L’Ampoule n°15 - Sommets & Abîmes
Du sang sur la neige. C’est la…
Du sang sur la neige. C’est la première chose qu’on voit en arrivant sur place. Pour tout dire, on ne voit que ça. Une grande tache rouge sur une étendue blanche miroitant sous le soleil de midi. Pas une empreinte de pas dans un rayon de plusieurs kilomètres. Et cette nausée persistante qui revient sans cesse. Tout à coup, elle ressent un froid glacial pénétrer sa peau, envahir sa chair, se répandre par vagues jusque dans ses os, après avoir traversé ses nerfs en décharges électriques.
Deux heures plus tôt, au même endroit, on distingue nettement des empreintes de pas dans la neige : un petit 38 et à côté la marque des raquettes incrustée dans le sol gelé. Mais il n’y a personne pour les voir, hormis une bande de gros corbeaux … et bien sûr ceux qui les ont laissées.
Quatre heures plus tôt, l’occupant unique du chalet — le plus proche de la future scène de crime découverte par l’agent de police Marie Trissier — vient de rendre l’âme. Son corps inerte, froid et livide, pend au bout d’une corde solidement attachée au plafond du garage.
Huit heures plus tôt, le renard habitué des lieux, venu manger deux ou trois poules au milieu de la nuit, est dérangé par deux individus, un homme et une femme, chargés d’un étrange fardeau. La femme pleure et l’homme crie — à moins que ça ne soit l’inverse.
Dix heures plus tôt, un corps de femme gît sur un lit de neige rouge sang. Elle est nue. Aucun de ses vêtements ne se trouve près d’elle. De minces flocons de neige la recouvrent mais son corps est encore chaud. Elle n’est morte que depuis quelques minutes. Dans le chalet, un célibataire quinquagénaire — au chômage mais autrefois cantonnier — se dispute avec un homme sensiblement du même âge. Une jeune femme brune essaie de les séparer, en vain…
Douze heures plus tôt, deux hommes accompagnés de deux femmes beaucoup plus jeunes finissent leurs apéritifs dans le bistrot avant d’enfiler gants et bonnets et de s’emmitoufler dans leurs anoraks. Ils sortent de l’établissement le feu aux joues et traversent la place du village. Les hommes aux corps échauffés par les alcools forts tentent de prendre les femmes dans leurs bras et de les embrasser. La brune repousse son prétendant sans conviction ; la blonde semble plus embarrassée et dans de moins bonnes dispositions visàvis de son compagnon de beuverie. Au dessus d’eux, les guirlandes lumineuses de Noël clignotent avec une provocation que l’on pourrait prendre pour de l’obscénité. Dans les yeux de la blonde, on perçoit une peur mêlée de tristesse — quelque chose qui déjà ressemble à de la résignation.
Le lendemain, vers 12h45, Marie Trissier rentre chez elle pour déjeuner comme tous les jours avec son mari. La naissance du bébé est prévue pour le printemps. D’ici là, la neige aura fondu, la glace aura disparu, laissant la place à d’autres paysages, d’autres atmosphères. C’est ce qu’elle essaie de se dire pour se remonter le moral mais elle n’arrive pas vraiment à s’habituer au rude climat des montagnes. Les premiers jours, elle les avait trouvées majestueuses et magiques, ces montagnes, puis elle avait commencé à se sentir oppressée, piégée dans une vallée inhospi talière, sans horizon, obligée de côtoyer des montagnards au sale caractère, durs comme de la glace tassée. Elle allait bien finir par s’habituer à ces paysages de carte postale, à ces coups de tonnerre qui vous réveillent au petit matin quand on déclenche des avalanches, à ce froid qui vous saisit de ses mains de géant dès que vous ouvrez la fenêtre.
— Après le meurtre sans coupable, voilà qu’il y a des meurtres sans cadavres maintenant, ditelle à son mari.
— Je t’ai déjà dit de pas ramener tes histoires de boulot à la maison, c’est trop sordide.
Le reste du repas se passe en silence.
En début d’aprèsmidi, elle retourne sur les lieux avec deux autres policiers. L’enquête de voisinage les mène rapidement au chalet en bois et en pierre du vieux célibataire, enfoncé dans un recoin désert sous la falaise. Ce qu’ils découvrent dépasse l’entendement : le propriétaire de la maison, un mastard bedonnant imbibé d’alcool, est pendu à une poutre du garage. Près de lui, un congélateur d’une taille impressionnante rempli de san gliers, de lièvres, de faisans. L’homme était un braconnier aguerri, certai nement protégé par les autorités locales. En vidant le congélateur, ils découvrent le cadavre de la jeune fille blonde. Enceinte de son premier enfant, Marie a tout juste le temps de sortir du garage pour vomir.
*
On n’a jamais retrouvé la jeune femme brune ni le deuxième homme. L’enquête a conclu qu’il s’agissait de touristes ayant pris la fuite après le meurtre de la blonde par son compagnon d’un soir dont elle aurait refusé les avances. Une question demeure encore sans réponse : pourquoi le meurtrier atil pris soin de transporter le cadavre dans le congélateur, transformant ainsi sa victime en gibier ?
Depuis, certains disent qu’une jeune fille blonde au regard triste hante les bars du village, les soirs de Noël, en quête d’un homme.