La simple vérité

David Baldacci · Chapitre 6 sur 8 · partie 1/2

Pages du PDF

La simple vérité

Elle alla lui ouvrir la porte et,…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

Elle alla lui ouvrir la porte et, quand Sara passa devant elle, ajouta :

- Si j'étais vous, je ne ferais confiance à personne tant que l'identité du meurtrier n'est pas établie. Vous l'ignorez peut-être, mais un grand pourcentage des meurtres ont pour auteurs des membres de la famille. Sara en fut soufflée.

- Vous n'insinuez pas...

- Je n'insinue rien, dit Knight, tranchante. J'énonce une réalité. Faites-en ce que vous voulez.

John Fiske s'ennuyait ferme. Il errait dans la salle quand il sentit tout à coup une présence derrière son épaule.

- J'ai une question à vous poser.

Il se retourna. C'était l'agent McKenna.

- McKenna, j'envisage sérieusement de porter

plainte contre vous, alors lâchez-moi les baskets.- Je ne fais que mon boulot. Et je veux savoir où vous étiez à l'heure où votre frère a été assassiné. John finit son verre et regarda vers la baie vitrée.- Vous oubliez un détail, dit-il.

- Lequel ?

- L'heure de la mort n'est pas encore établie.

- Vous retardez.

- Ah bon ? fit-il, surpris.

- Entre 3 et 4 heures, samedi matin. Où étiez-vous à ce moment-là ?

- Je suis suspect ?

- Quand vous serez suspect, je vous le ferai savoir.- J'étais dans mon cabinet, à Richmond. J'ai

travaillé jusqu'à 4 heures du matin environ. Maintenant, vous allez me demander si j'ai des témoins, je suppose ?- Vous avez des témoins ?

- Non. Mais je suis allé à la laverie automatique vers 10 heures.

- Richmond n'est qu'à deux heures de route de Washington. Ça vous laissait le temps.

- Donc, d'après vous, je serais monté à Washington pour tuer mon frère de sang-froid, j'aurais déposé son corps au cœur d'un quartier mal famé en prenant toutes les précautions nécessaires pour ne pas me faire remar-quer et je serais rentré à Richmond pour laver mon slip. Et le mobile ?

À peine eut-il prononcé le mot que sa gorge se serra. Il avait le mobile idéal : cinq cent mille dollars d'assu-rance vie. Merde !

- On s'occupera du mobile plus tard. Vous n'avez pas d'alibi, ce qui signifie que vous avez eu la possibi-lité matérielle de commettre le crime.

- Alors vous pensez que j'ai tué Wright, lui aussi ? Rappelez-vous, vous avez dit aux juges que, selon vous, les meurtres étaient liés. J'ai un alibi pour celui-là.- Ce que je dis n'est pas parole d'Évangile.

- Génial. Vous avez la même philosophie quand vous témoignez sous serment ?

- L'expérience m'a enseigné qu'il valait mieux ne pas toujours dévoiler son jeu au cours d'une enquête, répliqua l'agent du FBI. Les meurtres peuvent être tout à fait indépendants l'un de l'autre, auquel cas votre alibi pour Wright ne vaut rien du tout.

En le regardant s'en aller, John sentit un frisson très désagréable lui parcourir la colonne vertébrale. McKenna était un imbécile, mais tout de même pas au point de lui coller le meurtre de son frère sur le dos... si ? Et pourquoi n'avait-il pas été informé des résultats de l'autopsie ? La réponse s'imposait : sa source était tarie, Chandler avait fermé les vannes.

- John ?

Il pivota. C'était Richard Perkins.

- Vous avez une minute ?

Les deux hommes s'isolèrent dans un coin. Perkins pesa longuement ses mots avant de commencer :- Je suis huissier de la Cour suprême depuis deux ans seulement. Ce n'est pas un simple titre honorifique, loin de là, je cumule les fonctions de chef du personnel, de chef du protocole et de chef de la sécurité, mais enfin ce n'est pas trop stressant et la paie est bonne. J'ai près de deux cents employés sous ma responsabilité, depuis les coiffeurs jusqu'aux officiers de police. Je travaillais au Sénat, avant, je pensais continuer jusqu'à la retraite et puis cette occasion s'est présentée.

- Je vous félicite, dit John en se demandant pour-quoi Perkins lui racontait tout ça.

- Bien que votre frère ne soit pas mort au Palais, je me sentais responsable de sa sécurité, comme de celle de tous ceux qui travaillent ici. Maintenant, avec la mort de Wright, je suis dépassé par les événements. Je ne suis pas formé pour gérer ce genre de situation. Je suis bien meilleur pour rédiger des feuilles de paie et superviser la bureaucratie que pour diriger une enquête criminelle.- Chandler est là pour ça et il m'a l'air très calé. Sans compter que vous bénéficiez du concours du FBI. John Fiske faillit s'étrangler en prononçant ces mots. Perkins le remarqua.

- L'agent McKenna semble avoir une dent contre vous. Vous l'aviez déjà rencontré auparavant ?- Non.

Perkins contempla ses mains.

- Vous pensez vraiment qu'il y a un dingue quelque part avec des idées de vendetta ?

- C'est dans le domaine du possible.

- Mais pourquoi maintenant ? Et pourquoi s'en prendre aux greffiers ? Pourquoi pas aux juges ?- Ou à d'autres membres du personnel...

- Que voulez-vous dire ?

- Vous pouvez être en danger aussi, Richard.

- Moi ? fit Perkins, ébahi.

- Vous êtes le chef de la sécurité. Si le tueur

cherche à prouver qu'il est capable d'atteindre

n'importe qui, il vise directement la sécurité de la Cour, donc il vous vise.

Perkins médita.

- Autrement dit, vous pensez qu'il y a bel et bien un rapport entre ces deux meurtres.

- Je veux bien croire aux coïncidences mais, à ce point-là, c'est un peu gros.

- C'est aussi ce que pense Chandler ?

- Qui sait ? Je suis sûr qu'il vous tiendra au courant. Au moment où Perkins se retirait, Elizabeth Knight arrivait en fendant la foule, qui s'écartait spontanément sur son passage.

Une main se posa sur l'épaule de John.

- Rejoignez-moi dehors dans dix minutes.

C'était Sara. Le temps pour lui de se retourner, elle disparaissait déjà dans la cohue.

Agacé, il regarda autour de lui et s'attarda sur Eliza-beth Knight. Elle avait dû oublier complètement l'exis-tence de Kenneth Wilkinson, qui était pourtant le héros de la fête, songea-t-il. Il se trompait. Elle se dirigeait justement vers Wilkinson. Il la vit pousser le fauteuil roulant du vieux magistrat vers la terrasse déserte et éclairée, puis s'accroupir devant lui et converser en lui tenant les mains.

Désœuvré, John louvoya quelque temps entre les convives ; incapable de résister à la tentation, il sortit sur la terrasse. Elizabeth Knight se releva immédiate-ment en le voyant arriver.

- Excusez-moi de vous interrompre, dit-il, mais je dois partir et je voulais saluer le juge Wilkinson. Knight s'écarta, laissant John se présenter lui-même et adresser des félicitations de circonstance à l'ancêtre pour sa longue carrière au service de l'État. Comme il regagnait la grande salle, Knight l'arrêta.

- Je suppose que vous partez avec Sara ?

- Cela pose un problème ?

- À vous de voir.

- Comment dois-je comprendre ça ?

- Sara a un merveilleux avenir devant elle. Et les grandes carrières peuvent être brisées par de petites choses.

- Madame Knight, je m'aperçois que vous avez quelque chose contre moi, mais je ne sais pas quoi.- Je ne vous connais pas, monsieur Fiske. Si vous ressemblez un tant soit peu à votre frère, je n'ai peut-être rien contre vous.

- J'espère ne ressembler à personne. Je me méfie des comparaisons et des idées toutes faites. Elles se révèlent rarement vraies.

Knight fut un peu prise de court et se rattrapa comme elle put :

- Je ne peux pas vous donner tort sur ce point.

- Je suis ravi que nous soyons d'accord sur quelque chose.

- Mais je connais Sara et je tiens beaucoup à elle. S'il s'avère que votre conduite a un mauvais effet sur elle et, par conséquent, sur la Cour, alors oui, j'ai quelque chose contre.

- Ma seule préoccupation est de découvrir qui a tué mon frère.

Elle le sonda du regard.

- Vous êtes sûr qu'il n'y a rien d'autre ?

- Même s'il y avait autre chose, je suis un citoyen libre dans un pays libre.

John crut voir une expression amusée passer sur le visage de son interlocutrice.

Elle croisa les bras.

- Vous n'avez pas l'air intimidé de parler à un juge de la Cour suprême, monsieur Fiske.

- Si vous me connaissiez mieux, vous

comprendriez.

- Peut-être devrais-je apprendre à vous connaître, en effet. Peut-être ai-je déjà commencé.

- Ça marche dans les deux sens.

Knight se rembrunit.

- La confiance en soi est une chose, monsieur Fiske, l'irrespect en est une autre.

- Ça aussi, ça marche dans les deux sens.

- Ne vous méprenez pas sur mes sentiments pour Sara. Ils sont sincères.

- Je n'en doute pas.

Elle se tourna pour partir, puis hésita.

- Votre frère était très doué. Une grande intelli-gence. Un juriste hors pair.

- C'était quelqu'un.

- Cela dit, je ne suis pas sûre qu'il ait été le plus brillant homme de loi de la famille.

Elle s'en alla, laissant John Fiske complètement déboussolé. Il resta planté une minute, essayant d'inter-préter ses paroles. Puis il fonça vers l'ascenseur et sortit. Il chercha Sara des yeux sur le perron. Où était-elle ? Un coup de klaxon. Elle arrivait en voiture et s'arrêta devant la porte. Il monta.

- Où allons-nous ? demanda-t-il.

- À l'aéroport.

- Qu'est-ce que vous me chantez ?

- Nous allons voir l'honorable Samuel Rider.

- Et qui est l'honorable Samuel Rider ?

- L'avocat de Rufus Harms. George Barker m'a rappelée pour me donner son nom. Son cabinet est dans les faubourgs de Blacksburg, à deux heures seulement de la prison. J'ai téléphoné. Pas de réponse. Et son numéro personnel n'est pas dans l'annuaire.

- Alors pourquoi on y va ?

- Nous avons l'adresse de son cabinet. Vu l'heure, on a peu de chances de le trouver dans son bureau. Mais ce n'est pas une grande ville. Il y aura bien quelqu'un qui saura nous dire où il habite ou, au moins, nous donner son téléphone. S'il est réellement mêlé à tout ça, comme nous le pensons, il peut être en danger. Et, s'il lui arrive quelque chose, nous risquons de ne jamais découvrir la vérité.

- Donc, vous croyez que c'est lui qui a téléphoné à la Cour ? Lui qui a rédigé la demande en recours ?- Ça me semble une hypothèse raisonnable.

Chapitre 43

Vingt-cinq minutes plus tard, John et Sara arrivèrent à National Airport. Sara se gara dans un des parkings souterrains et ils se hâtèrent vers le terminal.

- Vous êtes sûre qu'il y a un vol et qu'on aura des places ? demanda John.

- J'ai loué un avion privé.

- Quoi ? Vous savez combien ça coûte ?

- Et vous, vous le savez ?

John eut l'air penaud.

- Euh... non, reconnut-il, je n'ai jamais pris

d'avion-taxi. Mais ce n'est sûrement pas donné.- Deux mille deux cents dollars pour un aller-retour à Blacksburg. Ça me vaudra un petit découvert sur ma carte de crédit.

- Alors je vous rembourserai.

- Vous n'êtes pas obligé.

- Je n'aime pas être en dette.

- Parfait, je suis certaine de trouver toutes sortes de moyens de vous faire rembourser, répondit-elle en souriant.

Quelques minutes plus tard, ils trottaient vers un biréacteur Falcon 2000, qui les attendait sur le tarmac. John regarda un énorme 737 se propulser sur la piste centrale et s'élever gracieusement dans les airs. On entendait partout des moteurs vrombir, et l'odeur enva-hissante du kérosène était nauséabonde.

En haut de la courte passerelle du Falcon, ils furent accueillis par un homme aux cheveux blancs, d'une cinquantaine d'années, sans un poil de graisse. Il se présenta comme le pilote, Chuck Herman.

- Le plan de vol est enregistré, dit Herman, mais on va devoir retarder un peu l'heure du décollage. Ils ont eu une panne d'ordinateur à la tour de contrôle, cet après-midi, et tout le monde en paie les conséquences.- Nous sommes vraiment pressés, Chuck, déclara Sara.

S'ils arrivaient trop tard au cabinet de Rider, ils auraient beaucoup de mal à trouver quelqu'un suscep-tible de les aider. En outre, Sara ne pouvait se permettre d'être de nouveau en retard à son travail.

- Ne vous en faites pas, dit fièrement Chuck

Herman. En soixante-dix minutes, on y est. Et, s'il le faut, je forcerai sur les gaz.

Ils montèrent tous dans la carlingue. Herman leur indiqua de confortables fauteuils.

- Excusez-moi, je n'ai pas eu le temps de contacter un steward. Vous désirez quelque chose ?

- Un verre de vin blanc, dit-elle.

- Et vous, John, je peux vous proposer quelque chose ? (John déclina l'offre.) Le frigo est plein. Servez-vous.

Dix minutes après le décollage, l'avion glissait en douceur, comme un canoë sur un lac tranquille. Sara déboucla sa ceinture. John contemplait le soleil couchant par le hublot.

- Si je nous préparais quelque chose à manger ? dit-elle. J'ai des choses intéressantes à vous raconter.- Moi aussi.

John se détacha à son tour, s'assit à table et regarda Sara confectionner des sandwiches.

- Café ?

Il accepta.

- Mon petit doigt me dit que la nuit va être longue. Sara acheva sa petite cuisine et remplit deux tasses de café. Elle s'assit en face de John et consulta sa montre.- Le vol est si court que nous n'aurons pas telle-ment de temps devant nous. Je me suis renseignée, il n'y a pas de service de location de voitures à l'aéroport de Blacksburg. On pourrait prendre un taxi jusqu'en ville et en louer une sur place.

John mordit dans son sandwich et avala une gorgée de café.

- Je vous écoute. Qu'aviez-vous à me dire ?

- Je suis tombée sur le juge Knight.

Elle lui relata brièvement la rencontre, et John lui rapporta l'échange qu'il avait eu avec elle.

- Une femme difficile à cerner, commenta-t-il.- Quoi d'autre ?

- McKenna m'a demandé si j'avais un alibi pour l'heure du meurtre de mon frère.

- Vous me faites marcher ?

- Je n'ai pas d'alibi, Sara.

- John, personne ne peut croire sérieusement que vous ayez tué votre frère. Et que fait-il de la mort de Steven ?

- Les deux ne sont pas nécessairement liées.

- Et le mobile ? McKenna a une théorie là-dessus, aussi ?

John reposa sa tasse. Autant la mettre au courant, se dit-il. Il pouvait toujours être utile d'avoir un avis extérieur.

- Non, mais le fait est que j'ai un excellent mobile. Elle ne cacha pas sa surprise.

- Lequel ?

- J'ai appris aujourd'hui que Mike avait souscrit une assurance vie d'un demi-million de dollars à mon bénéfice. Ça fait un mobile de premier ordre, non ?- Mais, puisque vous ne l'avez appris

qu'aujourd'hui...

- Vous croyez vraiment que McKenna avalera ça ?- C'est curieux.

- Qu'est-ce qui est curieux ?

- Knight m'a dit que la plupart des crimes étaient commis par des membres de la famille et m'a conseillé de ne faire confiance à personne - sous-entendu : à vous.

- À votre connaissance, elle a été dans l'armée ?

Sara faillit en rire.

- Non, pourquoi ?

- Je me demandais seulement si elle pouvait avoir quelque chose à voir avec Rufus Harms.

La jeune femme eut un petit sourire, puis devint songeuse.

- Remarquez, on pourrait se poser la question pour son mari. Le sénateur, lui, peut très bien avoir un passé militaire.

- Non, expliqua John. Il a été réformé. Je l'ai lu dans les journaux de Richmond lors de sa première campagne électorale. Je m'en souviens parce que son adversaire, qui était bardé de décorations, avait voulu monter ça en épingle en l'accusant d'être un planqué. En fait, ça s'est terminé en eau de boudin, parce que Knight avait tout de même servi la patrie en travaillant pour le contre-espionnage... Ça devient ridicule. On essaie de faire entrer des pions carrés dans des cases rondes. J'espère que Rider pourra nous aider, ajouta-t-il en soupirant.

L'homme en bleu de travail qui poussait le chariot de nettoyage dans le couloir s'arrêta devant une porte de verre dépoli sur laquelle on pouvait lire : MAÎTRE SAMUEL RIDER, AVOCAT. Il pencha la tête et regarda autour de lui en tendant l'oreille. L'immeuble n'était pas grand, il n'y avait qu'une demi-douzaine de bureaux au premier étage. À cette heure, les lieux étaient déserts. Josh Harms frappa à la porte et attendit une réponse. Il frappa encore, un peu plus fort. Il avait laissé Rufus dans le camion, garé dans une rue latérale, pour venir reconnaître le secteur. Il avait déniché sa panoplie d'agent de nettoyage dans le placard du personnel. Il tapa une dernière fois à la porte, attendit encore une ou deux minutes, puis siffla. Vingt secondes plus tard, Rufus, qui rôdait dans l'ombre du hall, le rejoignit. Il n'était pas en bleu de travail : il n'avait trouvé aucune tenue à sa taille dans le placard.

Josh s'arma des ustensiles ad hoc, crocheta la serrure et, en un clin d'œil, ils se retrouvèrent de l'autre côté de la porte.

- Faut se magner. Quelqu'un peut se pointer, dit-il. Vas-y, commence à ratisser, je fais le guet.

Il avait son revolver chargé dans sa ceinture.

Rufus était déjà en train de fouiller un placard avec sa lampe torche. Josh jeta un œil dans la rue, constata que tout était calme, puis ferma les rideaux et sortit une seconde lampe torche pour se mettre à fouiller, lui aussi. Il s'intéressa immédiatement au tiroir fermé à clé. Il fit sauter le loquet, découvrit un paquet scotché sous le fond du tiroir et siffla discrètement.

- Rufus, je l'ai.

Son frère inspecta rapidement les documents sous le faisceau de sa lampe.

- Tu m'as toujours pas expliqué comment ces

papelards t'aideront à sauver ta peau.

- J'y ai pas encore vraiment réfléchi, mais je

préfère les avoir.

- Ouais, ben, tirons-nous avant de nous faire avoir. Ils étaient encore dans le vestibule quand ils entendi-rent des pas. Deux personnes. Ils se regardèrent. Josh sortit son flingue et retira le cran de sûreté.

- Les poulets. Ils savent qu'on est là.

Rufus secoua la tête.

- C'est pas les poulets. Et c'est pas l'armée non plus. La baraque est déserte. Si c'étaient eux, t'enten-drais gueuler des sirènes et ils auraient déjà balancé des grenades lacrymogènes. Viens par là.

Ils regagnèrent le bureau et refermèrent la porte en silence. Tout ce qu'ils pouvaient faire, c'était attendre.

Chapitre 44

Chandler faisait le tour de l'appartement de Michael. Il s'agenouilla pour examiner la marque laissée par le cric de John Fiske. Si le coup avait porté, le mystère aurait peut-être d'ores et déjà été élucidé. Il se releva en hochant la tête. Ce n'était jamais aussi facile. Les hommes de l'identité achevaient leurs relevés. Il y avait de la poussière de carbone un peu partout, comme de la poudre de perlimpinpin - ce qu'elle était d'une certaine manière. Ils avaient pris les empreintes de Michael pour les éliminer. Il faudrait qu'ils prennent aussi celles de son frère. Comme John était inscrit au barreau de Virginie, elles étaient sûrement consignées au sommier de la police de l'État. Ils auraient besoin de celles de Sara également ; elle était probablement déjà venue dans l'appartement. Dans la chambre ? D'après ce qu'il savait, ils étaient de simples amis, sans plus.

Il avait eu un entretien avec Murphy et ses greffiers. Ils avaient passé en revue toutes les affaires dont Michael s'occupait. Sans résultat pour l'instant. Les recherches auraient été trop longues, de toute façon ; c'était un travail de bénédictin et, pendant ce temps, les cadavres s'accumulaient.

Les cachotteries de John Fiske l'avaient fortement contrarié et Chandler avait effectivement, comme Fiske l'avait supposé, cessé de lui transmettre des informa-tions. Mais il avait joué franc jeu avec les fédés et, même si le personnage lui déplaisait, communiqué tout ce qu'il savait à McKenna, y compris l'évasion de Rufus Harms et les coups de téléphone de Michael Fiske à la prison. Il lui avait même parlé du document détourné auquel Fiske avait fait allusion. McKenna l'avait remercié, mais sans pouvoir rien lui apprendre en retour.

Comme par télépathie, l'agent du FBI fit son appari-tion juste à ce moment-là. Une apparition sonore d'abord. L'inspecteur reconnut sa voix à la porte d'entrée, quand le nouveau venu montra sa carte pour obtenir l'accès sur le lieu du crime. " Lieu du crime "... pas au sens propre, mais c'était un peu ça tout de même.- Vous travaillez tard, ce soir, agent McKenna.- Vous aussi, répondit le fédéral en balayant la pièce du regard - ou plutôt en l'époussetant, miette par miette, du milieu vers les côtés.

- Le directeur du FBI vous pousse à la roue pour boucler cette affaire ?

- Comme votre patron. Au FBI, on a une prime quand on élucide un crime à temps pour les infos du soir.

McKenna se fendit d'un sourire, ce qui était excep-tionnel chez lui, tellement exceptionnel que ses zygo-matiques rouillés ne lui permirent d'incurver qu'une moitié de sa bouche.

Le policier se demanda si ce type faisait exprès d'exaspérer les gens ou si c'était chez lui une seconde nature. Il s'était discrètement renseigné sur le person-nage. Le parcours de Warren McKenna était irrépro-chable. Après huit années au service Action de Washington, il avait été muté à l'antenne du FBI de Richmond. Avant cela, il avait servi quelque temps dans l'armée, et suivi une formation universitaire. Depuis sa sortie de fac, il avait toujours favorablement impres-sionné ses supérieurs. Dans l'évolution de sa carrière, un seul détail était curieux : il avait refusé plusieurs avancements qui l'auraient éloigné du terrain.

- Vous avez de la veine que John Fiske n'ait pas porté plainte contre vous.

La réponse de McKenna fut surprenante :

- Il devrait. À sa place, je l'aurais déjà fait.

- Je le lui dirai, faites-moi confiance.

McKenna continua de scruter la pièce avec un œil de Polaroid, puis reporta son attention sur Chandler.- Vous êtes quoi pour lui ? Son mentor ?

- Je ne le connaissais pas il y a encore deux jours.- Eh bien, vous vous faites vite des amis. Ça vous ennuie si j'inspecte les lieux ?

- Ne vous gênez pas. Évitez seulement de laisser vos empreintes sur des endroits qu'on n'a pas relevés. McKenna marcha de long en large. Il repéra la marque sur le sol.

- Fiske essayant d'assommer son agresseur

putatif ?

- Exact. Mais je ne savais pas qu'il était seulement putatif.

- Il l'est tant qu'il n'est pas accrédité par un témoi-gnage complémentaire. Du moins, c'est comme ça que je travaille.

Chandler déballa un chewing-gum et le mâcha comme pour mieux ruminer les propos de l'agent du FBI, avant de rétorquer :

- Sara Evans m'a dit avoir vu un homme sortir de l'immeuble en courant, poursuivi par Fiske. Ça ne vous suffit pas ?

- Un témoignage commode. Fiske est un petit

veinard. Il devrait jouer à la loterie pendant que la chance est de son côté.

- Je ne dirais pas que la mort d'un frère est un coup de chance.

McKenna regarda la porte du cagibi, entrouverte et couverte de poudre de carbone.

- Question de point de vue.

- Qu'est-ce que vous avez contre lui ? Vous ne le connaissez même pas.

- C'est exact, inspecteur. Et vous savez quoi ?

Vous non plus.

Chandler voulut protester, mais le fait était que McKenna n'avait pas tort. Ses réflexions furent inter-rompues par l'un de ses hommes :

- Inspecteur, on a trouvé quelque chose qui peut vous intéresser.

Chandler prit les feuilles de papier que lui tendait le technicien. McKenna s'approcha.

- On dirait une police d'assurance, observa le

fédéral.

- On les a trouvées sur une étagère du cagibi. Le type ne s'en servait pas comme garde-manger mais pour le rangement. Il y a aussi des factures, des bons de garantie, des trucs comme ça.

- Une assurance vie d'un demi-million de dollars, murmura Chandler. (Il feuilleta rapidement le docu-ment, passant sur le charabia juridique pour ne s'inté-resser qu'au nom.) L'assuré était Michael Fiske. McKenna posa son index sur le bas de la dernière page. Chandler pâlit légèrement en voyant la clause indiquée.

- Et John est le bénéficiaire.

Les deux hommes se regardèrent.

- Vous voulez faire quelques pas dehors avec moi ? J'ai une théorie à vous soumettre, proposa McKenna. Le policier hésitait.

- Ce ne sera pas long, reprit le fédéral. D'ailleurs, vous devez déjà vous douter en partie de ce que c'est.- D'accord. Je vous donne cinq minutes.

Ils sortirent ensemble sur le trottoir devant

l'immeuble. McKenna alluma une cigarette et en offrit une à Chandler. L'inspecteur lui montra son paquet de chewing-gums.

- J'ai le choix entre fumer et grossir. Or j'aime bien manger.

Ils déambulèrent dans la rue sombre. McKenna commença :

- J'ai découvert que Fiske n'avait pas d'alibi pour le meurtre de son frère.

- Ça peut être un bon point pour lui. S'il l'avait tué, il se serait démerdé pour en inventer un.

- Je ne suis pas d'accord, et ce pour deux raisons. La première est qu'il n'a jamais dû penser qu'on le mettrait sur la liste des suspects.

- Avec une assurance vie d'un demi-million de dollars ?

- Il a dû croire qu'on ne l'apprendrait jamais et qu'on suivrait une autre piste. Il lui suffisait d'attendre avant de palper son fric.

- Pas très convaincant. Votre deuxième raison ?- L'alibi parfait n'existe pas, quand on est vrai-ment le coupable. Il a dû penser qu'on trouverait une faille à un moment ou à un autre. Alors, autant ne rien faire. Il n'est pas tombé de la dernière pluie, il a été flic, il est avocat. Il sait à quoi s'en tenir, question alibis. En proclamant tout de suite qu'il n'en a pas, il n'a pas à se faire de bile. Il mise sur le fait que tout le monde arri-vera à la même conclusion que vous, à savoir : s'il était coupable, il aurait pris la peine de s'en fabriquer un. McKenna aspira une longue bouffée de cigarette et contempla les rares étoiles qui scintillaient dans le ciel :- Donc, il a le mobile et, de son propre aveu, le temps matériel. Je me suis rencardé sur lui. Il a un cabinet juridique minable à Richmond. Il défend la lie de la terre. Il n'est jamais passé par l'École de droit. C'est un avocat de troisième ordre. La trentaine, céliba-taire, pas de gosses, une vie de merde. Un vrai solitaire. Et il a quitté la police de Richmond pour des raisons pas très claires.

- Comment ça ?

- Une bavure. On ne sait pas trop ce qui s'est passé. Mais résultat des courses : deux morts, un civil et un policier.

Chandler parut un peu ébranlé. Il se ressaisit vite :- Alors pourquoi serait-il venu me proposer son aide dans l'enquête ?

- Toujours pareil : une couverture. Ça lui donne un excellent argument. " Comment aurais-je pu tuer mon petit frère alors que je me démène pour retrouver son assassin ? "

- Et la mort de Wright, qu'est-ce que vous en

faites ?

- Vous l'avez dit vous-même, les deux meurtres n'ont peut-être rien à voir. Si j'étais Fiske, j'aurais sauté sur l'occasion. J'aurais soutenu mordicus qu'ils sont liés. Puisqu'il a un alibi pour Wright.

Encore Sara Evans, songea Chandler.

- Tant qu'on croit que les deux vont de pair, reprit l'agent du FBI, il est hors du coup.

- Et Evans ? Elle dit avoir vu un type sortir de

l'immeuble de Michael Fiske. Vous pensez qu'elle ment, elle aussi ?

McKenna s'arrêta, tira une dernière bouffée de sa cigarette, la jeta sur le trottoir où elle ricocha plusieurs fois, et regarda l'inspecteur droit dans les yeux.- Elle aussi, répondit-il.

Le policier secoua la tête.

- Allons, McKenna !

- Je ne dis pas qu'elle est dans le coup depuis le début. Je dis qu'elle en pince peut-être pour Fiske et qu'elle lui obéit.

- Ils ne se connaissaient pas.

- Ah bon ? Vous avez vérifié ?

- Non.

- Bon. Il la persuade qu'il n'a rien à se reprocher mais que certaines personnes veulent lui faire porter le chapeau.

- Vous ne pouvez pas le blairer, hein ? Qu'est-ce qu'il vous a fait ?

Là, McKenna perdit son calme.

- Ce qu'il m'a fait ? Il a une grande gueule, voilà ce qu'il m'a fait. Il joue les petits saints, le gardien de la mémoire de son frère, seulement ils ne se parlaient plus depuis un bail. Il a passé la nuit avec Evans, chez elle, je ne sais pas dans quel lit, le lendemain de la découverte du cadavre de son frangin. Et il se promène avec un fusil. Il fourre son nez dans l'enquête, de sorte qu'il est au courant de tout ce qu'on fait. Il n'a pas d'alibi pour la nuit du meurtre et, depuis cinq minutes, on sait que la mort de son frère lui rapporte une demi-brique. Et il ne faudrait rien en déduire ? Votre flair de flic ne vous titille pas un peu les narines ?

- OK, vous marquez un point. J'ai peut-être été laxiste avec lui. Règle numéro un : ne faire confiance à personne.

- Une règle à ne pas enfreindre... si on ne veut pas risquer de le payer cher plus tard.

Il tourna les talons, laissant derrière lui un Chandler profondément perturbé.

Chapitre 45

John Fiske frappa à la porte du cabinet de Rider puis regarda à travers la vitre.

- Pas de lumière.

- Il doit être chez lui. Il faut le retrouver.

- Il est peut-être allé dîner en ville. Ou il s'est

absenté : en voyage d'affaires, en vacances ou...- Ou décédé de mort violente.

- N'en rajoutez pas.

Il essaya le bouton de la porte, qui tourna facilement. Il adressa un regard entendu à Sara et observa le couloir. La vue du chariot de nettoyage le rassura un peu.- La femme de ménage ? questionna-t-il.

- Elle s'amuserait à passer le balai dans le noir ?- C'est ce que je me dis aussi...

Il fouilla dans le chariot et en retira une

pince-monseigneur.

- Allez vers l'escalier de secours, chuchota-t-il. Si vous entendez quelque chose, foncez dans la voiture et appelez les flics.

Elle lui prit le bras.

- J'ai une bien meilleure idée. Allons ensemble à la police, tout de suite, pour déclarer le cambriolage.- On ne sait pas si c'est un cambriolage.

- On ne sait pas si ce n'en est pas un.

- Si on s'en va, ils pourront filer.

- Et si vous entrez et que vous vous fassiez tuer, ça nous avancera à quoi ? Vous n'êtes même pas armé, vous n'avez que cette espèce de truc.

- Une pince-monseigneur.

- Super, vous pourrez leur faire un sermon.

- Vous avez peut-être raison.

- Bien sûr qu'elle a raison, la dame. Vous auriez dû l'écouter.

John et Sara sursautèrent et firent volte-face.

Josh Harms braquait son revolver sur eux.

- La cloison est mince. Quand on a entendu la porte et tous vos chuchotements, on s'est dit que vous auriez envie d'aller voir les flics. Et on peut pas vous laisser faire ça.

John l'observa. Il était costaud, mais pas énorme. A moins qu'il ne s'agisse réellement d'un cambriolage, cet homme devait être Josh Harms. Il lorgna le flingue et étudia le visage de Josh, pour jauger sa détermina-tion. Aurait-il le cran d'appuyer sur la détente ? Il avait tué au Vietnam, John l'avait appris dans les bulletins de presse. Mais un meurtre de sang-froid exigeait un autre genre de culot, que John ne percevait pas dans les yeux de Josh - quoiqu'un regard puisse être trompeur. Tu es avocat, John, c'est le moment d'utiliser tes talents d'orateur.

- Salut, Josh, je m'appelle John Fiske. Et voici Sara Evans, de la Cour suprême des États-Unis. Où est votre frère ?

Un homme apparut dans l'encadrement de porte, derrière lui. Au vu de ses proportions herculéennes, ce ne pouvait être que Rufus Harms. Il avait forcément tout entendu.

- Comment vous savez tout ça ? dit Rufus.

Son frère tenait toujours le couple en joue.

- Je serais ravi de vous répondre si vous nous lais-siez entrer pour en discuter. Toutes les radios parlent de vous. (Il se tourna vers la jeune femme.) Après vous, Sara.

Il lui adressa un clin d'œil en douce pour la rassurer, bien qu'il fût beaucoup moins confiant qu'il ne voulait le paraître. Ils étaient confrontés à un homme condamné pour meurtre, que vingt-cinq ans d'enfer n'avaient pas transformé en enfant de chœur, et à un ancien du Vietnam que la gâchette semblait chatouiller.

Sara entra, suivie de John.

Josh et Rufus échangèrent un regard perplexe, puis suivirent les deux visiteurs dans le bureau, en refermant la porte derrière eux.

La Jeep se dirigeait vers le cabinet de Samuel Rider par des routes secondaires. Tremaine était au volant, Rayfield à côté. C'était la voiture personnelle de Tremaine. Ils n'étaient pas en service et avaient renoncé à prendre un véhicule de l'armée, pour éviter les complications. Au cas où quelqu'un les surprendrait dans le bureau de Rider, ils avaient une histoire toute prête : l'ancien avocat militaire de Rufus Harms exer-çait dans la région et avait récemment rendu visite à Rufus en prison. Il était mort avec sa femme et on pouvait légitimement soupçonner les frères Harms de les avoir tués, Rider ayant fort bien pu confier à son client qu'il conservait de l'argent liquide à son domicile ou dans son cabinet.

Tremaine regarda Rayfield de travers.

- Qu'est-ce que tu as ?

- On fait une connerie. C'est nous qui prenons tous les risques.

- Tu crois que je le sais pas ?

- Si on récupère la lettre de Harms et celle de Rider, on est sortis de l'auberge. On oublie Harms.

- Tu débloques ?

- Harms a écrit cette lettre parce qu'il voulait sortir de taule, répondit Rayfield. Il a tué cette gosse, mais il ne l'a pas assassinée, au sens propre, on est d'accord ? Bon, maintenant, ça y est, il est sorti. À l'heure qu'il est, son frère et lui sont probablement au Mexique, en train d'attendre un avion pour l'Amérique du Sud. C'est ce que je ferais, à leur place.

- Seulement, t'es pas à leur place.

- Qu'est-ce qu'il peut faire d'autre, Vic ? Écrire une deuxième lettre à la Cour ? Pour dire quoi ? " Votre Honneur, je vous ai déjà raconté cette histoire à dormir debout que je ne peux pas prouver, mais ma lettre s'est perdue, le greffier qui s'en est chargé est mort et mon avocat aussi. Alors, je me suis évadé de prison, je suis en cavale et je veux que mon affaire passe en jugement. " Ça ne tient pas la route, Vic. Il ne fera jamais ça. Il va se tailler sans demander son reste. Il s'est déjà taillé.- Possible, admit Tremaine. Mais, au cas où il serait moins futé que tu penses, je veux faire tout ce qui est en mon pouvoir pour le liquider. Et son frangin avec. J'aime pas Rufus Harms, j'ai jamais pu l'encadrer. J'ai morflé chez les Viets pendant que cet enfoiré restait planqué au pays, logé et nourri. On n'aurait jamais dû le laisser pourrir en taule.

- C'est trop tard, maintenant.

- J'ai envie de lui faire un cadeau. Une nouvelle cellule, de deux mètres vingt de long, un mètre cinquante de large et tout en sapin. Mais sans drapeau dessus. Je veux pas trop le gâter quand même. Tremaine enfonça la pédale.

Rayfield secoua la tête et se carra sur son siège. Il regarda sa montre. Ils étaient presque arrivés.

Les frères Harms étaient debout en face de Sara et John, assis côte à côte sur un divan en cuir.

- Qu'est-ce qu'on attend pour les ligoter et se

barrer en vitesse ? dit Josh à son frère.

John Fiske s'en mêla :

- Vous allez découvrir que nous sommes dans le même camp.

- Ne le prends pas mal, lui rétorqua Josh, mais je t'emmerde.

- Il a raison, fit Sara. Nous sommes ici pour vous aider.

Josh ne répondit pas.

- John Fiske ? dit Rufus. (Il scruta le visage de John, en le comparant de mémoire à celui de Michael.) Le greffier qu'ils ont tué était de votre famille ? Un frère ?

John acquiesça.

- Oui. Qui l'a tué?

- Ne leur dis rien, Rufus, intervint Josh. On sait pas qui ils sont, ni ce qu'ils veulent.

- Nous sommes venus pour parler à Sam Rider, répondit Sara.

- Eh ben, sauf si vous êtes médium, ma belle, ça va pas être facile.

John et Sara se regardèrent.

- Il est mort ? demanda-t-elle.

- Lui et sa femme, dit Rufus. Ils ont maquillé ça en suicide.

John remarqua les documents qu'il tenait à la main.- Ce sont les papiers que vous avez envoyés à la Cour?

- C'est moi qui pose les questions, coupa Rufus.- Je vous répète que nous sommes vos amis.

- Désolé, mais je fais pas ami ami si vite. De quoi vous vouliez parler avec Samuel ?

- C'est lui qui a envoyé votre demande à la Cour, n'est-ce pas ?

- C'est moi qui pose les questions !

- D'accord, d'accord. Je vais vous dire ce que nous savons et vous aviserez. Ça vous va ?

- J'écoute.

- Rider a rédigé la demande. Mon frère l'a reçue et l'a détournée. Il est venu vous voir en prison. Et on l'a retrouvé mort dans une impasse mal famée de

Washington. Ils ont voulu faire croire à une agression. Maintenant, vous nous dites qu'ils ont liquidé Rider. Un autre greffier s'est fait descendre aussi. Je suppose que c'est en rapport avec la mort de mon frère, mais je ne peux pas l'affirmer. (John s'interrompit pour observer les deux hommes.) C'est tout ce que nous savons. Je pense que vous en savez beaucoup plus. Par exemple, pourquoi tout ceci est arrivé.

- Vous marchez avec les flics, pour être si bien informés ? demanda Josh.

- J'aide l'inspecteur chargé de l'enquête.

- Tu vois, Rufus, je te l'avais dit. Tirons-nous vite fait. Les keufs vont rappliquer dans deux minutes.- Non, dit Sara. J'ai vu votre nom sur les papiers que Michael avait pris, monsieur Harms, mais c'est tout ce que j'ai vu. Je ne sais pas pourquoi vous voulez faire appel, ni ce que contenait ce document.

- Pourquoi un prisonnier fait appel à la Cour,

d'après vous ? demanda Rufus.

- Pour être libéré, répondit John. (Rufus

acquiesça.) Mais il faut avoir une raison sérieuse pour ça.

- J'ai la meilleure de toutes : la simple vérité.

- Dites-la-moi.

Josh entraîna son frère vers la porte.

- Rufus, je le sens pas, ce mec. Il te tient le crachoir en attendant que les flics se pointent.

- Ils ont tué son frère, Josh.

- Qu'est-ce qui te dit que c'est vraiment son frère ? John sortit son portefeuille avec son permis de conduire.

- Ceci vous prouvera au moins que nous portons le même nom.

Rufus repoussa le portefeuille.

- J'ai pas besoin de ça. Vous avez un air de famille.- Même s'ils sont pas avec les flics, comment ils pourraient nous aider ? reprit Josh.

Rufus se tourna vers eux.

- Puisque vous avez réponse à tout, vous pouvez répondre à ça ?

- Je travaille à la Cour suprême, monsieur Harms, dit Sara. Je connais tous les juges. Si vous avez la preuve de votre innocence, je vous promets que vous serez entendu. Sinon par la Cour suprême, au moins par une cour d'appel, croyez-moi.

- L'inspecteur sait qu'il y a du louche, ajouta John. Si vous nous dites ce qui se passe, on pourra aller le trouver et il enquêtera dans ce sens.

- Je connais la vérité, dit Rufus.

- Très bien, Rufus, mais, devant un tribunal, ça ne suffit pas, il faut des preuves.

- Qu'y avait-il dans votre lettre ? interrogea Sara.- Rufus, ne réponds pas, merde ! cria Josh.

Rufus passa outre.

- Quelque chose que l'armée m'a envoyé.

- Vous avez tué la petite fille, Rufus ?

- Oui, dit-il en baissant les yeux. En tout cas, mes mains l'ont tuée. Le reste de moi ne savait pas ce qui se passait. Pas après ce qu'ils m'avaient fait.

- Expliquez-vous. Qui vous a fait quoi ?

- Rufus, il essaie de te feinter, dit Josh.

- Ils m'ont déréglé la tête, c'est ça qu'ils m'ont fait. John Fiske le regarda en face.

- Vous essayez de plaider la folie passagère ? Si c'est le cas, laissez-moi vous dire tout de suite que vous n'avez aucune chance. (Il guetta sa réaction.) Il y a autre chose, n'est-ce pas ?

- Pourquoi vous dites ça ?

- Parce que mon frère a pris votre demande très au sérieux. Suffisamment pour enfreindre la loi en détour-nant ce document et perdre la vie en essayant de vous aider. Il n'aurait pas fait ça pour une demande de circonstances atténuantes après vingt-cinq ans. Dites-moi ce qui a coûté la vie de mon frère.

Josh plaqua une énorme pogne sur la poitrine de John et le poussa violemment contre le dossier du divan.- Écoute-moi, petit malin : Rufus a pas demandé à ton frangin de venir foutre la merde. C'est ton frangin qui a tout fait foirer. Il a voulu vérifier l'histoire de Rufus parce que c'est un vieux bamboula enchristé pour un vieux crime. Alors, ton couplet sur le petit frère vertueux, tu peux te le garder.

- Va donc voir ailleurs si j'y suis, pauvre con,

répliqua John en se dégageant.

Josh lui mit le pistolet sur la tempe.

- Tu vas bientôt être ailleurs. Chauffe-moi la place en enfer, je te rejoins plus tard, d'accord, cul-blanc ?- Arrêtez, implora Sara. Je vous en supplie, il ne demande qu'à vous aider.

- L'aide d'un faux derche, je m'en passe.

- Nous essayons seulement d'obtenir la révision du procès de votre frère.

- Je fais les révisions moi-même. On en a marre de vos gueules enfarinées. Les prisons sont bourrées de mecs comme nous, vous êtes seulement trop radins pour en construire d'autres. On la connaît, votre justice. Toujours à l'ombre. Moi, je veux la justice au grand jour, je crains pas le soleil, je veux rester dehors.- Commence pas à tout embrouiller, dit Rufus.- Ah bon ? Parce que tu sais comment débrouiller les choses, toi, tout d'un coup ?

John redoutait le pire. Josh Harms n'allait pas tarder à perdre les pédales, même son frère ne semblait plus avoir prise sur lui. Que faire ? Tenter de le désarmer ? Josh devait avoir une quinzaine d'années de plus que lui, mais il avait l'air solide comme un roc. Si John ratait son coup, il risquait d'avaler son certificat de baptême avec sept dragées de 9 mm.

Un crissement de pneus sur l'asphalte leur fit tourner la tête. Rufus se posta à la fenêtre pour voir ce qui se passait. Ils purent tous lire la peur dans ses yeux.- C'est Vic Tremaine et Rayfield, dit-il.

- Merde ! pesta Josh. Ils ont de la quincaillerie ?- Vic a une mitraillette.

- Merde !

Bruit de bottes sur le trottoir. Dans deux minutes, peut-être moins, ils seraient ici. Josh posa un regard glacial sur John et Sara.

- Je te l'avais dit, Rufus. Ils nous ont baisés. Ils nous ont fait tchatcher pendant que l'armée cernait la baraque.

- Au cas où ça vous aurait échappé, on ne porte pas d'uniforme, dit John. Ils vous ont peut-être suivis ?- On est pas venus de la prison. Dès qu'ils vont nous voir, ils vont envoyer la purée, ça fait pas un pli.- Sauf si vous vous rendez.

- Tu crois au Père Noël ? lança Josh.

- C'est pas une solution, dit Rufus. Ils me laisseront jamais en vie, avec ce que je sais.

John Fiske sonda Rufus. L'homme était aux abois. Il avait reconnu avoir tué la fillette. Alors, l'affaire était close, non ? Pourquoi vouloir prendre sa défense ? Que l'armée le remette dans sa cage, et on n'en parlait plus. Mais ce n'était pas si simple. Mike avait essayé de l'aider. Il y avait une raison.

John se leva d'un bond.

Josh pointa son arme sur lui.

- Ne complique pas les choses, mec.

John ne le regarda même pas. Il gardait les yeux braqués sur son frère.

- Rufus ! Rufus ! dit-il. (Le géant sortit enfin de son inertie.) Je peux peut-être vous tirer de là, si vous faites exactement ce que je dis.

- On n'a pas besoin de toi, dit Josh.

- Dans trente secondes, ces deux types franchiront cette porte et vous n'aurez même plus le temps de faire vos prières. Vous ne pouvez pas rivaliser avec leur armement.

- Tu veux que j'essaie mon pétard sur toi, pour voir ? dit Josh.

- Rufus, faites-moi confiance. Mon frère est venu vous aider. Laissez-moi finir ce qu'il a commencé. Donnez-moi une chance, Rufus.

Une goutte de sueur perla sur le front de John. Sara était pétrifiée, obnubilée par le bruit des bottes qui se rapprochaient et la vision de la mitraillette.

Rufus finit par acquiescer lentement de la tête. John entra en action.

- Planquez-vous dans les toilettes, tous les deux, dit-il.

Josh voulut protester, mais Rufus le poussa vers la salle de bains contiguë au bureau.

- Sara, accompagnez-les.

Elle ouvrit des yeux ronds.

- Quoi?

- Faites ce que je vous dis. Si vous m'entendez appeler votre nom, tirez la chasse et sortez. Sinon, ne bougez pas. Vous deux, dit-il aux frères, restez derrière la porte.

- Et tu t'imagines que les petits soldats vont pas vouloir jeter un œil dans les chiottes, surtout si la porte est fermée ? jeta Josh, sarcastique.

- Je m'occupe d'eux.

- D'accord. Mais pas d'entourloupe, mec. Si tu joues au con, ma première balle t'atteindra juste ici, dit-il en visant la base du crâne de Fiske. T'entendras même pas le coup de feu. Tu seras mort avant ! John fit un signe de la tête, montrant qu'il acceptait le défi. Sara était blême, tremblante, haletante. Les bruits de bottes étaient tout près.

- John, je ne peux pas faire ça, dit-elle.

Il la saisit vigoureusement par les épaules.

- Vous le pouvez, Sara, et vous allez le faire. Tout de suite. Hop.

Docile, elle s'enferma dans le cabinet de toilette avec les frères Harms. John étudia la pièce autour de lui, en essayant de rassembler ses idées. Il repéra un porte-documents contre un mur. Il l'ouvrit. Rien dedans. Vite, il y fourra divers dossiers qu'il trouva sur le bureau de Rider. Les bottes résonnaient dans le couloir. Il s'installa devant la petite table de conférence.

Au moment où il s'asseyait, il entendit la porte du vestibule s'ouvrir. Le temps de sortir un dossier de la serviette, et c'était la porte intérieure qui s'ouvrait. Bien calé dans son fauteuil, il faisait semblant de déchiffrer des papiers et leva un regard étonné vers les intrus.- Qu'est-ce que...

Il n'eut pas le temps d'en dire plus. La vue de la mitraillette pointée dans sa direction lui imposa le silence.

- Qui êtes-vous ? demanda Rayfield, autoritaire.- J'allais vous poser la même question. J'ai

rendez-vous avec Sam Rider. Ça va faire un quart d'heure que je poireaute et il n'a toujours pas donné signe de vie.

Rayfield avança de quelques pas.

- Vous êtes un de ses clients ?

- Oui. Je suis arrivé de Washington par un vol

charter spécialement pour le voir. Il y a des semaines que le rendez-vous est fixé.

- Un peu tard pour une réunion d'affaires, non ? fit Tremaine, l'œil mauvais.

- J'ai un emploi du temps chargé. C'était la seule heure possible. (Il regarda les deux hommes sans aménité.) Et d'abord, qu'est-ce que l'armée vient faire ici avec des mitraillettes ?

Tremaine faillit s'énerver, mais Rayfield calma le jeu. D'un ton plus diplomatique, il répondit :

- Vous n'avez pas à le savoir, monsieur...

monsieur ?

John ne commit pas l'erreur de leur donner son vrai nom. Si Rufus connaissait ces hommes, cela signifiait qu'ils avaient trempé dans l'affaire, auquel cas ils avaient peut-être joué un rôle dans la mort de Mike.- Michaels, répondit-il. John Michaels. Je dirige une agence immobilière, et Rider est mon conseiller juridique.

- Eh bien, vous allez devoir en trouver un autre, commenta Rayfield.

- Je suis satisfait des services de Sam.

- Ce n'est pas la question. Il ne vous donnera pas signe de vie, parce qu'il est mort. Il s'est suicidé après avoir tué sa femme.

John se leva, catastrophé. Ce n'était pas une vedette de l'écran, mais il n'avait pas trop à se forcer pour se donner un air horrifié : pris en sandwich entre deux soldats armés et deux flingueurs planqués dans les toilettes, il n'était pas particulièrement détendu. En cas d'échec, il serait le premier sur la liste des victimes.- Qu'est-ce que vous me racontez là ? Je lui ai parlé dernièrement. Il n'avait pas l'air déprimé.

- Ça va, ça vient, vous savez. Le fait est qu'il est mort.

John se laissa retomber dans son fauteuil et

contempla avec accablement les dossiers étalés devant lui.

- Je n'arrive pas à le croire, dit-il. Je pouvais

toujours attendre ! J'ai l'air de quoi, maintenant ? Personne ne m'avait rien dit ! La porte du bureau n'était pas fermée. Oh, c'est vache. (Il repoussa les paperasses, dépité, puis changea de ton.) Mais... et vous,

là-dedans ? L'armée est impliquée ?

Tremaine et Rayfield hésitèrent.

- Un homme s'est évadé d'une prison militaire des environs, dit Rayfield.

- Bon Dieu, vous pensez qu'il se cache par ici ?- On ne sait pas. Il se trouve que Rider était l'avocat du fugitif. On a pensé qu'il pouvait être venu ici pour voler de l'argent ou autre chose. C'est peut-être lui qui a tué Rider, rien n'est impossible.

- Mais vous avez dit que c'était un suicide.

- C'est ce que suppose la police. C'est pourquoi nous sommes ici. Pour vérifier, à tout hasard.

Quand John vit Tremaine se diriger vers la salle de bains, son cœur se mit à danser la samba.

- Susan, vous pouvez sortir, s'il vous plaît ?

appela-t-il.

Ils entendirent tous la chasse d'eau. La porte s'entre-bâilla et Sara sortit. Elle joua l'hébétude. Pour elle non plus, ce n'était pas vraiment un rôle de composition. " Elle panique totalement ", se dit John.

- Que se passe-t-il, John ?

- J'ai dit à ces messieurs que nous avions

rendez-vous avec Sam Rider et, vous n'allez pas me croire, il est mort.

- Mon Dieu !

- Susan est mon assistante. Messieurs, vous ne m'avez pas dit vos noms, je crois.

- En effet, répondit sèchement Tremaine.

- Ces messieurs sont des militaires, Susan. Ils cher-chent un prisonnier évadé qui, d'après eux, a peut-être quelque chose à voir avec la mort de Sam.

- Oh, mon Dieu, mon Dieu... John, retournons à l'aéroport et allons-nous-en d'ici.

- C'est pas une mauvaise idée, dit Tremaine. On sera plus tranquilles pour fouiller les lieux si on vous a pas dans les jambes.

Il s'intéressa de nouveau à la porte de la salle de bains. Il tenait son arme d'une main et tendait l'autre vers la poignée.

- Je peux vous assurer que personne ne se cache là, dit Sara.

- Si ça vous ennuie pas, ma jolie, j'aime bien véri-fier ce genre de choses par moi-même.

John observa Sara. Il sentit qu'elle était sur le point de craquer. Tiens bon, Sara, tiens bon.

Derrière la porte de la salle de bains obscure, Josh Harms visait directement la tête de Tremaine avec son revolver, à travers l'interstice entre le battant et le cham-branle. Il estimait avoir un avantage tactique. Vic Tremaine d'abord, puis Rayfield. C'était un très léger avantage, compte tenu de son faible champ de vision, mais il ne pouvait pas rater le premier. Il avait Vic en point de mire comme un petit tank Sherman, et déjà le doigt sur la détente...

Son frère, blotti contre lui, faisait de son mieux pour loger son grand corps dans l'encoignure. Dès que Tremaine pousserait la porte, le carnaval commencerait. John se mit à ranger les dossiers dans le porte-docu-ments en bougonnant.

- Quelle journée, je vous jure ! D'abord, ces deux Noirs qui manquent nous renverser, et maintenant ça. Tremaine et Rayfield réagirent au quart de tour.- Quels deux Noirs ? demandèrent-ils d'une même voix.

- Là, tout à l'heure, quand on est entrés dans

l'immeuble. Ils arrivaient comme des bolides, ils nous ont télescopés. Susan a failli rester sur le carreau.- À quoi ils ressemblaient ? demanda Rayfield. Tremaine oublia la salle de bains pour venir aux renseignements.

- Eh bien, ils étaient noirs, comme je vous le dis. L'un des deux devait être un ancien pilier de football américain. Une vraie armoire à glace, vous vous rappelez, Susan ? (Elle acquiesça et commença à mieux respirer.) L'autre était assez costaud aussi, un mètre quatre-vingt-dix, par là, mais beaucoup plus mince. Dans les quarante-cinq, cinquante ans, je dirais.- Vous avez vu par où ils sont partis ? demanda Tremaine.

Continuer : partie 2 sur 2