L'amour vous connaissez ?
En une Juste Cause
Dans la Grande Cour qui forme un îlot de paix parmi les cinquante milles carrés fort animés occupés par les immenses bâtiments où bat la vie des Mondes Unis de la Galaxie, se dresse une statue.
Elle se dresse en un endroit d’où, la nuit, elle peut contempler les étoiles. D’autres statues entourent la cour, mais celle-ci se dresse au centre, toute seule.
Ce n’est pas une très bonne statue. Le visage en est trop noble et manque de vie. Les sourcils sont un poil trop hauts, le nez un poil trop symétrique, les vêtements un poil trop soignés. Le tout est trop beau pour être vrai. Dans la vie, on peut supposer qu’il arrivait à cet homme de froncer les sourcils ou d’avoir le hoquet, mais la statue semble déclarer avec insistance que de telles imperfections étaient tout bonnement impossibles.
Tout cela, bien entendu, est un phénomène très compréhensible de surcompensation. On n’avait pas élevé de statues à cet homme durant sa vie, et les générations postérieures, tout en faisant preuve de lucidité, ne s’en sentaient pas moins coupables à son égard.
Il y a un nom gravé sur le socle : « Richard Sayama Altmayer. » Au-dessous, une courte phrase, et, l’une au-dessous de l’autre, trois dates. La phrase est la suivante : « En une juste cause, il n’y a pas d’échecs. » Les trois dates : 17 juin 2755 ; 5 septembre 2788 ; 21 décembre 2800 ; – en comptant comme à cette époque, c’est-à-dire à partir de la date de la première explosion atomique en 1945 de l’ancienne ère.
Aucune de ces dates n’est celle ou de sa naissance, ou de sa mort. Elles n’indiquent pas non plus la date d’un mariage ou d’une action héroïque, ou de quoi que ce soit que les habitants des Mondes Unis puissent se rappeler avec plaisir et fierté. Elles sont plutôt l’ultime expression d’un sentiment de culpabilité.
Tout simplement, ce sont les trois dates auxquelles Richard Sayama Altmayer fut envoyé en prison pour ses opinions.
1. – 17 juin 2755.
Il est certain qu’à l’âge de vingt-deux ans Dick Altmayer était capable de colères furieuses. Ses cheveux étaient encore châtain foncé, et il ne portait pas encore la moustache qui, plus tard, serait un de ses signes distinctifs. Il avait, bien entendu, le nez fin et busqué, mais les contours de son visage étaient juvéniles. Ce n’est que beaucoup plus tard, son visage s’étant de plus en plus creusé, que ce nez devint le bec proéminent qui est maintenant dans l’esprit de milliards d’écoliers.
Geoffrey Stock se tenait sur le seuil, examinant les effets de la fureur de son ami. Il avait déjà son visage rond et ses yeux froids et attentifs, mais il n’avait pas encore enfilé le premier des uniformes militaires dans lesquels il allait passer le restant de ses jours.
Il dit :
— Grande Galaxie !
Altmayer leva les yeux.
— Hello, Jeff.
— Qu’est-ce qui se passe, Dick ? Je croyais que tes principes t’interdisaient toute destruction, mon vieux. Voilà pourtant une visionneuse de livres qui m’a l’air tout ce qu’il y a de plus détruite.
Il en ramassa les morceaux.
Altmayer dit :
— Je tenais la visionneuse quand ma radio a émis un message officiel. Tu sais lequel, bien sûr.
— Je sais. J’ai reçu le même. Où est-il ?
— Par terre. Je l’ai arraché de la bobine dès que le récepteur l’a eu craché. Attends, je vais le jeter dans le vide-ordures atomique.
— Non, arrête. Tu ne peux pas…
— Pourquoi pas ?
— Parce que ça ne servira à rien. Il faut que tu te présentes.
— Et pourquoi, au juste ?
— Ne fais pas l’idiot, Dick.
— C’est une question de principes, par l’Espace !
— Oh, zut ! Tu ne peux pas te battre contre toute la planète.
— Je n’ai pas l’intention de me battre contre toute la planète. Juste contre les quelques individus qui nous embarquent toujours dans des guerres.
Stock haussa les épaules.
— Autant dire toute la planète. Tes radotages, suivant lesquels les leaders trompent les pauvres innocents pour les faire combattre, c’est du vent. Tu crois que si on faisait voter les gens, ils ne seraient pas, en grande majorité favorables à ce combat ?
— Ça ne veut rien dire, Jeff. Le gouvernement contrôle tous les…
— Tous les organes de propagande, je sais. Il y a assez longtemps que je t’écoute. Mais pourquoi ne pas te présenter quand même ?
Altmayer se détourna.
Stock dit :
— Et d’abord, ils ne t’accepteront peut-être pas après la visite médicale.
— Si. J’ai déjà voyagé dans l’Espace.
— Ça ne veut rien dire. Si les docteurs te laissent monter dans un cosmonef commercial, ça signifie seulement que tu n’as pas un souffle au cœur ou un anévrisme. Dans un cosmonef militaire, ça ne suffit pas. Comment sais-tu que tu seras pris ?
— C’est à côté de la question, Jeff, et de plus, insultant. Je n’ai pas peur de me battre.
— Tu crois que c’est comme ça que tu pourras arrêter la guerre ?
— Je voudrais le pouvoir, dit Altmayer d’une voix qui tremblait. Mais c’est mon idée que toute l’humanité ne devrait faire qu’un tout unifié. Il ne devrait pas y avoir de guerres ou de flottes spatiales ne servant qu’à détruire. La Galaxie est prête à s’épanouir sous les efforts conjugués de toute la race humaine. Au lieu de ça, les peuples sont morcelés depuis plus de deux mille ans, et nous gâchons la Galaxie.
Stock éclata de rire.
— Mais sommes-nous la seule race intelligente de la Galaxie ?
— Oh, les Diaboli, tes démons personnels, dit Stock en portant ses poings à ses tempes, les deux index pointés en avant.
— Et les tiens aussi, par la même occasion, et ceux de tout le monde. Ils ont un gouvernement unique, s’étendant à plus de planètes que les quatre-vingts planètes occupées par nos chers indépendants.
— Bien sûr, et la plus proche n’est qu’à quinze années-lumière de la Terre, et ils ne peuvent pas vivre sur des planètes à oxygène, de toute façon.
Stock perdit son humeur cordiale. Il dit sèchement :
— Écoute, je suis passé te dire que je me présenterais la semaine prochaine au conseil de révision. Est-ce que tu viendras avec moi ?
— Non.
— Tu es bien décidé ?
— Bien décidé.
— Tu sais que ça ne servira à rien. La Terre ne va pas flamber d’enthousiasme. Il n’y aura pas des millions de jeunes hommes à faire la grève de la guerre, enflammés par ton exemple. Tout simplement, on te mettra en prison.
— Eh bien, va pour la prison.
Et ce fut la prison, en effet. Le 17 juin 2755 de l’ère atomique, après un court procès au cours duquel Richard Sayama Altmayer refusa de présenter aucune défense d’aucune sorte, il fut condamné à la prison pour trois ans. Il y resta un peu plus de quatre ans et deux mois, époque à laquelle la guerre se termina par une défaite Santanienne nette mais pas écrasante. La Terre y gagna le contrôle absolu de certains astéroïdes disputés, des avantages commerciaux, et la limitation de la flotte santannienne.
Les pertes totales de la guerre s’élevaient à quelque deux mille cosmonefs, avec, bien entendu, la plupart de leurs équipages, et plusieurs millions de vies humaines causées par des bombardements des surfaces planétaires à partir de l’espace. Les flottes des deux puissances belligérantes avaient été suffisamment fortes pour limiter les bombardements aux avant-postes de leurs systèmes respectifs, de sorte que les planètes mêmes, Terre et Santanni, avaient été peu affectées.
À la fin de la guerre, la Terre était la plus grande puissance militaire humaine.
Geoffrey Stock avait fait toute la guerre, participé plus d’une fois à des batailles, et en était malgré tout sorti indemne. À la fin des hostilités, il avait le grade de commandant. Il prit part à la première mission diplomatique envoyée par la Terre dans les mondes des Diaboli, et ce fut le premier pas sur la voie qui devait l’amener à jouer un rôle de plus en plus prépondérant dans la vie militaire et politique de la terre.
2. – 5 septembre 2788.
C’étaient les premiers Diaboli à être jamais venus sur la Terre. Les affiches cinématographiques et les émissions radiophoniques du Parti Fédéraliste rendaient cela parfaitement clair pour quiconque l’aurait ignoré. Ils répétaient inlassablement la chronologie des événements.
C’étaient vers le début que des explorateurs humains avaient par hasard, découvert les Diaboli. Ils étaient intelligents, et avaient découvert indépendamment les voyages interstellaires un peu avant les humains. Le volume galactique occupé par leurs dominions dépassait déjà celui des dominions de la Terre.
Des relations diplomatiques régulières entre les Diaboli et les principales puissances terrestres avaient commencé une vingtaine d’années plus tôt, immédiatement après la guerre entre Santanni et la Terre. À cette époque, les avant-postes des Diaboli étaient déjà à vingt années-lumière des centres humains les plus éloignés. Leurs missions allaient partout, signant des traités commerciaux, obtenant des concessions sur des astéroïdes inoccupés.
Et maintenant, ils étaient sur la Terre même. Ils étaient traités en tant qu’égaux, et même un peu plus qu’égaux, par les dirigeants du plus grand centre de population humaine de la Galaxie. La statistique la plus accablante de toutes était celle que les Fédéralistes ne se lassaient pas de proclamer partout. C’était la suivante : quoique le nombre des Diaboli vivants fût un peu inférieur au nombre total des humains, l’humanité n’avait ouvert que cinq mondes nouveaux à la colonisation au cours des cinquante dernières années, tandis que les Diaboli avaient commencé l’occupation de cinq cents planètes.
« Cent fois plus que nous, » clamaient les Fédéralistes, « parce qu’ils n’ont qu’une seule organisation politique alors que nous en avons une centaine ». Mais il y avait relativement peu de gens sur la Terre, et encore moins dans toute la Galaxie, qui prenaient au sérieux les Fédéralistes et leurs projets d’Union Galactique.
Les foules qui s’alignaient le long des rues, par lesquelles les cinq Diaboli de la mission passaient presque journellement, pour se rendre de leur suite spécialement climatisée du meilleur hôtel de la ville jusqu’au ministère de la Défense, n’étaient pas hostiles. La plupart étaient simplement curieux, et quelque peu révoltés.
Ce n’était pas quelque chose d’agréable que de regarder les Diaboli. Ils étaient plus grands et considérablement plus massifs que les Terriens. Ils avaient quatre membres inférieurs solides et trapus, et deux bras flexibles pourvus de nombreux doigts. Leur peau était glabre et ridée, et ils ne portaient aucun vêtement. Leurs larges visages écailleux ne portaient aucune expression susceptible d’être interprétée par des humains, et, de deux endroits plans situés juste au-dessus de leurs yeux aux pupilles largement dilatées, saillaient de courtes cornes. C’est ces dernières qui avaient valu leur nom à ces créatures. D’abord, on les avait baptisées « diables ». puis, plus tard, on avait adopté l’équivalent latin, plus poli.
Chacun d’eux portait deux cylindres sur le dos, d’où partaient des tuyaux flexibles aboutissant aux narines ; ils étaient solidement fixés. Ils étaient remplis de soude qui absorbait l’oxyde de carbone de l’air qu’ils respiraient, et qui était pour eux un violent poison. Leur propre métabolisme était basé sur la réduction du soufre, et parfois, les humains se tenant au premier rang de la foule respiraient une grande bouffée d’hydrogène sulfureux, exhalé par les Diaboli.
Le chef des Fédéralistes se trouvait dans la foule. Il se tenait en retrait, là où il n’attirait pas l’attention de la police qui avait tendu des cordes tout le long de l’avenue, et qui montait une garde vigilante à l’aide des petits scooters sautants qui pouvaient se manœuvrer rapidement dans les foules les plus denses. Le leader fédéraliste avait un visage décharné, avec un nez proéminent, fin et busqué, et des cheveux grisonnants.
Il se détourna.
— Je ne peux pas supporter de les regarder.
Son compagnon était plus philosophe. Il dit :
— En tout cas, moralement, ils ne sont pas plus laids que certains de nos élégants officiels. Au moins, ces créatures sont loyales envers leur race.
— C’est triste à dire, mais tu as raison. Est-ce que nous sommes bien prêts ?
— Tout à fait prêts. Il n’en restera pas un en vie pour retourner sur sa planète.
— Très bien ! Je reste ici pour donner le signal.
Les Diaboli, eux aussi, parlaient. Ce fait n’était pas évident du tout pour les humains, même s’ils se trouvaient tout près d’eux. Bien entendu, ils pouvaient communiquer en émettant des sons ordinaires, mais ce n’était pas la méthode qu’ils préféraient. La peau située entre leurs cornes pouvait vibrer rapidement, sous l’action de muscles, différant par leur morphologie, de tous les muscles connus des humains. Les petites ondes transmises de cette manière à l’air ambiant étaient trop rapide pour que l’oreille humaine les entende, et trop délicates pour être détectées par aucun instrument, à l’exception des plus sensibles. À cette époque, en fait, les humains ignoraient complètement cette forme de communication.
Une vibration dit :
— Saviez-vous que c’est la planète d’origine des Bipèdes ?
— Non.
Ce « non » fut répondu en chœur, puis une vibration dit :
— Vous tenez ça des communications des Bipèdes que vous avez étudiées, bizarre individu ?
— Vous dites ça parce que j’étudie les communications des Bipèdes ? Beaucoup de nos compatriotes auraient intérêt à m’imiter, au lieu de s’obstiner à déclarer que la culture des Bipèdes est absolument sans intérêt. D’abord, nous sommes en position beaucoup plus avantageuse pour discuter avec les Bipèdes si nous les connaissons en partie. Leur histoire est intéressante, dans le genre horrible. Je suis content de m’être obligé à regarder leurs émissions.
— Et pourtant, intervint une autre vibration, d’après nos précédents contacts avec les Bipèdes, on pourrait penser qu’ils ignorent tout de leur planète d’origine. On ne trouve nulle part aucune vénération pour cette planète, et elle ne fait l’objet d’aucun rite commémoratif. Êtes-vous sûr que vos informations sont exactes ?
— Parfaitement sûr. L’absence de rites, et le fait que cette planète n’est en aucune façon considérée comme un lieu sacré, est parfaitement compréhensible à la lumière de l’histoire des Bipèdes. Les Bipèdes des autres mondes ne voudraient pas leur faire un tel honneur. Cela rabaisserait, en quelque sorte, la dignité indépendante de leurs propres mondes.
— Je ne comprends pas bien.
— Pour dire vrai, moi non plus, mais, après avoir lu pendant plusieurs jours, il me semble avoir une petite lueur. Il semble qu’à l’origine, au moment où les Bipèdes ont découvert les voyages interstellaires, ils formaient à eux tous une seule unité politique.
— Naturellement.
— Pas pour ces Bipèdes. Cela a constitué une phase tout à fait exceptionnelle dans leur histoire, qui n’a pas duré. Après que les colonies sur les différents mondes se furent développées et furent arrivées à maturité, leur premier soin fut de se rendre indépendantes de leur planète mère. C’est alors que commença la première guerre interstellaire de ces Bipèdes.
— C’est horrible. De vrais cannibales.
— Oui, n’est-ce pas ? Ça m’a troublé la digestion pendant plusieurs jours. Quand je rumine, ça a un goût aigre. Bref, les différentes colonies ont acquis leur indépendance, et c’est alors qu’a commencé la situation que vous connaissez. Tous les royaumes, républiques, et oligarchies des Bipèdes sont constitués par de minuscules groupements de mondes consistant en un monde dominant et quelques mondes subsidiaires, qui, à leur tour, luttent constamment pour acquérir leur indépendance, ou qui passent de la suzeraineté d’un monde dominant à celle d’un autre. La Terre est la plus puissante de tous, et pourtant, moins d’une douzaine de mondes reconnaissent son autorité.
— Il est incroyable que ces créatures soient si aveugles à leur propre intérêt. N’ont-ils donc pas conservé la tradition du gouvernement unique qu’ils avaient quand ils ne possédaient que leur monde ?
— Je vous ai dit que c’était exceptionnel pour eux. Ce gouvernement unique n’a existé que pendant quelques décades. Avant cela, la planète elle-même était morcelée en un grand nombre d’unités politiques sub-planétaires.
— Je n’ai jamais rien entendu de pareil.
Pendant un moment, les ondes supersoniques de ces cinq créatures interférèrent entre elles.
— C’est un fait. Ça fait partie de la nature de ces animaux.
Et sur ce, ils arrivèrent au ministère de la Défense.
Les cinq Diaboli se tenaient debout côte à côte près de la table. Ils étaient debout parce que leur anatomie n’admettait rien qui pût ressembler à ce que nous nommons « être assis ». De l’autre côté de la table, cinq Terriens étaient debout également. Il aurait été plus confortable de s’asseoir pour les humains, mais il était compréhensible qu’ils ne veuillent pas accentuer encore le handicap que constituait leur taille. La table était plutôt large ; en fait, la plus large qu’on eût pu trouver. Cela, par respect pour les narines humaines car une odeur constante d’hydrogène sulfureux émanait des Diaboli, assez légère quand ils respiraient, plus prononcée quand ils parlaient. C’était une difficulté encore jamais rencontrée au cours de négociations.
Ordinairement, ces réunions ne duraient pas plus d’une demi-heure, à la fin de laquelle les Diaboli terminaient les conversations sans cérémonies et partaient Cette fois, pourtant, ils furent interrompus au moment de prendre congé. Un homme entra, et les cinq négociateurs humains lui firent place. Il était grand, plus grand que les autres humains, et il portait l’uniforme avec l’aisance que confère une longue habitude. Il avait un visage rond, des yeux froids et attentifs. Ses cheveux noirs étaient plutôt clairsemés, mais encore sans aucun fil blanc. Une large cicatrice irrégulière partait de la mâchoire et allait se perdre sous le col montant de sa vareuse. C’était probablement le résultat de radiations envoyées par un ennemi humain oublié, au cours de l’une des cinq guerres auxquelles cet homme avait participé activement.
— Messieurs, dit le Terrien qui, jusque-là, avait dirigé les négociations, permettez-moi de vous présenter le Ministre de la Défense.
Les Diaboli furent choqués, et, bien que leur expression n’eût pas changé et demeurât indéchiffrable, les plaques sonores de leurs fronts s’étaient mises à vibrer activement. Leur sens très strict de la hiérarchie était troublé. Le Ministre n’était qu’un Bipède, mais, suivant les standards bipèdes, il était d’un rang supérieur au leur. Ils ne pouvaient pas négocier officiellement avec lui.
Le Ministre était conscient de leurs sentiments, mais il n’avait pas le choix. Ils devaient retarder leur départ d’au moins dix minutes, et ce n’était pas un prétexte ordinaire qui pourrait retenir les Diaboli.
— Messieurs, dit-il, je fais appel à votre indulgence pour vous demander de rester un peu plus longtemps cette fois-ci.
Le Diabolus qui se trouvait au centre répondit en l’anglais le plus approchant qu’un Diabolus arrivât à prononcer. En fait, on pouvait dire que les Diaboli avaient deux bouches. L’une s’ouvrait juste à la charnière de la mâchoire, et servait à manger. Les humains voyaient rarement cette bouche en action, vu que les Diaboli préféraient de beaucoup manger exclusivement en compagnie d’individus de leur race. Pourtant, une bouche plus petite, d’environ cinq centimètres d’ouverture, pouvait être utilisée pour parler. Elle s’ouvrait, révélant des gencives nues à l’endroit où les incisives auraient dû se trouver. Elle restait ouverte pendant la locution, les blocages nécessaires à la prononciation des consonnes étant effectués par le palais et l’arrière de la langue. Le résultat était enroué et confus, mais compréhensible.
Le Diabolus dit :
— Pardonnez-nous, mais nous souffrons déjà.
Et, par ses vibrations frontales, il continua sans être entendu :
— Ils veulent nous étouffer dans leur atmosphère viciée. Il faut que nous demandions de plus grands cylindres pour absorber le poison.
Le Ministre de la Défense dit :
— Je sympathise avec vous, mais voici peut-être la seule occasion que j’aurais jamais de m’entretenir avec vous. Peut-être nous ferez-vous l’honneur de dîner avec nous.
Le Terrien placé près du Ministre ne put réprimer un bref froncement de sourcils. Il griffonna rapidement quelque chose sur un morceau de papier et la passa au Ministre, qui y jeta un coup d’œil.
Il disait : « Non. Ils mangent du foin sulfurisé. Ça pue à en crever. » Le Ministre froissa la note dans sa main et la jeta par terre.
Le Diabolus dit :
— Tout l’honneur serait pour nous. Si nous étions physiquement capables de supporter si longtemps votre étrange atmosphère, nous accepterions avec gratitude.
Et, par le front, il ajouta avec agitation :
— Ils ne pensent quand même pas qu’on mangerait avec eux pour les regarder consommer des cadavres d’animaux morts. Mes ruminements en seraient aigris jusqu’à la fin de mes jours.
— Nous respectons vos raisons, dit le Ministre. Parlons donc maintenant de nos affaires. Dans les négociations actuellement en cours, nous n’avons pu obtenir de votre gouvernement, en vos personnes qui le représentez, aucune indication claire quant à ce que vous avez en tête au sujet des limites de votre sphère d’influence. Nous avons présenté plusieurs propositions sur cette question.
— En ce qui concerne les territoires de la Terre, Monsieur le Ministre, une définition a été établie.
— Mais vous vous rendez certainement compte que ce n’est pas suffisant. Les frontières de la Terre et de vos pays ne sont nulle part en contact. Jusqu’à maintenant, vous n’avez rien fait de plus que reconnaître ce fait. Tout en étant vraie, cette simple reconnaissance ne saurait nous satisfaire.
— Nous ne comprenons pas très bien. Voudriez-vous que nous discutions des frontières entre nous-mêmes et des royaumes humains indépendants tels que Vega ?
— Eh bien, oui.
— C’est impossible, Monsieur. Vous réalisez certainement que toutes relations entre nous-mêmes et l’état souverain de Vega ne concerne en rien la Terre. On ne peut en discuter qu’avec Vega.
— Alors, vous négocierez cent fois, avec les cent systèmes humains du monde ?
— Si c’est nécessaire. Je me permettrai pourtant de vous faire remarquer que cette nécessité n’est pas imposée par nous mais par la nature de votre organisation humaine.
— Alors, cela limite terriblement le champ de nos discussions.
Le Ministre avait l’air absent. Il semblait écouter, non le Diabolus debout en face de lui, mais quelque chose d’éloigné.
Puis il y eut une faible commotion, à peine perceptible du Ministère. Un bruit de voix distant, le claquement sec de pistolets à énergie presque complètement étouffé par l’éloignement, et le clic-clac affairé des scooters sautants de la police.
Les Diaboli ne semblaient pas avoir entendu, et ce n’était pas par affectation de politesse. Tandis que leur capacité de réception des ondes sonores supersoniques était bien plus délicate et aiguisée que tout ce que l’ingéniosité humaine avait pu inventer, leur ouïe était assez grossière pour les ondes sonores ordinaires.
Le Diabolus disait :
— Permettez-nous de sortir pour exprimer notre surprise. Nous pensions que tout cela vous était connu depuis longtemps.
Un policier en uniforme apparut sur le seuil. Le Ministre se tourna vers lui, et sur un imperceptible signe de tête, le policier sortit.
Le Ministre dit soudain d’une voix brusque :
— En effet. Je voulais simplement m’en assurer par moi-même. Puis-je espérer que vous serez prêts à reprendre les négociations demain ?
— Certainement, Monsieur.
Un par un, lentement, avec une dignité séante aux héritiers de l’univers, les Diaboli sortirent.
Un Terrien dit :
— Je suis content qu’ils aient refusé de dîner avec nous.
— Je savais qu’ils ne pouvaient pas accepter, dit le Ministre, pensif. Ils sont végétariens. La seule pensée que nous mangeons de la viande les rend malades. Je les ai déjà vus manger, vous savez. Il n’y a pas beaucoup d’humains qui peuvent en dire autant. Ils ressemblent à notre bétail en train de manger. Ils avalent leur nourriture, et, debout en cercles solennels, ils ruminent en silence, en communion de pensée. Peut-être peuvent-ils communiquer entre eux par des moyens dont nous n’avons pas conscience. Leur immense mâchoire inférieure se déplace horizontalement, écrasant lentement…
Le policier reparut sur le seuil.
Le Ministre s’interrompit et cria :
— Vous les avez tous ?
— Oui, Monsieur le Ministre.
— Vous avez Altmayer ?
— Oui, Monsieur le Ministre.
— Bien.
La foule s’était de nouveau rassemblée quand les cinq Diaboli quittèrent le Ministère. L’horaire était strict. Tous les jours à trois heures de l’après-midi, ils quittaient leur appartement et mettaient cinq minutes à aller à pied au Ministère. À trois heures trente-cinq, ils en ressortaient pour regagner leur appartement, la police leur dégageant la voie. Ils marchaient lourdement, presque mécaniquement, le long de la large avenue.
Des cris leur parvinrent à mi-chemin. Pour la plus grande partie de la foule, les mots étaient indistincts, mais il y eut le claquement d’un pistolet à énergie et une pâle fluorescence bleue zébra l’air au-dessus des têtes. Les policiers firent demi-tour en hâte, tirant leurs pistolets à énergie, bondissant à sept pieds en l’air sur leurs scooters sautants, atterrissant délicatement en plein milieu des attroupements sans toucher personne, et repartant presque instantanément. Les gens se dispersèrent et leurs voix se joignirent à la clameur générale.
Au milieu de tout cela, les Diaboli soit parce qu’ils entendaient mal, soit par un sentiment de dignité excessive, continuaient à marcher aussi mécaniquement que jamais.
À l’autre bout du rassemblement, presque diamétralement opposé à l’endroit où avait lieu toute cette agitation, Richard Sayama Altmayer se gratta le nez avec satisfaction. L’horaire très strict des Diaboli avait permis l’établissement d’un plan réglé à la fraction de seconde. Les premières perturbations n’étaient qu’une manœuvre de diversion pour attirer l’attention de la police. C’était maintenant, que…
Et il tira un inoffensif coup à blanc, en l’air.
Instantanément, venant de quatre directions à la fois, des balles percutantes sifflèrent. Des francs-tireurs cachés sur les toits tirèrent.
Chacun des Diaboli, déchiré par les balles, frémit et explosa au moment où les balles éclatèrent dans son corps. Un par un, ils s’écroulèrent.
Et, comme sortis du néant, les policiers entourèrent Altmayer. Il les regarda, un peu surpris.
Doucement, car en vingt ans il avait perdu sa violence et appris la douceur, il dit :
— Vous avez fait vite, mais vous arrivez quand même trop tard. Et il fit un geste pour montrer les Diaboli déchiquetés.
Maintenant, la foule était paniquée. Des escadrons de police supplémentaires, arrivés sur les lieux en un temps record, ne purent rien faire d’autre que de les disperser au hasard.
Le policier, qui tenait fermement Altmayer, lui prit son pistolet à sons et le fouilla rapidement pour voir s’il n’avait pas d’autres armes ; c’était un capitaine. Il dit d’un ton raide :
— Je crois que vous avez fait une erreur, M. Altmayer. Vous remarquerez que vous n’avez pas répandu de sang.
Et, lui aussi, montra du geste les Diaboli immobiles sur le sol.
Altmayer se tourna, stupéfait. Les créatures gisaient sur le flanc, certaines complètement en pièces, l’épiderme en lambeaux, le squelette brisé et déformé, mais le capitaine avait raison. Il n’y avait pas de sang, pas de chair. Les lèvres d’Altmayer, paralysées et décolorées, remuèrent sans émettre aucun son.
Le capitaine interpréta leur mouvement assez exactement. Il dit :
— Vous avez raison, Monsieur, ce sont des robots.
Et, par la grande porte du Ministère, émergèrent les vrais Diaboli. Des policiers dégagèrent la voie à la matraque, mais une autre voie, cependant, pour qu’ils n’aient pas à passer devant ces mannequins de plastique et d’aluminium qui, pendant trois minutes, avaient joué le rôle de créatures vivantes.
Le capitaine dit :
— Je vous demanderai de me suivre sans protester, M. Altmayer.
Le Ministre de la Défense voudrait vous voir.
— Je viens, Capitaine.
Ce n’est qu’à ce moment qu’une frustration stupéfaite commença à l’accabler.
Geoffrey Stock et Richard Altmayer étaient face à face pour la première fois en près d’un quart de siècle, dans le bureau privé du Ministre de la Défense. C’était plutôt spartiate : un bureau, un fauteuil et deux chaises. Tout était d’un marron sale, et les sièges, recouverts de mousse de plastique marron, s’enfonçaient assez sous le poids du corps pour être confortables sans être luxueux. Il y avait une micro-visionneuse sur le bureau, et un coffret pouvant contenir quelques douzaines de bobines optiques. Sur le mur en face du bureau, il y avait une vue tridimensionnelle de l’Intrépide, le premier cosmonef que le Ministre avait commandé.
Stock dit :
— Cette réunion est un peu ridicule après tant d’années. Je dois dire que j’en suis désolé.
— Désolé de quoi. Jeff ?
Altmayer eut un sourire forcé.
— Je ne suis désolé de rien, sinon du fait que tu m’as eu avec ces robots.
— Tu n’as pas été difficile à avoir, dit Stock, et c’était une excellente occasion de briser ton parti. Je suis sûr qu’après ça, il sera passablement discrédité. Les pacifistes essayent d’imposer la guerre ; les apôtres de la douceur se mettent à l’assassinat.
— La guerre contre l’ennemi véritable, dit tristement Altmayer. Mais tu as raison. Le fait qu’on ait pu m’imposer cela est signe que je désespère…
Puis il reprit :
— Comment as-tu connu mes plans ?
— Tu continues à surestimer l’humanité. Dick. Dans toutes les conspirations, le point le plus faible est constitué par les individus qui en font partie. Tu avais vingt-cinq co-conspirateurs. Il ne t’est pas venu à l’idée qu’au moins l’un d’eux pouvait être un indicateur, un de mes employés ?
Une sombre rougeur monta lentement aux pommettes saillantes d’Altmayer.
— Lequel ? dit-il.
— Désolé. Nous aurons peut-être encore besoin de lui.
Altmayer se renversa sur sa chaise d’un air las.
— Qu’est-ce que tu as gagné ?
— Qu’est-ce que tu as gagné, toi ? Tu es toujours aussi peu réaliste que la dernière fois que je t’ai vu ; le jour où tu as décidé d’aller en prison plutôt que de passer le conseil de révision. Tu n’as pas changé.
Altmayer secoua la tête.
— La vérité ne change pas.
Stock dit avec impatience :
— Si c’est la vérité, pourquoi est-ce qu’elle échoue toujours ? Tu es allé en prison, et ça n’a rien changé. La guerre a continué. Aucune vie n’a été sauvée. Depuis, tu as fondé un parti politique, et toutes les causes qu’il a défendues ont échoué. Ta conspiration a échoué. Tu as près de cinquante ans, Dick, et qu’est-ce que tu as réalisé ? Rien.
Altmayer dit :
— Et tu as fait la guerre, tu t’es élevé jusqu’au rang de commandant de cosmonef, puis à celui de ministre. Tu as accompli beaucoup de choses. Pourtant, la réussite et l’échec n’existent pas en eux-mêmes. La réussite, de quoi ? De travailler à la ruine de l’humanité. L’échec de quoi ? De la sauver ? Je ne voudrais pas donner ma place pour la tienne. Jeff, souviens-toi bien de ça. En une juste cause, il n’y a pas d’échecs ; il n’y a que des réussites différées.
— Même si tu es exécuté pour ce que tu as fait aujourd’hui ?
— Même si je suis exécuté. Quelqu’un continuera mon œuvre, et ses succès seront les miens.
— Comment envisages-tu ce succès ? Est-ce que tu crois réellement en une union des mondes, en une Fédération Galactique ? Tu veux que Santanni dirige nos affaires. Tu veux qu’un habitant de Vega te dise ce que tu as à faire ? Tu veux que la Terre décide de ses propres destinées, ou qu’elle soit à la merci d’une coalition de hasard de plusieurs puissances ?
— Nous ne serions pas plus à leur merci qu’ils ne seraient à la nôtre.
— Sauf que nous sommes les plus riches. On nous pillerait au bénéfice des mondes sous-développés du Secteur de Sirius.
— Et on paierait le pillage avec ce qu’on économiserait sur les guerres qui auraient disparu.
— Est-ce que tu as des réponses à toutes les questions, Dick ?
— En vingt ans, on nous a posé toutes les questions, Jeff.
— Alors, réponds à celle-ci : comment forceras-tu une humanité récalcitrante à accepter cette union de ton invention ?
— C’est pour ça que je voulais tuer les Diaboli.
Pour la première fois, Altmayer montra quelque agitation.
— Cela aurait provoqué une guerre contre eux. Mais toute l’humanité se serait unie contre l’ennemi commun. Nos propres différences politiques et idéologiques se seraient estompées devant le danger.
— Tu dis cela sérieusement ? Même en considérant que les Diaboli ne nous ont jamais fait de mal ? Ils ne peuvent pas vivre sur nos mondes. Ils doivent rester dans leurs propres mondes à atmosphère sulfureuse, dont les océans sont des solutions de sulfate de sodium.
— L’humanité ne s’y trompe pas, Jeff. Ils se répandent de monde en monde, comme une explosion atomique. Ils bloquent les voyages spatiaux dans des régions où il y a des mondes à oxygène inoccupés, du genre que nous pourrions coloniser. Ils ont des plans à longue échéance : ils préparent la place à des générations innombrables de Diaboli, tandis que nous resterons cantonnés dans un petit coin de la Galaxie, en train de nous battre jusqu’à notre propre anéantissement. Dans mille ans, nous serons leurs esclaves ; dans dix mille ans, notre race sera éteinte. Oh oui, ils sont bien l’ennemi commun. L’humanité le sait. Et toi, tu t’en apercevras peut-être plus tôt que tu ne le crois.
Le ministre dit :
— Les membres de ton parti parlent beaucoup de l’antique Grèce de l’ère pré-atomique. Ils nous disent que les Grecs étaient un peuple merveilleux, le plus civilisé de leur temps, peut-être de tous les temps. C’est eux qui ont mis l’humanité sur la voie qu’elle n’a jamais tout à fait quittée depuis. Ils n’avaient qu’un défaut. Ils ne pouvaient pas s’unir. Ils ont été conquis, puis ils se sont éteints. Et nous marchons sur leurs traces, hein ?
— Tu as bien appris ta leçon, Jeff.
— Mais toi, Dick ?
— Que veux-tu dire ?
— Est-ce que les Grecs n’avaient pas un ennemi commun contre lequel ils pouvaient s’unir ?
Altmayer garda le silence.
Stock dit :
— Les Grecs combattirent la Perse, leur grand ennemi commun. Mais est-ce que ce n’est pas un fait établi que beaucoup d’états grecs se battirent aux côtés de la Perse ?
Altmayer dit enfin :
— Oui. Parce qu’ils pensaient qu’une victoire perse était inévitable et qu’ils voulaient être du côté du vainqueur.
— Les êtres humains n’ont pas changé, Dick. Pourquoi crois-tu que les Diaboli sont ici ? De quoi crois-tu que nous discutons ?
— Je ne suis pas membre du gouvernement.
— Non, dit Stock avec véhémence, mais moi, je le suis. La Ligue de Vega a fait alliance avec les Diaboli.
— Je ne te crois pas. Ce n’est pas possible.
— C’est possible, et c’est vrai. Les Diaboli ont accepté de leur fournir cinq cents cosmonefs s’ils devaient entrer en guerre avec la Terre. En retour, Vega abandonne toute revendication sur la nébuleuse de Nigellia. De sorte que, si tu avais assassiné les Diaboli, on aurait eu la guerre, en effet, mais avec la moitié de l’humanité combattant probablement aux côtés de notre soi-disant ennemi commun. C’est ce que nous essayons de prévenir.
Altmayer dit lentement :
— Je suis prêt à être jugé. Ou bien, est-ce qu’on va m’exécuter sans jugement ?
Stock dit :
— Tu es toujours aussi extravagant. Si nous t’exécutons, Dick, nous faisons de toi un martyr. Si nous te laissons en vie et exécutons quelques-uns de tes subordonnés, on pensera que tu as trahi des secrets au profit de l’état. En tant que traître présumé, tu ne seras plus bien dangereux dans l’avenir.
C’est ainsi que, le 5 septembre 2788, après un procès à huis clos des plus brefs, Richard Sayama Altmayer fut condamné à cinq ans de prison. L’année où il en sortit, Geoffrey Stock fut élu Coordinateur de la Terre.
3. – 21 décembre 2800.
Simon Devoire n’était pas à son aise. C’était un petit homme aux cheveux blond pâle et au visage rouge et criblé de taches de rousseur. Il dit :
— Je regrette d’avoir accepté de vous voir, Altmayer. Ça ne vous fera aucun bien, mais ça peut me faire du mal.
Altmayer dit :
— Je suis un vieil homme. Ça ne vous fera aucun mal.
Et il était vraiment devenu un très vieil homme. Au moment du changement de siècle, il se trouvait avoir soixante-quinze ans, mais il était plus vieux que ça, plus vieux physiquement et moralement. Ses vêtements étaient trop grands pour lui, comme s’il s’était rétréci à l’intérieur. Seul son nez n’avait pas vieilli ; c’était toujours le nez mince, aristocratique et busqué d’Altmayer.
Devoire dit :
— Ce n’est pas de vous que j’ai peur.
— Pourquoi pas ? Vous pensez peut-être que j’ai trahi mes hommes en 88.
— Non, bien sûr que non. Aucun homme de bon sens ne croit ça. Mais les jours des Fédéralistes sont passés, Altmayer.
Altmayer essaya de sourire. Il avait un peu faim ; il n’avait pas mangé de la journée, – pas le temps. Est-ce que les jours des Fédéralistes étaient passés ? C’était l’impression que les autres devaient avoir. Le mouvement était mort dans une vague de ridicule. Une conspiration qui échoue, une « cause perdue » paraît souvent romantique. On s’en souvient, et elle attire des adhérents pendant des générations, si la défaite a eu au moins de la dignité. Mais tirer sur des créatures vivantes, et découvrir que la cible est formée par des robots ; être manœuvré et trompé ; être rendu ridicule, – ça, c’est mortel. Plus mortel que la trahison, l’erreur et le péché. Peu avaient cru qu’Altmayer avait sauvé sa vie aux dépens de celles de ses associés, mais le rire universel avait tué le Fédéralisme aussi effectivement que s’il avait vraiment trahi.
Mais, au milieu de tout cela, Altmayer avait conservé son inflexible obstination. Il dit :
— Les jours du Fédéralisme ne seront jamais passés tant que la race humaine vivra.
— Des mots, tout ça, dit Devoire avec impatience. J’y croyais plus quand j’étais plus jeune. Maintenant, je suis un peu fatigué.
— Simon, j’ai besoin d’avoir accès au système sub-éthérique.
Le visage de Devoire se durcit. Il dit :
— Et vous avez pensé à moi. Je regrette, Altmayer, mais je ne peux pas vous laisser utiliser mes émissions pour vos fins personnelles.
— Vous étiez Fédéraliste autrefois.
— Ne comptez pas là-dessus, dit Devoire. C’est du passé. Maintenant, je suis, – rien. Je suis devoiriste, je suppose. J’ai envie de vivre.
— Même sous la botte des Diaboli ? Vous voulez vivre s’ils veulent bien vous laisser vivre ? Mourir quand ils seront prêts ?
— Des mots, toujours des mots !
— Est-ce que vous approuvez la conférence Intergalactique ?
Le visage de Devoire devint plus rouge que de coutume. Il donna soudain l’impression d’un homme qui a trop de sang dans le corps. Il dit en retenant sa colère :
— Pourquoi pas ? Qu’importe la façon dont on réalisera la Fédération de l’Homme ? Si vous êtes un Fédéraliste, qu’est-ce que vous avez à objecter à une humanité unie ?
— Unie sous l’autorité des Diaboli ?
— Quelle différence y a-t-il ? L’humanité n’arrive pas à s’unir d’elle-même. Alors, qu’on nous y force, seul le résultat importe. J’en ai marre, Altmayer, j’en ai marre de notre histoire imbécile. Je suis fatigué d’essayer d’être un idéaliste, sans qu’il y ait rien pour justifier cet idéalisme. Les êtres humains sont des êtres humains, et c’est bien là le pire. Peut-être qu’il faut nous fouetter pour nous obliger à rentrer dans le rang. Si c’est le cas, je veux bien laisser les Diaboli manier le fouet.
Altmayer dit doucement :
— Vous êtes fou, Devoire. Ce ne sera pas une union véritable, vous le savez. Les Diaboli ont organisé cette conférence pour pouvoir arbitrer à leur avantage toutes les disputes humaines actuelles et rester pour nous une cour suprême au jugement de laquelle nous continuerons d’en appeler par la suite. Vous savez bien qu’ils n’ont pas l’intention d’établir un véritable gouvernement central humain. Ce ne sera qu’une sorte de conseil d’administration assez lâche ; chaque gouvernement humain continuera à agir comme avant et à tirer de son côté comme avant. Seulement, nous nous habituerons à courir vers les Diaboli pour qu’ils résolvent nos petits problèmes.
— Comment savez-vous que c’est à ça qu’on arrivera ?
— Croyez-vous sérieusement qu’on puisse arriver à autre chose ?
Devoire se mordit les lèvres.
— Peut-être pas !
— Alors, regardez bien autour de vous, Devoire. Nous perdrons toute l’indépendance dont nous jouissons maintenant.
— Pour le bien qu’elle nous a fait, cette fameuse indépendance ! Et puis, à quoi bon ? Nous ne pouvons pas arrêter cette histoire. Le Coordinateur Stock n’est probablement pas plus chaud que vous à l’égard de cette conférence, mais à quoi ça l’avance ? Si la Terre n’y assiste pas, l’union sera formée sans nous, et nous serons placés devant l’éventualité d’une guerre contre le reste de l’humanité plus les Diaboli. Et il en sera de même pour tous les gouvernements qui se retireront.
— Et si tous les gouvernements se retiraient ? Est-ce que la conférence ne s’effondrerait pas ?
Est-ce que vous avez déjà vu tous les gouvernements humains faire quelque chose tous ensemble ? Vous n’apprendrez donc jamais rien, Altmayer.
— Il y a des faits nouveaux.
— Comme quoi, par exemple ? Je sais que je suis idiot de vous le demander, mais continuez.
Altmayer dit :
— Depuis vingt ans, la plus grande partie de la Galaxie est interdite aux vaisseaux terriens. Vous le savez. Aucun de nous n’a la moindre idée de ce qui se passe à l’intérieur de la sphère d’influence des Diaboli. Et pourtant, il existe quelques colonies humaines à l’intérieur de cette sphère.
— Et alors ?
— Et alors, à l’occasion, certains humains s’en évadent pour regagner la petite portion de la Galaxie qui demeure humaine et libre. Le gouvernement de la Terre reçoit des rapports ; des rapports qu’ils n’osent pas rendre publics. Mais tous les officiels du gouvernement ne sont pas capables de supporter continuellement la lâcheté qu’impliquent de telles actions. L’un d’eux est venu me voir. Je ne peux pas vous dire qui, bien entendu. – Mais enfin, j’ai des documents ; officiels, solides et vrais.
Devoire haussa les épaules.
— Des documents sur quoi ?
Il tourna le chronomètre du bureau avec ostentation, de sorte qu’Altmayer pût voir son cadran de métal brillant, sur lequel les chiffres rouges et scintillants se détachaient nettement. Ils marquaient 22 heures 31, et au moment où il le tourna, le 1 s’effaça et le 2 apparut en scintillant.
Altmayer dit :
— Il existe une planète, appelée Chu Hsi par les colons. Elle n’était pas très peuplée ; deux millions, peut-être. Il y a quinze ans, les Diaboli ont occupé plusieurs mondes proches de cette planète ; et, au cours de ces quinze ans, aucun vaisseau humain n’y a atterri. L’année dernière, les Diaboli eux-mêmes y ont atterri. Ils ont apporté avec eux d’immenses vaisseaux pleins de sulfate de sodium et de cultures bactériennes originaires de leurs mondes.
— Quoi ? Vous ne me ferez jamais croire ça.
— Essayez seulement, dit Altmayer avec ironie. Ce n’est pas difficile. Le sulfate de sodium se dissout dans les océans de n’importe quel monde. Dans un océan sulfaté, leurs bactéries peuvent se développer, se multiplier, et libérer des quantités énormes d’hydrogène sulfureux qui remplira les océans et l’atmosphère. Ils pourront alors acclimater leurs plantes et leurs animaux, et, éventuellement eux-mêmes. Et ce sera une planète de plus qui sera viable pour les Diaboli, – et impropre à la vie humaine. Cela prendra du temps, c’est certain, mais les Diaboli ont le temps. C’est un peuple unifié et…
— Écoutez, dit Devoire avec un geste dégoûté, ça ne tient pas debout. Les Diaboli possèdent déjà plus de mondes qu’ils n’en peuvent utiliser.
— Pour leurs projets actuels, oui, mais les Diaboli sont des créatures qui voient loin. Leur taux de natalité est élevé, et, finalement, ils envahiront toute la Galaxie. Et comme ce serait mieux pour eux d’être la seule race intelligente de l’univers.
— Mais c’est impossible, pour des raisons purement matérielles. Est-ce que vous savez combien de millions de tonnes de sulfate de sodium il faudrait pour remplir les océans afin de satisfaire à leurs besoins ?
— Les réserves de toute une planète, c’est évident.
— Bien, et alors, vous pensez qu’ils démuniraient complètement l’un de leurs mondes pour en créer un autre ? Où serait le gain ?
— Simon, Simon, il y a des millions de planètes dans la Galaxie, qui, à cause des conditions atmosphériques, de la température ou de la pesanteur sont inhabitables aussi bien pour les humains que pour les Diaboli. Beaucoup d’entre elles sont relativement riches en soufre.
Devoire réfléchit.
— Et les humains de la planète ?
— Sur Chu Hsi ? L’euthanasie, sauf pour les rares individus qui se sont évadés à temps. Sans douleur, je suppose. Les Diaboli ne sont pas inutilement cruels. Seulement efficaces.
Altmayer attendit. Devoire serrait les poings.
Altmayer dit :
— Publiez ces nouvelles. Répandez-les sur tout le réseau interstellaire sub-éthérique. Diffusez les documents vers les centres récepteurs des différents mondes. Vous pouvez le faire, et si vous le faites, la conférence Intergalactique s’effondrera.
Devoire inclina sa chaise en avant. Il se leva.
— Où sont vos preuves ?
— Vous ferez ce que je vous demande ?
— Je veux voir vos preuves.
Altmayer sourit.
— Suivez-moi.
Ils l’attendaient quand il rentra dans la chambre meublée où il habitait. D’abord, il ne les vit pas. Il n’avait absolument pas remarqué le petit véhicule qui le suivait lentement à bonne distance. Il marchait, tête baissée, calculant combien de temps cela prendrait à Devoire pour diffuser les informations à travers les immensités de l’Espace ; combien de temps cela prendrait aux stations réceptrices de Vega, de Santanni et du Centaure pour répandre la nouvelle ; combien de temps ça prendrait avant que toute la Galaxie en soit informée. Et ainsi, il passa, indifférent, devant les deux policiers en civil qui encadraient l’entrée de son meublé.
Ce n’est que quand il ouvrit la porte de sa chambre qu’il s’arrêta et se retourna pour s’en aller, mais les deux policiers en civil étaient juste derrière lui. Il ne tenta aucune violence pour s’échapper. Au contraire, il entra dans sa chambre, et s’assit. Il se sentait vieux. Il pensa fiévreusement : « Je n’ai besoin que de les amuser pendant une heure et dix minutes. »
L’homme assis dans l’ombre leva la main et tourna le commutateur qui allumait les lumières murales. Dans la douce lumière diffusée par le mur, le visage rond de l’homme et son crâne dégarni entouré d’une couronne grisonnante se détachèrent avec une surprenante netteté.
Altmayer dit doucement :
— Je me sens honoré que le Coordinateur en personne me rende visite.
Et Stock dit :
— Nous sommes de vieux amis, toi et moi, Dick. On se rencontre de temps en temps.
Altmayer ne répondit pas.
Stock dit :
— Dick, tu as certains papiers gouvernementaux en ta possession.
Altmayer dit :
— Si c’est ce que tu crois, Jeff, il faudra que tu les trouves toi-même.
Stock se leva avec lassitude.
— Pas d’héroïsme, Dick. Je vais te dire ce que contiennent ces papiers. Ce sont des rapports circonstanciés sur la sulfatation de la planète Chu Hsi. C’est bien ça ?
Altmayer regarda la pendule. Stock dit :
— Si tu as l’intention de nous amuser, de nous manœuvrer comme un poisson au bout de la ligne, tu seras déçu. Nous savons d’où tu viens, nous savons que Devoire a les papiers, nous savons exactement ce qu’il a l’intention de faire.
Altmayer se raidit. Ses joues parcheminées se mirent à trembler. Il dit :
— Depuis combien de temps le sais-tu ?
— Depuis aussi longtemps que toi, Dick. Tu es un homme très prévisible. C’est pour cette raison même que nous avons décidé de nous servir de toi. Crois-tu que le Procureur serait venu te voir comme il l’a fait sans que nous le sachions ?
— Je ne comprends pas.
Stock dit :
— Le gouvernement de la Terre, Dick, n’a aucune envie de voir la conférence Galactique continuer. D’autre part, nous ne sommes pas Fédéralistes ; nous connaissons trop l’humanité. Qu’est-ce que tu penses qui arriverait si le reste de la Galaxie découvrait que les Diaboli sont en train de transformer un monde à sel et oxygène en un monde à sulfate et à sulfure ?
« Non, ne dis rien. Tu t’appelles Dick Altmayer, et je suis sûr que tu vas me dire, dans un de tes grands éclats d’indignation, qu’ils quitteraient la conférence, qu’ils formeraient entre eux une union basée sur l’amour et la fraternité, qu’ils se jetteraient sur les Diaboli et qu’ils les écraseraient.
Stock fit une pause si longue que, pendant un moment, il sembla qu’il ne reprendrait pas la parole. Puis, il continua en un souffle :
— Foutaises. Les autres mondes diraient que le Gouvernement de la Terre, pour atteindre des buts à lui, aurait monté une fraude de toutes pièces, et aurait fabriqué de faux documents dans le but délibéré de torpiller la conférence. Les Diaboli publieraient un démenti, et la plupart des mondes humains trouveraient de leur intérêt de les croire. Ils concentreraient leur intérêt sur les iniquités de la Terre, et oublieraient celles des Diaboli. Tu vois que nous ne pouvons pas nous permettre de donner notre appui à un exposé de ce genre.
Altmayer se sentait vidé, puéril.
— Alors, tu vas arrêter Devoire. Toujours, tu es sûr de l’échec avant ; tu crois toujours le pire de ton frère humain…
— Attends ! Je n’ai jamais parlé d’arrêter Devoire. J’ai seulement dit que le gouvernement ne pouvait pas se permettre de donner notre appui à un exposé de ce genre, et nous ne le donnerons pas. Mais l’exposé aura lieu quand même, sauf que, après nous vous arrêterons, Devoire et toi, et que nous démentirons tous les faits avec autant de véhémence que les Diaboli. Ainsi toute l’affaire sera complètement différente. Le Gouvernement de la Terre n’aura pris aucune part aux dénonciations. Les autres gouvernements humains auront l’impression que pour atteindre nos buts égoïstes, nous cherchons à cacher les actes des Diaboli, que nous avons peut-être un traité secret avec eux. Ils auront peur de ce traité secret et s’uniront contre nous. Mais alors, être contre nous, cela voudra dire aussi être contre les Diaboli. Ils s’obstineront à croire que l’exposé est vrai, que les documents existent, – et la conférence s’effondrera.
— Mais ce sera de nouveau la guerre, dit Altmayer désespéré, et pas contre l’ennemi véritable. Cela signifie que nous nous battrons entre humains, et la victoire n’en sera que plus grande pour les Diaboli quand tout sera fini.
— Non, pas la guerre, dit Stock. Aucun gouvernement n’attaquera la Terre tant que les Diaboli seront à nos côtés. Les autres gouvernements se contenteront de prendre leurs distances à l’égard des Diaboli, et incluront une clause anti-Diaboli permanente dans toute leur propagande. Plus tard, si la guerre devait éclater entre nous et les Diaboli, les autres gouvernements resteraient neutres.
Il a vraiment l’air très vieux, pensa Altmayer. Nous sommes des vieillards en train de mourir. Tout haut, il dit :
— Pourquoi crois-tu que les Diaboli soutiendraient la Terre ? Tu pourras peut-être tromper le reste de l’humanité en prétendant essayer de supprimer les faits concernant la planète Chu Hsi, mais tu ne tromperas pas les Diaboli. Ils ne croiront pas une minute que la Terre est sincère en déclarant que les documents sont des faux.
— Mais si, ils le croiront.
Geoffrey Stock se leva.
— Vois-tu, les documents sont des faux. Les Diaboli projettent peut-être la sulfatation de planètes dans l’avenir, mais, à notre connaissance, ils n’ont pas encore essayé.
Le 21 décembre 2800, Richard Sayama Altmayer entra en prison pour la troisième et dernière fois. Il n’y eut pas de procès, pas de sentence définie, et l’emprisonnement n’en fut pas un au sens littéral du terme. Il était incarcéré, et seuls quelques officiels avaient la permission de le voir, mais à part ça, on prenait grand soin de son confort. Il n’avait pas accès aux nouvelles, bien entendu, de sorte qu’il ne sut pas qu’au cours de la seconde année de son emprisonnement, la guerre avait éclaté entre la Terre et les Diaboli, par une attaque surprise près de Sirius, déclenchée par une escadre terrienne contre certains vaisseaux de la flotte des Diaboli.
En 2802, Geoffrey Stock vint rendre visite à Altmayer dans sa prison. Surpris, Altmayer se leva pour le saluer.
— Tu as bonne mine, Dick, dit Stock.
Ce n’était pas son cas. Il avait le teint grisâtre. Il portait toujours son uniforme de commandant de la flotte spatiale, mais son corps s’était courbé. Il devait mourir dans l’année, ce dont il se doutait un peu. Cela ne lui faisait rien. Il se disait toujours : « J’ai vécu les années que j’avais à vivre. »
Altmayer, qui avait l’air le plus vieux des deux, avait encore plus de neuf ans devant lui. Il dit :
— C’est un plaisir inattendu, Jeff, mais cette fois, tu ne viens pas pour me mettre en prison. J’y suis déjà.
— Je suis venu pour te libérer si tu le désires.
— Dans quel but, Jeff ? Tu as sûrement un but ? Une façon astucieuse de te servir de moi ?
Le sourire de Stock se réduisit à une petite crispation nerveuse. Il dit :
— Une façon de me servir de toi, c’est vrai, mais cette fois, tu seras d’accord… Nous sommes en guerre.
— Contre qui ? demanda Altmayer stupéfait.
— Contre les Diaboli. Nous sommes en guerre depuis six mois.
Altmayer joignit les mains, entrecroisant ses longs doigts fins.
— Je ne le savais pas.
— Je sais.
Le Coordinateur se croisa les mains derrière le dos et ne fut guère surpris de constater qu’elles tremblaient. Il dit :
— Le voyage a été long pour nous deux, Dick. Nous avions le même but, toi et moi… Non, laisse-moi parler. J’ai souvent voulu t’expliquer mon point de vue, mais tu n’aurais jamais compris. Tu n’étais pas le genre d’homme à comprendre, avant que j’aie des résultats à te montrer. J’avais vingt-cinq ans quand j’ai visité pour la première fois un monde Diaboli. J’ai su tout de suite que c’était ou nous, ou eux.
— C’est ce que j’ai toujours dit, murmura Altmayer.
— Le dire simplement n’était pas suffisant. Tu voulais forcer les gouvernements humains à s’unir contre eux, et c’était une idée politiquement irréaliste et parfaitement impossible. Ce n’était même pas désirable. Les humains ne sont pas des Diaboli. Chez les Diaboli, la conscience individuelle ne tient pas une grande place, elle est presque inexistante. La nôtre est presque écrasante. Ils n’ont rien qui ressemble à la politique ; nous n’avons que ça. Ils ne peuvent pas être en désaccord, ils ne peuvent qu’avoir un gouvernement unique, et rien d’autre. Nous, nous ne pouvons pas être d’accord ; si nous devions tous vivre sur une seule île, nous la partagerions en trois.
Mais c’est dans notre désaccord même que réside notre force ! Ton Parti Fédéraliste parlait beaucoup de la Grèce antique autrefois. Tu te souviens ? Mais tes partisans sont toujours passés à côté de la vérité. C’est vrai, la Grèce n’a jamais pu s’unir, et, de ce fait, a fini par être conquise. Mais même dans son état de désunion, elle vainquit quand même le gigantesque Empire Perse. Pourquoi ?
« J’insiste sur le fait que, pendant des siècles, les Cités-États des Grecs avaient combattu entre elles. Elles avaient été obligées de se spécialiser dans l’art militaire beaucoup plus que les Perses. Les Perses eux-mêmes en avaient conscience, et, au cours du dernier siècle de leur existence en tant qu’empire, les mercenaires grecs formèrent l’élite de leurs armées.
« On peut dire la même chose des petites nations de l’Europe pré-atomique, qui, au cours de siècles de combats, avaient développé l’art militaire à un point tel qu’elles purent conquérir et occuper pendant deux cents ans les empires asiatiques, gigantesques en comparaison.
« Il en est de même pour nous. Les Diaboli, avec leurs immenses étendues d’espace galactique, n’avaient jamais fait la guerre. Leur machine militaire est massive, mais n’avait jamais été mise à l’épreuve. En cinquante ans, les seuls progrès qu’ils aient faits ont été ceux qu’ils ont pu copier sur les humains. D’autre part, l’humanité s’est livrée des guerres féroces. Tous les gouvernements ont cherché à dépasser tous leurs voisins dans la science militaire. Ils y étaient obligés ! C’est notre désunion qui a fait une nécessité de la terrible compétition pour survivre, de sorte qu’en fin de compte, presque chacun des mondes terriens aurait pu vaincre les Diaboli, pourvu qu’aucun de nous n’ait combattu aux côtés des Diaboli.
« Toute la diplomatie de la Terre a été conçue en vue de prévenir cela. Avant que nous soyons certains qu’en cas de guerre avec les Diaboli, le reste de l’humanité resterait tout au moins neutre, il ne pouvait pas y avoir de guerre, et on ne pouvait pas permettre que les gouvernements humains s’unissent, car la course à la perfection militaire devait continuer. Une fois que nous avons été sûrs de la neutralité, grâce à la mystification qui a torpillé la conférence il y a deux ans, nous avons recherché la guerre, et maintenant, nous l’avons.
Altmayer, durant ce discours, avait l’air pétrifié. Il se passa un long moment avant qu’il puisse dire quelque chose.
Enfin :
— Et si les Diaboli gagnent quand même ?
Stock dit :
— Ils ne gagnent pas. Il y a quinze jours, les flottes principales sont entrées en action, et la leur a été annihilée, sans que nous ayons pratiquement souffert aucune perte, malgré l’écrasante différence des forces à leur avantage. On aurait tout aussi bien pu combattre des vaisseaux sans armement. Nous avions des armes plus puissantes et de plus grand rayon d’action, et un tir plus précis. Nous avions une vitesse trois fois supérieure à la leur, grâce aux appareils anti-accélération qu’ils ne possèdent pas. Depuis la bataille, une douzaine de gouvernements humains ont décidé de se joindre au parti victorieux et ont déclaré la guerre aux Diaboli. Hier, les Diaboli ont demandé l’ouverture de pourparlers d’armistice. La guerre est pratiquement finie ; désormais, les Diaboli seront confinés dans leurs planètes originelles, et n’en coloniseront d’autres que dans la mesure où nous le permettrons.
Altmayer murmura des paroles incohérentes.
Stock dit :
— Et c’est maintenant que l’union devient nécessaire. Après avoir vaincu la Perse, les Cité-États de la Grèce furent anéanties à cause des guerres continuelles qu’elles se livraient entre elles, de sorte que la Macédoine d’abord, puis Rome, purent les conquérir. Après que l’Europe eut colonisé les Amériques, se fut partagé l’Afrique et eut conquis l’Asie, une série de guerres européennes continuelles amena l’Europe à sa ruine.
« Désunion jusqu’à la conquête ; union après ! Mais maintenant, l’union devient facile. Qu’un seul élément réussisse, et les autres réclameront leur part de ce succès. L’antique écrivain, Toynbee, a le premier attiré l’attention sur la différence entre ce qu’il appelait une « minorité dominante » et une « minorité créatrice ».
« Maintenant, nous sommes une minorité créatrice. D’un mouvement presque spontané, différents gouvernements humains ont suggéré la formation d’une organisation des Mondes Unis. Plus de soixante-dix gouvernements ont accepté d’assister aux premières sessions, pour rédiger une Charte Fédérative. Les autres y souscriront plus tard, j’en suis sûr. Nous aimerions que tu sois l’un des délégués de la Terre, Dick.
Altmayer s’aperçut qu’il pleurait.
— Je… je ne comprends pas pourquoi ? Est-ce que c’est bien vrai, tout ça ?
— Tout ce que je t’ai dit est la vérité vraie. Tu as été une voix qui criait dans le désert, Dick, qui criait pour qu’on s’unisse. Tes paroles auront beaucoup de poids. Qu’est-ce que tu m’as dit un jour ? « En une juste cause, il n’y a pas d’échecs. »
— Non ! dit Altmayer avec une énergie soudaine. Il semble que c’était ta cause qui était la bonne.
Le visage de Stock était dur et dépourvu de toute émotion.
— Tu n’as jamais compris la nature humaine, Dick. Quand les Mondes Unis seront devenus une réalité, et quand des générations d’hommes et de femmes regarderont en arrière vers ces jours de guerre, à travers des siècles de paix ininterrompue, ils auront oublié l’esprit qui inspirait mes actions. Pour eux, elles ne représenteront que la guerre et la mort. Tes appels à l’union, ton idéalisme, c’est de cela qu’on se souviendra à jamais.
Il se détourna, et Altmayer entendit à peine ses dernières paroles :
— Et quand ils dresseront des statues, il n’y en aura pas pour moi.
Dans la Grande Cour qui forme un îlot de paix parmi les cinquante milles carrés fort animés occupés par les immenses bâtiments où bat la vie des Mondes Unis de la Galaxie, se dresse une statue…