L’Ampoule n°15 - Sommets & Abîmes

Mars 2015 · Chapitre 14 sur 18

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L’Ampoule n°15 - Sommets & Abîmes

Cette nouvelle est extraite du recueil À…

Cette nouvelle est extraite du recueil À chaque jour suffit sa haine à paraître en 2015 aux éditions de l’AbatJour.

« Sous les ifs noirs qui les abritent,

Les hiboux se tiennent rangés,

Ainsi que des dieux étrangers,

Dardant leur œil rouge. Ils méditent. »

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, « Les Hiboux »

La marée inexorable du crépuscule fossoyeur engloutit dans son mazout la nature et les hommes.

À cette heure de victoire pour l’humeur noire et tous les instincts refoulés par la délatrice lumière diurne, je fête à ma manière les vêpres et sors enfin de ma chambre rance, pour traverser et fuir en courant la ville et ses vices, de conserve avec l’effraie blonde qui s’élance du clocher, vole au dessus de la cité frénétique, pour rejoindre la campagne paisible peuplée de créatures libres.

Je ne quitte mon enfermement qu’au moment où la terre détourne sa face du soleil, pour étaler, éclairée de son seul feu intérieur, ses parties intimes, telle une immense exhibitionniste qui attend ses voyeurs nyctalopes.

Dans la ville, les humains se mettent alors en branle, selon leurs chimères, vers la luxure ou la prière, et leurs lieux respectivement consacrés ; autour de la ville, dans la rase campagne et les âpres collines, le couchant est le signal attendu par d’autres vies pour s’éveiller ; des êtres discrets et actifs, introspectifs et expressifs, absents et ubiquistes ; un peuple d’envahisseurs dont l’hyperactivité n’est perceptible que dans des frissonnements d’air, des froufrous de frondaisons, des ombres fantasma goriques, des soupirs, des appels, des rires tremblés, des cris brusques et brefs, ou des monodies prolongées et modulées, le tout s’élevant en un chœur sauvage, tout à la fois funèbre et amoureux : c’est le chœur de ma passion, les rapaces nocturnes !

À ces heures vespérales, que ne suisje attiré par le cul ou le culte comme mes semblables ? Pourquoi suisje cet innocent dont les rêves nocturnes ne sont hantés que de chouettes et de hiboux ?

Pas d’assouvissements possibles avec l’insaisissable ! Pas de messes prévues pour le naturiste ! Au lieu de traîner dans les temples de joie ou de foi, ces souilles où les humains grouillent, je noctambule parmi les forêts, les plaines et les collines…

La clameur générale de la nuit, qui m’appelle à tous les échos, qui étire et disloque mon être, assure au contraire la communion des oiseaux du noir, formant une assemblée dispersée et osmotique, une union mystique, union dont je demeure l’Exclu. Mes organes sont impuissants à produire la voix capable de participer au chorus nocturne ; de répondre à la douce interrogation vibrante et suppliante de la mélancolique hulotte ; à la brusque et sauvage interpellation de la nerveuse chevêche ; à la note unique, intense et haute du petitduc, inégalable flûte minimaliste, inimitable transe hypnotique, tout le souffle du cosmos en un seul son.

Et dire qu’il est des humains pour créer des appeaux ! Et d’autres qui fabriquent des instruments de musique ! D’autres encore qui osent en jouer ! Ils s’enfoncent des bois dans un orifice, pour faire du vent ! Enculages de bouches ! Turlutes ! Le rêve secret de l’homme est de redevenir un animal, il en en assez d’être diminué, il implore une trans substantiation !

Moi, je rêve de voir ma chair se transformer en bois ou en pierre, mes membres se compliquer en ramifications végétales ou fortifications minérales, mon tronc vide d’organes devenir la matrice qui porte la géniture du rapace nocturne ! Hélas, je demeure des heures dans la prostration du prieur, et pas même le bout de l’aile soyeuse d’un chasseur des ténèbres ne vient se salir en effleurant ma misère. Mon espoir en lambeaux se retire, comme une brume, en dévoilant l’affreuse aiguille, haute et glacée, de ma solitude au sein du Vivant.

Ô Nature, ma mère, prends pitié !

Tu as engendré l’homme, engeancé il faudrait dire, parmi tant d’autres créatures, dans l’élan de ton intarissable travail ; un hasard, ou bien un caprice, ou même une erreur de ta part, au cours de son évolution, a produit en lui une originalité qui l’a distingué de tous tes autres rejetons, une intelligence qui l’a conduit à rêver d’un chimérique empire sur ses frères, qui est devenu au fil des temps sa tare particulière, à tel point que tous les êtres vivants sur la terre ont appris à fuir devant sa tyrannie, comme devant une calamité, une catastrophe, l’horreur d’un simple prédateur devenu un exterminateur infirme, aveugle, mais technologique et systématique !

Nature, que vaut à présent la vie de cette écume de ta création, de cet orphelin matricide, de ce despote exilé au sommet du génocide de ses frères, et pourquoi tardestu tant à le reprendre dans ton sein qui ôte et donne la vie, avant qu’il n’entraîne dans sa perte toutes les autres espèces icibas ? Je n’ose pas imaginer que ta créature t’ait échappé, en devenant un monstre forcené que tu ne maîtrises plus… Tu ne vaudrais pas plus qu’un savant fou…

Je préfère penser que tu attends patiemment que l’homme achève son temps luimême, qu’il aille au bout de son suicide et du géocide, sur ce globe terraqué qui n’aura été qu’un de tes terrains d’essai, parmi une infinité d’autres dans l’univers, sur lesquels tu contemples sans doute des formes vivantes épanouies, des coexistences harmonieuses, des évolutions n’engendrant pas la naissance du Fléau Sapiens, ton énorme et impardon nable bourde !

Alors, pendant combien de temps encore, au moment où toute la terre en gésine renouvelle sa vieille peau, l’homme trahiratil sa présence discordante, en poussant sournoisement, parmi l’efflorescence splendide de la nature adolescente, les ronces noires, torses et maigres de son existence maudite, concentrée dans les fossés asphyxiants des grandes agglomérations, où il s’étiole et dégénère, en croupissant dans ses propres immondices ?

Un soir où l’envahissement des ténèbres avait été pour moi l’occasion d’une course particulièrement exténuante et inutile, ayant pour seul témoin l’œil miclos de la lune qui somnolait, je déambulais au hasard parmi les paysages, égaré et résigné, comme le grand blessé cherchant l’endroit où mourir, et fus conduit par mes pas au bord d’une falaise farouche.

Mon instinct savait que là, dans le roc austère et sec, les anfractuosités du calcaire offraient à la chouette chevêche, cette espèce liée à la pierre dont elle a l’aspect compact et trapu, ainsi que l’harmonie en gris et blanc, des abris sûrs, imprenables et fortifiés, pour dissimuler à ses ennemis le cycle fragile et immuable de sa reproduction, commençant par un petit globe minéral immaculé, et aboutissant au paradoxe extra ordinaire d’un volatile lapidaire.

Les cavités contondantes servaient de berceau aux petits de la « Chouette d’Athéna », comme l’appelaient les Grecs, à la fois rupestre et aérienne, reptile et volatile, capable de circuler et de disparaître parmi les entrailles de la pierre, autant que de prendre un brusque essor dans les courants d’air.

Je me penchai avec une exaltation croissante, audessus de ce vide, pour tenter de surprendre cette miraculeuse transformation d’un petit bloc en projectile habile et fuselé, en aérolithe à trajectoire délurée, exprimant l’éternelle santé de la Nature. J’étirai la tête, gargouille grotesque de la solitude de l’homme, de son extranéité, de la tragédie qui a coupé le cordon ombilical avec sa Mère. Alors mon regard, inquisiteur et désespéré, croisa celui d’une chevêche, perchée sur un rocher en contrebas : pupilles cerclées de feu, du jais serti dans l’or, prunelles de nuit et d’aurore, calmes et brûlantes, terriblement circulaires et saturées d’instinct.

Mon esprit surchauffé se commuait en une forge, où naissait lentement, parmi les éclairs et le vacarme, le glaive incandescent d’une révélation fatale : je n’entrerai jamais dans l’arène de ces yeux et de cet escarpement qu’en m’anéantissant, parmi les éléments naturels.

L’ardeur de cette vision ruina immédiatement en moi ce qu’il est convenu d’appeler l’instinct de conservation. Désormais, mon esprit avait tellement devancé mon corps dans la chute qu’il ne m’était plus possible de savoir si j’étais en train de tomber ou non. Cependant, je suis sûr que, jusqu’au dernier moment, le petit rapace n’a pas détourné de moi son regard concentré, profondément introverti et absolument indifférent !

*

Déchiqueté par les arêtes rocailleuses, le cadavre disloqué resta entravé, en position quasi verticale, entre les saillies d’un promontoire rocheux, à mihauteur de la falaise.

Depuis ce calvaire incongru et surplombant, le corps brisé — avec son échine fléchie, sa légère génuflexion, ses bras étendus — semblait contempler la plaine sous ses pieds, et serait apparu, aux yeux d’un passant improbable, comme le christ maudit d’un culte sans croyants.

Exposé aux rigueurs climatiques, aux quatre vents grenaillés de calcaire, la chair ne tarda pas à se détacher autour du squelette, comme une chrysalide, en mettant au jour une réalité nouvelle, une arborescence pâle et lisse, festonnée de viande sèche, en parfaite harmonie avec le relief environnant, cet édifice de rochers blanchâtres, recouverts d’une végétation rare, brunâtre, effilochée par les vents continuels.

La nuit, éternelle revenante, à chacun de ses passages, enveloppa le macchabée de son suaire, à la faveur duquel naissent les êtres subtils de l’ombre, dont notre chouette des rochers qui recherchait l’anfractuosité qui protégerait sa descendance. Le petit rapace visita naturellement les cavités que proposait l’arborescence du squelette, comme il eût fait de toute fracture dans le roc, le tronc d’un arbre ou une muraille. Il pénétra furtivement, en les expertisant de son oeil jaune et jais, dans la béance de l’abdomen, la vaste cage thoracique, et dans la boîte crânienne, dont la dimension était exactement celle que recherchait le rapace, lequel pressentit qu’un tel trou, aux proportions tellement idéales, ne pouvait être l’œuvre de la seule nature… Puis il s’envola, pour revenir à la faveur d’une autre nuit, avec un partenaire.

Alors le mâle et la femelle, dans le berceau funèbre choisi pour leur progéniture, accomplirent l’acte primitif qu’exige d’eux le printemps, et pour la première fois dans l’histoire naturelle invitèrent dans la danse cosmique de cette saison un être humain, ou plutôt son squelette, le débris minéral qu’il en restait, pour faire naître dans son crâne, enfin vidé de son chimérique cerveau, de véritables rapaces nocturnes !