L'amour et les forêts (Gallimard, 21 août)

Éric Reinhardt · Chapitre 8 sur 9 · partie 3/3

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L'amour et les forêts (Gallimard, 21 août)

Chapitre 8

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Cette saloperie de maladie qui fout ma vie en l’air.

Un vendredi, j’arrive, je sonne, c’est lui qui m’ouvre la porte alors que d’habitude c’est plutôt ma jumelle qui vient m’accueillir (avec lui qui m’attend dans le salon planté comme un piquet, pour bien me faire sentir que c’est son territoire), nous nous disons bonjour, je lui demande où est Bénédicte et il me dit qu’elle est dans son lit, je lui demande si tout va bien et il me dit ça va, elle se plaint mais si on se met à prêter l’oreille à toutes les plaintes de Bénédicte, surtout en ce moment, on passerait son temps à appeler les médecins et l’hôpital. J’arrive dans la chambre et je vois Bénédicte plus pâle et décharnée que jamais, squelettique, absolument défaite, les traits tirés. Elle avait pris dix ans en une semaine. Au téléphone, elle ne m’avait rien dit. Je m’assois à côté d’elle, lui prends la main et lui embrasse le front. Je lui demande si ça va et elle me répond non, pas du tout, ça ne va pas du tout. Je lui demande ce qui se passe. Elle me répond qu’elle se sent vraiment mal, elle n’arrête pas de vomir, elle ne supporte pas cette cure de chimio, elle ne comprend pas pourquoi, jusqu’à présent ça allait plutôt bien mais là elle a l’impression d’avoir cent douze ans, elle ne tient pas debout, elle ne peut plus rien avaler depuis deux jours, elle vomit tout. Qu’est-ce qu’on peut faire ? je lui demande. Je veux aller à l’hôpital, me répond-elle. Je n’en peux plus, on doit me mettre sous perfusion, je vais mourir si on me laisse ici, j’en suis sûre, fais quelque chose, je t’en supplie. Si tu veux aller à l’hôpital, il n’y a pas de problèmes, tu vas à l’hôpital, je ne comprends pas, je lui réponds. Pourquoi tu me supplies ? Parce que Jean-François m’a dit non, il veut que je reste ici, me répond-elle. Je regarde Bénédicte en passant ma main sur son front : elle me regarde avec un œil suppliant. Il ne veut pas que tu ailles à l’hôpital ? Non de la tête, faiblement. Tu le lui as dit, que tu voulais aller à l’hôpital ? Oui de la tête, faiblement. Et il t’a répondu qu’il ne voulait pas ? Oui de la tête, faiblement, le regard implorant. Un court silence. Je lui caresse le front et le visage. Il dit que tout va bien, que je vais m’en remettre, que c’est juste les effets secondaires de la chimio. Il dit qu’il ne faut pas confondre les effets secondaires de la chimio avec les ravages de la maladie. Ce que je sens dans mon corps, selon lui, ce n’est pas la maladie, mais les produits qui sont censés me faire guérir. Mais moi, Marie-Claire, je me sens mal, c’est la maladie, je vais mourir si je reste ici une nuit de plus, j’ai terriblement peur, j’ai besoin d’être entourée d’une équipe médicale.

Il est heureux que je sois venue ce jour-là, autrement il l’aurait laissée dans sa chambre à souffrir, elle n’en pouvait vraiment plus, elle y serait peut-être passée, il était urgent qu’elle soit prise en charge.

Elle n’est restée hospitalisée que trois jours, le temps de reprendre des forces. Mais bientôt elle ne pourrait plus demeurer dans sa maison, elle allait être admise à l’hôpital public de Metz pour y finir ses jours.

Nul n’était en mesure de savoir avec un tant soit peu de précision combien de temps allait durer son combat contre la mort. Le jour où ma jumelle est entrée à l’hôpital, mon frère se trouvait en compagnie de Jean-François quand celui-ci a demandé au cancérologue, abruptement, sans la moindre émotion, combien de temps il lui restait à vivre. Ce dernier lui a répondu qu’il était difficile d’être précis en la matière, elle pouvait mourir dans quinze jours comme dans deux mois. Mon beau-frère a certainement retenu quinze jours car il est sorti du bureau sans dire un mot avant de se rendre dans la chambre de Bénédicte, où on était en train de l’installer, elle venait juste d’arriver. Alors, sans lui adresser la parole ni lui demander si le transport en ambulance depuis chez eux s’était bien passé, il a prié les infirmiers de monter un lit d’appoint au bout du lit de sa femme, sur quoi les infirmiers sont sortis pour aller le lui chercher. J’étais là. Bénédicte lui a dit, devant moi, distinctement, affolée, pourquoi tu veux dormir au bout de mon lit, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? C’est parce que je vais bientôt mourir, c’est ça ? On t’a dit que j’allais bientôt mourir, c’est pour ça que tu veux dormir au bout de mon lit ? Oui, c’est ça ? Ils t’ont dit que je n’en avais que pour deux ou trois jours, oui ? Je ne veux pas que tu dormes ici, ça m’angoisse, ça me terrifie, ça veut dire que je vais bientôt mourir. Jean-François, s’il te plaît, je t’en conjure, je préfère que tu rentres dormir à la maison et que tu t’occupes des enfants. Jean-François n’a rien répondu, il est sorti de la chambre, les infirmiers sont revenus avec le lit d’appoint, qu’ils ont placé au bout du lit de ma jumelle sans qu’elle ose leur demander de le remporter. Marie-Claire, je t’en supplie, fais quelque chose, ne le laisse pas s’installer au bout de mon lit, je ne veux pas qu’il reste ici avec moi, j’ai besoin d’être seule, il va m’angoisser, je n’y arriverai pas. Quand Jean-François est revenu dans la chambre, je lui ai dit que Bénédicte ne souhaitait pas qu’il dorme au bout de son lit, elle le lui avait dit tout à l’heure de la manière la plus claire, elle venait de me le répéter, elle ne le souhaitait pas, je ne comprenais pas pour quelle raison, dans ces conditions, il insistait, il devait respecter sa volonté. Tu n’as pas compris, Jean-François ? Elle te l’a dit, elle ne veut pas de toi au bout de son lit. Il m’a répondu de m’occuper de ce qui me regardait, que Bénédicte était sa femme et qu’à ce titre il avait parfaitement le droit de l’assister dans ses derniers jours. Il a réellement prononcé cette phrase abominable devant elle : l’assister dans ses derniers jours. Tout en parlant, il s’activait à faire son lit, je serrais tendrement la main de ma jumelle qui avait fermé les yeux, il a fini par sortir de la chambre et Bénédicte les a rouverts : alors j’ai vu dans ses yeux la détresse la plus insondable qu’il m’ait été donné de voir de toute ma vie.

Il a dormi au bout de son lit, chaque nuit, contre l’avis de Bénédicte, pendant un mois et demi. Il avait pensé que ça n’allait durer qu’une quinzaine de jours, c’est la raison pour laquelle il avait pris cette décision, mais il lui a imposé sa présence, chaque nuit, à son corps défendant, pendant un mois et demi.

Deux ou trois jours après son arrivée à l’hôpital, voyant que Jean-François ne passait pas seulement ses nuits au bout de son lit, mais se mettait à venir pendant la journée, elle lui a demandé comment ça se faisait qu’il n’était pas à la banque. Je n’y vais plus, lui a-t-il répondu. Ah bon, tu n’y vas plus, mais pourquoi ? Pour pouvoir venir ici, lui a-t-il répondu. Mais je n’ai pas besoin que tu viennes pendant la journée, déjà tu dors ici, j’ai ma famille qui vient me voir, je ne suis pas seule, tout va bien, tu n’es pas obligé de faire un tel sacrifice. Je ne fais aucun sacrifice, je me suis fait faire un arrêt maladie. Un arrêt maladie ? lui a demandé Bénédicte. Oui, tu ne penses tout de même pas que je vais brûler tous mes jours de congé pour venir voir ma femme malade ? J’ai demandé un arrêt maladie pour pouvoir garder mes jours de vacances, c’est la moindre des choses vu à quoi je vais les consacrer. Je trouve ça choquant, lui a répondu ma jumelle. Soit tu ne viens pas me voir pendant la journée et tu continues de travailler, soit, si tu viens, au moins tu as la décence de le faire sur tes jours de vacances. Elle parlait avec les plus grandes difficultés, à voix basse, essoufflée, la gorge prise, et elle s’est mise à tousser longtemps après avoir prononcé ces phrases, je m’en souviens. Sur quoi Jean-François lui a dit : c’est comme ça que tu me remercies de m’occuper de toi, alors Bénédicte lui a répliqué, lentement, en ménageant ses forces, après avoir repris son souffle mais d’une voix à peine audible : je ne t’ai rien demandé du tout, ça me stresse que tu sois là sur mon dos en permanence, alors retourne travailler et n’arnaque pas la sécurité sociale avec tes faux certificats médicaux, ça va me porter malheur, sur quoi Jean-François est sorti en claquant violemment la porte derrière lui, furieux. Mais celle-ci était équipée d’un groom, alors nous l’avons vue rectifier la violence de son comportement en une suave expiration, avant de s’enclencher doucement, sans bruit, comme si la porte disait à Jean-François, dans un murmure, avec tact : chut, calme-toi, ce n’est pas le bon endroit pour faire des scènes comme celle-ci.

Il lui faisait peur.

La nuit, il lui disait qu’elle allait mourir.

Elle le savait qu’elle allait mourir, il n’était pas nécessaire de le lui rappeler quand elle semblait l’avoir oublié. Je n’ai jamais autant menti à ma jumelle que pendant cette période, je lui disais qu’elle allait s’en sortir, je lui parlais des voyages que nous ferions quand elle serait guérie, je lui disais qu’elle devait se battre, que le jeu en valait la chandelle. Allez, courage, tu vas voir, tu vas t’en sortir, on ira enfin à Madagascar toutes les deux, rien que toi et moi, comme on se l’est toujours promis ! Regarde, tu marches, tu peux aller aux toilettes toute seule, ça va aller Bénédicte, je suis sûre que tu vas t’en sortir !

Son œil brillait. Elle n’allait pas bien du tout mais au milieu de ses traits livides son regard scintillait d’espérance. Je voyais bien qu’elle me croyait et qu’elle voulait avoir ces idées-là en tête plutôt que des idées de mort certaine et imminente.

Un jour, j’étais dans le couloir devant la chambre de Bénédicte en compagnie de mon frère et de ma sœur aînée, soudain la porte s’ouvre et Jean-François sort brusquement en s’écriant : elle ne sait même plus qu’elle va mourir !

J’étais abasourdie.

Sa fille est apparue à son tour et nous l’a confirmé, stupéfaite, sur un ton désolé.

Oui, c’est complètement dingue, elle ne sait même plus qu’elle va mourir ! a-t-elle répété, secouant la tête, ses deux mains à plat sur ses tempes, sur le ton d’une personne qui veut entraîner les autres dans son indignation.

D’après le ton de ses phrases, j’avais l’impression qu’elle parlait de ma jumelle comme d’une folle irresponsable.

Nous étions sidérés.

Je regardais Lola et j’étais médusée.

Ils nous l’ont dit à nous, en insistant sur l’offusquante incongruité du comportement de Bénédicte à leur égard, comme si, en refusant de se présenter à eux comme une femme qui s’apprête à franchir dignement, avec courage, le seuil de la mort, prête à leur faire des adieux solennels qu’ils pourraient garder en mémoire comme un beau et grand moment d’émotion, elle se rendait coupable d’un grave manquement à ses devoirs de mère et d’épouse — puis nous les avons vus se précipiter sur un médecin qui passait par là pour s’étonner auprès de lui que Bénédicte ne sache plus qu’elle allait mourir.

Elle vient de nous parler du jour où elle reviendra à la maison ! Elle pense ce soir qu’elle va bientôt rentrer chez elle ! disait Jean-François, interloqué, au médecin.

Elle a même dit qu’elle allait faire repeindre sa chambre en bleu !!?? disait Lola, les yeux ronds, n’en revenant toujours pas. Mais qu’est-ce qui se passe ?

Le médecin leur a expliqué qu’il était fréquent que les malades ne mémorisent pas le fait qu’ils allaient mourir, Dieu merci, et qu’il fallait respecter cette volonté.

Comme je vous l’ai déjà expliqué, Jean-François souhaitait qu’elle dise à ses enfants ce que son propre père, sur son lit de mort, ne lui avait pas dit à lui, et elle le refusait obstinément.

Jean-François faisait les cent pas pendant des heures au bout de son lit.

On lui avait dit quinze jours, ça faisait un mois, il ne comprenait pas, il était là chaque jour et il marchait, elle ne mourait pas, c’était incompréhensible pour lui comme situation.

Il marchait, il marchait, il marchait, il marchait, il marchait.

Il attendait.

Il passait son temps à attendre.

Il fatiguait Bénédicte à marcher comme ça au bout de son lit pendant des heures.

Je n’en peux plus, dis-lui qu’il s’en aille et qu’il me laisse tranquille, me disait Bénédicte, en larmes, quand j’arrivais et qu’il quittait la chambre, sans même lui dire un mot ou lui donner un baiser. Je ne veux plus le voir, il passe son temps à faire les cent pas au bout de mon lit, ça m’angoisse, j’ai l’impression qu’il est sur le quai d’une gare et qu’il attend un train en retard qui n’arrive pas. Je le connais, c’est exactement ce genre de comportement qu’il a quand il est impatient et que ça l’énerve d’attendre pour rien. C’est atroce. Je t’en supplie. Fais quelque chose.

Je n’ai jamais vu Jean-François qu’au bout du lit de ma jumelle, soit à faire les cent pas, soit assis dans un fauteuil avec une tasse de café dans les mains, jamais près d’elle, jamais à ses côtés.

Il attendait. Comme quelqu’un qui installé sur le rivage face à la mer guette l’arrivée d’un bateau à l’horizon.

Il voulait être celui qui peut dire qu’il a attrapé le dernier moment. Il n’aurait pas supporté l’idée de ne pas être le dernier à l’avoir vue vivante, le dernier à avoir reçu d’elle un regard, voire celui qui aurait eu la chance inespérée d’enregistrer son dernier souffle, pour pouvoir s’en vanter et le revendiquer comme une victoire ou comme un avantage sur nous, ou contre nous.

Toujours dans le paraître.

Il voulait démontrer au personnel de l’hôpital, ainsi qu’à nous, à sa famille, qu’il aimait sa femme, qu’ils formaient un couple et un ménage exemplaires, qu’ils seraient unis tous les quatre jusqu’au dernier moment, jusqu’au dernier soupir de Bénédicte, que ça nous plaise ou pas.

Les enfants étaient au bout du lit et regardaient leur mère de loin et il n’y avait rien qui se passait. La raideur de ce conciliabule me faisait penser à un tableau flamand, la scène du mort sur le lit avec la petite bougie et les proches qui sont autour, un peu cette ambiance-là, funèbre et compassée, morbide, sans tendresse. Il n’y avait pas d’émotion, il n’y avait rien. Nous, quand nous quittions Bénédicte, c’était horrible, on pleurait, elle nous serrait dans ses bras en pleurant elle aussi, alors qu’avec son mari et ses enfants, à l’inverse, il n’y avait jamais aucun geste, il n’y avait rien qui se passait. Lola restait toujours adossée contre le mur du fond et elle attendait que la visite se termine en mâchant un chewing-gum, avec l’air de s’ennuyer, ou bien elle se collait contre son père et le tenait tendrement par la main comme pour le consoler de l’épreuve qu’il traversait, le pauvre, bientôt veuf. Elle soutenait son père au lieu d’être avec sa mère et de lui apporter du réconfort. Comme si c’était le plus malheureux des hommes alors qu’il n’attendait qu’une chose, c’était qu’on arrive pour le relever et qu’il puisse aller préparer les obsèques. Ostensiblement liés, unis, ensemble, solidaires, le père et sa fille, face à Bénédicte toute seule dans son lit en train d’agoniser.

Jean-François a capté l’affection de ses enfants au détriment de ma jumelle. Les enfants ne souffraient pas de l’autorité paternelle, ils ne souffraient que de l’autorité maternelle. Chez eux, depuis de nombreuses années, c’était Bénédicte qui jouait le rôle de l’homme, elle faisait régner l’ordre, encadrait les devoirs, les envoyait au lit, restreignait les sorties, fixait les objectifs et sévissait. Jean-François, lui, il se réservait le beau rôle et la faisait passer pour une despote. Ainsi, la mort de ma jumelle, c’était un peu la fin du despotisme, d’une certaine manière. Je ne nierai pas qu’elle a toujours eu un côté un peu rigide, mais il s’est nettement accentué avec les années parce que Jean-François exigeait que la maison soit impeccable, gérée rationnellement, que leurs enfants soient bien élevés et que leurs performances scolaires soient exemplaires, donc ma jumelle se fatiguait beaucoup pour être à la hauteur de ces exigences, elle donnait beaucoup pour ses enfants, elle se battait pour rectifier les effets néfastes de l’adolescence sur l’implication de sa fille au collège, elle était de plus en plus fatiguée et cette fatigue la rigidifiait encore davantage. Quand elle a eu son premier cancer, comme elle était à la maison et qu’ils ne gagnaient pas suffisamment d’argent pour boucler les fins de mois, il a supprimé la femme de ménage et celle-ci n’a jamais été remplacée par la suite, même pendant son second cancer : elle devait faire le ménage, le repassage, sous chimiothérapie, épuisée. Ma jumelle a fini par détester sa fille, à la toute fin de sa vie elles deux se détestaient et cette détestation vient de là — elle vient du fait qu’elle avait beaucoup donné à Lola et que celle-ci, loin de rétribuer ces efforts par de la gentillesse, un minimum d’obéissance ou de bons résultats, devenait l’inverse de ce que ma sœur avait ambitionné qu’elle soit, délibérément, en le revendiquant. Lola se construisait en opposition à sa mère, dans le conflit et les reproches, et en parfaite connivence avec les valeurs de son père, qu’elle adorait, et ça les a éloignées l’une de l’autre, elles ont fini, toutes les deux, par se haïr. Les rapports de Lola avec sa mère ont dégénéré quand Lola a eu son premier petit ami, très jeune, vers sa treizième année. Tout est tombé en même temps : son premier cancer, qui la fatiguait, et ces problèmes avec l’adolescence de Lola, qui s’est mise à ne plus rien faire à l’école parce qu’elle avait un petit ami. Bénédicte considérait que sa fille était trop jeune pour avoir déjà un fiancé attitré à qui elle avait l’air de sacrifier son avenir. Elle a voulu prendre la pilule et Bénédicte a trouvé que c’était trop jeune. C’est devenu conflictuel. Lola voulait tout le temps sortir et reprochait à sa mère de la brimer. Entre nous, Bénédicte s’exagérait l’ampleur des problèmes car en réalité les résultats scolaires de Lola n’ont jamais vraiment décliné, ou rien qu’un peu, et aujourd’hui que sa mère est morte il paraît qu’elle s’est mis en tête de faire une prépa HEC à Paris, pour travailler plus tard dans le monde du luxe. Bénédicte ne supportait plus de voir Lola devenir comme Jean-François, se calquer sur lui et sur son rapport au réel, rejeter la littérature pour glorifier la réussite sociale, les signes extérieurs de richesse, le clinquant, la frime, les beaux mecs, les blockbusters américains et les voitures de sport. Sur Arthur, en revanche, tout glissait et c’était, dans un genre d’une nature diamétralement opposée, tout aussi épuisant. Il était désordonné, dissipé, instable et désobéissant, et Jean-François le reprochait à sa femme constamment : il lui disait que c’était sa faute si ce petit garçon se comportait aussi mal. Limite dépressif, cet enfant : comme s’il souffrait de l’ambiance familiale. Cette maison était un lieu malsain à tous points de vue et Arthur le ressentait avec une acuité particulière — et il le répercutait sur son entourage en devenant immaîtrisable : il était hypersensible. Moi aussi, Éric, je suis comme vous, j’ai du mal à saisir qu’on puisse finir par ne plus aimer ses enfants, j’ai du mal à concevoir que l’amour qu’on a pour ses enfants puisse ne pas être absolument inconditionnel. Mais il faut croire que l’idéalisme de Bénédicte était à ce point radical qu’elle ne pouvait franchir sans dommages un écueil comme celui-ci : voir sa fille revendiquer avec mépris, et avec une forme de violence intériorisée, perceptible par son style vestimentaire, son maquillage et son comportement, de ne surtout pas ressembler à sa mère.

Un jour, pendant sa maladie, elle était encore chez elle, j’ai vu Arthur serrer sa mère contre lui, il était debout et il la serrait par la taille, et ma sœur restait les bras ballants. Elle ne le prenait pas dans ses bras, ça m’a fait bizarre de voir ça. Elle était très malade, elle n’était plus que dans sa maladie, à mon avis. Un jour, elle m’a dit, quand tu sais que tu vas mourir, les gens, ils n’ont plus d’importance, tu t’éloignes, tu t’éloignes tout doucement. Même les enfants, Éric, je pense. Face à la mort, on est seul. On se détache des choses. C’est peut-être ce qui s’est passé, aussi, avec ses enfants.

Elle avait du mal à manger, elle ne pouvait plus marcher, bientôt elle n’allait plus pouvoir parler, et Jean-François faisait venir ses enfants tous les soirs sans exception, comme un devoir qu’il leur imposait, et les visites duraient trop longtemps, elles s’éternisaient, ils s’ennuyaient, c’était pénible pour Bénédicte de se montrer à ses enfants sous ce jour-là, diminuée, à l’agonie. Elle aurait préféré les voir autrement, moins mais mieux, mais lui il s’était fait un devoir d’imposer à Bénédicte, chaque jour, par des visites beaucoup trop longues, la présence de ses enfants. Eux-mêmes n’avaient certainement pas envie de voir leur mère tous les jours dans cet état, c’est quand même une maladie très dégradante. Mais, comme ce spectacle de l’agonie de Bénédicte ne le troublait aucunement, insensible comme il l’était, il imaginait que tout le monde réagirait de la même façon. Je ne l’ai jamais vu affecté par la décrépitude de ma jumelle, ni en souffrance, ni désespéré par l’imminence de sa disparition. Il était toujours pareil, identique, invariable, comme une ligne.

Ce qu’il a fait à ma jumelle, pour moi, c’est de l’abandon caractérisé : il avait beau être là tout le temps dans sa chambre, il l’a abandonnée, c’était de l’abandon. Elle était pire que seule : elle était avec du vide. Son mari n’était qu’une présence vide, une absence. Cet homme traîne avec lui un vide irréductible et c’est ce vide en lui qui angoissait Bénédicte. Elle le sentait bien qu’il n’y avait aucune substance, aucun contenu ni aucune émotion dans la présence physique de son mari et donc elle avait peur, sa présence insensible était comme une préfiguration de ce qui l’attendait, elle ne faisait que lui rappeler qu’elle allait mourir.

Dans ma clientèle, les personnes vides, quand je les masse, je le sens qu’elles sont vides, j’ai beaucoup de mal à m’en occuper, il peut m’arriver de me sentir défaillir une fois qu’elles sont parties, au point de m’allonger ou de devoir rentrer chez moi. Parce que je prends tout, les mauvaises énergies comme les bonnes. J’ai une cliente, je ne veux plus l’avoir en massage. Quand je la masse, j’en ai pour quinze jours à m’en remettre. C’est insoutenable, comme si ces gens venaient puiser en vous votre énergie, pour se remplir.

À la fin, Bénédicte, elle ne pouvait pratiquement plus parler, elle crachait des mots épars, des bouts de phrases, des murmures. N’empêche qu’on recevait des SMS de Jean-François, parfois, le matin, nous annonçant qu’ils avaient parlé toute la nuit. Il avait coutume de nous informer, le matin, par SMS, de l’état de Bénédicte, et voici ce qu’il écrivait, pour nous montrer qu’ils avaient des relations beaucoup plus tendres, douces, confiantes et essentielles qu’on se plaisait à le croire : très bonne nuit de Bénédicte, nous avons parlé toute la nuit, alors que nous savions qu’elle était en train de mourir, elle était à bout de forces, elle n’arrivait même plus à boire, ce qui n’empêchait pas Jean-François d’essayer de nous faire croire que la nuit il se produisait entre eux, du fait de leur amour, des phénomènes surnaturels dignes des nouvelles de Villiers de l’Isle-Adam, des phénomènes qui permettaient à Bénédicte de parler toute la nuit. Ta jumelle n’a jamais osé te l’avouer de peur de te déplaire mais son seul véritable amour, c’est moi, semblaient vouloir m’asséner ces SMS idiots qu’il m’envoyait, criminellement naïfs dans ces circonstances.

Elle était tellement faible que les médecins voulaient voir dans quel état était son cœur. J’ai accompagné Bénédicte en chaise roulante dans la salle où devait se pratiquer l’examen. Moi, dans mon institut, j’ai une table électrique qui monte et qui descend, eh bien lui, le cardiologue, sa table était fixe et il attendait que Bénédicte s’y allonge, sans amorcer le moindre geste pour l’assister. Il me regarde, l’air de me dire, eh bien, qu’attendez-vous ? Je suis costaud, certes, mais pas au point de porter une personne adulte, même amaigrie, sur une table haute. Je vous jure que c’est vrai, Éric, j’ai pris ma sœur, je l’ai soulevée, j’avais une plume dans mes bras. C’était incroyable. On s’est regardées, j’ai senti qu’elle me disait par ses yeux : comment tu fais pour me soulever comme ça ? J’avais peur de lui faire mal parce qu’elle souffrait de partout, de tous ses os, je lui ai demandé est-ce que je te fais mal, elle m’a répondu non, je l’ai portée et je l’ai déposée délicatement sur la table haute, je ne sais pas comment j’ai fait, c’était tellement important pour moi d’y arriver que Bénédicte ne pesait plus d’aucun poids dans mes bras, c’était miraculeux, je ne la portais pas. Une fois déposée sur la table haute, elle m’a regardée une nouvelle fois en me disant avec ses yeux, mais Marie-Claire, comment tu as fait ? Je ne sais pas. Je ne sais pas comment j’ai fait. Il le fallait, c’est tout, et mon corps a répondu à cette nécessité en déployant des ressources insoupçonnées.

Bénédicte avait conscience de ce qui se passait autour d’elle, elle souffrait du corps, de l’esprit et du cœur. De grosses larmes coulaient parfois sur ses joues, si pâles et si creusées qu’on avait du mal à reconnaître ce visage que nous aimions tant. Elle portait les yeux de mon côté mais elle ne me voyait pas, son regard était déjà voilé par la mort prochaine. Cependant, elle me souriait.

Tous les soirs, elle me téléphonait.

Je vais mourir, tu crois ?

Mais non tu ne vas pas mourir, enfin, voyons ! Bénédicte, qu’est-ce que tu racontes, bien sûr que non !

Bon, d’accord, alors ça va, me répondait-elle, comme si elle avait besoin de ces paroles réconfortantes pour s’endormir. À demain, alors, me disait-elle avec insistance, exactement comme un enfant qui a besoin de s’entendre dire à demain pour conjurer la peur de la nuit.

À demain, mon tendre amour. À demain, ma Bénédicte.

À demain, Marie-Claire, bonne nuit, à demain, merci, me disait-elle à son tour, avec une petite voix, tout essoufflée, laissant passer parfois beaucoup de temps entre les mots, avant de raccrocher avec lenteur, comme une très vieille personne.

Puis arriva ce jour fatal qui ne fut plus que pour moi seule le lendemain du précédent : elle était décédée pendant la nuit à cinq heures quarante-cinq.

C’est ma sœur aînée qui m’a appelée à huit heures pour me l’annoncer.

Je suis partie de Reims pour Metz immédiatement et j’ai passé plusieurs heures aux côtés de Bénédicte.

Elle n’avait pas l’air d’avoir souffert, son visage était apaisé, elle avait un œil un peu moins fermé que l’autre. Je me suis dit, en contemplant son visage, qu’elle avait voulu nous faire passer l’idée qu’elle ne nous perdrait pas de vue, qu’on pouvait compter sur elle pour avoir l’œil sur chacun de nous afin qu’il ne puisse rien nous arriver, elle y veillerait. Sans doute n’avait-elle pu se résoudre, jusqu’au bout, en dépit de la douleur, à mourir, et elle était déjà quasiment morte que son œil droit continuait d’enregistrer la vie environnante et les ténèbres de sa chambre d’hôpital tandis que son œil gauche s’était déjà couché, résigné, dans le silence et la douceur de la mort, et il n’y avait plus eu assez de vie en elle pour que cet œil resté curieux jusqu’à l’ultime instant se referme en entier.

Je pleurais ma jumelle et je lui embrassais le visage, je lui caressais doucement les mains, je lui disais des phrases à l’oreille, dans mes sanglots. Mon frère et ma sœur aînée étaient avec moi, nous nous soutenions les uns les autres. Jean-François et ses enfants avaient quitté la chambre quand nous étions arrivés, pour nous laisser seuls avec notre sœur.

À un moment, nous sommes sortis de l’hôpital pour téléphoner à maman restée à Condé-sur-Marne. En chaise roulante après un AVC survenu trois semaines plus tôt, elle n’avait pas pu nous accompagner à Metz pour rendre à Bénédicte une dernière visite, à son grand désespoir. Devant l’hôpital, nous nous sommes succédé au téléphone portable de notre frère pour dire chacun à maman quelques phrases de réconfort et lui parler de Bénédicte, la lui décrire sur son lit de mort, faire d’elle un beau portrait mortuaire, à elle qui était si croyante. Elle pleurait, nous pleurions avec elle, elle était inconsolable. Pendant que nous parlions à notre mère, voyant que nous avions quitté la chambre, Jean-François avait ordonné qu’on envoie ma sœur à la morgue, sans nous prévenir ni avoir la délicatesse de nous demander si l’on souhaitait la revoir sur son lit d’hôpital. Ainsi, quand nous sommes remontés, j’ai vu les portes d’un monte-charge se refermer sur le lit qui emportait son corps, j’ai aperçu ses pieds disparaître par ce mince et furtif interstice, je me suis précipitée mais elles s’étaient déjà rejointes et la cage commençait sa descente. Alors j’ai posé mon front sur le métal des portes du monte-charge et j’ai versé toutes les larmes de mon corps, dévastée, en proie à une douleur inconcevable, debout, détruite, appuyée presque sans vie contre les portes de métal froid du monte-charge, désirant mourir.

Un peu plus tard, un peu calmée par un Xanax que m’avait donné ma sœur aînée, je suis retournée dans la chambre pour y récupérer ma doudoune et c’est alors que Jean-François est arrivé, intact, sans émotion, accompagné de ses enfants, équipé d’un grand sac-poubelle. Aucun des deux enfants ne pleurait ni n’avait l’air affecté. Alors nous l’avons vu vider les placards et jeter par terre à la hâte toutes les affaires de Bénédicte, comme s’il fallait faire vite et libérer la chambre dans les plus brefs délais. Ces affaires, maintenant que leur propriétaire n’existait plus, ne méritaient aucun égard. Nous l’avons vu, c’est difficile à croire mais c’est ainsi pourtant que se sont passées les choses, précipiter sa robe par terre, sa veste, une jupe, un pantalon, des T-shirts et ses sous-vêtements, il avait de petits gestes nerveux et saccadés, comme s’il dénombrait les effets qu’il jetait sur le sol, avec une attitude qui n’était plus que pragmatique. Nous nous sentions meurtris, meurtris mais tellement tristes et accablés qu’aucun de nous n’a réagi. Car la seule réaction proportionnée à ce qu’il faisait eût été sa mise à mort immédiate : si nous étions intervenus, ç’aurait été pour le tuer, là, dans la chambre, à mains nues, avec un vase fracassé sur son crâne, alors on est restés prostrés. Puis il a fourré à toute allure dans le grand sac-poubelle les journaux et les magazines posés sur la table, tous les papiers, les paquets de biscuits à peine entamés, les bouteilles d’eau, les fleurs, les plantes, les objets que différentes personnes avaient apportés. Tout devait disparaître, comme si chaque chose avait été contaminée par la mort de ma jumelle et n’était donc pas retraitable dans leur saine réalité. Non seulement un bouquet de roses en bouton, mais également un paquet de Granola non ouvert que les enfants avaient apporté récemment — je n’oublierai jamais le paquet de Granola jeté avec dégoût par son mari dans le grand sac-poubelle, comme si du fait du décès de sa femme ces biscuits n’étaient plus comestibles. À la suite de quoi il est allé dans la salle de bains, il a jeté dans le grand sac-poubelle la brosse à dents de Bénédicte, son lait hydratant, ses cotons, ses crèmes, sa trousse de toilette, son maquillage, tout est parti en plusieurs gestes hâtifs et radicaux dans le grand sac-poubelle maintenant complètement plein. Nous l’avons vu ouvrir ensuite le sac de voyage de Bénédicte et y glisser sans les plier les vêtements qu’au préalable il avait dispersés sur le sol, il les y a enfouis sans plus de ménagement que des ordures, il a fermé d’un geste la fermeture éclair et il a dit à ses enfants, allez les enfants, on y va, puis il est sorti sans un regard pour aucun de nous, emportant avec lui le sac de voyage de Bénédicte et le grand sac-poubelle maintenant complètement plein, les enfants ne pleuraient toujours pas, ni ne manifestaient le moindre signe d’accablement ou de tristesse.

La séquence du débarrassage de la chambre avait duré quatre minutes grand maximum.

Je suis allée vers la fenêtre et j’ai regardé le ciel, le paysage, les champs et une petite forêt qui surplombait l’hôpital, des larmes coulaient en abondance sur mes joues, je me mordais les lèvres pour garder contenance, un oiseau est passé qui m’a fait sentir que la réalité ne serait plus jamais la même pour moi, qu’elle m’était devenue étrangère, cet étourneau n’avait plus aucun sens — ou bien c’est moi qui n’en avais plus, je serais désormais pour moi-même comme un absurde étourneau anonyme. Alors j’ai vu apparaître Jean-François et ses enfants sur le parking et jeter dans une benne le grand sac-poubelle puis dans le coffre de sa voiture, du même geste négligent et hâtif, le sac de voyage de Bénédicte, après quoi nous l’avons vu démarrer, Lola à l’avant, Arthur derrière sa sœur. Jamais je n’ai vu une voiture se déplacer avec aussi peu de sensibilité, avec autant de bêtise et de grossièreté. Elle a reculé, elle a dessiné un bref arc de cercle, elle est repartie de l’avant et a freiné parce qu’une autre voiture reculait pour sortir de sa place de parking. Jean-François a klaxonné pour prévenir qu’il passait, il a contourné l’autre voiture par l’arrière sans la laisser reculer davantage, après quoi il a accéléré puis il est sorti en trombe de mon champ de vision, comme si c’était ce cadre qu’il voulait fuir, le cadre de mon regard, le cadre de ma conscience, de mon amour pour Bénédicte, où il n’y avait pas de place pour nous deux.

Ma jumelle est morte un dimanche, elle est partie à la morgue le matin même et là-bas ils étaient censés la préparer.

Quand je suis arrivée à la morgue le lundi matin, elle était toujours dans sa petite chemise de nuit et elle n’avait plus de bijoux : dévalisée.

Elle n’était pas préparée, elle n’était pas habillée, rien n’avait été fait pour améliorer son apparence. Elle n’avait pas été touchée du tout et j’en étais horrifiée, comme si personne ne s’était occupé d’elle et qu’on l’avait oubliée dans son tiroir.

Mais comment ça se fait ? je me suis dit.

J’ai filé aux pompes funèbres qui étaient juste en face et je leur ai demandé pour quelle raison madame Ombredanne n’était pas habillée.

Je ne comprends pas, que se passe-t-il ? Vous vous rendez compte, on va bientôt venir la visiter et elle n’est même pas présentable ! ai-je dit à la dame des pompes funèbres qui m’a reçue.

J’avais commencé à me mettre en colère, j’étais au bord des larmes, la seule façon d’éviter qu’elles ne jaillissent était de m’emporter.

Ah mais il faut demander à son mari, il ne nous a toujours pas apporté les vêtements, m’a répondu la dame des pompes funèbres.

Alors je me suis éloignée du comptoir et j’ai appelé Jean-François mais il a rejeté l’appel au bout de deux sonneries. Je lui ai envoyé un SMS pour lui demander d’apporter les habits de Bénédicte, c’était inadmissible de la laisser dans cet état, vêtue de la chemise de nuit dans laquelle elle était décédée.

On devait enterrer ma jumelle le vendredi.

Le lendemain, le mardi, en arrivant, je croise Jean-François devant le bâtiment des pompes funèbres, où il venait de retirer les faire-part. Je lui dis que j’imagine qu’il sort de voir Bénédicte à la morgue et il me répond non, pas du tout, je ne retournerai la voir que le jour de la mise en bière, vendredi. Pour moi il tombait sous le sens qu’étant devant le bâtiment des pompes funèbres il venait de leur apporter les vêtements de Bénédicte, pour qu’on puisse enfin la préparer.

Le lendemain après-midi, le mercredi, quelle ne fut pas ma stupéfaction quand j’ai découvert que Bénédicte n’était toujours pas habillée.

Le jeudi en début d’après-midi, elle n’était toujours pas prête, alors qu’on l’enterrait le lendemain à dix heures à Condé-sur-Marne.

Bénédicte était toujours dans sa petite chemise de nuit.

Des amis et des parents venaient la visiter et elle était, verdâtre, abandonnée, dans sa petite chemise de nuit.

Là mon frère aîné nous a dit qu’il y avait vraiment un problème avec ce type, que ça devenait sordide, que c’était un calvaire, qu’on n’allait jamais se remettre de cette histoire si ça continuait et il s’est mis à pleurer.

Mais comment elle a fait pour vivre avec un type pareil ? l’ai-je entendu murmurer.

Mon frère est un homme qui parle peu, qui est timide, logique et modéré. Un grand scientifique, s’aventurant rarement sur les terrains sensibles, sentimentaux. Qu’il ait dit ça, c’était énorme.

Elle qui était si soignée, si attentive à son apparence, qui adorait ses belles bottines, la dentelle et les chapeaux, les jolies robes d’allure ancienne, se parfumer, se vernir les ongles en noir, c’était honteux de la laisser dans cet état. Elle commençait à sentir. Il commençait à émaner de son cadavre, qui n’était pas préparé, une légère odeur de putréfaction, irrécusable. Bénédicte se décomposait et elle sentait la pourriture. Ça se voyait aux yeux, à la bouche. La bouche, devenue bleue sur son pourtour. Pareil autour des yeux. La peau grise. Alors qu’habillée avec soin, avec de beaux vêtements, on l’eût maquillée, on l’eût coiffée d’une perruque, elle eût paru digne et non pas demeurée tout entière aux mains de la maladie. On l’eût rendue à elle-même. C’était terrifiant. On avait l’impression qu’elle se trouvait toujours sur le lit où elle était décédée, environnée de machines, de perfusions. C’est une vision de ma jumelle que je ne pourrai jamais oublier, par la faute de cet homme.

Ma sœur aînée est sortie de la morgue et est allée en face aux pompes funèbres pour demander pourquoi madame Ombredanne n’était toujours pas habillée, il fallait faire quelque chose en urgence, on ne pouvait pas la laisser comme ça. Ce n’était pas le corps d’une défunte que les gens qui venaient la voir avaient sous les yeux mais un cadavre, et le cadavre d’une femme ayant succombé à une longue maladie, et ce cadavre commençait à pourrir, il empestait, c’était horrible, s’est mise à dire ma sœur sur un ton véhément, hurlant, avant de s’effondrer, en larmes, sur le comptoir.

La dame des pompes funèbres a posé sa main avec tendresse sur celle de ma sœur aînée et elle lui a dit qu’elle n’avait toujours pas de nouvelles de son beau-frère. Elle lui avait laissé plusieurs messages insistants sur sa boîte vocale, il n’avait pas réagi mais elle allait le rappeler sur-le-champ. La dame a téléphoné à Jean-François, il a répondu, elle lui a dit qu’il était impératif qu’il vienne dans les deux heures avec des vêtements pour son épouse.

Jean-François est venu en fin d’après-midi avec les vêtements les plus hideux qu’il avait pu trouver.

Il a apporté aux pompes funèbres des vêtements parfaitement étrangers à la personne de ma jumelle.

Si un jour vous écrivez un livre à partir de cette histoire, on pensera que vous avez beaucoup d’imagination et que cette imagination n’est pas terrible, qu’elle est un peu lourde.

Mais je vous jure que c’est vrai.

Il est venu avec des vêtements que je n’avais pas le souvenir d’avoir jamais vus sur Bénédicte. Des vêtements des années 1980, démodés, défraîchis. Il les avait sans doute trouvés au fond d’un placard, des vêtements que ma jumelle avait dû oublier de donner à Emmaüs.

Pourtant, le lundi, il avait demandé à ma sœur aînée comment il devait habiller Bénédicte, ce qu’elle lui conseillait. Geneviève lui avait dit de prendre sa robe préférée, en drap de laine marron foncé. Ses bottines noires qui montaient haut, avec le laçage compliqué et les petits talons. Sa veste en velours grenat. Des mitaines en dentelle et des bas noirs. Tu vois ? Ainsi elle sera superbe, elle aurait aimé ça partir dans ses plus beaux vêtements, lui avait dit ma sœur aînée, m’a-t-elle répété ce jour-là quand nous avons vu Bénédicte dans cette tenue sordide et humiliante.

On aurait juré qu’il avait demandé son avis à ma sœur aînée pour pouvoir faire exactement le contraire.

Plusieurs de ses connaissances, en particulier Amélie et ses deux amies retraitées, m’ont fait observer avec étonnement qu’elles n’avaient jamais vu ces vêtements sur ma jumelle. Elles m’ont toutes trois demandé, à l’écart, avec tact, qui avait vêtu Bénédicte de la sorte et pourquoi son aspect était à ce point étranger à la jeune femme qu’elles avaient connue, avant de pleurer de colère quand je leur ai raconté ce qui s’était passé.

Mon cousin m’a dit : tu verras, dans quelques jours on va trouver les vêtements de Bénédicte sur eBay.

Il l’avait habillée comme un homme, c’est ça que j’ai trouvé bizarre, dérangeant.

Un chemisier saumon en acrylique, alors que Bénédicte détestait les couleurs pastel. C’est la raison pour laquelle je me demande si ce chemisier a réellement appartenu un jour à ma jumelle. N’aurait-il pas acheté ces vêtements dans une friperie au poids, l’ensemble à deux euros, pour pouvoir revendre sur eBay, le soir, à la veillée, pendant des semaines, l’intégralité des effets de ma sœur, pour en retirer quelques centaines d’euros ?

Un tailleur-pantalon à large carrure, avec des épaulettes et des pinces, une coupe ample, un col monumental, comme on en faisait dans les années 1980, bleu marine avec de fines rayures blanches.

Aux pieds, des mocassins usés dont la couleur marron jurait avec le bleu et le saumon de son affreuse tenue.

Elle ne portait aucun bijou.

Comme il s’était dispensé de revêtir son crâne de la jolie perruque rousse que je lui avais offerte, et dont elle avait adoré orner sa gaieté chaque fois qu’on était sorties toutes les deux dans Metz pour déjeuner, on avait l’impression que c’était un petit monsieur, un minuscule contrôleur de la SNCF, chauve et alcoolique, irascible.

Odieux.

Ce n’était plus ma sœur.

Il avait refabriqué son image en la mettant dans des vêtements dégradants, démodés. Bénédicte avait l’air déguisée, un peu comme s’il avait voulu lui faire jouer une mascarade, une parodie grinçante, pour lui faire dire à sa famille : on vous emmerde, Jean-François et moi.

Bénédicte est morte il y a trois mois et ma famille est toujours en état de choc. Tout le monde. Ma sœur, mon frère, mes nièces et mes neveux. C’était une tante tellement adorable, sensible, mystérieuse, avec une vraie part d’ombre, ils l’aimaient beaucoup.

Lola a appelé notre mère trois jours après les obsèques pour lui dire que c’était sa faute si la sienne était morte, parce qu’elle avait forcé sa fille à venir la voir tous les quinze jours à Condé-sur-Marne et que ça l’avait fatiguée. Elle lui en voudrait jusqu’à la fin de ses jours, lui a-t-elle dit encore, avant de raccrocher.

Le soir même on hospitalisait maman et elle est morte trois semaines plus tard.

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