La simple vérité

David Baldacci · Chapitre 8 sur 8 · partie 1/2

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La simple vérité

manière de vivre, ton attitude face à…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

manière de vivre, ton attitude face à l'existence. Je pense que c'est très noble, en fait, si c'est le mot juste.- Tu n'y es pas du tout. Tu veux vraiment savoir pourquoi j'ai cette attitude ?

Elle sentait qu'il s'adoucissait.

- Oui, dit-elle.

- Parce que j'ai peur. C'est la peur qui dicte mes actes. Quand j'étais flic, c'était toujours " nous contre eux ". Mon meilleur copain était mon flingue.

Il s'interrompit pour observer les gens qui comman-daient des rafraîchissements. Ils étaient insouciants, heureux, poursuivaient des buts tangibles dans la vie ; ils étaient tout ce qu'il n'était pas, ne pouvait pas être.- Je passais mon temps à arrêter les mêmes types. J'avais à peine rédigé mon rapport qu'ils étaient déjà libérés. Et ils t'auraient descendue comme ils auraient écrasé un cafard, sans état d'âme. Parce que, pour eux aussi, c'était " nous contre eux ". Ils ne faisaient pas le détail. Jeunes, Noirs, toujours le même refrain, attrape-moi si tu peux. Les flics arrivent ? Tue-les si tu peux. Et sans réfléchir. Simple réflexe. Comme une drogue.

- Tout le monde n'est pas comme ça. Il n'y a pas que des gens comme eux sur terre.

- Je sais. Je sais que la plupart des gens, noirs, blancs ou ce que tu veux, mènent des existences relati-vement normales. Je veux le croire. Seulement, en tant que flic, je n'ai pas vu ces gens-là. Les navires sans avaries ne'croisaient pas devant mon port.

- C'est cette bavure qui t'a fait reconsidérer les choses ?

Il ne répondit pas tout de suite.

- Bavure... est-ce que c'était une bavure ? dit-il enfin. Je me rappelle m'être agenouillé devant le type. J'ai entendu le coup de feu et le cri de mon équipier. J'ai dégainé en me retournant. Je ne sais pas comment j'ai réussi à tirer, mais je l'ai touché en pleine poitrine. On s'est écroulés tous les deux ensemble. Il a perdu son flingue, j'avais toujours le mien. Je le visais. Il n'était même pas à cinquante centimètres de moi. Chaque fois qu'il respirait, le sang giclait comme un geyser rouge du trou que je lui avais fait... avec un bruit de ventouse qui me hante encore dans mes rêves. Ses yeux commen-çaient à se voiler, mais on ne peut jamais être sûr. Tout ce que je savais, c'était qu'il venait de tuer mon équi-pier et m'avait tiré dessus. J'avais l'impression de me dissoudre de l'intérieur. (Il poussa un long soupir.) J'attendais qu'il meure, Sara.

Ce souvenir le tenaillait encore. Il ne pouvait pas oublier qu'il avait failli finir dans un cercueil, oublié au fond d'un cimetière comme tant d'autres flics

anonymes.

- Ton père m'a dit qu'on t'avait retrouvé avec un bras autour de lui.

- Je pensais qu'il essayait de me prendre mon

flingue. J'avais un doigt sur la détente, un autre enfoncé dans le trou de mes boyaux. Mais il ne bougeait même pas la main. Il marmonnait. Je n'arrivais pas à

comprendre ce qu'il disait, au début, mais il répétait sans arrêt la même chose...

- Que disait-il ? demanda-t-elle doucement.

John soupira encore, comme s'il s'attendait à voir du sang jaillir de ses vieilles blessures, de ses organes lacérés qui criaient grâce.

- Il voulait que je l'achève...

En réponse à la question muette de Sara, il ajouta :- Je ne pouvais pas. C'était sans importance,

remarque, il a cessé de parler quelques secondes après. Sara se redressa lentement, incapable de dire quelque chose.

- En fait, je crois qu'il avait peur que je meure. (Il hocha la tête. Les mots lui coûtaient.) Il n'avait que dix-neuf ans. J'étais déjà un vieux à côté de lui. Il s'appelait Darnell. Darnell Jackson. Sa mère était une droguée. Quand il avait huit ou neuf ans, elle le prostituait pour payer ses doses. Ça te paraît horrible ?

- Bien sûr que ça me paraît horrible !

- Pour moi, c'était la routine. Je voyais ça tout le temps. J'étais immunisé. Du moins, je le pensais. (Il humecta ses lèvres sèches.) Je pensais qu'il n'y avait plus de place pour la compassion en moi. Mais, après Darnell, j'ai su qu'il y en avait encore. (Il eut un demi-sourire.) J'appelle ça mon épiphanie en gilet pare-balles. Deux bastos dans le corps, un môme en train de crever devant moi, qui voulait que je l'achève. On imagine difficilement qu'un événement unique puisse avoir assez de force pour remettre en question tout ce en quoi on croyait. Pourtant, c'est ce qui m'est arrivé, ce soir-là... Désormais, je n'envisage l'avenir que dans le contexte Darnell Jackson. C'est ma version de

l'holocauste nucléaire, mais un holocauste au ralenti. Voilà la terreur qui guide mes actes.

- Je pense que tu es un homme sincère et que tu fais beaucoup de bien autour de toi.

Il secoua la tête, les yeux brillants.

- Je ne suis pas un riche et élégant avocat blanc en croisade pour sauver tous les petits Enis du monde. Et il a fallu qu'un gosse perdu me troue les tripes pour que je prenne vaguement conscience du problème. Tout le monde s'en fout, je t'assure.

- Tu ne peux pas être cynique à ce point.

Il la regarda longuement avant de répondre :

- En vérité, je suis le cynique le plus optimiste que tu aies jamais rencontré.

Chapitre 55

- Tu as fait ce que tu devais faire, Beth. Même si c'est dur. Mais j'ai tout de même du mal à croire ça de Sara.

Jordan Knight hocha la tête. Ils étaient à l'arrière de sa limousine de fonction, qui se faufilait cahin-caha dans les embouteillages en direction de leur apparte-ment du Watergate.

- Peut-être a-t-elle simplement craqué, continua-t-il. La pression est énorme.

- Je sais, dit Elizabeth.

- C'est tellement bizarre ! Un greffier vole un

recours en appel. Sara est au courant mais ne dit rien. Le greffier est assassiné. Puis le frère du greffier est soup-çonné. John Fiske n'a pourtant pas une tête d'assassin.- Non.

Sa conversation avec Fiske avait renforcé ses

craintes.

Jordan Knight tapota la main de sa femme.

- Je me suis renseigné sur Chandler et McKenna. Ils sont solides. McKenna a une excellente réputation au FBI. Si quelqu'un peut élucider cette affaire, je crois que ce sont ces deux-là.

- Je trouve Warren McKenna grossier, pour ne pas dire odieux.

- Ma foi, dans son genre de boulot, il est parfois obligé de l'être.

- Ce n'est pas tout. Je ne le crois pas sincère. Il a l'air de prendre l'enquête très au sérieux, mais... (elle chercha ses mots) ... on dirait qu'il fait semblant, qu'il joue la comédie.

- Allons bon !

- Je sais que ça paraît aberrant, mais c'est mon impression.

Le sénateur se gratta pensivement le menton.

- J'ai toujours dit que l'intuition d'une femme avait plus de valeur que la logique d'un homme. Je crois que nous jouons tous un peu la comédie dans cette ville. Et ça devient lassant.

- Je sens que tu vas me parler du ranch au

Nouveau-Mexique.

- J'ai une douzaine d'années de plus que toi, Beth. Chaque jour qui passe est un peu plus précieux.- Mais nous sommes ensemble.

- Être ensemble à Washington, ce n'est pas pareil. Nous sommes si occupés, tous les deux !

- J'ai été nommée à vie à la Cour suprême, Jordan.- Je veux simplement que tu n'aies pas de regrets. Et j'aimerais ne pas en avoir non plus.

Ils se turent et regardèrent par la vitre. La limousine suivait Virginia Avenue.

- Tu as eu une prise de bec avec Ramsey

aujourd'hui ? Tu penses avoir une chance ?

- Jordan, tu sais que je n'aime pas parler de ces choses.

- Voilà bien ce que je déteste dans cette ville, et dans nos fonctions ! Les affaires du gouvernement ne doivent pas interférer dans les liens du mariage.- Drôle de langage pour un homme politique.

Jordan rit de bon cœur.

- Ah, justement ! En tant qu'homme politique, il faut bien que je proteste de temps en temps, non ? (Il lui prit la main.) Je te félicite d'avoir maintenu le dîner en l'honneur de Kenneth. Je sais que certains t'en ont voulu.

Elizabeth haussa les épaules.

- Harold profite de tous les prétextes, même les plus infimes, pour me mettre des bâtons dans les roues. Mais j'ai la peau dure.

Elle l'embrassa sur la joue et il lui caressa tendrement les cheveux :

- On ne s'en est tout de même pas mal sortis, toi et moi, non ? Notre vie n'est pas si ratée ?

- Notre vie est magnifique.

Elle l'embrassa encore.

- Voici ce que je décrète, reprit-il en passant un bras protecteur autour de sa femme. On annule tous nos rendez-vous pour ce soir, on dîne en amoureux, on regarde un film et on parle. Ça ne nous arrive plus telle-ment, depuis quelque temps.

- J'ai peur de ne pas être de bonne compagnie. Jordan la serra contre lui.

- Tu es toujours de bonne compagnie, Beth.

Toujours.

Lorsque les Knight arrivèrent à leur appartement, Mary, la gouvernante, tendit un message téléphonique à Elizabeth. Quand elle lut le nom sur le papier, une curieuse expression passa sur son visage.

Jordan, lui, se frottait les mains. Il regarda la

gouvernante.

- J'espère que vous avez prévu un bon petit dîner, Mary, dit-il.

- Votre plat préféré. Du tendron de bœuf.

- J'ai dans l'idée que nous allons traîner à table. Ce soir, c'est repos complet pour madame et moi. Pas d'interruptions. (Il se tourna vers sa femme.) Un problème ? demanda-t-il en voyant le message.- Non. Les affaires de la Cour. Ça ne finit jamais.- À qui le dis-tu ! Bon, je vais prendre une douche bien chaude. (Il s'éloigna dans le couloir.) Si tu veux me rejoindre, tu es la bienvenue ! lança-t-il par-dessus son épaule.

Mary s'éclipsa dans la cuisine, avec un sourire au coin des lèvres. Elizabeth en profita pour filer dans le bureau et composer le numéro de téléphone noté sur le message.

- Vous m'avez demandé de vous rappeler, dit-elle à l'appareil.

- Il faut que nous parlions, juge Knight. Tout de suite, si possible.

- À quel sujet ?

- Ce que j'ai à vous dire vous causera un choc. Vous êtes bien assise ?

Sans savoir pourquoi, Elizabeth Knight eut l'impres-sion que son interlocuteur prenait plaisir à dramatiser la situation.

- Assez de mystères, dit-elle. Vous semblez aimer le suspense, mais je n'ai pas le temps de jouer les espions.

- Eh bien, en ce cas, accrochez-vous.

- Venez-en au fait, je vous prie.

- Écoutez attentivement.

Ce qu'elle fit.

Vingt minutes plus tard, elle laissa tomber le télé-phone, sortit précipitamment et faillit renverser Mary, qui traversait le couloir. Elle alla s'asperger d'eau dans son cabinet de toilette, s'agrippa au lavabo, se redonna une contenance, ouvrit la porte et se dirigea vers le palier d'un pas plus calme.

Au passage, elle entendit Jordan fredonner sous la douche. Elle regarda sa montre, prit l'ascenseur et attendit dans le hall du rez-de-chaussée.

Le temps semblait s'éterniser. En fait, dix minutes à peine s'étaient écoulées depuis sa conversation télépho-nique quand, enfin, un homme qu'elle ne reconnut pas mais qui, lui, la connaissait manifestement de vue entra et lui remit quelque chose. Elle inspecta rapidement l'objet ; lorsqu'elle releva les yeux, l'homme avait déjà disparu. Elle rangea ce qu'il lui avait donné dans sa poche et remonta dans son appartement.

- Où est Jordan ? demanda-t-elle à Mary.

- Je crois qu'il est dans sa chambre. Il s'habille. Vous allez bien, madame ?

- Oui, oui, je... j'avais un peu mal au cœur, mais c'est passé. Je suis allée me dégourdir les jambes et prendre un peu l'air en bas, en faisant du lèche-vitrines. Vous seriez gentille de nous préparer des cocktails et de les servir sur la terrasse.

- Il commence à pleuvoir.

- Il y a l'auvent. Et je me sens claustrophobe tout à coup. J'ai besoin d'air. Il a fait très chaud ces jours-ci, la pluie nous rafraîchira. C'est ce qu'il me faut : de la fraî-cheur, dit-elle tristement. Préparez le cocktail préféré de Jordan, voulez-vous ?

- Martini-vodka avec une rondelle d'orange. Bien, madame.

- Et pour le dîner, Mary... s'il vous plaît, faites en sorte qu'il soit vraiment réussi.

- Bien sûr, madame.

Mary se rendit vers le bar, la mine perplexe.

Elizabeth serra ses mains l'une contre l'autre pour contenir la panique qui montait en elle. Il fallait qu'elle cesse d'y penser. Si elle voulait surmonter cette épreuve, elle devait se contenter de réagir, sans penser. Par pitié, mon Dieu, aidez-moi, pria-t-elle.

Chapitre 56

John Fiske, maussade, regarda les nuages noirs par la vitre de la voiture. Sara et lui avaient fait la moitié du chemin jusqu'à Washington pratiquement sans dire un mot.

La pluie commençait à tomber. Sara mit les

essuie-glaces.

- John, dit-elle en fronçant les sourcils, nous avons beaucoup d'informations nouvelles à récapituler. On pourrait mettre à profit l'heure qui vient pour essayer d'y voir plus clair.

- En effet. Tu as un stylo et du papier quelque part ?- Tu n'as pas ça dans ta serviette ?

Il déboucla sa ceinture de sécurité, attrapa sa serviette sur la banquette arrière et l'ouvrit. Il glissa la main sous la pile de courrier et buta contre un paquet épais.- Mince ! dit-il.

- Quoi ?

- Je crois que c'est le livret militaire de Harms. John le décacheta et se mit à lire. Dix minutes plus tard, il expliqua :

- C'est en deux parties. Ses états de service, des fragments du compte rendu de la cour martiale et la nomenclature du personnel présent à Fort Plessy quand Harms y était en garnison.

Il sortit une section marquée DOSSIER MÉDICAL. Il l'examina et tomba en arrêt.

- Devine un peu pourquoi Rufus Harms était indis-cipliné, refusait d'obéir et s'attirait toujours des ennuis.- Il était dyslexique, répondit Sara du tac au tac.- Ça alors, comment tu le sais ?

- Deux ou trois choses. J'ai à peine vu son écriture, mais les lettres étaient mal formées et il y avait des fautes incroyables. C'est un signe de dyslexie. Ce n'est pas concluant, bien sûr, mais tu te souviens de ce que m'a dit George Barker au sujet des talents de réparateur de Rufus ? Il m'a dit que Rufus n'avait pas voulu lire le manuel de la rotative, que les mots n'étaient pas " son truc ". Eh bien, ça m'a rappelé une copine d'école, qui utilisait toujours la même expression. Elle était dyslexique, justement, les mots écrits étaient un vrai casse-tête pour elle. C'est comme si tu étais dans une bulle et que tu n'arrives pas à communiquer avec le monde extérieur - quoique, d'après ce qu'on a vu l'autre nuit, Rufus semble avoir bien surmonté son handicap.

- S'il a pu survivre en prison pendant toutes ces années au milieu de types qui essayaient de le tuer, c'est qu'il a une volonté de fer. (John reprit sa lecture.) Appa-remment, sa dyslexie a été diagnostiquée après le meurtre. Probablement pendant l'instruction. C'est peut-être Rider qui s'en est aperçu. Pour préparer une défense, on a besoin de la coopération du client.- La dyslexie n'est pas une défense dans un procès pour meurtre.

- Non, mais il avait un autre argument.

- Lequel ? demanda Sara, tout excitée. Lequel ?- D'abord, une question : Léo Dellasandro... est-ce qu'il a une liaison avec sa secrétaire ?

- Pourquoi tu me demandes ça ?

- Il avait du fond de teint sur le col de sa veste.- Ça venait peut-être de sa femme, suggéra Sara.- Peut-être, mais je ne pense pas.

- Ça m'étonnerait qu'il ait une liaison, sa secrétaire vient de se marier.

- Je m'en doutais.

- Alors pourquoi le demander ?

- Pour ne rien négliger. Et je ne pense pas non plus que ça vienne de sa femme. Je crois plutôt que c'est lui-même qui met du fond de teint.

- Allons donc, un chef de police qui se farde ! Tu plaisantes?

- Pour maquiller les blessures que je lui ai faites dans l'appartement de mon frère...

- Hein ?

- Je n'ai pas revu Dellasandro depuis ce soir-là. Il n'assistait pas à la réunion après le meurtre de Wright. J'étais souvent avec Chandler, et Dellasandro n'est jamais venu demander des nouvelles de l'enquête. Du moins jamais en ma présence. Je crois qu'il m'évitait. Il avait peut-être peur que je le reconnaisse.

- Attends. Qu'est-ce que Dellasandro serait allé faire dans l'appartement de ton frère ?

En réponse, John brandit une liasse de feuillets.- La liste du personnel en garnison à Fort Plessy. C'est classé par ordre alphabétique. (Il commença par la fin.) Sergent Victor Tremaine. (Il tourna la page.) Capi-taine Frank Rayfield. (Il tourna encore une page.) Deuxième classe Rufus Harms...

Il remonta vers le début de la liste, entoura un nom au stylo et dit, triomphant :

- Caporal Léo Dellasandro.

- Quoi ? Alors ce seraient Rayfield, Tremaine et Dellasandro qui seraient venus trouver Rufus dans son cachot cette nuit-là ?

- Je crois.

- Comment as-tu su que Dellasandro était dans l'armée ?

- J'ai vu une photo de lui dans son bureau. Beau-coup plus jeune, en uniforme. Un uniforme militaire. Je crois qu'ils sont allés tous les trois donner une leçon à Rufus Harms. Je pense qu'on va découvrir qu'ils ont tous trois combattu au Vietnam, et pas Rufus. Il était indiscipliné, n'obéissait jamais aux ordres.

- Mais qu'est-ce qu'ils lui ont fait ?

- Je crois que...

Le téléphone portable sonna. Sara décrocha. Elle écouta et pâlit.

- Oui, dit-elle, j'accepte la communication. Allô ? Quoi ? D'accord, calmez-vous. Il est à côté de moi. (Elle passa l'appareil à John.) Rufus Harms. Et il n'a pas l'air bien.

Il prit le téléphone.

- Rufus, où êtes-vous ?

Rufus se trouvait dans la Jeep, garée à côté d'un télé-phone public. Il avait une main sur le combiné, l'autre sur Josh, qui oscillait entre conscience et inconscience mais tenait toujours son revolver contre son flanc.- Richmond, répondit-il. À deux minutes de

l'adresse que vous m'avez donnée. Josh a salement morflé. J'ai besoin d'un toubib, et en vitesse.

- D'accord, dites-moi ce qui s'est passé.

- Rayfield et Tremaine nous ont serrés.

- Où sont-ils maintenant ?

- Morts. Et mon frangin va pas tarder à les

rejoindre. Vous avez dit que vous m'aiderez. Eh ben, c'est maintenant.

John lorgna dans le rétroviseur. Une berline noire les suivait toujours. Il réfléchit vite.

- OK, je vous retrouve à mon cabinet dans deux heures.

- Josh tiendra pas deux heures. Il a pris du plomb.- On va s'occuper de lui tout de suite, Rufus. Ce n'est pas Josh que je veux voir, c'est vous.

- Qu'est-ce que vous racontez ?

- Je vais appeler un copain à moi, qui est flic. Il enverra une ambulance. Ils le prendront en charge. Il y a un CHU à quelques minutes de mon cabinet.

- Pas la police !

John s'impatienta.

- Vous voulez que Josh meure ? (Silence au bout du fil.) Décrivez-moi la voiture et dites-moi exactement où vous êtes. (Rufus répondit point par point.) Mon ami sera là dans un instant. Laissez Josh dans la voiture. Dès que vous aurez raccroché, allez dans l'immeuble de mon cabinet. C'est ouvert. Il y a un escalier sur votre gauche. Descendez par là. En bas, à droite, vous verrez une porte marquée " Fournitures ". Elle n'est pas fermée. Cachez-vous là-dedans et attendez. Je fais aussi vite que je peux. Avant, prenez le portefeuille de votre frère, je ne veux pas qu'il ait de papiers d'identité sur lui. S'ils savent que c'est Josh, ils vont vous chercher dans les parages, y compris dans mon cabinet. Or, si la police quadrille le secteur, mon plan est foutu.- Et si quelqu'un me voit ? Si quelqu'un me

reconnaît ?

- On n'a pas le choix, Rufus.

- Je vous fais confiance. Aidez mon frère. S'il vous plaît, ne le laissez pas tomber.

- Rufus, je vous fais confiance aussi. Ne me laissez pas tomber non plus.

Quand Rufus raccrocha, il regarda Josh. Il glissa un revolver sous sa chemise et toucha son frère, qu'il croyait complètement évanoui. Il tapota du doigt sur son épaule. Josh ouvrit les yeux.

- Josh...

- J'ai entendu, répondit-il d'une voix faiblarde.- Il veut que je prenne ton portefeuille, pour qu'ils sachent pas qui t'es.

- Dans ma poche arrière. (Rufus l'extirpa.) Mainte-nant, tire-toi.

Rufus hésita.

- Je peux rester avec toi. On attend ensemble.

- Pas la peine. (Josh cracha encore un peu de sang.) Les toubibs vont me recoudre. J'ai déjà eu des blessures plus graves.

Josh tendit une main tremblante, toucha le visage de son frère et essuya l'humidité de ses yeux.

- Je reste avec toi, Josh.

- Si tu restes, on aura fait tout ça pour rien.

- Je peux pas te laisser tout seul. Pas comme ça. Pas après toutes ces années perdues.

Josh se redressa en grimaçant de douleur.

- Je serai pas tout seul. Donne-la-moi.

- Te donner quoi ?

- La Bible.

Sans détacher ses yeux de son frère, Rufus tâtonna derrière le siège et lui passa le livre. En échange, Josh retira le revolver qu'il gardait braqué contre ses côtes. Rufus l'interrogea du regard.

- Donnant donnant, dit Josh.

Rufus crut voir un petit sourire incurver les lèvres de son frère avant qu'il ne ferme les yeux. Josh respirait péniblement mais avec régularité et tenait le livre si fermement que la tranche se gondolait.

Rufus descendit de la Jeep, regarda une dernière fois derrière lui et laissa son frère.

John Fiske put enfin joindre Hawkins chez lui.- Ne me demande ni pourquoi ni comment, Billy. Je ne peux pas te dire qui c'est. Pour l'instant, c'est Monsieur X. Il n'a pas de papiers. Conduis la Jeep à l'hosto, c'est tout.

John raccrocha.

- John, comment faire pour parler à Rufus avec le FBI qui nous suit ? dit Sara.

- J'y vais seul. Tu ne viens pas.

- Eh, minute, je...

- Sara...

- Je veux connaître le fin mot de l'histoire,

protesta-t-elle.

- Crois-moi, tu le connaîtras. Il faut que tu passes un coup de fil pour moi, à mon copain du tribunal militaire.

- À quel sujet ? Et tu ne m'as toujours pas donné ton hypothèse sur ce qui s'était passé dans ce cachot, il y a vingt-cinq ans.

Il posa une main sur son épaule.

- " États-Unis contre Stanley. " Un soldat innocent et le LSD, dit-il. (Elle ouvrit des yeux ronds.) Mais en pire, ajouta-t-il.

Après un bref arrêt chez Sara, ils se dirigèrent vers National Airport et se garèrent dans le parking. La pluie s'intensifiait. John s'emmitoufla dans un imperméable, enfonça un chapeau sur sa tête et ouvrit un parapluie pour abriter Sara. Ils se rendirent d'abord au terminal général, puis devant le hall d'embarquement, où ils montèrent dans une voiture aux vitres teintées. Quelques minutes plus tard, la voiture démarra. Derrière eux, les deux agents du FBI suivaient toujours. L'un d'eux informait déjà ses supérieurs de l'évolution de la situation. Puis il alla au comptoir des réservations pour savoir quelle était la destination du vol de John et Sara, pendant que son collègue filait la voiture, qu'il vit s'arrêter devant le Falcon 2000. Dans la voiture, John et le chauffeur, le copilote de Chuck Herman, changèrent de place. Le chauffeur enfila l'imper et le chapeau, afin de se faire passer pour Fiske. De loin, la méprise était totale. Leur plan était simple : Sara resterait dans l'avion une heure durant, pendant qu'elle essaierait de contacter Phil Jansen, l'ami de John qui travaillait au tribunal militaire. Ensuite, elle repartirait. Ils savaient que le FBI l'interro-gerait sur la disparition de John, mais elle ne pourrait pas être inquiétée, puisqu'elle n'aurait commis aucun délit et n'était même pas censée savoir qu'on la suivait. L'agent du FBI aperçut un homme mince, aux

cheveux blancs, qui descendait la passerelle du Falcon pour accueillir Sara et un type en imperméable, qu'il prit pour Fiske. Le groupe monta dans l'avion. La voiture s'en alla, passa devant le fédéral, qui ne quittait pas l'avion des yeux, et s'engagea sur la bretelle de sortie de l'aéroport.

Au volant, John poussa un profond soupir en tour-nant dans George Washington Parkway. Dix minutes plus tard, il roulait sur l'Interstate 95, en direction de Richmond. Il y avait beaucoup de circulation ; il lui fallut presque trois heures pour atteindre son immeuble. Il avait pu joindre Billy Hawkins entre-temps. Josh Harms était en chirurgie à l'hôpital. Les médecins étaient pessimistes, lui avait dit Hawkins.

John se gara et, deux précautions valant mieux qu'une, entra par la porte de service. Il descendit au sous-sol. Pourvu que Rufus soit là, se dit-il. Il frappa à la porte.

- Rufus ? chuchota-t-il. C'est John Fiske.

Rufus entrouvrit avec méfiance.

- Sortons d'ici, dit John.

- Comment va mon frère ? demanda Rufus en lui saisissant le bras.

- Il est en chirurgie. Vous n'avez plus qu'à prier pour lui.

- Je fais que ça.

Ils sortirent par-derrière et gagnèrent rapidement la voiture de John.

- Où on va ? dit Rufus.

- Vous voulez me parler de la lettre de l'armée ?- Qu'est-ce que vous voulez savoir ?

- C'était une convocation pour un suivi d'examen dans l'expérimentation de la phénocyclidine, n'est-ce pas?

- Phéno-quoi ?

- La PCP, vous savez bien.

- Comment vous êtes au courant ?

- Il est arrivé la même chose à un autre gars de l'armée, nommé Stanley, qui avait participé à un programme expérimental. Ils ont testé le LSD sur lui.- J'ai jamais été dans leur programme PCP à la con, ils peuvent dire ce qu'ils veulent.

Il sortit la lettre et la tendit à John, qui mit un moment à la lire.

- Racontez-moi tout, Rufus.

Harms essaya de s'asseoir plus confortablement. Il était si grand que ses genoux touchaient le tableau de bord ; sa tête frôlait le plafond.

- Ils sont venus pour me rentrer dans le lard.

Tremaine et Rayfield.

- Et Dellasandro ? Le caporal Léo Dellasandro ?- Ouais, lui aussi. Ils ont jamais pu digérer que je sois resté peinard au pays, même si c'était au trou.- Ils ne savaient pas que vous étiez dyslexique ?- Vous avez l'air drôlement informé !

- Continuez.

- C'était pas la première fois qu'ils me cher-

chaient, ces mecs. J'avais déjà dégusté, avec eux. Un soir, Tremaine s'est fait coffrer pour une cuite, il s'est retrouvé au gnoufavec moi. Il s'est pas gêné pour me dire ce qu'il pensait des types comme moi. Je crois qu'ils ont préparé leur coup ensemble. Ils se sont pointés, une nuit. Léo avait un flingue. Ils m'ont foutu par terre. Y en a un qui m'a mis les mains sur les yeux, puis ils m'ont fait une piqûre. Quand j'ai pu ouvrir les yeux, j'ai vu l'aiguille qui sortait de mon bras. Ils se marraient, ils attendaient que je crève. C'était leur idée, j'entendais ce qu'ils disaient. Ils voulaient que je crève d'overdose, qu'ils disaient.

- Comment avez-vous fait pour vous évader s'ils vous avaient drogué ?

- J'ai eu l'impression de gonfler de partout, comme si mon corps avait doublé. Je me rappelle, quand je me suis levé, c'était comme si la pièce était trop petite pour moi. Je les ai dégommés comme des marionnettes, je sentais plus ma force. Ils avaient laissé la porte ouverte. Le garde de service a rappliqué aussi sec pour voir ce qui se passait. Je l'ai balancé contre le mur et je me suis taillé en courant.

Il respirait par saccades, serrait et desserrait ses grosses mains en revivant ces instants.

- Et vous êtes tombé sur Ruth Ann Mosley ?

- Elle était venue voir son frère, dit Rufus en tapant du poing sur le tableau de bord. Si seulement le bon Dieu m'avait fait mourir avant que je rencontre cette petite fille ! Pourquoi il fallait que ce soit une enfant ? Pourquoi ?

Des larmes ruisselèrent sur ses joues.

- Ce n'était pas votre faute, Rufus. La PCP peut vous faire faire n'importe quoi. Ce n'était pas votre faute.

En réponse, Rufus leva les mains et gémit.

- C'est ces mains-là qui l'ont fait. C'est peut-être à cause de ce qu'ils m'ont enfilé dans le corps, n'empêche que c'est moi qui ai tué cette jolie petite fille. On peut rien changer à ça, hein, dites ? Hein, dites ?

Rufus braqua un regard affolé sur John, puis ferma les yeux et s'affaissa, anéanti.

John s'efforça de garder son calme.

- Et vous ne vous êtes souvenu de rien jusqu'à cette lettre ?

Rufus sortit peu à peu de son abattement.

- De rien. Quand je repensais à cette nuit, je me voyais assis en train de lire la bible de ma mère et, tout de suite après, à côté de cette petite fille morte. C'est tout.

Il essuya ses larmes d'un revers de manche.

- La PCP agit aussi sur la mémoire. Elle peut tout effacer. Pour refouler le choc, probablement.

- Des fois, je me demande si cette saloperie est pas restée dans mes veines.

- Mais vous avez plaidé coupable quand même ?- Y avait des tas de témoins. Samuel Rider a dit que, si j'acceptais pas l'arrangement, je serais

condamné et exécuté. Est-ce que j'avais le choix ? John médita un instant, puis répondit calmement :- Je crois que j'aurais fait la même chose.

- Mais, quand j'ai eu leur lettre, c'est comme si une lumière s'était allumée dans ma tête. Ça s'est éclairé d'un seul coup et tout m'est revenu. Dans les moindres détails.

- Alors, vous avez écrit cette lettre pour la Cour et demandé à Rider de l'envoyer pour vous ?

Rufus acquiesça.

- Et puis, votre frère est venu me voir. Il m'a dit qu'il croyait à la justice, qu'il voulait m'aider si je disais la vérité. C'était un type bien.

- Oui, dit John d'une voix rauque.

- Seulement, il avait apporté la lettre avec lui.

Rayfield et Vic pouvaient pas le laisser partir. Pas question. Je suis devenu fou quand je l'ai su. Ils m'ont emmené à l'infirmerie, ils ont essayé de me tuer. Puis je suis allé à l'hôpital et Josh m'a sorti de là.

- Vous avez dit que Tremaine et Rayfield étaient morts.

Rufus confirma. Il inspira profondément, regarda la pluie tomber sur l'horizon obscurci de Richmond et se tourna vers John.

- Maintenant, vous en savez autant que moi. Alors, qu'est-ce qu'on fait ?

- Bonne question, fut tout ce que John trouva à répondre.

Chapitre 57

- C'est la première fois qu'on me paie pour ne pas voler, dit Chuck Herman, tout sourires, en passant à côté de Sara dans l'avion.

- Nous sommes à Washington, Chuck, répondit-elle. On paie bien les fermiers pour ne pas cultiver leurs champs !

Elle décrocha le téléphone pour la dixième fois et composa le numéro du domicile de Phil Jansen. À son bureau, on lui avait dit que Jansen s'était absenté pour la journée. Heureusement que John avait pensé à lui donner aussi son numéro personnel. Soulagement : Jansen répondit enfin. Elle se présenta rapidement et expliqua quels étaient ses liens avec John Fiske.- Je n'ai pas beaucoup de temps, monsieur Jansen, alors j'irai droit au but. Dans le passé, l'armée a-t-elle testé la PCP ?

Jansen parut méfiant.

- Pourquoi me demandez-vous cela au juste, made-moiselle Evans ?

- John pense que Rufus Harms a été drogué à son insu pendant qu'il était aux arrêts à Fort Plessy, il y a vingt-cinq ans. Il pense que la PCP lui a fait perdre la raison et tuer une petite fille. Il est en prison depuis la date du crime.

Sara lui rapporta tout ce que John et elle avaient déduit, ainsi que ce qu'ils avaient appris de la bouche de Rufus au cabinet de Rider.

- Rufus Harms a reçu dernièrement une lettre de l'armée lui demandant de se prêter à un examen complé-mentaire pour déterminer les effets à long terme de la PCP, continua-t-elle. C'est ce qui s'est passé avec le sergent James Stanley, n'est-ce pas ? L'armée lui a envoyé une lettre. Sans quoi il n'aurait jamais su qu'on lui avait fait prendre du LSD. Eh bien, nous croyons que certains militaires ont administré de force de la PCP à Rufus Harms, mais pas dans le cadre d'un programme expérimental. Ils ont voulu se servir de la drogue pour le tuer. Seulement, il s'est évadé et a commis un meurtre.- Attendez, fit Jansen. Si Harms ne participait pas à ce programme, pourquoi l'armée lui aurait-elle envoyé une lettre en ce sens ?

- Nous pensons que ceux qui ont donné la PCP à

Harms l'ont inscrit dans le programme à son insu.- Et pourquoi auraient-ils fait ça ?

- S'il avait succombé à la dose et qu'il y ait eu une autopsie, on aurait probablement retrouvé des traces de la drogue dans son sang, non ?

- Oui, en effet. Donc, ils l'auraient inscrit pour maquiller le meurtre. Le médecin légiste aurait attribué la mort à un effet secondaire imprévu de la drogue. C'est incroyable !

- Comme vous dites. Donc, ce programme a

existé ?

- Oui, reconnut Jansen. C'est de notoriété

publique, aujourd'hui. Le secret défense a été levé. C'était une expérimentation menée conjointement par l'armée et la CIA. Elles voulaient voir si la PCP permet-tait de " fabriquer " des supersoldats. Si Harms était inscrit dans le programme, il a dû effectivement rece-voir récemment une convocation pour un

contre-examen. (Il hésita.) Qu'est-ce que vous et John allez faire maintenant ?

- Si seulement je le savais !

Sara remercia Jansen et raccrocha.

Elle attendit encore quelque temps, puis descendit de l'avion et traversa le tarmac en direction du terminal. Elle fut immédiatement interceptée par les deux agents du FBI.

- Où est Fiske ?

- John Fiske ? dit-elle innocemment.

- Allons, mademoiselle Evans !

- Il est parti tout à l'heure.

Les fédéraux tombèrent des nues.

- Parti ? Comment ?

- En voiture, je crois. Maintenant, si vous voulez bien m'excuser...

Elle sourit en voyant les deux hommes courir vers l'avion. Ils n'avaient aucune charge contre elle et ne pouvaient la retenir. Elle en profita pour sauter dans la navette et récupérer sa voiture au garage. Au sortir de l'aéroport, elle mit le cap au sud.

Pendant un arrêt dans une station-service, une idée lui traversa l'esprit. Sans couper le moteur, elle ouvrit la serviette de John et sortit les documents qu'il avait reçus de Saint Louis. Elle pensait que John les avait peut-être examinés un peu vite et espérait trouver une copie de la lettre de l'armée à Rufus Harms dans le rapport officiel- même si son livret militaire était clos depuis le juge-ment de la cour martiale. Ça valait la peine d'y jeter un œil.

Au bout d'une demi-heure, elle renonça. Rien. Elle commença à ranger les documents et, ce faisant, feuil-leta négligemment la liste du personnel de Fort Plessy. Victor Tremaine... Frank Rayfield... Quand elle vit le nom de Rufus Harms, son cœur se serra. Tant d'années perdues !

Elle continua de tourner les pages... et se figea. Le nom qu'elle avait sous les yeux la pétrifiait. Elle secoua la tête pour se ressaisir, si fort qu'elle se cogna contre la vitre. Le choc la réveilla tout à fait. Elle jeta le dossier sur le plancher et démarra sur les chapeaux de roue, faisant crisser ses pneus sur le macadam mouillé. Sur le tapis de sol où avait atterri la liste du personnel, le nom de Warren McKenna semblait la défier. Elle fonça sans se retourner, et sans remarquer la voiture qui la suivait depuis l'aéroport.

Chapitre 58

Harold Ramsey se renversa en arrière dans son fauteuil. Il avait le visage grave.

- Je n'aurais jamais imaginé qu'une chose pareille puisse arriver ici.

McKenna et Chandler étaient assis dans son bureau. McKenna regardait fixement le président. Leurs yeux se croisèrent, puis le fédéral baissa les paupières et se tourna vers Chandler.

- C'est-à-dire que... nous n'avons pas la preuve formelle que Michael Fiske ait réellement volé un recours en appel, s'il s'agissait bien de ça, dit Chandler. Ramsey secoua la tête.

- Peut-on encore en douter après notre entretien avec Sara Evans ?

Entretien ? pensa Chandler. Inquisition, plutôt.- Ce n'est encore qu'une spéculation. Et, selon

moi, il est trop tôt pour divulguer l'information.- Je suis d'accord, approuva McKenna. Ça pourrait compliquer l'enquête.

- Je croyais que vous étiez persuadés que John Fiske était derrière tout ça, dit Ramsey. Si vous changez d'avis maintenant, il me semble que nous ne sommes guère plus avancés qu'avant-hier.

- Les meurtres ne s'élucident pas tout seuls, objecta McKenna. Celui-ci est un peu plus complexe que la moyenne, et je n'ai jamais dit que j'avais changé d'avis. Le pistolet de Fiske a disparu de son cabinet. Ça ne me surprend pas. Vous verrez, les pièces du puzzle vont se mettre en place.

Ramsey ne parut pas convaincu.

- Pourquoi se précipiter ? dit Chandler. D'ailleurs, si les choses tournent comme nous l'espérons, il ne sera peut-être jamais nécessaire d'informer le public.- Je ne vois pas comment ce serait possible, dit Ramsey. Mais enfin, au point où nous en sommes, la situation ne peut pas être pire et je ne risque rien à suivre votre conseil. Pour le moment. Qu'en est-il de Fiske et d'Evans ? Où sont-ils ?

- Nous les faisons surveiller, répondit McKenna.- Donc, vous savez où ils sont actuellement ?

McKenna garda un visage de pierre. Il ne voulait pas avouer que les deux fugitifs avaient échappé à la vigi-lance du FBI. On venait juste de lui annoncer la nouvelle.

- Oui, répondit-il.

- Où sont-ils ? demanda Ramsey.

- J'ai peur de ne pas pouvoir vous communiquer cette information, monsieur le président. Je ne demande qu'à vous être agréable, mais je suis obligé de garder le secret sur ce point pour l'instant.

Ramsey ne cacha pas son agacement.

- Agent McKenna, protesta-t-il, vous avez promis de tenir la Cour informée des progrès de cette enquête.- En effet. C'est pourquoi je suis ici maintenant.- La Cour possède sa propre force de police. Della-sandro et Ron Klaus travaillent en ce moment même à résoudre cette affaire. Nous menons nos propres investi-gations et j'exige la transparence au nom de l'intérêt général. Alors je vous prie de répondre à ma question. Où sont-ils ?

- Je comprends votre position, mais je vous répète que je ne peux pas divulguer cette information. Le FBI a ses méthodes.

Ramsey haussa les sourcils.

- En ce cas, je vais m'adresser à quelqu'un du FBI. Je n'aime pas passer par-dessus la tête des gens, agent McKenna, mais la situation est très particulière.- Je tiens les noms et les numéros de mes supé-rieurs à votre disposition, à commencer par celui du directeur en personne. Vous pouvez les appeler, monsieur le président.

- C'est tout ce que vous avez à me dire ? En

somme, vous n'avez aucun élément important à m'apprendre ?

McKenna se leva.

- Nous faisons tout notre possible pour démêler le fond de cette affaire. Et j'ai la conviction que, avec un peu de chance, nous y parviendrons.

Ramsey se leva aussi, impérieux.

- Un conseil, agent McKenna. Ne laissez rien au hasard. Quand on compte sur la chance, on le regrette généralement toute sa vie.

Sara tourna la clé dans la serrure de sa maison et entra en hâte. Dans sa voiture, elle avait essayé de téléphoner à John. Il n'était ni à son cabinet ni à son domicile. Elle avait aussi appelé Ed Fiske. En vain : il n'avait aucune nouvelle de son fils. Elle lança son sac à main sur la table de la cuisine et monta se changer. Elle retira ses vêtements mouillés pour enfiler un jean et un T-shirt. Proche de la panique, elle ne savait plus que faire. Si Dellasandro était dans le coup, leurs affaires étaient mal engagées. Il était renseigné sur toutes les évolutions de l'enquête. Mais si McKenna y était mêlé aussi, c'était la catastrophe. C'était pratiquement lui qui la dirigeait, cette enquête. Et on voyait le résultat : sa démission forcée de la Cour, l'implication de John et toutes ces manigances pour le faire accuser du meurtre de son frère. Un tissu de mensonges tellement bien ficelé que ça tenait la route.

Elle essaya le bureau de Chandler. Elle voulait savoir avec certitude si l'agent McKenna avait bien été en garnison à Fort Plessy ou s'il s'agissait d'une simple homonymie. Elle n'y croyait pas - deux McKenna, ça faisait trop de coïncidences - mais elle ne voulait rien négliger. Hélas, Chandler n'était pas là. Qui pouvait lui donner cette information ? Jansen ? Possible, mais ça lui prendrait du temps. Alors qui ?

Il y avait bien quelqu'un... Elle composa le numéro. Après trois sonneries, une femme répondit. C'était la gouvernante.

- Il est là ? C'est Sara Evans.

Une minute plus tard, Jordan Knight prit la

communication.

- Sara?

- Je sais que l'heure est mal choisie, monsieur le sénateur.

- J'ai appris ce qui s'était passé aujourd'hui,dit-il avec froideur.

- J'imagine ce que vous devez penser et je suis sûre que je ne pourrai pas vous faire changer d'avis.- Je le crois, en effet. Cela dit, si ça peut vous

rassurer, sachez que Beth est très mal à l'aise. Elle était l'une de vos plus ferventes alliées.

- J'en suis très touchée.

Elle prit son courage à deux mains. Chaque seconde comptait, maintenant.

- J'ai besoin d'un service...

- Tiens donc, fit Jordan, perplexe.

- Une information sur quelqu'un...

- Sara, vous me gênez beaucoup.

- Sénateur, je vous jure que je ne vous demanderai plus rien, mais j'ai vraiment besoin de cette information et, avec toutes vos relations, vous êtes la seule personne à qui je puisse m'adresser. S'il vous plaît. En souvenir d'autrefois.

Jordan hésita un instant.

- Je ne suis pas à mon bureau. Pour ne rien vous cacher, je dînais en amoureux avec Beth.

- Mais vous pouvez appeler votre bureau, ou même le FBI.

- Le FBI ?

- Un simple coup de fil, c'est tout ce que je vous demande. Je ne bouge pas de chez moi. Vous n'aurez même pas besoin de me rappeler vous-même, vous n'aurez qu'à donner mon numéro à la personne qui pourra me renseigner. Vous n'entendrez plus jamais parler de moi ensuite.

Jordan finit par céder.

- Bon, que voulez-vous savoir ?

- C'est au sujet de l'agent McKenna.

- Eh bien?

- Je veux savoir s'il a été dans l'armée. Plus préci-sément à Fort Plessy dans les années 1970.

- Qu'est-ce que ça signifie ?

- Sénateur, ce serait trop long à expliquer.

Il soupira.

- C'est bon. Je vais voir ce que je peux faire. Je vais demander à quelqu'un de mon bureau de se renseigner et de vous rappeler. Vous serez chez vous ?

- Oui.

- Sara, j'espère que vous savez ce que vous faites.- Oui, sénateur, même si vous en doutez.

- Puisque vous le dites, répondit-il sans conviction. Quand il regagna la salle à manger, environ un quart d'heure plus tard, Elizabeth était intriguée.

- Sara ? Qu'est-ce qu'elle te voulait ?

- Très bizarre. Ce type du FBI, tu vois qui, celui que tu trouvais louche.

Elle tiqua.

- Warren McKenna ?

- Elle voulait savoir s'il avait été dans l'armée. Elizabeth Knight laissa tomber sa fourchette.

- Et... pourquoi voulait-elle savoir ça ?

- Je l'ignore. Elle ne me l'a pas dit.

Jordan la regarda, intrigué. Il la voyait soudain très tendue.

- Qu'est-ce que tu as, tout à coup ? dit-il. Tu vas bien ?- Oui, ce n'est rien. Je... j'ai eu une journée diffi-cile, c'est tout.

- Je sais, ma chérie, je sais, dit-il d'un ton apaisant. (Il regarda son assiette froide.) J'ai l'impression que notre souper fin vient de passer par la fenêtre.

- Qu'est-ce que tu lui as dit ?

- Hein ? Oh, je lui ai dit que je vérifierais. Et que je demanderais à quelqu'un de la rappeler. C'est ce que je viens de faire. J'ai téléphoné à mon bureau. Je pense qu'ils vont trouver ça sur l'ordinateur.

- Où est Sara?

- Chez elle. Elle attend la réponse.

Elizabeth changea de couleur. Elle se leva.

- Beth, qu'est-ce que tu as ?

- Mal à la tête. J'ai besoin d'une aspirine.

- Je vais t'en chercher.

- Non, laisse. Finis ton dîner. Ensuite, nous

pourrons peut-être enfin nous détendre.

Un Jordan Knight très soucieux regarda sa femme disparaître dans le couloir. Elizabeth avala en effet deux aspirines, car elle avait réellement mal à la tête. Puis elle s'éclipsa dans sa chambre et décrocha le téléphone.- Allô ? répondit la voix.

- Sara Evans vient d'appeler. Elle a posé une ques-tion à Jordan.

- Quelle question ?

- Elle voulait savoir si vous aviez été dans l'armée. Warren McKenna desserra sa cravate et but une gorgée d'eau dans le verre qui était sur son bureau. Il venait de rentrer de sa réunion avec Ramsey.

- Et qu'est-ce qu'il lui a répondu ?

- Qu'il vérifierait et lui ferait parvenir la réponse. Elizabeth avait du mal à réprimer ses larmes.

- Où est-elle ?

- Elle a dit à Jordan qu'elle était chez elle.

- EtJohnFiske?

- Je ne sais pas. Elle n'a pas dû le lui dire.

McKenna prit son veston.

- Merci, juge Knight. Ce renseignement sera peut-être plus efficace qu'un de vos verdicts.

Elizabeth reposa lentement le combiné sur sa

fourche, puis décrocha de nouveau. Elle ne pouvait pas en rester là. Elle appela les renseignements et obtint le numéro qu'elle cherchait.

- Je voudrais parler à l'inspecteur Chandler, s'il vous plaît. Dites-lui que c'est de la part d'Elizabeth Knight et que c'est urgent.

Chandler prit la communication.

- Que puis-je pour vous, madame le juge ?

- Inspecteur, ne me demandez pas comment je le sais, mais il faut que vous alliez chez Sara Evans. Je pense qu'elle court un grand danger. Faites vite, je vous en conjure.

Chandler ne se perdit pas en vaines questions. Il sortit en trombe de son bureau, sans même prendre le temps de raccrocher.

Elizabeth reposa le combiné pour la deuxième fois, toujours aussi lentement. Elle avait cru que rien ne pourrait être plus épuisant pour elle que son travail à la Cour, mais là... là, elle touchait le fond. Quelle que soit la manière dont tournent les choses, elle sentait déjà que sa vie serai brisée. Pour elle, il n'existait plus d'issue. Ironie du sort, songeait-elle : elle avait consacré sa vie à la justice, et c'était la justice qui allait la détruire.

Une silhouette vêtue de noir, un passe-montagne sur la figure. L'homme avait filé Sara jusqu'à Richmond, puis jusqu'à Washington avec John Fiske, derrière les agents du FBI. Il était très content qu'elle ait lâché les fédéraux ; ça lui simplifierait grandement le boulot. En se baissant, il se faufila jusqu'à la voiture et ouvrit la portière conducteur. Le plafonnier s'alluma automati-quement. Vite, il tourna le variateur pour l'éteindre. Il épia les fenêtres de la maison et vit passer Sara derrière une vitre. Il sortit une lampe de poche et promena le faisceau à l'intérieur de la voiture. Il aperçut les papiers sur le plancher, remarqua le nom encerclé, rassembla les documents et les fourra dans son sac. Puis il tira un pistolet de son holster et y adapta un silencieux. Il ne voyait plus Sara, mais il savait qu'elle était là. Seule. Il éteignit sa lampe de poche et se dirigea vers la maison. Sara faisait les cent pas dans la cuisine. Elle regardait constamment sa montre en attendant l'appel du bureau de Jordan Knight. À bout de nerfs, elle sortit sur la terrasse et regarda un avion trouer un écheveau de nuages noirs. Puis elle contempla son voilier, qui ballot-tait doucement le long du ponton garni de pneus pour absorber les chocs de la coque en fibre de verre contre le bois. Elle sourit en songeant à la nuit précédente mais son sourire s'effaça vite au souvenir de sa discussion avec John au sortir de l'hospice. Elle appuya ses pieds nus sur le plancher moite et huma les senteurs repo-santes de son environnement rustique.

Elle rentra, monta et s'arrêta sur le seuil de sa

chambre. Le lit était encore défait. Elle s'assit sur le matelas et tira un coin du drap, qui lui rappela leur nuit d'amour... et ce geste de John pour rabattre son T-shirt. La cicatrice allait du nombril au cou, lui avait dit Ed. Comme si cela pouvait avoir une importance pour elle ! Pourtant, John semblait penser que oui.

Un autre avion passa dans le ciel, puis ce fut à nouveau le silence... Un silence si complet qu'elle entendit distinctement la porte de la maison s'ouvrir. Elle se leva d'un bond et courut sur le palier.

- John ?

Pas de réponse. Quand la lumière d'en bas s'éteignit, un frisson de peur lui parcourut le dos. Elle s'enferma dans sa chambre et mit le verrou. Le sang battait dans ses tempes. Haletante, elle chercha désespérément une arme. Elle ne pouvait pas fuir. Impossible de sauter par la fenêtre à guillotine : l'ouverture était trop étroite et, même si elle parvenait à s'y glisser, il n'y avait en bas qu'un sol en ciment pour recevoir sa chute. Une fracture des deux jambes n'était pas la solution.

Son angoisse se transforma en panique quand elle entendit les pas se rapprocher. Elle se maudit de ne pas avoir de téléphone dans sa chambre. Elle retint son souffle en voyant la poignée de la porte tourner lente-ment, puis se bloquer. Le loquet tenait encore, mais pour combien de temps ? Il était vieux. La porte aussi. Un grand coup fit vibrer le battant. Elle recula en lais-sant échapper un petit cri. Une arme, vite, une arme, quelque chose, n'importe quoi... Son lit était à balda-quin. Il n'y avait pas de baldaquin proprement dit, elle n'avait jamais pris la peine d'installer du tissu, mais le lit avait quatre colonnes terminées par un ornement en forme de pomme de pin. Elle en dévissa un. Il était en bois massif et pesait une bonne livre.

Elle s'approcha de la porte et arma son bras. Un second coup contre le battant tordit le loquet. Le cham-branle se fissura près des gonds. Elle tendit la main et retira silencieusement le verrou. N'offrant plus de résis-tance, la porte céda au coup suivant, l'homme fut emporté par son élan et s'affala sur le tapis. Elle frappa dans le mouvement. La pomme de pin mordit dans la chair.

Pendant que l'intrus gémissait en se frottant l'épaule, elle fila dans le couloir.

Elle savait que Rayfield et Tremaine étaient morts. L'homme qu'elle venait de frapper était donc soit Della-sandro, soit - et cette pensée la glaça - Warren

McKenna. Elle dévala l'escalier quatre à quatre, attrapa au passage sa clé de contact sur la table, ouvrit la porte à la volée pour foncer vers sa voiture et poussa un cri de terreur.

Un deuxième homme se tenait devant elle, immobile, l'œil fixe. Comme elle reculait, Léo Dellasandro pointa un revolver sur elle. Derrière Sara, l'homme en noir descendait l'escalier, revolver au poing lui aussi. Della-sandro referma la porte. Elle regarda l'autre type, qui ne pouvait être que McKenna. Et pourtant non : il était loin d'avoir la carrure de l'agent du FBI.

Le passe-montagne tomba et Richard Perkins la toisa, en souriant de sa stupéfaction. Il retira quelques papiers de son sac.

- Vous avez dû survoler un peu vite la liste du

personnel de Fort Plessy, dit-il. Mon nom semble vous avoir échappé, Sara. C'est trop bête.

Elle le foudroya du regard.

- L'huissier de la Cour suprême et le chef de sa police complices d'un crime odieux.

Continuer : partie 2 sur 2