L’Ampoule n°15 - Sommets & Abîmes

Mars 2015 · Chapitre 6 sur 18

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L’Ampoule n°15 - Sommets & Abîmes

L’abîme désigne le « sans fond »,…

L’abîme désigne le « sans fond », venant du grec abyssos. Maître Eckhart le nommait l’ungrund. Ce qui précède dans toute théogonie ou cosmogonie l’ordonnancement de la réalité, ce qui est en deçà ou audelà du tout composé et organisé. Gouffre menaçant les hommes, tantôt représenté gardé par des monstres, tantôt sous la forme d’une mère malveillante (Tiamat combattue par Marduk pour instaurer l’ordre des dieux). La psychanalyse reprendra cette vision sexuée de l’abîme via Freud et Jung. Mais Dieu luimême s’est parfois confondu avec cette notion, gisant dans ce gouffre inatteignable (ungrund et grundlos y faisant allusion).

New York, avril 2000. Bloqué dans sa limousine blanche par un embouteillage géant qui paralyse Manhattan, Eric Packer, vingthuit ans, le golden boy qui aspire à briser l’ADN du yen ou du dollar afin d’y lire le sens et l’ordre de l’univers, assiste, en compagnie de sa garde rapprochée dont les membres se succèdent dans cette voiture de rêve, au crépuscule du système qui a porté sa compagnie au firmament de la galaxie Wall Street.

Les yeux rivés sur le cours d’une monnaie dont il a parié la chute et qui remonte contre toute attente, tétanisé par l’irruption dans son monde virtuel d’un réel ensauvagé qui embrase les rues de New York, Packer s’initiera en creux à son élimination contenue dans ce délitement généralisé.

Alors que le cinéaste canadien David Cronenberg vient de fêter ses soixantedix ans, revenons sur son dernier OVNI cinématographique dont l’actualité internationale, tant politique qu’économique, vient souligner la pertinence.

Toutes les tentatives antimétaphysiques demeurent métaphysiques. À commencer par le triomphe de l’argent sur le politique. Alors que la classe politique française dévoile une énième fois son affairisme fonda mental, le film de Cronenberg, adapté du chefd’œuvre éponyme de Don DeLillo, nous renvoie directement à la crise financière que traverse le monde contemporain — un renvoi derrière des vitres fumées que la ténacité du réel pourrait finir par briser.

Cosmopolis ouvre un monde et le configure. Son être est indéfiniment défenestré, dupliqué, différé, déphasé. Et pourtant, il ne peut pas ne pas être au monde. Il n’y a de présence aux choses et au monde qu’en tant que nous y séjournons. Le cinéma de Cronenberg ne constitue pas les choses comme objets mais introduit l’homme dans le là de ces choses qui semblent frappées de déréalisation, d’eXistenZ à Cosmopolis. Son expansion ne contient pas l’homme, mais le lieu où celuici s’ouvre à la révélation du sens de l’être. Il ne s’agit plus de questionner la nature morale de l’homme mais ce qui est présent sur cet écranlà. Ce qui advient, factuellement. Comme malgré soi. Le jeu des possibles interdépendants, amoraux et glacés.

La présence des images n’est pas éclaircie par leur environnement mais est en soi un fragment d’éclaircie du monde. Le présent du spectateur prend source dans l’appel que se lancent l’un à l’autre provenance et avenir. Cosmopolis fait partie de ces films qui accueille le monde tel qu’il va, jetant les spectateurs au cœur du monde ritualisé, réinventé, nus et comme tels. Dans Cosmopolis, tout est lancé à même le chaos et l’absurdité d’une facticité informe, sans cesse redéfinie au gré des pulsions de chaque protagoniste et de chaque configuration économicopolitique. Chaque projet existentiel voit sa provenance et sa destination potentiellement refusées.

Le sujet pensant qu’est Packer ne peut se constituer qu’en se transcendant dans un dessein de liberté en tant qu’il ouvre un monde. Jeu de miroirs babélien. La dette et le ressentiment des rues se traduisent par l’abomination d’une nouvelle valeur d’échange, le rat, signifiant de la nullité existentiale du monde en tant qu’il est à luimême son propre fondement à la croisée de l’être jeté, déprimé, cynique et suicidaire et du projet d’expansion permanente, rutilant, unilatéral, déterminé, avide et infatué.

« La volonté implacable. Parce que je n’arrête pas d’entendre parler de notre légende. Nous sommes tous jeunes et intelligents et nous n’avons pas été élevés par les loups. Mais le phénomène de la réputation est une affaire délicate. L’ascension sur un mot et la chute sur une syllabe. Je sais que je ne m’adresse pas à la bonne personne.

— Quoi ?

— Où était la voiture cette nuit, après les tests ?

— Je l’ignore.

— Où vont toutes ces limos la nuit ? »

Le film est irrigué par les songeries et réflexions philosophiques de ce trader assombri ainsi que de son entourage elliptique.

« La vie est trop contemporaine. »

« L’extension logique des affaires c’est le meurtre. »

« Vous êtes déstabilisé parce que vous avez le sentiment de ne pas avoir de rôle, de ne pas avoir de place. Mais il faut vous demander à qui en revient la faute. Parce qu’en fait il y a très peu à détester dans cette société, pour vous. »

« Votre crime n’a pas de conscience. Vous n’y avez pas été conduit par une force sociale oppressive. Comme je déteste être raisonnable. Vous n’êtes pas contre les riches. Tout le monde est à dix secondes de devenir riche. Ou c’est ce que tout le monde croyait. Non. Votre crime est dans votre tête. »

La scène finale qui déploie la rencontre d’un déclassé nommé Benno et de Packer, confrontera le désespoir d’un être relégué à la honte et l’inaptitude économique au discours rutilant de cynisme assumé du golden boy pourtant insoutenablement aspiré dans sa propre vacuité.

Celle que l’on retrouve dans Land of the Dead réalisé par Georges Romero, le maître du genre, qui propose de décrire un avenir proche constitué de foules terrorisées, barricadées dans une villebunker où les hommes vivent encore dans le souvenir de l’ancien monde. Des zombies s’organisent pour prendre d’assaut cette cité réputée imprenable. Kaufman, autoproclamé chef de la cité, engage un commando de mercenaires pour contrer les attaques de ces mortsvivants d’un genre nouveau...

« Voici quelque temps déjà, les cadavres reviennent à la vie et se nourrissent des vivants. Toute personne qu’ils mordent devient comme eux. Ne quittez vos maisons sous aucun prétexte. Ils semblent survivre en mangeant de la chair humaine. Ce ne sont ni vos voisins ni vos amis. Ils ne le sont plus. »

« Je lui ai mis un fer à friser dans la tête. »

« Il faut les détruire au plus vite, nous n’avons pas le temps d’organiser d’obsèques. Tant que nous serons vivants, ils ne seront jamais rassasiés. Si jamais ces gens ont une capacité à penser. »

« Les villes sont en état de siège, ils créent des avantpostes pour piller les villes comme des horslaloi. Ils essaient d’être nous.

— Non, ils étaient comme nous et ils essaient de le redevenir.

— Je crois pas, une espèce de virus les fait se relever mais il y a une grosse différence entre nous, ils font semblant d’être vivants.

— C’est pas ce qu’on fait, semblant d’être vivants ? »

Un trio de zombies se pavane dans un kiosque à musique, jouant maladroitement du trombone. Des grappes d’êtres en décomposition avancent dans la ville, de nuit, de jour, chaotiques, insolidaires et aveuglé ment enragés.

« Il y a un bon gros paquet de merde cette semaine.

— C’est ça la vie, l’astuce c’est de ne pas tomber dedans. »

L’abjection contenue par ces corps déstructurés contamine la sensibilité du premier venu tant par les morsures que par le regard. Leur simple présence au monde semble signifier le délitement de tout paravent civilisationnel et de toute intention de sublimation, de transcendance. Le zombie semble rivé à la pourriture, à la mort, en lui conférant le pouvoir du vivant, de l’effectif. En donnant corps, odeurs, couleurs, sons à ce qui est censé disparaître de l’horizon mondain. Le refoulement de ce qui doit disparaître, mais au contraire se duplique et envahit l’horizon, constitue l’abjection menaçante. Car si des êtres ne sont pas vraiment des êtres mais ont la possibilité de cohabiter avec ceux qui prétendent détenir cette authenticité, alors la collusion charrie un risque de basculement irréversible vers l’informe, l’infrahumain, l’inframonde. Un monde en dessous du monde, des esprits sous les esprits, des corps sous les corps. Une autre vie derrière la vie, une autre mort derrière la mort. L’inor ganique défiant l’organique, la dissolution des formes et des ordres au profit d’une anomie délétère, d’une plasticité sans contours ni fin.

L’espacetemps du zombie est indéterminé, impensé ; sa conduite l’est tout autant. Il peut dévorer sa filiation, ses parents, ses enfants, lui même. Les remparts culturels sautent devant sa déréliction acharnée, mettant les foules bien portantes face à une terrible contradiction : le respect dû aux morts ne peut être pratiqué quand ils sont vivants. Des morts qui s’invitent chez les vivants, habilités par leurs chairs et leurs instincts à pourrir la tranquille habitude de dissimuler cet inframonde. Le territoire zombifié vient contredire l’utopie d’un cosmos bienveillant, finaliste et harmonieux, il est l’anomalie révélatrice du chaos sans fond ni forme. Son irréductibilité contrenature affirmée dans le sang et les tripes tient à sa part de décomposition définitive, qui ne s’allie à d’autres que pour les perdre après avoir mutilé leurs corps et leurs raisons.

Dans Land of the Dead, il prend la figure sociale de l’exclu, du pestiféré qu’il faut éliminer pour ne pas rompre le paradis climatisé que l’humanité tente de maintenir à distance de sa corruption élémentaire — corruption qui plonge le singulier dans l’indistinction des viscères fumants. Les zombies ne semblent pas avoir de sexualité à proprement parler, leur orgasme se révélant dans la dévoration de l’altérité.

« Les fleurs dans le cimetière sont des fleurs célestes qu’on voit au paradis. »

Il est question de feux d’artifice capables d’attirer en extase par leurs lumières pétaradantes les hordes zombifiées.

« On dirait que Dieu s’est mis aux abonnés absents, ma poule. »

« Les morts sont aussi bêtes que moi. »

— Oui mais t’as appris à te rendre utile.

— Eux aussi. »

Le zombie, c’est la désintégration de l’êtrelà, il est au monde sans y être. Il peut survivre, mais le fait d’être en vie n’est pas ce qui le caractérise. Il vit comme malgré lui, il ne cesse de se décomposer. Il représente un double involutif de l’homme en bonne santé. Il aspire lui aussi à perdurer, proliférer, goûter, consommer, assouvir ses sens, mais il le fait sans volonté consciente, poussé mécaniquement par sa pulsion de mort qui ne s’éteint jamais. Il avance en aveugle, de façon asymétrique, ne connaît que la prédation et l’inertie, son essence semble relever d’une putréfaction qui ne s’accomplirait jamais jusqu’à son terme, bloquée dans son processus dissolvant par cette soif permanente de recommencement organique. Là où tout pousse au contrôle du corps, à son perfectionnement programmatique, lui se démantèle et se fragmente sans cesse.

« Tous ces gens qu’on ne pouvait pas blairer, Kaufman en avait fait nos ennemis.»

« Il faut à tout prix qu’on mette la main sur l’éclaireur de la mort. »

Le complexe pour milliardaires Fielder’s Green que gère un inévitable archétype de capitaliste cynique (Kaufman, alias Denis Hooper) verra ses clôtures électrifiées finir par rompre devant l’afflux de nouveaux venus, nul n’en doute dès les premiers plans.

Il trône devant les fleuves aux ponts condamnés, gardés par des filles ornées de fusils automatiques. Dans les zones délabrées de la ville où les humains s’amusent encore, les zombies prisonniers servent de divertissement, sont exposés en créatures de foire, d’arènes, de cibles d’entraînement, on peut les torturer, les éliminer sans questionnement quelconque. Pourtant, les zombies peuvent se découvrir euxmêmes, venir à la conscience de leur déchéance.

L’équipe de mercenaires employée par Kaufman est chargée d’en exécuter le maximum au quotidien. Elle est notamment composée d’un Mexicain revanchard, (Cholo alias John Leguizamo) qui veut sa part du gâteau financier, d’un rescapé d’incendie défiguré (Charlie, Robert Joy), d’une prostituée vindicative (Slack, Asia Argento) et d’un blond normatif au profil de sauveteur des mers (Riley, Simon Baker).

Dans un monde où les morts reviennent à la vie, le mot « ennui » perd beaucoup de sa signification. Mais ces marcheurs purulents avides de chairs humaines sontils des cadavres ambulants ?

Nul ne le sait, il faut juste tenir le peuple à l’écart de ces déambulations, via jeux et vices. Faire ce qu’il y a à faire pour ne pas les voir. Ils semblent apeurés et hagards plus qu’haineux. Leur surgissement avide les rend pourtant dangereux.

« Charlie, pourquoi tu mouilles ton canon ?

— Pour attraper la lumière. »

« J’avais un petit frère qui s’est fait mordre, il a fallu moins d’une heure pour qu’il se transforme.

— Et qu’estce qui s’est passé ?

— Je l’ai abattu. »

Cholo voudra se retourner contre le grand patron, quitte à ouvrir la brèche du complexe aux zombies s’il n’obtient pas la réparation qu’il estime lui revenir de plein droit. La ville s’entredévore. Kaufman se décide à partir, mais où ? Là où il veut. Il a juste à faire ce qu’il a à faire, tirer sur ses collègues. Car tous les autres peuvent être remplacés. Tout ce qui n’est pas lui. Il s’écriera à la vue des zombies approchant son complexe : « Mais ils n’ont pas le droit ! » Et pourtant ils le prendront, ravageant tout sur leur passage, et dévorant les mets et les corps repus. Finalement, une histoire d’ingestion, de déglutition, de corps béants à rassasier. Les fleurs célestes n’ont plus d’effet sur les zombies.

« Mais il y a plein de gens !

— Tous ces gens sont morts. Tire Charlie. »

Oui, il ne resterait plus qu’à tirer quand on ne comprendrait rien de cet autre qui vient, sans conscience, sans ce fameux « vouloir vivre ensemble », déchu de tout statut ontologique, se projetant silencieusement ou en grognant sur l’autre — autre qui ne serait plus que proie. Sorte de rien, de nullité déformée, le zombie assumerait pour nous le fond archaïque de contingence absurde, de clôture morbide qui enserre nos inconscients, sa déchéance organique portée en étendard du néant.