L'amour vous connaissez ?
Préface à « QUELLE BELLE JOURNÉE ! »
Nous avons tous nos aimables excentricités, et j’en ai quelques-unes qui sont bien à moi.
Par exemple, j’ai horreur du beau temps. Montrez-moi une journée magnifique, avec une température de 25° et une petite brise balançant lentement avec un doux murmure les luxuriants feuillages de juin ou les frondaisons jaunissantes de septembre ; une journée qui baigne toute la campagne d’une langueur pénétrante, de la douce fraîcheur de l’air et d’une paix qui semble s’étendre au monde entier, et je vous montrerai un type très malheureux, – moi, pour ne rien vous cacher.
Il y a une raison à ça, une très bonne raison. (Vous ne pensez pas que je suis irrationnel, au moins ?) J’ai dit dans la préface de « Sally » que je suis sujet à une impulsion contraignante qui me pousse à écrire. Cela signifie que, pour moi, la belle vie consiste à monter dans mon grenier, à m’installer devant ma machine électrique (comme je le suis en ce moment même) et à taper allègrement, en regardant les mots se former sous mes yeux comme par magie. Pour minimiser les distractions, les stores sont toujours baissés, et je travaille exclusivement à la lumière artificielle.
En général personne n’éprouve le besoin d’élever d’objections particulières contre ce mode de vie, aussi longtemps que le ciel de la Nouvelle Angleterre souffle sur nous les averses automnales de neige fondue, ou les bourrasques printanières typiques de la Nouvelle Angleterre, ou le poids accablant de la chaleur du Gulf Stream qui s’appesantit en été sur la Nouvelle Angleterre, ou les flocons dansants venant ajouter un troisième pied de neige au linceul qui ensevelit tous les hivers la Nouvelle Angleterre. Tout le monde dit : « Mon vieux, tu en as de la veine de ne pas avoir à sortir par ce temps-là. »
Et je suis bien d’accord avec eux.
Mais viennent les beaux jours, en mai-juin, ou septembre-octobre, et tout le monde me déclare : « Qu’est-ce que tu fais dedans par un temps pareil, espèce d’idiot ? » Quelquefois, animés d’une juste indignation, ils m’attrapent et me jettent par la fenêtre, pour que je puisse jouir de cette belle journée.
Bien entendu, ce qu’il y a d’agréable à être écrivain, c’est qu’on peut dégorger sur le papier toutes ses frustrations et ennuis divers. Cela les empêche d’atteindre la cote d’alerte, et explique pourquoi les écrivains sont en général des gens équilibrés et parfaitement adorables, qui font la joie de leur entourage.
Par exemple, j’ai écrit en 1953 un roman dans lequel je dépeignis un monde où toute la population vit dans des villes souterraines, douillettement isolée de l’air libre.
Les gens me disaient « Comment avez-vous pu imaginer une situation aussi cauchemardesque ? »
Et moi, je répondais, stupéfait : « Quelle situation cauchemardesque ? »
Mais j’ai le goût du paradoxe. Ayant présenté la défense de l’auto-séquestration, je me suis demandé si je pourrais renverser la situation.
C’est pourquoi j’ai écrit « Quelle belle journée ! » – et je suis si bien arrivé à me convaincre moi-même que depuis, assez souvent, et jusqu’à deux fois dans une seule semaine, il m’arrive de sortir me promener dans le voisinage, en fin d’après-midi, après une bonne journée de travail.
Mais je ne sais pas. Ce truc-là que vous avez dans le ciel. Je le trouve menaçant.
Première publication : Star Science-Fiction Stories 3. Copyright 1954 par Ballantine Books, Inc.
QUELLE BELLE JOURNÉE
Le 12 avril 2117, le modulateur de champ du frein à valve de la Porte appartenant à Mrs Richard Hanshaw se dépolarisa pour des raisons restées inconnues. En conséquence, la journée de Mrs Hanshaw fut complètement bouleversée, et c’est à cette occasion que l’étrange névrose de son fils, Richard Jr. prit naissance.
Il ne s’agit pas, certes, d’un genre de névrose catalogué dans les livres médicaux, et le jeune Richard continua à se comporter, sous bien des rapports, comme n’importe quel enfant de douze ans, bien élevé et de famille aisée.
Et pourtant, à partir du 12 avril, ce n’est plus qu’avec regret que Richard Hanshaw Jr. parvint à se persuader de passer par la Porte.
Le 12 avril, Mrs Hanshaw n’avait aucune prémonition de tout cela. Le matin (un matin comme tous les autres) elle se réveilla au moment où son mekkano entra en glissant dans sa chambre, portant une tasse de café sur un petit plateau. Mrs Hanshaw avait l’intention d’aller à New York dans l’après-midi, et elle avait à faire avant plusieurs choses dont elle ne pouvait pas confier l’exécution à un mekkano. Aussi, après avoir bu une ou deux gorgées, sortit-elle de son lit.
Le mekkano recula, se déplaçant silencieusement le long du champ diamagnétique qui maintenait son corps oblong à un centimètre au-dessus du sol, et retourna à la cuisine, où sa programmation rudimentaire était amplement suffisante pour mettre en branle les appareils ménagers nécessaires à la préparation d’un petit déjeuner approprié.
Mrs Hanshaw, après avoir comme d’habitude, jeté un regard sentimental sur la cubographie de son défunt mari, parcourut avec un certain contentement les différentes étapes de son rituel matinal. De l’autre côté du hall, elle entendait son fils qui accomplissait son rituel à lui, mais elle savait qu’elle n’avait pas besoin de s’en mêler. Le mekkano était spécialement réglé pour s’assurer, comme de juste, qu’il avait pris sa douche, qu’il avait des vêtements propres, et qu’il mangerait un petit déjeuner reconstituant. La tergo-douche qu’elle avait fait installer l’année précédente rendait la toilette matinale si rapide et si agréable vraiment, qu’elle était sûre que Dickie se laverait même sans supervision.
Par un matin comme celui-là, où elle était très occupée, elle n’aurait certainement pas besoin de faire plus que de déposer un baiser distrait sur la joue du petit garçon avant son départ. Elle entendit le doux tintement du carillon déclenché par le mekkano pour prévenir que l’heure de l’école approchait, et elle se laissa flotter jusqu’à l’étage inférieur sur le champ descendant (sa coiffure du jour simplement esquissée) pour accomplir ce devoir maternel.
Elle trouva Richard debout près de la porte, ses rouleaux de textes et son projecteur de poche oscillant au bout de leur courroie, et fronçant les sourcils.
— Dis, maman, dit-il en levant les yeux, j’ai composé les coordonnées de l’école, mais rien ne se passe.
Elle dit, presque machinalement :
— Ne dis pas de bêtises, Dickie. Je n’ai jamais entendu parler d’une chose pareille.
— Alors, essaye.
Mrs Hanshaw essaya plusieurs fois. Curieux, la Porte de l’école était toujours branchée. Elle essaya d’autres coordonnées. Les Portes de ses amies n’étaient pas branchées mais il y aurait au moins un signal, et elle pourrait s’expliquer.
Mais il ne se passa rien du tout. La Porte restait une barrière grise et amorphe, en dépit de toutes ses manipulations. Il était évident que la Porte était en dérangement, – et cela, cinq mois seulement après son inspection annuelle par la compagnie.
Elle en était fort contrariée.
Et il fallait que ça arrive un jour où elle avait tant à faire. Elle pensa avec irritation qu’il y avait seulement un mois qu’elle avait décidé de ne pas faire installer une Porte auxiliaire, sous prétexte que c’était une dépense inutile. Comment pouvait-elle savoir que les Portes étaient une telle camelote ?
Elle alla au visiphone, toujours brûlant de colère, et dit à Richard :
— Va à pied chez les Williamson, Dickie, et utilise leur Porte.
Par une ironie du sort, compte tenu de ce qui allait arriver dans la suite, Richard protesta :
— Ah, zut, maman, je vais me salir. Est-ce que je ne peux pas rester à la maison jusqu’à ce que la Porte soit réparée ?
Et, par une ironie du sort contraire, Mrs Hanshaw insista. Le doigt sur le cadran du téléphone, elle dit :
— Tu ne te saliras pas si tu mets des soufflets sur tes chaussures, et n’oublie pas de bien te brosser avant d’entrer chez eux.
— Mais, mince alors…
— Ne réponds pas, Dickie. Il faut que tu ailles à l’école. Je te regarde partir. Et dépêche-toi, sinon tu vas être en retard.
Le mekkano, modèle perfectionné et très réceptif, se tenait déjà devant Richard, les soufflets suspendus à un de ses appendices.
Richard passa les souples écrans de plastique transparent par-dessus ses souliers, et traversa le hall avec une mauvaise grâce évidente.
— Je ne sais même pas comment ça marche, ce truc-là, m’man.
— Tu n’as qu’à pousser ce bouton, cria Mrs Hanshaw. Le bouton rouge. Celui où tu vois écrit : « Sortie de secours ». Et ne traîne pas. Tu veux que le mekkano t’accompagne ?
— Non alors, cria-t-il en retour d’un ton maussade. Pour qui tu me prends ? Pour un bébé ? Mince alors !
Un claquement coupa court à ses protestations.
Mrs Hanshaw fit voler ses doigts sur le panneau du téléphone, tout en préparant ce qu’elle allait dire à la compagnie à ce sujet.
Joe Bloom, jeune homme raisonnable, sorti d’une école de technologie avec cours spéciaux en mécanique de champs, arriva à la résidence des Hanshaw moins d’une demi-heure plus tard. Il était vraiment compétent, quoique Mrs Hanshaw considérât sa jeunesse avec une suspicion profonde.
Elle ouvrit le panneau mobile quand il envoya son premier signal, et elle le vit debout, se brossant vigoureusement pour enlever la poussière ramassée en plein air. Il ôta ses soufflets et les laissa à l’endroit où il était. Mrs Hanshaw referma le panneau mobile en défense contre la lumière crue du soleil qui entrait. Elle s’aperçut qu’elle ressentait l’espoir irrationnel que ce trajet à pied depuis la Porte publique eût été déplaisant. Peut-être même que la Porte publique ne fonctionnait pas, et que ce jeune homme avait été obligé de trimballer ses outils sur une bien plus grande distance que les deux cents mètres habituels. Elle voulait que la Compagnie souffre un peu, ou tout au moins son représentant. Ça leur montrerait ce que c’est, qu’une Porte cassée.
Mais il resta imperturbable et joyeux, tout en disant :
— Bonjour, M’dame. Je viens pour votre Porte.
— C’est heureux qu’on m’envoie quelqu’un, répondit Mrs Hanshaw, très rogue. Ma journée est complètement gâchée.
— Désolé, M’dame. Qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas ?
— Ça ne marche pas, c’est tout. Rien ne se passe quand je compose des coordonnées, dit Mrs Hanshaw. Et il n’y a pas eu d’avertissement préalable. Pour aller chez les voisins, j’ai été obligée de faire passer mon fils par… par ce truc-là.
Elle montrait du doigt l’endroit par lequel le réparateur était entré.
Il sourit, et parla avec la sagesse protectrice que lui donnait sa connaissance approfondie des Portes.
— C’est une porte aussi, M’dame. On ne l’écrit pas avec une majuscule. C’est une porte manuelle, si vous voulez. Autrefois, il n’y en avait pas d’autres.
— Au moins, elle fonctionne. Mon fils a été obligé de sortir dans la boue et les microbes.
— Il ne fait pas mauvais dehors, M’dame, dit-il avec l’air de connaisseur de quelqu’un dont la profession nécessite qu’il sorte à l’air libre presque tous les jours. Il y a des jours où c’est vraiment désagréable. Mais je suppose que vous voulez que j’arrange cette Porte, M’dame. Alors, allons-y.
Il s’assit par terre, ouvrit une grande boîte à outils qu’il avait apportée avec lui, et, en trente secondes, à l’aide d’un démagnétiseur à pointe, il enleva le panneau de contrôle et découvrit les organes vitaux de la Porte.
Il sifflait entre ses dents en plaçant les fines électrodes de l’analyseur de champ en différents points, observant le mouvement des aiguilles sur ses cadrans. Bras croisés, Mrs Hanshaw le regardait.
Il dit enfin :
— Ah, voilà quelque chose, et, d’une preste torsion, il dégagea le frein à valve.
Il le tapota de l’ongle, et dit :
— Le frein à valve est démoralisé, M’dame. C’est de là que viennent vos ennuis.
Il promena son doigt le long des rangées de trous de sa boîte à outils, et prit une réplique de l’objet qu’il venait de retirer du mécanisme de la Porte.
— Ces choses-là, ça lâche tout d’un coup. Impossible à prévoir.
Il remit le panneau de contrôle et dit :
— Maintenant, ça marche, M’dame.
Il composa des coordonnées de référence, les effaça, puis en composa d’autres. Chaque fois, le gris terne de la Porte faisait place à un noir velouté. Il dit :
— Voulez-vous signer ici, M’dame ? Et ajouter votre numéro de compte, s’il vous plaît ? Merci, M’dame !
Il composa d’autres coordonnées, celles de son usine, et en portant poliment son doigt à son front, il entra dans la Porte. Au moment où il y entrait, sa silhouette se découpa nettement sur le noir. Puis son corps disparut peu à peu, le bout de sa boîte à outils disparaissant en dernier. Une seconde après qu’il fut complètement passé, la Porte avait repris sa couleur originelle, gris terne.
Une demi-heure plus tard, quand Mrs Hanshaw eut enfin terminé ses préparatifs interrompus et fulminait toujours à propos des infortunes de la matinée, le téléphone se mit à bourdonner avec insistance. Ses vrais ennuis commençaient.
Miss Elizabeth Robbins était affligée. Le petit Dick Hanshaw avait toujours été si bon élève. Ça lui faisait de la peine d’avoir à faire un rapport sur lui. Et pourtant, se disait-elle, il agit bizarrement, il n’y a pas de doute. Et elle voulait en parler avec sa mère, pas avec le directeur.
Elle s’était glissée au téléphone pendant l’étude du matin, confiant sa classe à un élève. Elle avait obtenu sa communication, et elle se retrouvait en face du visage de Mrs Hanshaw, élégant mais quelque peu redoutable.
Miss Robbins se sentit fléchir, mais il était trop tard pour reculer. Elle dit timidement :
— Mrs Hanshaw, je suis Miss Robbins.
Elle termina sur une note aiguë.
Mrs Hanshaw la regarda d’un œil morne, puis dit :
— L’institutrice de Richard ?
Et elle aussi, elle termina sur une note aiguë.
— C’est exact. Je vous appelle, Mrs Hanshaw, dit Miss Robbins en se jetant à l’eau, pour vous dire que Dick est arrivé en retard ce matin.
— En retard ? Mais c’est impossible. Je l’ai vu partir.
Miss Robbins eut l’air surpris. Elle dit :
— Voulez-vous dire que vous l’avez vu utiliser votre Porte ?
Mrs Hanshaw ajouta en hâte :
— C’est-à-dire que non. Notre Porte était en dérangement. Je l’ai envoyé chez des voisins, et il a utilisé leur Porte.
— Vous en êtes sûre ?
— Bien entendu que j’en suis sûre. Pourquoi vous mentirais-je ?
— Non, non, Mrs Hanshaw, ce n’est pas ce que je voulais dire. Je voulais dire : est-ce que vous êtes sûre qu’il a trouvé le chemin pour aller chez vos voisins ? Il a pu se perdre.
— C’est ridicule. Nous avons des cartes, et je suis sûre que Richard connaît parfaitement la position de toutes les maisons du District A-3.
Puis, avec la fierté tranquille de quelqu’un qui sait ce que lui est dû, elle ajouta :
— Non qu’il ait à s’en servir, bien entendu. De nos jours, seules les coordonnées sont nécessaires.
Miss Robbins, qui sortait d’une famille où l’on avait toujours utilisé la Porte avec une stricte économie (le prix du courant étant ce qu’il est), et qui, de ce fait, avait souvent fait des courses à pied jusqu’à un âge avancé, lui en voulut de cette fierté. Elle dit sans ambages :
— Eh bien, j’ai grand peur, Mrs Hanshaw, que Dick n’ait pas utilisé la Porte des voisins. Il est arrivé à l’école avec plus d’une heure de retard, et vu l’état de ses soufflets, il est évident qu’il a dû déambuler en pleine campagne. Ils étaient boueux.
— Boueux ?
Mrs Hanshaw répéta le mot en l’accentuant de la même façon.
— Qu’est-ce qu’il a dit ? Quelle excuse a-t-il donnée ?
Miss Robbins ne pouvait s’empêcher de savourer la déconfiture de l’autre. Elle dit :
— Il n’a pas voulu en parler. Franchement, Mrs Hanshaw, il m’a l’air malade. C’est pourquoi je vous ai appelée. Peut-être désirez-vous le faire examiner par un docteur.
— Est-ce qu’il a de la fièvre ? dit la mère d’une voix stridente.
— Oh non. Je ne veux pas dire qu’il est physiquement malade. Mais c’est son attitude, et l’expression de ses yeux.
Elle hésita, puis dit avec le plus de tact possible :
— Je pensais que, peut-être, un sondage psychique de routine…
Elle n’eut pas le temps de terminer. Mrs Hanshaw, d’une voix glaciale et aussi méprisante que son éducation le lui permettait, disait :
— Voulez-vous dire que Richard est névrosé ?
— Oh, non, Mrs Hanshaw, mais…
— C’est pourtant bien ce que vous aviez l’air de dire. Quelle idée ! Il a toujours été en parfaite santé. Je lui en parlerai quand il rentrera. Je suis sûre qu’il y a à tout cela une explication parfaitement normale, qu’il me donnera à moi.
Elle coupa brusquement la communication, et Miss Robbins se sentit blessée et toute bête. Après tout, elle avait voulu faire son devoir, et ce qu’elle considérait comme une obligation envers ses élèves.
Elle se hâta de regagner sa classe, en jetant un regard sur le cadran métallique de la pendule. La période d’étude tirait à sa fin. Après, composition anglaise.
Elle n’était pas toute à la composition anglaise. Automatiquement, elle appelait les élèves les uns après les autres pour qu’ils lisent des extraits de leurs créations littéraires, et, de temps en temps, elle enregistrait l’une de ces sélections et la passait dans le petit vocaliseur pour leur montrer comment on devait lire l’anglais.
La voix mécanique du vocaliseur, comme toujours, était la perfection même, mais, comme toujours encore, elle manquait de caractère. Parfois, elle se demandait s’il était sage d’habituer les enfants à des manières de parler dépourvues de toute individualité, et tendant à créer un accent et une intonation de masse.
Aujourd’hui, pourtant, elle ne pensait pas à ça. Elle observait Richard Hanshaw. Il était tranquillement assis à sa place, et, de toute évidence, indifférent à ce qui se passait autour de lui. Il était profondément absorbé dans ses pensées, et plus du tout semblable à lui-même. Pour elle, il était évident qu’il avait fait une expérience inhabituelle ce matin-là, et, vraiment, elle avait eu raison d’appeler la mère, quoiqu’elle n’eût peut-être pas dû mentionner le sondage psychique. Pourtant, c’était à la mode. Tout le monde voulait avoir un sondage. Aucune honte n’y était attachée. Du moins, aucune honte n’aurait dû s’y attacher.
Finalement, elle appela Richard. Elle dut l’appeler deux fois avant qu’il réagisse et se lève.
Le sujet était le suivant : « Si vous pouviez choisir de voyager dans un ancien véhicule, lequel prendriez-vous, et pourquoi ? » Miss Robbins donnait ce sujet tous les semestres. C’était un bon sujet, car il faisait appel au sens historique. Il obligeait les enfants à penser à la façon dont on vivait aux époques passées.
Elle écouta Richard Hanshaw qui lisait à voix basse :
« Si je pouvais choisir un ancien véhicule, disait-il en prononçant le « h » de véhicule, je choisirais un stratoliner. Il se déplace lent, comme tous les véhicules, mais il est propre. Parce qu’il se déplace dans la stratosphère, il est complètement fermé, et on ne peut pas attraper de maladies. On peut voir les étoiles, s’il fait nuit, presque aussi bien que dans un planétarium. Si on regarde en bas, on peut voir la Terre comme une carte, et peut-être même des nuages…»
Il continua encore sur quelques pages.
Quand il eut fini, elle dit gaiement :
— Il faut prononcer : vé-i-cu-le, Richard, sans « h ». Accent sur la première syllabe. Et on ne dit pas « voyager lent ». Qu’est-ce que vous avez à dire, mes enfants ?
Quelques réponses retentirent en chœur, et elle continua :
— C’est parfait. Maintenant, quelle différence entre un adjectif et un adverbe ? Qui est-ce qui sait ?
Et ainsi de suite. Le déjeuner arriva. Quelques enfants restèrent pour manger à l’école ; d’autres rentrèrent chez eux. Richard resta. Miss Robbins le remarqua, car, d’ordinaire, il rentrait chez lui.
L’après-midi passa aussi, puis il y eut la cloche du soir, et le tumulte habituel de vingt-cinq garçons et filles qui rassemblent leurs affaires et prennent nonchalamment leur place dans le rang.
Miss Robbins frappa dans ses mains.
— Dépêchez-vous, mes enfants. Allons, Zelda, prends ta place.
— J’ai perdu ma carte perforée, cria la petite, sur la défensive.
— Eh bien, cherche-la. Allons, mes enfants, vite, vite.
Elle pressa un bouton qui faisait glisser une portion du mur, révélant la surface grise et nue d’une grande Porte. Ce n’était pas la Porte usuelle que les enfants utilisent occasionnellement pour rentrer déjeuner chez eux, mais un modèle perfectionné, orgueil de ce riche établissement privé.
En plus de sa largeur double de la normale, elle était pourvue d’un « sélectionneur sériel automatique ». qui pouvait ajuster la Porte à des coordonnées différentes, automatiquement et à intervalles donnés.
Au début de l’année, Miss Robbins passait une demi-journée en compagnie de la mécanique, enregistrant les coordonnées des maisons de la nouvelle classe. Mais ensuite, Dieu merci, elle n’avait pratiquement plus besoin de s’en occuper jusqu’à la fin de l’année.
La classe se mit en rang par ordre alphabétique, les filles devant, les garçons derrière. La Porte devint d’un beau noir velouté, et Hester Adams agita la main, entra.
— Au…
Le « revoir » fut coupé, comme presque toujours.
La Porte redevint grise, puis noire, et Theresa Cantrocchi passa. Gris, noir, Zelda Charlowicz. Gris, noir, Patricia Coombs. Gris, noir, Sara May Evans.
Le rang se rapetissait à mesure que la porte avalait les enfants un par un pour les déposer chez eux. Bien entendu, il arrivait qu’une mère oubliât de mettre sa Porte sur « réception » au bon moment, et la Porte de l’école demeurait grise. Automatiquement, au bout d’une minute, la Porte passait aux coordonnées suivantes, et l’élève en question devait attendre que tous les autres soient passés, après quoi un coup de téléphone à la mère oublieuse faisait tout rentrer dans l’ordre. C’était toujours ennuyeux pour les élèves en cause, particulièrement pour les enfants sensibles, qui en concluaient qu’on ne pensait pas beaucoup à eux à la maison. Miss Robbins essayait toujours de faire comprendre ça aux parents qui venaient la voir, mais cela arrivait quand même au moins une fois par semestre.
Maintenant, toutes les filles étaient passées. John Abramowitz passa, puis Edwin Byrne…
Bien entendu, un autre ennui, et plus fréquent celui-là, était provoqué par le garçon ou la fille qui ne respectait pas sa place dans le rang. Cela arrivait toujours, malgré la vigilance de l’institutrice, particulièrement au début de l’année quand l’ordre de départ ne leur était pas encore familier.
Alors, il arrivait que des demi-douzaines d’enfants surgissent inopinément dans une maison qui n’était pas la leur, et on devait les renvoyer. Cela provoquait toujours un désordre qui demandait plusieurs minutes pour être corrigé, et les parents étaient invariablement hors d’eux.
Soudain, Miss Robbins se rendit compte que le rang n’avançait plus. Elle s’adressa d’un ton tranchant au garçon qui était maintenant en tête du rang.
— Alors, passe, Samuel. Qu’est-ce que tu attends ?
Samuel Jones se redressa d’un air suffisant et dit :
— Ce ne sont pas mes coordonnées, Miss Robbins.
— Alors, les coordonnées de qui ?
Elle regarda d’un air impatienté les cinq garçons qui restaient. Qui n’était pas à sa place ?
— Ce sont celles de Dick Hanshaw, Miss Robbins.
— Où est-il ?
Un autre garçon répondit, du ton vertueux et réprobateur que prennent automatiquement les enfants en rapportant aux autorités les déportements de leurs camarades.
— Il est passé par la porte de secours, Miss Robbins.
— Quoi ?
La Porte de l’école était passée à d’autres coordonnées, et Samuel Jones disparut. Un par un, les autres suivirent.
Miss Robbins était seule dans la classe. Elle alla à la porte de secours. C’était une petite porte, qu’on ouvrait à la main, et cachée derrière un rebond du mur pour ne pas rompre l’harmonie de la classe.
Elle l’entrouvrit. Elle devait servir à sortir en cas d’incendie, dispositif imposé par une loi anachronique ne tenant aucun compte des méthodes modernes et automatiques de lutte contre le feu, utilisées par tous les bâtiments publics. Dehors, il n’y avait rien, – que le dehors. La lumière du soleil était dure, et le vent soulevait des nuages de poussière.
Miss Robbins referma la porte. Elle était contente d’avoir appelé Mrs Hanshaw. Elle avait fait son devoir. Plus que jamais, il était évident que quelque chose n’allait pas chez Richard. Elle se retint pour ne pas téléphoner une seconde fois.
Mrs Hanshaw n’était pas allée à New York ce jour-là. Elle resta chez elle, partagée entre l’angoisse et la colère, cette dernière inspirée par l’impudente Miss Robbins.
Environ un quart d’heure avant la fin des classes, son angoisse la poussa vers la Porte. L’année précédente, elle l’avait fait équiper d’un dispositif automatique, qui l’activait aux coordonnées de l’école à trois heures moins cinq et ne bougeait plus, empêchant toute manœuvre manuelle jusqu’à l’arrivée de Richard.
Les yeux fixés sur le gris sinistre de la Porte (un champ de forces inactif ne pourrait-il être d’une autre couleur, quelque chose de plus vivant, de plus gai ?) et attendit. Elle pressa l’une contre l’autre ses mains glacées.
La Porte devint noire à la seconde précise, mais rien ne se produisit. Les minutes passèrent. Richard était en retard. Puis, passablement en retard. Puis, très en retard.
Il était quatre heures moins le quart, et elle était distraite. Normalement, elle aurait appelé l’école, mais elle ne pouvait pas, non, elle ne pouvait pas. Pas après que cette institutrice eut délibérément jeté des doutes sur la santé mentale de Richard. Comment osait-elle ?
Mrs Hanshaw s’agitait nerveusement, allumant une cigarette d’une main tremblante, puis l’écrasant aussitôt Est-ce que ce retard avait une cause normale ? Est-ce que Richard avait été retenu à l’école pour une raison ou pour une autre ? Non, il lui en aurait parlé. Subitement, elle eut une illumination. Il savait qu’elle allait à New York, et qu’elle ne rentrerait certainement pas avant la fin de l’après-midi…
Non, il le lui aurait dit. Pourquoi chercher à se tromper elle-même ?
Sa fierté flanchait. Il faudrait bien qu’elle appelle l’école ou même (elle ferma les yeux, et des larmes filtrèrent à travers ses cils) la police.
Et quand elle les rouvrit, Richard était debout devant elle, les yeux baissés, dans l’attitude de quelqu’un qui attend l’orage.
— Hello, m’man.
L’angoisse de Mrs Hanshaw se transmuta instantanément (comme seules les mères savent le faire), en colère.
— Où es-tu allé, Richard ?
Mais, avant qu’elle eût pu débiter plus avant le couplet concernant les fils insoucieux et les mères affligées, quelques détails de son apparence la frappèrent, et elle en resta bouche bée d’horreur.
Elle dit :
— Tu es allé dehors.
Son fils baissa les yeux sur ses souliers poussiéreux (moins les soufflets), sur les raies de crasse qui marquaient ses bras, et sur la déchirure, petite mais bien réelle de sa chemise. Il dit :
— Mais, m’man, je voulais juste… et sa voix mourut.
Elle dit :
— La Porte de l’école ne marchait pas ?
— Si, m’man.
— Est-ce que tu te rends compte que j’étais malade d’inquiétude ?
Elle attendit vainement une réponse.
— Bon, je vous parlerai plus tard, jeune homme. D’abord, vous allez prendre un bain, et on va jeter tout ce que vous portez sur vous. Mekkano !
Mais le mekkano avait déjà réagi de façon adéquate à l’expression « prendre un bain », et son glissement silencieux l’avait entraîné dans la salle de bain.
— Tu vas enlever tes chaussures ici même, dit Mrs Hanshaw. Après, rejoins le mekkano.
Richard fit ce qu’on lui disait avec une résignation qui le plaçait au-dessus de futiles protestations.
Mrs Hanshaw ramassa entre le pouce et l’index les souliers sales et les jeta dans le vide-ordure qui bourdonna de détresse à l’arrivée de ce chargement inattendu. Elle s’essuya soigneusement les mains à un chiffon qu’elle envoya avec ostentation rejoindre les souliers.
Elle ne se joignit pas à Richard pour le dîner, mais le laissa prendre son repas en la compagnie du mekkano, ce qui était pire que le prendre seul. Cela, pensa-t-elle, serait la preuve patente de son mécontentement, et contribuerait plus que n’importe quelle réprimande ou punition à lui faire réaliser qu’il avait mal agi. Richard, se disait-elle fréquemment, est un enfant sensible.
Mais elle monta le voir avant qu’il s’endorme.
Elle lui sourit et lui parla doucement. Elle pensa que c’était le mieux. Après tout, il avait déjà été puni.
Elle dit :
— Qu’est-ce qui t’es arrivé aujourd’hui, Dickieboy ?
Elle l’appelait ainsi quand il était bébé, et rien que le son de ce nom l’attendrit jusqu’aux larmes.
Mais il se contenta de détourner les yeux, et parla d’une voix froide et têtue.
— J’aime pas passer par ces sales Portes, m’man.
— Mais pourquoi ?
Il passa les mains sur le drap fin (frais, propre, antiseptique, et, bien entendu, jetable après usage) et dit :
— Je les aime pas, c’est tout.
— Mais alors, comment iras-tu à l’école, Dickie ?
— Je me lèverai plus tôt, marmonna-t-il.
— Mais pourtant, les Portes, c’est très bien.
— Je les aime pas.
Il ne la regarda pas une seule fois.
Au désespoir, elle dit :
— Bon, bon, tu vas bien dormir, et demain matin, tu te sentiras beaucoup mieux.
Elle l’embrassa et quitta la chambre, passant machinalement la main devant la cellule photo-électrique pour diminuer la lumière.
Mais elle eut du mal à dormir elle-même, cette nuit-là. Pourquoi Dick se méfiait-il des Portes tout d’un coup ? Il n’avait jamais montré aucune répugnance jusque-là. Évidemment, la Porte s’était détraquée le matin, mais cela aurait dû la lui faire apprécier encore davantage.
Dickie n’était pas raisonnable.
Pas raisonnable ? Cela lui rappela Miss Robbins et son diagnostic, et Mrs Hanshaw serra les mâchoires d’un air menaçant, dans l’intimité et les ténèbres de sa chambre. Bêtises, tout ça ! Son fils était retourné, et une bonne nuit de sommeil arrangerait tout.
Mais quand elle se leva le lendemain matin, son fils n’était pas dans la maison. Le mekkano ne pouvait pas parler, mais à l’aide de ses appendices, il pouvait répondre aux questions par des signes équivalent à oui ou à non, et il ne fallut à Mrs Hanshaw que trente secondes pour s’assurer que son fils s’était levé une demi-heure plus tôt que d’habitude, avait sauté sa douche, et était sorti de la maison en courant.
Mais pas par la Porte.
Par l’autre chemin. – Par la porte avec un petit « p ».
Le visiphone de Mrs Hanshaw se mit à clignoter doucement à 3 h 10 ce jour-là. Mrs Hanshaw devina qui l’appelait, et ayant activé le récepteur, vit qu’elle avait deviné juste. Coup d’œil rapide au miroir pour voir si elle avait l’air calme qui convenait en dépit d’une journée d’inquiétude et d’angoisse, après quoi elle brancha son émetteur.
— Oui, Miss Robbins, dit-elle avec froideur.
L’institutrice de Richard était quelque peu hors d’haleine. Elle dit :
— Mrs Hanshaw, Richard est sorti délibérément par la porte de secours bien que je lui aie dit d’utiliser la Porte. Je ne sais pas où il est allé.
Mrs Hanshaw dit, avec prudence :
— Il rentre à la maison.
Miss Robbins eut l’air consterné.
— Vous approuvez cela ?
Livide, Mrs Hanshaw se mit en devoir de remettre l’institutrice à sa place.
— Je ne pense pas que ce soit à vous de critiquer cela. Si mon fils choisit de ne pas utiliser la Porte, c’est son affaire et la mienne. Je ne pense pas que les règlements de l’école l’obligent à utiliser la Porte, n’est-ce pas ?
Et son ton indiquait clairement que si le règlement comportait une obligation de ce genre, elle verrait à le faire changer.
Miss Robbins rougit, et n’eut que le temps de placer une brève remarque avant que le contact soit coupé. Elle dit :
— Vous devriez le faire sonder. Vraiment.
Mrs Hanshaw resta debout devant la plaque de quartzinium, fixant sans la voir la surface vide. Pendant quelques instants, le sens de la famille la mit avec résolution du côté de Richard. Pourquoi devrait-il utiliser la Porte s’il préférait ne pas le faire ? Puis elle s’installa pour attendre, la fierté le disputant à l’angoisse sourde qui lui disait qu’après tout, quelque chose ne tournait pas rond chez Richard.
Il rentra avec une expression de défi sur le visage, mais sa mère, au prix d’un violent effort, l’accueillit comme si de rien n’était.
Elle s’en tint à cette politique pendant des semaines. Ce n’est rien, se disait-elle. C’est un caprice. Ça lui passera.
Cela devint presque normal. Mais il arrivait également, de temps en temps, et jusqu’à trois jours de suite, qu’en descendant pour déjeuner, elle trouvât Richard, attendant près de la Porte d’un air maussade, puis l’utilisant quand c’était l’heure de partir pour l’école. Elle se retenait toujours de faire des commentaires.
Chaque fois qu’il faisait cela, et spécialement quand il persistait dans cette attitude en arrivant à la maison par la Porte, elle se sentait chaud au cœur, et elle pensait :
« Bon, c’est fini. » Mais, au bout d’un, deux, ou trois jours, il retournait à son habitude, comme un drogué à sa drogue, et sortait en silence par la porte, – avec un petit « p », – avant qu’elle s’éveillât.
Et chaque fois, elle pensait avec désespoir aux psychiatres et aux sondages, et chaque fois, elle imaginait la satisfaction vulgaire de Miss Robbins en apprenant cela (peut-être) et cela l’arrêtait, bien qu’elle n’eût peut-être pas une conscience très claire de ce qui provoquait réellement cet arrêt.
En attendant, elle supportait cela du mieux possible. Le mekkano avait ordre d’attendre à la porte, – avec un petit « p », – muni d’un nécessaire Tergo et de vêtements propres. Richard se lavait et se changeait sans résistance. Ses sous-vêtements, ses chaussettes et ses soufflets étaient à jeter après usage, de toute façon, et Mrs Hanshaw supporta sans se plaindre la dépense supplémentaire que lui imposait le fait de jeter une chemise tous les jours. Elle permit finalement que les pantalons servent toute une semaine avant qu’on les jette, pourvu qu’on les nettoie à fond chaque soir.
Un jour, elle proposa à Richard de l’accompagner à New York. Cette proposition était plus inspirée par le vague désir de le garder près d’elle que par aucun plan préconçu. Il ne fit pas d’objections. Il s’en montra même heureux. Il entra dans la Porte avec insouciance. Il n’hésita pas. Il n’eut même pas cet air buté qu’il avait les matins où il utilisait la Porte pour aller à l’école.
Mrs Hanshaw se réjouit. C’était peut-être le moyen de regagner ses bonnes grâces à l’égard des Portes, et elle fit des prodiges d’imagination pour trouver des prétextes de voyages en compagnie de Richard. Elle fit même monter sa note d’électricité à des hauteurs inouïes en proposant, et en faisant avec lui, un voyage à Canton, pour assister à une fête chinoise.
Cela se passait un dimanche, et le lendemain matin, Richard se dirigea vers le trou dans le mur par où il passait toujours. Mrs Hanshaw, s’étant réveillée de très bonne heure, le vit. Pour une fois, à bout de patience, elle lui cria plaintivement :
— Pourquoi pas la Porte, Dickie ?
Il répondit laconiquement :
— C’était bon pour Canton.
Et il sortit de la maison.
Ainsi, ce plan s’était soldé par un échec. Et puis, un jour, Richard rentra trempé jusqu’aux os. Le mekkano se penchait sur lui, hésitant, et Mrs Hanshaw, retour d’une visite de quatre heures à sa sœur qui habitait l’Iowa, cria :
— Richard Hanshaw !
Il dit d’un air sournois :
— Il s’est mis à pleuvoir. Tout d’un coup, il s’est mis à pleuvoir.
Pendant un moment, le mot n’évoqua rien pour elle. L’école et la géographie, ça se plaçait à vingt ans en arrière. Puis elle se souvint, et elle eu une vision d’eau se déversant sans fin du ciel, – une cascade démentielle, sans robinet pour l’arrêter, sans bouton à pousser, sans contact à couper.
Elle dit :
— Et tu es resté dehors sous la pluie ?
Il dit :
— Ben, m’man, je suis rentré aussi vite que j’ai pu. Je ne savais pas qu’il allait pleuvoir.
Mrs Hanshaw ne trouva rien à répondre. Elle était consternée, et ce sentiment la remplissait tellement qu’il ne laissait pas place aux paroles.
Deux jours plus tard, le nez de Richard se mit à couler, et sa gorge était sèche et brûlante. Mrs Hanshaw fut obligée d’admettre que le virus de la maladie avait trouvé asile dans sa maison, comme si c’était d’une misérable masure de l’Âge du Fer.
C’est à cause de ça que son obstination et sa fierté rendirent les armes, et qu’elle s’avoua à elle-même qu’après tout. Richard avait peut-être besoin de l’aide d’un psychiatre.
Mrs Hanshaw choisit un psychiatre avec soin. Son premier mouvement fut d’aller au loin pour en consulter un. Pendant un certain temps, elle pensa aller directement au Centre Médical de San Francisco et d’en prendre un au hasard.
Puis il lui vint à l’idée qu’en agissant ainsi, elle se ravalerait au rang de consultante anonyme. Elle n’obtiendrait pas plus de considération que n’importe quel miséreux, usager des Portes publiques. Tandis que si elle restait dans sa communauté, ses paroles auraient du poids…
Elle consulta la carte du district. Elle faisait partie de l’excellente série de cartes préparées par Portes, Inc., et distribuées gratuitement à leurs clients. Mrs Hanshaw ne put réprimer un frisson de fierté civique en dépliant la carte. Ce n’était pas seulement la liste en petits caractères des coordonnées des Portes. C’était une vraie carte, sur laquelle toutes les maisons étaient soigneusement portées.
Et pourquoi pas ? A-3 était un nom connu dans le monde entier, une garantie d’aristocratie. C’était la première communauté de la planète à avoir été construite en vue de l’usage des Portes. La première, la plus grande, la plus riche, la plus connue. Elle n’avait pas besoin d’usines, de magasins. Elle n’avait pas même besoin de routes. Chaque maison était comme un petit château bien fermé sur lui-même, et dont la Porte donnait accès dans le monde entier, partout où existaient d’autres Portes.
Elle suivit du doigt la liste des cinq mille familles du District A-3. Elle savait qu’elle comportait plusieurs psychiatres. Les professions intellectuelles étaient bien représentées en A-3.
Le docteur Hamilton Sloane fut le second nom auquel elle arriva, et son doigt s’attarda sur la carte. Son cabinet était à peine à trois kilomètres de chez elle.
Le nom lui plut.
Le fait qu’il vécût à A-3 était garant de ses capacités. Et c’était un voisin. Pratiquement un voisin. Il comprendrait que le cas était urgent, – et confidentiel.
Avec décision, elle appela son bureau pour prendre rendez-vous.
Le docteur Hamilton Sloane était relativement jeune, moins de quarante ans. Il était de bonne famille et en effet, connaissait Mrs Hanshaw de réputation.
Il l’écouta calmement, puis il dit :
— Ainsi, cela a commencé par le dérangement de la Porte.
— C’est exact, Docteur.
— Est-ce qu’il manifeste une crainte quelconque des Portes ?
— Bien sûr que non. Quelle idée !
Elle était manifestement stupéfaite.
— C’est possible, Mrs. Hanshaw, c’est possible. Après tout, quand on réfléchit à la façon dont fonctionne une Porte, c’est assez effrayant. Vous entrez dans la Porte, et, pendant un instant, vos atomes sont convertis en champ énergétique, transmis en un autre point de l’espace et reconvertis en matière. Pendant cet instant, vous n’êtes plus en vie.
— Je suis bien sûre que personne ne pense à ça.
Mais votre fils peut y penser. Il a assisté à la panne de la Porte. Il se dit peut-être : « Et si la Porte tombe en panne quand je me trouve à mi-chemin ? »
— Mais ça ne tient pas debout. Il continue à utiliser la Porte. Il est même venu à Canton avec moi ; à Canton, en Chine. Et, comme je vous l’ai dit, il l’utilise environ une ou deux fois par semaine pour aller à l’école.
— De son plein gré ? Joyeusement ?
— Eh bien, dit Mrs Hanshaw à contrecœur, ça a l’air de le contrarier un peu. Mais vraiment, Docteur, ça ne sert pas à grand chose d’en parler, n’est-ce pas ? Si vous faisiez un rapide sondage, pour voir d’où viennent ses troubles, – et elle termina gaiement, – ça n’irait pas plus loin. Je suis sûre que ce n’est pas grave.
Le Dr Sloane soupira. Il détestait le mot « sondage ». Et il n’y en avait pratiquement aucun qu’il entendît plus souvent.
— Mrs Hanshaw, dit-il d’un ton patient, les sondages rapides, ça n’existe pas. Maintenant, je sais bien que les périodiques ne parlent que de ça, et que c’est une mode qui fait rage dans certains milieux, mais c’est très surfait.
— Parlez-vous sérieusement ?
— Très sérieusement. Un sondage est une chose très compliquée, et la théorie veut qu’il permette de trouver le tracé des circuits mentaux. Voyez-vous, les cellules cervicales ont entre elles des connections multiples et variées. Certaines de ces voies sont plus utilisées que d’autres. Elles représentent des habitudes de pensée, conscientes et inconscientes. D’après la théorie, ces voies, dans un cerveau donné, peuvent servir à diagnostiquer de bonne heure les maladies mentales, et avec certitude.
— Eh bien alors ?
— Mais le sondage constitue une expérience très pénible, particulièrement pour un enfant. C’est traumatisant. Ça prend plus d’une heure. Après, on doit envoyer les résultats au Bureau Central de Psychiatrie aux fins d’analyse, et cela peut prendre des semaines. Et en plus de tout ça, Mrs Hanshaw, beaucoup de psychiatres pensent que la théorie n’est pas sûre.
Mrs Hanshaw pinça les lèvres.
— Voulez-vous dire qu’il n’y a rien à faire ?
Le Dr Sloane sourit.
— Pas du tout. Il y a eu des psychiatres pendant des siècles avant qu’on invente les sondages. Je vous propose de me laisser parler à votre fils.
— Lui parler ? C’est tout ?
— Je vous demanderai des détails sur son passé, si c’est nécessaire, mais je pense que le plus important est de parler à l’enfant.
— Vraiment, Dr Sloane, je doute qu’il veuille bien parler de cela avec vous. Il ne m’en parle pas à moi, et je suis sa mère.
— Cela arrive souvent lui assura le psychiatre. Souvent, un enfant parlera plus facilement à un étranger. En tout cas, je ne peux accepter ce cas qu’à cette condition.
Mrs Hanshaw se leva, assez mécontente.
— Quand pouvez-vous venir, docteur ?
— Que diriez-vous de samedi prochain ? Il ne sera pas à l’école. Est-ce que vous serez occupée ?
— Je serai prête.
Elle sortit avec dignité. Le Dr Sloane traversa son cabinet avec elle, l’accompagna jusqu’à la Porte, et attendit pendant qu’elle composait les coordonnées de sa maison. Elle devint une demi-femme, un quart de femme, un coude, un pied, puis plus rien.
C’était effrayant.
Est-ce qu’une Porte était jamais tombée en panne au cours d’un passage, laissant une moitié de corps ici, une autre là ? Il ne l’avait jamais entendu dire, mais ça pouvait arriver.
Il retourna à son bureau et vérifia l’heure de son prochain rendez-vous. Il était évident que Mrs Hanshaw était contrariée et déçue qu’il n’ait pas accepté de traiter son fils par le sondage psychique.
Pourquoi, au nom du Ciel ? Pourquoi ces sondages, pure charlatanerie à son avis, faisaient-ils tant d’impression sur le public ? Ça devait faire partie de la tendance générale qui poussait tout le monde vers les machines. Tout ce qu’un homme peut faire, les machines le font encore mieux. Les Machines ! Toujours plus de Machines ! Des Machines pour tout et pour rien ! Ô tempora ! Ô mores !
Au diable !
Le ressentiment qu’il éprouvait à l’égard des sondages commençait à l’inquiéter. Avait-il peur du chômage technologique ? Était-ce, de sa part, un sentiment d’insécurité, de la mécanophobie, si l’on pouvait dire ?
Il se promit mentalement d’en parler avec son propre analyste.
Le Dr Sloane avançait à tâtons. L’enfant n’était pas un malade venu le trouver de lui-même, plus ou moins désireux de parler, plus ou moins désireux qu’on l’aide.
En d’autres circonstances, il aurait mieux valu que cette première rencontre avec Richard fût courte et sans conséquences. Cela aurait été suffisant de lier connaissance. La fois d’après, il aurait été pour Richard quelqu’un qu’il avait déjà vu. La troisième fois, il aurait été une connaissance, et la quatrième, un ami de la famille.
Malheureusement, Mrs Hanshaw n’avait pas l’air de vouloir accepter que les choses traînent en longueur.
Elle se mettrait en quête d’un sondage, et, naturellement, elle trouverait.
Et elle abîmerait l’enfant. Il en était certain.
C’est pour cette raison qu’il résolut de sacrifier un peu de la prudence nécessaire et de risquer une crise bénigne.
Dix minutes très gênantes s’étaient écoulées quand il se décida. Mrs Hanshaw souriait avec raideur, le lorgnant avec attention, comme si elle s’attendait à ce que ses paroles fassent des miracles. Richard se tortillait sur son siège, insensible aux efforts du Dr Sloane pour engager la conversation, écrasé d’ennui et incapable de le dissimuler.
Soudain, le Dr Sloane dit avec naturel :
— Est-ce que tu voudrais faire une promenade avec moi, Richard ?
Les yeux de l’enfant se dilatèrent, et il s’arrêta de se tortiller. Il regarda le Dr Sloane droit dans les yeux.
— Une promenade, Monsieur ?
— Oui, dehors.
— Vous allez… dehors ?
— Quelquefois. Quand j’en ai envie.
Richard s’était levé, réprimant avec peine une impatience dévorante.
— Je croyais que personne n’allait dehors.
— Moi, j’y vais. Et j’aime la compagnie.
L’enfant se rassit, hésitant.
— M’man ?…
Mrs Hanshaw s’était raidie sur son siège, et ses lèvres pincées exprimaient l’horreur la plus complète, mais elle arriva à articuler :
— Bien sûr, Dickie, mais fais attention.
Et elle s’arrangea pour décocher un regard meurtrier au Dr Sloane.
À certains égards, le Dr Sloane avait menti. Il n’allait pas dehors « quelquefois ». Il n’était pas allé dehors depuis qu’il était entré à l’université. Certes, il avait été attiré par les sports (et il l’était toujours, dans une certaine mesure), mais, à son époque, les chambres à ultra-violets, les piscines et les tennis couverts s’étaient développés. Pour ceux qui avaient de l’argent, ils étaient beaucoup plus satisfaisants que leurs équivalents de plein air, ouverts à toutes les intempéries. Il n’y avait pas d’occasion de sortir.
C’est pourquoi le vent caressant sa peau lui donna la chair de poule, et c’est avec précaution qu’il posa ses soufflets dans l’herbe.
— Hé, regardez ça !
Maintenant, Richard était tout différent. Il riait et toute sa réserve avait disparu.
Le Dr Sloane n’eut que le temps d’apercevoir un éclair bleu qui alla se poser dans un arbre. Il y eut un froissement de feuilles, puis il disparut.
— Qu’est-ce que c’était ?
— Un oiseau, dit Richard. Un oiseau bleu.
Le Dr Sloane regardait autour de lui avec étonnement. La résidence des Hanshaw était bâtie sur une petite éminence, et l’on voyait à des kilomètres à la ronde. La région était peu boisée, et, entre les bouquets d’arbres, l’herbe brillait au soleil.
Sur des fonds d’un vert plus soutenu, du rouge et du jaune formaient des dessins. C’était des fleurs. Grâce aux livres qu’il avait lus au cours de sa vie, et aux vieux spectacles vidéo, il en avait suffisamment appris pour que tout cela lui semble à la fois étrange et familier.
Pourtant, l’herbe était si bien tondue, les fleurs plantées si régulièrement ! Il réalisa vaguement qu’il s’était attendu à quelque chose de plus sauvage. Il dit :
— Qui est-ce qui s’occupe de tout cela ?
Richard haussa les épaules.
— J’sais pas. Peut-être les mekkanos.
— Les mekkanos ?
— Il y en a des tas dans le coin. Des fois, ils ont une sorte de couteau atomique qu’ils tiennent près du sol. Ça coupe l’herbe. Et ils sont toujours en train de tripoter les fleurs et tout. Tenez, en voilà un, là-bas.
C’était un tout petit objet, à cinq cents mètres d’eux. Sa peau métallique reflétait la lumière tandis qu’il se déplaçait au milieu de la prairie rayonnante, et il s’adonnait à une activité que le Dr Sloane fut incapable d’identifier.
Le Dr Sloane était étonné. Il s’agissait là d’un esthétisme perverti, d’un gaspillage ostentatoire…
— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-il soudain.
Richard regarda. Il dit :
— C’est une maison. Elle appartient aux Froehlichs. Coordonnées : A-3, 23, 461. Et ce petit bâtiment pointu, là-bas, c’est la Porte publique.
Le Dr Sloane fixait la maison. Ainsi, ça avait cet aspect-là du dehors. Il s’était imaginé quelque chose de plus cubique et de plus haut.
— Venez, cria Richard en courant devant lui.
Le Dr Sloane le suivit plus posément.
— Tu connais toutes les maisons par ici ?
— À peu près.
— Où est A-3, 26, 475 ?
C’était sa maison à lui, bien sûr.
Richard regarda autour de lui.
— Voyons… Mais oui, je sais où elle est… Vous voyez l’eau, là-bas ?
— L’eau ?
Le Dr Sloane distinguait une ligne argentée qui serpentait dans la verdure.
— Bien sûr. De la vraie eau. Ça court sur des rochers et plein de choses. Ça court tout le temps. On peut la traverser en marchant sur des pierres. Ça s’appelle une rivière.
Plutôt un ruisseau, pensa le Dr Sloane. Il avait étudié la géographie, bien sûr, mais ce qu’on enseignait sous ce nom, maintenant, c’était plutôt la géographie économique et culturelle. La géographie physique était une science presque éteinte, à part pour les spécialistes. Quand même, il savait ce que c’était qu’une rivière et un ruisseau, en théorie tout au moins.
Richard continuait à partir.
— Eh bien, juste après la rivière, derrière la colline où il y a un gros bouquet d’arbres, en descendant un peu de l’autre côté, il y a A-3, 26, 475. C’est une maison vert clair avec un toit blanc.
— Vraiment ?
Le Dr Sloane était sincèrement étonné. Il ne savait pas qu’elle était verte.
Un petit animal fit remuer l’herbe dans son impatience à éviter les pieds qui se dirigeaient vers lui. Richard le suivit des yeux et haussa les épaules.
— Pas moyen de les attraper. J’ai essayé.
Un papillon voleta près d’eux, tache palpitante et jaune. Le Dr Sloane le suivit des yeux.
Un bourdonnement sourd emplissait le paysage, dominé parfois par un son dur, un appel, un froissement, un gazouillement, un caquètement qui s’élevait et retombait. Comme son oreille s’accoutumait à écouter, le Dr Sloane percevait mille bruits différents, dont aucun n’était fait par l’homme.
Une ombre recouvrit le paysage, s’avança vers lui, et le recouvrit. Il fit soudain plus frais, et il leva les yeux, stupéfait.
Richard dit :
— Ce n’est qu’un nuage. Il s’en ira dans une minute… Regardez ces fleurs. Elles sentent bon.
Ils étaient à plusieurs centaines de mètres de la résidence des Hanshaw. Le nuage passa et le soleil se remit à briller. Le Dr Sloane regarda derrière lui, et fut consterné de la distance qu’ils avaient couverte. S’ils perdaient de vue la maison, ou si Richard s’en allait en courant, comment trouverait-il son chemin pour y revenir ?
Il écarta cette idée avec irritation, et regarda vers la ligne argentée de l’eau, plus proche maintenant et au-delà, où sa maison devait se trouver. Il pensa, étonné : vert clair ?
Il dit :
— Tu dois être un fameux explorateur.
Richard dit avec une fierté teintée de timidité :
— Pour aller à l’école et revenir, je prends chaque fois un chemin différent, et je vois de nouvelles choses.
— Mais tu ne vas pas dehors tous les matins, non ? Tu utilises bien les Portes, quelquefois, j’imagine ?
— Oh, bien sûr.
— Pourquoi, Richard ?
Pour quelque obscure raison, le Dr Sloane avait l’impression qu’il s’agissait là d’un point important.
Mais Richard lui cassa les ailes. En levant les sourcils, et d’un air stupéfait, il dit :
— Eh ben, il y a des jours où il pleut, et je suis bien obligé d’utiliser la Porte. Je déteste ça, mais qu’est-ce que je peux y faire ? Il y a quinze jours, j’ai été surpris par la pluie et je. – il regarda machinalement autour de lui, et sa voix ne fut plus qu’un souffle, – j’ai attrapé un rhume, et m’man était toute retournée.
Le Dr Sloane poussa un soupir.
— Est-ce qu’on rentre ?
Une grande déception se lut immédiatement sur le visage de Richard.
— Ah, pour quoi faire ?
— Tu viens de me faire souvenir que ta mère doit nous attendre.
— Ah, c’est vrai.
L’enfant se retourna à contrecœur.
Ils revinrent à pas lents. Richard bavardait gaiement.
— Une fois, à l’école, j’ai écrit une composition sur ce que je choisirais si je pouvais aller dans un ancien véhicule (il prononçait avec un soin exagéré) et j’ai dit un stratoliner pour voir les étoiles, les nuages et des choses comme ça. Oh, dis donc, quel idiot !
— Tu choisirais autre chose, maintenant ?
— Et comment ! J’irais en automobile, tout doucement. Et alors, je verrais tout ce qui existe.
Mrs Hanshaw avait l’air troublée, hésitante.
— Alors, vous ne le trouvez pas anormal, Docteur ?
— Un peu original, peut-être, mais pas anormal. Il aime être dehors.
— Mais comment cela est-il possible ? C’est si sale, si désagréable !
— Ça c’est une question de goût. Il y a cent ans, nos ancêtres vivaient dehors la plupart du temps. Et même aujourd’hui, j’oserais m’aventurer à dire qu’il y a des millions d’Africains qui n’ont jamais vu une Porte.
— Mais on a toujours appris à Richard à se conduire comme doit le faire une personne civilisée habitant le District A-3, dit farouchement Mrs Hanshaw. Pas comme un Africain ou un… un ancêtre.
— Et c’est de là que viennent une partie de nos ennuis, Mrs Hanshaw. Il éprouve le besoin d’aller dehors, et pourtant, il a le sentiment que c’est mal. Il a honte d’en parler, à vous ou à son institutrice. Il se réfugie dans la bouderie, et cela pourrait éventuellement devenir dangereux.
— Mais alors, comment le persuader d’arrêter ?
Le Dr Sloane dit :
— N’essayez pas de le persuader, essayez plutôt de canaliser cette activité. Le jour où votre Porte est tombée en panne, il a été obligé de sortir, il a découvert que ça lui plaisait, et il en a pris l’habitude. Il s’est servi de son trajet pour aller à l’école et en revenir comme d’un prétexte pour renouveler cette première et excitante expérience. Maintenant, supposons que vous acceptiez de le laisser sortir deux heures le samedi et le dimanche. Supposons qu’il arrive à comprendre qu’il peut aller dehors, sans nécessairement aller quelque part. Ne pensez-vous pas qu’après ça, il accepterait d’utiliser la Porte pour aller à l’école ? Et ne pensez-vous pas que cela mettrait un terme aux ennuis qu’il a actuellement avec son institutrice, et, probablement, avec ses camarades ?
— Mais alors, les choses resteront ce qu’elles sont ? Est-ce inévitable ? Il ne redeviendra donc jamais normal ?
Le Dr Sloane se leva.
— Mrs Hanshaw, il est aussi normal qu’on peut l’être. En ce moment, il goûte les joies du fruit défendu. Si vous coopérez avec lui, si vous ne le désapprouvez pas, cela perdra pour lui un peu de son attrait. Puis, en grandissant, il prendra conscience des exigences et des contraintes de la vie en société. Il apprendra à se conformer à la règle. Après tout, il y a un rebelle en chacun de nous, mais, en général, il meurt à mesure que nous grandissons et que nous vieillissons. Sauf, bien entendu, s’il est sévèrement refoulé et si on lui donne par là l’occasion de concentrer des forces dangereuses. Gardez-vous de cela, et Richard sera très bien.
Il se dirigea vers la Porte.
Mrs Hanshaw dit :
— Vous ne pensez pas qu’un sondage sera nécessaire, Docteur ?
Il se retourna et dit avec véhémence :
— Non, absolument pas ! Il n’y a rien chez cet enfant qui justifie cela. Vous m’avez compris ? Rien.
Ses doigts hésitèrent à un pouce du tableau des coordonnées, et son visage se renfrogna.
— Qu’est-ce qu’il y a Docteur ? demanda Mrs Hanshaw.
Mais il ne l’entendit pas, parce qu’il pensait à la Porte, et aux sondages psychiques, et à tout le flot montant et étouffant de la machinerie.
Il y a un rebelle en chacun de nous, pensa-t-il.
Et, laissant retomber sa main et se détournant de la Porte, il dit à voix basse :
— Quelle belle journée, n’est-ce pas ! Je crois que je vais rentrer à pied.