L'amour vous connaissez ?

L'amour vous connaissez · Chapitre 12 sur 12

Pages du PDF

L'amour vous connaissez ?

L’amour, Vous Connaissez ?

— Mais il s’agit de deux espèces différentes, dit le Capitaine Garm, en examinant attentivement les deux créatures qu’on venait de lui amener de la planète située au-dessous d’eux.

Ses organes optiques s’ajustèrent pour régler sa vision à son maximum d’acuité, et ce faisant, lui sortirent de la tête. La tache colorée au-dessus de ses yeux se mit à briller et à lancer une succession de rapides petits flashes.

Botax sentait une douce chaleur l’envahir depuis qu’il pouvait de nouveau communiquer par flashes colorés, après avoir passé plusieurs mois dans une cellule, à espionner la vie sur cette planète, et à essayer de donner un sens aux ondes sonores modulées émises par les indigènes. Communiquer par flash lui donnait presque l’impression d’être déjà rentré chez lui, à Perseus, dans une branche lointaine de la Galaxie.

— Non pas deux espèces, dit-il, mais deux formes d’une même espèce.

— Allons donc, quelle bêtise. Ils sont tout à fait différents. Ils nous ressemblent vaguement, l’Entité soit louée, et ne sont pas d’apparence aussi dégoûtante que bien d’autres formes de vie étrangères à notre monde. Forme raisonnable, membres reconnaissables. Mais pas de tache colorée. Est-ce qu’ils peuvent parler ?

— Oui, mon Capitaine, dit Botax en se laissant aller à une digression prismatique discrètement désapprobatrice. Tous les détails sont dans mon rapport. Ces créatures forment des ondes sonores au moyen de la gorge et de la bouche. Quelque chose comme la toux, en beaucoup plus compliqué. J’ai appris moi-même à parler ainsi.

Il rayonnait de fierté tranquille.

— C’est très difficile.

— Ça doit donner la nausée. Bon, ça explique leurs yeux plats et inextensibles. Puisqu’ils ne parlent pas par couleurs, de grands yeux leur sont inutiles. Mais comment pouvez-vous vous obstiner à prétendre qu’il s’agit de la même espèce ? La créature de gauche est plus petite, avec des tentacules (ou autre chose, appelez-ça comme vous voudrez) plus longs, et elle n’a pas les mêmes proportions. Elle a des renflements à des endroits où l’autre n’en a pas. Est-ce qu’ils sont vivants ?

— Vivants, mais inconscients pour l’instant, mon Capitaine. On leur a fait subir un traitement psychique destiné à supprimer la peur, afin que nous puissions les étudier plus facilement.

— Mais est-ce qu’ils valent la peine qu’on les étudie ? Nous sommes déjà en retard sur notre emploi du temps, et nous devons encore visiter et explorer cinq mondes de plus grande importance que celui-ci. Cette stase temporelle revient très cher à entretenir, et j’aimerais mieux les libérer et continuer…

Mais le corps visqueux et fuselé de Botax s’était mis à vibrer d’anxiété. Sa langue tubulaire jaillit et vint se recourber au-dessus de son nez camard, tandis que ses yeux semblèrent aspirés à l’intérieur de sa tête. De sa main aux trois doigts étendus, il fit un geste de dénégation, tandis que sa conversation passait au registre rouge sombre.

— Que l’Entité nous garde, mon Capitaine, mais il n’existe pour nous aucun monde de plus grande importance que celui-ci. Nous sommes peut-être à la veille de la crise finale. Ces créatures représentent peut-être la forme de vie la plus dangereuse de toute la Galaxie, justement parce qu’elles ont deux formes.

— Je ne vous suis pas bien.

— Mon Capitaine, j’ai été chargé d’étudier cette planète, et ça n’a pas été facile, car elle est unique en son genre. Tellement unique que j’arrive à peine à en comprendre toutes les facettes. Par exemple, pratiquement toutes les formes de vie de la planète se présentent sous deux formes différentes. Il n’existe pas de mot pour décrire cela, pas même de concept. Je ne peux que m’y référer en tant que forme un et forme deux. Pour me servir de leurs sons, la petite créature est désignée sous le nom de « femelle », et la grande, – celle-là, – sous le nom de « mâle », ce qui prouve bien que ces créatures elles-mêmes ont conscience de la différence.

Garm grimaça de dégoût.

— Quelle façon répugnante de communiquer !

— De plus, mon Capitaine, pour produire des petits, les deux formes doivent coopérer.

Le Capitaine, qui s’était penché pour examiner les spécimens de plus près, avec une expression qui tenait à la fois de l’intérêt et de la révulsion, se redressa vivement.

— Coopérer ? Qu’est-ce encore que cette sottise ? L’attribut le plus fondamental de la vie est bien la production des petits, par chaque créature vivante, en communion intime avec elle-même. Sinon, qu’est-ce qui rend la vie digne d’être vécue ?

— Cette forme-là donne bien la vie, mais l’autre forme doit coopérer.

— Comment ?

— J’ai eu beaucoup de difficultés à le déterminer. C’est quelque chose de très intime, et, dans les recherches que j’ai faites parmi les écrits auxquels j’ai eu accès, je ne suis pas parvenu à trouver une description exacte et explicite. Mais j’ai quand même pu en déduire des approximations raisonnables.

Garni secoua la tête.

— Ridicule. Bourgeonner est la fonction la plus sainte et la plus intime au monde. Il en est de même sur des dizaines de milliers de mondes. Comme l’a dit le grand flash-barde Levuline : « Au temps des bourgeons, au temps des bourgeons, au doux et charmant temps des bourgeons, quand…»

— Vous ne me comprenez pas, mon Capitaine. La coopération entre ces deux formes amène d’une façon ou d’une autre, (mais je ne sais pas exactement comment) un mélange et une redistribution des gènes. C’est un moyen grâce auquel, à chaque génération, de nouvelles combinaisons des caractères héréditaires apparaissent. Les variations s’en trouvent multipliées ; les modifications apportées par la mutation des gènes se manifestent presque immédiatement, tandis que ça peut prendre des millénaires avec le système du bourgeonnement.

— Essayeriez-vous de me faire croire que les gènes d’un individu peuvent se combiner avec ceux d’un autre ? Savez-vous seulement à quel point cela est ridicule, considéré à la lumière de tous les principes de la physiologie cellulaire ?

— C’est pourtant ainsi, dit nerveusement Botax, tandis que l’autre, les yeux sortis de la tête, le fusillait du regard. L’évolution est accélérée. Cette planète présente un véritable chaos d’espèces. Il paraît qu’il y a un million et demi d’espèces différentes de créatures.

— Une douzaine et demie, plus probablement N’acceptez donc pas inconsidérément tout ce que vous lisez dans la littérature des indigènes.

— Mais j’ai vu moi-même des douzaines d’espèces différentes, et dans une aire très restreinte. Je vous assure, mon Capitaine, que si on leur en donne le temps, ces créatures sont capables de développer par mutation des intellects assez puissants pour anéantir et gouverner toute la Galaxie.

— Prouvez-moi que la coopération dont vous parlez existe réellement, Investigateur, et je prendrai en considération ce que vous affirmez. Si vous ne pouvez pas le prouver, je chasserai de mes pensées jusqu’au souvenir de vos ridicules fantaisies, et nous reprendrons notre voyage.

— Je peux le prouver.

Les flashes de Botax virèrent au jaune-vert.

— Il y a encore un autre aspect sous lequel ces créatures sont uniques. Elles prévoient à l’avance des progrès qu’elles n’ont pas encore réalisés. Ce qui est probablement une conséquence de leur croyance en une évolution rapide, qu’elles peuvent, après tout, observer constamment. C’est pourquoi ils se livrent à un genre de littérature traitant des voyages spatiaux qu’ils n’ont pas encore inventés. J’ai traduit par « science-fiction » le terme qu’ils utilisent pour désigner ce genre de littérature. Je dois vous dire que j’ai presque exclusivement consacré mes lectures à la science-fiction, car c’est là, pensais-je, dans leurs rêves et les productions de leur imagination qu’ils se révéleraient complètement, de même que les dangers qu’ils représentent pour nous. Et c’est aussi de cette science-fiction que j’ai déduit la méthode qu’ils utilisent pour leur coopération inter-formes.

— Comment avez-vous fait ?

— Sur ce monde, il y a un périodique qui publie parfois de la science-fiction, mais qui, cependant, se consacre presque exclusivement aux différents aspects de la coopération. Il ne parle pas tout à fait librement, ce qui est ennuyeux, mais s’obstine à procéder par allusions. Son nom, pour autant que je puisse le traduire en flash, est « Recreationboy. » La créature qui le dirige, je suppose, ne s’intéresse à rien sinon à la coopération inter-formes, et la recherche en tout avec une ardeur systématique et scientifique qui m’a frappé de respect. Il a découvert de nombreux cas de coopération, décrits sur le mode de la science-fiction, c’est pourquoi j’ai pris ce périodique pour guide. C’est dans les exemples qu’il expose que j’ai appris comment provoquer la coopération.

« Et quand la coopération sera accomplie et que les petits auront été produits devant vos yeux, je vous supplie, mon Capitaine, de donner des ordres pour qu’il ne subsiste pas même un seul atome de ce monde. »

— Bon, dit le Capitaine Garm avec lassitude, rappelez-les à la vie consciente, et faites vite ce que vous avez à faire.

Marge Skidmore eut soudain parfaitement conscience de ce qui l’entourait. Elle se rappelait clairement la station du métro aérien en ce début de crépuscule. Elle était presque vide ; un homme était debout près d’elle, un autre à l’autre bout du quai. Un faible grondement dans le lointain annonçait que la rame approchait.

Puis, il y avait eu un flash, l’impression qu’on la retournait comme un gant, la vision incertaine d’une créature fuselée dégoulinante de mucus, un bond vers le haut, et maintenant…

— Oh, mon Dieu, dit-elle en frissonnant, c’est encore là. Et il y en a un autre, maintenant !

Elle se sentait complètement révulsée, mais elle n’avait pas peur. Elle était presque fière de ne pas avoir peur. L’homme debout près d’elle, aussi immobile qu’elle l’était, portant toujours son feutre mou sur la tête, était celui qui était sur le quai avec elle.

— Ils vous ont pris aussi ? demanda-t-elle. Et qui d’autre ?

Charlie Grimwold, qui se sentait tout flasque et bedonnant, tenta de lever la main pour ôter son chapeau et lisser les rares cheveux qui décoraient son crâne dégarni sans toutefois le dissimuler aux regards, et il s’aperçut qu’il ne pouvait la bouger qu’avec difficulté, comme s’il luttait contre une résistance caoutchouteuse.

Il laissa retomber sa main et regarda d’un air morose la femme au fin visage qui se tenait en face de lui. Elle avait dans les trente-cinq ans, pensa-t-il, elle était bien coiffée, et sa robe lui allait bien, mais, pour le moment, il aurait voulu être ailleurs, et ça ne le consolait pas d’avoir de la compagnie : même une compagnie femelle.

Il dit :

— Je ne sais pas, ma petite dame. J’étais sur le quai à attendre le métro.

— Moi aussi.

— Et alors, j’ai vu un flash. J’ai rien entendu. Et maintenant, me v’là. Ça doit être des mecs de Mars ou de Vénus, ou d’un endroit dans ce genre.

Marge hocha vigoureusement la tête.

— C’est aussi mon avis. Une soucoupe volante ? Vous avez peur ?

— Non. C’est marrant, vous savez. Je crois que je dois être en train de devenir dingue, sans ça, je devrais avoir peur.

— C’est drôle quand même. J’ai pas peur non plus. Oh mon Dieu, en voilà un qui s’approche maintenant S’il me touche, je vais hurler. Mais regardez-moi ces mains à tentacules ! Et cette peau ridée, toute gluante comme de la boue ; ça me donne mal au cœur.

Botax s’approcha avec précaution, et dit d’une voix rauque et perçante, la plus proche approximation du timbre des indigènes à laquelle il fût arrivé :

— Créatures ! Nous ne vous ferons aucun mal. Mais nous voudrions vous demander si vous accepteriez de nous faire le plaisir de coopérer.

— Hé dis donc, il parle ! dit Charlie. Coopérer, qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Tous les deux. L’un avec l’autre, dit Botax.

— Ah ? dit-il en regardant Marge. Vous savez ce qu’il veut dire avec sa coopération, ma petite dame ?

— Pas la moindre idée, répliqua-t-elle avec hauteur.

Botax dit :

— Ce que je veux dire, c’est…

Et il prononça un mot de deux syllabes qu’il avait une fois entendu employer comme synonyme du processus en question.

Marge devint cramoisie et se détourna en hurlant :

— Quoi ! de toute la force de ses poumons.

Sur quoi, Botax et le Capitaine Garm portèrent vivement leurs mains dans la région de leur abdomen, pour couvrir leurs membranes auditives qui vibraient douloureusement sous cette furieuse émission de décibels.

Marge continua avec une véhémence qui frisait l’incohérence :

— Il ne manquerait plus que ça. Non mais, je suis mariée. Si mon Ed était ici, qu’est-ce qu’il vous sonnerait ! Et vous, là, dit-elle en se tournant vers Charlie, malgré la résistance caoutchouteuse, c’est pas la peine de faire l’intéressant. Si vous croyez que…

— Mais, ma petite dame, c’est pas de ma faute, gémit Charlie d’un air gêné. Enfin, ce que je veux dire, c’est que c’est pas mon genre, vous comprenez, de refuser une dame ; mais je suis marié, moi aussi. J’ai trois mômes. Écoutez…

Le Capitaine Garm dit :

— Que se passe-t-il, Investigateur Botax ? Ces sons cacophoniques sont proprement insupportables.

— C’est que, – et, dans son embarras, Botax émit un vif petit flash pourpre, – c’est qu’il s’agit d’un rituel compliqué. Au commencement, ils sont censés se faire prier. Ça renforce les résultats subséquents. Après ce stage initial, les peaux doivent être enlevées.

— Il faut les écorcher ?

— Pas vraiment les écorcher. Ce sont des peaux artificielles qui peuvent s’ôter sans douleur, et qui doivent l’être. Particulièrement chez la forme femelle.

— Bon, très bien. Dites-leur donc d’enlever leurs peaux. Vraiment, Botax, je trouve cela très désagréable.

— Je ne crois pas que je doive prier la forme femelle d’enlever ses peaux elle-même. Il vaut mieux suivre le rituel à la lettre. J’ai ici des extraits de ces contes d’outre-espace, très appréciés du rédacteur de « Recreationboy ». Dans ces contes, les peaux sont enlevées par la force. Voici, par exemple, la description d’un accident qui « provoqua de grands ravages dans sa robe, l’arrachant presque complètement de son corps charmant. Pendant un instant, il sentit la tiédeur de sa poitrine ferme et à demie-nue contre sa joue »… Et ça continue sur ce ton. Vous voyez, le fait d’arracher, l’enlèvement forcé, agit comme un stimulant.

— Poitrine ? dit le Capitaine. Je ne connais pas ce flash.

— Je l’ai inventé pour exprimer ce concept. Il désigne les renflements dans la région supérieure dorsale de la forme femelle.

Botax se tourna vers Charlie :

— Monsieur, dit-il, voulez-vous arracher sa robe de son corps charmant ? Je vais vous libérer pour les besoins de la cause.

Les yeux de Marge se dilatèrent, et elle tourna instantanément contre Charlie sa dignité outragée :

— Je vous le défends, je vous défends de me toucher, espèce d’obsédé sexuel.

— Moi ? gémit Charlie d’un ton plaintif. C’est pas de ma faute. Si vous croyez que je passe mon temps à arracher des robes. Écoutez, continua-t-il en se tournant vers Botax, j’ai une femme et trois mômes. Si elle apprend que je m’amuse à arracher des robes, qu’est-ce que je vais prendre. Vous savez ce qu’elle fait, ma femme, si ça m’arrive de seulement regarder une dame ? Écoutez bien…

— Se fait-il toujours prier ? demanda le Capitaine impatienté.

— Apparemment, dit Botax. Ce doit être la nouveauté du milieu, vous savez, qui prolonge ce stade de la coopération. Comme je sais que tout cela vous est désagréable, je vais exécuter moi-même cette partie du rituel. Dans ces histoires de science fiction, on mentionne fréquemment que cette tâche est accomplie par une espèce d’un autre monde. Ici, par exemple, – et il feuilleta ses notes pour trouver le passage en question, – ils décrivent une de ces espèces en termes vraiment horribles. Les créatures de cette planète sont vraiment extravagantes, je vous assure. Il ne leur est jamais venu à l’idée d’imaginer des individus beaux comme nous le sommes, couverts d’une belle pellicule de mucus.

— Continuez ! Continuez ! On ne va pas y passer toute la journée ! dit le Capitaine.

— Oui, mon Capitaine. On dit ici que l’extra-terrestre « s’avança vers la femme, qui poussait des cris perçants et hystériques sous les embrassements du monstre. Des serres lui labouraient le corps, déchirant sa tunique en lambeaux ». Vous voyez, la créature indigène pousse des cris perçants, exprimant l’excitation que provoque l’enlèvement des peaux.

— Eh bien, allez-y, Botax, enlevez-les. Mais je vous en prie, dispensez-moi des cris perçants. Je suis encore tout ébranlé d’avoir entendu ces ondes sonores.

Botax dit à Marge, très poliment :

— Si vous permettez…

Un doigt spatulé fit le geste de se glisser dans l’encolure de la robe.

Marge se tortilla désespérément, luttant contre le champ de forces qui la retenait.

— Ne me touchez pas ! Ne me touchez pas ! Vous allez me mettre de la boue. Dites donc, elle coûte 24,85 à Orbach’s, ma robe. Arrière, monstre ! Mais regardez-moi les yeux qu’il fait !

Les efforts qu’elle faisait pour esquiver la main tâtonnante et extra-terrestre la faisaient panteler.

— Un monstre de boue, avec des yeux d’insectes, voilà ce que c’est. Écoutez, je vais enlever ma robe moi-même. Mais, pour l’amour du Ciel, ne me mettez pas de boue dessus.

Elle tripota la fermeture à glissière, et fit un a parte véhément à l’adresse de Charlie :

— Et surtout, ne regardez pas, vous !

Charlie ferma les yeux et haussa les épaules avec résignation.

Elle enleva sa robe par les pieds.

— Ça va ? Vous êtes content ?

De contrariété, les doigts du Capitaine Garm s’agitaient nerveusement.

— Alors, c’est ça les seins ? Et pourquoi l’autre créature détourne-t-elle la tête ?

— Il se fait prier. Il se fait prier, dit Botax. De plus, les seins sont toujours couverts. Il y a encore d’autres peaux à ôter. Quand ils sont nus, les seins constituent un stimulant très énergique. On les compare toujours à des globes d’ivoire, à des sphères d’albâtre, et autres choses du même genre. J’ai ici des dessins, ou représentations visuelles, provenant des couvertures de ce magazine de science-fiction. Si vous voulez bien prendre la peine de les examiner, vous verrez que, sur chacun d’eux, est représentée une créature, dont les seins sont plus ou moins nus.

D’un air concentré, le Capitaine regarda alternativement les illustrations, puis Marge.

— Qu’est-ce que l’ivoire ?

— C’est un autre flash de mon invention. Cela désigne le matériau constituant les défenses d’une grande créature intelligente de cette planète.

— Ah ! dit le Capitaine, qui, de satisfaction, vira au vert pastel. Cela explique tout. Cette petite créature femelle appartient à une secte guerrière, et ces seins sont les défenses avec lesquelles elle écrase l’ennemi.

— Non, non, ils sont plutôt tendres, à ce que j’ai compris.

La petite main brune de Botax se tendit dans la direction de ce qui faisait l’objet de la discussion, et Marge recula en hurlant.

— Alors, à quoi peuvent-ils bien servir ?

— Je crois, dit Botax en hésitant beaucoup, qu’ils servent à nourrir les petits.

— Les petits les mangent ? demanda le Capitaine avec tous les signes d’une profonde détresse.

— Pas exactement. Ces objets produisent un fluide que les petits consomment.

— Ils consomment un fluide provenant d’un corps vivant ? Pouah !

Le Capitaine se cacha la tête dans ses trois bras, faisant appel, pour la circonstance, au troisième bras surnuméraire, qui sortit si rapidement de son fourreau qu’il faillit renverser Botax au passage.

— Un monstre boueux, à trois bras avec des yeux de punaise, dit Marge.

— Ouais, dit Charlie.

— C’est bon, mais faites attention où vous regardez. Les égarez pas par ici.

— Écoutez, ma petite dame, je fais ce que je peux pour pas regarder.

De nouveau, Botax s’approchait.

— Madame, voudriez-vous ôter le reste ?

Marge se protégea de son mieux de sa robe sous le regard de ces yeux coulissants.

— Jamais !

— Je peux vous l’ôter moi-même, si vous le désirez.

— Ne me touchez pas. Pour l’amour du Ciel, ne me touchez pas ! Et vous, regardez plutôt la boue qu’il a sur lui, si ça ne vous fait rien. D’accord, je vais enlever ça moi-même.

Et ce faisant, elle marmonnait entre ses dents, et regardait d’un air furieux en direction de Charlie.

— Rien ne se passe, dit le Capitaine fort mécontent. Et de plus, ce spécimen m’a l’air imparfait.

Botax sentit l’affront porté à son efficience.

— J’ai apporté deux spécimens parfaits. Qu’est-ce que vous reprochez à ces créatures ?

— Les seins ne consistent pas chez elle en globes ou en sphères. Je sais quand même ce que sont des globes et des sphères, et sur les dessins que vous m’avez montrés, c’est ainsi que les seins sont représentés. Voilà de beaux globes. Mais sur cette créature, je ne vois rien, que des poches flasques en tissu desséché. Et décolorées, en plus.

— Mais non, dit Botax. Il faut tenir compte des variations naturelles. D’ailleurs, je vais demander à cette créature elle-même d’en être juge.

Il se tourna vers Marge :

— Madame, vos seins sont-ils imparfaits ?

Marge écarquilla les yeux, et pendant un moment, incapable de répondre, elle ne put que haleter de colère :

— Ça alors ! finit-elle par articuler. Je ne suis peut-être pas Gina Lollobrigida ou Anita Ekberg, mais je suis parfaitement normale, je vous remercie. Ah la la, si mon Ed était là !

Et, se tournant vers Charlie :

— Et vous, vous pouvez pas leur dire, à ces monstres boueux aux yeux de punaise, que j’ai rien qui cloche ?

— Mais ma petite dame, dit Charlie d’un ton suave, j’ai pas le droit de regarder, vous savez bien.

— Ah, sûr que vous regardez pas. Vous n’arrêtez pas de reluquer en-dessous, alors vous feriez aussi bien de les ouvrir complètement, vos yeux de saligaud, et de prendre la défense d’une dame, si vous êtes un peu galant, ce qui m’étonnerait, d’ailleurs.

— Bon, dit Charlie en regardant Marge en coin, laquelle profita de l’occasion pour respirer à fond et bomber le torse. J’aime pas beaucoup être mêlé à des histoires aussi épineuses, mais vous m’avez l’air bien.

— Je vous ai l’air bien ? Non mais, vous êtes aveugle, ou quoi ? J’ai été deuxième au concours de Miss Brooklyn, et ce qui m’a fait perdre, c’est la taille, c’est pas…

Charlie dit :

— Ça va, ça va. Ils sont très bien. Vrai de vrai.

Il hocha vigoureusement la tête en direction de Botax.

— Ils sont bien. Maintenant, je suis pas un expert, vous comprenez, mais moi, je les trouve très bien.

Marge se détendit.

Botax se sentit soulagé. Il se tourna vers Garm.

— La forme mâle exprime de l’intérêt. Le stimulus agit. Maintenant, passons à la phase finale.

— Et qu’est-ce que c’est ?

— Il n’y a pas de flash pour l’exprimer, mon Capitaine. Essentiellement, cela consiste à appliquer l’appareil locutoire-manducatoire de l’un contre l’appareil équivalent de l’autre. J’ai inventé un flash pour désigner ce processus ; c’est : « baiser ».

— Ces choses écœurantes n’auront donc jamais de fin ? grogna le Capitaine.

— Cela, c’est l’apothéose. Dans les contes, après que les peaux sont enlevées, ils s’entremêlent les membres, et ils s’abandonnent fougueusement à des baisers brûlants, pour traduire aussi littéralement que possible l’expression la plus fréquemment employée. En voici un exemple, un seul, pris au hasard : « Il la tenait, sa bouche avidement pressée contre ses lèvres. »

— Peut-être que l’une de ces créatures était en train de dévorer l’autre, dit le Capitaine.

— Mais pas du tout, dit Botax impatienté. Il s’agissait de baisers brûlants.

— Que voulez-vous dire, brûlants ? Est-ce qu’une combustion trouvait place ?

— Pas littéralement, je ne crois pas. J’imagine que c’est une façon d’exprimer qu’il y a une élévation de la température. Je suppose que plus la température s’élève, plus le petit est réussi. Bon, maintenant que la forme mâle a été stimulée de façon appropriée, il n’a plus qu’à placer sa bouche contre celle de l’autre pour produire un petit. Cette étape est indispensable à la production du petit. C’est en effet, à proprement parler, la coopération que j’ai mentionnée.

— C’est tout ? Juste ce…

Les mains du Capitaine firent le geste de se réunir, mais il ne put prendre sur lui d’exprimer cette pensée par un flash.

— C’est tout, dit Botax. Dans aucun des contes que j’ai lus, pas même dans « Recreationboy » je n’ai trouvé trace d’aucune autre activité physique ayant trait à la production des petits. Parfois, après le baiser, il y a une ligne de symboles semblables à des étoiles, mais je suppose qu’elles représentent d’autres baisers ; un baiser par étoile, quand ils veulent produire une multitude de petits.

— Pour le moment, juste un s’il vous plaît.

— Mais certainement, mon Capitaine.

Botax articule distinctement d’une voix solennelle :

— Monsieur, voudriez-vous embrasser Madame ?

Charlie dit :

— Dites donc, je peux pas bouger.

— Mais je vais vous libérer, bien entendu.

— La dame aimera peut-être pas.

Marge fulmina :

— Et comment que j’aimerai pas, mon petit gars. Restez donc où vous êtes.

— Je demande pas mieux, ma petite dame, mais qu’est-ce qu’ils vont faire si on veut pas ? Écoutez, j’ai pas envie de les exciter. On pourrait peut-être se faire juste une petite bise, comme ça.

Elle hésita, comprenant la justesse de sa remarque.

— Bon d’accord. Mais pas de fantaisie. J’ai pas l’habitude de me promener toute nue devant tous les Pierre, Paul et Jacques de la création.

— Je sais bien, ma petite dame. Mais c’est pas de ma faute, vous savez bien.

Marge marmonna avec colère :

— Des monstres de boue. Ils doivent penser qu’ils sont des sortes de Dieux, c’est pas possible, pour commander les gens comme ça. Des dieux de boue, voilà ce qu’ils sont !

Charlie s’approcha d’elle.

— Allons, calmez-vous, ma petite dame.

Il fit un vague geste comme pour repousser son chapeau en arrière. Puis il posa maladroitement les mains sur ses épaules nues, et se pencha avec précaution.

La tête de Marge se raidit, et les veines de son cou devinrent saillantes. Leurs lèvres se rencontrèrent.

Le Capitaine émit quelques flash de nervosité.

— Je ne détecte aucune élévation de température.

Son tentacule détecteur de chaleur s’était dressé au-dessus de sa tête où il continuait à vibrer.

— Moi non plus, dit Botax, plutôt décontenancé. Et pourtant nous suivons exactement les instructions des contes de science-fiction. Je crois que le mâle devrait avoir les membres un peu plus étendus.

— Ah, comme ça. Regardez, ça marche !

Presque sans y penser, Charlie avait glissé son bras autour du torse nu et doux de Marge. Pendant un instant, Marge sembla s’abandonner contre lui, puis, soudain, elle se débattit contre le champ de force qui continuait à la maintenir fermement.

— Laissez-moi !

Ses paroles furent étouffées par les lèvres de Charlie. Elle le mordit soudain, et Charlie sauta en arrière avec un cri sauvage, en se tenant la lèvre inférieure, puis regardant ses doigts pour voir s’il y avait du sang.

— Qu’est-ce qui vous prend, ma petite dame ? demanda-t-il plaintivement.

Elle dit :

— On s’était mis d’accord pour une petite bise, non ? Et qu’est-ce que vous étiez en train de faire ? Non mais, vous vous prenez pour un playboy ou quoi ? Et qu’est-ce que c’est qu’eux tous ? Playboy et des Dieux de boue ?

Le Capitaine Garm émit des flashes bleus et jaunes en rapide succession.

— Alors, c’est fait ? Et on va attendre longtemps, maintenant ?

— Il me semble que ça devrait se passer tout de suite. À travers tout l’univers, quand on doit bourgeonner, on bourgeonne, c’est simple. Il n’y a pas à attendre.

— Ah oui ? Mais après toutes les mœurs vicieuses que vous venez de me décrire, je me demande si l’envie me reprendra jamais de bourgeonner. Enfin, finissons-en, je vous prie.

— Plus qu’une petite minute, mon Capitaine.

Mais les minutes passaient, et les flashes du Capitaine virèrent lentement à un orangé boudeur, tandis que Botax s’éteignait presque complètement.

Finalement, Botax demanda avec hésitation :

— Je vous demande pardon. Madame, mais quand allez-vous bourgeonner ?

— Quand je vais quoi ?

— Enfanter un petit ?

— J’en ai déjà un.

— Je veux dire, l’enfanter maintenant.

— Sûrement pas. Je ne suis pas prête à avoir un gosse en ce moment.

— Quoi ? Quoi ? demandait le Capitaine. Qu’est-ce qu’elle dit ?

— Il semble, dit Botax d’une voix mourante, qu’elle n’ait pas l’intention d’avoir un petit pour le moment.

La tache colorée du Capitaine se mit à lancer des éclairs.

— Vous voulez savoir ce que je pense de vous. Investigateur ? Je pense que vous êtes affligé d’un esprit malade et pervers. Il n’y a pas de coopération, et il n’y a pas de petit à naître. Je pense qu’il s’agit de deux espèces totalement différentes, et que vous vous êtes payé ma tête.

— Mais, mon Capitaine… dit Botax.

— Il n’y a pas de : « Mais mon Capitaine », dit Garm. En voilà assez. Vous m’avez bouleversé, détraqué l’estomac, tourné le cœur, donné la nausée, dégoûté même de l’idée de rebourgeonner un jour, et fait perdre mon temps. Vous recherchez la publicité et la gloire, mais je veillerai à ce que vous ne les obteniez pas. Débarrassez-vous immédiatement de ces créatures. Rendez ses peaux à celle-ci, et remettez-les où vous les avez trouvées. Je devrais retenir le coût de la stase temporelle sur votre salaire.

— Mais, mon Capitaine…

— Ramenez-les, j’ai dit. Reposez-les à la même place et dans le même instant de la durée. Je ne veux pas qu’on touche à cette planète, et je veillerai personnellement à ce qu’on n’y touche pas.

De nouveau, il fusilla Botax du regard.

— Une espèce, deux formes, des seins, des baisers, la coopération.

— Ah !

— Vous êtes un imbécile, Investigateur, et un crétin, mais par-dessus tout, vous êtes une créature malade, malade, complètement malade.

Il était inutile d’insister. Botax, tremblant de tous ses membres, se mit en devoir de ramener les créatures où il les avait prises.

Ils étaient à la station du métro aérien, et regardaient autour d’eux d’un air hagard. Le soir commençait à tomber, et un faible grondement dans le lointain annonçait que la rame approchait.

Marge dit avec hésitation :

— Est-ce que c’est réellement arrivé, Monsieur ?

Charlie dit :

— Je m’en rappelle.

Marge dit :

— On ne peut en parler à personne.

— Sûr que non. Ils diraient qu’on est dingues. Vous voyez ce que je veux dire.

— Hum, oui.

Et elle s’éloigna un peu.

Charlie dit :

— Écoutez, M’dame. Je suis bien embêté de vous avoir mise dans l’embarras. C’était pas de ma faute.

— Je sais, ça ne fait rien.

Marge tenait les yeux obstinément baissés sur le quai. Le grondement du train se rapprochait.

— Ce que je veux dire, vous savez, M’dame, c’est que vous étiez pas mal. Vous étiez même très bien, mais ça me gênait d’en parler, comme qui dirait.

Soudain, elle se mit à sourire.

— Ça ne fait rien.

— Peut-être que ça vous dirait de prendre un café avec moi, histoire de vous détendre un peu ? Ma femme, elle m’attend pas avant un bon bout de temps.

— Ah oui ? Eh bien, mon Ed n’est pas en ville pour le week-end, et je vais rentrer dans un appartement vide. Mon fils est chez ma mère, expliqua-t-elle.

— Ben alors, venez. On a déjà été présentés.

— Ah, pour ça, oui.

Et elle éclata de rire.

La rame entra en gare, mais ils se détournèrent, et descendirent l’étroit escalier menant à la rue.

En fait, ils prirent quelques cocktails, et puis, comme Charlie ne pouvait décemment pas la laisser rentrer toute seule dans le noir, il la raccompagna jusqu’à sa porte. Et, naturellement. Marge se sentit obligée de l’inviter à entrer un moment.

Pendant ce temps, à bord du cosmonef, le pauvre Botax faisait une dernière tentative pour défendre sa cause. Pendant que Garm préparait le vaisseau pour l’envol, Botax s’installa à la hâte pour jeter un dernier coup d’œil sur ses spécimens. Il cadra Charlie avec Marge dans son appartement. Ses tentacules se raidirent, et il se mit à émettre un véritable arc-en-ciel d’éclairs de toutes les couleurs.

— Capitaine Garm ! Mon Capitaine ! Venez voir ce qu’ils font !

Mais à ce même instant, le vaisseau sortit de la stase temporelle.

FIN.

Vous avez terminé L'amour vous connaissez ?

L'amour vous connaissez

Des livres comme celui-ci

Après le livre

Pages fournies avec cette édition, gardées ici pour référence.