La simple vérité
tier. Ils avaient prévu de rouler toute…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
tier. Ils avaient prévu de rouler toute la nuit, mais Josh, rompu de fatigue, avait finalement préféré s'arrêter plutôt que de passer le volant à son frère, qui n'avait plus conduit depuis trente ans. En outre, tant qu'ils étaient sur la route, Rufus était obligé de rester caché, pour des raisons évidentes. Ils avaient décidé de dormir tour à tour. Rufus avait fait le guet en premier. Mainte-nant, c'était Josh qui prenait le relais.
Ils avaient discuté en chemin de ce qu'ils allaient faire et, à sa propre surprise, Josh s'était prononcé contre le Mexique.
- Putain, faut te suivre, s'était étonné Rufus. Avant, tu jurais que par le Mexique, tu disais que tu voulais tout laisser tomber.
- Eh ben, j'ai changé. Maintenant qu'on a pris notre décision - enfin, maintenant que j'ai pris ma décision -, je me dis qu'il faut terminer ce qu'on a commencé. J'aime pas me dégonfler. Quand on a un truc à faire, on le fait.
- Josh, sans Fiske, on y passait tous les deux. On serait morts à l'heure qu'il est. Je veux pas avoir ta mort sur ma conscience.
- Faut pas te gourer, Rufus. Ça peut pas être pire que maintenant. Alors, il serait temps de se bouger le cul pour voir comment on peut améliorer les choses. En voyant ces deux mômes dans le bureau de Rider, j'ai failli les descendre direct, et j'ai jamais fait ça de toute ma vie. Fiske et cette femme, ils sont de notre côté. Peut-être qu'ils sont réglo.
- Et t'as pas de problème avec eux ?
- Hein, pourquoi, tu crois que je suis raciste ? avait répliqué Josh avec un petit sourire en coin.
- Des fois, je me demande, Josh.
- Te demande plus. Je me connais pas moi-même. Demande-toi seulement si tu veux aller au Mexique ou si tu veux continuer. T'occupe pas de moi. Si y a un mec qui sait se démerder tout seul ici, c'est moi.
L'affaire était entendue. Dès que son frère se réveille-rait, ils retourneraient en Virginie pour prendre contact avec Fiske et voir ce qu'ils pouvaient faire. Si c'étaient des preuves qu'on leur demandait, eh bien, ils en trouve-raient, d'une manière ou d'une autre, Josh en était convaincu. Ils avaient la vérité pour eux. Si ça comptait pour rien, alors autant se faire tuer : ils fonceraient dans le tas.
Josh promena ses regards dans la forêt. Les feuilles commençaient à changer de couleur, et les rayons de soleil qui perçaient à travers les frondaisons offraient une agréable harmonie de teintes et de textures. Il s'asseyait souvent dans les bois quand il chassait ; il repérait une souche ou un vieux rondin et y posait sa carcasse pour contempler la beauté du paysage, un émerveillement qui ne coûtait pas un rond. À son retour de l'Asie du Sud-Est, il avait évité les bois pendant quelques années. Au Vietnam, les arbres et la boue étaient souvent synonymes de mort, les Viets étant de vrais champions dans l'art de tendre des pièges. Il consulta sa montre. Dans dix minutes, ils lèveraient le camp.
Il regarda par la vitre et plissa les yeux. Un miroite-ment. Il retint sa respiration, cracha sa cigarette, mit le contact et démarra.
- Qu'est-ce qui te prend ? dit Rufus, réveillé en sursaut.
- Chope ton flingue et baisse la tête ! cria Josh. C'estTremaine.
Rufus obtempéra.
Tremaine jaillit des bois et ouvrit le feu. Les
premières rafales de mitraillette touchèrent l'arrière du camion. Un phare vola en éclats. Un nuage de poussière dans le sillage du camion aveugla momentanément Tremaine, qui cessa le feu et courut droit devant lui pour trouver un meilleur angle de tir.
Devinant sa manœuvre, Josh coupa à gauche et s'engagea sur le lit d'une rivière asséchée. Sans le savoir, il avait fait le meilleur choix, car Rayfield arri-vait par la route, en sens inverse. La Jeep dut s'arrêter pour prendre Tremaine en charge avant de faire demi-tour.
- Putain, comment ils ont fait pour nous rattraper ? demanda Rufus.
- Pas le temps de réfléchir à ça maintenant. Ils sont là!
Josh surveillait les poursuivants dans le rétroviseur. La Jeep était bien plus maniable que le camion, elle avait été conçue pour ce genre de terrain.
- Ils vont nous crever les pneus et nous tirer comme des lapins, dit Rufus.
- Vic aurait dû commencer par viser les pneus. C'était sa deuxième erreur.
- C'était quoi, la première ?
- Laisser le soleil se refléter sur ses jumelles. C'est comme ça que je l'ai repéré.
- Pourvu qu'ils continuent à faire des erreurs.
- Compte pas trop sur la chance.
Dans la Jeep, Tremaine canardait, penché sur le côté. La mitraillette n'était pas une arme de précision ; elle pouvait déquiller tout un bataillon quand on tirait dans le tas, mais n'était pas faite pour les cibles isolées. Il arracha la bandoulière et dégaina son arme de poing.- Rapproche-toi autant que tu peux ! aboya-t-il à un Rayfield'paniqué. Si je peux leur crever un pneu, ils se paieront un arbre et nos problèmes seront finis. Rufus regarda par la lunette arrière et vit ce que Tremaine tentait de faire. Il ouvrit la vitre de séparation de la cabine et lâcha une bastos sur la Jeep. Il n'avait pas touché une arme depuis trente ans, depuis son derniers exercice de maniement de fusil réglementaire. Quand il tira, la détonation lui perça les tympans, la fumée et l'odeur de la poudre le prirent à la gorge. La vitre arrière de la cabine éclata et la balle fusa vers la Jeep comme une guêpe de métal. Tremaine baissa la tête et la voiture fit une embardée.
- T'as touché quelque chose ? demanda Josh.
- J'crois pas, mais ça les a un peu retardés. (Sa main tremblait. Il se frotta les oreilles.) J'avais oublié que ça faisait autant de potin.
- Qu'est-ce que t'aurais dit si t'avais tiré au M-16 pendant trois ans ! Ça, ça fait du bruit. Surtout quand ça t'explose dans la gueule.
Josh coupa à droite, puis à gauche, pour éviter quelques arbres qui hérissaient le lit de la rivière. Plus loin devant, c'était un mur de pins, de chênes et de ronces. La Jeep gagnait du terrain. Josh braqua d'un coup sec dans une trouée d'arbres et de broussailles. Des branches basses labouraient la carrosserie, mais la manœuvre fut payante : les mêmes branches basses obligèrent Tremaine à se courber.
La Jeep ralentit. La voie s'élargissait un peu et Josh décida d'en tirer parti, en espérant que Rayfield commencerait à perdre le contrôle de ses nerfs.- Tiens le volant ! cria Josh à son frère.
Rufus obtempéra en s'efforçant de maintenir le cap. Josh sortit son revolver et observa les arbres devant eux. Le terrain était plus régulier maintenant et le camion ne tanguait pas trop. Il pointa son arme droit devant, en la tenant à deux mains, jaugea la distance et la vitesse, et choisit sa cible : une grosse branche de chêne, à une dizaine de mètres de hauteur. À vue de nez, elle faisait dans les six mètres de long pour un bon mètre de diamètre, et surplombait le chemin. C'étaient ses dimensions qui avaient dicté le choix de Josh : elle commençait à craquer sous son poids à la fourche. Josh passa le bras par la fenêtre, le tendit parallèle-ment au camion, visa et commença à tirer. La première balle passa trop haut. Il rectifia la trajectoire et mitrailla la fourche, en faisant mouche à chaque coup. De sa part, ce n'était pas une prouesse. Quand il était môme, il s'était souvent amusé à tirer sur des branches avec une carabine 22, par jeu, pour effrayer les écureuils. Toutefois, il n'avait jamais essayé de le faire à partir d'un véhicule en marche et poursuivi par deux flingueurs.
Rufus gardait les yeux fixés devant lui, mais grima-çait à chaque coup de feu. Ses oreilles bourdonnaient. La lourde branche commença à ployer. Josh continua à canarder. Des copeaux d'écorce fusaient, formant un nuage de sciure semblable à la vapeur d'une vieille locomotive.
Tremaine comprit ce qu'il faisait.
- Fonce ! dit-il. Fonce !
Rayfield accéléra.
Josh ne quittait pas la branche des yeux. Il tira et tira encore, jusqu'à ce qu'elle cède. Elle resta suspendue un instant par un lambeau d'écorce, le long du tronc, et se détacha peu à peu. Josh mit les gaz, reprit le volant et passa sous l'arbre.
- Fonce, fonce ! hurlait Tremaine.
Mais Rayfield, voyant cinq cents kilos de chêne massif s'écraser à terre devant eux, freina à bloc.- Putain de merde, pourquoi tu t'arrêtes ? dit
Tremaine, prêt à le tuer.
- Si'je m'étais pas arrêté, ce madrier nous aurait broyés. Ta Jeep n'a pas de toit, Vie.
Josh regarda devant lui, puis à droite, où la voie semblait plus dégagée. Il freina, fit un crochet à gauche pour se donner de la marge et tourna à droite, moteur à fond. Le camion sortit des broussailles, rebondit sur un dos-d'âne et atterrit dans une clairière. La tête de Rufus heurta le plafond dans la manœuvre.
- Aïe, merde, t'es fou ?
- Accroche-toi.
Josh enfonça l'accélérateur. Levant les yeux, Rufus aperçut la cabane que son frère avait repérée quelques secondes plus tôt.
Josh se retourna et vit ce qu'il espérait voir, c'est-à-dire rien. Mais la Jeep ne mettrait pas longtemps à franchir l'obstacle.
Il pencha la tête et regarda derrière la cabane. Il ne s'était pas trompé. Là où il y avait une cabane, il y avait généralement une route. Il contourna la bâtisse, et le cœur des deux frères se serra. Il y avait une route, certes, mais elle était barrée par une énorme barricade en acier. De part et d'autre de la route, les taillis étaient impéné-trables. Josh se retourna. Ils étaient coincés. Il pouvait sauter par-dessus la barrière, mais Rufus n'avait pas un gabarit de sprinter et il n'était pas question pour lui d'abandonner son frère.
Il observa la cabane. La Jeep serait là dans une minute. Il entendait Tremaine vider son chargeur sur la branche pour la sectionner.
Une minute plus tard, en effet, la Jeep traversait la clairière. Rayfield ralentit. Il aperçut la cabane.- Par où ils sont allés ? demanda-t-il.
Tremaine inspecta le terrain aux jumelles et aperçut la route qui serpentait à travers les bois.
- Par là-bas ! dit-il.
Rayfield redémarra. La Jeep contourna la cabane sur les chapeaux de roue... et stoppa net devant la barri-cade. Dans un rugissement, le camion surgit de derrière la baraque et percuta de plein fouet la Jeep, qui bascula sous le choc. Rayfield et Tremaine furent projetés à terre.
Rayfield se reçut mal dans sa chute. Sa tête heurta une souche sous un angle traître. Il ne bougea plus. Tremaine s'abrita derrière le véhicule renversé et ouvrit le feu, forçant Josh à faire marche arrière en se baissant sous le tableau de bord. Bientôt le moteur du camion rendit l'âme. Le capot fumait. Les pneus avant étaient crevés.
Josh s'extirpa de son siège et sortit, couvert par Rufus. Il fit un roulé-boulé jusqu'à l'arrière du camion et guetta son adversaire. Il vit le bout de la mitraillette. Tremaine n'avait pas quitté son poste ; il devait être en train de recharger. Josh en fit autant et essaya d'évaluer la situation.
Son cœur turbinait. Il frotta ses yeux poissés de sueur et de poussière. Il avait souvent essuyé le feu, tant à l'étranger que sur le sol américain, mais sa dernière bataille remontait à trente ans. De toute façon, l'expé-rience n'y changeait rien, la peur de mourir était toujours là. Il était difficile de garder les idées claires quand quelqu'un vous tirait dessus. Dans ces cas-là, on ne réfléchissait pas, on se contentait de réagir.
Josh avait cependant un petit avantage. Ils étaient deux et Tremaine était seul. Il piqua un sprint jusqu'à la cabane.
- Rufus ! lança-t-il. Je compte jusqu'à trois !
- Vas-y ! répondit Rufus d'une voix tremblante de peur.
Trois secondes plus tard, Josh canarda Tremaine. Les balles ricochèrent sur le châssis de la Jeep. Rufus courut se poster derrière le camion, où il fut arrêté par une rafale de mitraillette qui lui barra le chemin. Une odeur de poudre et de sueurs froides flottait dans l'air. Les deux frères se regardèrent. Comme la panique gagnait Rufus, Josh lui adressa un petit sourire.- Hé, Vic ! cria-t-il, qu'est-ce que tu dirais de
lâcher ta sulfateuse et de sortir les mains en l'air ? Tremaine répondit par un tir nourri sur la cabane, juste au-dessus de Josh.
- OK, Vic, je t'ai compris. Faut pas t'énerver, mon pote. On est pas des sauvages, on vous enterrera, toi et Rayfield. On va pas laisser les ours et les asticots vous bouffer. C'est moche, ces bestioles qui boulottent les cadavres, hein, Vic ? T'as dû voir ça au Vietnam. Non ? Alors, c'est que tu courais trop vite dans l'autre sens, t'as pas eu le temps de regarder.
Tout en parlant, Josh faisait signe à Rufus de se tenir prêt, en indiquant le périmètre de la cabane.
Rufus acquiesça pour montrer qu'il avait compris le signe. Josh voulait qu'il fasse pleuvoir une avalanche de feu sur Tremaine afin de lui permettre de prendre le type à revers. Rufus inséra un nouveau chargeur dans son arme, comme son frère lui avait appris à le faire. Il avait du mal à respirer, le revolver lui brûlait les doigts, il craignait de ne pas avoir le cran de s'en servir, même si Tremaine lui fonçait dessus avec sa foutue mitraillette. En prison, Rufus s'était souvent battu pour survivre, mais toujours à mains nues, contre des assaillants armés de matraques ou de tuyaux de plomb. Un flingue, c'était autre chose. Un flingue tuait à distance. Seulement, s'il ne tirait pas, son frère mourrait. Et, pour une fois, il ne pouvait pas implorer Dieu. Il ne pouvait pas demander à son Seigneur de l'aider à tuer son prochain.
Courbé, rampant à moitié, Josh longea la cabane, en s'arrêtant de temps en temps pour écouter. Une ou deux fois, il osa lever la tête pour regarder par une fenêtre, espérant apercevoir le rétroviseur de la Jeep, mais il avait un mauvais angle de vue. Il était concentré. La peur le tenaillait toujours, mais l'adrénaline aiguisait tous ses sens. Il progressait en tenant son revolver droit devant lui, sachant que, si Tremaine devinait sa tactique, il contournerait la cabane dans l'autre sens. Un face-à-face serait fatal à Josh. Une mitraillette contre un pistolet, cent coups contre un, c'était l'arrêt de mort pour Josh, et pour Rufus peu après.
Il continua d'avancer. Puis il entendit la mitraillette pétarader et les balles déchirer la carrosserie du camion. Il hâta le pas. Tant que Tremaine s'acharnait sur Rufus, il prêtait le flanc à Josh, qui n'aurait qu'à débouler pour le faire taire définitivement.
Son projet tomba à l'eau. Quand il eut tourné le coin, il vit Tremaine debout devant lui, pistolet au poing. Le salopard lui visait la tête. Josh était fait. La stupeur lui fit perdre l'équilibre, ses jambes se dérobèrent sous lui et il dérapa sur le gravier. Ce fut sa chance : la balle manqua sa tête et le toucha à l'épaule. Dans sa chute, ses jambes fauchèrent celles de Tremaine et les deux hommes tombèrent ensemble, lâchant leurs pistolets. Tremaine se releva le premier. Josh, handicapé par son épaule ensanglantée, fut plus lent. Tremaine sortit un couteau de sa ceinture. En arrière-plan, la mitraillette avait épuisé ses munitions. Josh poussa un cri. Tremaine se jeta sur lui. Les deux lutteurs heurtèrent violemment la cabane branlante, qui vibra sur ses montants de bois. Josh parvint à parer le coup de Tremaine avec son avant-bras. La douleur terrible qui lui cisaillait l'épaule irradia dans tout le côté de son corps. Il réussit à placer un coup de savate dans le buffet de Tremaine, mais celui-ci se ressaisit vite. Josh sentit la lame déchirer sa chemise et lui écorcher le flanc. Il était à deux doigts de perdre connaissance. Dans un demi-brouillard, il vit Tremaine lever le couteau et armer son bras pour le coup de grâce. Dans une seconde, ce serait fini. Tremaine frapperait à la gorge. En tout cas, c'était ce qu'il ferait, lui, à sa place, songea-t-il en
s'évanouissant.
Le couteau n'acheva jamais sa trajectoire. Une main se referma sur le poignet de Tremaine. Rufus Harms était derrière lui. Il lui claqua le bras contre la cabane jusqu'à ce qu'il lâche prise. Le couteau tomba à terre. Tremaine était costaud et superbement entraîné pour le corps-à-corps. Mais Rufus était d'une taille bien supé-rieure. À un contre un, peu d'hommes pouvaient riva-liser avec lui. C'était un grizzly quand il tenait quelqu'un entre ses mains. Et il tenait bien Tremaine, l'homme qui avait transformé sa vie en cauchemar. Tremaine essaya de mettre son avant-bras en travers de la trachée-artère de Rufus, lequel changea alors de tactique, le souleva de terre et lui cogna le visage contre le mur, jusqu'au sang, puis acheva le travail en lui enfonçant la tête à travers la vitre de la fenêtre. Le verre lui laboura la figure.
Reprenant conscience, Josh poussa un cri de douleur. Rufus le regarda. Une seconde d'inattention que Tremaine mit aussitôt à profit. Le soldat n'avait pas encore eu son compte. Un coup de pied dans le genou, un coup de coude dans le foie et le géant, pris par surprise, mordit la poussière. Tremaine ramassa son couteau. Rufus n'avait plus l'ombre d'une chance. La balle atteignit Tremaine à la nuque. Il s'effondra. Rufus se redressa et regarda son frère. De la fumée s'échappait encore du canon du 9 mm. Josh lâcha l'arme et s'affala par terre. Rufus s'agenouilla à côté de lui.- Josh ! Josh ?
Josh ouvrit les yeux. Il considéra le corps de
Tremaine, à la fois soulagé et écœuré par ce qu'il avait fait. Même un ennemi juré était pitoyable dans la mort.- T'as bien joué, Rufus, dit-il. Mieux que moi.
- Arrête, je serais mort si tu l'avais pas tué.
- J'allais pas le laisser te buter. J'allais pas le...
Rufus ouvrit la chemise de son frère pour examiner ses blessures. Le couteau n'avait entaillé que la chair, aucun organe vital, mais ça saignait comme vache qui pisse. La balle, c'était différent. Rufus voyait du sang couler de la bouche de son frère et ses yeux étaient vitreux. Que faire contre une hémorragie interne ? Ça pouvait le tuer. Il retira son T-shirt et en couvrit Josh, qui grelottait malgré la chaleur.
- Tiens bon, frérot.
Rufus courut vers la Jeep, trouva une trousse de soins d'urgence et revint précipitamment. Josh avait les yeux fermés et semblait ne plus respirer.
Rufus le secoua.
- Josh, Josh, déconne pas, ouvre les yeux. T'endors pas, Josh !
Josh souleva enfin les paupières. Il avait l'air lucide.- Faut que tu te tires d'ici, Rufus. Avec tous ces coups de feu, y a des gens qui peuvent rappliquer. Barre-toi. Maintenant.
- Je me barrerai pas sans toi. Y a pas à discuter. Il lui souleva le torse et inspecta son dos. La balle n'avait pas traversé, elle était toujours quelque part dans son corps. Il se mit à nettoyer les deux blessures.- Rufus, dit Josh en lui agrippant le bras, tire-toi d'ici.
- Si tu restes, je reste. C'est comme ça.
- T'es cinglé.
- Bon, je suis cinglé, n'en parlons plus.
Il acheva de nettoyer les plaies, les pansa et les banda étroitement. Il souleva son frère aussi délicatement que possible, mais le mouvement déclencha une toux spas-modique chez Josh, qui cracha du sang. Rufus le porta vers le camion et l'allongea par terre.
- Merde, Rufus, ce bahut est foutu, dit Josh en levant un regard désespéré sur le camion cabossé.- Je sais.
Rufus prit une bouteille d'eau dans la cabine, la déboucha et l'approcha des lèvres de Josh.
- Tu peux la tenir ? Il faut que tu boives.
En guise de réponse, Josh empoigna la bouteille de sa main valide et avala une gorgée.
Rufus alla examiner la Jeep renversée. Il dégagea la mitraillette que Tremaine avait coincée entre le siège et la carrosserie. Le type s'était servi de fil de fer et d'un bout de métal pour actionner le tir automatique qui lui avait permis de piéger Josh. Rufus estima la situation et essaya de redresser le véhicule en tirant sur l'armature de la capote. En vain. Il n'avait aucune prise, ses pieds ripaient sur le gravier. Il réfléchit. Il n'y avait pas trente-six solutions.
Il s'adossa contre le haut du siège du conducteur et s'accroupit. Il insinua ses doigts entre le sol et le châssis et agrippa solidement le métal. Il tira pour jauger le poids de la Jeep. Oh, malheur, ce qu'elle était lourde ! Trente ans plus tôt, le problème lui eût paru beaucoup moins insurmontable. Jeune homme, il avait soulevé l'avant d'une Buick à un bon mètre de hauteur. Mais il n'avait plus vingt ans. Il poussa sur ses jambes. La voiture bougea un peu, puis retomba. Il poussa encore, grognant et ahanant, en faisant saillir les muscles de son cou.
Josh posa sa bouteille, se hissa péniblement sur un coude et, appuyé contre le cric, regarda son frère à l'œuvre.
Rufus était déjà éreinté. Ses bras et ses jambes n'étaient plus habitués à ce genre d'exercice depuis longtemps. Il avait toujours été fort, plus fort que tout le monde, et de sa force dépendait aujourd'hui la survie de son frère. Allez ! Il réussirait bien à la soulever, cette putain de Jeep !
Il ploya sur ses jambes, ferma les yeux, les rouvrit et regarda un grand corbeau tourner lentement dans le ciel. L'oiseau noir battait des ailes dans l'azur, libre et indif-férent à ce qui se passait au-dessous de lui.
Le front en sueur, Rufus ferma les yeux à nouveau et fit ce qu'il faisait toujours quand il était dans un mauvais pas. Il pria. Il pria pour Josh. Il demanda à son Seigneur de lui donner la force de sauver la vie de son frère. Il empoigna le rebord de la Jeep, et contracta ses épaules et ses cuisses. Ses bras tirèrent, ses jambes poussèrent. L'engin refusait de céder. Rufus s'obstinait. Il se sentit faiblir, elle était trop lourde pour lui, beau-coup trop lourde. Mais il savait que c'était sa dernière chance. Au moment où la Jeep semblait remporter la victoire, il poussa un cri terrible qui lui arracha des larmes. Josh le vit pleurer sous l'effort. C'était un défi impossible.
Pourtant la Jeep bougea, centimètre par centimètre. Rufus avait les jointures et les tendons en feu. Tout son corps lui envoyait des signaux d'alerte. La Jeep résistait encore, grinçait, gémissait, maudissait l'homme. Mais, arc-bouté sur la masse d'acier, il poussa une dernière fois. La Jeep avait dépassé le point de non-retour, bascula, retomba sur ses quatre roues et se stabilisa enfin sur ses amortisseurs.
Rufus s'assit dans la voiture, tremblant, anéanti par l'effort.
- Merde..., fit Josh, abasourdi par ce qu'il venait de voir.
Le cœur de Rufus battait si fort qu'il se demanda si sa victoire n'allait pas se transformer en désastre. Il mit la main sur sa poitrine et respira profondément. " Du calme, murmura-t-il, du calme. " Une minute plus tard, il se leva, alla rejoindre son frère et l'installa avec précaution sur le siège passager. Il rajusta la capote, qui était sortie de ses attaches pendant l'accident, alla récu-pérer ce qu'il pouvait dans le camion, y compris la bible, et rangea le tout à l'arrière de la Jeep avec leur arsenal. Il s'assit derrière le volant, puis regarda alternativement Tremaine, Rayfield et le corbeau, que d'autres charo-gnards avaient rejoint dans le ciel. En l'espace d'une journée, ces oiseaux de malheur auraient becqueté les deux cadavres.
Rufus redescendit de voiture. Inutile de tâter le pouls de Rayfield. Ses yeux de colin froid et l'odeur provo-quée par le relâchement de ses boyaux étaient suffisam-ment significatifs. Il traîna les deux morts dans la cabane, prononça quelques paroles simples sur leurs dépouilles et referma la porte. Un jour, il leur pardonne-rait, mais pas aujourd'hui. Il remonta dans la Jeep, rassura Josh du regard et mit le contact. Le moteur partit à la seconde tentative. Comme Rufus n'était pas fami-liarisé avec le levier de vitesse, la boîte grinça un peu, puis la Jeep s'ébranla et les frères laissèrent derrière eux le champ de bataille improvisé.
Chapitre 50
Il était traditionnel que les juges déjeunent en privé dans la salle à manger du premier étage après un débat oral. John Fiske avait laissé Sara dans son bureau, où elle avait du travail en retard. Il avait décidé de profiter de l'occasion pour faire quelques investigations. Puisque Chandler avait coupé le robinet à informations, il fallait bien qu'il se mette au courant d'une manière ou d'une autre. L'une de ses sources possibles était le chef de la police, Léo Dellasandro.
En suivant le couloir, il réfléchit au débat auquel il venait d'assister. Bien qu'avocat, il n'avait jamais plei-nement mesuré l'étendue du pouvoir qui émanait de ce bâtiment. Au fil de son histoire, la Cour suprême avait pris des positions fort impopulaires sur nombre de sujets importants. Des positions souvent courageuses et, de l'avis de John, souvent justes. Mais c'était un peu exas-pérant de se dire que, si un ou deux votes avaient fait pencher la balance dans un autre sens, le pays aurait pu être très différent aujourd'hui. Un état de choses qui laissait songeur.
John pensa aussi à son frère, à tout le bien qu'il avait dû apporter à cette cour, même en qualité de simple greffier. Mike avait toujours été juste et loyal dans tout ce qu'il entreprenait. Et, quand il avait donné sa parole, on pouvait se fier à lui. Cet endroit était fait pour Mike. Si sa mort était une perte terrible pour sa famille, elle l'était aussi pour la Cour.
Le bureau de Dellasandro se situait au rez-
de-chaussée. John frappa à la porte et attendit. Il frappa encore, puis ouvrit et jeta un œil à l'intérieur, dans l'antichambre où travaillait la secrétaire. Personne. Elle doit déjeuner, supposa-t-il. Il entra.
- Chef Dellasandro ?
Il voulait savoir si le visionnage des bandes de vidéo-surveilla'nce avait donné quelque chose et si Steven Wright avait été raccompagné par un gardien.
Il alla frapper à la porte de communication.
- Chef Dellasandro, c'est John Fiske. On peut
parler un instant ?
Pas de réponse. Il décida de laisser un message, mais pas sur le pupitre de la secrétaire.
Il se faufila dans le bureau de Dellasandro, prit une feuille et un stylo, et griffonna quelques mots. Il posa le billet bien en évidence et regarda autour de lui. Il y avait toutes sortes de médailles et autres distinctions sur les étagères, gages d'une carrière brillante. Sur un mur, une photo d'un Dellasandro beaucoup plus jeune, en uniforme.
John se tourna pour partir. Une veste était accrochée derrière la porte. Elle devait appartenir à Dellasandro, selon toute vraisemblance. En passant, il remarqua quelques taches sur le col. Il frotta. Du fond de teint. Dans l'antichambre, il étudia les photos posées sur le pupitre. Il avait déjà vu la secrétaire de Dellasandro. Une grande brune, jeune, avec un visage qu'on n'oubliait pas. Une des photos la montrait avec le chef Dellasandro. Il avait un bras autour de son épaule. Tous deux souriaient à l'objectif. De nombreuses secrétaires devaient avoir la photo de leur patron, mais il y avait dans ses yeux, dans sa façon de se serrer contre lui, quelque chose qui laissait supposer une relation plus intime et, pour tout dire, moins platonique. Il se demanda si la Cour avait des règles de fraternisation spécifiques. Dellasandro avait en tout cas une excellente raison de garder ses mains et sa braguette à distance respectable de sa secrétaire... John se tourna vers une autre photo, qui figurait en bonne place dans le bureau : un portrait de groupe avec sa femme et ses enfants. Une famille heureuse. En apparence.
En sortant du bureau, il se dit que décidément, dans ce palais comme partout dans le monde, les apparences étaient trompeuses. Ce n'était qu'en grattant la surface qu'on pouvait voir apparaître la vérité.
Rufus arrêta la Jeep.
- Je vais alerter le premier flic que je vois, dit-il.
T'as besoin de secours.
Josh s'assit avec peine.
- Ça va pas, non ? Si les flics te mettent la main dessus et qu'ils trouvent les deux macchabées dans la cabane, t'es cuit.
- T'as besoin d'un docteur, Josh !
- Fais pas chier. (Il prit son revolver.) On va finir ce qu'on a commencé. (Il pointa le canon sur son propre ventre.) Si tu stoppes, je me perce un gros trou juste ici.- T'es siphonné. Qu'est-ce que tu veux que je
fasse ?
Josh toussa. Du sang.
- Va trouver Fiske et cette fille. Moi, je peux plus t'aider. Eux, ils peuvent peut-être. Et commence pas à gamberger, le coup part vite, avec ces flingues. Rufus enclencha une vitesse et reprit la route. Josh le surveilla, en gardant difficilement les yeux ouverts.- Arrête ces conneries, dit-il.
- Quoi ?
- Je t'ai vu. J'ai vu tes lèvres bouger. Ne prie pas pour moi.
- Je parle au Seigneur quand ça me plaît.
- Ne lui parle pas de moi, c'est tout.
- Je lui demande de veiller sur toi. De te garder en vie.
- Ah ouais, c'est fou ce que ça marche, t'as qu'à me regarder. Tu perds ton temps.
- Dieu m'a donné la force de soulever cette Jeep.- Tu l'as soulevée tout seul. J'ai pas vu d'anges descendre du ciel pour te filer un coup de main.- Josh...
- Roule. (La douleur le fit grimacer.) J'en ai marre de parler.
Dans son bureau, Sara reçut une convocation urgente d'Elizabeth Knight. Ce fut une surprise car, d'ordinaire, le mercredi après-midi, les juges étaient en conférence pour récapituler les affaires entendues le lundi. Chaque juge avait deux secrétaires et un assistant personnel. En entrant, Sara salua Harriet, la secrétaire qui avait suivi Knight presque tout au long de sa carrière. Habituelle-ment chaleureuse et amicale, Harriet répondit avec froideur :
- Entrez directement, mademoiselle Evans.
Sara traversa le vestibule et s'arrêta devant la porte de Knight. Elle se retourna. Harriet, qui l'observait de biais, baissa vite les yeux. Sara inspira profondément et ouvrit.
Dans le bureau il y avait, debout ou assis sur des chaises, Ramsey, l'inspecteur Chandler, Perkins et l'agent McKenna. Derrière son antique bureau, Eliza-beth Knight manipulait nerveusement un coupe-papier.- Asseyez-vous, s'il vous plaît, dit-elle d'un ton peu cordial.
Sara prit place dans un fauteuil de cuir, disposé de telle sorte qu'elle puisse être vue de tous dans la pièce. Un interrogatoire ?
- Vous vouliez me voir ? demanda-t-elle à Knight. Ramsey fit un pas en avant.
- Nous voulions tous vous voir, et surtout vous entendre, mademoiselle Evans. Mais je vais laisser la parole à l'inspecteur Chandler.
Elle n'avait jamais vu Ramsey aussi grave. Il
s'appuya contre la cheminée en la regardant fixement, en serrant et desserrant ses grandes mains.
Chandler s'assit en face d'elle, si près que leurs genoux se touchaient presque.
- J'ai quelques questions à vous poser et je veux la vérité, dit-il calmement.
Sara promena ses yeux autour d'elle et répondit en plaisantant à demi :
- Ai-je besoin d'un avocat ?
- Seulement si vous avez quelque chose à vous reprocher, Sara, dit Knight. C'est à vous de savoir si vous avez besoin d'une assistance judiciaire ou non. Elle avala sa salive et se tourna vers Chandler.- Que voulez-vous savoir ?
- Avez-vous déjà entendu le nom de Rufus
Harms?
Elle ferma les yeux. Oh, merde.
- Laissez-moi vous expliquer...
- Répondez par oui ou par non. Les explications viendront plus tard.
- Oui.
- Comment se fait-il que vous connaissiez ce nom ? Elle bougea dans son fauteuil.
- J'ai lu dans le journal que c'était un prisonnier militaire évadé.
- Quand avez-vous entendu parler de lui pour la première fois ?
Elle ne répondit pas. Chandler insista :
- Vous avez posé des questions au greffe au sujet d'une demande d'appel envoyée, selon vous, par Rufus Harms. Et c'était avant son évasion, n'est-ce pas ? Que cherchiez-vous ?
- Je pensais... enfin...
- Est-ce John Fiske qui vous a forcée à le faire ? demanda sèchement Knight.
Elle avait l'air si déçue que Sara se sentit encore plus coupable.
- Non. Je l'ai fait de ma propre initiative.
- Pourquoi ? s'enquit Chandler.
Depuis sa conversation allusive avec John Fiske à la cafétéria, il avait déjà sa petite idée sur le pourquoi. Mais il voulait l'entendre de la bouche de Sara. Elle soupira et regarda de nouveau le bataillon aligné contre elle. John, où es-tu ? Si seulement il avait pu s l'aider...
- Un jour, par hasard, j'ai aperçu un document
ressemblant à une réclamation avec le nom de Rufus Harms. J'ai vérifié ce nom au greffe, parce que je ne me rappelais pas l'avoir vu au sommier. Il n'était pas inscrit.
- Où avez-vous vu cette réclamation ? intervint Ramsey, devançant Chandler.
- Quelque part, répondit-elle, penaude.
- Sara, reprit Knight, il est inutile d'essayer de
protéger quelqu'un. Dites-nous simplement la vérité. Ne gâchez pas votre carrière pour ça.
- Je ne me rappelle pas où je l'ai vue. Je l'ai vue, un point c'est tout. Et pendant quelques secondes à peine. J'ai lu le nom de Rufus Harms, pas ce qu'il y avait dans le document.
- Mais, si vous soupçonniez qu'il s'agissait d'un appel non répertorié, dit Perkins, pourquoi ne pas l'avoir déposé au greffe pour le faire inscrire ? Que pouvait-elle répondre à ça ?
- Le moment n'était pas propice, et je n'ai pas eu d'autre occasion de le faire.
- Pas propice ? s'indigna Ramsey. J'ai cru
comprendre que vous vous étiez récemment renseignée au greffe sur cet appel " manquant ". Il n'était toujours pas propice de le faire inscrire à ce moment-là ?- A ce moment-là, je ne savais pas où il était.
McKenna entra en scène :
- Mademoiselle Evans, que vous nous le disiez ou non, nous finirons bien par le découvrir, de toute façon. Elle se leva.
- Je n'aime pas votre ton et je n'apprécie pas qu'on me traite de la sorte.
- Je crois que votre intérêt est de coopérer, dit
McKenna, et de cesser de protéger les frères Fiske.- De quoi parlez-vous ?
- Nous avons des raisons de soupçonner Michael Fiske d'avoir détourné ce document à des fins person-nelles et nous pensons que vous y êtes mêlée d'une manière ou d'une autre, répondit Chandler.
- S'il y a eu détournement, mademoiselle Evans, si vous en étiez informée et que vous ayez gardé le silence, c'est un manquement grave à la déontologie, avertit Ramsey.
- Vous faites tout ça parce que John Fiske vous y a forcée, n'est-ce pas ? reprit le fédéral.
- Cela peut vous sembler incroyable, agent
McKenna, mais j'agis uniquement de mon propre chef, rétorqua-t-elle.
- Vous savez que Michael Fiske avait souscrit une assurance vie d'un demi-million de dollars avec son frère comme bénéficiaire ?
- Oui, il me l'a dit.
- Et vous savez aussi que Fiske n'a pas d'alibi pour l'heure de la mort de son frère ?
- Vous perdez votre temps en essayant de lui
imputer la mort de son frère. Il n'y est pour rien. Au contraire, il fait tout ce qu'il peut pour découvrir qui a tué Michael.
McKenna mit les mains dans les poches et changea de tactique :
- Diriez-vous que les frères Fiske étaient proches ?- Qu'entendez-vous par " proches " ?
Il leva les yeux au ciel.
- Ce qu'on entend d'habitude par ce mot, tout
simplement.
- Non, je ne pense pas qu'ils aient été particulière-ment proches. Et alors ?
- Nous avons trouvé cette police d'assurance dans l'appartement de Michael Fiske. Dites-moi pourquoi il a signé pour une pareille somme en désignant commes bénéficiaire son frère " pas particulièrement proche ". Pourquoi pas ses parents ? D'après ce que je sais, ils ne roulent pas sur l'or.
- Je ne connais pas les raisons de Michael. Je
suppose que nous ne les connaîtrons jamais.
- Peut-être que Michael Fiske n'était pas lui-même au courant...
Elle fut époustouflée.
- Que voulez-vous dire ?
- C'est très facile de souscrire une assurance vie à la place d'un autre. On ne demande pas de photo d'iden-tité. Une infirmière vient chez vous, prend vos mesures et vous fait une prise de sang. Vous imitez quelques signatures et vous faites prélever les primes sur un compte bidon.
Elle écarquilla les yeux.
- Vous insinuez que John s'est fait passer pour son frère afin de souscrire une assurance vie à son nom ?- Pourquoi pas ? Ça expliquerait mieux comment deux frères, qu'on savait en froid, ont pu conclure un pacte financier de cette envergure.
- On voit que vous ne connaissez pas John.
- Vous non plus, je le crains, mademoiselle Evans. Les propos suivants de McKenna la sidérèrent :- Saviez-vous que Michael Fiske a été tué par une balle de 9 mm ? (Il marqua une pause.) Et que John Fiske possède un calibre 9 mm enregistré à son nom ? Il a dû vous dire, j'en suis sûr, que cet appel détourné était en rapport avec la mort de son frère, non ?
Elle se tourna vers Chandler.
- Dites-moi que je rêve ?
- Rien n'est encore prouvé, répondit le policier. Perkins hocha la tête, les bras croisés.
- Nous avons reçu un coup de téléphone du service des Opérations militaires spéciales, mademoiselle Evans. Un certain sergent Dillard. Il dit que vous l'avez appelé au sujet de Rufus Harms, en affirmant que cet homme avait envoyé une demande d'appel à la Cour suprême et que vous souhaitiez vous renseigner sur lui.- Aucun règlement ne m'interdit de passer un coup de fil pour obtenir des éclaircissements sur une affaire, il me semble.
- Donc vous reconnaissez lui avoir téléphoné,
triompha Perkins en regardant tour à tour Ramsey et Knight. Vous reconnaissez aussi avoir utilisé les moyens de la Cour pour une enquête personnelle sur un évadé. Et vous avez menti à l'armée, puisqu'il n'existe aucun appel à ce nom au greffe.
- Vos fautes s'accumulent vite, ajouta McKenna.- Je ne reconnais rien de tout cela. J'ai agi dans le cadre de mes attributions, de façon parfaitement réglementaire.
- Mademoiselle Evans, intervint Ramsey en la toisant avec la même insistance que les avocats pendant le débat oral de la matinée, allez-vous enfin nous dire qui a eu ce document entre les mains ? Si quelqu'un de cette cour a volé un appel avant son enregistrement - ce qui me paraît impensable - et si vous savez de qui il s'agit, votre devoir est de nous le révéler.
Ils connaissaient tous la réponse à cette question ou pensaient la connaître, elle n'en doutait pas. Mais la jeune femme n'avait pas l'intention de leur apporter la moindre confirmation. Puisant dans ses dernières forces, elle se leva lentement.
- Je crois que j'ai répondu à assez de questions, monsieur le président.
Ramsey regarda Perkins, puis Elizabeth Knight. Sara crut percevoir un signe d'assentiment entre eux.- En ce cas, Sara, je vais vous demander de me remettre votre démission. À effet immédiat, dit Knight d'une voix brisée.
Sara ne parut pas trop surprise.
- Je comprends, madame. Je suis désolée que nous en arrivions là.
- Moins désolée que moi. M. Perkins va vous
raccompagner. Vous pouvez récupérer vos affaires personnelles dans votre bureau, ajouta Knight avant de détourner brusquement les yeux.
Comme Sara se dirigeait vers la porte, la voix de Ramsey tonna derrière elle :
- Mademoiselle Evans, sachez que, si vos actes nuisent à cette institution, les dispositions appropriées seront prises contre vous et toute autre personne respon-sable. Malheureusement, si je comprends bien la situa-tion, le mal est déjà fait et probablement irréversible. Puisse votre mauvaise conscience vous hanter toute votre vie !
Ramsey était rouge d'indignation. Un scandale sous sa juridiction ! Dans cette institution qui avait toujours été au-dessus du scandale, au cœur d'une ville qui en était pleine ! Sa place dans l'histoire, sa carrière dure-ment gagnée ternies par les calembredaines de quelque obscure greffière ! Sa biographie officielle réduite à une série de notes en bas de page ! Sara Evans n'aurait pu l'accabler davantage si elle avait abattu toute sa famille sous ses yeux.
Elle sortit en hâte avant d'éclater en sanglots.
Chapitre 51
John attendait Sara dans son bureau. Quand elle apparut sur le seuil, il se leva pour lui parler, mais se ravisa en remarquant Perkins derrière elle. Sara commença à emballer ses affaires, sous la surveillance de Perkins, debout à la porte.
- Sara, que s'est-il passé ?
- Ça ne vous regarde pas, monsieur Fiske, dit
Perkins. Mais, puisque vous êtes là, je vais informer l'inspecteur Chandler et l'agent McKenna de votre présence. Ils ont une question à vous poser.
- C'est ça, allez-y et laissez-moi parler à Sara en privé.
- Je dois escorter Mlle Evans jusqu'à la sortie.
Sara empila toutes ses affaires dans un grand cabas et posa son sac à main par-dessus. En passant à côté de John, elle chuchota :
- Rejoins-moi au parking.
Devant la porte, Perkins lui dit :
- J'ai aussi besoin de toutes vos clés.
Elle ouvrit son sac à main, piocha les clés et les lança à Perkins.
- Je ne fais pas ça de gaieté de cœur, protesta-t-il. Le Palais est sens dessus dessous, des gens ont été tués, nous sommes cernés par une armée de médias et il y a des policiers partout. Je ne souhaitais pas que vous perdiez votre emploi.
Sara sortit sans un mot.
Dans le couloir, le groupe rencontra Chandler et McKenna.
- Il faut que je vous parle, John, dit Chandler.
John regarda Sara.
- À tout de suite, lui dit-il.
Perkins et Sara s'en allèrent.
- Vous avez quelque chose à me demander ? dit John.
- C'est exact.
- Serait-ce au sujet de l'assurance vie de mon
frère ?
- Quelque chose comme ça, répondit le policier. McKenna pense que vous avez souscrit cette police vous-même à l'insu de votre frère et que vous l'avez tué.- Vous avez trouvé l'assurance dans l'appartement de mon frère ? (Chandler acquiesça.) Alors, mon frère était manifestement au courant.
L'inspecteur interrogea des yeux McKenna. L'agent du FBI ne dit rien.
- Je ne savais pas que mon frère avait souscrit cette police. La femme de l'agence vous le dira. Je vais vous donner son nom. Elle a rencontré mon frère, si vous pensez vraiment que j'ai combiné toute cette affaire. (Le fédéral s'assombrit.) Désolé de casser votre baraque, McKenna. L'argent ira à nos parents, Mike savait que c'était ce que je ferais. À moins que vous ne pensiez que je suis de mèche avec la femme de l'agence. Pourquoi s'arrêter là ? Peut-être ai-je mis les neuf juges dans ma poche, pendant qu'on y est.
- Donc vous avez persuadé votre frère de souscrire une assurance pour aider vos parents, mais en insistant pour être le seul et unique bénéficiaire. Ça reste un mobile en béton. (McKenna se tourna vers Chandler.) Vous vous décidez à lui poser cette question ou vous voulez que je le fasse ?
Chandler regarda John Fiske.
- Votre frère a été tué par une balle de 9 mm.
- Vraiment ?
- Vous possédez un 9 mm, n'est-ce pas ?
- Tiens, tiens, vous avez papoté avec la police
d'État de Virginie ?
- Répondez à la question, dit McKenna.
- À quoi bon, si vous connaissez déjà la réponse ?- John..., commença Chandler.
- D'accord. Oui, je possède un 9 mm. Un SIG-Sauer P 226, pour être précis, à quinze coups.
- Où est-il ?
- Dans mon cabinet, à Richmond.
- Nous aimerions l'avoir.
- Pour une expertise balistique ?
- Entre autres.
- Buford, c'est une perte de temps...
- Avons-nous votre permission pour aller le cher-cher dans votre cabinet ?
- Non.
- Eh bien, on va demander un mandat de perquisi-tion, dit McKenna. C'est l'affaire d'une heure.
- Pas la peine. Je vous donnerai l'arme.
McKenna ne cacha pas sa surprise.
- Mais vous venez de dire...
- Je ne veux pas que les flics entrent dans mon bureau. Je connais la musique. Ce ne sont pas des joueurs de pipeau. Et je n'arriverais jamais à me faire rembourser la réparation de la porte. (Il s'adressa à Chandler.) Je suppose que je ne fais plus partie de l'équipe officieuse, mais dites-moi une ou deux choses : avez-vous parlé aux gardes de service la nuit où Steven Wright a été assassiné et a-t-on visionné les bandes de vidéosurveillance ?
- Je vous déconseille fortement de lui répondre, Chandler, dit McKenna.
- J'en prends acte, répondit Chandler. Mais, au nom du bon vieux temps, je vais répondre quand même. Nous avons parlé aux gardes. À moins qu'il n'y ait un menteur dans leurs rangs, aucun d'eux n'a raccom-pagné Wright chez lui. Quelqu'un le lui a proposé, mais Wright a refusé.
- Il était quelle heure ?
- Environ 1 heure et demie du matin. Les bandes vidéo ont été visionnées. Rien à signaler.
- Wright a donné une raison de son refus ?
- Le garde dit qu'il est simplement sorti. Il ne l'a plus revu après.
- Bon, revenons à ce pistolet, dit McKenna. Je vous accompagne dans votre bureau.
- Vous ne m'accompagnez nulle part.
- Je vous suis, si vous préférez.
- Faites ce que vous voulez, mais je veux un poli-cier de Richmond en uniforme sur les lieux, je veux qu'il prenne le flingue sous sa garde et le fasse trans-férer à la brigade criminelle. Je ne veux pas que vous le touchiez.
- Je n'aime pas vos insinuations.
- Tant pis, c'est comme ça. Sinon, allez chercher votre mandat. À vous de choisir.
- D'accord, intervint Chandler. Vous voulez un flic en particulier ?
- L'agent William Hawkins. Il a ma confiance, il peut donc avoir la vôtre aussi.
John regarda dans le couloir.
- Donnez-moi une demi-heure. Il faut que je parle à quelqu'un.
Chandler posa une main sur l'épaule de John Fiske.- OK, John, mais si la police de Richmond n'a pas votre arme dans trois heures, vous aurez un gros problème avec votre serviteur, pigé ?
John fonça au parking à la recherche de Sara.
Deux minutes plus tard, Dellasandro rejoignit Chan-dler et McKenna.
- J'aimerais être informé de ce qui se passe ici, dit-il d'un ton peu aimable. Deux greffiers assassinés, une troisième renvoyée pour détournement de
document !
- C'e'st un peu long à expliquer, répondit McKenna en haussant les épaules.
- Je sens que ça va me plaire, dit Dellasandro.
- Je ne suis pas payé pour vous plaire, répliqua McKenna.
- Exact, vous êtes payé pour découvrir qui est
derrière tout ça. Et vous aussi, inspecteur Chandler.- Mais c'est ce que nous faisons, rétorqua l'inspec-teur d'un ton sec.
- Ça va, ça va, fit Dellasandro avec lassitude.
Perkins m'a mis au parfum. Vous pensez vraiment que Fiske a tué son frère ? Il avait un mobile, je veux bien, mais quand même ! Une demi-brique, ça paraît beau-coup, comme ça, mais de nos jours, vous savez...- Une demi-brique, comme vous dites, c'est
énorme quand vous avez un trou dans votre compte en banque, répondit McKenna. Il a le mobile, il n'a pas d'alibi et, dans quelques heures, on saura s'il a l'arme du crime.
Dellasandro n'était pas convaincu.
- Et la mort de Wright ? Ça ne colle pas.
McKenna écarta les mains.
- Si, ça peut coller, en suivant mon raisonnement. Mettons que Sara Evans se soit fait balader par Fiske. Elle accepte de l'aider. Or elle a le même bureau que Wright. Il est tout à fait imaginable que Wright ait entendu ou vu quelque chose qui lui ait mis la puce à l'oreille.
- Mais je croyais que Fiske avait un alibi pour la mort de Wright, dit Dellasandro.
- Oh ouais : Sara Evans.
- Et cette histoire de prisonnier évadé ? Les ques-tions qu'Evans posait autour d'elle ?
Chandler fit la moue.
- Je ne prétends pas que nous ayons tout élucidé, dit-il, mais cette histoire-là est peut-être un écran de fumée.
- Pas " peut-être ", dit McKenna, j'en suis sûr. S'il y avait vraiment quelque chose là-dessous, ils en auraient parlé à quelqu'un. Evans n'a même pas pu nous dire ce qu'il y avait dans la lettre. Supposons que Michael Fiske ait piqué un document. Et alors ? John Fiske le dégomme pour le fric et se sert ensuite de ce prétexte pour embobiner Evans et tout le monde.- En tout cas, je ne baisse pas la garde tant que nous n'avons pas de certitude, dit Dellasandro. Les gens de cette maison sont sous ma responsabilité et on en a déjà perdu deux. (Il regarda McKenna.) J'espère que vous savez ce que vous faites avec Fiske.
- Je sais parfaitement ce que je fais.
John retrouva Sara sur le parking. Il ne fallut pas longtemps à la jeune femme pour lui expliquer ce qui s'était passé.
- Sara, c'est ma faute, dit-il. Chandler m'a coincé l'autre jour, il m'a fait parler à demi-mot. C'est à cause de moi que tu as perdu ton boulot.
Sara déposa son sac dans le coffre de sa voiture.- Je suis une grande fille. Je suis responsable de mes actes.
- Je pourrais peut-être aller expliquer la situation à Ramsey et Knight.
- Expliquer quoi ? Tout ce dont ils m'accusent, je l'ai fait. (Elle referma le coffre.) Je suppose qu'ils t'ont parlé de ton arme ?
John acquiesça.
- McKenna me gratifie d'une escorte armée
jusqu'à mon cabinet pour que je la leur remette... Qu'est-ce que tu vas faire maintenant ?
- Je ne sais pas. Mais j'ai beaucoup de temps libre, désormais. Je vais essayer d'en savoir plus sur Tremaine et Rayfield.
- Tu es sûre que tu veux continuer ?
- Comme ça, au moins, je n'aurai pas bousillé ma carrière pour rien. Et toi ?
- Je n'ai pas le choix.
Il consulta sa montre.
- Si je passais chez toi ce soir vers 19 heures ?- Je devrais être en mesure de nous préparer un dîner. Je vais nous acheter une bonne bouteille et, qui sait, je pourrais même être assez ambitieuse pour faire le ménage. On fêtera mon dernier jour à la Cour suprême. On pourra même faire un petit tour en bateau. (Elle lui prit le bras.) Et finir comme l'autre nuit ?- Je peux laisser tomber Richmond et rester avec toi. Je sais ce que tu dois ressentir.
- Mais Chandler et McKenna ?
- Je ne suis pas obligé de faire ce qu'ils veulent.- Si tu n'y vas pas, McKenna va probablement réclamer la chaise électrique. D'ailleurs, pour tout te dire, je me sens très bien.
- Tu es sûre ?
- Certaine, John, mais merci quand même. (Elle lui caressa la joue.) Tu seras avec moi cette nuit.
Après le départ de John, Sara se rappela qu'elle avait laissé son sac à main, avec la clé de sa voiture, dans le cabas. Elle rouvrit le coffre et, en soulevant le cabas, vit la photo qu'elle avait rangée sur le dessus. Elle l'avait prise dans le bureau de Michael avant la perquisition de la police. Tout à coup, elle se dit qu'elle avait quelque chose de très important à faire. Elle monta dans sa voiture et sortit du garage.