L'amour vous connaissez ?

L'amour vous connaissez · Chapitre 2 sur 12

Pages du PDF

L'amour vous connaissez ?

Préface à « EN UNE JUSTE CAUSE… »

Pour les lecteurs, l’éternelle question est de savoir si les vues contenues dans une histoire reflètent les opinions personnelles de l’auteur. La réponse est : « Pas nécessairement… » Pourtant, on devrait ajouter un bref additif « … mais le plus souvent ».

Quand j’écris une histoire, dans laquelle des personnages antagonistes ont des points de vue opposés, je fais de mon mieux, dans la mesure de mes possibilités, pour laisser chacun exprimer honnêtement ses propres opinions.

Il y a peu de gens, qui acceptent de dire, avec le Richard III de Shakespeare : « Puisque je ne peux pas être un amant coulant des jours heureux aux paroles de miel, je suis bien décidé à n’être qu’un scélérat. »

Quelle que soit, aux yeux de Dick, la scélératesse de Tom, Tom a sans aucun doute des arguments, qui lui paraissent sincères, pour se prouver à lui-même qu’il n’est pas scélérat du tout. Il est donc ridicule de faire agir un scélérat avec une ostentation de scélératesse (sauf si vous avez le génie de Shakespeare et que vous puissiez faire passer n’importe quoi – mais j’ai bien peur que ce ne soit pas mon cas.)

Pourtant, j’ai beau essayer d’être impartial, et de présenter honnêtement les vues de chaque personnage, je n’arrive pas à être aussi convaincant en exposant celles que je n’aime pas qu’en développant celles qui me plaisent. De plus, la construction de mes histoires se plie généralement à ma volonté ; la victoire, d’une façon ou d’une autre, a tendance à rester à ceux de mes personnages que j’aime particulièrement. Même si le dénouement est tragique, la conclusion de l’histoire (je déteste employer le mot « moral ») me satisfait généralement.

Bref, si vous laissez de côté les petits détails d’une de mes nouvelles et ne la considérez que dans son ensemble, je crois que le sentiment qu’elle peut vous laisser doit être généralement celui que je ressens moi-même. Il ne s’agit pas de propagande consciente ; mais c’est que je suis, tout simplement, un être humain avec ses émotions propres, et que je ne peux m’empêcher de les laisser affleurer dans mes histoires.

Mais il y a des exceptions…

En 1951, M. Raymond J. Healy, anthologiste notoire, préparait un recueil de nouvelles inédites de science fiction, et me demanda d’en écrire une. Il ne me spécifia qu’une chose. Il voulait un dénouement contrasté. Ce que, dans mon langage plus simple, je traduisis par « happy end ».

J’écrivis donc un « happy end », mais comme j’essaye toujours de transgresser les règles, par pure bravade, j’essayai d’écrire un « happy end » inattendu, un dénouement tel que le lecteur ne puisse pas découvrir avant l’extrême fin en quoi il peut consister.

Ce n’est qu’après avoir réussi, (je crois) ce tour de force particulier, et après que la nouvelle eut paru, que je m’aperçus que l’intérêt que j’avais porté à la technique m’avait, pour une fois, rendu aveugle aux idées exprimées. Il se trouve en effet que la nouvelle « En une juste Cause… » ne correspond pas à mes sentiments personnels.

Groff Conklin, le regretté critique de science fiction, aux vues si pénétrantes, dit un jour qu’il aimait cette nouvelle, bien qu’il fût en désaccord avec sa philosophie, et, à ma courte honte, c’est exactement ce que je ressens moi-même.

Première publication New Tales of Space and Time, 1951. Copyrignt 1951, par Henry Hoit and Company, Inc.