La simple vérité
- Eh bien, c'est pour ça que…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
- Eh bien, c'est pour ça que je vous ai appelé. Il voulait que l'argent vous soit versé au cas où il lui arri-verait quelque chose.
John sentit une boule dans sa gorge.
- Je ne comprends pas, dit-il en se ressaisissant. Nos parents en ont sûrement un plus grand besoin que moi.
- Il m'a dit que vous le leur donneriez probable-ment, mais il voulait que vous en profitiez aussi et il pensait surtout que vous sauriez mieux le gérer que vos parents.
- Je vois. Et... de quelle somme s'agit-il ?
- Un demi-million de dollars. (Elle lui lut son
adresse pour s'assurer qu'elle était exacte.) Si ça peut vous intéresser, je rédige des tas de polices d'assurance, pour des tas de gens et pour des tas de raisons diffé-rentes, pas toujours des plus avouables. Mais, au cas où vous ne vous en seriez pas aperçu, votre frère vous aimait énormément. Je serais heureuse de pouvoir en dire autant du mien.
Quand John raccrocha, il n'était pas au bord des larmes, il était au bord de défoncer le mur à coups de poing.
Il se leva, rangea la liste dans sa poche et sortit. Il descendit l'escalier du jardin, foula quelques fougères et, marchant sans but, laissa ses pieds le guider jusqu'à l'embarcadère. La brise était vivifiante et le ciel très bleu, avec quelques nuages de beau temps. L'air avait perdu de son humidité. Il regarda au nord, vers les immeubles cossus de la vieille ville d'Alexandria, puis la courbe serpentine de Woodrow Wilson Bridge. Au-delà du fleuve, il discernait le rivage du Maryland, le miroir verdoyant de la Virginie. Un avion passa. Le train d'atterrissage déjà sorti, il commençait sa descente vers National Airport. Il volait si bas que John aurait presque pu atteindre la carlingue avec un caillou. Quand le bruit s'éloigna, il monta sur la poupe du voilier. Le bateau tangua doucement sous son poids. Il s'assit au soleil et appuya sa tête contre le mât. La voile sentait bon. Il ferma les yeux. Il était vanné.
- C'est confortable?
Il se réveilla en sursaut. Sara se tenait debout derrière lui, en tailleur noir et corsage de soie blanche. Elle portait un petit collier de perles et s'était fait un chignon. Un léger fond de teint et un rouge à lèvres clair lui redonnaient des couleurs.
Elle sourit.
- J'hésitais à vous réveiller. Vous dormiez si bien !- Il y a longtemps que vous m'observez ? dit-il, se demandant aussitôt pourquoi il lui avait posé cette question.
- Assez longtemps. La douche est libre maintenant. Il se leva.
- Joli bateau, dit-il.
- J'ai de la chance, il y a assez de fond près de la rive. Ça m'évite d'aller à la marina. Je vous emmènerai, si vous voulez. Il nous reste du temps, je ne le mettrai en carène qu'en hiver.
- Peut-être.
Il se dirigea vers la maison.
- John ?
Il fit volte-face. Une main posée sur le bastingage, elle contemplait son voilier, comme pour puiser de la sérénité dans son bercement calme.
- Même si ce doit être ma dernière entrevue avec lui, je veux mettre les choses au point avec votre père.- C'est mon problème. Vous n'avez pas à faire ça.- Si, John, insista-t-elle avec fermeté.
Trente minutes plus tard, John Fiske roulait tranquil-lement sur la voie privée menant à l'avenue, quand deux berlines noires surgirent devant eux, tous phares allumés. Il écrasa la pédale de frein. Sara poussa un cri. Il bondit hors de la voiture et tomba en arrêt à la vue des revolvers pointés sur lui.
- Les mains en l'air ! aboya l'un des hommes.
John obtempéra.
Sara descendit juste à temps pour voir Perkins sortir du premier véhicule et l'agent McKenna du second. Perkins aperçut la jeune femme.
- Rengainez vos armes, dit-il à deux hommes en civil.
- Ces hommes sont sous mon commandement, lança McKenna. Ils rengaineront quand je leur en donnerai l'ordre.
McKenna vint se planter devant John.
- Vous n'avez rien, Sara ? demanda Perkins.
- Rien du tout, je vais très bien. Qu'est-ce qui se passe ?
- Je vous ai laissé un message urgent.
- Je n'ai pas écouté mon répondeur. Qu'est-ce qui se passe, à la fin ?
McKenna repéra le fusil sur la banquette arrière. Il dégaina son propre revolver et le braqua directement sur John. Il examina son visage tuméfié.
- Cet homme vous retient-il contre votre volonté ? demanda-t-il à Sara.
- Vous voulez bien arrêter vos conneries ? maugréa John en baissant les mains.
Grave erreur : tout ce que ce geste lui rapporta fut un sale coup de poing dans l'estomac, de la part de McKenna. Il tomba à genoux, asphyxié. Sara courut vers lui et l'aida à s'adosser contre un pneu de la voiture.- Gardez les mains en l'air tant que la jeune dame n'a pas répondu à la question, ordonna McKenna en lui levant les bras de force. Gardez vos sales pattes en l'air !- Mais non, il ne me retient pas contre ma volonté ! s'écria Sara. Arrêtez ça, fichez-lui la paix !
Elle repoussa McKenna. Perkins voulut s'interposer.- Agent McKenna..., commença-t-il.
Mais le fédéral le fit taire d'un regard glacial, et reprit :
- Il a un fusil dans la voiture. Si vous voulez faire courir un risque à vos hommes, c'est votre affaire. Moi, je procède différemment.
Une troisième berline arriva. Chandler et deux poli-ciers en uniforme en jaillirent, revolver au poing.- Personne ne bouge ! tonna Chandler.
McKenna pivota.
- Dites à vos hommes de rengainer, Chandler. Je contrôle la situation.
- Dites à vos hommes de rengainer, McKenna, répliqua Chandler en avançant d'un air mauvais. Et plus vite que ça, si vous ne voulez pas que je demande à ces messieurs de vous arrêter sur-le-champ pour agression avec coups et blessures.
Comme McKenna ne bronchait pas, Chandler
s'approcha et lui dit, nez à nez :
- Immédiatement, agent spécial Warren McKenna, ou vous serez obligé d'appeler un avocat du FBI pour vous assister pendant votre garde à vue. Vous voulez ajouter ça dans vos états de service ?
L'homme finit par flancher.
- Rangez vos armes, ordonna-t-il.
- Maintenant, disparaissez, aboya Chandler.
McKenna s'écarta lentement de John Fiske et recula à petits pas, foudroyant Chandler du regard.
L'inspecteur s'agenouilla devant John et le prit par l'épaule.
- Ça va, John ?
Celui-ci acquiesça douloureusement, les yeux rivés sur McKenna.
- Est-ce que quelqu'un va enfin nous expliquer ce qui se passe ? s'exclama Sara.
- Steven Wright a été assassiné, répondit Chandler.
Chapitre 35
La cabane se situait au cœur d'une forêt profonde, dans un coin perdu du sud-ouest de la Pennsylvanie, à la limite de la Virginie-Occidentale. Le seul accès était une bande de terre boueuse et creusée d'ornières. Josh apparut sur le seuil. Son 9 mm dépassait de sa ceinture. De l'argile rouge et des aiguilles de pin adhéraient à ses bottes. Le camion était garé sous une frondaison de noyer et dissimulé sous un filet de camouflage. Sa pire crainte était d'être repéré du ciel. Par chance, les nuits étaient encore chaudes et ils pourraient se dispenser de faire du feu, ce qui leur épargnait un gros risque, car on ne peut jamais contrôler la direction de la fumée. Rufus se tenait assis par terre, à l'intérieur, adossé contre le mur, sa bible sur les genoux. Il buvait un soda, à côté des reliefs de son déjeuner. Il s'était changé, il portait des vêtements propres que son frère lui avait apportés.
- Tout va bien ? interrogea Rufus.
- Y a que nous et les écureuils. Comment tu te sens ?
- J'ai les jetons mais, en même temps, je suis
vachement content. (Rufus hocha la tête et sourit.) C'est bon, la liberté. T'es assis là, calmos, tu bois un Coca, plus besoin de te méfier des mecs qui essaient de te faire la peau.
- Les matons ou les autres taulards ?
- D'après toi?
- Les deux, je pense. J'ai passé un peu de temps au bloc, moi aussi, tu sais. À nous deux, je suis sûr qu'on pourrait écrire un bouquin.
- On va rester ici combien de temps ?
- Deux jours, mettons. Le temps que ça se tasse. Ensuite, cap sur le Mexique. La vie est dix fois moins chère qu'ici. J'y suis allé quelquefois après la guerre. J'ai des potes de l'armée qui crèchent là-bas. Ils nous aideront à nous poser. On se dégottera une barcasse, on ira à la pêche, on vivra sur la plage. Le pied, non ?- Je veux. Même si on devait vivre dans un égout, je serais partant. (Il se leva.) J'ai une question pour toi.
Josh s'appuya contre le mur et se mit à découper une pomme avec son couteau de poche.
- Jet'écoute.
- Ton bahut était plein de provisions, t'avais deux fusils en plus de ce flingue. Et les sapes que tu m'as filées.
- Et alors ?
- T'avais tout ça par hasard quand t'es venu me voir ?
Josh avala une tranche de pomme.
- Faut bien que je bouffe. J'étais passé à l'épicerie. Normal.
- Ouais, c'est ça. Et t'avais rien acheté qui se garde pas, genre du lait ou des œufs, par exemple. Que des conserves.
- Je becquetais toujours dans des boîtes à l'armée. C'est devenu une habitude. Faut croire que j'aime pas cuisiner.
- Et tu trimballes toujours ces pétoires avec toi ?- Encore une habitude de l'armée. Le Vietnam. Un syndrome, comme ils disent.
Rufus tira sur sa chemise, grande comme un
couvre-lit.
- J'ai pas exactement la taille " small ". Quand tu t'es pointé à l'hosto, t'avais déjà dans l'idée de me tirer de là, hein, dis, Josh ?
Josh termina sa pomme et jeta le trognon par la fenêtre. Il s'essuya les mains sur son Jean et fit face à son frère.
- Écoute, Rufus, j'ai jamais su pourquoi t'avais tué cette gosse. Mais je savais que t'avais pas ta tête quand t'as fait ça. Quand j'ai reçu cette lettre de l'armée, je me suis dit qu'il y avait du mou quelque part. J'avais pas pigé que c'était une couverture pour ce qu'ils t'avaient fait. Mais je sais un truc : de nos jours, quand un mec perd la boule et fait une saleté, on le colle chez les dingues et, quand il va mieux, on le relâche. Toi, ils t'ont laissé en taule pendant vingt-cinq balais pour un truc que t'as fait sur un coup de folie. Disons que j'ai estimé que ça suffisait. T'as purgé ta peine, t'as " payé ta dette à la société ", comme ils disent. Il était temps que tu sortes et je suis venu avec la clé. Si t'avais pas voulu me suivre, je t'aurais fait changer d'avis. Que j'aie tort ou raison, je m'en tape. J'avais pris ma décision.
Les deux frères se regardèrent longuement sans parler.
- T'es un bon frère, Josh.
- Ouais, tu peux le dire.
Rufus se rassit sur le sol et ramassa sa bible, qu'il feuilleta délicatement jusqu'à ce qu'il trouve le passage recherché. Josh l'observait.
- Tu lis encore ça après tout ce temps ?
- Je la lirai toute ma vie.
- T'es libre de faire ce qui te plaît mais, si tu veux mon avis, c'est une perte de temps.
Rufus le fixa droit dans les yeux.
- La parole du Seigneur m'a permis de tenir le coup pendant toutes ces années. C'est pas une perte de temps. Josh dodelina de la tête. Il regarda par la fenêtre, puis dévisagea Rufus. Il palpa la crosse de son revolver.- Ça, c'est Dieu. Ça ou un schlass ou un bâton de dynamite ou un bourre-pif. Pas tes histoires de mecs qui s'entre-tuent, qui se piquent leurs femmes, qui font tous les péchés que tu peux imaginer...
- Les péchés de l'homme, pas de Dieu.
- C'est pas Dieu qui t'a sorti du trou. C'est moi.- C'est Dieu qui t'a envoyé, Josh. Sa volonté est partout.
- Hein ? Tu veux dire que c'est Dieu qui m'a
" inspiré ", c'est ça ?
- Pourquoi t'es venu ?
- Je te l'ai dit, pour te sortir.
- Parce que tu m'aimes ?
- Oui, répondit Josh, un peu décontenancé.
- C'est ça, la volonté de Dieu, Josh. Tu m'aimes, tu m'aides. C'est comme ça qu'il procède, Dieu.
Josh secoua la tête et détourna les yeux. Rufus reprit sa lecture.
Le détecteur de fréquences de Josh émit un couine-ment. C'était un appareil qui lui permettait de capter les messages de la police. Il l'avait posé par terre, à côté de sa radio, réglée, elle, sur une station locale de Virginie diffusant des informations régulières sur l'évasion de Rufus Harms.
- T'as entendu ton nom sur la fréquence de la
police ?
Le bulletin d'informations de la veille avait parlé de lui. Les autorités militaires disaient que Harms était un détenu condamné pour meurtre et considéré comme violent par le personnel de la prison. Il s'était évadé avec l'aide de son frère, réputé violent lui aussi. Selon la formule consacrée, les deux hommes étaient armés et dangereux. Traduction : personne ne devrait s'étonner quand les forces de l'ordre les ramèneraient sous forme de cadavres.
- Un peu, répondit Rufus. Ils nous cherchent dans le Sud, comme tu pensais.
C'était justement l'heure des actualités de l'après-midi. Les deux premières nouvelles ne les concernaient pas. La troisième les intéressait indirectement. Josh monta le son. C'était une brève. Une minute, pas plus. Quand ils eurent tout entendu, Josh éteignit la radio.- Rider et sa femme, dit-il.
- Ils ont maquillé leur coup pour faire croire qu'il l'a tuée et a retourné l'arme contre lui, ajouta Rufus en branlant la tête, incrédule. Deux hommes sont venus me voir, et maintenant ils sont morts.
Josh devina les pensées de son frère.
- Tu peux pas les ressusciter, Rufus, tu peux pas les faire revenir.
- C'est ma faute. Ils sont morts pour avoir voulu m'aider. Et la femme de Rider, elle était même pas au courant.
- T'as pas demandé à ce Fiske de radiner à la
prison.
- Mais j'ai demandé à Samuel. Il serait encore en vie si je l'avais pas appelé.
- Il te le devait, Rufus. Pourquoi tu crois qu'il est venu ? Il avait des remords. Il savait qu'il en avait pas fait assez pour toi. Il essayait de se racheter.
- N'empêche qu'il est mort ! À cause de moi.
- En admettant, t'y es quand même pour rien.
- Je veux m'assurer qu'ils sont pas morts pour des nèfles. Ces enflés m'ont piqué la moitié de ma vie. Et aujourd'hui ils effacent celle des autres. Tu dis qu'on sera peinards au Mexique, moi je te dis qu'ils nous colleront toujours au cul. Vic Tremaine est un malade. Suffit de le regarder dans les yeux pour voir que ça tourne pas rond chez lui. Il essaie de me déquiller depuis vingt-cinq ans. Il doit se dire qu'il tient sa chance, main-tenant. Il veut nous plomber.
- Si l'armée nous serre avant les flics, c'est sûr
qu'ils vont vider leurs chargeurs sur nous, concéda Josh. (Il alluma une Pall Mall et souffla la fumée.) Mais j'ai du répondant. Ils s'en prendront plein la gueule, les mecs.
Rufus s'obstina :
- Personne ne devrait pouvoir s'en tirer après ce qu'ils ont fait.
Josh secoua la cendre de sa cigarette au-dessus du sol.- Ah ouais ? Et qu'est-ce que tu comptes faire, au juste ? Aller voir les flics pour leur dire : " Écoutez, les gars, j'ai une histoire à vous raconter. Venez tous aider un brave petit Noir à punir les grands méchants Blancs " ? (Il cracha par terre.) Déconne pas, Rufus.- Faut que je récupère cette lettre de l'armée.
- Où tu l'as laissée ?
- Je l'ai planquée dans ma cellule.
- Ouais, ben, on va pas y retourner. Si t'essaies, je te descends moi-même.
- Je vais pas retourner à Fort Jackson.
- Quoi, alors ?
- Samuel était avocat. Les avocats font toujours des photocopies.
Josh haussa les sourcils.
- Tu veux aller dans le bureau de Rider ?
- Il le faut.
Josh fuma sa Pall Mall jusqu'au filtre avant de répondre :
- Il le faut ! Il le faut ! T'en as de drôles, toi.
L'armée des États-Unis te recherche. Et moi aussi. Si tu crois que tu vas te fondre dans la foule, tu te fous le doigt dans l'œil. Merde, à côté de toi, George Foreman passe-rait pour une fiote.
- Il le faut, Josh, j'ai pas le choix. Si je peux récu-pérer cette lettre, alors je pourrai peut-être la refiler à quelqu'un qui saura quoi en faire. La renvoyer à la Cour, peut-être.
- Pour sûr. T'as vu ce que ça a donné, la dernière fois. Les gentils juges vont accourir à ton secours, hein ?- T'es pas obligé de me suivre, Josh. Moi, j'y vais.- Et le Mexique ? Putain, Rufus, t'es libre.
Profites-en. Si tu te mets à fouiner, ils vont encore te boucler. Ou te refroidir d'abord, s'ils peuvent. Faut se calter tant qu'on a une chance.
- Je veux être libre. Mais je veux pas qu'ils s'en tirent comme ça. Si je me taille au Mexique maintenant, je mourrai de honte, si le Seigneur me punit pas avant.- De honte ? T'as fait vingt-cinq piges pour rien. Quand tu clapoteras, t'iras tout droit au paradis et le Barbu te fera asseoir sur ses genoux. T'as une place réservée.
- Te fatigue pas. Tu me feras pas changer d'avis. Josh cracha encore et se tourna vers le carreau sale de la fenêtre.
- T'as complètement pété les plombs, Rufus. La prison t'a vraiment bousillé. Merde !
- Peut-être que je suis fou.
Josh le toisa.
- Où il est, son bureau, à Rider ?
- À environ trente minutes de Blacksburg. J'en sais pas plus. Il devrait pas être dur à trouver.
- Ça doit grouiller de flicaille.
- Pas sûr, s'ils croient que Samuel s'est flingué lui-même.
- Merde. (Josh donna un coup de pied dans le mur et se tourna vers son frère.) OK, on attend la nuit et on y va.
- Merci, Josh.
- Ne me remercie pas de nous envoyer tous les deux à la mort. Ce genre de remerciement, je m'en passe.
Chapitre 36
Sur la Cour suprême des États-Unis, le drapeau était en berne. Le meurtre des deux greffiers était dans tous les journaux, sur toutes les télés, sur toutes les radios. Au bureau des relations publiques de la Cour, le télé-phone n'arrêtait pas de sonner. La salle de presse voisine était prise d'assaut. Les plus grandes chaînes diffusaient des commentaires en direct depuis les télé-phones du rez-de-chaussée. La police de la Cour, assistée de cinquante flics de Washington, de gardes nationaux et d'agents du FBI, bouclait le périmètre. Les couloirs privés menant aux chambres judiciaires étaient bondés de visiteurs énervés et volubiles. Les juges s'étaient barricadés dans leurs bureaux. Les audiences passaient soudain au second plan, personne n'avait la tête à ses dossiers. Une réelle panique se lisait sur les visages des jeunes greffiers, atterrés par ces assassinats.
La petite salle lambrissée du premier étage, normale-ment réservée aux conférences des juges, était pleine à craquer. Une grande cheminée, éteinte par cette chaude journée, occupait tout un pan de mur ; sur les autres s'alignaient des rayonnages bourrés de livres reliés contenant deux siècles de jurisprudence. Un immense lustre pendait du plafond. Ramsey se tenait assis en bout de table. Les juges Knight et Murphy occupaient leurs places habituelles.
Si Knight dissimulait mal son agitation, Murphy gardait les yeux baissés sur sa bedaine rebondie, en jouant avec une vieille montre de gousset. Étaient égale-ment présents Chandler, Perkins, Ron Klaus, Fiske et McKenna. Ces deux derniers échangeaient de temps en temps des regards peu amènes, cependant John restait maître de lui.
Steven Wright avait été trouvé dans un parc à
quelques pâtés de maisons de son appartement de Capitol Hill, avec une blessure par balle dans la tête. Son portefeuille avait disparu, comme celui de Michael. Le mobile apparent était donc le vol, mais personne n'y croyait. D'après les premières constatations, Wright avait été tué entre minuit et 2 heures du matin. En venant au Palais, Chandler avait informé Fiske des derniers développements de l'enquête. L'autopsie de Michael était terminée. On attendait toujours le rapport officiel et l'heure du décès, mais il était établi que la mort avait été causée par une unique balle dans la tête. Chandler avait identifié la succursale Wal-Mart où Michael avait fait réviser sa voiture, mais personne, au garage, n'avait pu lui fournir de renseignement utile. À l'initiative de John, ils avaient fait un petit détour en chemin : ils étaient retournés au dépôt des voitures pour inspecter à nouveau la Honda. John voulait fouiller le vide-poches des sièges avant.
- Il avait toujours une carte routière quelque part ici, expliqua-t-il en fourrageant. Il avait une peur bleue de se perdre et étudiait toujours son itinéraire avant de prendre la route. Je ne vois pas de carte, mais regardez ce que j'ai déniché.
Quelques Post-it jaunes au fond d'un vide-poches. Il y avait des inscriptions : des numéros de routes et des directions qui, d'après l'aspect de l'encre, devaient se rapporter à d'anciens voyages.
- Pourquoi auraient-ils piqué sa carte routière ? questionna Chandler en regardant les bouts de papier.- Parce qu'elle comportait peut-être des annota-tions sur son itinéraire.
- Autrement dit, sa mort aurait quelque chose à voir avec le kilométrage affiché sur le compteur.
John avait hésité un moment : fallait-il lui parler du dossier Harms ? Lui révéler cela maintenant serait ouvrir une boîte d'asticots qui risquaient de le gêner dans ses mouvements.
- Peut-être, avait-il simplement répondu.
Puis ils s'étaient rendus au Palais, où Chandler faisait actuellement le point sur la situation. Sans expliquer comment il le savait, il rapporta à l'assistance qu'un intrus s'était introduit la veille dans l'appartement de Michael Fiske.
- Nous sommes entre vos mains, inspecteur Chan-dler, dit Ramsey. Cela étant, mon opinion personnelle est que nous sommes en présence d'un déséquilibré qui en veut à la Cour en général et non à un dossier particu-lier sur lequel travaillait Michael.
- Sachez que le FBI a affecté cent agents à cette affaire, dit McKenna. Nous avons également prévu une protection de vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour les juges.
- Et les greffiers ? intervint John Fiske. Ce sont eux qui se font tuer.
Chandler s'en mêla à son tour :
- J'ai compilé les adresses de tous les greffiers et envoyé des patrouilles dans ces secteurs. En fait, ils habitent presque tous à Capitol Hill. Tous les greffiers qui en feront la demande pourront être hébergés dans un hôtel placé sous surveillance permanente. Ils bénéfi-cient également du conseil d'un de nos experts, qui leur a donné toutes les consignes de prudence nécessaires : se méfier des personnes suspectes, ne pas sortir seul la nuit, etc. (Il regarda autour de lui.) Au fait, où est Dellasandro ?
- Il essaie de coordonner les nouvelles mesures de sécurité, répondit Klaus. Je ne l'ai jamais vu aussi soucieux. Il en fait une affaire personnelle.
- Il y a trente-trois ans que je suis dans cette cour, et je n'aurais jamais pensé voir une chose pareille, dit tris-tement le juge Murphy.
- Aucun de nous, Tommy, répliqua Elizabeth
Knight. (Elle se tourna vers Chandler.) Vous n'avez vraiment aucune piste ?
- N'exagérons rien. Nous avons quelques indices. Du moins en ce qui concerne la mort de Michael Fiske. Pour celle de Wright, il est encore trop tôt pour se prononcer.
- Mais vous croyez qu'elles sont liées ? demanda Ramsey.
- Il est trop tôt pour se prononcer.
- Que nous conseillez-vous ?
Chandler hocha la tête.
- De vous en tenir à votre emploi du temps habi-tuel. Si tout ceci est l'œuvre d'un cinglé qui veut entraver la marche de la justice, vous ne feriez qu'entrer dans son jeu en interrompant vos travaux.
- Mais nous risquons d'exciter sa colère et de
l'inciter à frapper encore, objecta Knight.
- C'est exact, madame le juge. Mais je suis
convaincu que, quoi que puisse faire ou ne pas faire la Cour, ça ne changera rien. Si les deux affaires sont liées. (Il regarda Ramsey.) Je pense qu'il serait utile d'éplu-cher les dossiers sur lesquels travaillaient ces deux gref-fiers, ne serait-ce que par acquit de conscience. Je sais que c'est très hypothétique, mais je pourrais m'en mordre les doigts plus tard si je ne vous le demandais pas maintenant.
- Je comprends.
L'inspecteur s'adressa ensuite au juge Murphy :- Pourriez-vous vous libérer aujourd'hui, avec vos autres greffiers, pour vous pencher sur les affaires confiées à Michael Fiske ?
- Oui.
- Et j'apprécierais beaucoup que tous les juges acceptent de se réunir afin d'essayer de déterminer quelle affaire récente pourrait avoir provoqué ce genre d'action.
- Inspecteur, dit Knight, nous traitons de
nombreuses affaires susceptibles de déchaîner les passions. Nous ne saurions par où commencer.- Bien sûr. Au fond, vous avez de la chance de ne pas avoir été confrontés plus tôt à ce type de situation.- Peut-être. Mais, bref, puisque vous nous
conseillez de nous en tenir à notre emploi du temps, je suppose que le dîner en l'honneur du juge Wilkinson est maintenu pour ce soir.
Murphy se redressa pour protester.
- Enfin, Beth, il me semble que le meurtre de deux greffiers est un motif suffisant pour le reporter. Tout de même !
- Oh, pour vous, c'est facile, Tommy. Ce n'est pas vous qui avez organisé cette réception. Moi, si. Kenneth Wilkinson a quatre-vingt-cinq ans et souffre d'un cancer du pancréas. Je pense que, dans son cas, un report serait très aléatoire. Cette soirée est très impor-tante pour lui.
- Et pour vous aussi, n'est-ce pas, Beth ? dit
Ramsey.
- Parfaitement. Voulez-vous vous lancer une fois de plus dans un débat déontologique, Harold ? Devant tous ces gens ?
- Non. Vous connaissez mes sentiments sur la
question.
- En effet. Et le dîner aura bien lieu.
Cet échange fascinait John Fiske. Il crut discerner l'ombre d'un sourire sur les lèvres de Ramsey quand le vieil homme reprit :
- Fort bien, Beth. Loin de moi l'idée de vous faire changer d'avis. Déjà que je m'y refuse sur les sujets importants, vous pensez bien que je ne m'y risquerai pas pour une question de mondanités.
Chapitre 37
Tremaine posa l'hélicoptère de l'armée sur le pré. Quand la rotation de l'hélice ralentit, ils aperçurent la berline stationnée à la lisière du bois. Ils débouclèrent leurs ceintures de sécurité, descendirent et, baissant le torse en passant sous les pales, se dirigèrent vers la voiture. Rayfield s'assit devant, Tremaine derrière.- Content que vous ayez pu venir, dit l'homme assis sur le siège du conducteur, en se tournant face à Rayfield.
- Qu'est-ce qui vous est arrivé ? demanda le mili-taire en voyant son visage meurtri.
L'homme avait trois contusions violacées, virant au jaune vers le milieu, l'une sous l'œil droit, les deux autres à la base du cou.
- Fiske, répondit-il.
- Fiske ? Il est mort.
- Son frère, John. Il m'a surpris dans l'appartement de Michael.
- Il vous a reconnu ?
- Je portais une cagoule.
- Qu'est-ce qu'il fabriquait dans l'appartement de son frangin ?
- La même chose que moi. Il cherchait des indices pour aider les flics.
- Et il a trouvé ?
- Il n'y avait rien à trouver. On avait déjà l'ordina-teur de Fiske. (Il s'adressa à Tremaine :) Et vous avez retiré son attaché-case de la voiture avant de le tuer, exact ? (Tremaine acquiesça.) Qu'est-ce que vous en avez fait ?
- Un tas de cendres.
- Bien.
- Son frère pose un problème ? voulut savoir
Rayfield.
- Possible. C'est un ancien flic. Il fouine avec une des greffières. Il aide l'inspecteur dans les enquêtes sur les meurtres.
Rayfield sursauta.
- Les meurtres ? Il y en a eu un autre ?
- Steven Wright.
- Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? s'écria
Rayfield.
- Wright a vu quelqu'un sortir du bureau de
Michael Fiske. Et il a entendu quelque chose qu'il n'aurait pas dû entendre. Il était capable de l'ouvrir, alors je l'ai entraîné dehors sous un prétexte quelconque et je l'ai éliminé. On est parés de ce côté-là.
- Vous êtes timbré ? On est en plein délire !
s'emporta Rayfield.
L'homme se pencha vers Tremaine.
- Oh, Vic, dites à votre supérieur de garder son calme. Je crois que le Vietnam a émoussé vos nerfs, Frank. Vous n'êtes plus le même.
- Quatre meurtres, et vous voulez que je reste
calme ? Avec Harms et son frère dans la nature ?- Deux futurs cadavres. Les deux plus importants. Vous comprenez ça, Vic, n'est-ce pas ?
- Oui, répondit Tremaine.
L'homme posa un regard glacial sur Rayfield, qui ravala sa salive.
- Je suppose qu'on ne peut pas revenir en arrière.- Vous commencez enfin à piger.
- Pour John Fiske et cette greffïère... qu'est-ce que vous comptez faire ? Si Fiske s'est mis en tête de décou-vrir l'assassin de son frangin, il peut constituer un problème.
- Il constitue déjà un problème. Je les tiens en
laisse, tous les deux. En attendant de prendre une déci-sion les concernant.
- Ce qui signifie ?
- Ce qui signifie qu'on pourrait bien avoir quatre futurs cadavres au lieu de deux.
Sara était assise dans son nouveau bureau. L'ancien, celui qu'elle partageait avec Wright, avait été déclaré zone interdite par Chandler, qui avait cependant auto-risé le personnel à déménager les affaires de Sara, ordi-nateur et dossiers, dans le nouveau local. Elle avait emporté la liste des prisons d'État que lui avait confiée John Fiske et les appelait toutes, les unes après les autres, au téléphone. Au bout d'une demi-heure, elle renonça, découragée. Aucune n'hébergeait un détenu du nom de Harms. Elle essaya de se remémorer un mot ou une phrase susceptibles de lui fournir une précision. Rien à faire. Elle n'avait eu qu'un aperçu furtif de ces documents. Elle abandonna et se leva.
Ce fut alors qu'elle vit le mémo. Dans la précipitation du déménagement, elle ne l'avait pas remarqué. C'était le mémo " Chance ", celui que Wright devait finir coûte que coûte la nuit précédente. Une note y était attachée, demandant à Sara de le relire.
Elle se rassit, s'accouda au bureau et enfin posa la tête sur ses bras, à bout de nerfs. Et s'il y avait vraiment un psychopathe en liberté qui s'amusait à faire des cartons sur les greffiers ? Choisissait-il ses cibles au hasard ? Aurait-elle pu être tuée à la place de Wright ? Elle frémit. Son sang se glaça. Calme-toi, ma petite, reprends-toi. Agis ! Elle s'arma de courage et sortit.
Une minute plus tard, elle entrait au greffe. Elle avait une question à poser à son collègue chargé de gérer les données informatiques. Elle l'avait déjà interrogé à ce sujet mais voulait en avoir le cœur net.
- Tu pourrais vérifier si on a un dossier au nom de Harms?
Le greffier acquiesça et se mit à tapoter sur son clavier. Il secoua la tête.
- Je ne trouve rien. Il a été enregistré quand ?
- Récemment. Il y a quinze jours au plus.
- Je suis remonté six mois en arrière, et il n'y a rien. Tu ne m'as pas déjà posé la question ?
Avant que Sara ait pu répondre, une autre voix parla :- Harms, tu dis ?
Elle regarda l'autre greffier.
- Oui, Harms, c'est bien ça.
- Bizarre...
- Pourquoi ?
- J'ai reçu un coup de fil d'un type, ce matin, à propos d'une demande à ce nom. Je lui ai dit qu'on n'avait rien.
- Harms ? Tu es sûr ? (Le greffier confirma.) Et le prénom ? dit-elle en s'efforçant de masquer son émotion.
Il réfléchit.
- Ça ne commençait pas par un R ? hasarda Sara. Il fit claquer ses doigts.
- Tout juste. Rufus. Rufus Harms. Sûrement un péquenot.
- Tu sais qui était le type qui appelait ?
- Non. Il était furibard.
- Tu te souviens d'autre chose ?
Le greffier médita un moment.
- Attends... Il a employé un mot qui m'a marqué. Il a dit que le gars pourrissait au " gnouf ". Voilà, c'est ça. La jeune femme écarquilla les yeux et, soudain, tourna les talons.
- De quoi s'agit-il, Sara ? C'est en rapport avec les meurtres ? demanda le greffier.
Elle sortit en coup de vent, sans répondre. Le greffier hésita un instant, puis regarda autour de lui pour s'assurer que personne ne l'observait. Alors il décrocha le téléphone, composa un numéro et parla à voix basse. Sara grimpa les marches deux à deux. Il existait une énorme lacune dans la liste de Fiske. Il n'avait pas pensé aux prisons militaires. C'était le mot " gnouf " qui lui avait mis la puce à l'oreille. Les civils l'employaient rarement, mais elle savait - par ses longues conversa-tions avec son oncle préféré, un ancien brigadier général en retraite - que c'était un terme courant dans l'argot de la troupe. Dès qu'elle fut dans son bureau, elle bondit sur son annuaire professionnel et appela le service de la Police militaire, sûre de son intuition : Rufus Harms était détenu dans une prison de l'armée des États-Unis. Elle fut mise en communication avec le sergent-chef Dillard, le préposé de service.
- Je n'ai pas son numéro de matricule, mais je crois savoir qu'il est incarcéré dans un établissement militaire à moins de six cents kilomètres de Washington, dit-elle.- Je ne peux pas vous donner cette information. Il y a une procédure, vous devez envoyer une demande par écrit au chef des opérations qui, à son tour, enverra votre demande au service des relations publiques. C'est eux qui décideront, en dernier recours, de donner suite ou non à votre requête.
- L'ennui, c'est que j'ai besoin de ce renseigne-ment tout de suite.
- Vous êtes journaliste ?
- Non. Cour suprême des États-Unis.
- Oh, oh. Qu'est-ce qui me le prouve ?
Sara réfléchit.
- Cherchez le numéro de la Cour suprême dans l'annuaire. Appelez et demandez à me parler. Mon nom est Sara Evans.
Dillard semblait sceptique.
- Ce n'est pas très réglementaire.
- Je vous en prie, sergent, c'est d'une extrême
importance.
Silence, puis :
- Bon. Donnez-moi quelques minutes.
Après cinq minutes interminables, Sara fut à nouveau mise en communication avec le sergent Dillard par l'intermédiaire du standard de la Cour.
- Vous savez, sergent, reprit-elle, j'ai déjà obtenu des renseignements sur des prisonniers militaires de la part de vos services sans avoir besoin de toutes ces vérifications.
- C'est possible, mais il y a des règles de sécurité. On ne transmet pas les informations à la légère.- Je veux simplement savoir où se trouve Rufus Harms.
- Il me serait plus facile de vous répondre si vous m'interrogiez sur un autre prisonnier.
- Je ne comprends pas. Rufus Harms a quelque chose de particulier ?
- Vous n'avez pas lu les journaux ?
- Pas aujourd'hui, non. Pourquoi ?
- Ce n'est peut-être pas une grande nouvelle, mais les gens ont le droit de savoir. Pour leur sécurité...- Savoir quoi ?
- Que Rufus Harms s'est évadé.
Dillard la mit au courant des événements en quelques phrases.
- Où était-il incarcéré ?
- A Fort Jackson.
- Où est-ce ?
Il le lui indiqua. Elle nota les coordonnées.
- Maintenant, à moi de vous poser une question, mademoiselle Evans. Pourquoi la Cour suprême s'inté-resse-t-elle à Rufus Harms ?
- Il veut faire appel.
- Quel genre d'appel ?
- Désolée, sergent, je ne peux pas vous en dire plus. Moi aussi, j'ai des règles à respecter.
- D'accord. Mais, si je peux vous donner un
conseil, à votre place je laisserais tomber cet appel. Les tribunaux ne jugent pas les plaintes des morts.- Eh bien, si, figurez-vous, ça arrive. Pourquoi a-t-il été condamné, exactement ?
- Il faut consulter son livret militaire...
- Comment puis-je l'obtenir ?
- Vous êtes juriste, non ?
- Oui, mais je ne travaille pas souvent avec
l'armée.
Elle l'entendit marmonner quelque chose, puis :- Depuis qu'il est prisonnier, Rufus Harms n'est plus techniquement membre de l'armée des États-Unis. Sa condamnation a dû normalement s'accompagner d'une radiation pour mauvaise conduite et son livret militaire a dû être transmis aux annales personnelles de Saint Louis. C'est là qu'on garde les dossiers. Ce n'est pas informatisé. Comme Harms a été condamné il y a vingt-cinq ans environ, son livret doit être sur micro-film, bien que le service soit un petit peu en retard dans ce domaine. Si vous voulez obtenir le livret de Harms, il vous faudra une commission rogatoire.
Sara nota tous les renseignements.
- Merci encore, sergent, vous m'avez été très utile. Elle avait un logiciel géographique sur son ordina-teur. À l'aide de sa souris, elle releva la distance qui séparait Washington de Fort Jackson. " Presque exacte-ment six cents kilomètres ", se dit-elle.
Elle monta à la bibliothèque du troisième étage et se brancha sur Internet. Pour des raisons de sécurité évidentes, les ordinateurs des greffiers n'étaient pas reliés à l'extérieur, mais ceux de la bibliothèque étaient équipés d'un modem. Elle tapa le nom Rufus Harms et contempla les lambris sculptés de la salle en attendant que l'écran crache sa neige technologique.
Quelques minutes plus tard, elle avait devant les yeux les toutes dernières dépêches sur Rufus Harms et son frère. Elle imprima le tout. L'un des articles comportait une citation d'un rédacteur de presse de la ville natale de Harms. Elle trouva son numéro sur un annuaire Internet. Il vivait toujours dans la même bourgade, près de Mobile, en Alabama, où les deux frères avaient grandi. Elle obtint une réponse après trois sonneries du télé-phone. Elle se présenta à l'homme, George Barker, toujours rédacteur en chef du journal local.
- J'ai déjà parlé de tout ça à la presse, dit-il.
Son accent sudiste à couper au couteau évoquait pour Sara les croisades racistes, le goudron et les plumes.- J'aimerais que vous répondiez à quelques ques-tions, c'est tout.
- Vous travaillez pour qui ?
- Une agence de presse indépendante. Je suis à la pige.
- Mouais, qu'est-ce que vous voulez savoir au
juste ?
- J'ai lu que Rufus Harms avait été condamné pour le meurtre d'une petite fille dans la base où il était en garnison. (Elle consulta les comptes rendus qu'elle venait d'imprimer.) Fort Plessy, près de Savannah, en Géorgie.
- Le meurtre d'une petite Blanche. C'est un Noir, vous savez.
- Oui, je sais, dit Sara, sans commentaire.
Connaissez-vous le nom de l'avocat qui l'a représenté au procès ?
- Y a pas vraiment eu de procès. Il a plaidé
coupable. J'ai couvert l'affaire, parce que Rufus était d'ici.
- Donc vous connaissez le nom de son avocat ?- Faut que je regarde. Donnez-moi votre numéro et je vous rappellerai.
Sara lui donna le numéro de son domicile.
- Si je n'étais pas là, indiquez-le simplement sur mon répondeur. Que pouvez-vous me dire d'autre sur Rufus et son frère ?
- Bof, le seul signe particulier de Rufus était sa taille. À quatorze ans, il devait déjà approcher le mètre quatre-vingt-dix. Et pas le genre dégingandé. Il avait déjà un corps d'homme.
- Bon élève ? Mauvais ? Des problèmes avec la police ?
- Bon élève, sûrement pas. Je crois qu'il n'a jamais dépassé l'école primaire, mais il était très habile de ses mains. Il travaillait dans une petite imprimerie avec son père. Son frère aussi. Tenez, je me rappelle, une fois, la rotative de mon journal est tombée en panne. Ils ont envoyé Rufus la réparer. Il devait avoir seize ans à tout casser. Je lui ai donné le manuel de la machine, mais il n'en a pas voulu. " Les mots, c'est pas trop mon truc, m'sieur Barker ", il m'a dit. Quelque chose comme ça. Je l'ai laissé faire et, moins d'une heure après, la vieille rotative tournait comme une neuve.
- Impressionnant.
- Et il a jamais eu d'ennuis avec la police. Sa mère le surveillait de près. C'est une petite ville ici, vous comprenez, on a jamais eu plus de mille âmes et ça diminue d'année en année. Je vais sur mes quatre-vingts ans, voyez, et c'est toujours moi qui dirige le canard. Y a pas plus ancien que moi ici. Les Harms vivaient dans le quartier noir, pour sûr, mais on les connaissait quand même. Je n'ai jamais invité un Noir chez moi, attention, mais ils avaient l'air de braves gens. Elle travaillait à la conserverie, comme presque tout le monde. Femme de ménage, elle était. Elle devait pas rouler sur l'or, mais elle élevait bien ses garçons.
- Et leur père ?
- Un type réglo. Il buvait pas, il faisait pas le
zouave comme tant d'autres de sa race. Il travaillait dur. Trop dur. Un matin, il s'est pas réveillé. Crise
cardiaque.
- Vous avez une sacrée mémoire.
- J'ai rédigé son avis mortuaire.
- Et le frère?
- Ah, Josh, c'est une autre paire de manches. Il était ce qu'on appelle ici un mauvais Noir. Tête brûlée, arro-gant, il se prenait pour quelqu'un. Attention, j'ai pas de préjugés et je ne tolère pas qu'on emploie le mot n... en ma présence mais, si je devais l'employer moi-même, je l'appliquerais à Josh Harms. Un bagarreur.
- J'avais cru comprendre que c'était un héros du Vietnam.
- Oui, c'est vrai aussi, concéda Barker. Il a été le soldat le plus décoré de la région, et de loin, faut recon-naître. Ça a surpris tout le monde, d'ailleurs. Mais, je vous l'ai dit, c'était un bagarreur. Pour ce qui est de se battre, ça, évidemment, il savait.
- Quoi d'autre ?
- Il a réussi son lycée. Il a eu son diplôme. (La voix de Barker changea.) Mais où il épatait vraiment tout le monde, c'était en sport. C'est moi qui fais tout au journal, même la rubrique sportive. Harms était l'athlète le plus formidable que j'aie jamais rencontré, blanc, noir, vert ou violet. Ce môme courait plus vite, sautait plus haut, lançait plus loin que n'importe qui. Bon, je sais qu'ils ont ça dans le sang, c'est connu, mais Josh était vraiment un phénomène. Il s'est illustré dans tous les sports imaginables. Rendez-vous compte qu'il détient encore une demi-douzaine de records régionaux. Et pourtant, ajouta-t-il fièrement, laissez-moi vous dire qu'il y a toujours eu de fameux champions en Alabama. Sara soupira.
- Il a joué au niveau universitaire ?
- Quelques équipes de football et de basket lui ont fait des offres. Bear Bryant voulait signer avec lui, c'est pour dire. Oh, ce gars-là aurait pu devenir une vedette de la NBA ou de la NFL. Mais il a été mis sur la touche.- De quelle manière ?
- Eh, vous savez bien. Son gouvernement lui a demandé de défendre son pays dans la guerre contre le communisme.
- En d'autres termes, il a été mobilisé et expédié au Vietnam.
- Tout juste.
- Il est revenu chez lui après ?
- Oh ! oui, sa mère vivait encore. Plus pour long-temps. Et c'est vers cette époque que les ennuis ont commencé pour Rufus. Je vais vous dire, je crois que Rufus s'est engagé à cause de Josh. Il voulait faire comme son grand frère, voyez, devenir un héros. Disons qu'il avait envie de faire quelque chose de bien, pour changer. Après la mort de son vieux, il n'y avait plus rien qui le retenait dans cette ville. Seulement, ça a mal fini. Josh est venu me trouver, d'ailleurs, histoire de voir si je pouvais faire quelque chose. Le pouvoir de la presse, vous savez. Mais, bon, qu'est-ce que vous voulez, c'est comme ça, y avait rien à faire.
- Est-ce que son acte vous a surpris ? Je veux dire : était-il violent ?
- À ma connaissance, il avait jamais fait de mal à une mouche. Un gentil géant. Quand j'ai appris qu'il avait tué la petite, j'en ai pas cru mes oreilles. Josh, ça m'aurait pas étonné, mais Rufus, jamais de la vie. Enfin, bon, les preuves étaient là.
- Josh est resté vivre en ville ?
- Ah, là, vous abordez un épisode un peu gênant de l'histoire de la région.
- Comment ça ?
- Je préfère ne pas le dire.
Sara essaya de réagir en journaliste.
- Je ne m'en servirai pas dans mon article.
- Sûr ? fit Barker, méfiant.
- Promis. Ça reste entre nous.
- A tout hasard, je vous préviens que j'ai enregistré ce que vous venez de dire. Si je lis une seule allusion à ce que je vais vous raconter dans un journal, je vous attaque en justice et votre canard devra cracher au bassinet. Je suis journaliste, je sais comment ça marche.- Monsieur Barker, je vous promets de ne pas
utiliser dans un article ce que vous allez me dire.- C'est bon. De toute façon, l'eau a coulé sous les ponts, y a prescription. Légalement, je veux dire. Mais on est jamais trop prudent. (Il se racla la gorge.) Eh bien, la nouvelle du meurtre s'est vite répandue dans la ville, c'était inévitable. Une bande de jeunes qui avaient un peu bu ont décidé de sévir. Ils pouvaient rien faire contre Rufus, vu qu'il était sous la garde de l'armée des États-Unis, mais ils pouvaient s'en prendre aux autres Harms.
- Qu'est-ce qu'ils ont fait ?
- Ce qu'ils ont fait ? Ils ont mis le feu à la maison de Mme Harms.
- Mon Dieu ! Elle était à l'intérieur ?
- Oui. Jusqu'à ce que Josh vienne la sortir. Et ce qui s'est passé, c'est que Josh leur a couru après. Ils se sont castagnés dans les rues. J'ai tout vu de mon bureau. Oh, ils étaient bien à dix contre un, mais Josh en a envoyé la moitié à l'hôpital. Et puis l'autre moitié lui est tombée dessus. Ils l'ont tabassé. Mais méchamment. Une horreur. J'avais jamais vu une chose pareille, et j'espère que je reverrai jamais ça.
- Ça ressemble à une ratonnade. La police est
intervenue ?
Barker toussota, gêné.
- C'est-à-dire... D'après la rumeur, il semblerait que deux ou trois des gars qui ont participé, enfin, qui ont mis le feu à la maison...
- ... étaient de la police, acheva Sara. (Barker ne dit rien.) J'espère que Josh a porté plainte et que la ville a payé cher.
- Euh, en fait, c'est eux qui ont porté plainte. Ceux qui se sont retrouvés à l'hôpital. Josh pouvait rien prouver pour l'incendie. C'étaient que des supposi-tions. Et la police l'a fait inculper de rébellion contre les forces de l'ordre. C'était la parole de dix Blancs contre celle d'un Noir. Bref, il a fait un peu de prison, et à sa sortie il a plié bagage avec sa mère et tout ce que sa famille possédait, c'est-à-dire pas beaucoup. Elle est morte peu après. Je pense qu'elle a pas supporté de voir ce qui était arrivé à ses deux fils.
Sara était scandalisée. Elle dut se contenir pour ne pas crier.
- Monsieur Barker, c'est l'histoire la plus révol-tante que j'aie jamais entendue. Je ne sais pas grand-chose sur votre ville, mais je sais que je ne voudrais pas que quelqu'un que j'aime y habite.
- Y a des bons côtés.
- Ah oui ? Votre façon de fêter le retour d'un soldat couvert de médailles, par exemple ?
- Je vous l'accorde, c'était pas joli joli. C'est ce que je me suis dit aussi. Quand on va donner son sang pour son pays et qu'on se fait recevoir comme ça en rentrant, on doit se demander pourquoi on s'est battu.
- Puisque vous saviez la vérité, pourquoi
n'avez-vous pas utilisé le pouvoir de la presse, cette fois-ci ?
Barker poussa un soupir.
- Je suis né ici, mademoiselle Evans. C'est pas facile de bousculer les autorités en place, même si elles le méritent. Maintenant, je vous dirai pas que je suis un grand ami des Noirs, parce que je le suis pas. Et je vous mentirais en prétendant que j'ai soutenu la cause de Josh Harms parce que, franchement, c'est pas le cas.- J'imagine que c'est en partie pour ça qu'on a
inventé les tribunaux : pour empêcher des gens comme vos concitoyens de maltraiter des gens comme Josh Harms. S'il vous plaît, rappelez-moi quand vous aurez retrouvé le nom de l'avocat.
La jeune femme raccrocha. Ce qu'elle venait
d'entendre l'avait tellement bouleversée qu'elle en tremblait encore. Mais combien de Noirs avait-elle connus en Caroline, hormis les mendiants qu'elle voyait au bord des routes ou les ouvriers saisonniers que son père engageait à la journée ? Elle les observait de loin, suant sous le mince tissu de leurs chemises, luisant comme l'ébène sous la morsure du soleil. Avec sa mère, elle leur apportait un casse-croûte et de la limonade. Ils marmonnaient un remerciement sans jamais croiser son regard, mangeaient et repartaient trimer dans leur nuit. L'école de Sara était exclusivement blanche, malgré toutes les requêtes auprès de la Cour suprême deman-dant la mixité. Ces affaires étaient les champs de bataille du vingtième siècle pour l'égalité raciale, en lieu et place des Antietam, Gettysburg et Chickamauga du siècle dernier - et tout aussi vains, prétendaient certains. Aujourd'hui, à la Cour, il y avait un seul et unique juge noir, qui occupait le siège dit Thurgood Marshall ', et un seul greffier noir sur trente-six. La plupart des juges n'avaient jamais eu de greffier issu d'une minorité ethnique. Quel genre de message était-ce, de la part de la plus haute instance judiciaire du pays ?
En se hâtant d'aller retrouver John, Sara se deman-dait s'ils découvriraient la vérité. Si l'armée mettait la main sur les frères Harms avant tout le monde, la vérité risquait fort de mourir avec eux.
1. Célèbre magistrat noir, mort en 1993. (N.d.T.)
Chapitre 38
John Fiske attendait devant le bureau de son frère pendant que Chandler supervisait l'équipe technique de l'identité, qui œuvrait sous l'étroite surveillance du représentant de la Cour. Toutefois, avec la mort de deux greffiers, la confidentialité était passée au second plan. La priorité allait désormais à la recherche du ou des tueurs. Quand ils en auraient fini avec le cabinet de Michael, le policier et son aide bénévole iraient s'occuper de celui de Steven Wright.
John examina les deux pièces tour à tour. Une idée germait dans son esprit. Il alla consulter Chandler.- À quel endroit exactement a-t-on retrouvé le
corps de Wright ?
L'inspecteur ouvrit son calepin et se mit à le
feuilleter.
- A propos, dit-il, j'ai fait sortir votre voiture de la fourrière. Elle est garée devant mon bureau, dans un joli emplacement autorisé.
- Merci. C'est sympa.
- Ne me remerciez pas trop vite. Avec l'amende, ça vous coûtera dans les deux cents dollars.
- Hein ? Je n'ai pas autant de fric sur moi. Deux cents dollars pour un stationnement interdit ?
- Eh, tout augmente. Maintenant, je peux peut-être tirer quelques ficelles, voir si je peux vous faire une fleur. Mais il faudra payer de votre personne. J'ai de petits travaux de peinture à faire chez moi... (Il se fendit d'un sourire et cessa de feuilleter ses notes.) Ah, nous y voilà. Steven Wright habitait tout près de la station de métro Eastern Market. On a retrouvé son corps dans Garfield Park. C'est entre la 2e Rue et la rue F. À un petit kilomètre du Palais.