une langue agile. Des mots en guise de munitions. Jusqu'à la fin de ses jours. Il reposa la photo et alla se rasseoir, mais sans pouvoir détacher ses yeux du portrait, soudain incapable de se concentrer.
Quelques jours plus tard, Sara Evans frappa et ouvrit la porte du bureau de Michael Fiske. La pièce était vide. Il lui avait emprunté un livre dont elle avait besoin. Elle regarda alentour. Pas de livre en vue. Apercevant l'attaché-case de Michael sous son bureau, elle le ramassa. D'après son poids, il contenait quelque chose. La mallette était fermée, mais Fiske la lui avait déjà prêtée une ou deux fois et elle connaissait la combi-naison du cadenas. Elle l'ouvrit et, ne voyant que deux livres et des papiers, voulut la refermer aussitôt. Aucun des deux ouvrages n'était celui qu'elle cherchait. Or quelque chose l'arrêta. Une enveloppe bulle adressée au greffe... Une lettre manuscrite, une autre dactylogra-phiée.. . Entendant un bruit de pas, elle rangea les docu-ments, boucla la mallette et la glissa sous le bureau où elle l'avait trouvée. Michael entra l'instant d'après.- Sara, qu'est-ce que tu fais ici ?
- Oh, je venais chercher le livre que je t'ai passé la semaine dernière, répondit-elle, l'air de rien.
- Il est chez moi.
- Bon, eh bien, je pourrais en profiter pour faire un saut chez toi à l'heure du dîner.
- Je suis assez occupé.
- Nous sommes tous occupés, Michael. Mais je te trouve très cachottier depuis quelque temps. Tu es sûr que tu vas bien ? Pas de surmenage ? dit-elle d'un ton blagueur.
Mais Michael ne semblait pas surmené.
- Je vais très bien. Je t'apporterai ton livre demain.- Ce n'est pas une question de vie ou de mort.
- Je te l'apporterai demain, je te dis, insista-t-il, un peu énervé, en s'échauffant. (Il se calma vite.) J'ai vrai-ment beaucoup de travail.
Il regarda la porte.
Sara comprit, se retira, mais s'arrêta sur le seuil, la main sur la poignée.
- Michael, si tu as besoin de parler à quelqu'un, je suis là, tu sais.
- Je sais, merci.
Il la mit proprement dehors, s'enferma à clé et alla inspecter sa mallette. Il jeta un œil sur les papiers, puis vers la porte.
Plus tard dans la soirée, Sara engagea sa voiture dans l'allée de gravier et s'arrêta devant son pavillon de George Washington Parkway, une artère élégante. C'était la première fois de sa vie qu'elle était proprié-taire et elle avait donné beaucoup d'elle-même pour aménager la maison. Un escalier descendait vers le Potomac, où mouillait son petit voilier. Michael et elle avaient consacré leurs rares loisirs à naviguer sur le fleuve entre le Maryland, le Mémorial Bridge et Geor-getown. C'était un havre de paix pour eux, dans le monde en crise qui les entourait. Michael avait refusé de l'accompagner la dernière fois qu'elle lui avait proposé une balade sur l'eau. En fait, il refusait tout ce qu'elle lui proposait depuis une semaine. Au début, elle avait pensé qu'il lui en voulait d'avoir rejeté sa demande en mariage mais, depuis leur brève entrevue dans son bureau, elle savait qu'il y avait autre chose. Elle essaya de se rappeler avec plus de précision ce qu'elle avait entrevu dans son attaché-case. C'était un recours en appel, elle en était sûre. Et elle avait lu un nom sur la lettre dactylographiée. Harms. Elle avait oublié le prénom. D'après les quelques mots qu'elle avait eu le temps de déchiffrer, le dénommé Harms réclamait l'intervention de la Cour. Elle ne savait pas à quel sujet. La lettre dactylographiée n'était pas signée.
Elle s'était rendue immédiatement au greffe pour vérifier si une demande de recours avait été enregistrée au nom de Harms. Rien. Était-il possible que Michael eût subtilisé une réclamation avant son enregistrement ? Elle n'arrivait pas à le croire. Si oui, c'était très grave. Il pouvait être exclu de la Cour, voire envoyé en prison. Elle entra, se changea, enfila un Jean, un T-shirt, et ressortit. Il faisait déjà nuit. Les greffiers de la Cour suprême rentraient rarement chez eux à la lumière du jour, sinon à l'aube pour venir faire un brin de toilette avant de reprendre le collier. Elle descendit à l'embarca-dère et s'installa dans son bateau. Si seulement Michael acceptait de se confier à elle, elle pourrait l'aider. Malgré ses dénégations, il lui battait froid. Il avait mal supporté sa rebuffade. Qui l'aurait supportée,
d'ailleurs ? se dit-elle.
La jeune femme se leva brusquement, courut chez elle, décrocha le téléphone et composa son numéro, puis se ravisa. Michael Fiske était têtu. Si elle lui parlait de ce qu'elle avait vu, cela risquait d'envenimer les choses. Elle raccrocha. Il faudrait qu'elle fasse en sorte qu'il lui parle de lui-même. Elle retourna au-dehors pour contempler les flots. Un avion passa dans le ciel. Elle lui adressa un signe, rituellement. Les avions volaient si bas à cet endroit que, s'il avait fait encore jour, l'un des passagers aurait fort bien pu l'apercevoir. Ensuite, elle laissa retomber sa main. Elle ne s'était jamais sentie aussi déprimée depuis la mort de son père, quand elle s'était retrouvée seule.
Après ce deuil, Sara avait commencé une nouvelle vie. Elle était allée étudier le droit sur la côte-ouest, avait brillamment réussi ses examens et travaillé comme greffière à la cour d'appel de la neuvième circonscrip-tion judiciaire avant d'obtenir son poste à la Cour suprême. C'était à cette époque qu'elle avait vendu la ferme de Caroline du Nord pour s'acheter cette maison. Elle ne fuyait pas son passé, ne fuyait pas son chagrin -bien qu'elle regrettât amèrement que ses parents ne soient plus là pour voir sa réussite ou simplement lui parler, la tenir dans leurs bras. Du moins le croyait-elle. Pour le moment, elle n'avait aucune idée de ce qu'elle ferait quand le jour viendrait pour elle de quitter la Cour. Elle pouvait aller n'importe où dans l'arène juridique. Le problème était qu'elle ne savait même pas si elle avait envie de faire carrière dans ce domaine. Trois ans de fac de droit, un an de cour d'appel, bientôt deux ans ici... elle commençait à friser l'overdose.
Elle songea à son père. Il était fermier, mais aussi juge de paix de la ville. Il ne siégeait pas dans un tribunal mirifique. Bien souvent, il rendait la justice dans les champs, perché sur son tracteur, ou en se lavant les mains avant le souper. Et toujours avec honnêteté et bon sens. Pour Sara, c'était ça, la justice, une justice faite pour le peuple et par le peuple. La recherche de la vérité, puis une sentence équitable. Pas de tractations secrètes, pas de joutes verbales, simplement le sens commun appliqué aux faits. Elle soupira. Ce n'était jamais aussi simple. Elle était bien placée pour le savoir. La jeune femme rentra, monta sur une chaise pour attraper un paquet de cigarettes sur le buffet de la cuisine et alla s'asseoir sur la terrasse, face au cours d'eau. Levant les yeux vers le ciel, elle repéra la Grande Ourse. Son père était un astronome amateur et passionné qui lui avait appris les constellations. Sara se servait souvent des étoiles pour naviguer, une technique d'orientation qu'elle avait acquise à Stanford. Par une nuit claire, les étoiles étaient des points de repère infail-libles. C'était réconfortant. En fumant sa cigarette, elle espéra que Michael savait ce qu'il faisait.
Ses pensées se tournèrent ensuite vers un autre Fiske : John. L'intuition de Michael était fondée quoi qu'elle ait prétendu. À l'instant où elle avait vu John Fiske, un déclic s'était produit dans son cœur, son cerveau, son âme, un sentiment inexplicable. Elle n'avait jamais voulu croire au coup de foudre. Pour elle, ces choses-là n'existaient pas - d'où son trouble, car c'était exacte-ment ce qui venait de lui arriver. Chaque geste de John, chacune de ses paroles, chacun de ses regards, de ses rires, de ses sourires, même ses froncements de sourcils l'avaient fascinée comme un spectacle dont on ne se lasse jamais. Elle avait essayé de prendre cela avec humour. C'était trop absurde. Mais comment
pouvait-on trouver dérisoire un sentiment qu'on éprou-vait réellement ?
Et ce n'était pas la seule fois qu'elle l'avait vu. A l'insu de Michael, Sara avait consulté le planning du tribunal de Richmond avec une amie et noté les audiences de Fiske pour les deux semaines suivantes. Elle avait été surprise par la fréquence de ses plai-doiries. Elle y était retournée pendant l'été, période creuse pour la Cour suprême. Par prudence, elle avait mis un foulard et des lunettes, pour le cas où elle lui serait présentée plus tard, ou en supposant qu'il l'eût remarquée, la fois précédente, lorsqu'elle était venue avec Michael.
Elle l'avait écouté argumenter avec ferveur pour son client. Mais, aussitôt après sa plaidoirie, le juge condamna l'homme à la perpétuité. Tandis qu'on emmenait le prisonnier, John Fiske boucla son porte-documents et alla réconforter la famille sur le parvis. Sara l'avait suivi. L'épouse était malingre et maladive. Elle avait le visage couvert d'ecchymoses.
Fiske lui dit quelques mots, la prit dans ses bras, puis se tourna vers le fils aîné, un jeune garçon de quatorze ans qui roulait déjà des mécaniques comme un caïd de la rue.
- Tu es l'homme de la maison maintenant, Lucas. Tu dois t'occuper de ta famille, dit Fiske.
Sara observa l'adolescent. La haine se lisait sur sa figure. Comment un garçon si jeune pouvait-il avoir autant d'agressivité en lui ?
- Bof, dit Lucas en regardant ailleurs.
Il était habillé en chef de bande, avec un bandana sur la tête. Il portait des vêtements qu'on ne peut pas s'offrir en retournant des hamburgers chez McDonald's. Fiske s'agenouilla devant l'autre fils. Enis avait six ans, il était mignon comme un cœur et assez dissipé.- Et toi, Enis, comment ça va ? demanda l'avocat en lui tendant la main.
Enis serra la main de Fiske avec méfiance.
- Où est mon papa ?
- Il a dû s'absenter pour quelque temps.
- Pourquoi ?
- Parce qu'il a tué..., commença Lucas.
Fiske l'arrêta d'un regard mauvais. Lucas marmonna quelque chose, lâcha la main tremblante de sa mère et mit les voiles.
- Ton papa a fait quelque chose dont il n'est pas fier, reprit Fiske. Maintenant, il doit se racheter.- En prison ? demanda Enis.
Fiske acquiesça.
En suivant cet échange, Sara s'était dit que, comme tout adulte en général, Fiske devait se sentir mal à l'aise, comme un personnage de sitcom des années 1950 aux prises avec un enfant du deuxième millénaire. Même à six ans, Enis devait déjà en connaître un rayon sur le système judiciaire. En fait, ce bout de chou savait proba-blement mieux que bien des adultes ce que le mal voulait dire.
- Il sort quand ? demanda Enis.
John Fiske considéra alternativement la mère et l'enfant.
- Pas avant longtemps, Enis. Mais ta mère sera là.- Bon, OK, fit Enis sans trop s'émouvoir, avant de s'en aller en tenant la main de sa mère.
Fiske les regarda s'éloigner. Sara crut deviner ce qu'il pensait. Un fils peut-être perdu à jamais, l'autre qui laissait son père derrière lui comme un chien errant dans la rue.
Enfin, Fiske desserra sa cravate et partit.
Sans vraiment savoir pourquoi, Sara avait décidé de le suivre. Fiske marchait d'un pas régulier et elle put facilement le garder en point de mire. Le bar où il entra avait une porte étroite et des fenêtres sombres. Elle hésita puis entra à son tour.
John Fiske se tenait devant le zinc. Il avait déjà passé sa commande, car le barman faisait glisser vers lui un bock de bière sur le comptoir. Elle alla s'asseoir à une table dans un coin. Malgré son aspect miteux, le bar était plein, alors qu'il était à peine 17 heures : une clientèle composite d'ouvriers et de ronds-de-cuir. Fiske était entre deux ouvriers du bâtiment, qui avaient posé leurs casques jaunes devant eux sur le comptoir. Il retira sa veste et s'assit dessus. Il avait les épaules aussi larges que les deux costauds à ses côtés. Sa chemise, mal enfoncée dans la ceinture, débordait sur l'arrière de son pantalon. Sara était fascinée par les poils noirs de sa nuque, qui frôlaient le col blanc.
Il était en conversation avec les deux ouvriers. Appa-remment, il venait de raconter une blague, car ils riaient de bon cœur. Sara ne put s'empêcher de sourire elle-même, bien qu'elle n'eût rien entendu. Une serveuse s'approcha enfin d'elle pour prendre sa commande. Un soda. Fiske, qu'elle épiait toujours, se taisait. Il scrutait le mur, en face de lui, avec une telle intensité qu'elle se surprit à l'imiter. Elle n'entrevoyait que des bouteilles, disposées avec soin, mais il paraissait observer plus que cela. Il avait déjà commandé une autre bière, qu'il avala d'un trait, buvant à la bouteille. Sara remarqua qu'il avait les mains grandes et les doigts forts. Ce n'étaient pas les mains d'un homme ayant passé sa vie devant un bloc-notes ou un écran d'ordinateur.
Il jeta quelques pièces sur le comptoir, attrapa sa veste et se retourna. L'espace d'un instant, elle crut sentir son regard peser sur elle. Il hésita un moment, puis se rhabilla. Comme elle était assise dans un coin sombre, elle ne pensait pas qu'il l'ait vue, mais alors pourquoi avait-il hésité ? Un peu nerveuse maintenant, elle attendit une minute avant de partir, en laissant deux dollars sur sa table.
Elle ne le vit pas en sortant. Il s'était volatilisé, comme dans un rêve. Sans réfléchir, elle regagna le bar pour demander au barman s'il connaissait John. L'homme secoua la tête. Elle eut envie de lui poser d'autres questions, mais il n'était visiblement pas communicatif.
Les deux ouvriers, en revanche, reluquèrent la jeune femme avec beaucoup d'intérêt. Elle préféra partir avant que la situation ne devienne gênante. Elle sauta dans sa voiture. Une partie d'elle-même aurait voulu aborder Fiske, l'autre était contente qu'elle ne l'ait pas fait. Qu'aurait-elle pu lui dire, de toute façon ? Salut, je suis une collègue de votre frère et je vous ai pris en filature ?
De retour en Virginie septentrionale, le soir même, elle avait bu deux bières, elle aussi, et s'était endormie dans la chaise longue sur sa terrasse. Celle-là même où elle était assise en ce moment, à fumer une cigarette en contemplant les étoiles. C'était la dernière fois qu'elle avait vu John Fiske. Cela ferait bientôt quatre mois. Elle ne pouvait pas être amoureuse de lui, elle ne le connaissait même pas. C'était un béguin passager, tout au plus. Peut-être, s'il venait à lui être présenté réelle-ment un jour, sa première impression changerait-elle du tout au tout.
Sara ne croyait pas au destin. S'il devait y avoir quelque chose entre eux, ce serait parce qu'elle aurait fait le premier pas. Mais comment s'y prendre ? La question lui paraissait insoluble.
La jeune femme écrasa sa cigarette et regarda le ciel. Elle aurait voulu faire du bateau, sentir le vent dans ses cheveux, les embruns sur sa peau, le frottement de l'écoute dans sa main. Mais elle n'avait plus le cœur à naviguer seule, ces temps-ci. Elle voulait partager ces émotions avec quelqu'un. Et pas n'importe qui, quelqu'un en particulier. Malheureusement, d'après le peu que Michael lui avait dit de son frère, et d'après ce qu'elle avait vu de lui, elle doutait que cela se produise un jour.
À cent cinquante kilomètres au sud, John Fiske regar-dait le ciel, lui aussi, brièvement, en sortant de la voiture. La Buick n'était pas dans l'allée, mais Fiske n'était pas venu pour voir son père. Le quartier était tranquille. Dans un jardin voisin, deux adolescents bricolaient une Chevrolet dont le moteur était si gros qu'il avait fallu découper le capot pour le caser. Fiske venait de passer toute sa journée à l'audience. Il avait défendu son client bec et ongles. L'assistant attorney en avait fait autant pour le Commonwealth. L'affrontement avait duré huit heures. Le temps pour Fiske d'aller aux toilettes, et à son retour le jury rendait un verdict de culpabilité. C'était la deuxième récidive de son client. Ce coup-ci, son compte était bon. Or, par une ironie du sort, Fiske croyait pour une fois à l'inno-cence de son client. Mais, vu ce que ce type avait sur la conscience, c'était une manière de remettre les pendules à l'heure - et c'était peut-être ce qu'avaient pensé les membres du jury, plus ou moins consciemment. Pour couronner le tout, Fiske aurait le temps de mourir de vieillesse avant que cet individu lui verse ses hono-raires. Les condamnés à perpétuité se soucient rarement de payer leurs dettes, surtout aux avocats qui ont perdu la partie.
Fiske contourna la maison, ouvrit la porte du garage et prit une bière dans le frigo. L'humidité saturait l'atmosphère. Il plaqua la canette encore couverte de buée contre sa tempe pour se rafraîchir. Au fond du jardin, il y avait quelques ormes tordus et une vieille vigne, morte depuis longtemps, enroulée autour de fils de fer rouillés. Il alla s'appuyer contre l'un des arbres et regarda, un peu plus loin, le petit carré d'herbe sous lequel était enterré Bo, le berger malinois des frères Fiske, le chien de leur enfance. Quand leur père l'avait amené à la maison, il n'était pas plus gros que le poing. En un an, il était devenu un bel et robuste animal de trente kilos, que les deux garçons adoraient, surtout Mike. Bo les suivait quand ils allaient vendre leurs jour-naux, en faisant la fête à l'un et à l'autre tour à tour. Ils l'avaient gardé neuf ans, jusqu'au jour où le chien avait succombé à une crise cardiaque en jouant avec Mike. Fiske n'avait jamais vu personne pleurer si amèrement de toute sa vie. Ni sa mère ni son père n'avaient pu consoler Mike. Ils l'avaient trouvé assis dans le jardin, agrippé à la fourrure du chien qu'il essayait de remettre sur ses pattes pour jouer encore avec lui au soleil. John avait pris son petit frère dans ses bras, ce jour-là, avait pleuré avec lui en caressant la tête immobile de leur brave berger.
John et son père avaient attendu que Mike soit à l'école pour enterrer le chien. Quand Mike était rentré, ils avaient tous participé à une cérémonie funéraire dans le jardin. Mike avait lu la Bible avec beaucoup de recueillement et les deux frères avaient déposé une petite stèle sur la tombe, en réalité un parpaing avec le nom de Bo griffonné au stylo. Le parpaing était toujours là, mais l'encre s'était effacée depuis longtemps. John Fiske s'agenouilla et passa une main sur l'herbe qui, en cet endroit abrité du soleil, était particulièrement tendre et fine. Bon sang, ce qu'ils avaient pu l'aimer, ce chien ! Pourquoi le passé s'en allait-il si vite ? Pourquoi les périodes de bonheur semblaient-elles toujours si courtes ? Il secoua la tête. Une voix le fit sursauter.- Je me souviens de ce vieux chien comme si c'était hier.
Il leva les yeux. C'était Ida German qui le regardait, debout de l'autre côté de la clôture. Il se redressa, un peu gêné.
- Ça remonte à bien longtemps, madame German. La vieille femme sentait perpétuellement le ragoût aux oignons, comme l'intérieur de sa maison. Veuve depuis près de trente ans, elle se déplaçait lentement, le corps voûté et épaissi. Sa longue robe de chambre couvrait des jambes variqueuses et des chevilles bour-souflées. Mais, pour la nonagénaire qu'elle était presque, elle avait encore l'esprit clair et l'élocution facile.
- Tout remonte à bien longtemps pour moi. Pas pour toi. Pas encore. Comment va ta mère ?
- Pas de changement.
- J'avais l'intention d'aller la voir un de ces jours, mais ma vieille carcasse ne veut plus se remuer.- Je suis sûr que ça lui ferait plaisir.
- Ton père est sorti tantôt. L'American Légion ou les Anciens Combattants, je crois.
- Tant mieux, je suis content qu'il sorte un peu. Et je vous remercie de lui tenir compagnie.
- C'est pas drôle d'être seul. J'ai survécu à trois de mes propres enfants. C'est ce qu'il y a de plus dur au monde, pour une mère, d'enterrer ses enfants. C'est contre nature. Et Mike, qu'est-ce qu'il devient ? On le voit pas beaucoup.