L’Ampoule n°15 - Sommets & Abîmes
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SOMMETS SOMMETS
& ABÎMES & ABÎMES
Cette nouvelle est extraite du recueil Avant terme à paraître en 2015 aux éditions de l’AbatJour.
Exemple d’affiche 400 par 150 à ne pas mettre sous les yeux des étudiants de Sup de Pub : une police Palatino Linotype de couleur brune sur un fond jaune pisseux. Une trame façon toile de jute. Un texte et rien d’autre.
« Un caprice de milliardaire en manque de reconnaissance. La marque d’un vieil illuminé éconduit par le comité de lecture des éditions Odile Jacob ! » plaisanta mon collègue. Nous sortions du ministère du Travail où tous deux, employés de la fonction publique, exercions.
Je n’étais pas de son avis. Milliardaire, ça ne faisait aucun doute vu la quantité d’affiches apposées sur les murs des stations de métro… Vieux, peutêtre… mais fou, sûrement pas. Ou bien je l’étais également… et ce n’était pas le cas.
Sans que je puisse le formuler, il y avait longtemps que cette idée de « hasard » me trottait dans la tête, et ce texte sans grande qualité littéraire et même plutôt maladroit me séduisait. Je venais de perdre un ami dans un attentat à connotation religieuse, et finissais de lire Soumission de Michel Houellebecq. Ceci expliquant cela…
Le texte :
« Ne m’ennuyez pas avec vos religions. Vous me fatiguez ! Vos « Dieux » ne m’intéressent pas. Ils ne m’intéressent pas parce qu’ils naissent de vos peurs — de vos fatuités. De vos imaginaires restreints que vous pensez, en toute honnêteté, supérieurs. Moi, je ne crois en rien, et m’en porte très bien. Je n’ai nul temps à perdre, tant je sais qu’il m’en manquera pour m’éclairer comme je le souhaiterais. De vous à moi, afin que vous me compreniez : je sais mon intellect modeste, ma matière grise incapable d’appréhender l’univers, mes sens limités… Je n’ai aucun plaisir, et n’aurais aucune gloire à vous proposer une « finalité ». Un sens global « prêt à consommer ». Commençons par vivre ensemble sans nous détruire. Tâchons de vivre le plus longtemps sur terre pour observer ce qui nous entoure — juste pour savoir. Par curiosité. Et que ça ne nous empêche pas de viser les étoiles, au contraire ! Mais réalisons nos vies en conscience sans masquer les réalités en nous persuadant que ce que nous ignorons est l’affaire d’une entité supérieure. D’une « Force définie » — alors qu’il ne tient qu’à nous d’accepter nos limites naturelles. La nature dont l’homme fait partie est besogneuse — ce que nous observons est le fruit du hasard. Comment ne pas considérer le hasard ? Comment en douter, quand tout est sujet à évolution ? Quand la règle (paradoxe de la langue quand on veut parler de hasard) est l’empirisme ? Tant que nous penserons « divin » ou « corps finis », nous serons à côté de la réalité. Oublions que nous sommes en mesure d’entrevoir. Nous ne le sommes pas ! Nos réflexions sont de caractère strictement poétique, et la poésie ne fait pas loi, au plus cherche telle des voies… Nos perceptions sont grossières. Le monde n’existe ni dans le défini, ni dans l’indéfini. Je serais incapable de vous dire ce qu’il est, car c’est incompréhensible. Mais : il est ! Et je m’en satisfais. Cela ne signifie pas que j’adhère à sa forme. Que ma nature fait taire mes jugements ainsi que ma raison. Bien au contraire ! Libre, je peux le hurler : je hais le hasard qui nous a faits. Nous, le vivant… J’aime l’esthétisme des galaxies qui s’entremêlent, des soleils qui explosent, des brouillards de planètes… J’aime le bouillon terrestre et ses flux de lave. Les vagues tempétueuses. Mais les aiméje vraiment ? Ne s’agitil pas toujours de confrontations, de faims, de déchirures ? Du malheur de toute chose ? De créations éphémères, qui à leur tour retourneront dans le chaudron… Que puisje aimer, si ce n’est, complice, les instants de vie heureuse qui me sont offerts — et que par chance ou par opportunisme je m’octroie. Rien n’est défini jusqu’à l’instant où, un court instant, dans un éclair, une conscience s’en empare… »
— Il est imbuvable ce texte, vous y comprenez quelque chose ?
— Un peu…
— Bon, moi, je vous laisse, je prends le prochain métro, pas le courage d’en lire davantage.
— Ok !
— À demain alors.
— À demain.
— Vous m’expliquerez !
— Oui… Euh, non… si, voilà, c’est tout simple. Vous connaissez la blague du potage ?
— Je ne sais pas, allezy…
— Une couille dans le potage, c’est une erreur. Deux, c’est une recette !
Bien sûr qu’il la connaissait, ma blague, et il eut la générosité d’en rire. Rire qu’il emporta en se glissant dans la rame bondée suivante.
Je restai sur le quai. Je m’en voulais d’avoir botté en touche avec mon histoire de potage. En même temps, je n’étais pas très loin de la vérité.
Je repris le texte où je l’avais laissé.
« Ce qui est établi, qui est en état de fonctionner, perd de son mystère. Alors que ce qui ne l’est pas, par manque de quelque chose qui fait que ça ne peut être, pousse nos intelligences à y trouver de l’étrangeté. Pourquoi l’un, et pas l’autre ? Les réussites comme les échecs sont. La valeur qu’on leur prête ne tient qu’à nous, à notre équilibre, à notre connaissance, à leur reconnaissance, et en aucune façon aux entités ou nonentités en question. Elles sont ou ne sont pas, sans que nous ayons à intervenir. Par hasard, un agrégat se forme ; il sera aussitôt pris en compte par des agrégats alentour. Et pourquoi pas, utilisé. Puis reconnu. Puis faisant partie d’un milieu. Et tout cela dans un temps donné. Quand je mange une pomme, je mange une pomme qui vient d’être cueillie. Pas celle que l’on a cueillie il y a mille ans. Ni celle qui le sera demain… et pourtant, sans jamais se rencontrer, toutes ces pommes auront été. Et il aura fallu des milliers de pommes pour faire la jonction entre la première et la dernière pomme citée. Nous ne pouvons réellement savoir ce qui a été, comme ce qui sera. On attribut souvent les rencontres au hasard. Défini ou indéfini : « Ce n’est pas par hasard ! » ou « C’est par hasard ! »… Alors que tout est hasard. C’est la rencontre, cet étrange phénomène, qui n’en est plus un. Un hasard seul ne signifie rien tant qu’il n’en a pas rencontré un autre. Voire plusieurs. Le temps nous joue des tours en donnant de l’importance à ce qui n’en a pas. Le temps qui nous est donné de vivre, est ce vraiment du temps — beaucoup de temps ? Suffisamment de temps pour pouvoir le nommer ainsi ? Notre temps, en âge d’étoile, que représente til ? Face au soleil, qui sommesnous pour avoir l’audace de nous situer sur un pied d’égalité ? J’ai beau chercher, je ne trouve pas. La seule et unique raison qui me vienne à l’esprit, c’est la chimie de nos corps décomposés alliée à l’amoncellement quotidien de nos défécations. La minéralisation clôturera notre aventure terrestre. « Dieu », comme vous aimez le nommer, et que je n’ose entrevoir, n’est peutêtre qu’un minéral, une minéralité sans conscience qui, sans que ce soit nécessaire, créa le vivant pour nourrir les pierres. »
Le texte se terminait ainsi et n'était pas signé.
Sur le quai d'en face, un clochard se mit à chanter.
Il était temps pour moi de rentrer.
à l’Homme qui rit
« Seul l’acrobate tombe de haut
l’homme, lui, tombe de bas, sans surprise
quant au ver
il remue ciel et terre
pour les accueillir »
(Aphonisme 64, T.F.)
Lorsqu’il n’était pas né, déjà il se tordait, directement pendu par la bouche au cordon qui l’abstenait de rire à gorge déployée. Il ressemblait à s’y méprendre à du poisson abouché à un leurre. À du poissonclown ? Un clown ne rit pas — un poisson, on ne sait pas. La vie est affaire grave, comme un cadavre. Et dieu sait si les morts pèsent lourd. Un clown ne rit pas, c’est la loi, écrite sur la paroi écarlate de la grotte. Une loi est toujours grottesque.
Il avait pour passé un couple dont nous ne saurons rien, puisque tout se passera à l’intérieur et dans l’avenir, et puisque tout héros qui se respecte n’est qu’une brute d’aborigène, affublé d’un nez qui s’épate de lui même. S’il advenait, poussé par de têtus augures, qu’il en sorte, ce ne serait que partie remise tant il est vrai que l’extérieur cocote le dedans.
Ce qu’il aspirait du monde extérieur le ballottait sous sa potence, comme s’il avait voulu engloutir le doute à la louche (d’autres préfèrent s’étouffer sous des tartes à la crème). De fait, la membrane sous laquelle il se balançait projetait des scènes épouvantables, que la conscience le plus souvent liquide avec de la monnaie de singe. Ces actualités muettes, à peine brouillées par le renversement de l’image, retentissaient pourtant de ce dont elles ne pouvaient témoigner en chair et en os. Toute incomplétude est criante. Le monde défilait, plus atroce que les frayeurs ou les désirs incarnés sur les parois des gouffres, parce qu’il affichait sa jouissance de la mort, cette maladie incurable de l’espèce humaine.
Sous la pression du dehors, son pif commença de bouffer. Comment se pincer sans rire à l’extermination salutaire des vivants depuis les Indiens à plumes jusqu’aux nègres à boulets, aux ordres d’humiliation certifiée, à l’exultante féodalité ? Les cartes postales défilaient en transparence : négresses violées dans les plantations de café équitable, chiens pelés vivants, enfants armés jusqu’au sexe et même une amante enterrée vivante en terre sainte, une pierre en travers du front. Comment ne pas pouffer la mort ? Comment ne pas gerber dieu ? Sa bouche impuissante, ventousée de force au bouchon de la vie, déglutissait les martyrs. Quelques bonbons de féerie auraient du mal à y fondre.
Tout le temps que dura cette perfusion, ses lèvres esquissèrent d’abord un rictus de supplicié bourgeonnant de cloques puis, laborieu sement, conçurent un rire figé à tout jamais, une cicatrice en pleine gueule comme un barbelé dans une écorce, une armature de fer dans du béton, à quoi il dut son salut. Làbas, les cités bruyaient, l’air asphyxiait, la terre mangeait l’ordure, ici, le corps gonflait, bossuait, crevassait mais se blindait. Tout passe à travers la peau, tant qu’une réserve de vie fait son beurre de ce qu’elle n’a encore détruit. C’est la circulation de la matière humaine, la communication, la seule qui reste — après qu’elle a tout nettoyé au gaz, à l’agent orange, aux rayons, elle attaque l’inné.
Lui, justement, contre l’adversité, dressait son rire de parade, bandé aussi puissamment qu’un arc. Il préparait ses barricades altières, l’Inné, il commençait à s’initier au jeu de corde et de sangle, à se lancer audessus de petits vides puis à voltiger dans les grands abymes, sous son chapiteau de peau fraîche. Il s’enroulait jusqu’à s’étouffer, puis lâchait tout et tournoyait sous les étoiles. Sa figure se marrait toute seule, continûment, insolem ment, déjà bien ridée pour son âge ; ses babines tirées en hamac balançaient rudement sa langue qui manquait perdre à chaque fois son point de succion. Ça secouait le châssis, tout ce numéro du tonnerre. Il aurait voulu avoir des dents.
Il n’en revenait pas luimême et se perdait parfois, dans sa lancée, à l’autre bout de la grotte, aux côtés d’une chauvesouris haut perchée, blottie dans son parapluie de cuir, mais la tête à l’envers, inexplicablement. Cette façon de se suspendre lui parut des plus célestes. Ce devait être une trapéziste impavide, une équilibriste hard rock, une danseuse de butõ, qui sait. Ses petites dents luisantes surfilaient un pan de nuit à sa corolle, dont elle s’envelopperait incognito, pensaitil. Bien au contraire, lorsqu’elle plongea dans le vide, cette cape trouée d’accrocs stellaires lui fit un éclairage de fée qui l’éblouit une fraction de seconde. Elle venait de dispa raître dans sa lumière. Il songea, tiens, que l’on pouvait disparaître dans sa lumière, disparaître dans la lumière. (En vérité, cette embryonne n’avait jamais été expulsée de l’antre, pour cause de ténèbre à laquelle elle tenait mordicus, et menait une existence de saltimbranque accro aux fantasma gories. Nulle d’ailleurs n’était venue la réclamer.)
Rendu à sa potence, l’Inné voulut se coudre lui aussi un voile de nuit qui clinquerait de paillettes. Sans même une dent, hélas, comment s’y prendre ? Il s’agaça, pesta, morva. La lèvre limaceuse, il hocha en tous sens, tant et si bien qu’une charpie de nuit consentit à coller à ses lippes. Il fut rien moins que drapé tout pareil. Emballé par ce véritable tour de magie dont il feignit de connaître la ficelle, dans le vide il s’élança. Hélas, ce drapé de face, au lieu de lui servir d’aile parachute, se plaqua contre son abdomen, empêtra ses jambes et le précipita dans une barbotière puante dont il ne s’imagina même pas qu’il pût en être issu. Après un effort pathétique pour se décarcasser de là, il s’entrevit pour la première fois à la surface de ce miroir glauque : han ! Il crut reconnaître le dessin de son faux rire en forme de faux et, agité d’un léger tremblement, se mit à couiner doucement. Puis son reflet s’éteignit. Bref, pour avoir voulu suivre une ancienne rockeuse en cuir, il venait de disparaître dans la nuit.
Il se redressa, content tout de même d’une telle bourde, remonta les nœuds de sa corde et s’engourdit, un œil ouvert sur l’infini. Un songe le visita. (Notule : les gens de l’intérieur ne rêvent pas, c’est l’extérieur qui s’en vient les troubler.)
Il vit qu’une guerre levait une armée d’enfants idiots et de vieillards dodelinants, que les fenêtres des tours avaient été condamnées, qu’entre elles des ponts de corde poisseuse faisaient coulisser des wagonnets emplis de membres et d’organes en vrac, parmi lesquels des ébauches de corps rapiécés, des tentatives d’hybridation décoratives, des miniatures insolites. D’un thorax de tigre pendait une femme cassée aux genoux, une tête de loup pleurait sur sa nuque, une libellule grésillait dans le front d’un parachutiste dont il ne restait que le front, une main de singe serrait très fort une main de nain, mais le singe et le nain n’existaient plus, un chien écorché qui venait du pays des neiges tremblait de froid. Ces morceaux, une fois acheminés audessus des tours, étaient déversés tout en bas, sur un tas qui grossissait à vue d’œil et atteindrait bientôt la hauteur des tours. Constituaientils l’intérieur des tours ou leur extérieur ? Il semblait qu’un dysfonctionnement était à l’œuvre et que la mort redondait à plaisir. Les wagonnets repartaient vides, trop loin pour qu’on pût voir qui les emplissait. Des soldats amputés fouillaient du pied ou du poignet ces restes dans l’espoir dérisoire de reconstituer la panoplie de leur personne. Leur allure claudicante et débraillée n’effrayant plus, les idiots et les dodelinants en profitaient pour les bousculer. Certains réussissaient à décarrer comme des corvidés apeurés, les autres finissaient dépecés sur place. Un wagonnet blanc affecté au ramassage passait régulièrement dans l’air humide.
Un frisson sur sa peau réveilla l’Inné. Ce qu’il avait vu était la répétition d’un spectacle permanent, à guichet fermé. Il sentit que sa première grande sortie au cirque était imminente, que ce songe était une injonction à lâcher prise. Des courants d’air commençaient à dresser ses cheveux un à un les uns contre les autres ; ses guibolles picotaient, ses bras granulaient sous les poils, sa peau de figure plissait, toute une réserve de rides pour la vieillesse. Son cœur s’emballait tant à l’idée de cette première escapade qu’il bondissait comme un damné et retombait s’affaler où il pouvait, jamais à la même place. Le cordon luimême commençait à durcir et tirer vers le haut, audessus d’un abyme de plus en plus profond. Il crut voir un scintillement dans une alcôve : une menotte duveteuse sous sa membrane lui faisait un signe d’adieu qui le trempa de larmes. Il était temps de décamper.
Alors qu’un claquement de toile formidable retentit sous la voûte, il se sentit aspiré vers des hauteurs vertigineuses et tournoya de plus en plus vite avec la rude sensation d’être dévissé. La voltigeuse en cuir, effarouchée par la vélocité du phénomène, serra précieusement ses ailes en corset. L’eûtil vue dans ce soudain justaucorps qu’il fût retombé raide ému. Pas d’histoire, bouffon, on n’est pas là pour lambiner. Ton avenir appartient déjà au passé et le moindre remords, la moindre nostalgie compromet traient ta naissance héroïque. Tienstoi à carreau.
En effet, l’Inné finit par naître en vrai héros. Passant de la glaciale nuit utérine aux feux des projecteurs, propulsé d’un bouchon d’ombilic sous la clef de voûte d’un chapiteau aux dimensions colossales, il fut acclamé par mille paluches frappeuses et une flopée de oh et de ah. Il pendait bel et bien comme un lustre. Il pissait la lumière. Hélas, sans métier aucun, il se demandait comment descendre d’une situation pis que périlleuse et surtout ce qu’il devait exécuter pour ne pas déchoir. Il avait dû se gourer de destinée : un clown n’a rien à faire au ciel, que je sache. Il sentit un froid dégringoler de sa nuque au dernier échelon de l’échine. En bas régnait un silence abyssal. Les têtes étaient braquées sur ce corpuscule inerte. On attendait l’exploit, le saut de l’ange ou n’importe quoi qui vidangeât l’estomac. Monsieur Loyal avait une main tendue qui désignait et contenait tout entière la figurine. Nul souffle, à peine un rugissement de tigre en coulisses. Alors, n’y tenant plus, il se dit qu’il fallait mourir pour plaire, qu’il ne savait pas faire semblant, pas encore.
Il ouvrit grand sa bouche en lune renversée et tomba, durablement tomba, à la vitesse prodigieuse d’un accéléré tourné au ralenti. Son désastre fut si interminable qu’il eut le temps de pixelliser toutes les têtes entrées dans son champ de vision rotatif à trois cent soixante degrés et de se demander comment il pourrait sympathiser avec autant d’humanité grimaçante et haletante, qui n’attendait que le choc le plus violent de son corps dans la sciure de la piste où traînaient quelques crottins, sans compter ceux encore à choir — de l’entrefesses de ce poney rouquin, par exemple, bourré d’avoine. Il vit, caché derrière le rideau écarlate, un dompteur étranglant à moitié son lion flasque ainsi qu’un misérable ours nain qui léchait la plaie d’un cheval de bois. Un singe blanc pirouettait sans qu’on le lui ordonne, fou de folie dans sa cage, les yeux emplis d’une gelée qui faisait rire un nègrelet simplet. Ne crutil même apercevoir une matrone qui jetait des chats dans le tambour de sa lessiveuse ? Ce n’était peutêtre que des formes de linge gesticulantes. Il chutait et enregistrait l’espace entier du cirque, mesurant pied à pied l’ampleur de la catastrophe. Une dameméduse s’exerçait à rétrécir dans un miroir déformant tandis que deux hommestroncs s’ajustaient pour préparer leur numéro d’hommecylindre à deux têtes. Il se rendit compte peu à peu que certains étaient atroces pour du beurre mais que d’autres l’étaient archi pour de vrai. Tout cela toupilla dans sa caboche en nuées orageuses. Les spectateurs n’en finissaient pas d’attendre son désastre, leur double aisselle auréolée d’une sueur âcre. Ceuxlà, il n’aurait pas fallu les lâcher sans laisse dans une arène. Pire que des bacchantes, ils vous déchiquetteraient un taureau vivant, avec photos à l’appui, pour l’album du souvenir.
À seule fin de les faire bisquer, il songea, sinon à remonter d’un cran, du moins à s’immobiliser quelque instant durant lequel il pourrait, certes vérifier sa résistance abdominale mais surtout, comme dans un rêve pavlovien, sonder la curiosité mortifère du public au comptegouttes de sa bave. L’attraction circassienne futelle la plus forte ou son désir d’en finir eutil raison de cette ultime grâce enfantine ? Toujours estil qu’il chut.
Ni choc, ni impact, ni écrasement. Une sorte de fleurissement dans un éploiement de poussière et le flottement de ses quatre membres engourdis exécutant les mouvements d’un corps qui remonte à la surface. Là encore il tenta de faire durer la danse, pour le seul plaisir de cette toute neuve sensation, oublieux des spectateurs dès lors figés dans leur silhouette de carton. Sur la piste il rebondissait tout en lenteur, tournait sur luimême, se nouait et se dénouait à plaisir ainsi qu’un poulpe d’opéra, jusqu’à ce qu’il sentît revenir peu à peu sa masse et l’épaisseur d’un contour immédiat. Il exécuta alors une dernière roulade qui creva la membrane de cette apesanteur pour le précipiter sur la croûte absolument terrestre d’un cirque.
Il fut accueilli derechef par une trombe d’applaudissements redoublée d’un martèlement sur les planches des gradins. Les mioches du premier rang, hilares audelà de toute mesure, lâchaient pets, morves et pleurs. Il remportait un succès indéniable au cours d’un numéro dont il ne mesurait jusqu’alors que l’extrême fin de sa chute. À l’évidence, le spectateur insatiable, vite remis de son délire, attendrait une suite qu’il fallait devancer de toute urgence. C’est cela, lui remplir la goule avant qu’il eut tout avalé, glisser sur la houle de son enthousiasme, comprendre vite ce qu’il avait fait pour en arriver là, lui. Faux complice de luimême, il se redresserait triomphalement, c'estàdire de la façon la plus bouffesque qu’il pût, traînant le cul dans la sciure, comme les chiens par exemple, puis il traverserait la fente du rideau rouge pour fuir à toutes jambes dans un bois désert, avant de subir le lynchage de sa propre honte et de son propre effroi.
Il sentit pourtant qu’il ne pouvait plus quitter la piste, comprit que lui échappaient les événements célestes qui l’avaient rejeté si bas, et qu’il ne lui restait plus qu’à terrasser le fauve morveux qu’il avait en face de lui, par un effet de surprise sans précédent. Choisir l’issue formidable : fuir sur place, naître une troisième fois. À l’aide des tiges presque en état il rassembla toute sa démantibule, flageola, tira sur les fils encore disponibles afin de hisser dans l’ordre les pièces de son collier d’os, grinça à chacune des articulations. Enfin son bonhomme de quincaille fut sur pied, sous une averse de lumière blanche. Avançant une jambe puis l’autre dans le plus grand silence, il oscillait telle une flamme. Il fit solennellement le tour de la piste de cette allure dégingandée, si frêle. À son passage, les enfants, sentant un ruban de chaleur les enrober, reculaient. On aurait dit que l’air seul propulsait cet assemblage menu de vertèbres, de tarses et de côtes, cette mécanique survivante d’un être en pleine possession de son abandon. Lorsque le cercle fut clos, au centre il se plaça et, se courbant en avant comme pour une révérence, il ajusta un semblant de redingote qu’il épousseta et se mit à chanter.
Aussitôt, le nègrelet simplet cessa de rire et serra très fort dans ses bras le singe blanc qui plus jamais ne tourna dans le cercle de sa folie. De la femmeméduse s’échappa un banc de sirènes sous l’eau déformante du miroir, tandis que les deux hommestroncs sentaient des branches leur pousser ici, et puis là aussi. Le dompteur lâcha la gorge de son maigre lion et sous la langue de l’ours la plaie du cheval de bois se referma pour toujours. La matrone ne jetait pas des chats dans sa lessiveuse mais bien des boules de linge qui s’épanouirent dans le bain savonneux en un tour de tambour. Le chant s’élevait, légèrement éraillé, parfois rauque et cristallin tout à la fois, puis s’affaissait ; les paroles en étaient incompréhensibles, parfois inaudibles, se cognant comme des phalènes à la structure luisante du chapiteau ou effleurant de leurs syllabes étranges les pavillons des spectateurs. La mélodie, soudain très douce, devint celle d’une berceuse qui semblait portée par un dernier souffle. Elle dura ce que dura la stupeur de l’assistance, suspendue à l’épuisement d’une inspiration venue d’ailleurs.
L’Inné, à mesure que son chant s’essoufflait, conçut le vœu de disparaître. Il crut naïvement qu’il s’étiolerait puis deviendrait invisible dès que son chant se tairait. Il n’en fut pas ainsi. Il demeura de tout son tas d’os en équilibre sur l’enfance de sa mort. On eût dit le film accéléré de la formation d’une stalagmite, sous un picotement de lumière. En coulisses, le magicien qui se préparait à entrer en piste pour un numéro extravagant d’escamotage de corneilles s’aperçut que quelque chose ne fonctionnait plus sur la piste, que le clown descendu du ciel ne savait plus disparaître, qu’il restait suspendu à son nez rouge comme à la dernière loupiote d’une guinguette qui attend que déguerpisse le dernier fêtard blafard. Il ouvrit le rideau, repoussant vivement le bras stupide du Monsieur Loyal de service, et surgit d’un pas altier aux côtés de l’infortuné, avec deux corneilles en guise d’épaulettes. D’un geste fantastique, il tira de sa poche un carré de soie noire frémissante dont il couvrit la tête du désespéré et, avec force gestes qui devaient offusquer la fuite du clown, il proclama, entre autres fadaises, qu’il n’existait de clown que lorsqu’il manquait à l’appel et que sa viande périssable renaissait de la pourriture des éternels dans l’éblouis sement d’une poudre aux yeux. Comme son œil expert vit que l’auguste n’avait pas tout à fait disparu et persistait sous l’espèce d’une ombre pâle, il accomplit un cercle autour de lui, secoua l’étoffe noire sur sa tête comme un torchon de poussière puis, décrivant avec ses mains deux spirales qui se croisèrent, il ajouta le plus fièrement du monde, avec la conviction du charlatan qui possède son auditoire :
Bravo le clown,
ta langue féconde les corps en jachère,
elle enfante la couleur du sang
tu t’es offert à notre absence,
nous serons ton clown à notre tour !
Alors on entendit crailler dans les hauteurs du chapiteau et une nuée de corneilles mantelées se mirent à fienter sur les crânes des spectateurs pétrifiés. Une lueur rouge clignota encore quelques secondes puis ce fut le noir complet.
Une pure plainte s’éleva, accompagnée d’un battement d’ailes imperceptible. C’était une chauvesouris, de l’espèce pipistrelle, qui s’était pendue à la clef de voûte du chapiteau.