L'amour et les forêts (Gallimard, 21 août)
Chapitre 6
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
Aurélie, elle, avait-on appris de sa propre bouche quelques jours plus tôt, est poursuivie depuis deux ans par un homme qui rôde la nuit devant sa maison. Il tourne autour de sa voiture, il caresse le capot, il regarde à l’intérieur, ou bien il laisse des traces de son passage sur la carrosserie, en particulier sur la portière avant gauche — soit des frottements rendus visibles par la saleté, la neige, le givre, soit des mots ou des dessins, soit carrément des rayures. C’est souvent grâce à ces traces qu’elle s’aperçoit qu’il est passé pendant la nuit, leur avait dit Aurélie, assise à une table de La Bulle, le jour où elle leur avait raconté son histoire. Elle n’en peut plus, ça dure depuis deux ans, cet homme a fait six mois de prison l’année dernière suite aux plaintes qu’elle avait déposées (son beau-père était parvenu, une nuit, à le prendre en flagrant délit, il était arrivé en moto par surprise et l’avait photographié devant sa maison), mais cette incarcération n’avait pas eu le moindre effet, ah ça non, elle n’avait pas eu le moindre effet, bien au contraire. Il avait été un détenu modèle, il avait juré qu’il ne l’importunerait plus, on l’avait cru, il avait produit une excellente impression sur le personnel pénitentiaire, sur le juge, sur le psychiatre et l’assistante sociale, si bien qu’il avait pu bénéficier d’une remise de peine. C’est tout juste si la situation ne s’était pas retournée contre elle et si toutes ces personnes n’avaient pas souhaité que ce soit elle qui fasse de la prison, pour la punir de se montrer si réticente. Avoir l’outrecuidance d’éconduire un homme comme lui, aussi évolué ! Il s’exprime à la perfection et il est d’une intelligence nettement supérieure à la moyenne, c’est ça qui est horrible, c’est d’être traquée par un homme assez machiavélique pour ne pas se laisser attraper une seconde fois, et qui, dans le cas contraire, sera assez habile pour s’attirer l’indulgence du juge d’instruction : on le percevra comme un amoureux inconsolable, humilié par une garce hystérique.
Aurélie avait besoin, pour obtenir qu’il soit renvoyé en prison, de le prendre de nouveau en flagrant délit : le jugement qui a été rendu lui interdit de pénétrer dans son quartier. Alors, depuis qu’il a été libéré, elle essaie de le prendre en photo, mais il possède un sixième sens, il est un peu comme un animal sauvage, il parvient toujours à se glisser près de sa voiture quand elle n’est pas en faction derrière ses rideaux. En plus, comment faire pour le photographier sans qu’il la voie, de nuit, dans les ténèbres d’une rue mal éclairée (le lampadaire le plus proche est à une dizaine de mètres) ? Imaginons qu’enfin elle le surprenne devant chez elle, elle devrait ouvrir la fenêtre et se présenter dans l’encadrement, de sorte qu’il aurait largement le temps de déguerpir avant qu’elle ne soit en mesure de déclencher l’appareil. Si elle avait un peu d’argent elle recruterait un détective privé, un détective privé parviendrait à recueillir les preuves dont elle a besoin pour obtenir son renvoi en prison, ou son éloignement définitif de la région, mais elle n’a pas les moyens de s’offrir les services d’un détective privé. Bien entendu les policiers font des rondes régulières, elle les voit parfois passer, la nuit, devant sa maison, mais leur passage n’a jamais coïncidé avec la présence de cet homme devant son appartement. En février dernier, un soir qu’elle était hyper angoissée parce que depuis une semaine il passait toutes les nuits (elle s’en rendait compte le matin au réveil grâce à des signes qu’il laissait derrière lui sur sa voiture, sans équivoque possible), elle avait invité une amie à venir dormir chez elle. Elles ne s’étaient pas mises au lit, elles avaient voulu guetter son arrivée depuis la fenêtre de la cuisine, dans l’obscurité, en buvant du vin rouge, elles discutaient, sa copine essayait tant bien que mal de la tranquilliser, les heures passaient et il ne venait pas. À un moment sa copine est allée prendre un bain. Quelques minutes plus tard elle l’a appelée, depuis la salle de bains, parce qu’elle ne trouvait pas le shampooing, Aurélie s’est alors éloignée un instant de la fenêtre et quand elle est revenue il y avait son prénom écrit dans la neige sur le toit de sa voiture. À partir de cette nuit, elle a commencé à avoir vraiment peur. Tout se passait comme si cet homme disposait de pouvoirs surnaturels qui lui permettaient de deviner les moments où il pouvait surgir devant chez elle sans craindre d’être inquiété. Son angoisse n’avait pas, depuis, fléchi, bien au contraire, elle s’était même accentuée, comme si cet homme ne se contentait pas de passer chaque nuit devant chez elle pour y vénérer la carrosserie de son automobile, mais s’était installé dans son cerveau comme un virus, un virus qui irradiait une inquiétude irrationnelle, constante, s’infiltrant dans ses pensées, imbibant sa conscience : il n’errait pas seulement la nuit sur le trottoir devant chez elle, mais dans sa tête, à chaque instant de ses journées, sans qu’elle puisse empêcher ces intrusions mentales. Cet homme était devenu toute sa vie : il n’y avait plus rien d’autre dans sa vie que cet homme. Alors il y a un mois elle s’est mise en arrêt maladie, mais même pendant son arrêt maladie elle n’avait pas dormi : elle n’arrêtait pas de se lever, la nuit, avec son appareil photo en bandoulière, pour surveiller le trottoir devant chez elle, et pendant la journée, à cause de la lumière et des nuisances sonores, elle ne trouvait pas le sommeil. Elle aurait dû reprendre la semaine passée mais elle n’avait pas eu la force de retourner travailler — elle était institutrice de CM2. Elle pleurait sans cesse, elle ne dormait toujours pas, alors son médecin lui avait recommandé de venir se reposer à Sainte-Blandine.
Ses interlocuteurs avaient regardé Aurélie fixement, avec tendresse et une profonde compassion. Elle s’était remise à pleurer. Elle avait dit que ce type était en train de foutre sa vie en l’air, sa vie n’avait pas été drôle jusqu’à présent, elle avait vécu des trucs difficiles, elle aurait mérité que le destin lui fasse connaître une période un peu plus agréable, juste ça, un peu plus agréable. Elle ne demandait pas la lune ! Juste d’être heureuse ! Heureuse comme tout le monde, un bonheur simple et normal ! Et c’est à ce moment-là, comme par hasard, leur avait dit Aurélie en pleurant, que cet homme avait débarqué dans sa vie, qu’il était en train de dévaster, de dévaster méthodiquement, comme s’il suivait à la lettre un programme de démolition et qu’il s’était promis de l’accomplir jusqu’à son terme, jusqu’à son extinction définitive, son extinction à elle. Elle allait avoir quarante ans, elle rêvait de faire des enfants, il lui restait deux ans pour rencontrer un homme et se marier — et ces années qui sont irremplaçables étaient gâchées par cette histoire abominable, irrémédiablement gâchées. Pourquoi elle ? Pourquoi avait-il fallu que ça tombe sur elle ? C’est la fin de ma jeunesse et elle est saccagée, bientôt je serai vieille et cette période aura été neutralisée par cet homme. Vous comprenez ? Ma vie est devenue un tête-à-tête continuel et exclusif avec cet homme, dans la solitude, par fenêtre interposée, la nuit, sans que personne ne puisse rien faire pour éradiquer cette anomalie : impunité totale. Je passe mon temps à pleurer, je ne dors plus, regardez la tête que j’ai, je suis atroce, je ressemble à un monstre. Moi qui suis d’un naturel joyeux ! On ne croirait pas, comme ça, à me voir ! Mais je vous jure, j’aime la vie, je suis drôle, je suis gaie normalement, j’adore rire !
Elle avait essayé de rire pour le prouver, mais elle s’était instantanément remise à pleurer.
Recroquevillée sur elle-même, elle tremblait comme un animal exténué d’avoir été trop longtemps poursuivi, et qui, prostré au pied d’un arbre, incapable de courir davantage, attend d’être rattrapé par son prédateur, résolu à se laisser dévorer.
Pulpeuse et féminine, Aurélie avait des traits d’une grande pureté, des mains gracieuses, les ongles longs, de lourds cheveux qui lui tombaient sur les épaules, châtain clair, dignes d’Hérodiade et du poème de Mallarmé, s’était dit plusieurs fois Bénédicte Ombredanne. Ses yeux étaient bleu clair et sa peau était pâle, mais l’angoisse avait ravagé son visage, sa grâce l’avait abandonnée. On sentait bien qu’elle avait été espiègle et sensuelle, charmeuse, naguère, mais c’était terminé : Aurélie ne s’offrait plus aux regards que comme une femme constamment terrifiée, en état de panique, livide et agitée, vidée de toute pensée confiante ou apaisée.
Mais qui c’est, en fait, ce type ? Comment ça se fait qu’il te poursuit comme ça depuis deux ans ? lui avait demandé Élisa en lui prenant la main avec tendresse, au milieu des consommations.
C’est un ancien copain à toi ? lui avait demandé Bénédicte Ombredanne. Tu le connaissais, avant qu’il ne se mette à te traquer ?
Non, pas du tout, elle l’avait rencontré à Metz Plage. Elle aimait beaucoup, l’été, le soir, avant cette histoire, aller à Metz Plage écouter des concerts allongée dans une chaise longue, un verre à la main, toute seule, pour se détendre. En arrivant ce soir-là, elle avait repéré qu’un homme, installé avec un ami non loin de sa chaise longue, multipliait les coups d’œil sur elle, visiblement attiré. Elle, en revanche, elle avait soigneusement évité de croiser son regard, elle est toujours d’une grande prudence avec les hommes, elle leur réserve toujours un abord fermé, pour qu’ils n’aillent pas s’imaginer qu’elle leur fait des avances. À la fin du concert (il ne lui avait pas tellement plu, d’ailleurs, ce concert), elle s’était dirigée vers la sortie pour rentrer chez elle. Au bout d’une centaine de mètres, il l’avait rejointe en courant, il lui avait dit que c’était dommage qu’elle parte, il aurait bien aimé faire sa connaissance, est-ce qu’elle était d’accord pour rester ? Elle lui avait répondu non, elle était désolée, elle ne pouvait pas. Il avait engagé la conversation, il s’exprimait avec des mots étonnamment précis, des phrases soignées prononcées avec une certaine distinction (on eût dit qu’il avait été élevé dans la grande bourgeoisie), il l’avait mise en confiance. C’était vraiment comme une jolie rencontre de hasard entre une femme et un homme du même âge, c’est une belle nuit d’été, ils se parlent, ils se plaisent, ce n’était pas malsain du tout. Il lui a laissé son numéro de téléphone, elle l’a appelé quelques jours plus tard, il l’a invitée à venir boire un verre dans son studio le samedi suivant. Elle y est allée, ils ont discuté, ils se sont embrassés, mais il y avait dans son comportement quelque chose d’insistant qui la mettait mal à l’aise : il la scrutait avec une dévotion excessive, comme si déjà il la considérait comme une déesse insurpassable — elle aurait dû comprendre, à ce moment-là, que cet homme était dérangé, être beaucoup plus prudente. Ils s’embrassaient, ils se caressaient, elle avait seulement retiré son soutien-gorge. Au moment où la dramaturgie de la soirée aurait voulu qu’ils fassent l’amour, elle lui a dit qu’elle devait rentrer chez elle. Mais pourquoi ? lui a-t-il demandé. Parce que j’ai besoin de dormir, ma semaine a été longue et difficile. Dors ici, si tu veux, je ne te toucherai pas, tu peux me faire confiance, j’ai envie de dormir avec toi, c’est tout, juste dormir avec toi. Aurélie avait vu, dans son regard, qu’elle pouvait lui faire confiance : qu’il ne la toucherait pas. Néanmoins, aucune envie de rester.
Patrick était venu s’asseoir à la table et devant le silence de ses camarades qui écoutaient religieusement le récit qu’Aurélie, d’une voix faible et tremblante, parfois même en pleurant, leur faisait, il s’était contenté d’un sourire et avait bu à la paille le Coca-Cola qu’il avait apporté, posant son regard, à son tour, sur le beau, sur le sublime visage anéanti d’Aurélie.
Et après, qu’est-ce qui s’est passé ? avait demandé Marie-France.
Oui, comment s’est-elle retrouvée dans cette situation, puisqu’elle est partie à temps, et qu’elle n’a pas passé la nuit avec ce type ? avait demandé Bénédicte Ombredanne.
Après avoir entendu ces questions, Aurélie avait poussé un long soupir navré accompagné d’un sourire d’affliction : évidemment, semblait-elle vouloir leur dire, aucun d’entre vous, après s’être évadé d’entre les griffes de ce malade, ne se serait laissé entraîner dans l’enfer où elle était tenue recluse depuis deux ans. En effet, elle avait commis à ce moment-là une grave erreur. Elle aurait dû l’appeler pour lui dire que c’était fini, sans prendre de précautions, comme n’importe qui autour de cette table l’aurait fait. Ou bien ne pas l’appeler du tout et disparaître sans lui donner d’explications. Elle ne le sentait pas, c’était son droit le plus strict, elle n’avait pas à se justifier. Seulement voilà, son plus gros défaut dans la vie est de trop se préoccuper du ressenti des autres. Elle est donc allée le voir pour lui dire qu’elle voulait arrêter. Ils ont passé deux heures à parler, elle n’arrivait pas à s’en défaire, il l’embrouillait, il avait un peu le dessus dans la conversation. Il lui disait qu’elle allait changer d’avis, qu’elle l’aimait mais sans l’avoir encore compris parce que les choses étaient allées trop vite pour elle. C’était normal de se sentir déstabilisée par une rencontre qui n’était pas seulement imprévue, mais décisive pour leur avenir à tous les deux, lui disait-il le plus sérieusement du monde. Il était confiant, il attendrait, elle devait prendre son temps pour analyser les sentiments que son apparition à lui avait fait naître en elle : il n’était pas inquiet et ne doutait absolument pas de l’issue favorable de ses réflexions. Il l’avait bien senti, l’autre soir, sur le canapé, pendant qu’ils s’embrassaient, qu’elle avait eu le coup de foudre elle aussi, que leur attirance était réciproque : on n’embrasse pas de cette manière un garçon pour lequel on n’a pas, même sans le savoir, des sentiments profonds, des sentiments d’amour. Elle aurait dû, alors, en l’entendant tenir de tels propos, avait dit Aurélie à ses amis de Sainte-Blandine, le traiter de grand malade et l’envoyer balader, partir de chez lui en claquant la porte, ironiser, le menacer. Lui montrer qu’elle n’était pas le genre de fille à se laisser manipuler. Mais elle ne l’avait pas fait. Elle n’avait pas su quoi lui répondre pour se sortir de cette folie gluante. Elle était assise sur le canapé, toute douce, et essayait d’élaborer les phrases les plus modérées possible. Elle y mettait les formes. Elle arrondissait les angles. Elle évitait d’employer des mots blessants. Son intention avait été de dissoudre avec délicatesse, par érosion pour ainsi dire, en prenant son temps, les illusions que cet homme s’était faites, pour ne pas l’humilier. Les arguments qu’elle produisait édulcoraient son aversion pour lui et donc sans doute prêtaient à confusion, peut-être la trouvait-il hésitante, prenait-il ses égards pour de l’affection, comme s’il avait en face de lui une jeune femme indécise, sans conviction, qu’il serait facile de faire basculer. Elle murmurait qu’elle était venue lui dire que c’était terminé, elle s’était déplacée en personne parce qu’elle pensait qu’il n’était pas convenable de rompre à distance, surtout avec un homme comme lui, gentil, évolué. Il était formidable, oui, elle voulait qu’il sache à quel point elle le respectait et le trouvait formidable, mais néanmoins elle ne changerait pas d’avis, non, sa décision était prise, tu n’as plus rien à attendre de moi, c’est fini, c’était vraiment agréable, l’autre soir, vraiment, je t’assure, mais en fait, je ne sais pas, je ne suis pas sûre, je préférerais qu’on arrête, lui disait-elle, avait raconté Aurélie à ses amis de Sainte-Blandine. Je suis d’accord pour qu’on arrête quelque temps, lui répondait-il de nouveau, pour que tu puisses absorber le choc de notre rencontre et la vitesse à laquelle nos relations se sont nouées, mais on se reverra, j’en suis certain, pour vivre ensemble ce bel amour. Non, je ne pense pas, je crois que c’est vraiment terminé pour de bon, répondait timidement Aurélie, confuse, les doigts entremêlés, assise au bord du canapé, le regard suppliant. Elle était partie au bout de deux heures, abrégeant une conversation qui s’enlisait dans les mêmes phrases visqueuses qu’il répétait en boucle, des phrases d’amour et de tendresse, de dévotion, de confiance en l’avenir, des phrases en décalage total avec ses déclarations à elle et surtout avec ses sentiments profonds. En fait il était fou, c’était absolument indéniable, enfermé dans un délire qu’il s’était construit tout seul et pour lui seul, et qu’il alimentait avec sa seule imagination corrompue, coupée de toute réalité.
Bénédicte Ombredanne regardait Aurélie avec l’envie de l’aimer et de la protéger pour le restant de ses jours.
Quelque temps plus tard, il avait écrit sur sa voiture, devant chez elle, dans la saleté de la carrosserie : JE T’AIME, AURÉLIE, et aussi : TU ES L’AMOUR DE MA VIE. Comment savait-il où elle habitait ? Elle ne le lui avait pas dit, elle était sur liste rouge, il ignorait son nom de famille. C’était donc qu’il l’avait suivie, un soir, depuis son travail, car elle avait commis l’imprudence de lui dire quelle était sa profession, et où elle l’exerçait. Elle a commencé à flipper. Visiblement il n’avait pas l’intention de lâcher prise et en effet il s’est mis à déposer sur sa voiture des messages dont la régularité lui donnait l’impression qu’il la ligotait, ce lien qui s’enroulait chaque nuit d’un tour supplémentaire autour de sa personne rendait de plus en plus difficiles les mouvements de son être intérieur, il était en train de l’encorder à quelque chose d’inconnu, de monstrueux, qui a commencé à la terroriser, à obséder toutes ses pensées. Elle lui a téléphoné pour lui demander de la laisser tranquille, elle avait été claire avec lui l’autre soir : il n’avait plus rien à attendre d’elle, il pouvait aller voir ailleurs et se trouver une autre fille, elle ne changerait pas d’avis. C’est ce que tu penses, lui a-t-il dit. Tu m’aimes, mais tu ne le sais pas encore : c’est très fréquent, tu sais ? La preuve, tu t’es laissé aborder, tu es venue chez moi, nous nous sommes embrassés, tu m’as donné tes seins : je te plais, c’est un fait, c’est comme ça, tu n’y peux rien changer. Mais j’ai tout arrêté, je t’ai dit que c’était fini ! lui a-t-elle rétorqué avec la plus grande fermeté. Tu es même revenue chez moi ! a-t-il alors répliqué. Tu n’as pas pu résister à la tentation de revenir chez moi en personne ! Mais c’était pour être moins brutale, et plus courtoise, et plus civilisée ! se défendait Aurélie : ce n’était pas pour revenir chez toi, tu te trompes, c’est un malentendu ! (Elle était complètement paniquée par les propos qu’il lui tenait : penser qu’elle était revenue dans son studio parce qu’il l’attirait, mon Dieu, quelle idée folle, quel affligeant malentendu, dans quelle situation cauchemardesque s’était-elle mise ?!) Cela n’existe pas, les malentendus, lui a-t-il dit : on fait les choses, ou on ne les fait pas. Tu sais comment ça marche, le subconscient, non ? Tu as déjà entendu parler du subconscient, des actes manqués, des sentiments que l’on refoule, non ? Tu es revenue chez moi et tu y es restée deux heures, tu n’arrivais plus à partir, c’était tellement attendrissant de te voir te tortiller sur le canapé sans pouvoir te résoudre à partir de chez moi, quelque chose de puissant t’aimantait, te retenait à ma personne, tu t’en souviens ? Tu vas voir, ne t’inquiète pas, nous allons nous aimer, j’en suis certain, c’est seulement une question de temps. Non, lui a-t-elle répondu : je ne t’aimerai jamais, j’en suis certaine, absolument certaine : maintenant, laisse-moi tranquille une bonne fois pour toutes, ou j’appelle la police. C’est alors que contre toute attente, à moins que sa stratégie n’ait sciemment consisté, à ce moment-là, à lui laisser entrevoir le caractère inéluctable du processus dans lequel il l’avait entraînée, il lui fit un drôle d’aveu, il lui confia des informations qu’en toute logique il aurait dû tenir secrètes. À moins, encore une fois, que son idée n’ait été de fonder sur l’angoisse qu’elle allait en retirer l’espoir d’une avancée significative dans la poursuite de son plan diabolique. Il lui dit que c’était peine perdue, qu’elle était faite comme un rat, qu’elle ne s’en sortirait pas comme ça, que la police ne lui faisait pas peur, il en avait vu d’autres. Silence d’Aurélie au téléphone et silence d’Aurélie au café de Sainte-Blandine. Tous la regardaient sans oser bouger. Des larmes étaient montées dans ses yeux qu’elle avait absorbées avec pudeur, afin qu’elles ne coulent pas. Alors, comme si chacun avait été confronté, au même moment, aux mêmes intempéries, des mines de compassion étaient apparues simultanément tout autour de la table comme des parapluies qui s’ouvrent et des larmes avaient embué le regard de tous les interlocuteurs d’Aurélie, y compris Bénédicte Ombredanne qui bientôt allait effacer avec ses doigts une goutte unique qui s’était mise à sinuer sur sa joue. Quelques années plus tôt, à Toulouse, lui confia-t-il alors, leur avait dit Aurélie en reprenant le cours de son récit, il avait fixé son attention sur une jeune femme pendant cinq ans. Il avait vécu avec elle pendant une semaine, c’était donc allé un peu plus loin qu’avec Aurélie, et il l’avait poursuivie de ses assiduités pendant cinq ans, sans relâche, sans se décourager. Il était allé trois fois en prison : un séjour de six mois, un autre de neuf mois, un séjour en hôpital psychiatrique de six mois, à la suite de quoi la justice l’avait expulsé du département : il n’avait plus le droit d’y mettre les pieds. Alors il s’était installé à Metz et bien sûr il ne regrettait pas ce choix car dans cette ville pourtant si peu sexy il avait fait une rencontre bouleversante : il devait bien reconnaître que c’était mille fois plus fort qu’à Toulouse ce qui était en train de se passer entre elle et lui. Aurélie, il en était certain, était la femme qu’il attendait depuis toujours. Elle finirait bien par tomber follement amoureuse de lui à son tour, car le destin l’avait voulu ainsi et qu’il croyait au destin. Elle, contrairement à l’autre, lui a-t-il dit au téléphone ce soir-là, avait raconté Aurélie à ses amis de Sainte-Blandine, il ne la lâcherait pas, il prendrait le temps qu’il faudrait pour lui faire comprendre que la providence en avait décidé ainsi. Elle finirait par vivre avec lui. Elle finirait par lui donner des enfants.
Silence autour de la table.
C’est fou, avait dit Bénédicte Ombredanne en essuyant une seconde larme.
C’est complètement dingue, avait ajouté Élisa. Ce type, je le croise, je le bute. Tu me fileras son adresse. Je vais aller lui dire deux mots, ça va pas traîner.
Maintenant, quand son mari rendait visite à Bénédicte Ombredanne, il lui parlait des regards froids que lui jetaient les résidents de Sainte-Blandine, mais aussi le psychiatre et le personnel hospitalier, l’accusant de les avoir dressés contre lui. Avant d’arriver dans sa chambre, il devait passer devant les baies vitrées de la brasserie, emprunter la galerie couverte, l’escalier, le hall et enfin un long couloir, croisant selon ses dires un nombre ahurissant de regards désapprobateurs, voire carrément haineux ou insultants, dont il faisait le reproche à Bénédicte Ombredanne pendant toute la durée de leur entrevue : il n’y avait plus que ce seul sujet qui désormais l’intéressait.
Notamment ton Espagnole, là, je ne sais plus comment elle s’appelle, lui disait-il.
Tu veux parler d’Élisa, je suppose, lui répondait Bénédicte Ombredanne avec lassitude.
Toujours ce regard ironique, ce petit sourire insolent. Il va falloir qu’elle fasse un peu attention parce qu’un jour, je te préviens, je ne vais plus pouvoir me maîtriser, ça va partir d’un coup, elle ne va pas comprendre ce qui lui arrive.
Je ne te le conseille pas, mon tendre amour. Cette femme est bien plus forte que toi, sa violence est extrême, elle ne ferait qu’une seule bouchée de ta petite personne bureaucratique ! lui disait-elle en riant, pour essayer de détendre l’atmosphère.
De fait, Jean-François était loin d’avoir tort : les résidents lui témoignaient une aversion qui crevait les yeux, et qui mettait en joie Bénédicte Ombredanne. Pour la première fois depuis qu’elle était mariée, elle partageait avec d’autres le poids de son mari — ce fardeau accablant — et celui-ci lui en parut moins effrayant, elle apprit à en moduler les effets toxiques par la seule orientation de ses pensées. Rendue plus forte par le soutien de ses amis, qui semblaient la regarder faire à distance, solidaires de ses efforts, elle s’était aperçue que si elle décidait, dans sa tête, concentrée, de ne pas accorder à cet homme l’empire que ses nuisances la conduisaient habituellement à lui abandonner, eh bien son poids s’amoindrissait de lui-même, elle parvenait à le voir tel qu’il était vraiment, elle se disait qu’elle avait sous les yeux, qui arpentait chaque soir sa chambre avec colère tel un enfant criard et capricieux, un homme mineur et pitoyable, insipide, insignifiant — et elle se demandait par quel curieux prodige, étant lui-même si peu de chose, il pouvait saccager son existence avec autant de facilité, en rencontrant si peu de résistance : comment était-il même envisageable qu’il pût la dominer, et avoir le dessus sur elle, ne serait-ce qu’un quart d’heure ? Quant au psychiatre et au personnel soignant, ce qui pouvait expliquer le ressenti de Jean-François, c’est qu’ils n’étaient pas dupes : ils savaient par expérience qu’une jeune femme qui refuse d’expliquer pour quelle raison elle a tenté de mettre fin à ses jours, et qui réclame avec obstination d’être gardée à l’hôpital le plus longtemps possible, subit probablement dans son foyer, de la part de son mari, un traitement dont la rigueur redoublerait si ce dernier devait apprendre qu’elle s’en était ouverte à des tiers — et cette réalité n’était pas de nature à inspirer aux personnels de Sainte-Blandine des regards particulièrement sympathiques quand à l’heure du dîner ils voyaient Jean-François tourner en rond avec dureté dans la chambre de son épouse, attendant qu’ils fussent repartis pour continuer de la tourmenter.
Qu’est-ce que tu leur as raconté ? lui disait-il. (Il hurlait ses murmures avec haine. Quand il parlait ainsi entre ses dents, il broyait ses phrases dans le pressoir de ses molaires avant de les lui jeter au visage comme la peau d’un grain de raisin, à peine audibles tant elles étaient écrasées par le mépris qu’il lui vouait.) Quelles monstruosités tu leur as dites sur mon compte, parfaitement inventées ? Je te préviens, je refous plus les pieds ici !
Eh bien parfait, ne reviens plus ! lui répondait Bénédicte Ombredanne d’une voix claire et sonore. De toute manière un peu de patience, je sors d’ici dans trois jours, tu n’en as plus pour longtemps à vivre cette situation humiliante, ajoutait-elle ironiquement.
À t’entendre, on jurerait que tu regrettes de devoir quitter ton asile de fous, on rêve ! Ne me dis pas que tu préférerais rester ici, au milieu de ces grands malades, plutôt que de rentrer chez toi voir tes enfants !
De fait, elle ne voulait plus partir.
Bénédicte Ombredanne aimait les personnes avec lesquelles elle s’était liée. Deux semaines avaient suffi pour qu’elle les aime plus qu’aucune autre qu’elle fréquentait à l’extérieur. Vue d’ici, Amélie lui paraissait aussi creuse, aveugle, factice et stéréotypée qu’une poupée rectiligne gagnée à un stand de tir, un soir d’été : elle s’accommodait médiocrement de sa vie médiocre et décevante, pleine de petites capitulations accumulées par inadvertance, dont elle n’avait d’ailleurs même plus le souvenir (exactement comme elle avant la nuit des douze grains roses), alors qu’ici, d’une manière ou d’une autre, tous avaient fait voler cette intime hypocrisie de soi à soi en éclats, ils avaient eu le courage de se faire, ou de se laisser exploser de l’intérieur, de se mettre à nu face à eux-mêmes.
Elle avait l’impression d’avoir trouvé sa place, sa vraie place, enfin, dans l’enceinte de cette clinique, dans les neuf mètres carrés de sa cellule de poétesse, comme la nommait tendrement Élisa.
Elle ne voulait plus partir.
Certes, elle se disait parfois qu’au bout de quelques mois elle aurait sans doute envie de reprendre son envol. Mais c’est qu’alors elle serait prête à changer radicalement de vie, parce qu’elle aurait franchi dans son être des distances considérables, découvert de nouveaux paysages, pris ses marques dans d’inédites visions d’elle-même, mis au point de nouveaux dosages des ingrédients qui constituaient la formule un peu complexe et embrouillée, pas tout à fait convaincante, de sa personnalité, de sa présence au monde, depuis toujours. Elle serait sans doute capable, au bout de quelques mois passés ici, se disait-elle, de quitter son mari, de s’éloigner de Metz, de prendre ses enfants avec elle et de refaire sa vie un peu plus loin, dans un contexte nouveau, voire inconnu. Sainte-Blandine lui avait donné envie d’inconnu. Avoir confronté son imaginaire au vécu de ses amis résidents lui avait transmis assez de force et de courage, et une certaine distance par rapport à ses propres ennuis, pour aspirer à des expériences risquées et singulières, à des environnements étrangers à ce qu’elle avait connu jusqu’à présent. Elle arrêterait l’enseignement : elle sortirait de cette prison-là également, qui la tenait recluse dans une étroite définition d’elle-même (vocation, engagement politique et social, dévouement à la jeunesse et à l’avenir de la France, etc.), au détriment d’aspirations plus ambitieuses. Elle en avait assez, en somme, de se dévouer quasi exclusivement, dans l’ordre, à son mari, à ses enfants, et aux enfants des autres, sans aucun retour constructif. Elle suivrait une formation pour travailler dans l’édition : après tout, elle était agrégée de lettres, ce qui n’était pas rien, sans doute pourrait-elle devenir correctrice, ou bien lectrice, ou bien encore, un jour, qui sait, une éditrice appréciée par ses auteurs, pourquoi pas ? Écrire, non, elle ne pensait pas en avoir le talent, au-delà des mots qu’elle prenait plaisir à jeter la nuit sur le papier pour se procurer l’ivresse de pénétrer le plus loin possible dans les profondeurs de son être intérieur, mais pour elle seule et pour son seul accomplissement, clandestinement, comme un journal intime. Elle n’avait pas envie de mettre ses expériences sur la place publique, quand à l’inverse c’était cette démarche-là qu’elle préférait chez les écrivains contemporains qu’elle lisait, cette démarche-là davantage qu’aucune autre, davantage que la démarche purement romanesque, voulait-elle dire par là, mais vous m’aviez comprise, Éric. Elle, non : elle était trop fragile pour s’exposer de la sorte au regard des autres, même cachée derrière son écriture. Surtout cachée derrière son écriture, d’ailleurs, pensait-elle, car elle se représentait les pages qu’elle écrivait comme une chambre éclairée dans la nuit et donnant sur une rue : plus c’était bien écrit et plus il lui semblait qu’il faisait noir à l’extérieur et qu’était exposée, et qu’était éclatante sa personne se promenant nue dans la clarté de cet appartement illuminé, sans qu’on puisse discerner qui vous observe depuis la rue, qui et combien d’individus, et dans quel état d’esprit à votre égard. Non, écrire, ce n’était pas pour elle. En revanche, travailler dans l’édition, à Paris, après s’y être installée avec ses enfants, voilà ce qu’elle pensait qu’elle aurait pu finir par envisager si son séjour à Sainte-Blandine avait duré suffisamment longtemps pour lui donner la force et le courage de construire dans son mental une solide certitude, pas seulement un rêve fumeux et illusoire mais une solide certitude, un projet étayé, une prise de décision édifiée avec sérieux et réalisme, pendant des mois, dans la confiance que ce lieu lui avait apportée quotidiennement, à l’abri des nuisances du monde. Pourquoi construire en soi le projet d’un nouvel avenir prendrait-il moins de temps que construire une vraie maison ? Est-ce que l’on fait sortir de terre une maison en deux semaines ? Pourquoi avait-il fallu qu’elle ne reste à Sainte-Blandine que deux petites semaines ? Est-ce qu’il n’aurait pas été justifié qu’elle séjourne à Sainte-Blandine pendant le temps que nécessite l’édification d’un pavillon R + 1 de deux cents mètres carrés, finitions comprises, par exemple ? Au lieu de quoi, recrachée comme un vulgaire noyau dans son milieu d’origine, elle avait retrouvé, à l’identique, et aggravée, inaltérable, la situation qu’elle avait fuie quinze jours plus tôt par l’absorption des douze grains roses, une dure nuit de juillet.
Vous comprenez ce que je veux dire ? m’a alors dit Bénédicte Ombredanne. Je voulais rester dans cet endroit le temps nécessaire pour pouvoir prendre une décision radicale. Mais le psychiatre ne l’a pas entendu de cette oreille : après m’avoir accordé quatre jours supplémentaires, il m’a dit que j’allais devoir rentrer chez moi.
Nous buvions du vin blanc, elle en était à son troisième verre, j’orientais son récit par des questions ou des encouragements affectueux. La lumière place Colette était de plus en plus palpable et liquoreuse, vivante, habitée, comme si la ville était en train de se laisser envahir par un sentiment de plénitude et d’allégresse : une flamboyante prémonition d’accomplissement régnait sur la terrasse du café où nous étions attablés et englobait tous les consommateurs dans la douceur de ses visions, nous promettant un bonheur imminent, des hasards prolifiques, des rencontres décisives, une bienveillance universelle. Bénédicte Ombredanne, par le récit qu’elle venait de me faire, avait beau avoir passé l’après-midi à me terrifier, il me semblait qu’elle allait s’en sortir, qu’une ère heureuse allait s’ouvrir à elle, c’est en tout cas ce que murmurait à nos pensées la lumière qui baignait l’esplanade. Car sous nos yeux l’atmosphère que fabriquait la ville, aussi réconfortante que des paroles murmurées à nos oreilles par les lèvres d’une personne prodigieuse, rare, de confiance, invisible mais substantielle, vivant depuis des siècles, parlant d’un autre endroit que notre présent d’actualités : un endroit plus sacré, l’atmosphère que fabriquait la ville m’assurait donc que Bénédicte Ombredanne était un pur joyau des temps anciens, un pur joyau qui méritait d’être protégé, qui finirait par être élu comme tel par les événements de sa propre vie. Bénédicte Ombredanne a avalé une nouvelle gorgée de vin, avant de reposer son verre sur la table. Elle était sans doute un peu pompette et je suppose que cette ivresse avait été propice au mouvement qu’elle avait suivi, intense et sans interruption, en ligne droite de son cœur vers le mien, me racontant sans faillir cet atroce printemps 2006.
Parfois, quand elle était vraiment désespérée, elle allait du côté de la caserne, à l’arrière de la clinique, et regardait la fenêtre de sa chambre, elle la scrutait longuement pour essayer de faire renaître dans ses pensées la lumière qu’elle y avait connue. Une lumière de renaissance, d’espoir, et de recommencement. Mais elle n’avait pas retrouvé cette lumière, jamais plus : elle s’était éteinte de nouveau définitivement.
D’autres fois, la nuit, elle descendait dans son bureau pour essayer d’écrire, mais ces essais ne la menaient nulle part, elle ne parvenait plus à faire se déployer dans son être ces paysages où elle avait cheminé, libre et heureuse, par l’écriture, à Sainte-Blandine, pendant des heures, jusqu’à se perdre, elle s’en souvenait avec douleur. Là elle restait en surface, comme allongée sur une plage, se voyant en train d’essayer, se voyant en train de se voir en train d’essayer, jusqu’au moment où la plage était intégralement recouverte par cette même figurine d’une Bénédicte Ombredanne se réfléchissant en elle-même à l’infini, échouant à s’oublier. Ou alors, pour savoir ce qu’elle manigançait, ou vérifier qu’elle n’écrivait pas à un amant potentiel rencontré sur Internet, son mari surgissait brusquement sur le seuil du bureau, donc sur le seuil des images qui ce soir-là étaient peut-être apparues dans son esprit, les détruisant instantanément, saccageant d’un seul coup le charme qui peut-être, en cet instant fatal, avait commencé à se diffuser, si ce soir-là sa tentative s’était bien engagée.
Je vous enverrai les pages que j’ai écrites là-bas, elles sont toujours dans mon casier au lycée, à l’intérieur d’une grande enveloppe en papier kraft. J’en ferai des photocopies et je vous les enverrai, vous en ferez peut-être quelque chose un jour, si mon histoire vous inspire. Aujourd’hui le temps m’a manqué pour tout vous raconter. Mais dans ces quarante pages tout y est, je vous les enverrai la semaine prochaine.
Mon retour à la maison a été difficile, pour ne pas dire glacial. Mes enfants n’ont pas été particulièrement accueillants. Ils étaient un peu embarrassés, pas naturels du tout, comme s’ils avaient pensé que leur mère était folle, ou bien coupable. Ont-ils entendu mon mari, au téléphone, parler de Sainte-Blandine comme d’un asile de fous, me dénigrer ? Je ne sais pas. Mais j’ai senti dans leurs yeux, pendant plusieurs semaines, une forme de réticence interrogative, ils questionnaient mon apparence avec des mines préoccupées, et des regards soucieux, un peu en retrait, comme s’ils me surveillaient, guettaient et redoutaient dans mon comportement le surgissement de quelque chose. Je ne veux pas dire qu’ils s’inquiétaient pour leur mère d’un éventuel danger qui pourrait la menacer, pas du tout : ils me semblaient préoccupés de devoir vivre avec une femme qui n’était pas seulement leur mère, mais aussi un morceau d’inconnu, un territoire mal exploré, comme recouvert en grande partie par une intense et effrayante forêt équatoriale, où elle pourrait les perdre, et qui pourrait les engloutir, pleine d’animaux féroces, d’insectes et de reptiles. Ils devaient se dire que leur mère n’était pas tout à fait comme celles de leurs copains. Qu’elle était peut-être dangereuse, insaisissable, imprévisible, pas franchement rassurante pour leur sécurité.
Mais ça s’est arrangé, depuis, rassurez-vous.
En ce qui concerne mon mari, il alterne les phases où il se juge coupable de m’avoir rendu la vie infernale, où il se dépeint lui-même comme mon bourreau et me demande comment je peux encore l’aimer, me suppliant, en larmes, de lui pardonner, de ne pas l’abandonner. Et les phases où il me reproche de lui avoir littéralement gâché la vie, où il se lamente d’avoir enchaîné son destin avec celui d’une laide à moustache, d’une maigre avec une chatte puante, une femme qui soit s’habille avec coquetterie, affriolante, dans l’espoir de se faire baiser par des inconnus, soit, si j’en tire les conséquences, qui s’habille comme un sac, sans élégance, comme s’il était venu sur terre, lui, lui Jean-François Ombredanne, pour être affublé d’une femme qui en est à peine une, et qui lui fait honte. Tu n’es pas une femme, me dit-il. Quand on marche dans la rue et que l’on croise une jolie femme, ou bien une femme tout à fait ordinaire, il me dit : ça, tu vois, ça c’est une femme, tu vois la différence ? Toi tu n’es pas une femme, Bénédicte, je ne sais pas ce que tu es mais tu n’es pas une femme. Depuis ma sortie de Sainte-Blandine, il est distant, indifférent. Il ne me voit pas. Il ne me parle quasiment plus. Il ne me pose jamais aucune question. Les seules phrases qu’il m’adresse sont des reproches ou des insultes. Mes yeux ne rencontrent jamais les siens. Il se comporte comme si je n’étais pas là.
Sans doute le fait-il parce qu’il sait que ça me fait souffrir, ou pire encore, mais je n’ose pas considérer cette hypothèse comme étant la plus pertinente, parce qu’il estime que mon existence ne mérite aucun égard. Il me traite comme une simple bonne. Souvent, il dîne seul au salon devant la télévision, je dois lui préparer son plateau-repas, et le lui apporter. Quand on dîne tous les quatre, il ne m’écoute pas, il ne me dit jamais le moindre mot qui pourrait amorcer une conversation, si je lui pose une question il l’élude ostensiblement, il se concentre exclusivement sur les enfants, avec lesquels il est toujours prévenant et onctueux. Il se préoccupe uniquement de leur bien-être, afin que par contraste je me sente vraiment nue, nue de toute affection, tenue pour négligeable. Encore moins qu’un animal, que l’on caresse, encore moins qu’une plante verte, que l’on arrose, encore moins qu’un objet, qu’on époussette, encore moins qu’une prostituée, que l’on rétribue. Trouvez vous-même le mot qui convient. Ce mépris ne l’empêche pas, la nuit, lumière éteinte, quand l’envie lui en vient, de s’allonger sur moi et de me pénétrer. Je me laisse faire en me disant que l’acte sexuel est peut-être la seule chose qui soit encore de nature à faire surgir une étincelle entre nous, mais j’ai fini par ne plus croire à ça non plus. D’ailleurs, la plupart du temps, quand il me prend, je pleure, mais il ne s’en rend même pas compte.
J’ai essayé de le quitter deux fois, l’année dernière. Les deux fois il m’a menacée de tuer les enfants avant de se donner la mort. Moi, contrairement à toi, tu peux en être certaine, je ne commettrai pas un suicide d’opérette. Je sais très bien comment m’y prendre pour qu’il y ait des cadavres.
C’est du chantage, ai-je dit à Bénédicte Ombredanne. Il ne faut pas céder. Mais en même temps je comprends bien qu’il ne soit pas facile de réagir à de telles menaces.
Surtout quand on n’est pas en forme, et vulnérable, et épuisée, et apeurée, comme je le suis depuis plusieurs années.
Il aurait fallu, comme vous le disiez tout à l’heure, que vous puissiez rester à Sainte-Blandine un peu plus longtemps, reprendre des forces et trancher vos relations d’un coup sec.
Certes, quand je suis sortie de Sainte-Blandine, je pouvais un peu mieux dormir qu’avant mon admission, mon mari avait arrêté de m’interroger, la nuit, sur ce que j’avais fait avec Christian, mais son indifférence à mon égard mettait dans mon corps la même solitude que l’absence de sommeil, le même plomb froid, inanimé. Une angoisse solidifiée dans mes membres. J’étais comme morte, lourde et glaciale, exactement comme avant mon admission aux urgences psychiatriques de l’hôpital public de Metz. L’éclaircie de mon séjour à Sainte-Blandine, inespérée, comme apparue par la grâce de deux énormes nuages noirâtres qui se disjoignent, avait jeté sur ma vie une lumière de renaissance : je me suis souvent dit, pendant ces deux semaines, dans le silence de ma chambrette, que ma vie allait enfin devenir belle, surprenante, pleine d’enclaves, d’éclat, de délices, de secrets, de douceur, de musique, d’histoires, d’enjeux électrisants. Ma vie allait être relancée, comme un match après un but. J’étais en train de marquer un but, mon séjour à Sainte-Blandine était le ralenti d’un but, je voyais mon destin prendre le chemin du bonheur et ma sortie coïnciderait avec le moment où ce bonheur serait atteint, où le ballon viendrait mourir dans les filets. Rien ni personne ne pourrait faire que ce bonheur n’ait pas été rentré au fond de ma poitrine. Peut-être oserais-je appeler Christian ? J’irais le voir un matin et ses yeux plongeraient dans mon regard pour y nourrir l’amour que j’avais la chance de lui avoir inspiré, me disais-je, euphorique, dans ma chambrette de Sainte-Blandine. Nous nous aimerions pendant longtemps, je viendrais vivre avec lui, nous ferions peut-être des enfants. J’avais commencé à apercevoir une vision mirifique, je me disais que j’allais bientôt pouvoir me baigner, nue, heureuse, dans un lac sombre et infini, limpide, serti d’étoiles. Mais la trappe s’est soudain refermée dans un énorme et terrifiant fracas. Quand je suis sortie de Sainte-Blandine, je me suis trouvée enfermée sous la trappe d’un fol espoir d’une quinzaine de jours violemment retombée sur la tristesse habituelle de mon existence, et contre un mur dressé devant mes yeux dans l’obscurité, s’interposant entre moi et le bonheur que j’avais aperçu. Ce mur, c’était mon mari, la vie aride qu’il m’imposait. Une cave, quoi. J’ai passé des mois et des mois dans cette cave, assise sur une marche de terre, prisonnière, à pleurer de nouveau. Seule la lecture de votre livre, en septembre 2007, m’a de nouveau donné de la lumière : j’ai redressé la tête, j’ai recommencé à croire en moi et à avoir envie de me battre, de retourner dans la réalité et d’être heureuse. Alors j’ai soulevé la trappe, je suis sortie de ma cave et me voici à vous raconter mon existence, sur cette terrasse ensoleillée, dans cette sublime après-midi d’automne. Regardez comme la lumière est belle, vous avez eu raison de l’affirmer dans votre livre, c’est à l’automne que la lumière est la plus belle, aujourd’hui elle est miraculeuse, on la sent vibrer dans l’atmosphère comme des milliards de particules. J’ai l’impression que si j’avance la main vers la beauté de cette vision je vais pouvoir la toucher et qu’elle va réagir, comme quand on pose les doigts sur le pelage d’un chat.
Dans le taxi qui nous menait gare de l’Est, j’ai demandé à Bénédicte Ombredanne pour quelle raison elle avait dit, à un moment de son récit, que son mari avait dû prendre un temps partiel. Vous avez dit à votre fille que vous n’aviez plus les moyens de vous acheter des robes rue Gambetta, sous les arcades, depuis qu’il s’était mis à temps partiel, vous vous souvenez ?
Il avait eu de graves difficultés relationnelles dans son travail. D’un fonctionnement psychologique alambiqué, son mari est difficile à suivre dans ses raisonnements, ses réactions, ses prises de position. Il est en outre d’une susceptibilité maladive, et terriblement rancunier, avec une mémoire des torts qu’on lui cause absolument phénoménale, n’oubliant rien, stockant dans son cerveau tous les griefs qu’ont pu lui inspirer, à un moment ou à un autre, associés à une souffrance aussi dissimulée qu’increvable, l’un ou l’autre de ses collègues — à juste titre, ou pas. Il était entré dans une relation invivable avec l’un d’eux et ce conflit nécessitait de fréquents arbitrages de la part de la direction, pour les départager. De sorte qu’au bout d’un certain temps il avait fallu penser une nouvelle organisation de toute l’agence bancaire, afin de séparer entièrement les territoires et les prérogatives des deux belligérants. Il avait été établi que la responsabilité en revenait d’abord à son mari, tous avaient témoigné en ce sens. Le directeur de l’agence bancaire lui avait alors signifié que la nouvelle découpe rendait indispensable l’embauche d’une autre personne. Mais cette embauche ne pouvait être envisageable que si lui, Jean-François Ombredanne, renonçait à une partie de son salaire, c’est-à-dire acceptait un temps partiel. Soit il disait oui, et il serait désormais à quatre cinquièmes, soit il disait non et la direction de la banque serait amenée à engager contre lui une procédure de licenciement, pour incompatibilité d’humeur. Bien entendu, le directeur de l’agence bancaire espérait qu’il agréerait l’accord qu’il lui proposait.
Empruntant la rue Sainte-Anne, le taxi avait continué par la rue de Gramont qui la prolonge, passant à proximité des Italiens, autrement dit de l’Opéra-Comique encastré dans un pâté de maisons sur notre droite, du côté de Bénédicte Ombredanne, laquelle ne savait pas, tandis qu’elle répondait à mes questions, que nous étions dans la rue où l’inconnue de Villiers de l’Isle-Adam avait sublimement éconduit l’émerveillé Félicien de la Vierge. Nous aurions pu les apercevoir, eux deux, dans un reflet du passé apparu subrepticement au hasard de deux silhouettes placées l’une devant l’autre, dans la vitesse de la voiture qui remontait la rue.
Si je comprends bien, Bénédicte, vous n’êtes pas la seule à considérer le fonctionnement de votre mari comme problématique, pour ne pas dire pathologique.
C’est aussi pour cette raison qu’il m’a toujours fallu le materner, le protéger, le rassurer, et aujourd’hui encore malgré la glaciation de nos relations. Ce qui ne l’empêche pas, vingt minutes plus tard, une fois que je suis parvenue à le réconforter au sujet d’une déconvenue professionnelle, de me crier les pires insultes, allez comprendre. Il s’est donc mis à temps partiel, mais c’est devenu difficile, financièrement, dans notre foyer, à cause des crédits pour la maison et pour les deux voitures : tout avait été calculé ric-rac. Retrancher de nos revenus un cinquième de son salaire suffisait à compromettre l’équilibre budgétaire du foyer : nous avons dû, dès lors, faire encore plus attention qu’avant, nous restreindre sur quasiment tout. J’ai renoncé à notre femme de ménage, et j’ai pris au lycée des heures supplémentaires. J’ai enchaîné les lessives. Je rentrais à l’heure du déjeuner faire des tâches ménagères au lieu d’aller à la cantine, comme je le faisais auparavant au moins deux fois par semaine, pour discuter avec mes copines du lycée.
Nous étions arrivés gare de l’Est et marchions vers les voies.
Ce sont ces heures de repassage qui m’ont fait basculer peu à peu. Tout est parti du repassage, des heures que j’ai passées, tuantes, l’après-midi, ou bien à l’heure du déjeuner, dans un silence à me rendre folle, même quand je mettais la musique à fond, à repasser, à faire du repassage, à être debout dans ce vide absolu, le fer à la main, à humecter le linge, à appliquer le fer en entendant ces sons insupportables de vapeur qui s’enfuit, à plier le linge et les vêtements, à les monter dans chaque chambre, à les ranger dans les tiroirs. L’épuisement aidant, j’étais dans une perception très particulière de la réalité, tout était exacerbé, grossi et délirant. Les choses flottaient dans ma tête et les voix se multipliaient à l’infini, hurlaient de plus en plus, pendant ces heures de repassage, pendant ces heures de vacuité, d’ennui, d’humiliation. D’absurdité. De déroute. C’est dans ce contexte-là qu’est arrivée l’émission du Téléphone sonne et ce qui en a découlé. C’est quelle voie ? Je n’arrive pas à lire ce qui est indiqué sur le panneau, c’est écrit trop petit.
— Voie G. C’est par là, à droite, venez, il nous reste dix minutes, je vous accompagne jusqu’à votre place. C’est quelle voiture ?
— Je composte mon billet, attendez.
Bénédicte Ombredanne introduit son billet dans la fente de la machine, qui sonne, elle le retourne et l’enfonce dans l’autre sens, la mâchoire le poinçonne, elle l’en retire et le déchiffre :
— Voiture 7, place 24.
— Allons-y.
— Vous êtes sûr ? Je peux me débrouiller, vous savez. Ma valise n’est pas si lourde, je vous ai déjà fait perdre toute votre après-midi.
— Vous ne m’avez rien fait perdre du tout, Bénédicte. Je vous accompagne jusqu’à votre place, en route.
Nous marchons sur le quai vers la voiture 7.
Bénédicte Ombredanne me remercie de lui avoir accordé autant de temps, elle sent déjà que me parler lui a fait le plus grand bien. Jusqu’à présent, elle n’avait raconté son histoire qu’aux résidents de Sainte-Blandine. Est-ce qu’elle les revoit ? je lui demande tandis que les vitres du TGV Paris-Luxembourg reflètent nos deux silhouettes qui remontent vers la voiture 7. A-t-elle revu Élisa, Aurélie, Patrick et Grégory ? Elle avait honte de l’avouer — mais elle ne les avait jamais recontactés, ils lui avaient laissé leur numéro de téléphone et leur adresse mais elle était repartie dans sa vie sans avoir envie de se retourner. Élisa, Patrick, Aurélie et les autres, ils étaient tous restés là-bas quand elle avait quitté Sainte-Blandine la mort dans l’âme et pour elle c’était un peu comme s’ils y étaient toujours, comme s’ils n’avaient pas d’existence en dehors de la clinique, comme si c’était leur vrai et seul pays. Comme s’ils étaient apparus dans le monde réel à la faveur du séjour qu’elle y avait fait, avant de s’éteindre de nouveau au moment de son départ. Exactement comme Brigadoon, dont vous parlez si bien dans votre livre : Sainte-Blandine, pour moi, c’est Brigadoon. Je n’y suis pas tombée amoureuse, pas à proprement parler, ou alors d’une certaine idée de moi-même, et d’une image possible de moi-même dans une réalité élargie. Je suis tombée amoureuse, aussi, de chaque personne dont j’ai fait la connaissance là-bas, oui, de chacune, et du lien d’amitié, de confiance, que nous avions les uns avec les autres : quelque chose d’unique. Je voudrais pouvoir y retourner, et tous les retrouver, et que la réalité s’éteigne derrière moi définitivement, qu’elle disparaisse de nouveau pour une période de cent ans, comme si j’allais poursuivre ma vie là-bas, à l’abri, avec eux, pour toujours, exactement pareil que dans le film.
Nous étions arrivés devant la voiture 7.
Le train devait partir dans deux minutes.
On entendait une voix de femme sortant d’un haut-parleur disant que les voyageurs avaient pris place à bord du TGV n o 2835 à destination de Luxembourg, que les bagages devaient être étiquetés, et que les personnes accompagnant les voyageurs étaient invitées à descendre.
J’ai hissé la valise de Bénédicte Ombredanne à l’intérieur de la voiture puis je me suis tourné vers elle.
Nous nous trouvions l’un devant l’autre sur le quai, nous nous sommes regardés longuement, assez gravement, dans les yeux, immobiles, sans nous sourire, à la suite de quoi j’ai embrassé Bénédicte Ombredanne sur les deux joues, avec le plus d’affection possible, en lui serrant délicatement les épaules, pour qu’elle sente que j’étais là avec elle, et qu’elle pouvait compter sur moi. Elle m’a dit qu’elle allait m’envoyer la copie des fameuses quarante pages qu’elle avait écrites à Sainte-Blandine sur le papier fourni par l’assistante aux cheveux roux — qui m’aurait beaucoup plu, d’ailleurs, moi qui aimais les rousses, a-t-elle conclu avec un clin d’œil. Elle m’a dit que nous allions nous écrire, l’idée la ravissait de pouvoir correspondre avec moi. Je lui ai dit que moi aussi j’en serais très heureux et qu’elle ne devait jamais hésiter à m’appeler, à m’envoyer des SMS, surtout si elle se sentait triste, ou si elle était en détresse.
Accompagnée d’un long signal sonore, la voix sortant du haut-parleur a annoncé que le départ était imminent, attention à la fermeture des portes.
Prenez soin de vous, m’a dit Bénédicte Ombredanne.
Elle est montée dans la voiture 7 du TGV 2835 de 18 h 40 pour Luxembourg, la porte s’est refermée sur elle immédiatement et je ne l’ai plus jamais revue.
OceanofPDF.com