La simple vérité

David Baldacci · Chapitre 1 sur 8 · partie 1/2

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La simple vérité

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

LA SIMPLE VÉRITÉ

DAVID BALDACCI

Titre original :

THE SIMPLE TRUTH

Traduit de l'américain par Francis K

À Michelle :

La simple vérité est que,

sans toi, ma vie est en panne.

Ce livre est une œuvre de fiction. Les noms, les personnages, les lieux et les événements sont le fruit de l'imagination de l'auteur ou utilisés fictivement. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, des événements ou des lieux serait pure coïncidence.

Ce livre est aussi affectueusement dédié

à la mémoire de Brenda Gayle Jennings,

une enfant pas comme les autres.

REMERCIEMENTS

À Jennifer Steinberg, une fois de plus, pour son magnifique travail de recherche.

À Lou Saccoccio, pour ses conseils avisés sur le droit militaire.

À Lee Calligaro, dont les récits relatifs à ses fonctions de procureur pendant la guerre du Vietnam m'ont passionné et qui est également le plus fin connaisseur en droit pénal que j'ai jamais rencontré.

À Steve Jennings, pour ses subtils commentaires éditoriaux.

À la famille Warner Books - Larry, Maureen, Mel, Emi, Tina, Heather, Jackie J. et Jackie M. et tous les membres de ce groupe sympathique et dévoué qui a tellement enrichi ma vie. À ma mère, pour ses précisions sur la Virginie du Sud-Ouest, région qu'elle connaît remarquablement bien. À Karen Spiegel, qui a été longtemps à mon côté pendant cette histoire.

À l'attorney Ed Vaughan, qui m'a expliqué certaines parti-cularités des pratiques juridiques en Virginie.

À tous ceux qui m'ont aidé à mieux comprendre cette insti-tution fascinante qu'est la Cour suprême des États-Unis. À mon ami et agent, Aaron Priest, qui, comme toujours, m'a assisté de ses excellents conseils pendant la rédaction de ce roman.

À Frances Jalet-Miller, dont la patience, les efforts et l'esprit m'ont permis de mettre au jour tout le potentiel de ce travail. Je n'aurais pu le faire sans vous.

NOTE DE L'ÉDITEUR FRANÇAIS

Le système judiciaire américain étant très différent du nôtre, les fonctions n'ont pas toujours un équivalent en France. Les mots " greffier " et " huissier ", par exemple, ne recouvrent pas exactement les mêmes emplois. Le texte est suffisamment explicite pour en éclairer le sens au fil de la lecture. D'autres mots, popu-larisés par le cinéma et les séries télévisées, comme " attorney ", ont été conservés. Exceptionnellement, quelques notes du traducteur en bas de page précisent le sens de certains termes.

La vérité est rarement pure

et n'est jamais simple.

Oscar WILDE

Chapitre 1

Ici, les portes ont plusieurs centimètres d'épaisseur. Elles sont en acier. Leur patine d'usine a fait place à toutes sortes de marques. Sur leurs surfaces grises sont inscrites des empreintes de visages humains, de genoux, de coudes, de dents, des taches de sang. Hiéroglyphes carcéraux. Douleur, peur, mort, tout y est consigné, du moins jusqu'à ce que les plaques de métal soient remplacées. Les portes ont une ouverture carrée à hauteur d'œil. Et, par cette ouverture, les gardiens matent, braquent des faisceaux lumineux sur le bétail humain qu'ils doivent surveiller. Sans avertissement, des matraques s'abattent sur l'acier, claquent comme des coups de feu. Les anciens tiennent bon, baissent les yeux, observent le sol, observent le néant - c'est-à-dire leur vie - dans une vague attitude de défi que personne ne remarque et dont tout le monde se moque. Les nouveaux se raidissent encore en entendant le choc ou en voyant la lumière, certains pissent dans leur froc de coton et regardent les gouttes dégouliner sur leurs chaussures noires réglementaires. Ils s'y font vite, cognent à leur tour contre la foutue porte, ravalent leur bile et leurs larmes de collégiens. S'ils veulent survivre. La nuit, les cellules sont obscures comme des

cavernes. On aperçoit quelques formes ici et là. Cette nuit, un orage tenaille la prison. Chaque fois qu'un éclair descend du ciel, une flaque de lumière éclabousse les taules par les lucarnes de Plexiglas, et le motif en nid-d'abeilles des vitres grillagées se décalque sur le mur opposé.

Au passage de l'éclair, le visage de l'homme émerge des ténèbres, comme un plongeur refaisant soudain surface. Contrairement aux autres taulards, il est seul dans sa cellule, pense seul, ne voit personne. Tous le craignent, même les matons, malgré l'artillerie qu'ils trimballent en permanence, car sa carrure intimide. Quand il passe à côté de ses codétenus, des types pour-tant endurcis et violents, des caïds à leur manière, ils détournent les yeux.

Son nom est Rufus Harms et, à la prison militaire de Fort Jackson, il a une réputation de démolisseur. Il écrase quiconque lui cherche des crosses. Ce n'est jamais lui qui commence, mais c'est toujours lui qui achève. Ses vingt-cinq ans d'incarcération ont laissé des traces profondes dans sa chair. Tels les anneaux d'un arbre, les cicatrices de sa peau, les fractures mal réduites de son squelette sont une chronique du temps passé derrière les barreaux. Mais c'est sous la fine enveloppe de sa cervelle que se trouvent les pires lésions, dans les centres mêmes de son humanité : la mémoire, la pensée, l'amour, la haine, la peur, tout se détraque, tout se retourne contre lui. Surtout la mémoire, oppressante tumeur de fer qui appuie sur ses vertèbres cervicales. Il reste cependant dans sa carcasse massive une force substantielle, qu'on devine à ses longs bras noueux, à ses épaules compactes. Même sa corpulence recèle la menace d'une puissance exceptionnelle. Mais c'est un chêne bancal, à moitié sorti de terre, aux racines arra-chées, aux branches mortes ou mourantes, irrécupé-rable. Un paradoxe vivant : un brave gars, respectueux des autres et fidèle à son Dieu, coulé dans le moule d'un tueur sans pitié. Parce que c'est l'idée qu'ils se font de lui. Et il s'en accommode. Du moins jusqu'à ce jour. Jusqu'à cette chose que son frère lui a apportée. Un paquet d'or, un puits d'espoir. Un ticket de sortie. Un nouvel éclair montre ses yeux rougis. Injectés de sang ? Non, ce sont des larmes qui luisent sur sa face ombrageuse. Puis la lueur s'estompe et il lisse la feuille de papier, attentif à ne pas faire de bruit pour ne pas inciter les gardiens à venir fouiner. Il y a plusieurs heures déjà qu'on a éteint les lumières et il ne peut rien y faire. C'est comme ça depuis un quart de siècle, ses ténèbres ne se dissipent qu'au lever du jour. De toute façon, il n'a pas vraiment besoin de voir clair. Il a déjà lu la lettre. Mot à mot. Chaque syllabe est gravée en lui comme un poinçon. En haut de la feuille s'étale l'emblème de l'armée des États-Unis. Un symbole qu'il connaît bien. L'armée a été son employeur, son unique maître pendant près de trente ans.

L'administration militaire demandait certains rensei-gnements à Rufus Harms, un troufion vaincu et oublié du Vietnam. Des renseignements détaillés. Des rensei-gnements qu'il était incapable de leur fournir. D'un doigt précis malgré l'obscurité, Harms toucha le passage du texte qui avait partiellement réveillé sa mémoire endormie pendant toutes ces années - des atomes de mémoire qui lui avaient causé d'infinis cauchemars mais dont le noyau lui avait semblé à jamais hors d'atteinte. En lisant la lettre, il avait collé son front sur le papier, comme pour découvrir un sens caché dans ses gribouillis dactylographiés, élucider le plus grand mystère de sa vie mortelle. Or, cette nuit, ces fragments épars s'étaient soudain agglomérés pour former des molécules et faire apparaître la vérité. Enfin.

Avant d'avoir lu la lettre de l'armée, Harms n'avait que deux souvenirs distincts de cette autre nuit, vingt-cinq ans plus tôt : la petite fille et la pluie. Un orage terrible, comme maintenant. La fillette avait les traits délicats ; son nez n'était qu'un bourgeon de cartilage ; son visage n'avait pas encore connu les ravages des ans, des soucis ou du soleil ; ses yeux écarquillés, bleus et innocents, étaient encore habités par la promesse d'une longue vie à venir. Sa peau, blanche comme du sucre, était intacte, à l'exception des marques rouges qui frois-saient son cou fragile comme une tige de fleur. Des marques de strangulation, laissées par les mains du soldat Rufus Harms, ces mêmes mains qui à présent serraient la lettre, tandis que ces images redoutables repassaient une fois de plus dans sa mémoire.

Chaque fois qu'il pensait à l'enfant morte, il pleurait. C'était plus fort que lui, il ne pouvait pas s'en empê-cher, mais il le faisait en silence, et pour cause : les matons et les taulards étaient des busards, des requins, qui flairaient le sang, repéraient la faiblesse, la faille, à des milliers de kilomètres de distance ; ils déchiffraient le moindre mouvement de vos yeux, le frémissement des pores de votre peau, même l'odeur de votre sueur. Ici, tous les sens étaient exacerbés. Ici, la vie signifiait force, rapidité, dureté et souplesse. Sinon, on crevait. Il était agenouillé près d'elle quand les MP, les gars de la police militaire, l'avaient trouvé. Sa robe légère était collée à sa carcasse chétive qui s'enfonçait dans la terre imbibée, comme si on l'avait jetée de très haut et que l'impact lui eût creusé une tombe sans profondeur. Harms avait regardé les MP mais, dans son trouble, il n'avait vu que des silhouettes sombres et confuses. Jamais de sa vie il n'avait ressenti pareille fureur. Il avait été pris de nausée, s'était mis à voir double. Tout s'était emballé, son pouls, sa respiration, sa pression sanguine. Il s'était agrippé la tête comme pour empê-cher son crâne d'éclater, sa cervelle de gicler à travers son cuir chevelu et d'exploser dans l'air humide. Quand il avait à nouveau regardé la petite fille morte, puis les deux mains tremblantes qui lui avaient pris la vie, la colère l'avait quitté, comme si quelqu'un avait débranché une prise électrique incrustée en lui. Perdant bizarrement la maîtrise de ses fonctions corporelles, Rufus, trempé et frissonnant, était resté pétrifié, les genoux enfouis dans la boue. Un sorcier noir en treillis vert présidant au sacrifice d'une petite Blanche... C'était en ces termes qu'un témoin hébété décrirait la scène plus tard.

Le lendemain, Rufus apprendrait le nom de la

fillette : Ruth Ann Mosley, dix ans, originaire de Columbia, en Caroline du Sud. Elle était venue avec sa famille rendre visite à son frère, qui était en garnison à la base. Cette nuit-là, il n'avait connu Ruth Ann Mosley que sous la forme d'un cadavre, petit, minuscule même à côté de la formidable masse de son mètre quatre-vingt-quinze et de ses cent cinquante kilos. La crosse de fusil qu'un des MP lui balança sur le crâne était la dernière diapositive mentale que Rufus conservait de cette nuit. Le coup l'avait fait tomber à terre, juste à côté d'elle, juste à côté de son visage sans vie tourné vers le ciel, immobile et inondé de gouttelettes de pluie. Rufus Harms s'était affalé dans la boue et n'avait plus rien vu d'autre. Ne se souvenait de rien d'autre.

Jusqu'à ce soir. Il emplit ses poumons d'air moite et regarda par la fenêtre entrouverte. Il était tout à coup cet animal rare : un innocent en prison.

Au fil des ans il s'était convaincu que le mal était chevillé en lui, comme un cancer qui le rongeait de l'intérieur. Il avait même pensé au suicide pour expier sa faute, ce crime atroce : un meurtre, et qui plus est, le meurtre d'un enfant. Mais il était profondément croyant. Ce n'était pas un vulgaire gibier de potence converti à la religion sur le tard. Il savait que c'était un péché de mettre fin à sa propre vie, un péché qu'il ne pouvait commettre. Il savait aussi que le meurtre de la petite fille l'avait condamné à un au-delà de souffrances mille fois plus terribles que celles qu'il endurait aujourd'hui. Il n'avait pas envie de devancer l'appel. Il préférait encore son sort terrestre, cette prison faite par l'homme.

Et il comprenait maintenant qu'il avait eu raison de résister à la tentation de la mort. Dieu savait, Dieu l'avait maintenu en vie pour qu'il connaisse cet instant. Il se souvenait avec une étonnante précision des hommes qui étaient venus vers lui cette nuit-là, au cachot. Leurs visages crispés, les rayures de leurs uniformes - certains étaient ses compagnons d'armes -étaient restés gravés dans son esprit. Il se rappelait comment ils l'avaient encerclé, tels des loups fondant sur une proie, enhardis par leur nombre ; il percevait encore la haine contenue dans leurs paroles. Ce qu'ils avaient fait cette nuit-là avait causé la mort de Ruth Ann Mosley. Et, en un sens, Harms en était mort lui aussi. Pour ces hommes, Harms était un soldat valide qui ne s'était jamais battu pour son pays. Il n'avait que ce qu'il méritait, ils n'en doutaient pas. À présent, c'était un homme d'âge moyen qui agonisait lentement dans une cage pour payer un crime ancien, sans pouvoir demander justice. Et pourtant, en contemplant les ténèbres familières de sa crypte, Rufus Harms n'avait plus qu'une seule idée en tête, une unique passion : après vingt-cinq ans de martyre, vingt-cinq ans de vie gâchée, de culpabilité et d'incessants tourments, il savait que c'était désormais leur tour de souffrir. Il serra la bible usée que sa mère lui avait donnée et en fit la promesse au Dieu qui avait choisi de ne jamais l'abandonner.

Chapitre 2

L'escalier menant à l'immeuble de la Cour suprême des États-Unis était large et semblait ne jamais finir. Le gravir, c'était presque partir à l'ascension du mont Olympe pour demander audience à Zeus - et, en vérité, il y avait un peu de ça. Sur la façade, au-dessus de la porte principale, on pouvait lire : " La Justice est la même pour tous. " Cette phrase n'était extraite d'aucun document juridique, elle émanait de Cass Gilbert, l'architecte qui avait dessiné et construit le Palais de Justice. Elle avait surtout une motivation esthétique : les mots s'inscrivaient parfaitement dans l'espace prévu par Gilbert pour une citation mémorable.

Le majestueux bâtiment dressait ses quatre étages au-dessus du niveau du sol. Une ironie du sort avait voulu que le Congrès vote les crédits de sa construction en 1929, c'est-à-dire l'année même de la grande crise économique, quand le marché s'était effondré. Près d'un tiers du budget - de neuf millions de dollars au total - avait été consacré à l'achat du marbre. La façade était en pur Vermont, acheminé par une armée de camions ; les quatre salles d'audience étaient revêtues de roche cristalline de Géorgie ; les sols et les murs de la plupart des autres pièces étaient couverts de pierre blanche d'Alabama. Le grand hall était dallé de marbre d'Italie, plus sombre, et de pierre d'Afrique. Les colonnes avaient été taillées dans de grands blocs de marbre venus de Montarrenti, en Italie, et transportés par bateau jusqu'à Knoxville, Tennessee, où des hommes s'étaient échinés pour les transformer en piliers de trente pieds destinés à soutenir un édifice qui, depuis 1935, servait d'adresse professionnelle à neuf hommes - et, depuis 1981, à une femme au moins. Les partisans de cette architecture y voyaient un bel exemple de style corinthien d'inspiration néoclassique. Ses détracteurs estimaient que c'était davantage un palais pour monarques décadents qu'un lieu fait pour rendre la justice sereinement.

Pourtant, depuis l'époque de John Marshall, la Cour avait défendu la lettre et l'esprit de la Constitution. Elle pouvait annuler une loi du Congrès en la déclarant anti-constitutionnelle. Elle pouvait forcer un Président élu à divulguer des enregistrements et des documents qui l'amèneraient finalement à la démission et à la disgrâce. En parallèle avec l'autorité législative du Congrès, et avec le pouvoir exécutif du Président, de par la décision des pères fondateurs de la nation, le pouvoir judiciaire américain, aux mains de la Cour suprême, était l'une des branches maîtresses du gouvernement. Et, de fait, il exerçait réellement des fonctions gouvernementales, en ce sens que la Cour suprême pouvait infléchir et cana-liser la volonté du peuple par toutes sortes de décisions portant sur des points significatifs.

L'homme vieillissant qui traversait le grand hall était le dépositaire de cette honorable tradition. Il était grand, ossu et, malgré des décennies passées à lire de petits caractères, sa vue était encore bonne. Ses paisibles yeux bruns n'avaient pas besoin de lunettes. Si les ans lui avaient pris presque tous ses cheveux, avaient voûté ses épaules et l'affligeaient d'une légère claudication, le président de la COUR suprême, Harold Ramsey, possédait une énergie et une intelligence hors pair qui compensaient largement ses défaillances physiques.

Même dans sa démarche on sentait une détermination inébranlable.

Il était le plus haut magistrat du pays et il se trouvait ici chez lui. C'était son tribunal, sa maison, que les médias appelaient d'ailleurs la Cour Ramsey, comme ils l'avaient fait avant lui pour le juge Warren et ses autres prédécesseurs. C'était son héritage, ce serait son legs. Ramsey dirigeait son tribunal avec fermeté et droiture. Il avait su constituer autour de lui une majorité durable, qui restait soudée depuis près de dix ans. Il aimait le travail en amont, tout ce qui se passait en coulisse, les tractations d'arrière-salle : un mot, un paragraphe, un petit ajout disposés ici ou là, à charge de revanche. Il patientait jusqu'à ce que se présente l'affaire adéquate, parfois d'une façon insoupçonnée de ses collègues. Recueillir les cinq voix nécessaires pour une majorité était une obsession chez lui.

Il était arrivé à la Cour comme juge assesseur et occu-pait le fauteuil de président depuis dix ans. Il n'était qu'un " premier parmi ses égaux ", en théorie, mais, dans la pratique, il représentait davantage. Il avait un caractère entier, des idées très arrêtées et une philoso-phie bien à lui ; par chance, on l'avait nommé à ce poste à une époque où les critères de sélection ne relevaient pas d'arguties politiques, comme aujourd'hui. Jadis, on ne vous posait pas de questions embarrassantes sur vos positions quant à l'avortement ou la peine de mort. Aujourd'hui, les chemins qui mènent au poste très influent de juge à la Cour suprême sont semés d'embûches politiques, mais, de son temps, à partir du moment où le Président vous avait nommé, si vous possédiez le pedigree requis et que vous ne traîniez pas de casseroles trop bruyantes, personne ne venait contester votre place.

Le Sénat avait reconduit Ramsey à l'unanimité. Il n'avait pas vraiment le choix. Son bagage universitaire et sa carrière étaient de premier ordre. Bardé de diplômes, tous de l'Ivy League, et toujours major de sa promotion, il avait commencé par enseigner le droit, se distinguant par ses qualités pédagogiques, ses théories relatives au droit et à l'éthique. Ensuite, il avait été nommé à la cour d'appel fédérale, où il était rapidement devenu premier magistrat, avec une majorité solide et efficace : la Cour suprême n'avait jamais cassé un seul de ses arrêts. Avec le temps, il s'était tissé tout un réseau de relations utiles qui lui avaient permis de mener sa barque, au poste qu'il occupait actuellement.

Cette place, il l'avait méritée. On ne lui avait pas fait de cadeaux. C'était encore une de ses convictions. En Amérique, tout le monde pouvait réussir à condition de travailler dur. Il n'y avait pas de passe-droit, ni pour les pauvres, ni pour les riches, ni pour la classe moyenne. Les États-Unis étaient le pays des grandes occasions. Le tout était de savoir les saisir et, pour cela, il fallait y mettre du sien, mouiller sa chemise, faire des sacrifices. Ramsey ne supportait pas les gens qui cherchaient des excuses afin de justifier leurs échecs. Il était né dans une misère noire, d'un père alcoolique, brutal, et d'une mère tellement brimée par son mari qu'elle en avait perdu tout instinct maternel. Or, malgré ce lourd handicap de départ, il avait réussi. Ce qu'il avait fait, les autres pouvaient le faire aussi. Les ratés ne devaient s'en prendre qu'à eux-mêmes, il n'en démordait pas. Il poussa un soupir de satisfaction. Une nouvelle session venait de commencer et tout se passait pour le mieux. À un détail près. Une chaîne n'a que la solidité de son maillon le plus faible. Et il y avait un maillon faible. Son Waterloo potentiel. Pour l'instant, les choses fonctionnaient bien, mais il fallait tenir cinq ans. Ce genre de problème devait être réglé dès le début si on ne voulait pas qu'il prenne des proportions incontrôlables. Il savait qu'avec Elizabeth Knight il allait trouver quelqu'un à sa mesure. Elle était aussi maligne que lui, et probablement aussi inflexible. Il s'en était rendu compte dès le premier jour. Une jeune femme dans une cour de vieux hommes... Il ne lui lâchait jamais la bride. Chaque fois qu'il pensait qu'elle était sur la défensive, il la faisait plancher en se disant que la responsabilité de rédiger un avant-projet susceptible d'obtenir une majo-rité la situerait définitivement dans son camp. Il avait essayé de la placer sous son aile protectrice, de la piloter à travers les méandres de la procédure. Mais elle avait révélé un caractère extrêmement obstiné. Il avait vu d'autres présidents de la Cour suprême se laisser aller à la complaisance et baisser leur garde jusqu'à perdre leur autorité au profit d'intrigants plus diligents. Ramsey était déterminé à ne jamais rejoindre leur cohorte.

- Murphy se fait du mouron pour l'affaire Chance, dit Michael Fiske à Sara Evans.

Ils se tenaient dans le bureau de Sara, au premier étage du Palais. Michael Fiske était un bel homme d'un mètre quatre-vingt-cinq, un ancien athlète encore bien musclé. Généralement, les greffiers ne restaient qu'un an à la Cour suprême, puis ils cherchaient une place plus prestigieuse dans le privé, la fonction publique ou l'université. Michael entamait sa troisième année, ce qui était presque sans précédent, comme premier gref-fier du juge Thomas Murphy, le légendaire libéral de la Cour.

Michael Fiske était doté d'un cerveau prodigieux, qui fonctionnait comme une trieuse automatique. Véritable ordinateur ambulant, il emmagasinait et classait les données avec une sûreté étonnante. Il était capable de combiner mentalement des dizaines de scénarios complexes pour tester leurs interactions potentielles et prenait plaisir à croiser le fer avec ses semblables sur des affaires d'importance nationale. Il avait découvert que, même dans ce contexte intellectuel aride, il y avait quelque chose à creuser, quelque chose de très profond, caché derrière les mots austères d'un texte de loi. Il n'avait aucune envie de quitter la Cour suprême. Le monde extérieur ne le tentait pas.

Sara avait l'air soucieuse. À la dernière session, Murphy avait demandé que l'affaire Chance donne lieu à un débat oral. La date était fixée et on était en train de boucler le dossier préparatoire. Sara Evans n'avait pas trente ans. Elle devait mesurer un mètre soixante-cinq et, malgré sa minceur, affichait quelques courbes inté-ressantes. Elle avait un joli visage, de grands yeux bleus, une abondante chevelure châtain clair - qui blon-dissait en été - et une agréable odeur fraîche. Elle était première greffière du juge Elizabeth Knight.

- Je ne comprends pas. Je croyais qu'il était de notre côté sur ce coup-là. C'est tout à fait dans sa ligne. Un individu sans défense contre une bureaucratie écrasante.

- Il a peur de créer un précédent.

- Même au risque d'une erreur judiciaire ?

- Tu prêches un converti, Sara, mais ne compte pas sur moi. Sans lui, Knight ne pourra jamais réunir cinq voix, tu le sais. Et même avec lui, ça risque d'être serré.- Bon, qu'est-ce qu'il veut ?

Cela se passait presque toujours comme ça. Le fameux réseau des greffiers. Ils marchandaient, débat-taient, se disputaient le bout de gras pour le compte de leurs patrons comme des politiciens éhontés en mal de suffrages. Officiellement, les juges étaient au-dessus de ça, bien sûr -jamais ils ne manigançaient pour faire modifier une phrase dans un avis, infléchir une formulation, ajouter ou supprimer un attendu -, mais ce n'était pas le cas des greffiers. En fait, la plupart d'entre eux en tiraient même une grande fierté. C'était un peu comme une énorme et interminable chronique mondaine avec des intérêts nationaux à la clé - entre les mains de jeunes gens de vingt-cinq ans dont c'était la première expérience professionnelle.

- Il n'est pas fondamentalement opposé à la posi-tion de Knight. Mais, si elle veut obtenir cinq voix à la conférence, il faudra que l'avis soit rédigé au petit poil. Il ne va pas lâcher le morceau comme ça. Il était sous les drapeaux pendant la Seconde Guerre mondiale. Pour lui, tout ce qui touche à l'armée est sacré et doit être traité avec un maximum de considération. Tu ferais bien de t'en souvenir quand tu rédigeras le texte préliminaire. Elle acquiesça. Les gens ne soupçonnent pas l'impor-tance du rôle des greffiers dans les décisions des juges.- Merci. Mais Knight veut être l'auteur du texte.- Bien sûr qu'elle le sera. Ramsey n'a pas l'inten-tion de voter le renvoi pour Feres et Stanley, tu le sais très bien. Or Murphy va probablement voter pour Chance à la conférence. Il est le rapporteur, il mettra donc un point d'honneur à faire valoir son point de vue. Si Knight veut ses cinq voix, il faudra qu'elle lui renvoie l'ascenseur. Si elle joue le jeu, nous sommes tous d'accord.

" États-Unis contre Chance " était l'une des princi-pales affaires en souffrance pour cette session. Barbara Chance avait été soldat dans l'armée. Elle avait été malmenée, harcelée et violée à plusieurs reprises par certains de ses supérieurs masculins. Sa plainte avait suivi la voie hiérarchique habituelle : l'un des coupables avait été traduit en cour martiale et incarcéré. Mais Barbara Chance ne s'était pas estimée satisfaite. Après son départ de l'armée, elle avait porté l'affaire devant les tribunaux pour demander réparation des préjudices, expliquant que le pouvoir militaire était responsable du climat malsain qui régnait dans ses rangs et devait répondre des sévices dont elle et d'autres femmes soldats avaient été victimes.

La justice pénale avait traîné la jambe et Chance avait perdu chacun de ses recours. Néanmoins, la procédure était entachée de suffisamment de zones d'ombre pour que l'affaire soit finalement déposée comme un gros poisson mort devant le perron de la Cour suprême.

Le parquet, pour une fois amateur de jeux de mots, avait déclaré que Chance n'avait aucune chance de gagner. La hiérarchie militaire était virtuellement immunisée contre toute poursuite légale émanant d'un de ses membres, quel que fût le type de faute reprochée. Mais les juges pouvaient fort bien modifier cette situa-tion. Knight et Sara Evans étaient bien décidées à changer le cours des choses et, pour ce faire, le soutien de Thomas Murphy était décisif. Même s'il n'était pas favorable à la levée de l'immunité militaire, l'affaire Chance pouvait au moins ouvrir une brèche dans l'invincibilité de l'armée.

Il semblait prématuré de discuter des conclusions d'une affaire avant d'en avoir débattu en séance. Mais, pour la plupart des juges, le débat oral était secondaire. Leur décision était déjà prise à ce moment-là. Cette phase de la procédure n'était souvent pour eux qu'une occasion de pontifier en agitant des hypothèses plus ou moins tirées par les cheveux - une forme de terrorisme intellectuel, du genre : " Mais enfin, mon cher collègue, songez aux conséquences si vous votez dans ce sens ! " Michael Fiske se leva et regarda Sara. C'était lui qui l'avait persuadée de rempiler pour une nouvelle session à la Cour. Après une enfance dans une petite ferme de Caroline du Nord et des études à Stanford, Sara, comme tous les greffiers d'ici, avait un magnifique avenir professionnel devant elle. Sur un CV, les mots " Cour suprême " étaient un sésame qui ouvrait les portes les plus prestigieuses, ce qui avait pour effet d'enfler les chevilles de certains greffiers dont les états de service réels n'avaient pourtant rien de mirobolant. Sara et Michael, eux, n'avaient jamais eu la grosse tête. C'était l'une des raisons, outre son intelligence, sa beauté, sa fraîcheur et sa personnalité bien équilibrée, qui avaient poussé Michael à poser à Sara une question très impor-tante la semaine précédente. Une question à laquelle il espérait obtenir une réponse bientôt. Peut-être mainte-nant. Il n'avait jamais été particulièrement patient. Sara l'interrogea du regard.

- Tu as réfléchi à ma question ? lui demanda-t-il. Elle savait qu'elle n'y couperait pas. Il y avait assez longtemps qu'elle esquivait.

- Je n'ai fait que ça, répondit-elle.

- On dit que c'est mauvais signe quand ça prend autant de temps.

Il essayait d'adopter un ton badin, mais on sentait bien qu'il se forçait.

- Michael, je t'aime beaucoup.

- Aïe, aïe, aïe, encore un mauvais signe.

Il ne plaisantait plus. Elle hocha la tête.

- Je suis désolée.

- Sûrement pas autant que moi, dit-il en haussant les épaules. C'est la première fois que je demande à quelqu'un de m'épouser.

- Et c'est la première fois qu'on me le demande. Je t'assure que je suis très flattée. Tu as tout ce qu'il faut.- Sauf l'essentiel. (Il regarda ses mains qui trem-blaient légèrement.) Je respecte ta décision. Je ne suis pas de ceux qui pensent que l'amour vient avec le temps. Il est là ou il n'est pas là.

- Tu trouveras une femme, Michael. Et elle aura beaucoup de chance. (Evans se sentait terriblement mal à l'aise.) J'espère que cette histoire ne m'aura pas fait perdre mon meilleur ami de la Cour, dis ?

- Si, sans doute.

Il arrêta ses protestations d'un geste.

- Non, je plaisante, soupira-t-il. Je ne voudrais pas paraître trop imbu de moi-même mais, vois-tu, c'est la première fois que je me fais rembarrer.

- Je t'envie : tu as de la chance, dit-elle en souriant.- Oh, ne crois pas ça. Au contraire, ça rend les rebuffades plus difficiles à encaisser. (Il se dirigea vers la porte.) Nous sommes toujours amis, Sara. Je ne suis pas idiot au point de me séparer de ta compagnie, je m'ennuierais trop sans toi. Tu trouveras quelqu'un aussi, tu sais, et il aura beaucoup de chance... Tu l'as même peut-être déjà trouvé, au fait ? ajouta-t-il sans la regarder.

Elle rougit imperceptiblement.

- Pourquoi cette question ?

- Appelle ça un sixième sens. L'échec est un peu plus facile à accepter quand on connaît le vainqueur.- Il n'y a personne d'autre, dit-elle très vite.

Michael ne semblait pas convaincu.

- On en reparlera.

Sara le regarda s'éloigner, très troublée.

- Je me souviens de mes premières années au

Palais, dit Ramsey en tournant les yeux vers la fenêtre, un sourire aux lèvres.

Il était assis en face d'Elizabeth Knight, le plus jeune juge de la Cour. Elizabeth Knight, la quarantaine, avait une taille moyenne, un corps svelte et de longs cheveux noirs serrés en un chignon austère qui ne la flattait pas. Son visage était assez dur, un peu anguleux, mais elle n'avait aucune ride, comme si elle n'avait jamais mis le nez dehors de toute sa vie. Elle s'était rapidement taillé une réputation de bourreau de travail et d'orateur acharné dans les débats.

- Je suis sûre que tout est resté gravé dans votre mémoire, répondit-elle en repassant dans son esprit son emploi du temps pour la journée.

- C'était mon initiation, en quelque sorte.

Elle l'observa. Ses longues mains croisées derrière la tête, il la regardait droit dans les yeux, maintenant.- Il m'a fallu cinq ans pour commencer à

comprendre comment ça fonctionnait, continua-t-il. Knight réprima un sourire.

- Vous êtes trop modeste, Harold. Je suis persuadée que vous aviez déjà tout compris avant de franchir la porte.

- Sérieusement, ça demande du temps. Et je

pouvais m'inspirer de modèles intéressants. Félix Aber-nathy, le vieux Tom Parks. Il n'y a pas de honte à prendre exemple sur les anciens, vous savez. Comme je vous le disais, c'est un peu une initiation. Nous sommes tous là pour apprendre, et je dois reconnaître que vous apprenez vite. Seulement, voyez-vous, la patience est une vertu capitale ici. Il y a trois ans que vous êtes là. Moi, ça fait vingt ans que ce palais est mon second domicile. Vous me comprenez, j'espère ?

- Je comprends surtout une chose, répliqua-t-elle, amusée, ça vous ennuie que j'aie fait inscrire l'affaire Chance au programme de cette session.

Ramsey se redressa.

- Ne croyez pas tout ce qu'on raconte dans les

couloirs.

- Au contraire, j'ai trouvé les ragots des greffiers très instructifs.

Il se radossa.

- Hum, soit, j'avoue que ça m'a un peu surpris. Cette affaire ne présente aucun point litigieux

nécessitant notre intervention. Dois-je être plus précis ? dit-il en levant les mains.

- À votre avis ?

Une vague rougeur passa sur le front de Ramsey.- Eh bien, aucun point litigieux au regard des avis de cette cour depuis cinquante ans. Tout ce que je vous demande, c'est d'avoir un peu de considération pour vos prédécesseurs.

- Personne ne tient cette institution en plus haute estime que moi.

- Ravi de l'entendre.

- Et moi, je serai ravie d'entendre vos réflexions après le débat oral sur l'affaire Chance.

Ramsey la regarda d'un œil morne.

- Oh, le débat sera très bref. Il ne faut pas long-temps pour dire oui ou non. Pour parler franchement, à la fin de la journée, j'aurai au moins cinq voix. Pas vous.- J'ai déjà convaincu trois autres juges de voter pour que l'affaire passe en audience.

Ramsey faillit éclater de rire.

- Vous ne tarderez pas à apprendre qu'il y a une énorme différence entre un vote pour une audience et un vote pour une décision. Croyez-moi, j'aurai la majorité. Knight sourit.

- Votre confiance fait plaisir à voir. Ça aussi, c'est très instructif.

Ramsey se leva pour partir.

- Encore une leçon, si vous voulez bien : les petites erreurs peuvent mener à de grandes fautes. Nous sommes nommés ici à vie, vous n'avez que votre répu-tation pour vous. Quand vous l'avez perdue, vous ne la récupérez jamais. (Il alla jusqu'à la porte.) Je vous souhaite une journée productive, Beth, dit-il avant de disparaître.

Chapitre 3

- Rufus ? dit Samuel Rider en appuyant l'écouteur du téléphone contre son oreille. Comment m'avez-vous retrouvé ?

- Y a pas tellement d'avocats dans l'armée,

Samuel, répondit Rufus Harms.

- Je ne suis plus dans l'armée.

- Ça paie mieux dans le privé ?

- Parfois, je regrette l'uniforme, dit Rider.

Il mentait. Le service militaire l'avait terrifié. Par chance, quand il avait été appelé sous les drapeaux, il avait un diplôme de droit en poche et avait pu opter pour une planque au bureau du juge avocat général - officier assumant les fonctions de procureur en conseil de guerre -, ce qui lui avait évité de trimballer une mitrail-lette dans la jungle du Vietnam, où la trouille aurait fait de lui une cible idéale pour l'ennemi.

- Faut que je vous voie. Je peux pas vous expliquer au téléphone.

- Tout va bien à Fort Jackson ? J'ai appris qu'on vous avait transféré.

- Oh ouais, c'est vachement sympa, la prison.

- Ce n'est pas ce que je voulais dire, Rufus. Je me demandais simplement pourquoi vous cherchiez à me joindre après tout ce temps.

- Vous êtes toujours mon avocat, pas vrai ? Eh ben, j'ai justement besoin d'un avocat.

- Mon emploi du temps est assez serré et je n'ai pas l'habitude de me déplacer si loin, répondit Rider. Sa main se crispa sur le combiné quand il entendit la suite :

- Faut que je vous voie demain, Samuel. Vraiment. Vous me devez bien ça, non ?

- J'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous, à l'époque.- Vous avez accepté leur marché sans broncher.- C'est faux. J'ai négocié un accord avec l'autorité compétente avant le procès et le conseil de guerre l'a entériné. C'était la meilleure chose à faire.

- Vous avez pas essayé de renverser la vapeur

pendant l'audience. La plupart des avocats essaient.- Qui vous a dit ça ?

- On apprend des trucs en prison.

- Eh bien, on vous a trompé, on ne peut pas se rétracter en cours d'audience. La sentence est entre les mains du jury, vous le savez bien.

- Mais vous avez appelé aucun témoin. Franche-ment, vous vous êtes pas foulé, hein ?

Rider était maintenant sur la défensive.

- J'ai fait de mon mieux. N'oubliez pas une chose, Rufus, ils auraient pu vous exécuter. Une petite fille blanche et tout et tout. Ils auraient pu vous coller un meurtre au premier degré, avec préméditation, ils me l'ont dit. Au moins, vous avez eu la vie sauve.

- Demain, Samuel. Je vous ai inscrit sur ma liste de visiteurs. Vers 9 heures du mat'. Merci. Merci de tout cœur. Oh, apportez une petite radio.

Avant que Rider ait pu lui demander pourquoi il devait lui fournir cet appareil ou même tout simplement pourquoi sa présence était requise, Harms avait raccroché.

Rider s'étira dans son confortable fauteuil et

contempla son spacieux bureau lambrissé. Il exerçait dans une petite commune rurale des environs de Blacks-burg, en Virginie. Il avait fait son trou : une jolie maison, une Buick neuve tous les trois ans et deux congés annuels. Il avait tiré un trait sur le passé, notam-ment sur la plus sale affaire qu'il eut à traiter au cours de sa brève carrière d'avocat militaire - le genre d'affaire qui vous restait sur l'estomac comme du lait tourné, mais contre laquelle le bicarbonate était sans effet. Rider se passa une main sur le front en repensant au début des années 1970, ces temps de chaos pour l'armée, pour le pays, pour la planète, quand tout le monde accusait tout le monde d'être responsable du dérèglement de l'histoire. Rufus Harms avait paru très aigri au téléphone, mais, merde, il l'avait quand même tuée, cette gosse ! Et sauvagement. Devant sa famille. Il lui avait brisé le cou en quelques secondes, sans que personne puisse intervenir.

Rider avait négocié un arrangement avant le procès, c'était vrai, mais la procédure militaire lui donnait tout à fait le droit de changer son fusil d'épaule pendant l'audience. Les jurés militaires étaient libres de leurs décisions et le juge n'était pas tenu de condamner l'accusé à la peine prévue dans l'arrangement initial. Harms avait raison, on pouvait toujours essayer de " renverser la vapeur ". Seulement voilà, Rider s'était laissé persuader par le procureur de n'appeler aucun témoin de l'extérieur - qui aurait pu attester de la mora-lité de Harms, par exemple - et de s'en tenir strictement au dossier d'instruction officiel, sans chercher de nouvelles preuves à la décharge de son client.

En ce sens, on pouvait considérer qu'il n'avait pas vraiment joué le jeu, l'accusé ayant toujours le droit de contester l'arrangement. Sans le travail de Rider en coulisse, le procureur aurait requis la peine de mort et, vu le chef d'accusation, il aurait sûrement obtenu gain de cause. En principe, la soudaineté du meurtre empê-chait de conclure à la préméditation, mais les esprits les plus logiques pouvaient dérailler devant le petit corps froid d'un enfant.

La vérité vraie était que personne ne se souciait de Rufus Harms. C'était un Noir qui avait passé l'essentiel de sa vie de soldat enfermé dans un cachot. Son crime odieux n'avait rien fait pour rehausser son prestige aux yeux des militaires. Pour beaucoup, un tel homme n'avait pas droit à la justice, sinon une justice expédi-tive, douloureuse et mortelle. Et peut-être Rider lui-même partageait-il ce sentiment. Il n'avait donc pas remué ciel et terre pour défendre Rufus Harms, mais au moins il avait sauvé sa tête. Pour n'importe quel avocat, c'était le meilleur résultat possible.

Alors pourquoi Rufus voulait-il le voir ?

Chapitre 4

John Fiske se leva du banc des avocats en jetant un regard furtif à son adversaire, Paul Williams. Le jeune assistant attorney du Commonwealth ' venait d'énoncer avec assurance les attendus de sa motion. Fiske murmura :

- T'es dans les choux, Paulie. Tu t'es planté.

Quand il se tourna vers le juge Walters, Fiske eut du mal à contenir son excitation. Il était large d'épaules, mais légèrement moins grand que son frère cadet. À la différence de Michael, ce n'était pas exactement un bel homme au sens classique. Il avait les joues rondes, le menton un peu en galoche et deux fractures du nez. La première lui venait d'une bagarre au lycée, la seconde était un souvenir de ses années de flic. Ses cheveux bruns mal peignés qui tombaient sur son front lui donnaient un genre plutôt sympathique, voire séduisant pour certaines, et il y avait de la profondeur dans ses yeux noisette.

- Votre Honneur, afin de ne pas gaspiller le temps de la cour, je voudrais faire une offre officielle au bureau de l'attorney du Commonwealth. S'ils acceptent

1. Appellation qui s'applique à tout État des États-Unis, mais plus particulièrement ceux du Sud - ici, la Virginie. (N.d.T.)

de retirer leur plainte et de nous verser 1 000 dollars à titre de dédommagement, je renonce à ma réponse, je ne réclame aucune sanction et nous pourrons tous rentrer chez nous.

Paul Williams se leva si vite qu'il en perdit ses lunettes, qui tombèrent sur la table.

- Votre Honneur, c'est injurieux...

Le juge Walters regarda la salle de tribunal bondée, contempla en silence la masse des autres affaires à l'ordre du jour et fit signe aux deux hommes, d'une main lasse.

- Approchez.

- Monsieur le juge, dit Fiske en arrivant à la barre latérale, je veux seulement faire une fleur au

Commonwealth.

- Le Commonwealth n'a pas besoin des faveurs de M. Fiske, répliqua Williams avec dépit.

- Allons, Paulie, 1 000 dollars et ça te laisse le temps d'aller boire une bière avant de rentrer expliquer à ton patron comment tu t'es planté. Tiens, je te paie même le coup, si tu veux.

- Vous pouvez attendre dix mille ans, vous n'aurez pas un centime de nous, répondit Williams avec condescendance.

- Voyons, monsieur Williams, cette motion est un peu inhabituelle, reprit le juge Walters.

Dans les tribunaux de Richmond, les motions étaient entendues avant ou pendant le procès. Et elles ne s'accompagnaient pas d'un mémorandum interminable. Dans la plupart des cas, les questions de procédure pénale étaient d'ores et déjà résolues. Il arrivait que le juge demande la rédaction d'un mémorandum après avoir entendu les plaidoiries, mais seulement dans certains cas exceptionnels, lorsqu'il estimait qu'il lui manquait des éléments pour rendre son verdict. C'est pourquoi le juge Walters avait été un peu déconcerté par ce laïus non sollicité et plutôt longuet rédigé par le Commonwealth.

- Je sais, Votre Honneur, dit Williams, mais, au risque de me répéter, c'est la situation qui est

inhabituelle.

- Inhabituelle ? dit Fiske. Des clous, Paulie.

Le juge Walters s'impatienta.

- Monsieur Fiske, je vous ai déjà mis en garde contre votre conduite non orthodoxe dans mon tribunal et je n'hésiterai pas à vous inculper d'outrage à magis-trat si vous ne vous ressaisissez pas. Écoutons ce que vous avez à répondre.

Williams regagna son siège et Fiske s'installa à la barre.

- Votre Honneur, en dépit du fait que la motion " urgente " du Commonwealth a été faxée à mon bureau au milieu de la nuit et que je n'ai donc pas eu le temps de préparer une réponse dûment argumentée, je crois que, si vous vous référez aux seconds paragraphes des pages 4, 6 et 9 du mémorandum du Commonwealth, vous constaterez que les faits consignés dans ledit docu-ment, particulièrement en ce qui concerne le casier judi-ciaire de l'accusé, les déclarations des officiers de police ayant procédé à l'arrestation et les deux témoi-gnages oculaires sur les lieux du crime prétendument commis par mon client, ne sont pas conformes au dossier d'instruction. En outre, le principal précédent cité par le Commonwealth à la page 10 a été récemment invalidé par une décision de la Cour suprême de Virginie. J'ai joint à mon texte toutes les références utiles et souligné les incohérences de manière à faciliter votre lecture.

Pendant que le juge examinait le document, Fiske se pencha vers Williams :

- Tu vois où ça mène de bâcler une bafouille au milieu de la nuit ? Tiens, ajouta-t-il en déposant un double de son texte devant le jeune attorney, puisque tu ne m'as laissé que cinq minutes pour lire ton poème, je te rends la politesse. Tu pourras en prendre connais-sance en même temps que le juge.

Walters acheva sa lecture et posa sur Williams un regard à glacer le plus impassible des spectateurs.- J'espère que le Commonwealth a une réponse appropriée, monsieur Williams, bien que je ne voie pas ce que ça pourrait être.

Williams jaillit de son siège. Quand il essaya de parler, il s'aperçut que sa voix l'avait quitté, avec sa superbe.

- Eh bien ? s'impatienta le juge Walters. Dites

quelque chose, ou je pourrais donner suite à la requête de sanctions de M. Fiske avant même de l'avoir entendue.

Quand Fiske lorgna vers Williams, il vit que l'expres-sion de son visage s'était sensiblement adoucie. On ne sait jamais quand on peut avoir besoin d'une faveur.- Votre Honneur, je suis convaincu que les erreurs contenues dans la motion du Commonwealth sont imputables au surmenage des avocats et n'ont rien d'intentionnel. Je suis même prêt à rabaisser mon offre à 500 dollars, mais je souhaite des excuses écrites du Commonwealth. Vous comprenez, j'aurais bien aimé dormir la nuit dernière.

Quelques rires s'élevèrent dans l'assistance et, tout à coup, une voix fusa du fond de la salle.

- Juge Walters, si je peux intervenir, le Common-wealth accepte l'offre.

Tous les yeux se tournèrent vers l'orateur impromptu, un petit homme chauve et corpulent engoncé dans un costume en seersucker, avec un cou poilu serré dans un col amidonné.

- Nous acceptons l'offre, répéta l'homme d'une voix rocailleuse, infléchie par l'accent virginien et par un grasseyement de vieux fumeur. Et nous présentons nos excuses à la cour pour avoir abusé de son précieux temps.

- Vous m'en voyez ravi, monsieur Graham, vous tombez à point nommé, répondit le juge Walters. Bobby Graham, attorney du Commonwealth pour la ville de Richmond, inclina la tête et disparut derrière la double porte vitrée. Il n'avait présenté aucune excuse à Fiske, mais l'avocat de la défense n'insista pas. Dans un tribunal, on obtenait rarement tout ce qu'on demandait.- La motion du Commonwealth est rejetée, dit le juge. Monsieur Williams, je crois que vous auriez intérêt à aller boire cette bière avec M. Fiske. Et il me semble que c'est à vous de payer la tournée, mon petit. La séance était levée. On appelait les plaignants suivants. Fiske referma son porte-documents d'un coup sec et sortit de la salle, Williams sur ses talons.- Tu aurais dû accepter ma première offre, Paulie.- Je n'oublierai pas ça, Fiske, rétorqua Williams avec colère.

- J'espère bien.

- Nous aurons la peau de Jérôme Hicks, ne

t'imagine surtout pas que nous allons baisser les bras. Paulie Williams, comme la plupart des assistants attorneys auxquels Fiske avait eu affaire, considérait ses clients comme des ennemis personnels, qui ne méri-taient que la corde pour les pendre. Dans certains cas, ces jeunes magistrats n'avaient pas tort. Mais pas toujours.

- Tu sais ce que je pense ? demanda Fiske. Je pense que dix mille ans passent très vite, parfois.

En quittant la salle d'audience du troisième étage, il croisa des policiers avec qui il avait travaillé quand il était flic à Richmond. L'un d'entre eux sourit, le salua de la tête, mais les autres refusèrent de le regarder. Il était le traître qui avait troqué son arme et sa plaque contre un attaché-case et un costume. Le porte-voix du camp adverse. Va rôtir en enfer, frère Fiske.

Fiske remarqua un groupe de jeunes Noirs débraillés, les cheveux coupés très ras. Leurs frocs baissés en dessous de la ceinture laissaient voir leurs caleçons sous leurs blousons de durs à cuire et tombaient en accordéon sur des tennis sans lacets. C'était pour eux une manière de défier l'autorité judiciaire. Il y avait quelque chose de pathétique dans leur manque d'originalité.

Ces jeunes gens étaient attroupés autour de leur avocat, un Blanc bedonnant, en nage, qui sentait le renfermé dans son costard de luxe à fines rayures, taché sur le bout des manches, et ses mocassins de chevreau. Ses lunettes à monture d'écaille tressautaient chaque fois qu'il élevait la voix en tapant du poing dans sa paume charnue. Les Noirs, les abdominaux contractés sous leurs chemises de dealers en soie, écoutaient atten-tivement, pour une fois - la seule fois que cet homme revêtait quelque importance à leurs yeux, la seule fois qu'ils daignaient le regarder autrement qu'avec mépris ou derrière le viseur d'un fusil. Jusqu'à la prochaine. Car il y aurait une prochaine fois. Dans ce palais, c'était un sorcier. Ici, même Michael Jordan n'aurait pu toucher cet homme blanc.

Fiske savait ce qu'il leur disait, aussi sûrement que s'il avait lu sur ses lèvres. L'homme s'était spécialisé dans la défense des petites frappes, tous crimes confondus. La meilleure stratégie : le silence de pierre. T'as rien vu, t'as rien entendu, tu te souviens de rien. Des coups de feu ? J'ai cru que c'était une voiture qui pétaradait. Mettez-vous bien ça dans la tête, les gars : " Tu ne tueras point, mais si tu le fais quand même, tu ne débineras point tes copains. " Il donna une grande claque sur son porte-documents pour enfoncer le clou. Le jeu pouvait commencer.

Un peu plus loin dans le couloir, trois tapineuses étaient assises sur un banc couvert de moquette grise encastré dans le mur. Un échantillon coloré de main-d'œuvre pour illustrer le travail nocturne des mineures : une Noire, une Asiatique, une Blanche. Elles atten-daient leur tour de passer en jugement. L'Asiatique semblait nerveuse, probablement en manque de joint ou de seringue. Les autres étaient de vraies pros, ça se voyait au premier coup d'œil. Elles se levaient, marchaient, se rasseyaient, montraient un bout de cuisse par-ci, faisaient ballotter un sein par-là, à tout hasard, pour le cas où passerait un micheton. Pourquoi rater une affaire pour une petite audience ? On était en Amérique, après tout.

Fiske descendit par l'ascenseur. Au moment où il franchissait le détecteur de métaux et le faisceau de rayons X, équipement standard dans presque tous les tribunaux, de nos jours, Bobby Graham s'approcha de lui, une cigarette non allumée à la main. Fiske ne l'aimait pas, ni sur le plan personnel, ni sur le plan professionnel. Graham choisissait ses affaires exclusi-vement en fonction de la publicité qu'elles lui

vaudraient dans les journaux, et encore, à condition qu'elles soient pratiquement gagnées d'avance. Le public n'aime pas les procureurs qui perdent.

- Ça rimait à quoi, cette motion, franchement ? Un type important comme vous a mieux à faire que de s'occuper de broutilles, non, Bobby ? dit Fiske.- Je me doutais que vous alliez manger tout cru mon bébé juriste. Vous n'auriez pas emporté le morceau si facilement contre un vrai attorney.

- Qui ? Vous, par exemple ?

Avec un mauvais sourire, Graham planta sa cigarette dans sa bouche.

- On vit dans la capitale mondiale du tabac, la plus grosse manufacture de cigarettes de la planète n'est qu'à un jet de salive d'ici et on ne peut même pas fumer dans les couloirs des tribunaux !

Il mâchonna le bout de sa Pall Mall sans filtre, en suçant bruyamment la nicotine. En réalité, à Richmond, Virginie, il y avait encore quelques zones " fumeurs " au palais de justice, mais non pas à l'endroit où se trou-vait Graham.

Le procureur laissa échapper un sourire triomphant.- Ah, au fait, Jérôme Hicks s'est fait coffrer pour meurtre ce matin. Il aurait tué un type dans les quartiers sud. Un Black comme lui. Une histoire de drogue. Apparemment, il voulait augmenter son stock de coke sans passer par les canaux d'acquisition normaux. Manque de pot, votre gars ne savait pas que sa victime était sous surveillance.

Fiske s'adossa contre le mur avec lassitude. Les procès gagnés étaient souvent des coups d'épée dans l'eau, particulièrement quand votre client était inca-pable de refréner ses pulsions criminelles.

- Ah bon ? Première nouvelle.

- Je passais au palais pour une audience prélimi-naire et j'ai pensé que vous aimeriez être au courant. Solidarité professionnelle.

- Bien sûr, répliqua sèchement Fiske. Si c'est le cas, pourquoi avez-vous laissé la motion de Paulie suivre son cours ? (Comme Graham ne réagissait pas, Fiske hasarda une réponse à sa propre question.) Pour le plaisir de le voir s'emmêler les pinceaux ?

- Faut savoir rigoler dans le boulot, de temps en temps.

Fiske serra le poing et se ravisa aussitôt. Graham n'en valait pas la peine.

- Dites-moi, par solidarité professionnelle, y avait-il des témoins oculaires ?

- Oh, une bonne demi-douzaine. On a retrouvé l'arme du crime dans la voiture de Jérôme. À côté de Jérôme. Il a failli écraser deux policiers en essayant de fuir. Empreintes, sang, drogue, tout le toutim. Ce gars-là n'aurait jamais dû être libéré sous caution. Quoi qu'il en soit, j'ai l'intention de laisser tomber cette inculpation de trafic à la petite semaine pour laquelle vous le défendez et de me concentrer uniquement sur cette nouvelle affaire. Il faut que j'optimise mon maigre potentiel. Hicks est un sale type, John, je crois que je vais requérir la peine capitale sur ce coup-là.

- La peine capitale ? Allons, Bobby !

- Homicide volontaire, délibéré et prémédité dans le cadre d'un vol à main armée, c'est la peine de mort, John. En tout cas, c'est ce que dit mon Code pénal de Virginie.

Continuer : partie 2 sur 2