L’Ampoule n°15 - Sommets & Abîmes
Il y a quelques heures, j’ignorais encore…
Il y a quelques heures, j’ignorais encore que Wincler, dans les derniers kilomètres d’ascension, n’allait plus voir qu’un bidon se confondre à une chose aux allures d’oasis en plein milieu du désert, un rêve éveillé pour sa carcasse affolée qui n’en pouvait souffle.
J’ignorais que son compagnon de route, Zaroog, après avoir passé les jours précédents par les chutes, les eaux et les airs, les sommets et les abîmes, les ardeurs et les craintes des nuits sans sommeil, tel un époux de cantique spirituel, ne verrait que les montagnes, les îles inouïes, les rivières sonores d’applaudissements et le sifflement des vents énamourés.
J’ignorais que De Jung, qui la veille n’avait pas manqué sa journée, grappillant çà et là quelques précieuses secondes pour courir le contrela montre derrière Wincler, ne verrait rien d’autre que sa main crispée sur le guidon et l’épée du doute ronger ses cils et fouiller ses yeux douloureux d’imaginer tous les autres irrémédiablement carapatés devant lui tracer son destin, un peu comme s’il reconnaissait, kilomètre après kilomètre, les quatre coups brefs que frappe Meursault à la porte du malheur.
J’ignorais que Oleris, en détruisant son équilibre par deux fois, ne verrait plus qu’un espace sans objet et sans autre objet que luimême : « Je me cherche », trois mots aussi lapidaires qu’un fragment d’Héraclite et pareillement énigmatiques à l’homme qui est ce qui de luimême demeure inconnu.
J’ignorais que Bassent, en enfourchant le vélo incongru qu’il avait choisi pour en débattre contrelamontre, avait déjà répondu à ce qu’il allait voir ce jourlà. Il allait voir que le coureur était, aux hommes les plus spirituels, ce que la pendule planétaire de Huygens est à une montre de Julien Le Roy. Et cela, avec une pertinence inouïe, dans la descente où je sus enfin que le sommet est l’évènement où le temps prends corps, puisque l’horloge Bassent, littéralement confondue à sa machine, s’avalant l’une l’autre sans plus aucune distinction, se vit tout à la fois pignon, plateau, potence, papillon, moyeu, sommets, abîmes, avalés et avalant tout à la fois.
Cette rubrique est consacrée à une nouvelle relevant du genre de la contreutopie, se déroulant donc dans un univers sombre et futuriste.
« Avec la Compagnie des Départs, votre plaisir c’est maintenant ! »
Tu es irrésistible : si élancée, si raffinée. Ta silhouette dégage une harmonie qui fait de toi une diva. Les regards, avant de se poser sur les traits de ton visage, sont d’abord conquis par ta façon de bouger... Ton corps sculpté, tendu, dont tu maîtrises le moindre mouvement, se révèle, s’affirme même, dans ta démarche aérienne. Comme si tu préparais une figure unique, tracée à l’avance sur une plage imaginaire que seule toi connais… La grâce, la pureté des lignes, faites corps et vibration ! La beauté se dégage du plus infime de tes gestes dont l’extrême précision accapare l’attention.
Tu es l’étoile, celle qui brille sur les planches cirées et dans les airs à la recherche de l’adoration du public. Bientôt le froissement des costumes bruissera dans les coulisses avant ton entrée, magistrale, sous les projecteurs... Tes entrechats glisseront en mesure et ton corps possédé par la musique de Stravinsky s’envolera.
Avant de danser ce soir, tu te promènes avec une élégance naturelle qui transporte corps et âme d’un seul tenant. De ton stick de rouge à lèvres vermillon à la main, tu dessines l’ourlet de tes lèvres pulpeuses.
« Avec Brillocaptor, vivez l’instant éternellement »
La douceur de la chair, l’ouverture de la bouche si perceptible... C’est comme si toute la surface de ton corps se faisait réceptacle, en cette superbe soirée de juin. Tu reçois l’air que tu inspires comme une bénédiction ainsi que le vide au creux du ventre. Réceptive aux parfums des fleurs, aux rires des enfants et au tohubohu des passants... Par tous les pores de ta peau, tu sens la fraîcheur de la brise s’engouffrer dans l’avenue.
Tu mets tes lunettes de soleil pour mieux percevoir les nuances du crépuscule. La première étoile de l’opéra parcourt le trottoir du boulevard Haussmann incognito ! Sur les verres, l’itinéraire préprogrammé s’incruste pour retrouver le Palais Garnier, ses ors rutilants et ta loge.
« Lunac, pour voir le bonheur là où il est »
La représentation commence déjà, sans que tu aies perçu de transition. Le public frémissant d’impatience t’espère, te désire... Quand le rideau se lèvera, il retiendra son souffle, s’ouvrira à l’offrande que tu te prépares à lui donner. Jouissance suprême de ton corps habité, dompté par l’esprit de la danse.
Soudain, un tiraillement t’empêche de lever la jambe. C’est si simple et si horrible que tu ne peux y croire : il te manque un membre ! Les mouvements imprimés par ton cerveau ne s’inscrivent plus dans ta cuisse gauche. Ta deuxième jambe subit la même transformation, sans que tu en comprennes la cause ! L’effacement de tes deux membres rend le moment cruel, incompréhensible…
Un son répétitif te taraude les tympans. Son timbre, plutôt grave, évoque une corne de brume. Sa réitération non seulement t’importune mais te met terriblement mal à l’aise. Ce bruit t’exaspère… Un intervenant apparaît brusquement à tes côtés ! Il flotte, et son aspect légèrement translucide ne laisse guère de doute : il s’agit d’un holavatar… Le blason de son uniforme confirme ta crainte : la Compagnie des Départs te l’envoie. Mais voilà que le messager se rapproche et hurle à ton oreille :
— Madame, votre séance va devoir être suspendue…
Comment osetil interrompre ton rêve le plus cher, pour lequel tu économises depuis si longtemps ?
— Nous sommes sincèrement désolés pour cet incident, reprend le messager, mais votre commande ne stipulait pas l’usage hyperdynamique.
– Que voulezvous dire, Monsieur ? Croyezvous que l’on puisse danser sans ses jambes ?
– Non, bien sûr, répond l’holavatar, un peu gêné, mais les performances que vous souhaitez nécessitent une option supplémentaire, qui n’est pas incluse dans votre pack…
Le public t’attend. Lui seul reconnaît ta grâce et te porte audelà de tes limites. S’offrir à lui, entièrement, et toucher les constellations… Glisser, tourner, sauter, courir, portée par la foule et sans la moindre entrave.
« Dreamove, le mouvement plus réel que votre rêve ! »
— Ditesmoi, pourquoi je ne sens plus mes jambes ?
— La combinaison ultrafine Dreamove s’est déchirée, Madame. Nous sommes vraiment navrés pour cet incident indépendant de notre volonté. Cependant il vous a été notifié avant le départ que…
Tu n’écoutes plus l’holavatar et son discours formaté. Ne pas te rési gner, ne pas renoncer… Une combinaison se reprise ou se change, non ? Pour prolonger la séance, il te faut une réparation en urgence ! Pourtant il reste bien la moitié de l’histoire à parcourir. Ta commande stipulait que tu dansais jusqu’au triomphe final ? Une conclusion s’impose à ton esprit : cette compagnie n’est pas à la hauteur de ses prétentions !
« La Compagnie des Départs vous assure votre rêve le plus cher. Confieznous vos songes, nous en ferons votre réalité ! »
L’holavatar fait surgir l’écran de tes choix : Paris et l’Opéra Garnier, la vision stéréoscopique, l’hypersensorialité grâce à Brillocaptor, la per ception des variations lumineuses, les itinéraires préenregistrés avec les lunettes Lunac, etc.
L’option Dreamove fait bien sûr partie du pack que tu as sélectionné. Sa combinaison hightech intègre une multitude de micro capteurs qui permet la sensation augmentée des mouvements. Seulement, tu n’as pris ni la plus souple, ni la plus dynamique des enveloppes charnelles, non, tes moyens ne te le permettaient pas !
Comment faire pour reprendre ton rêve ? L’instant est d’une cruauté insensée… Ta réserve de crédits épuisée te met au pied du mur. Comme s’il suivait le parcours de ta pensée, le messager reprend :
— Il y a bien une solution, Madame…
— Laquelle ?
— Eh bien, dans votre cas, il s’agirait de retirer l’option « surround » qui donne la vision stéréoscopique lors de la seconde partie de votre voyage.
— Vous voulez dire qu’il n’y aurait plus de dorures, plus de fosse pour l’orchestre, et plus de public ?
— Exactement, Madame, mais vous pourriez danser, et n’estce pas là votre vœu le plus cher ?
Sentir ton corps papillonner et s’élancer dans les airs ! De toute ton âme, tu aspires à cette extase, cette parenthèse enchantée… Tu acceptes, bien sûr : ton rêve t’attend, t’appelle audelà du corps et de ses barrières.
— Je dois vous prévenir, Madame… Le changement de combinaison nécessite une suspension de la procédure onirique.
— D’accord ! De toute façon, je n’ai pas le choix, n’estce pas ?
— Cela risque de vous secouer, émotionnellement parlant. Vous devez signer une décharge avant de poursuivre dans ce sens…
Tu le sais bien, ces sociétés de transports imaginaires se couvrent un maximum ! Si leurs services juridiques prévoient le moindre écart, c’est de peur que le client ne les assigne en justice, et ne gagne des indemnités substantielles. Tu signes à la hâte.
Ces formalités expédiées, plus aucun obstacle ne barre la route de ton rêve. Le cuir sous tes mains et ce métal froid à côté, tu les caresses avant de comprendre… Le changement d’univers est si brutal. Les murs aussi nus que ta carcasse recroquevillée dans ton fauteuil. Tu reviens vers la pesanteur froide de tes jambes, qui pendent inertes. Pauvre chiffe molle !
— C’est un mauvais moment à passer : le temps que nous vous équipions.
— Faites vite, et passezmoi vos commentaires !
Cette colère, tu ne la contiens pas : la même rage qu’il y a trente ans, après l’accident qui t’a interdit tes jambes, tes bras et ton sexe… Une tête sur un pantin désarticulé, condamnée à se déplacer en fauteuil, roulant ou volant. À la merci du bon samaritain qui maladroitement te transborderait d’un siège à l’autre.
Depuis, tu t’étais résignée à n’être qu’une fabrique à pensées, jusqu’à ce que…
« Allez au bout de vos rêves, avec la Compagnie des Départs ! »
L’employé du transporteur t’avait assuré que c’était possible, que tu pourrais danser ! La composition onirique serait parfaite au moindre détail près. Le coût exorbitant ne t’avait même pas rebutée. Au contraire, depuis que la réclame de la Compagnie des Départs avait croisé ta route, tu pensais, imaginais, préparais ce voyage, unique en son genre.
— Voilà, tout est prêt, Madame !
— Ce n’est pas trop tôt.
Tes jambes reprennent vie, comme par miracle. Ton corps se tend vers l’unique but de ta vie : danser ! Te transformer en instrument d’apesanteur, oublier ton enveloppe en personnifiant le son d’un violon. L’extase se rapproche, ultime espace de communion avec l’invisible. Tes frontières s’effacent dans un corpsàcorps avec le ballet. Audelà de ce que tu avais imaginé, ce moment gomme toutes les souffrances, tous les sacri fices.
Lorsque tu t’élances, la sensation de légèreté est extraordinaire. L’enchaînement des pas et des sauts te fait virevolter, courir, puis tournoyer. Avec l’élan de l’ange qui fend l’espace de sa grâce, le grand jeté te propulse dans un orgasme suspendu. Quel bonheur insensé ! Des larmes de joie perlent sous tes cils.
Un flou gris a remplacé les loges, l’orchestre et les ombres du public, mais ce brouillard ne te gêne pas : dans ton fauteuil, tu fermes les yeux…
Il s'agit dans cette rubrique de construire une nouvelle sur le thème de l'uchronie, inscrite au sein d'un univers possible à partir d'un point de divergence quelconque dans l'Histoire.
Il ne comptait plus les jours qu’il avait passés sur la route. Seul, trop seul. Il avait pris la direction du sud, pensant aller le plus loin possible du fracas. L’Espagne ! Un pays neutre !
Au début, il avait encore une voiture, rescapée du désastre. Puis l’engin devenant trop voyant, il s’était rabattu sur un vélo.
Depuis deux jours, il marchait. Il s’était rasé. Sa figure barbue était bien trop connue. Dans sa défroque de paysan, qui aurait bien pu le reconnaître, lui dont le regard bleu et la belle barbe affolaient les femmes et électrisaient les hommes ?
Maintenant, il était en fuite ! Il était devenu l’un des hommes les plus détestés su pays. Il évitait les villages, achetant sa pitance dans les fermes isolées et s’arrêtant chaque fois que retentissaient les cloches.
Alors, il s’arrêtait sur la route poussiéreuse, aux aguets, comme statufié.
Il attendait, tel un boxeur le gong. Ce ne serait ni celui des vêpres ou de l’office, ni celui habituel sonnant les heures, mais bien un autre qui serait pour lui le tocsin. Si c’était le son rassurant du temps qui s’écoulait ou celui des offices religieux, il renfonçait d’un geste machinal sa casquette grise à large visière sur la tête et poursuivait sa route, rassuré pour un moment — un moment seulement.
Il savait bien qu’un jour, ce son aurait une tout autre signification. Alors ce serait la fin de celui que les journaux avaient surnommé « le Boucher », après l’avoir encensé.
Il eut un sourire amer en poursuivant son chemin. Quand tout s’était effondré, que ses « complices » avaient été arrêtés, seul Maurice avait pris sa défense avant de se taire. Il était le boucémissaire.
Il leva la tête. Les cloches ! Elles sonnaient à toute volée ! C’était ce qu’il redoutait tant : l’armistice !
Très vite, des champs et des prairies alentour surgirent des femmes, des enfants joyeux qui s’interpellaient en riant :
— C’est fini ! Les hommes seront là à Noël !
— Tu es folle, avant !
— Et plus de guerre ! Jaurès l’a expliqué hier soir. Ils vont faire une Union européenne. Les Allemands sont d’accord !
— Leur Kaiser a été arrêté hier, il paraît !
Les femmes le bousculèrent :
— Allez, viens, le vieux, tu ne partiras pas à la boucherie ! On va faire la fête.
— Merci, mais j’ai une longue route.
Certaines lui jetèrent un regard intrigué puis haussèrent les épaules avant de s’en aller. Bientôt, on n’entendit plus que des manifestations de joie dans les villages. Il avait rêvé d’autres cris, mais pour fêter la revanche !
Et toujours ces cloches…
Jamais il n’aurait cru que les appels à la grève générale de Jaurès et Liebknecht seraient suivis et relayés partout jusqu’en Russie même.
Les ouvriers s’étaient arrêtés, les paysans étaient restés dans leurs champs. En Allemagne comme en France. Des troubles avaient éclaté à Moscou, Vienne, Belgrade, Londres, Rome…
Le coup de grâce avait été lorsque le pape avait déclaré que « le peuple de Dieu avait choisi la paix ». Les autres religions avaient suivi. Les femmes se couchaient devant les rares trains qui roulaient encore. Et les curés les menaient ! Aux côtés des instituteurs ! Les militaires et les politiques qui avaient tenté de passer en force avaient été arrêtés dans le meilleur des cas. On parlait d’officiers allemands, russes, autrichiens, français, britanniques passés par les armes par leurs soldats.
En quelques semaines, un désordre indescriptible s’était emparé de l’Europe. Le fracas des populations réclamant la paix et le pain avait couvert le tonnerre d’acier des armées. Les quelques troupes parvenues aux frontières étaient revenues, qui pour ramener un semblant d’ordre chez eux, qui pour se joindre aux révoltés.
Jaurès, Caillaux et Clemenceau en France, Liebknecht, Ebert en Allemagne, Kerenski en Russie, d’autres ailleurs, avaient constitué des gouvernements provisoires, entamé des pourparlers.
Même si certains gouvernements semblaient des attelages impro bables, essayant de préserver un peu de l’ordre ancien plutôt que de laisser la place à des Béla Kun ou Lénine sortis de leurs exils, le calme était revenu. Seule une chasse à l’homme impitoyable contre les « fauteurs de guerre » s’était déclenchée. On parlait d’un grand procès à Strasbourg mêlant les responsables qui avaient mené l’Europe dans l’abîme de la guerre.
Les foules avaient bien besoin d’un exutoire.
Et ce 11 novembre 1914, c’était donc la fin.
Il s’arrêta brusquement.
Un jeune homme, debout au milieu du chemin, le regard trouble, s’appuyant sur une canne, le regardait fixement depuis un long moment.
— Je ne me trompe pas ! Vous êtes Poincaré ! En fuite depuis la fin août !
L’ancien Président se redressa et dit d’un ton las :
— Oui, vous avez gagné, remettezmoi aux autorités. Enfin, à vos « autorités » !
L’autre s’avança vers lui en boitant.
— Non, Monsieur le Président, je vais vous aider. Ah, si je ne m’étais pas blessé en juillet ! Une stupide chute dans les escaliers alors que… Mais tout n’est pas fini ! Je ne suis pas un capitulard, moi !
Poincaré regarda ce vrai patriote.
— Merci. Monsieur ?
— Villain, Monsieur le Président, Raoul Villain (1).
1 Assassin de Jean Jaurès le 31 juillet 1914, il est acquitté lors de son procès en 1919 malgré une culpabilité évidente.
Dans cette rubrique, le narrateur dévoile une partie sombre ou secrète de son existence à travers un récit à la première personne.
Je n’ai pas toujours été ce que je suis, tu sais. L’odeur de moisi du désir n’a pas toujours coulé dans ma bouche. Non. Ne crois surtout pas ça. Tiens mon pote, bois un coup. Vasy, serstoi. Allez, allez. Poussetoi un peu, que je puisse étirer mes jambes. Voilà. Merci. Buvons à la santé de nos existences meurtries. Après, si tu veux, je te raconterai comment c’était ma vie. Avant que je me mette à frôler des choses bizarres…
À la maison, il y avait un piano et des guitares. Mais la musique, je veux dire, écrire et jouer de la musique, c’est venu plus tard. Beaucoup plus tard. C’est venu après ma rencontre avec David. David, tu sais, c’est lui qui m’a fait écouter, pour la première fois, Hendrix, Nick Drake, Bowie, Tim Buckley et REM. Avec David, alors, on s’est rencontrés en classe de seconde. Mes parents sortaient tout juste d’un divorce plutôt compliqué et moi j’attaquais la rentrée dans ce nouveau lycée — un lycée de merde à l’unisson de la merde qu’avait déjà été mon enfance — avec un moral de surfeur. Oui. L’envie de jouer et d’écrire de la musique, c’est venu de là. C’est venu naturellement. Parce que, tu sais, dans ce genre de lycée, c’était l’omerta ou la mort. Un lieu vicieux où si tu t’avisais de la ramener, ni une ni deux, tu devenais vite une proie idéale, le souffredouleur parfait. Ce lycée, franchement, s’il n’y avait pas eu David, ça aurait pu très vite se transformer en avantposte de l’enfer. L’enfer, tu sais mon pote, c’est toujours les autres. Quand ils ne sont plus là…
C’est quoi ce regard en coin ? Du mépris ? Faut que tu saches que même quand je suis dans le besoin, je refuse de boire avec ceux qui me méprisent. Tu me crois pas ? Toi aussi tu penses que je te raconte des salades ? J’ai pas toujours marché dans la vie comme si ça ne menait plus nulle part, tu sais. Mais oui, sinon mon pote, j’ai vraiment fait ça, chanteur. Chanteur dans un groupe célèbre. La plupart de ceux qui traînent leur crasse dans cet hôtel social de malheur ont dû m’écouter au moins une fois. Oui. Au moins une fois. On a fait un ou deux tubes, quand même. Sur scène, ils l’ont même écrit un peu partout, j’avais une sacrée présence. Et tout ça, bien sûr, c’était avant que j’attrape cette voix blanche qu’on finit tous par attraper en prison…
Avec David, on passait notre temps à écouter des K7, le plus souvent repiquées à la sauvette sur des émissions de radio, et à traîner chez les rares disquaires de la ville. On habitait un trou paumé, à l’époque. Les gens du coin étaient normalement mesquins. Normalement méchants. Normale ment racistes. Quand on en avait marre de tourner en rond avec nos pas qui soulevaient sans cesse l’odeur de poussière et de gloire éphémère des vinyles, ensuite on passait prendre le chien de mon grandpère qui sans ça sortait presque jamais à part pour pisser, et encore jamais bien loin, et au prétexte de l’emmener en balade David et moi partions battre les bois et la campagne alentour. Oui. Face à l’hostilité ambiante, on trouvait refuge dans la nature. Au bout d’un moment, David a pris l’habitude d’emporter sa guitare. Et alors c’étaient des aprèsmidi entières passées au cul de ce foutu chien, à inventer des refrains, des chants un peu plus honnêtes que toute la merde qu’on réussissait à nous servir depuis que nos parents avaient accroché les téléviseurs aux murs comme autant de tableaux de la médiocrité humaine. À partir de là, chercher dans la musique le génie caché, la pulsation exacte de la planète, David et moi, c’est ça qu’on a com mencé à faire…
Oh, moi j’ai rien contre les batteurs, tu sais, même si tu dirais toujours que ces mecs tapent sur leur machin pour faire oublier que ceux qui tiennent la guitare ont, comme ça, des envies de vous faire écouter leur dernier solo, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Excusemoi. J’ai trop bu. S’il te plaît, mon pote, estce que ça te gênerait de m’emmener jusqu’aux chiottes ? Non mais t’inquiète, t’auras qu’à pousser mon fauteuil. Pour le reste, c’est bon, je me débrouille…
Vers le milieu de la terminale, on avait dixsept ans et grâce à un tas de petits boulots — comme faire les courses aux vieux du quartier après la classe — on a enfin pu s’acheter des instruments, chacun de notre côté. Et puis là aussi c’est venu tout naturellement, on a commencé à faire de petites répètes parci, parlà. David disait sans cesse qu’après avoir fait notre éducation musicale, il était désormais temps pour nous de suivre le processus normal. Avec en ligne de mire : nos premiers concerts. Assez vite on s’est retrouvés avec une quinzaine de morceaux au répertoire. Pour le nom du groupe, par contre, on n’avançait pas. Au début, j’avais proposé « Darling ». David détestait. Par la suite, il s’était un temps braqué sur « Labrador », un peu parce que d’après lui ça sonnait à mort, un peu aussi pour rendre hommage au chien de mon grandpère grâce auquel toute l’aventure avait commencé. Oui mais bon, j’aimais pas trop.
David composait la musique, toujours à la folk, et moi je m’occupais des paroles. En général je les écrivais à la page du samedi, sur mon cahier de textes, au crayon à papier. Il y a eu cette fois où grandpère m’a offert, je ne sais plus pour quelle raison au juste, sans doute pour me remercier d’avoir rendu la vie plus douce à son chien qu’il venait d’écraser sans faire exprès, bref, oui, il y a donc eu cette fois où grandpère m’a offert ce stylo. C’était un stylo qui écrivait turquoise. David le trouvait très classe, ce stylo. Il a décidé que notre groupe allait s’appeler comme ça : « Turquoise ». Et puis voilà…
Oh, va doucement mon pote ! Oublie pas que tu conduis un fauteuil de paraplégique, pas une Formule 1. D’ailleurs si t’arrêtes pas de me secouer dans tous les sens, je te préviens, ma vessie va se répandre sur le triste monde. Tu vois, le plus cocasse dans toute cette histoire, c’est d’avoir fait danser tous ces gens, oui, même les types tout raides se mettaient à dodeliner de la tête sur les morceaux de Turquoise, mec, pour finir comme ça, comme une espèce de limace…
Je me souviens que c’était un dimanche ordinaire. Un dimanche avec une lumière assez glauque. Et sinon des restes de pluie acide. Des lambeaux de boue. Une offrande de terre et d’eau. David et moi on refaisait le match, comme il disait, du dernier concert de Turquoise. On avait joué avec un batteur qui n’en avait pas mis une dans le panier. David était dégoûté. Comme à chaque fois que ça n’avait pas trop bien fonctionné sur scène, il voulait tout planter là. Je tentais de le rassurer. Je jouais mon rôle. Celui du chanteur toujours très enthousiaste forcé de donner la réplique — une réplique professionnelle, bienveillante et surtout crédible — au musicien éternellement torturé. Dans le fond, c’est toujours la même histoire. Un groupe de rock, surtout au début, ça n’est jamais qu’une petite république précaire tout juste bonne à rédiger à la sauvette sa déclaration personnelle des droits de la chaussette sale et de la lose. Et puis son portable a sonné. À l’autre bout, il y avait l’un des représentants de l’espèce de ceux qui décident — ou croient décider —, qui entrevoient — ou croient entrevoir —, qui façonnent — ou… bref — le futur de la musique populaire, mais oui, carrément, électrifiée ou pas. À l’autre bout, quelqu’un qui n’avait retenu de notre piètre performance scénique de la veille que le formidable potentiel tubesque de nos morceaux. Quelqu’un qui venait d’entendre le futur de la musique. Quelqu’un de surtout bien décidé à nous faire un pont d’or pour enrôler Turquoise dans son écurie de machines pop à l’avenir tout tracé…
Non, mon pote, je n’ai pas toujours été ce que je suis. Une sale limace clouée sur un fauteuil et qui trouve le moyen de se pisser dessus avant d’arriver aux chiottes. J’ai été… non mais regarde, mec, je l’ai dans mon portefeuille… vasy, regarde… c’est moi sur la photolà… tu vois bien… le chanteur de Turquoise, merde, tu vois bien que c’est moi, non…
Après notre dernier concert, officiellement David et moi avions décidé de mettre le groupe entre parenthèses, mais nous savions tous les deux ce qu’une telle décision signifiait, et puisque de toute façon je ne supportais plus ses crises de parano, et puisque après tout il voulait écrire un roman, ou peindre, ou tenter enfin d’avoir l’air heureux, soit en vrai, soit au cinéma où les propositions ne manquaient d’ailleurs pas, oui, après notre dernier concert, on était sortis en ville, à mon initiative, faire une dernière fois la fête, je veux dire, ensemble. Très vite, je me suis mis à ressasser nos petites anecdotes de groupe. C’était inutile. Sans intérêt. C’était très nunuche de ma part. Mais la séparation m’affectait bien plus que je ne voulais l’admettre. C’était ma façon à moi de donner le change. Très vite, j’ai perçu une forme de lassitude, sinon de l’indifférence, dans les attitudes assez distantes et parfois cyniques de David. Ça m’a rendu encore plus triste et j’ai pas mal bu. Trop bu. Oui. Je crois bien que c’était ma façon à moi de… Bref.
Il était deux heures du matin quand j’ai proposé à David de le raccompagner à l’hôtel. À l’époque, je l’avoue, mon pote, rouler défoncé j’adorais vraiment ça. Je trouvais même ça très excitant. Oui. Je n’ai plus aucun souvenir de ce qui s’est passé entre l’accident et le moment où je me suis réveillé dans cette chambre d’hôpital. On m’a dit qu’on s’était plantés dans un fossé. Que j’avais été éjecté de la voiture. Que j’avais atterri à plusieurs mètres de la carcasse en flammes, devant la porte d’une maison. On m’a dit que David, en revanche, n’avait pas eu la même chance…