L’Ampoule n°15 - Sommets & Abîmes
Cette nouvelle sur le thème du numéro…
Cette nouvelle sur le thème du numéro est écrite sur le principe du roundrobin, dix auteurs en rédigeant une partie chacun à leur tour (le titre résulte d’un tirage au sort entre les différents mots proposés par les auteurs).
1 (par Constance Dzyan)
Le voile flou du blizzard pardessus les falaises, les pics et les crêtes, qui engloutit tout deux mille mètres audessus des dernières habitations entaillant la vallée ; en contrebas la tourbière noire du plateau, les mousses glauques qui émergent de la végétation pourrissante, l’eau gelée qui les berce, dont les miasmes s’extraient de rares fissures ; audessus les escarpements rocheux, glacis crénelés, la forêt livide, impénétrable, aux branches tranchantes comme des scalpels, aux insectes immobiles sous l’écorce des hêtres morts ; plus haut encore le glacier rose et pâle, massif, où le froid pétrifie jusqu’aux paupières, glace les os jusqu’à l’évanouis sement, au flanc duquel gît une forme incertaine, minuscule depuis là.
Le corps d’un homme. Les deux alpinistes qui le découvrent appellent surlechamp les secours. Sur lui, on ne trouve rien — pas de papiers ni même d’équipement de montagne. Il porte une simple veste en cuir, un pantalon léger, des chaussures de ville. Pas de sac à dos. Personne ne l’a jamais vu ; personne ne sait comment il est arrivé là. On le croit en hypothermie sévère, l’héliporte au centre médical le plus proche. Sur place, on s’aperçoit vite que l’homme est mort et qu’il n’y a aucun moyen de l’identifier.
À la vue du cadavre, le médecinlégiste demeure perplexe.
Ce n’est pas la première fois bien sûr qu’il procède à l’autopsie d’un corps retrouvé en altitude ; il n’en a cependant jamais vu un dans un état si singulier. Ayant trois origines dans la majorité des cas — l’asphyxie en cas d’avalanche, l’hypothermie accidentelle, le polytraumatisme après une chute —, les morts en montagne affichent des lésions aisément identi fiables : trachée broyée, engelures profondes, peau cyanosée, œdèmes, fractures multiples, etc. Rien de tel ici : la cause de la mort n’est pas visible, et le médecinlégiste ne la découvre à son grand étonnement qu’en allant au bout de l’examen post mortem.
Trois litres et demi d’eau dans les poumons. De l’eau de mer.
L’homme est mort noyé.
2 (par Lucie Pingréonn)
L’homme, à l’orée de la cinquantaine, silhouette hiératique, visage incarné, cheveux poivre et sel sur les tempes soulignant un regard bleu acier, lèvres charnues, grandes mains, des fesses… sa tenue simple et sobre la rassurait ; charmée. Et, en guise de cerise sur le gâteau, un Œdipe complexe, suspendu plus de deux décennies, allait trouver une issue ; délivrée.
Montagnes russes des états d’âme, descente, emplois caducs se succédant, chaque chose a sa place, case attitrée, mélancolie persistante, couper court à l’inutilité, les envies d’en finir. Montée frénétique, adhésion à la consommation de divertissement, la fringale est compulsive, addiction de masse, euphorie éphémère, compenser, maigre substitut, jusqu’à épuisement. À la futilité des jours qui filent, défilent, sans laisser de trace, funambule sur le fil rasoir de la vie ; couper court.
Réveil soudain, un beau matin, il manquait au tableau.
Lui avait, selon toute vraisemblance, tranché, le coin d’une nappe en papier, deux colonnes tracées, sa résolution fut prise : réparer, reparaître. Roulette russe.
Lassé de tourner autour du pot, des dévolus jetés sur de jeunes écervelées graciles minaudant au bar de la plage ; cocktail, paille, parasol ; séducteur sur le retour rompu à l’exercice, exigence émoussée de fin de soirée ; cocktail, paille, parasol ; connivence de circonstance, nuits sans lendemain, l’amalgame était devenu indigeste. Cercle vicieux de la quarantaine en crise, pousse et repousse la limite, inconscient malsain recherchant sa fille en vain ; dessaoule.
À l’horizon déboussolé, ne pas faillir, visualisation ; souffle coupé, assise ; passage en revue, ne pas se bercer d’illusions, baliser ; resurgissement en rien lénifiant, respire ; recadrage, ne pas lâcher, intégrité ; observation, panorama, sentiers battus ; paroi glissante, se cramponner, pugnacité ; recul, de l’utilité de prendre sur soi ; conforter ses appuis, confirmer la confiance gagnée, progresser ; entrailles, lignes de faille ; se dépasser, gravir ; défaille, se dérobe, dévisse, dévale…
Forêt livide impénétrable, branches tranchantes comme des scalpels, au bord de l’abîme, vertige.
3 (par Angèle Casanova)
Il ne reparaît pas. Elle l’attend toute la journée. Elle ne va pas travailler. Elle ne sort pas de chez elle. Elle attend, assise dans sa cuisine, à penser à leur amour et au vide immense qui se creuse dans son ventre au fur et à mesure que la réalité de son absence s’impose à elle. Elle se contente donc d’attendre, toute la journée, assise à la table, les coudes vissés le long du corps, les mains posées sur les genoux, le regard lointain. Elle ne voit pas le temps passer. Quand la nuit tombe, elle savoure la qualité du silence, prend le temps de s’en imprégner, puis part se coucher tout habillée.
Le matin, elle peut reprendre le cours de sa vie. Elle se douche, s’habille, se fait couler un café et allume la télévision. Elle a besoin de regarder un visage humain, même pixellisé, quelqu’un, n’importe qui, un visage en train de parler, qui lui permettrait de revenir dans ce qu’on appelle le monde des vivants, des humains pensants, qui savent aligner « sujetverbecomplément » et se faire comprendre avec cet arrangement là, dire quelque chose qui va toucher d’autres mammifères de même espèce également doués de pensée et de compétences syntaxiques. Alors elle allume la télé.
Elle se beurre une tartine distraitement, quand son regard se fige. Le visage qu’elle voit à l’écran lui parle. Sans sujet sans verbe sans complément, il lui parle comme on ne lui a jamais parlé. Il lui dit tout. Pourquoi, comment. Pourquoi surtout. Pas pourquoi elle est seule, ni pourquoi il est parti, mais pourquoi il n’est pas là. Pourquoi. Ce visage, sans rien dire, parvient à réaliser ce tour de force, la sortir de sa torpeur, lui faire comprendre qu’elle s’est trompée, la saisir de soulagement, et de surprise, et d’effroi, et d’ignorance. Ce visagelà y arrive. Son visage, transfiguré par la mort. Ses joues, qui dégoulinent par vagues successives sur la table métallique, son menton, ceinturé d’un bandeau de maintien, ses cheveux, soigneusement peignés pour faire style, non, cet homme n’est pas mort de mort violente, non, il ne s’est pas noyé dans ces hauteurslà. Et pourtant oui, c’est lui. Elle en a le souffle coupé. La tartine en l’air, elle regarde l’écran. Elle écoute la journaliste débiter cette histoire incroyable, à laquelle ellemême semble ne pas croire en lisant son prompteur.
4 (par Jérôme Pitriol)
Puis vient l’information qui la cloue : la femme de la victime vient d’être entendue à la gendarmerie. Sa femme ! Ce n’est pas évident d’apprendre dans ces conditions qu’il était marié. Le salaud… Ses doigts dérapent sur la tartine, qui tombe en respectant la loi de Murphy, c’està dire lourdement en plein dans son bol de café. Elle écoute abasourdie le bourdonnement de la journaliste sans rien comprendre, en draguant les débris de sa tartine disloquée. Ce n’est qu’un peu plus tard qu’elle recomposera le sens en puisant au fond de son esprit.
Des locaux gris et anonymes, une heure plus tôt.
La femme se tient assise là, l’air perdu, en face d’un officier de gendarmerie qui relit perplexe le procèsverbal du témoignage qu’il vient de dresser, entre deux cigarettes.
En substance : l’homme retrouvé làhaut est bien son mari. Elle ne partageait plus grandchose avec lui, mais l’accompagnait parfois pour l’entretien de la façade — toujours favorable aux relations publiques —, ce qui est le cas de leur ultime soirée. Ce soirlà, il est invité par l’un de ses amis, un navigateur très connu pour ses courses en solitaire, qui a réuni cent vingt personnes sur son monocoque pour fêter un nouveau départ, prévu pour le mois prochain. La soirée, comme c’est l’usage, ne compte que des gens d’importance, des sponsors notamment, qui ont des raisons d’être là, ou encore des élus locaux, qui ont des raisons d’être vus là. La fête bat son plein, les bouchons de champagne sont propulsés à des hauteurs vertigineuses, les discussions d’affaires se tiennent à fond de cale. Mais au milieu de la soirée, fidèle à ses habitudes, son mari met le grappin sur une jeune femme aux jambes escarpées, un top model plus suédois que nature. Elle, l’épouse légitime, quitte alors les rats et le navire et rentre chez elle.
Elle n’en sait pas plus. C’est ce qu’elle dit. Ce qu’elle cache, c’est qu’en général, dans ces caslà, la soirée se poursuit chez le glacier de la plage, pour l’agrément de la demoiselle, puis au bar, où celleci est encouragée à consommer, pour son agrément à lui.
5 (par Barbara Marshall)
À l’écran, un portrait… Elle reconnaît les traits carrés, volontaires à l’excès, le menton en galoche, et ses lèvres, des lèvres si charnues qu’elles opposent la force du désir à la détermination. C’est bien lui dont la tête s’affiche dans le brouhaha du bar ! Bien que le patron ait coupé le son, elle tend en avant son corps effilé comme pour épingler les images qui défilent dans sa mémoire...
La fête, de plus en plus bruyante, étale ses costards et ses tenues de cocktail dans les reflets du vieux port. Elle repère dans l’attroupement l’homme aux cheveux poivre et sel. Il jauge les proportions de sa plastique, un look de top model qu’elle feint d’ignorer et qu’elle maîtrise à la perfection. Il l’invite à danser, lui susurre des compliments à l’orée de l’oreille. Une poigne virile se saisit de sa main délicate au détour d’une fontaine de punch. Trop facile ! Il l’éloigne des notables, des conversations et de l’orchestre jusqu’à l’embarcadère. Sans une question, ni même une hésitation, ils quittent le monocoque. Leur destination est une goélette dont les mats tintent sous la brise. Trop évident ! C’est bien le plan : raccompagner le mec à son embarcation...
Elle retire ses talons aiguilles assortis à sa robe pailletée vermillon avant d’enjamber l’eau noire. Attention ! Trop rapide ! Le regard de l’homme détaille les nœuds papillons de ses collants qui ponctuent l’interminable ascension vers les cuisses. Minauder, faire la coquette avant qu’ils arrivent… C’est ce qui est prévu… D’un placard escamotable en acajou, il sort un magnum. Non, sans façon ! Trop d’alcool ! Mais il a mieux, beaucoup mieux pour la soirée de leur rencontre. Un moment de folie à partager ! Pourquoi lui proposetil un rail ? Du premier choix, tu verras ! De la came qui fait décoller vers Vénus : un direct au pays du snif… Trop de risque ! Oui mais ça le fait patienter ! Un voyant vire au rouge chez elle, aussi sûrement que la coke les embrase tous deux d’un désir incandescent.
Le baiser à pleine bouche : trop ardent ! Les mains empaumant ses seins : trop puissantes ! Danger ! Les frontières des chairs se consument. Une brume diaphane de sueurs et de peaux les entoure : ils flottent au dessus de la mer obscure. Délice de l’oubli du monde, tourbillon d’odeurs et de goûts : trop salé ! Encore, encore ! Ils se possèdent, se dépossèdent d’euxmêmes. L’ascension vers le plaisir n’a plus de limite ; chaque pause n’est qu’un palier vers un ailleurs plus haut, plus brûlant…
Danger ! Danger !
6 (par Benoit Jeantet)
Elle n’aurait pas voulu que les choses adviennent autrement. Même dans ses rêves les plus définitifs. Oui. Elle lâcha un dernier soupir. Des pneus crissaient déjà au loin. Contempla son corps, plus qu’une peau en sueur. Cela avait duré une bonne partie de la nuit. Et pour la première fois depuis longtemps, très longtemps, elle avait eu la haute main sur tout ce que ce garçon, plus jeune qu’elle, lui avait fait. Une sauvagerie exquise. Maintes fois, elle avait songé que sa fin à lui serait son commencement à elle…
Bien sûr, elle avait promis de dire tout ce qui, de près ou de loin, les gendarmes avaient beaucoup insisté làdessus, oui, tout ce qui pourrait être utile à l’enquête. Bien sûr, elle avait scrupuleusement omis de leur parler de l’essentiel. De leur première rencontre, dans ce train de nuit ralliant la petite ville de province aux mœurs étroites dont elle était originaire et vers laquelle, fier comme Artaban, il partait forcer le destin. On avait vingtcinq ans, s’étaitelle souvenue, au moment de quitter le parking de la gendar merie, ses mains crispées sur le volant dans un grand geste, un geste gris. Vingtcinq ans. Il était si beau. Comment auraitelle pu imaginer, se douter qu’il puisse déchaîner une telle violence sur les êtres… sur les femmes…
Plus tard, une heure plus tard, peutêtre d’avantage, l’époque, décidément, était à la vitesse — plus tard elle a commandé la même chose, un verre de Chardonnay, commandé d’une voix mouillée qu’elle ne se connaissait plus, à ce garçon qui ne cessait de l’étudier sous tous les angles, à qui elle avait tout à coup envie, une envie folle, éperdue, de rendre son sourire, un sourire sensuel et complice, avec ce zeste de malice tout à fait agréable et tout le savoirfaire élégant du loufiat dandy de ces dames, oui, c’est ça, bien qu’en pareilles circonstances ça ne se fasse pas mais justement… S’étaitil abstenu, lui, de prendre ce et qui il voulait, pourvu que cela satisfasse son bon plaisir…
Et dire qu’au départ, elle voulait rejoindre au plus vite leur chalet de montagne. Pour faire le point. S’escamoter quelques jours à la vue du petit marigot bon chic où croassaient complaisamment journalistes et politiciens locaux. Juste avant elle s’était mise à penser que jusqu’ici, la mort n’avait jamais été qu’un accident auquel elle s’était efforcée de faire face comme une comédienne de second ordre. N’estce pas cela, dans le fond, le rôle ordinaire alloué aux femmes de responsables politiques…
7 (par Carole Simon)
Elle a payé son café en regardant l’écran, fichant dans son regard l’attention sans empathie du client ordinaire. Elle a choisi un de ses sourires pour shooting, façon « Belle des champs », issu du fichier « Quelque chose de tendre et espiègle, baby », à l’extrême opposé de la glace qui l’habitait, et à l’attention du barman tout à fait charmé qui lui rendait la monnaie. Comme tous les jours. Avant de s’éclipser, il fallait faire comme tous les jours.
Elle est rentrée chez elle. L’image de l’aquarium parasitait toutes ses pensées pendant qu’elle rassemblait son nécessaire à poudre d’escampette. Le cours des évènements lui avait échappé, ils avaient perdu du temps, il avait fallu effacer les traces.
Pour la première fois, elle s’était laissée séduire. Le jeu maîtrisé, bien huilé, du calcul des risques ne lui a plus suffi : il a fallu, inquiétant signe d’usure, qu’elle s’offre le luxe de la nouveauté, celui de risquer de perdre le contrôle. Elle a congédié les alertes de sa propre vigilance quand il s’est levé, au moment pourtant sans grâce où le jetski a longé le bateau, excentricité nocturne d’un fêtard du port. Le roulis puissant formé par le sillage l’a bercée et elle a eu envie de sombrer un peu plus encore dans un rêve, ciel de traîne du plaisir qui s’estompe. Elle a bien perçu un clapotis plus fort que les autres, et ne s’en est pas alarmée : le cocktail des substances ingérées avec l’endorphine coïtale a orienté son objectivité vers le côté agréable des choses. Il lui a fallu quelques minutes pour qu’un réflexe efficace de son psychisme lui fasse ouvrir les yeux et lui rende sa totale lucidité. Les autres devaient être sur le quai, dans la voiture, prêts à intervenir à son signal. La cible n’était plus dans la cabine.
Elle s’est levée d’un bond. Au même instant, son téléphone a vibré. Probablement eux. Elle devait rapidement évaluer la situation avant de les rappeler. L’homme gisait au milieu du splendide salon en acajou, nu, encore agenouillé, en appui sur l’aquarium table basse dont le couvercle était posé par terre, le haut du corps immergé, une boîte de daphnies dans la main gauche. Probablement mû par un désir de fraîcheur, il avait eu l’idée de nourrir ses poissonsclowns. On soupçonne mal le pouvoir des psychotropes. Elle lui a sorti la tête de l’eau. Son corps lourd est resté inanimé.
Ce n’était pas du tout ce qui était prévu.
8 (par Emmanuelle M. Bova)
Ce qui était prévu ?
Enlèvement, douce séquestration (la violence est moche !) dans le chalet abandonné de Tante Yvonne, soirée diapo conviviale avec le politicardqueutard : quelques clichés compromettants avec sa maîtresse régulière, des vidéos classées XL avec de nombreuses donzelles déculot tées, très éphémères et pas toujours majeures, affolement du responsable élu par le peuple pour sa probité et son sens du devoir, dégraissage instantané de quelques comptes plus ou moins légaux, ouverture des coffres de son manoir, de sa banque, et pour finir libération du monsieur allégé de quelques économies superflues. Ni vu ni connu : pour lui retour à son quotidien secrètement dissolu et notoirement public ; pour nous le renflouement de caisses désespérément vides pour continuer la lutte.
Voilà ce qui était prévu. Alors, ce corps mort au beau milieu des poissonsclowns : ça nous fait pas rire. Décidément, même morts, ces guignols menteurs et hautement corruptibles nous emmerdent. Nous, on voulait qu’il crache au bassinet, qu’il contribue à une lutte à laquelle il ne comprenait rien, qu’il participe de force, parce que de gré, c’était pas gagné. Voilà, c’est raté, y a les rigolos dans leur bocal qui nous ont devancés. Ils nous ont même collé le macchabée sur le dos.
Faut vite se barrer de là, avec le corps, forcément, parce que tout le monde m’a vue partir avec lui. Certes, je ne suis à leurs yeux qu’une babiole complétant une collection d’aphrodites énamourées, mais il n’empêche qu’il y a un bon paquet de quinquagénaires mâles et femelles qui m’ont bien reluquée : l’envie, l’ennui, la jalousie. Quoi qu’il en soit, faut que je me fasse oublier !
Les gars me rejoignent, ne se marrent pas plus que moi en constatant le décès de notre poule aux œufs d’or, noyée dans un aquarium de poissons bariolés. Pas le temps d’ouvrir le livre d’images et leur raconter l’histoire. Faut faire une opération de nettoyage de haute précision. Les traces de mon passage — poils, salives, sueurs, cyprine — doivent échapper à la sagacité de la police scientifique.
On opte pour un feu... de joie. C’est beau, spectaculaire, efficace. Ce bateau de luxe est hautement inflammable. Qualité optimisée par les litres d’essence dont nous l’aspergeons. Ça permet de retenir un moment toutes les forces de l’ordre, qui pour l’heure vont tenter de gérer le désordre. Et nous laisser le champ libre pour nous débarrasser de lui.
9 (par Marianne Desroziers)
Je ne voulais pas que ça remonte aux oreilles de la presse et qu’elle ait des problèmes. Vous comprenez, je ne suis pas que son garde du corps, je suis avant tout un fan, c’est pour ça que j’ai voulu assurer sa protection rapprochée. Le grand banditisme, c’est pour mettre du beurre dans les épinards et puis... c’est aussi une tradition familiale. Mon père, mes oncles, mes deux grandspères, on a tous des accointances avec la mafia. Ce contrat sur l’homme politique véreux, dès le début je le sentais pas, j’aurais dû refuser, mais j’avais déjà refusé deux ou trois contrats et ça a beau être une famille, on risque quand même de se retrouver au fond de la Méditerranée les pieds coulés dans le béton.
J’accompagnais Madonna pour son concert à Marseille, on devait repartir le lendemain pour Megève où elle devait retrouver sa fille Lourdes et son amant du moment dans son chalet. J’ai mon brevet de pilote, du coup c’est moi qui conduis le jet, c’est plus pratique, et puis Madonna n’aime pas les gros staffs, elle préfère voyager avec deux ou trois personnes de confiance, on est un peu ses amis... enfin, faut quand même savoir rester à sa place. Bref, la pinup scandinave qui nous servait d’appât avait trop de poudre dans le nez et elle avait dépassé la limite autorisée avec le politicard... ça s’est pas du tout passé comme prévu.
Tout le monde s’est tiré après avoir détruit le bateau. Je savais pas quoi faire, j’ai paniqué, je savais juste qu’il fallait pas le laisser là, que forcément quelqu’un allait le retrouver et qu’on allait remonter jusqu’à nous. Il fallait déplacer le corps et le déplacer le plus loin possible, là où il serait difficile de faire le lien avec la mafia marseillaise. J’avais pas le temps de réfléchir, il fallait agir vite. J’ai pris le corps, je l’ai planqué dans le jet, je suis allé chercher Madonna, on est partis à Megève illico. Une fois qu’elle a été dans son chalet avec sa famille, je suis allé balancer le corps du politicard en haute montagne. De retour juste à temps pour la raclette...
Madonna a mangé macrobiotique : elle tient à sa ligne. Comme elle dit toujours : sans un régime strict et du sport intensif, la chirurgie esthétique ça sert à rien !
10 (par Adelaïde Pasquini)
Ce n’est pas faute de l’avoir prévenue. Mais comme beaucoup d’ados de son âge, elle a joué avec le feu, s’est éprise du beau quadra lors d’une des soirées mondaines où elle va en cachette quand je suis absente. Enfin, j’imagine que c’est ce qui s’est passé. Au tout début, j’imaginais qu’elle sortait avec un camarade de classe, pas qu’elle s’était entichée d’un vieux politicodragueur aux mille et une maîtresses.
En fait, tout a dégénéré quand je suis entrée dans la salle de bain pendant sa douche, et que j’ai remarqué les bleus sur ses cuisses. Entre étonnement et colère, j’ai imposé une discussion, et assez vite Lourdes a tout avoué : sa rencontre avec le quadra charmeur, regards en coin, mots doux, glace en bord de plage — quel salaud ! —, un dernier verre au bar ; et puis, une fois dans l’intimité improvisée, le brusque changement des traits, le ton ferme, la poigne puissante, la violence grandissante. Les coups.
D’abord abasourdie, ma soif de vengeance a vite pris le pas. Bon, je n’allais pas m’abaisser à l’attaquer physiquement comme il l’avait fait à ma fille, mais cet homme devait payer, et il paierait. Au sens littéral, tiens, c’est une idée par exemple : le véreux assoiffé d’argent, il fallait le ruiner.
Problème : comment la reine de la pop pourraitelle risquer, au sommet de sa carrière, d’être suspectée de vol, d’extorsion ? Qui compren drait qu’en une même personne le top du top côtoie la vile vengeresse enragée ? Non. Quelqu’un devait faire le sale boulot à ma place. J’ai immédiatement pensé à Tonio. Évidemment. Mon idiot — mais dévoué ! — de garde du corps, qui ne se doute pas que je sais depuis le début que c’est un mafioso. La mafia avait besoin d’argent. Alors un jour à table, entre deux idioties sur le régime ou la chirurgie, j’ai négligemment parlé du politicard véreux bourré de fric qui a une villa pas très loin de la mienne. J’ai vu dans les yeux de Tonio qu’il mordait à l’hameçon : il s’occuperait de ma vengeance.
Quelques jours plus tard, la presse annonce la découverte. Pas loin de Megève, comme par hasard. Noyé, c’est étrange, apparemment tout ne s’est pas passé comme prévu. Ce n’est pas grave, remarque, bien joué quand même Tonio, j’ai envie de dire. Mais je ne dis rien. Après tout peu importe, ruiné ou noyé, je n’ai pas de sang sur les mains, je ne suis qu’une pop star au sommet de son art, les abîmes de la mesquinerie humaine c’est pour les autres… Oui, cette histoire je n’y suis pour rien, je n’ai rien demandé à Tonio en fait, je suis la blanche colombe, moi, like a virgin !
Vous avez terminé L’Ampoule n°15 - Sommets & Abîmes
Mars 2015