L'amour vous connaissez ?
Vous voyez, ce n’était pas de notre…
PERSONNE ICI, SAUF…
Vous voyez, ce n’était pas de notre faute. Nous n’avions pas la moindre idée que quelque chose n’allait pas avant que j’appelle Cliff Anderson et que je lui parle alors qu’il n’était pas là. Qui plus est, je n’aurais jamais su qu’il n’était pas là, si ce n’est qu’il était entré, pendant que je lui parlais.
Non, non, non, non…
Je n’arrive jamais à raconter ça comme il faut. Je m’excite trop… Bon, je ferais aussi bien de commencer par le commencement. Moi, je m’appelle Bill Billings ; mon ami, il s’appelle Cliff Anderson. Je suis ingénieur électricien, il est mathématicien, et nous sommes professeurs au Midwestern Institute of Technology. Maintenant, vous savez qui nous sommes.
Depuis que nous avons quitté l’uniforme, Cliff et moi, on travaille sur des machines à calculer. Vous savez ce que c’est. Norbert Wiener les a rendu familières par son livre : Cybernétique. Si vous avez vu des photos les représentant, vous savez que ce sont de grands trucs.
Elles occupent tout un mur et sont très compliquées ; très chères, aussi.
Mais Cliff et moi, on avait des idées. Vous voyez, ce qui rend une machine à penser si grande et si chère, c’est qu’elle est pleine de circuits et de lampes, de façon à pouvoir contrôler et diriger de microscopiques courants électriques, ici et là. Maintenant, ce sont ces faibles courants électriques qui sont importants, aussi…
Un jour, je dis à Cliff :
— Pourquoi est-ce qu’on ne peut pas contrôler les courants sans toute la sauce autour ?
Cliff dit :
— Pourquoi pas, en effet !
Et il a commencé à envisager le problème sous l’angle mathématique.
Comment nous sommes arrivés en deux ans au point où nous en sommes, ce n’est pas la question. C’est ce que nous avons obtenu après avoir fini qui nous a causé des ennuis. On s’est retrouvés avec quelque chose de haut comme ça, large comme ça à peu près, et profond comme ça, environ.
Non, non. J’ai oublié que vous ne pouviez pas me voir. Je vais vous donner des chiffres. Ça avait environ trois pieds de haut, six de large et deux de profondeur. Pigé ? Il fallait deux hommes pour le transporter, mais ça pouvait être transporté, et c’était ça l’important. Et, écoutez-moi bien, ça pouvait exécuter toutes les opérations que les grands calculateurs peuvent faire. Peut-être pas aussi vite, mais nous étions en train d’y travailler.
Nous avions de grandes ambitions pour cette machine, de très grandes ambitions. On pourrait la mettre dans les bateaux et les avions. Et, au bout d’un certain temps, si nous pouvions la faire encore plus petite, on pourrait en mettre dans les voitures.
Cette histoire de voitures nous intéressait tout spécialement. Supposons que vous disposiez d’une petite machine à penser sur votre tableau de bord, reliée au moteur et à la batterie, et équipée de cellules photoélectriques. Elle pourrait choisir l’itinéraire idéal, éviter les voitures, s’arrêter aux feux rouges et aller à la vitesse maximum permise par le terrain. Tout le monde pourrait se reposer sur le siège arrière, et les accidents disparaîtraient.
C’était épatant. C’était tellement excitant, tellement palpitant chaque fois que nous trouvions une autre astuce, que je pourrais encore pleurer en pensant au jour où j’ai décroché le téléphone pour appeler le laboratoire, et où j’ai tout fait basculer dans le vide-ordures.
J’étais chez Mary Ann ce soir-là… Est-ce que je ne vous ai pas encore parlé de Mary Ann ? Non. Je crois que non.
Mary Ann était la jeune fille qui aurait été ma fiancée s’il n’y avait pas eu deux « si ». L’un étant : si elle avait voulu, et l’autre : si j’avais eu le courage de le lui demander. Elle est rousse, et s’est arrangée pour entasser deux tonnes d’énergie à l’intérieur d’un corps de cinquante kilos, qui s’élance avec grâce depuis le sol jusqu’à une hauteur d’un mètre soixante-cinq. Je mourais d’envie de lui poser la question, vous comprenez, mais chaque fois que je la voyais paraître, enflammant mon cœur à chacun de ses mouvements, je flanchais.
Ce n’est pas que je ne sois pas bien de ma personne. Les gens me disent que je suis adéquat. J’ai tous mes cheveux ; je mesure près d’un mètre quatre-vingts, et je sais même danser. C’est seulement que je n’ai rien à lui offrir. Je n’ai pas besoin de vous dire ce que gagne un professeur d’université. Avec l’inflation et les impôts, il ne reste autant dire rien. Bien entendu, si nous avions en poche les brevets de notre machine à penser, ce serait différent. Mais je ne pouvais pas non plus lui demander d’attendre jusque-là. Peut-être, après que tout serait terminé…
Bref, j’étais là, debout, à espérer, quand elle entra dans le living room. Je cherchais le téléphone à tâtons.
Mary Ann dit :
— Je suis prête, Bill. Partons.
Je dis :
— Juste une minute. Je voudrais appeler Cliff.
Elle fronça légèrement les sourcils.
— Ça ne peut pas attendre ?
— J’aurais déjà dû lui téléphoner il y a deux heures, expliquai-je.
Ça ne me prit que deux minutes. J’appelai le laboratoire. Cliff avait décidé de rester pour travailler dans la soirée, et il me répondit. Je lui demandai quelque chose, alors il me dit quelque chose, je lui demandai autre chose et il répondit. Les détails n’ont pas d’importance, mais, comme je vous l’ai dit, il est le mathématicien de l’équipe. Quand je construis les circuits et que je mets les trucs ensemble, c’est lui qui manie les équations et qui me dit si c’est vraiment impossible à faire. Et alors, juste comme j’avais fini et que je raccrochais, on sonna.
Pendant une minute, je pensai que Mary Ann avait un autre visiteur, et je me raidis quelque peu en la regardant se diriger vers la porte. J’étais en train de griffonner ce que Cliff venait de me dire, tout en la regardant. Mais elle ouvrit la porte, et ce n’était que Cliff.
Il dit :
— Je pensais bien que je te trouverais ici… Hello, Mary Ann. Dis donc, tu ne devais pas m’appeler à six heures ? Tu es une vraie planche pourrie.
Cliff est petit et rondouillard, et toujours prêt à la bagarre, mais je le connais et je n’y fais pas attention.
Je dis :
— J’ai eu des choses à faire, et ça m’est sorti de l’idée. Mais je viens de t’appeler, alors, qu’est-ce que ça fait ?
— Tu viens de m’appeler ? Moi ? Quand ?
J’amorçai un geste pour montrer le téléphone, mais mon bras resta en suspens. Juste à ce moment-là, l’univers s’écroula autour de moi. Cinq secondes exactement avant que la sonnette ne retentisse, j’étais au téléphone en train de parler à Cliff au laboratoire, et le laboratoire est à dix kilomètres de la maison de Mary Ann.
Je dis :
— Je… je viens de te parler.
Je voyais que je ne me faisais pas comprendre. Cliff se contenta de répéter :
— À moi ?
Maintenant, je montrais le téléphone des deux mains.
— Au téléphone. J’ai appelé le laboratoire. Avec ce téléphone-là ! Mary Ann m’a entendu. Mary Ann, est-ce que je ne viens pas de parler avec…
Mary Ann dit :
— Je ne sais pas avec qui tu parlais… Bon, alors, on s’en va ?
Ça, c’est tout Mary Ann. Un modèle d’honnêteté.
Je m’assis. Je fis des efforts pour rester très calme et être très clair. Je dis :
— Cliff, j’ai fait le numéro du laboratoire, tu as répondu, je t’ai demandé si tu avais résolu toutes les questions de détail, tu as dit oui, et tu m’as donné les réponses. Les voici. Je les ai prises en note. Est-ce que c’est correct ou pas ?
Je lui tendis le papier sur lequel j’avais noté les équations.
Cliff les regarda. Il dit :
— Elles sont justes. Mais où as-tu bien pu te les procurer ? Tu ne les as pas trouvées toi-même, non ?
— Je viens de te le dire. Tu me les as données au téléphone.
Cliff secoua la tête.
— Bill, j’ai quitté le laboratoire à sept heures et quart. Il n’y a personne là-bas.
— J’ai pourtant parlé à quelqu’un, je t’assure.
Mary Ann tripotait ses gants.
— On va être en retard, dit-elle.
Je lui fis signe d’attendre un peu, et je dis à Cliff :
— Écoute, est-ce que tu es sûr…
— Il n’y a personne, à moins de compter Junior.
Junior, c’est ainsi que nous appelons notre cerveau mécanique miniaturisé.
On était debout face à face, à se regarder. Les orteils de Mary Ann tapaient sur le sol, comme une bombe à retardement attendant le moment d’exploser.
Alors, Cliff éclata de rire. Il dit :
— Ça me fait penser à un dessin humoristique que j’ai vu ces jours-ci. Il y avait un robot qui répondait au téléphone et qui disait : « Je vous assure, patron, qu’il n’y a personne ici, à part nous autres, machines à penser. »
Je ne trouvai pas ça drôle. Je dis :
— Allons au laboratoire.
Mary Ann dit :
— Eh, on n’arrivera pas à temps pour le spectacle.
Je dis.
— Écoute, Mary Ann, c’est très important. Ça ne prendra qu’une minute. Viens avec nous, et on ira au spectacle de là-bas.
Elle dit :
— Le rideau se lève à…
Mais elle s’interrompit car je l’avais saisie par le poignet, et on partit.
C’est pour vous dire à quel point j’étais excité. Ordinairement, je n’aurais même pas rêvé de la bousculer. Ce que je veux dire, c’est que Mary Ann est du genre distingué. Mais j’avais tellement de choses en tête. Je ne me souviens même pas de l’avoir saisie par le poignet, si j’y pense. Mais tout de suite après, je me suis retrouvé dans la voiture, et il y avait aussi Cliff, et aussi Mary Ann, et elle se frottait le poignet en grommelant quelque chose entre ses dents où il était question de grands gorilles.
Je dis :
— Je t’ai fait mal, Mary Ann ?
Elle dit :
— Non, bien sûr que non. Tous les jours, je demande à quelqu’un de me sortir le bras de son articulation, juste pour le plaisir.
Puis elle me donna un coup de pied dans le mollet.
Elle fait des choses comme ça parce que c’est une rousse. En fait, elle est d’une nature très douce, mais elle fait de son mieux pour se conformer à la réputation des rousses. Je lis clairement dans son jeu, mais je fais semblant de ne pas m’en apercevoir, pauvre petite.
Nous arrivâmes au laboratoire au bout de vingt minutes.
Le soir, il n’y a personne à l’institut. Et il a l’air plus vide qu’un bâtiment ordinaire. Vous comprenez, il a été conçu pour être plein d’étudiants affairés, et quand ils ne sont pas là, ça à l’air plus vide que nature. Ou bien, c’est seulement parce que j’avais peur de ce qui pouvait nous attendre en haut, dans notre laboratoire. De toute façon, nos pas résonnaient d’une façon gênante, et l’ascenseur automatique était vraiment crasseux.
Je dis à Mary Ann :
— Ça ne prendra pas longtemps.
Elle se contenta d’émettre un petit grognement de mépris. Elle était vraiment ravissante.
Elle ne peut pas s’empêcher d’être ravissante.
Cliff avait la clé du laboratoire, et je regardai par-dessus son épaule quand il ouvrit la porte. Il n’y avait rien à voir. Junior était là, bien entendu, mais il avait le même air que la dernière fois que je l’avais vu. Ses cadrans n’avaient rien enregistré, et à part ça, ce n’était qu’une boîte, avec un fil partant du dos et branché dans une prise murale.
Cliff et moi, on se plaça de part et d’autre de Junior. Je crois que nous étions bien décidés à lui sauter dessus s’il faisait le moindre mouvement. Mais on s’arrêta, parce que Junior ne faisait rien du tout. Mary Ann le regardait, elle aussi. En fait, elle passa son médius dessus, puis elle regarda son doigt et le frotta contre son pouce pour se débarrasser de la poussière.
Je dis :
— Mary Ann, ne t’approche pas. Reste à l’autre bout de la pièce.
Elle dit :
— C’est tout aussi sale là-bas.
Elle n’était jamais venue dans notre laboratoire, avant, et bien entendu, elle ne comprenait pas qu’un laboratoire, ce n’est pas une chambre de nourrisson, si vous voyez ce que je veux dire. Le concierge vient deux fois par jour, mais il se contente de vider les corbeilles à papier. Environ une fois par semaine, il vient avec une vieille serpillière, fait un peu de boue par terre qu’il étale partout.
Cliff dit :
— Le téléphone n’est pas à l’endroit où je l’avais laissé.
Je dis :
— Comment le sais-tu ?
— Parce que je l’ai laissé ici, dit-il en me montrant l’endroit.
Et maintenant, il est là.
S’il avait raison, le téléphone s’était rapproché de Junior. J’avalai ma salive et dis :
— Tu ne te souviens peut-être pas bien exactement.
J’essayai de rire, mais ça ne sonnait pas très naturel, et je dis :
— Où est le tournevis ?
— Qu’est-ce que tu vas faire ?
— Jeter un coup d’œil à l’intérieur. Juste pour rire.
Mary Ann dit :
— Tu vas te salir.
Alors, j’ai enfilé ma blouse de laboratoire. Elle pense à tout, Mary Ann.
Je me mis à manier le tournevis. Bien entendu, quand Junior sera au point, nous aurons des modèles à boîtes d’une seule pièce, entièrement soudées. Nous avons même pensé à des boîtes en plastique moulé de toutes les couleurs, à usage ménager. Pourtant, dans le modèle de laboratoire, il y avait des vis partout, pour que nous puissions le démonter et le remonter aussi souvent que nous le voulions.
Seulement, les vis ne venaient pas. Je grognai et tirai, et je dis :
— Il y a un petit plaisantin qui a forcé en remettant ces vis.
Cliff dit :
— Tu es le seul qui y touche jamais.
Il avait raison, bien sûr, mais ça ne simplifiait pas la situation. Je me relevai et me passai la main sur le front. Je lui tendis le tournevis :
— Tu veux essayer ?
Il essaya, et on n’en fut pas plus avancés. Il dit :
— C’est drôle.
Je dis :
— Qu’est-ce qui est drôle ?
Il dit :
— Juste à la minute, j’ai fait tourner une vis. Elle a tourné d’un quart de centimètre, puis le tournevis a glissé.
— Et qu’est-ce qu’il y a de drôle là-dedans ?
Cliff se recula, et, tenant le tournevis entre le pouce et l’index, il le posa.
— Ce qu’il y a de drôle, c’est que j’ai vu la vis tourner toute seule d’un quart de centimètre, dans l’autre sens.
De nouveau, Mary Ann s’énervait. Elle dit :
— Pourquoi vos esprits scientifiques ne pensent-ils donc pas à un chalumeau oxydrique, puisque vous êtes si pressés.
Nous avions un chalumeau sur un établi, et elle nous le montra du doigt.
Non, en temps ordinaire, je ne penserais pas plus à me servir d’un chalumeau sur Junior que sur moi-même. Mais j’avais une idée derrière la tête, Cliff avait une idée derrière la tête, et c’était tous les deux la même idée.
Junior ne veut pas qu’on l’ouvre.
Cliff dit :
— À quoi tu penses, Bill ?
Et je dis :
— Je ne sais pas, Cliff.
Mary Ann dit :
— Bon, dépêche-toi, idiot, on va rater le spectacle.
Alors, j’empoignai le chalumeau et je l’ajustai sur le cylindre d’oxygène. J’avais l’impression de m’apprêter à poignarder un ami.
Mais Mary Ann arrêta mes préparatifs en disant :
— Ah, ce que les hommes sont bêtes. Ces vis ne tiennent pas. Vous avez dû tourner le tournevis dans le mauvais sens.
Bon, il y a vraiment peu de chances de tourner un tournevis dans le mauvais sens, mais, comme je n’aime pas contredire Mary Ann, je dis :
— Mary Ann, ne reste pas trop près de Junior. Pourquoi n’attends-tu pas près de la porte ?
Mais à ce moment-là, elle dit :
— Tiens, regarde !
Et il y avait une vis dans sa main, et un trou vide dans la boîte de Junior. Elle l’avait enlevée à la main.
Cliff dit :
— Nom d’un chien !
Et elles tournaient toutes, les vis. Elles tournaient d’elles-mêmes, comme des vers rampant hors de leurs trous, et elles tournaient et tournaient, puis, tombèrent. Je les ramassai, à quatre pattes. Il n’y en avait plus qu’une qui tenait. Elle tint encore un moment, retenant le panneau qui pendait, puis j’étendis la main. Alors, la dernière vis céda, et le panneau me tomba doucement dans les bras. Je le posai par terre.
Cliff dit :
— Il l’a fait exprès. Il nous a entendu parler du chalumeau, et il a cédé.
En général, son visage est rose, mais maintenant, il était livide.
Moi-même, je me sentais tout drôle. Je dis :
— Qu’est-ce qu’il essaye de nous cacher ?
— Je ne sais pas.
Nous nous penchâmes devant l’ouverture, et pendant un moment, nous ne fîmes rien d’autre que de regarder. J’entendais Mary Ann recommencer à battre la semelle. Je consultai ma montre, et je fus bien obligé de m’avouer qu’il ne nous restait plus beaucoup de temps. En fait, il ne nous restait pas une seconde.
Puis je dis :
— Il a un diaphragme.
Cliff dit :
— Où ?
Et il se pencha pour regarder de plus près.
Je lui montrai quelque chose du doigt :
— Et un haut-parleur.
— Ce n’est pas toi qui l’y a mis ?
— Bien sûr que ce n’est pas moi. Je suis bien placé pour savoir ce que j’y mets. Si c’était moi, je le saurais.
— Alors, comment est-ce que c’est venu là ?
On était accroupis par terre et on argumentait. Je dis :
— Il l’a fait lui-même, je suppose. Peut-être qu’il les a fait pousser. Tiens, regarde ça.
De nouveau, je lui montrai quelque chose. En deux endroits différents, à l’intérieur de la boîte, il y avait des ressorts en quelque chose, ressemblant à du tuyau d’arrosage, mais en plus petit et en métal. Les spirales étaient très serrées, de sorte qu’elles étaient à plat. Au bout de chaque ressort, le métal se divisait en cinq ou six filaments qui formaient comme de petites spirales auxiliaires.
— Tu n’y as pas mis ça non plus ?
— Non, je n’y ai pas mis ça non plus.
— Alors, qu’est-ce que c’est ?
Il savait ce que c’était, et je savais ce que c’était. Il fallait bien que quelque chose aille chercher les matériaux dont Junior avait besoin pour se faire des pièces à lui-même ; quelque chose pour aller prendre le téléphone. Je repris le panneau de devant et l’examinai. Il y avait deux trous, fermés par des cercles de métal montés sur charnières, de sorte qu’ils pouvaient s’ouvrir vers l’avant et laisser passer quelque chose par les trous.
Je passai le doigt dans l’un des trous et le montrai à Cliff en disant :
— Et je n’ai pas fait ça non plus.
Maintenant, Mary Ann regardait par-dessus mon épaule, et, sans prévenir, elle tendit la main. J’étais en train d’essuyer la poussière et la graisse de mes mains avec une serviette en papier, et je n’eus pas le temps de l’arrêter. J’aurais dû y penser, pourtant, je connais Mary Ann ; elle a toujours envie d’aider.
Quoi qu’il en soit, elle tendit le bras pour toucher l’un des – bon, autant dire le mot tout de suite, – l’un des tentacules. Je ne sais pas si elle le toucha ou non. Plus tard, elle prétendit que non. Toujours est-il qu’elle poussa un petit cri, tomba soudain assise et commença à se frotter le bras.
— Toujours la même chose, murmura-t-elle. D’abord, toi, puis, ça.
Je l’aidai à se relever.
— Ça doit être un court-circuit, Mary Ann. Je suis désolé mais je t’avais dit…
Cliff dit :
— Zut ! Il n’y a pas de court-circuit. C’est Junior qui se protège lui-même.
J’avais pensé la même chose. J’avais pensé des tas de choses. Junior était un nouveau type de machine. Même les équations qui le contrôlaient étaient différentes de tout ce qu’on avait fait jusqu’alors. Peut-être avait-il quelque chose qu’aucune autre machine n’avait eu avant lui. Peut-être se sentait-il le désir de vivre et de grandir. Peut-être aurait-il le désir de créer d’autres machines, jusqu’à ce qu’il y en ait des millions par toute la terre, luttant avec les humains pour s’en assurer la domination.
J’ouvris la bouche, mais Cliff devait savoir ce que j’allais dire, car il hurla :
— Non. Non, ne le dis pas !
Mais je ne pus m’arrêter. Ça sortit tout seul et je dis :
— Eh bien, on n’a qu’à déconnecter Junior… Qu’est-ce qu’il y a ?
Cliff dit amèrement :
— Parce qu’il écoute ce que tu dis, andouille. Il a compris le coup du chalumeau, non ? J’allais me glisser derrière lui, mais maintenant, si je fais ça, je vais sans doute m’électrocuter.
Mary Ann continuait à épousseter le derrière de sa robe tout en se plaignant de la saleté du sol, bien que je lui aie dit que je n’en étais pas responsable. Ce que je veux dire, c’est que c’est le concierge qui fait la boue.
De toute façon, elle dit :
— Pourquoi n’enfilez-vous pas des gants de caoutchouc pour arracher le fil électrique ?
Je voyais que Cliff essayait de trouver les raisons pour lesquelles ça ne pourrait pas marcher. Il n’en trouva aucune, de sorte qu’il enfila les gants et se dirigea vers Junior.
Je hurlai :
— Fais attention !
C’était vraiment idiot de dire ça. Bien sûr qu’il faisait attention ; il n’avait pas le choix. Un des tentacules remua, et maintenant, il n’y avait plus aucun doute quant à leur destination. Il sortit à toute vitesse et vint se placer entre Cliff et le câble électrique. Il resta là, vibrant un peu, ses six doigts en vrille largement écartés. À l’intérieur de Junior, ses lampes commençaient à s’allumer. Cliff n’essaya pas de lutter avec le tentacule. Il recula, et au bout d’un moment, le tentacule rentra. Il ôta ses gants de caoutchouc.
— Bill, dit-il, ça ne nous mènera à rien. C’est un gadget beaucoup plus malin que tout ce qu’on aurait rêvé construire. Il a été assez malin pour prendre ma voix pour modèle quand il a construit son diaphragme. Il pourrait devenir assez malin pour apprendre à…
Il regarda par-dessus son épaule et chuchota :
— Pour apprendre à produire son propre courant et devenir indépendant.
« Bill, il faut que nous l’arrêtions, ou un jour, quelqu’un téléphonera sur la planète Terre, et on lui répondra : « Je vous assure, patron, qu’il n’y a personne ici, à part nous autres, les machines à penser ! »
— Appelons la police, dis-je. On leur expliquera. Une grenade ou quelque chose comme ça…
Cliff secoua la tête.
— Il ne faut pas que d’autres soient au courant. Ils pourraient construire d’autres Junior, et il semble bien que nous ne sommes pas prêts pour un projet de ce genre, après tout.
— Alors, qu’est-ce qu’on va faire ?
— Je ne sais pas.
Je reçus un bon coup en pleine poitrine. Je baissai les yeux, et je vis Mary Ann, qui, une fois de plus, s’apprêtait à cracher le feu. Elle dit :
— Écoute, idiot, si nous avons rendez-vous, nous avons rendez-vous, et si nous n’avons pas rendez-vous, nous n’avons pas rendez-vous. Décide-toi.
Je dis :
— Mais, Mary Ann…
Elle dit :
— Réponds-moi. Je n’ai jamais rien vu de plus ridicule. Je m’habille pour aller au spectacle, et tu m’emmènes dans un laboratoire crasseux avec une machine dingue, et nous passons toute la soirée à tourner des boutons.
— Mais Mary Ann, je ne suis pas…
Elle n’écoutait pas ; elle parlait. Je voudrais bien me souvenir de ce qu’elle ajouta. Et puis, c’est peut-être aussi bien que je ne m’en souvienne pas, car ce n’était pas très flatteur. De temps en temps, j’arrivais à placer un : « Mais Mary Ann…», et chaque fois, il sombrait sous le flot des paroles de Mary Ann.
En fait, c’est une très douce créature, et c’est seulement quand elle s’énerve qu’elle devient loquace et déraisonnable. Bien entendu, avec des cheveux roux, elle se sent obligée de s’énerver assez souvent. Du moins, c’est ma théorie. Il faut qu’elle se montre à la hauteur de ses cheveux roux.
En tout cas, la première chose dont je me souvienne très bien après ça, c’est que Mary Ann termina en me marchant sur le pied droit, puis se retourna pour partir. Je courus après elle en répétant une fois de plus :
— Mais, Mary Ann…
Puis, Cliff se mit à crier à notre intention. Généralement, il ne fait pas attention à nous, mais cette fois, il vociférait :
— Pourquoi est-ce que tu ne lui demandes pas de t’épouser, espèce d’idiot ?
Mary Ann s’arrêta. Elle avait atteint le seuil, mais elle ne se retourna pas. Je m’arrêtai aussi, sentant les mots s’arrêter dans ma gorge. Je ne pouvais même plus faire passer un : « Mais, Mary Ann…
Cliff continuait à vociférer à l’arrière plan. Je l’entendais comme s’il avait été à un kilomètre. Il hurlait :
— Je l’ai eu ! Je l’ai eu !
Puis, Mary Ann se retourna, et elle était si belle… Est-ce que je vous ai dit qu’elle a les yeux verts avec un soupçon de bleu ? Enfin, elle était si belle que tous les mots s’embouteillèrent dans ma gorge, et sortirent en faisant le petit son bizarre qu’on émet quand on déglutit.
Elle dit :
— Tu voulais me dire quelque chose, Bill ?
Bon, Cliff m’avait mis ça dans la tête. Ma voix était rauque, et je dis :
— Est-ce que tu veux bien m’épouser, Mary Ann ?
À la minute même où je dis ça, je le regrettai, parce que je pensai qu’elle ne voudrait plus me parler de sa vie. Mais deux minutes après, j’étais bien content de l’avoir dit, parce qu’elle me jeta ses deux bras autour du cou et se haussa sur la pointe des pieds pour m’embrasser. Il me fallut un moment pour réaliser ce qui m’arrivait, et alors, je lui rendis son baiser. Cela dura assez longtemps, jusqu’à ce que Cliff me tape sur l’épaule pour attirer mon attention.
Je me retournai et dis d’un ton hargneux :
— Qu’est-ce que tu veux, nom d’un chien ?
J’étais un peu ingrat. Après tout, c’est lui qui avait tout mis en train.
Il dit :
— Regarde !
À la main, il tenait le câble électrique qui amenait le courant à Junior. Je dis :
— Alors, il est déconnecté.
— Et comment !
— Et comment tu t’y es pris ?
Il dit :
— Junior était si occupé à vous regarder vous disputer, toi et Mary Ann, que j’en ai profité pour me glisser derrière lui. Le numéro de Mary Ann, c’était très bien.
Cette remarque me déplut, parce que Mary Ann est une jeune fille très digne et réservée, et qu’elle ne fait pas des « numéros ». Mais j’étais trop occupé pour ergoter avec lui.
Je dis à Mary Ann :
— Je n’ai pas grand-chose à t’offrir, Mary Ann ; juste un traitement de professeur. Et maintenant que nous avons démantelé Junior, il n’y a même plus l’espoir de…
Mary Ann dit :
— Ça m’est égal, Bill. J’étais prête à renoncer, idiot de mon cœur. J’avais pratiquement tout essayé…
— Tu m’as donné des coups de pied dans les mollets et tu m’as écrasé les orteils.
— Je ne voyais plus quoi faire d’autre. J’étais dans une situation désespérée.
La logique ne me parut pas très claire, mais je me tus parce que je repensai au spectacle. Je consultai ma montre et dis :
— Écoute, Mary Ann, si on se dépêche, on arrivera à temps pour le deuxième acte.
Elle dit :
— Qui a envie d’aller au théâtre ?
Je me remis à l’embrasser, et finalement, on n’alla pas au théâtre.
Maintenant, il n’y a plus qu’une petite chose qui me tracasse. Mary Ann et moi, on est mariés et parfaitement heureux. Je viens d’avoir de l’avancement. Cliff continue à travailler sans relâche pour trouver un moyen de construire un Junior contrôlable, et il avance.
Il ne s’agit donc pas de cela.
Voyez-vous, je parlai à Cliff le lendemain, pour lui dire que Mary Ann et moi on allait se marier, et pour le remercier de m’avoir donné l’idée. Et, après m’avoir regardé dans les yeux pendant une minute, il me jura qu’il n’avait rien dit ; qu’il n’avait pas crié pour me dire de la demander en mariage.
Bien entendu, il y avait autre chose dans la pièce qui avait la voix de Cliff.
J’ai toujours peur que Mary Ann l’apprenne. C’est la femme la plus douce du monde, je le sais, mais elle est rousse. Elle ne peut pas s’empêcher d’essayer de justifier la réputation des rousses. Mais est-ce que je ne vous l’ai pas déjà dit ?
Quoi qu’il en soit, qu’est-ce qu’elle dira si elle découvre jamais que je n’ai pas eu l’idée de la demander en mariage avant qu’une machine ne me le dise ?