La simple vérité
- Je veux juste me rendre compte.…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
sèchement.
- Je veux juste me rendre compte. Savoir quelles étaient les fréquentations de mon frère. S'il y avait quelqu'un dans sa vie..., dit-il, guettant sa réaction. Elle n'en eut aucune, en apparence du moins.
- Vous n'étiez qu'à deux heures de route, et vous ne savez rien de sa vie ? s'étonna-t-elle.
- La remarque vient de vous ou est-ce quelqu'un qui vous l'a soufflée ?
- Je suis assez grande pour choisir mes remarques moi-même.
- Eh bien, ce n'est pas une route à sens unique.- Quoi donc ? Mes remarques ou les deux heures de route ?
- Les deux.
Quelques minutes plus tard, ils se garaient sur le parking d'un restaurant du nord de la Virginie. Ils entrè-rent, trouvèrent une table libre et passèrent leur commande. John prit une Corona comme apéritif, Sara un margarita. Il but une gorgée, s'essuya la bouche et dit:
- Vous venez d'une famille d'avocats ? C'est
souvent héréditaire.
- J'ai grandi dans une ferme de Caroline du Nord. Dans un bourg avec un seul feu rouge. Mais mon père était un peu de la profession.
John manifesta un intérêt poli.
- Un peu ?
- Il était le juge de paix du canton. Officiellement, son tribunal siégeait dans une petite pièce à l'arrière de la prison. Mais, le plus souvent, il entendait les plai-gnants sur son tracteur, en plein champ.
- C'est ça qui vous a incitée à faire du droit ?
- Oui. Mon père ressemblait plus à un juge dans ses bottes crottées que bien des magistrats dans leurs cours d'apparat.
- Y compris celle où vous êtes en ce moment ?
Elle tiqua et détourna les yeux. John regretta sa question.
- Je suis sûr que votre père était un excellent juge. Plein de bon sens, équitable dans ses décisions. Un homme du terroir.
Elle lui lança un coup d'œil inquisiteur pour voir s'il se moquait d'elle, mais, apparemment, ce n'était pas le cas.
- Il était effectivement tout cela. Il avait surtout à juger des bagarres d'ivrognes et des infractions au code de la route, mais personne n'est jamais reparti avec un sentiment d'injustice.
- Vous le voyez souvent ?
- Il est mort il y a six ans.
- Désolé. Et votre mère ?
- Morte avant papa. La vie rurale est parfois dure.- Des frères et sœurs ?
Elle fit non de la tête et sembla soulagée de voir arriver le plateau.
- Ça me rappelle que je n'ai pas mangé de la
journée, dit John en engloutissant une grosse bouchée de tortilla.
- Ça m'arrive souvent. Je n'ai mangé qu'une
pomme ce matin.
- Pas bien, ça. Vous n'avez pas besoin de faire un régime, pourtant.
Elle l'observa. Malgré ses larges épaules et ses joues pleines, il était presque maigre. Son col de chemise bâillait.
- Vous non plus, dit-elle.
Vingt minutes plus tard, John repoussa son assiette vide.
- Je sais que vous êtes très occupée, je ne vous ferai donc pas perdre votre temps. Je ne voyais plus beaucoup mon frère et j'ai besoin de combler quelques lacunes si je veux découvrir son assassin.
- Je croyais que c'était le travail de l'inspecteur Chandler.
- Officieusement, c'est le mien aussi.
- Votre passé de flic ? (Fiske haussa les sourcils.) Michael m'a beaucoup parlé de vous, expliqua-t-elle.- Ah bon?
- Oui. Il était très fier de vous. De la police à la défense des criminels. J'ai eu quelques conversations intéressantes avec lui à ce sujet.
- Ça m'ennuie un peu que quelqu'un que je ne
connais pas ait des conversations sur moi.
- Oh, nous ne parlions pas de votre vie privée. Nous trouvions simplement que c'était une belle évolution de carrière.
- Quand j'étais flic, je passais mon temps à mettre des criminels en prison. Maintenant, je gagne ma vie en les défendant. Pour tout vous dire, je commençais à avoir pitié d'eux.
- C'est la première fois que j'entends un flic avouer ça.
- Vraiment ? Vous avez souvent eu affaire à des flics?
- J'ai le pied lourd sur l'accélérateur. J'ai des tas de PV, répondit-elle en souriant. Sérieusement, comment avez-vous sauté le pas ?
Il joua distraitement avec son couteau.
- J'ai alpagué un gars qui transportait un paquet de coke. Il servait de mulet pour des dealers. C'était un simple porteur, qui acheminait la marchandise du point A au point B, c'est tout. Je ne sais plus pourquoi je l'avais arrêté, je devais avoir une autre raison. Bref, je lui montre le paquet et le type me répond, avec un voca-bulaire de cours préparatoire, qu'il pensait que c'était un morceau de gruyère. Vous imaginez ? Il s'en serait mieux sorti en prétendant qu'il ne savait pas comment le truc s'était retrouvé en sa possession. Ça aurait pu au moins donner un début d'argument à son avocat. Mais essayez un peu de vendre cette salade à un jury. Un type avec une dégaine de loubard qui confond dix mille dollars de dope avec un bout de fromage. Il va directe-ment au trou. Seulement voilà, vous en mettez dix comme lui en taule et il y en a déjà cent qui attendent de prendre leurs places. Ils n'ont pas le choix. Sinon, ils ne le feraient pas. Quand les gens n'ont pas d'espoir, ils n'ont pas non plus de scrupules et passent à l'attaque. (Sara sourit.) Qu'est-ce qu'il y a de si drôle ?
- Vous parlez comme votre frère.
John essuya une tache d'eau laissée par un verre sur la table.
- Vous passiez beaucoup de temps avec mon
frère ?
- Oh oui, beaucoup.
- En dehors du boulot aussi ?
- On buvait des pots, on allait au restaurant, on sortait. (Elle but une gorgée de son verre et sourit de nouveau.) C'est la première fois que je subis un interrogatoire.
- Les interrogatoires peuvent être très pénibles, parfois.
- Ah?
- Tenez, cette question par exemple : quelque
chose me dit que la mort de Mike n'a pas vraiment été un choc pour vous.
Elle se raidit.
- Oh, c'est faux ! J'étais horrifiée.
- Je veux dire " choc " au sens de " surprise ".
La serveuse les interrompit. Désiraient-ils un
dessert ? un café ? John Fiske demanda l'addition. Peu après, ils se dirigeaient vers la capitale. Une légère pluie commençait à tomber. Octobre était un mois imprévisible dans la région. Tantôt chaud, tantôt froid, tantôt tempéré. Cette fois, il faisait chaud et humide. Sara avait mis la climatisation dans sa voiture. John l'interrogea du regard. Elle comprit qu'il atten-dait toujours sa réponse, respira un grand coup et commença d'une voix hésitante.
- Ces derniers temps, Michael semblait préoc-cupé... distrait.
- Ce n'était pas dans son caractère ?
- Depuis six semaines, on travaillait tous comme des fous. C'est normal de craquer dans ces conditions, pas pour Michael, pourtant.
- Vous pensez que son changement d'attitude avait quelque chose à voir avec la Cour ?
- Michael ne voyait pratiquement personne en dehors de la Cour.
- À part vous ?
Elle ne répondit pas.
- Y avait-il une grosse affaire litigieuse en
préparation ?
- Toutes nos affaires sont importantes et
litigieuses.
- Je veux dire : il n'a fait aucune allusion devant vous ?
Elle fixa la route devant elle, sans répondre.
- Tout ce que vous pourrez me dire m'aidera, Sara. Elle ralentit un peu.
- Votre frère était bizarre. Saviez-vous qu'il allait éplucher le courrier du greffe à l'aube pour être le premier informé des cas intéressants ?
- Ça ne m'étonne pas. Il ne faisait jamais les choses à moitié. Comment ça se passe, techniquement ?- Les réclamations sont dépouillées et classées dans une salle à part. Chaque dossier passe entre les mains d'un analyste, qui doit vérifier si la procédure est respectée, etc. Si c'est un texte manuscrit, comme la plupart des lettres informa pauperis, il faut même s'assurer que l'écriture est lisible. Ensuite, les
demandes de recours sont enregistrées et rangées par ordre alphabétique, au nom du plaignant. En dernière phase, elles sont photocopiées et ventilées vers les diffé-rentes chambres des juges.
- Mike m'a dit un jour combien de demandes rece-vait la Cour. Les juges ne peuvent pas les lire toutes.- Non. Les réclamations sont réparties entre les chambres, et les greffiers respectifs sont chargés d'en faire un résumé et une présentation. Par exemple, nous pouvons en recevoir une centaine en une semaine. Il y a neuf juges, donc chaque chambre en reçoit environ une douzaine. Sur la douzaine envoyée à la chambre du juge Knight, j'en traite trois. Mon mémo circule dans toutes les chambres, où les greffiers des autres juges l'étudient et décident ou non de l'avaliser par une
recommandation.
- Vous avez beaucoup de pouvoir.
- Dans certains secteurs, mais pas dans la décision finale. Le greffier rédige le brouillon, si vous voulez, mais, en gros, ce n'est qu'une récapitulation des faits, pas une opinion sur le fond. Nous ne sommes là que pour élaguer le travail, la paperasserie. Si nous détenons un pouvoir, c'est uniquement sur la sélection des affaires.
John restait songeur.
- En somme, un juge ne voit pas les documents avant de décider si une affaire passera ou non en audience. Il se fonde seulement sur le mémo et la recommandation du greffier.
- Quelquefois même pas le mémo, juste la recom-mandation. Les juges se réunissent en conférence deux fois par semaine. C'est à ce moment-là qu'ils discutent des demandes sélectionnées par les greffiers. Et ils votent. Le minimum requis pour qu'une affaire soit entendue est de quatre voix.
- Donc, la première personne qui voit une demande envoyée à la Cour est celle qui se trouve au bon moment dans la salle du courrier ?
- Normalement, oui.
- Que voulez-vous dire par " normalement " ?
- Les choses ne se font pas nécessairement toujours selon les règles.
John Fiske réfléchit un moment.
- Insinuez-vous que mon frère aurait pu prendre une réclamation dans la salle du courrier avant son enre-gistrement au greffe ?
Sara étouffa un petit gémissement, puis se ressaisit.- Il faut que vous promettiez de garder le secret, John.
- Je ne peux pas faire une promesse que je ne suis pas sûr de tenir.
Elle soupira et se résigna à lui parler, en quelques phrases concises, des papiers qu'elle avait aperçus dans l'attaché-case de son frère.
- Je ne voulais pas fouiner. Mais il était tellement bizarre que je m'inquiétais pour lui. Un matin, il a failli me renverser en sortant du greffe. Il avait l'air complète-ment déboussolé. Je pense qu'il venait juste de voler la lettre que j'ai trouvée dans sa serviette.
- Ce que vous avez vu était un original ou une copie ?
- Un original. L'une des feuilles était écrite à la main, l'autre à la machine.
- D'habitude, ce sont les originaux qui circulent ?- Non, jamais. Toujours des copies. Et évidemment pas dans les enveloppes des originaux.
- Il me semble avoir entendu Mike me dire que parfois les greffiers emportaient des dossiers chez eux. Même des originaux.
- C'est vrai.
- Eh bien alors ? C'est peut-être tout simplement ça.
- Non, ça ne se présentait pas comme un dossier normal. Il n'y avait pas d'adresse d'expéditeur sur l'enveloppe et la page dactylographiée n'était pas signée. La lettre écrite à la main m'a fait penser à une réclamation in forma pauperis, mais il n'y avait aucune déclaration sur l'honneur attestant l'indigence du plaignant.
- Vous avez vu un nom, un élément d'identification quelconque ?
- Oui. C'est pourquoi j'ai su que Mike avait
détourné une réclamation.
- Comment ça ?
- J'ai pu lire la première phrase de la page dactylo-graphiée. Elle comportait le nom du plaignant. Dès que j'ai eu quitté Michael, je suis allée consulter le registre du greffe. Il n'y avait rien à ce nom.
- Quel nom ?
- Harms.
- Prénom ?
- Je ne l'ai pas vu.
- Vous vous rappelez autre chose ?
- Non.
John s'appuya contre le dossier de son siège.
- Laissez-moi réfléchir. Si Mike a détourné cette demande, il devait s'assurer que personne ne viendrait poser de questions sur la disparition de ce document. L'avocat qui l'avait rédigé, par exemple, si c'est bien un avocat.
- Il y avait une étiquette d'accusé de réception sur l'enveloppe. L'expéditeur a dû être averti que le cour-rier était bien arrivé à la Cour.
- D'accord. Mais pourquoi un texte manuscrit et un autre tapé à la machine ?
- Deux personnes différentes. Peut-être la seconde voulait-elle aider Harms sans être reconnue.
- Parmi toutes les réclamations que reçoit la Cour, c'est celle-là que prend Mike. Pourquoi ?
Elle le dévisagea avec anxiété.
- Mon Dieu, s'il s'avère que la mort de Michael a un rapport avec cette histoire, je... Je n'aurais jamais pensé que...
Elle semblait sur le point d'éclater en sanglots.- Je ne vais en parler à personne, assura-t-il. Pour l'instant. Vous avez pris un risque pour Mike. Je vous en remercie.
Il y eut un silence assez pesant.
- Il se fait tard, reprit John. Nous avons pu établir que Mike avait parcouru environ mille deux cents kilo-mètres dans les deux ou trois jours qui ont précédé sa mort. Vous savez où il aurait pu aller ?
- Aucune idée. Je crois qu'il n'aimait pas beaucoup conduire. Il venait au travail à vélo.
- Comment était-il perçu par les autres greffiers ?- Très respecté. Il était incroyablement motivé. Tous les greffiers de la Cour suprême le sont, je pense, mais Mike se consacrait tout entier à son travail. Je me considère personnellement comme une bûcheuse mais, de temps en temps, j'aime bien me changer les idées.- Mike a toujours été comme ça. C'était un
perfectionniste.
- Ce doit être de famille. Michael m'a dit que,
quand vous étiez adolescent, vous aviez deux ou trois jobs en même temps.
- J'aime avoir de l'argent de poche.
L'argent n'était pas resté longtemps dans la poche de Fiske. Il avait filé dans celle de son père, qui n'avait jamais gagné plus de quinze mille dollars par an en plus de quarante années de dur labeur. Maintenant cet argent servait à payer les énormes dépenses de santé de sa mère.
- Et vous alliez à la fac tout en travaillant comme flic.
John tapota nerveusement sa vitre.
- Cette bonne vieille Virginia Commonwealth
University, la Stanford du prochain siècle.
- Et vous étiez clerc chez un avocat. (Fiske s'impa-tientait.) Je vous en prie, John, ne vous énervez pas. Je suis juste curieuse.
Il soupira.
- J'étais simplement stagiaire chez un pénaliste de Richmond. J'y ai beaucoup appris. J'ai eu mon certificat et j'ai réussi l'examen du barreau. C'est le seul moyen de devenir avocat quand on est trop nul pour être reçu à l'École de droit.
- Vous n'êtes pas nul.
- Merci, mais qu'en savez-vous ?
- Je vous ai vu plaider au tribunal.
Il se tourna vers elle.
- Pardon ?
- Cet été, Michael m'a emmenée à Richmond pour assister à une audience.
Elle ne tenait pas à lui parler de son second voyage.- Pourquoi ne pas m'avoir averti de votre
présence ?
- Michael pensait que ça vous agacerait.
- En quoi la visite de mon frère aurait-elle pu
m'agacer ? protesta-t-il.
- Ce n'est pas à moi qu'il faut le demander.
Comme il ne disait rien, Sara continua :
- Vous m'avez beaucoup impressionnée. Je crois même que vous m'avez donné envie de devenir péna-liste. Au moins quelque temps à l'essai, pour voir comment c'est.
- Vous pensez que ça vous plairait ?
- Pourquoi pas ? Le droit peut aussi être une noble vocation. La défense d'autrui. Des pauvres. J'aimerais que que vous me parliez de certains de vos procès.- Sans blague ?
- Absolument, dit-elle, enthousiaste.
Il fit mine de réfléchir.
- Attendez... Ah ! L'affaire Ronald James. C'était son vrai nom, mais il préférait se faire appeler Papa Levrette, par référence à sa position préférée avec les six femmes qu'il avait violées sauvagement. J'ai obtenu un arrangement, alors que ces six femmes l'avaient formel-lement reconnu lors de l'identification au commissariat. J'avais une bonne marge de manœuvre, remarquez. Les quatre premières ont été incapables de le regarder en face au procès. La terreur est très utile, parfois. La cinquième avait quelques bricoles dans son casier judi-ciaire qui entachaient sa crédibilité. La dernière, elle, voulait carrément le faire crucifier. Mais un seul témoi-gnage valable, ce n'est pas la même chose qu'une demi-douzaine. Résultat des courses : le procureur a flanché et Papa Levrette s'en est tiré avec vingt ans.
" Une autre ? Ah, tenez, Jenny. Une brave gosse, qui a fendu le crâne de sa grand-mère d'un coup de hache parce que, comme elle me l'a expliqué en pleurant, cette vieille salope ne voulait pas la laisser sortir avec ses copains. La mère de Jenny, la fille de la vieille femme charcutée, me paie mes honoraires par mensualités de deux dollars.
- Ça va, j'ai pigé, dit Sara.
- Oh, mais tout n'est pas si noir, attendez. Le
braqueur que j'ai fait libérer dernièrement m'a payé cash, sans doute avec l'argent de la banque qu'il avait braquée. Je peux régler mon loyer et il y a longtemps que je n'ai pas pointé un revolver sur un client. Et puis, demain est un autre jour. Tentez votre chance, made-moiselle Evans.
- Vous aimez choquer les gens, n'est-ce pas ?
- Vous l'avez cherché.
- Alors pourquoi faites-vous ce métier ?
- Il faut bien que quelqu'un le fasse.
- Ce n'est pas exactement la réponse que
j'attendais, mais passons. Merci d'avoir dissipé mes illusions, je vous en suis très reconnaissante.
- Si je les ai vraiment dissipées, vous pouvez me remercier, en effet, dit-il. Sara, je ne suis pas le cheva-lier sans peur et sans reproche. La plupart de mes clients sont coupables. Je le sais, ils le savent, tout le monde le sait. Si je négocie la sentence neuf fois sur dix, c'est bien pour cette raison. Si quelqu'un venait me voir en se proclamant innocent, je crois que je ferais une crise cardiaque. Je ne suis pas un défenseur, je fais du marchandage. Mon boulot est de m'assurer que la durée de réclusion est équitable par rapport à d'autres crimes ou délits semblables. Quand, exceptionnellement, je plaide non coupable, toute l'astuce consiste à dresser un écran de fumée assez épais pour que le jury
s'embrouille, en tablant sur le fait que ça les ennuie profondément de discuter du sort d'un type qu'ils ne connaissent pas et dont ils n'ont strictement rien à foutre.
- Eh bien, mes aïeux ! Et la recherche de la vérité ?- La vérité est souvent le pire ennemi des avocats. On la contourne, on la modèle. Dans quatre-vingt-dix pour cent des cas, la vérité me fait perdre. Or je ne suis pas payé pour perdre, mais pour arrondir les angles. Chacun sa corvée. Comme tout le monde, je fais mon petit tour de marionnette le jour ; la nuit, on lance les filets pour ramasser du poisson frais, et le matin, ça recommence.
- C'est votre conception de la vie ?
- Rassurez-vous, cette vie-là, vous ne la verrez jamais. Vous serez prof à Harvard ou juriste dans un cabinet doré de New York. Si jamais je vais là-bas, je vous ferai signe du fond de ma poubelle.
- Arrêtez, je vous en prie !
Ils roulèrent en silence, jusqu'à ce qu'une idée
traverse l'esprit de John.
- Dites-moi, si vous m'avez aperçu au tribunal, pourquoi avoir fait semblant de ne pas savoir qui j'étais quand Perkins nous a présentés ?
- Je ne sais pas. A cause de Perkins, je suppose. Je ne savais pas comment vous faire comprendre discrète-ment que je vous avais déjà vu.
- Pourquoi discrètement ?
- Vous savez ce qu'on dit sur les premières
impressions.
Elle se mordit la lèvre. Idiote !
John revint à des sentiments plus aimables. Ce qui lui restait d'animosité retomba :
- Je ne voudrais pas que mon cynisme tempère votre enthousiasme. Je n'en ai pas le droit. Je suis désolé.
- Je pense que vous êtes bien moins cynique que vous ne voulez le faire croire.
Il ne réagit pas. Elle hésita. Lui avouerait-elle ou non ?
- Vous connaissez un petit garçon nommé Enis ? (Fiske la scruta sans comprendre.) Je vous ai vu lui parler.
Tout à coup, la mémoire lui revint.
- Le bar ! Je savais que je vous avais déjà vue. Qu'est-ce que vous faisiez ? Vous me suiviez ?- Oui.
Sa franchise le stupéfia.
- Pourquoi ? demanda-t-il, pris de court.
- C'est un peu difficile à expliquer. Je ne crois pas en être capable maintenant. Je ne vous espionnais pas. J'imagine combien ça a dû être pénible pour vous de parler à Enis et à sa famille.
- C'était ce qui pouvait leur arriver de mieux. La fois suivante, le vieux aurait pu les tuer.
- Pourtant... perdre son père comme ça.
- Ce n'était pas le père d'Enis.
- Ah, pardon, je croyais.
- Oh, Enis est son fils. Mais ça ne fait pas de lui un père. Les pères ne font pas ce que ce type a fait à sa famille.
- Qu'est-ce qu'ils vont devenir ?
Il haussa les épaules.
- Je donne encore deux ans à Lucas avant qu'on le retrouve dans une ruelle avec douze balles dans le corps. Et, malheureusement, il sait ce qui l'attend.
- Il vous surprendra peut-être ?
- Ouais. Peut-être.
- EtEnis?
- Je n'en sais rien. Et je ne veux plus parler de ça. Ils gardèrent le silence jusqu'à ce qu'ils arrivent devant les locaux de la police.
- Je suis garé juste en face.
Sara s'étonna:
- Vous avez eu une sacrée chance ! Depuis deux ans que j'habite cette ville, je n'ai jamais trouvé une place libre dans la rue.
John contemplait la bordure du trottoir.
- Ça alors... J'aurais juré que je m'étais garé là.- Là ? Vous voulez dire juste en dessous du
panneau " Attention fourrière " ?
John sauta hors de la voiture juste au moment où la pluie recommençait. Il considéra le panneau, puis l'emplacement où sa voiture aurait dû se trouver. Il regagna son siège et ferma les yeux. Des gouttelettes s'accrochaient à son visage et à ses cheveux.
- Bon sang, quelle journée !
- Il y a un numéro que vous pouvez appeler pour récupérer votre voiture.
Sara s'empara de son téléphone portable et tapa les chiffres inscrits sur le panneau. Elle laissa sonner dix fois. Pas de réponse. Elle renonça.
- J'ai l'impression que vous ne reverrez pas votre voiture ce soir.
- Je ne pourrai pas dormir sans avoir prévenu mon père.
- Bon, eh bien, je vous y conduis.
La pluie redoublait.
- Vous êtes sérieuse ?
La jeune femme enclencha une vitesse.
- Allons chez votre père.
- On peut faire juste un arrêt avant ?
- Accordé. Dites-moi où.
- L'appartement de mon frère.
- John, je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée.
- Je crois que c'est une excellente idée.
- On ne pourra pas entrer.
- J'ai une clé, précisa-t-il. (Elle parut intriguée.) Je l'ai aidé à emménager quand il a été nommé à la Cour.- La police aura sans doute posé des scellés.
- Chandler a dit qu'il s'en occuperait demain. Vous resterez dans la voiture. S'il arrive quelque chose, mettez les voiles.
- Et si l'assassin de Michael s'y trouve ? objecta Sara.
- Vous avez un cric sous le capot ?
- Oui.
- Alors c'est mon jour de chance.
Elle soupira.
- J'espère que vous savez ce que vous faites.
" Moi aussi ", songea John Fiske.
Chapitre 27
Sara fit un créneau au coin de la rue où habitait Michael.
- Ouvrez le capot, dit John Fiske avant de sortir. Elle actionna la manette et l'entendit fourrager dans le compartiment de la roue de secours. Il referma, alla fouiller dans le coffre et réapparut à sa portière. Elle baissa la vitre.
- Verrouillez les portières, laissez tourner le
moteur et ouvrez l'œil, d'accord ? dit-il.
Elle acquiesça. Il avait le cric dans une main et une lampe torche dans l'autre.
- Si vous avez peur, filez. Je suis un grand garçon. Je me débrouillerai pour rentrer à Richmond.
La jeune femme secoua la tête avec obstination.- Je ne bouge pas d'ici.
En le regardant disparaître à l'angle de la rue, elle décida d'attendre une ou deux minutes, pour lui laisser le temps d'entrer dans l'immeuble. Ensuite, elle alla se garer devant chez Michael, juste en face de la porte. Elle brancha son téléphone cellulaire et se tint prête. Au moindre mouvement suspect, elle appellerait l'apparte-ment pour avertir John. Un bon plan d'urgence, qu'elle espérait ne pas avoir à appliquer.
John Fiske referma le battant derrière lui, alluma la lampe torche et jeta un coup d'œil alentour. À première vue, il n'y avait aucune trace d'effraction.
Il entra dans la petite cuisine, séparée du living-room par un bar à mi-hauteur d'homme. Il trouva deux sachets en plastique dans un tiroir et les enfila comme des gants pour ne pas laisser d'empreintes. Il rencontra un cagibi, qu'il n'examina même pas : son frère n'était pas du genre à collectionner les boîtes de petits pois ou de corned-beef. C'était vide, sans doute.
John traversa le living, inspecta la penderie, fouilla les manteaux et les vestons. Rien dans les poches. La chambre, maintenant. Le vieux parquet craquait sous ses pieds. Le lit était défait, quelques vêtements traî-naient. Rien dans les poches, là non plus. Dans un coin, un petit bureau. Rien. Il avisa un cordon d'alimentation branché dans une prise du mur, mais qui n'était relié à aucun appareil. Pas d'erreur, il manquait quelque chose sur le bureau. L'ordinateur. Et l'attaché-case de Mike. John le connaissait bien, c'était lui qui l'avait offert à son frère, pour fêter son diplôme de droit. Il prit note mentalement : ordinateur, attaché-case. Il faudrait qu'il en parle à Sara.
Après la chambre, il revint dans la cuisine. Il s'arrêta, tendant l'oreille. Il serra le cric dans son poing et ouvrit la porte du cagibi d'un coup sec, en braquant sa torche dans le réduit.
L'homme jaillit. John reçut son épaule en plein dans l'estomac. Il lâcha la torche et se plia en deux, gémis-sant, mais sans perdre l'équilibre. Il réussit à attraper le type par le cou, avec le pied du cric. Il entendit un cri de douleur. Mais l'homme se retourna et balança John par-dessus le bar. L'atterrissage fut pénible. John avait l'épaule en compote. Il se redressa tant bien que mal et réussit à faire un croche-pied au fuyard, qui fonçait vers la porte. Il frappa avec le cric mais, dans l'obscurité, manqua sa cible. Un poing percuta sa mâchoire. Il rendit le coup. Touché.
Peine perdue. Le type décampa. Il franchissait déjà la porte. John bondit sur ses talons en se tenant l'épaule. Il entendit des pas précipités dans l'escalier et descendit quatre à quatre. Claquement de la porte d'entrée. Dix secondes plus tard, John était dans la rue. Dix secondes trop tard. Il regarda à droite et à gauche. Un klaxon retentit.
Sara baissa sa vitre et pointa le doigt à droite. John piqua un sprint sous la pluie et disparut à l'angle de la rue. Sara enclencha une vitesse, mais dut laisser passer deux voitures avant de démarrer sur les chapeaux de roue. Elle contourna le coin, fonça jusqu'au pâté de maisons suivant. Personne. Elle fit marche arrière, bifurqua dans une artère secondaire, puis une autre. L'angoisse montait. Enfin, elle poussa un cri de soula-gement en apercevant John au milieu de la chaussée. Essoufflé, il cherchait de l'air.
Elle sauta de sa voiture et courut vers lui.
- John, Dieu soit loué, vous n'avez rien !
Il enrageait d'avoir laissé le type s'échapper. Il tour-nait en rond, furibond.
- Merde, merde et merde !
- Qu'est-ce qui s'est passé ?
Il se calma.
- Les méchants : un. Les bons : zéro.
Sara passa un bras autour de sa taille et le ramena vers la voiture. Elle l'aida à monter, puis reprit le volant et ils partirent.
- Je vous conduis chez un médecin.
- Pas question. Ce n'est qu'une égratignure. Vous avez vu le type ?
La jeune femme secoua la tête.
- Pas vraiment. Il est sorti si vite ! Je croyais que c'était vous.
- Ma taille, alors ? Vêtements distinctifs ? Noir, blanc ?
- C'est flou. Son âge, je ne peux pas dire. La taille, à peu près comme vous. Il avait des vêtements sombres, et une cagoule, je crois. Ça s'est passé si vite. Où était-il ?
- Dans le cagibi. Je n'avais pas fait attention
d'abord. C'est en ressortant que j'ai entendu le plancher craquer. (Il se frotta l'épaule.) Mais le plus dur reste à venir, ajouta-t-il avant de prendre le téléphone de Sara et d'extraire une carte de son portefeuille. Annoncer la bonne nouvelle à Chandler.
John envoya un message au bip de Chandler.
L'inspecteur rappela quelques minutes plus tard. Quand Fiske lui raconta ce qui s'était passé, il dut éloigner l'appareil de son oreille.
- Légèrement contrarié ? chuchota Sara.
- Ouais, comme le Vésuve légèrement en éruption. (Fiske reprit l'écoute.) Buford...
- Qu'est-ce que vous aviez dans le crâne pour faire une connerie pareille ? aboya Chandler. Vous avez été flic, pourtant !
- Justement. Je me prenais encore pour un flic.- Eh bien, oubliez ça, c'est du passé.
- Bon, vous voulez le signalement du mec, oui ou non ?
- J'en ai pas encore fini avec vous, Fiske !
- Je sais, mais vous aurez tout le temps de me
remonter les bretelles plus tard.
- Donnez-moi ce signalement.
John lui répéta les indications de Sara.
- J'envoie immédiatement une voiture quadriller le secteur, répondit aussitôt l'inspecteur. Et je vais demander une équipe technique d'urgence pour inspecter l'appart'.
- L'attaché-case de mon frère ne se trouvait pas chez lui. Il était dans sa voiture ?
- Non, je vous ai dit qu'on n'avait pas découvert d'objets personnels.
John s'adressa à Sara :
- Dans son bureau ? Je ne l'ai pas vu. Et son
ordinateur ?
- Non, dit-elle. Je n'ai pas vu l'attaché-case. Et, en principe, il ne venait pas au bureau avec son portable, puisqu'on a chacun une console.
- Apparemment, l'attaché-case a disparu,
expliqua-t-il à Chandler. Son ordinateur aussi. J'ai retrouvé le cordon.
- Vous n'avez pas vu si le mec les a emportés en se barrant ?
- Il avait les mains vides. J'en suis sûr. Je les ai prises dans la gueule.
- Résumé de la situation : je me retrouve avec un attaché-case manquant, un ordinateur portable manquant et un ex-officier de police con comme la lune que j'ai bien envie d'envoyer au bloc illico.
- Allons, vos copains ont déjà mis ma bagnole en fourrière.
- Passez-moi Mlle Evans.
- Pourquoi ?
- Parce que.
Il tendit le téléphone à Sara.
- Oui, inspecteur ? dit-elle, intriguée, jouant
nerveusement avec une mèche de cheveux.
- Mademoiselle Evans, commença-t-il poliment, je croyais que vous deviez simplement reconduire M. Fiske à sa voiture et éventuellement dîner avec lui. Vous n'étiez pas partie pour tourner un film de James Bond.
- C'est que... sa voiture est à la fourrière et...
Chandler changea de ton :
- Je n'apprécie pas trop que vous me compliquiez le travail. Où êtes-vous ?
- À un kilomètre de l'appartement de Michael.- Et vous allez où ?
- À Richmond. Annoncer la mort de Michael à son père.
- Bien. Conduisez-le à Richmond, mademoiselle Evans. Et ne le perdez pas de vue. S'il recommence à se prendre pour Sherlock Holmes, appelez-moi et je vien-drai personnellement lui trouer la peau. Suis-je assez clair ?
- Très clair, inspecteur.
- Et je compte vous voir tous les deux à
Washington, demain, sans faute. Est-ce que c'est clair aussi ?
- Oui, oui, nous y serons.
- Bon, repassez-moi le cow-boy solitaire.
John reprit la communication.
- Écoutez, dit-il, je sais que j'ai pas été futé, mais j'essayais seulement de vous aider.
- Faites-moi une fleur, n'essayez plus de m'aider quand je ne suis pas là, OK ?
- OK.
- John, ça aurait pu très mal tourner, ce soir. Pas seulement pour vous, mais pour Mlle Evans.
John se frotta l'épaule en regardant Sara.
- Je sais, répondit-il.
- Transmettez mes condoléances à votre père.
John éteignit le téléphone.
- On peut aller à Richmond, maintenant ? demanda Sara.
- Oui, on peut aller à Richmond maintenant.
Chapitre 28
Josh Harms suivait la route de campagne déserte au volant du camion-benne de son ami. La forêt était dense de part et d'autre. Ça le rassurait. S'isoler, ériger un butoir entre lui et les emmerdeurs, telle était sa préoccu-pation constante dans la vie. Il était charpentier et connaissait assez son boulot pour être son propre patron. Quand il ne travaillait pas, il chassait ou péchait, mais toujours seul. Il ne recherchait pas la compagnie des autres et leur proposait rarement la sienne. Tout cela venait de changer. Il ne mesurait pas encore pleinement la portée de sa responsabilité, mais il se doutait qu'elle était grande - et qu'il avait pris la bonne décision. Le camion comportait une cabine à l'arrière. Son frère s'y reposait. Dormait-il ? Probablement pas. La cabine contenait un mois de vivres, de l'eau en bouteille, deux fusils de chasse et un pistolet semi-auto-matique, venant compléter celui qu'il avait déjà dans sa ceinture. C'était un arsenal insignifiant, comparé à la grosse artillerie qu'on allait lancer à leurs trousses, mais il avait survécu à pire et ça ne lui faisait pas peur. Il alluma une cigarette et souffla la fumée par la vitre ouverte. Ils se trouvaient déjà à trois cents kilomètres de Roanoke. Il fallait creuser l'écart au maximum, ce n'était pas le moment de mollir. L'évasion avait dû être découverte, à l'heure qu'il était. On allait installer des barrages sur les routes, mais peut-être pas aussi loin. Cela dit, leur avance pouvait fondre vite : les gars en kaki avaient une énorme supériorité logistique. Ils étaient bien mieux motorisés. Seulement, Josh avait un petit avantage. Il sillonnait la contrée depuis vingt ans pour la chasse et la pêche, il connaissait toutes les cabanes abandonnées, toutes les vallées cachées, toutes les clairières. Ses capacités de survie, il les avait acquises autant en Amérique, à trimer pour vivre, qu'à l'autre bout du monde, au Vietnam, à trimer pour ne pas mourir.
Malgré sa haine viscérale de l'autorité, il n'enfrei-gnait pas la loi à la légère. Il n'avait jamais considéré son petit frère comme un tueur fou. Rufus n'aurait jamais dû s'enrôler dans l'armée, il n'était pas taillé pour ça. Paradoxalement, c'était lui, Josh, un appelé, qui s'était couvert d'honneur et de médailles, alors que son frère, un engagé, avait passé sa carrière aux arrêts. Josh n'avait pas pris les armes de gaieté de cœur pour défendre un pays qui l'avait piétiné, lui et tous ceux de sa race. Mais, une fois sous les drapeaux, il s'était battu comme un brave, pour sauver sa peau et celle des copains. C'était sa seule motivation, il n'avait aucune autre raison d'aller tuer des hommes qui ne lui avaient rien fait.
Josh ralentit et prit une petite route poussiéreuse qui s'enfonçait dans la forêt. Rufus l'avait un peu rencardé sur ce qui s'était passé vingt-cinq ans plus tôt, sur les trucs vicelards de ces sales types. Ça lui avait rappelé une autre saloperie, qu'il essayait de refouler mais qui lui avait mis la haine au ventre : ce qu'on avait fait à la famille Harms, dans leur petite ville de l'Alabama, en apprenant le crime de Rufus. Il avait tout tenté pour protéger sa mère, à l'époque. En vain. " Vivement que je mette la main sur les mecs qui ont enfoncé mon frangin. On va rigoler. Tu m'entends, Dieu ? Tu m'écoutes, là-haut ? "
Son plan était de se cacher quelque temps et de reprendre la route une fois la pression retombée. Essayer de rallier le Mexique, peut-être, et disparaître. Josh ne laissait pas tellement de choses derrière lui. Une famille désunie, une entreprise de charpente qui battait de l'aile malgré ses talents d'artisan. Au fond, Rufus était désormais sa seule famille. Et réciproquement. Ils avaient été séparés pendant un quart de siècle. Désormais, dans la force de l'âge, ils allaient rattraper le temps perdu, être plus proches que jamais. S'ils survi-vaient. Il jeta sa cigarette.
À l'arrière de la cabine, Rufus ne dormait pas. Il était couché sur le dos, à demi couvert par une bâche noire : une idée de Josh, parce que le revêtement de la couchette était de couleur sombre. Pour la même raison, il était entouré de boîtes de conserve fixées par des câbles, de manière à dresser un mur contre les regards indiscrets. Toujours une idée de Josh. Il essaya de s'étirer, de se détendre. Les oscillations du camion le gênaient. Rufus n'était pas monté dans un véhicule civil depuis l'élection de Richard Nixon. Était-ce possible ? Combien y avait-il eu de Présidents depuis ? L'armée l'avait toujours transbahuté d'une prison à l'autre en hélicoptère, par peur d'une évasion, sans doute. Un type qui s'échappe d'un hélico ne peut fuir que dans un seul sens : de haut en bas.
Rufus essaya de regarder entre les cartons, pour voir à quoi ressemblait la liberté. Elle était noire. La nuit tombait. Il s'était souvent demandé quel effet ça lui ferait d'être libre. Il ne le savait pas encore. Il avait trop peur. Trop de gens le cherchaient. Qui voulaient le tuer. Lui, et maintenant son frère. Il referma la main sur la bible de l'hôpital. La reliure ne lui était pas familière. La sienne, celle que sa mère lui avait donnée, était restée dans sa cellule. Il l'avait toujours conservée près de lui. Les Écritures étaient son seul rempart. Sans sa bible, il se sentait vidé. Tant pis, c'était trop tard. Son cœur s'accéléra. Mauvais signe. Trop de stress, probable-ment. Il récita de mémoire quelques passages. Combien de fois, dans la nuit de sa prison, n'avait-il pas murmuré les Proverbes, leurs trente et un chapitres et les cent cinquante Psaumes qui, tous, avaient pour lui une signi-fication particulière et profonde ?
Quand il eut fini sa récitation, il se souleva à demi et ouvrit la vitre de communication. De l'endroit où il était, il pouvait voir son frère dans le rétroviseur.- Je croyais que tu pionçais, dit Josh.
- J'arrive pas.
- Comment va ton cœur ?
- Oh, t'inquiète pas pour ça. Si je crève, ce sera pas à cause de mon cœur.
- Sauf s'il ramasse une bastos.
- Où on va ?
- Un petit coin au milieu de nulle part. Je me suis dit qu'on pourrait se planquer là un moment, en atten-dant que les choses se tassent, et repartir de nuit. Ils doivent penser qu'on va vers le sud, vers la frontière du Mexique, alors j'ai mis le cap au nord. La Pennsylvanie. Du moins pour l'instant.
- Bien vu.
- Eh, tu m'as bien dit que Rayfield et l'autre
crevure...
- Tremaine. Vic.
- Ouais, tu m'as bien dit qu'ils t'avaient surveillé pendant tout ce temps ? Après toutes ces années ? Ça me scie les pattes. Qu'est-ce qu'ils avaient encore à glander dans ce trou ? Ils devaient bien se douter que, si tu t'étais rappelé quelque chose, tu l'aurais déjà dit. Au procès, par exemple.
- J'y ai réfléchi. Ils devaient se dire que j'avais perdu la mémoire, mais qu'elle me reviendrait peut-être un jour. Je pouvais rien prouver, c'est sûr, mais, si je l'ouvrais, ils avaient quand même du mouron à se faire. Ça pouvait intéresser du monde. Le plus simple, c'était de me buter. Et ils ont essayé, tu peux me croire. Ils pensaient sans doute que c'était du toc, que je faisais le crétin pour les endormir et cracher le morceau à la première occase. Ils me lâchaient jamais la grappe. Ils lisaient mon courrier, se rencardaient sur les gens qui venaient me voir. Dès qu'il y avait du louche, ils me collaient au cachot. Ça devait les rassurer. Et puis, à la longue, ils ont dû se fatiguer. Et ils ont laissé entrer Samuel et le jeunot de la Cour.
- Je m'en doutais. C'est pour ça que je t'ai passé la lettre de l'armée en douce. Je savais pas que c'était à ce point, mais je voulais quand même pas qu'ils la lisent. Ils restèrent muets un long moment. Josh était réservé de nature et Rufus avait perdu l'habitude de parler. Le silence était à la fois libérateur et oppressant pour lui. Il avait beaucoup de choses à dire. Durant les trente minutes de visite mensuelles de Josh, c'était surtout Rufus qui parlait. L'autre se taisait, laissait son frère évacuer le trop-plein.
- Je t'ai jamais demandé : t'es retourné à la
maison ?
Josh bougea sur son siège.
- À la maison ? Quelle maison ?
- Ben... notre maison. Où on est nés, Josh !
- Qu'est-ce que je serais allé y foutre ?
- Y a la tombe de m'man, non ?
Josh ne répondit pas tout de suite.
- Ouais... ouais, bien sûr. Elle possédait la conces-sion, elle avait une assurance décès. Ils ont bien essayé de la caser ailleurs, ces pourris, mais ils pouvaient pas refuser de l'enterrer là. Ils étaient obligés.
- C'est une belle tombe ? Qui l'entretient ?
- Écoute, Rufus, maman est morte, OK ? Depuis longtemps. Elle se fout pas mal de savoir si sa tombe est fleurie. Et je vais pas me taper la route jusqu'en Alabama pour balayer trois feuilles dans le cimetière, après ce qui s'est passé là-bas. Après ce que la ville a fait à la famille Harms. J'espère qu'ils vont tous brûler en enfer, jusqu'au dernier. S'il y a un Dieu, et on me fera pas avaler ça si facilement, eh ben qu'il les fasse griller, le Barbu. Mais, si tu veux te faire de la bile pour les morts, ça te regarde. Moi, je varie pas du but : nous garder en vie, toi et moi.
Rufus observait son frère. Il avait envie de lui dire qu'il y avait un Dieu, un Dieu qui lui avait permis de tenir pendant toutes ces années quand il avait envie de se laisser sombrer. Et qu'il fallait respecter les morts et leur dernier séjour. S'il survivait, Rufus irait voir la tombe de sa mère. Parce qu'ils finiraient par être tous réunis à nouveau. Pour l'éternité.
- Je parle à Dieu tous les jours.
- Très bien. Je suis content qu'il serve à quelque chose.
Silence.
- Au fait, comment il s'appelait, le mec qui est venu te voir ? reprit Josh.
- Samuel Rider?
- Non, le jeune.
Harms réfléchit.
- Michael quelque chose.
- De la Cour suprême, tu dis ? (Rufus acquiesça.) Eh ben, ils l'ont eu, Michael Fiske. Enfin, il me semble bien qu'ils l'ont refroidi. Je l'ai vu à la télé avant de veniràl'hosto.
Rufus baissa les yeux.
- Saleté. J'en étais sûr.
- Il a été un peu con, faut dire, de se pointer à la prison comme ça.
- Il essayait juste de m'aider. Saleté, répéta Rufus. Puis on n'entendit plus que le ronronnement du camion.
Chapitre 29
Suivant les indications de Fiske, Sara traversa les faubourgs de Richmond jusqu'au quartier de son père et s'engagea dans l'allée de gravier. La chaleur avait desséché la pelouse par endroits mais, devant la maison, les parterres de fleurs avaient été régulièrement arrosés.- Vous avez grandi dans cette maison ?
- Mes parents n'en ont jamais eu d'autre. (Il
regarda de tous les côtés.) Je n'aperçois pas sa voiture.- Peut-être dans le garage ?
- Il n'y a pas la place. Il a travaillé comme mécano pendant quarante ans et c'est là qu'il range sa ferraille. Il se gare dans l'allée. Où il est, bon Dieu ? dit-il en jetant un œil à sa montre.
Ils descendirent ensemble de voiture. John scruta Sara par-dessus le toit.
- Vous pouvez rester ici, si vous voulez.
- Je vous suis.
Il ouvrit la porte. Ils entrèrent. Il alluma la lumière, ils traversèrent la salle de séjour, puis la salle à manger, où Sara remarqua une série de photos sur la table. Il y en avait une de John Fiske en tenue de football américain : une trace de sang sur la figure, des taches d'herbe sur les genoux, de la sueur. Très sexy. Elle se ressaisit et détourna les yeux, un peu honteuse.
Elle en examina quelques autres.
- Vous étiez très sportifs, tous les deux.
- Mike était l'athlète de la famille. Chaque fois que j'établissais un record, il le battait. Facilement.- Une famille de champions.
- Il était aussi premier de sa classe, toujours plus de 16 de moyenne, tous ses examens avec mention, diplôme de droit avec félicitations du jury...
- Vous avez l'air très fier de lui.
- Beaucoup de gens étaient fiers de lui.
- Et vous ?
Il la fixa des yeux.
- J'étais fier pour certaines choses, pas pour
d'autres. D'accord ?
Elle saisit une photo.
- Vos parents ?
Il s'approcha.
- Leurs trente ans de mariage. Avant la maladie de maman.
- Ils ont l'air heureux.
- Ils l'étaient. (Cela l'ennuyait de la voir fureter dans ces souvenirs de son passé.) Attendez-moi ici. Il passa dans la pièce du fond, un petit bureau qui avait été jadis la chambre commune des deux frères. Il vérifia le répondeur. Son père n'avait pas écouté ses messages. Au moment de repartir, il aperçut le gant de base-ball sur l'étagère. Il s'en empara. C'était celui de son frère. Un peu abîmé, mais bien entretenu - par son père, visiblement. Mike était gaucher, mais la famille n'était pas assez riche pour lui offrir un gant spécial. Alors, Mike s'était entraîné à le retirer avant de lancer la balle. Il avait si bien assimilé le truc qu'il était aussi rapide que les droitiers. Aucun obstacle ne l'arrêtait. Fiske reposa le gant et rejoignit Sara.
- Il n'a pas écouté mes messages.
- Vous savez où il peut être ?
John se creusa les méninges, puis claqua des doigts.- Mme German ! Il lui dit toujours où il va.
Il s'éclipsa, laissant Sara errer dans la pièce. Elle vit une petite lettre encadrée sur un présentoir de bois. Une médaille y était attachée. C'était une médaille du Mérite, décernée à l'officier de police John Fiske. La lettre décrivait la cérémonie. Elle regarda la date et calcula que la décoration avait dû lui être remise peu avant qu'il ne quitte la police. Elle ne savait toujours pas pourquoi il avait démissionné, et Michael ne le lui dirait jamais. En entendant la porte, elle reposa vite la lettre et la médaille.
John entra.
- Il est à la roulotte.
- Quelle roulotte ?
- Au bord de la rivière. Il va pêcher là-bas. Faire du bateau.
- Vous pouvez l'appeler ?
Il secoua la tête.
- Pas de téléphone.
- Bon, on y va. Où est-ce ?
- Vous en avez assez fait pour aujourd'hui.
- Ça m'est égal, John.
- C'est à une heure et demie d'ici.
- La nuit est fichue, de toute façon.
- Ça vous embête si je conduis ? C'est un coin
perdu.
Elle lui lança la clé.
- Je commençais à croire que vous ne me le propo-seriez jamais.
Chapitre 30
- Eh bien, je vous félicite. Comme si ça ne suffisait pas, vous l'avez laissé s'échapper.
- Minute, je ne l'ai pas laissé s'échapper, rétorqua Rayfield au téléphone. Il avait le cœur qui lâchait, paraît-il. Il était enchaîné à son lit, merde ! Il y avait un garde armé devant sa porte et personne n'était censé savoir qu'il était là. Je ne pige pas comment son frère l'a découvert.
- Et son frère est un héros de la guerre, à ce qu'on m'a dit. Parfaitement entraîné pour se planquer. Bravo ! Super !
- Ça sert nos objectifs.
- Alors là, il faut que vous m'expliquiez ça, Frank.- J'ai ordonné à mes hommes de tirer à vue. Pour tuer. Ils les descendront tous les deux à la première occasion.
- Et s'il parle à quelqu'un avant ?
- Pour dire quoi ? Qu'il a reçu une lettre de l'armée qu'il ne peut pas réfuter ? Il n'a aucune preuve. Mainte-nant, on a le cadavre d'un greffier de la Cour suprême sur les bras. Et ça nous complique sérieusement les choses.
- Je croyais qu'on devait avoir aussi le cadavre d'un avocat de province, mais, c'est curieux, je n'ai trouvé nulle part son avis mortuaire.
- Rider n'est plus en ville.
- Oh, bien. Nous allons gentiment attendre qu'il rentre de vacances en croisant les doigts pour qu'il ne soit pas en train de bavarder au FBI.
- Je ne sais pas où il est, admit Rayfield en
s'énervant.
- L'armée possède un service de renseignements, il me semble. Vous avez peur de les fatiguer, Frank ? Occupez-vous de Rider, puis retrouvez-moi Harms et son frère. Et enterrez-les sans fleurs ni couronnes. J'espère m'être bien fait comprendre.
Fin de la communication.
Rayfield raccrocha rageusement et regarda Vic Tremaine.
- Ça sent le roussi.
Tremaine haussa les épaules.
- On dégomme Rider et les deux négros, et tout baigne dans l'huile, dit-il d'une voix rocailleuse, faite pour envoyer des hommes au combat.
- J'aime pas ça. On n'est pas en guerre.
- Si, Frank, on est en guerre.
- Tuer, ça ne t'a jamais gêné, hein, Vic ?
- Tout ce qui compte pour moi, c'est de réussir ma mission.
- Tu veux dire que tu n'as pas eu le moindre état d'âme quand tu l'as descendu ?
- Mission accomplie.
Tremaine plaqua ses mains sur le bureau de Rayfield et reprit en se penchant vers lui :
- Frank, on en a pas mal bavé ensemble, toi et moi. Au combat et ailleurs. Mais laisse-moi te dire un truc. Je me suis fadé trente piges dans l'armée, dont vingt-cinq dans des prisons militaires comme celle-ci, alors que j'aurais pu trouver un boulot peinard dans le civil qui payait mieux. On a tous conclu un pacte pour couvrir une connerie du passé. J'ai fait ma part, j'ai fait le baby-sitter pour Rufus Harms pendant que les autres se gobergeaient.
" Maintenant, en plus de ma pension militaire, j'ai un pacson d'un million de dollars qui m'attend sur un compte numéroté à l'étranger. Au cas où tu l'aurais oublié, tu as une jolie tirelire aussi. C'est notre compen-sation pour toutes ces années de merde. Assez galèré maintenant, j'ai bien l'intention de profiter de ce fric et personne ne m'en empêchera. Rufus Harms n'aurait pas pu me faire un plus beau cadeau qu'en s'évadant. Parce que, du coup, j'ai un prétexte en béton pour lui trouer le cul. Personne ne viendra poser de questions. Et, dès que cet enfant de salaud aura avalé sa chique, l'uniforme que je porte ira dans la naphtaline. Pour de bon.
Tremaine se redressa.
- Et, Frank, je buterai le premier type qui essaiera de me foutre des bâtons dans les pattes. (Ses yeux devin-rent deux points noirs.) Le premier type.
Chapitre 31
En chemin, John stoppa à une station-service ouverte la nuit. Sara attendit dans la voiture. Une enseigne Esso rouillée battit dans le sillage d'un poids lourd qui passa en trombe. Quand John revint, elle arrondit les yeux en voyant ses deux packs de Budweiser.
- Vous avez l'intention de noyer votre chagrin dans la bière?
Il ignora sa question.
- Une fois que nous serons là-bas, vous n'aurez aucun moyen de repartir toute seule. C'est vraiment un trou perdu. Moi-même, il m'arrive de m'y perdre.- Je suis prête à dormir dans la voiture.