L’Ampoule n°15 - Sommets & Abîmes
Le président du tribunal ? Louis Meunier…
Le président du tribunal ? Louis Meunier ! Du vrai guano celuilà.
— En vertu de quoi, souris blanche et face de rat, la Cour condamne le prévenu à gésir en abyme !
— Non ! hurlaije d’une voix injectée de sang. Pas gésir !
Et l’assistance se mit à proférer tant de fois le mot « non » que je ne peux pas le reproduire ici, sans craindre de passer pour un sigisbée.
Le président rabattit farouchement sa perruque sur ses sourcils, tandis que le procureur exécutait des effets de manches victorieux. Pendant un court moment, un instant fugace et presque imperceptible, je remarquai que ce dernier ressemblait à Albert, mon ancien bienfaiteur, celuilà même dont j’avais trouvé un portrait, de médiocre facture, gisant dans un panier à linge sale.
— Tu as bien travaillé mon garçon, tu peux prendre une bombonne.
Je me souviens des effluves de rouille, de la joie des parents et des amis, des applaudissements nourris des riverains, des éclats de pétards et de cymbales qui scandaient ma marche. Je ployais sous le faix en tra versant la foule de Jérôme Bosch et, sur mon front, perlait une suée proustienne. La bombonne me cassait le dos mais le contact froid du métal me rassurait. Assise sur le seuil, ma mère me vaticinait telle une sedes sapientiae (1) flagornant son Jésus. Dans le comptegouttes de mes souvenirs, cette odeur de bombonne resterait à jamais ma madeleine.
Décidément, ce procès ne valait pas mieux que celui du Valet de Cœur.
Le président du tribunal ? Louis Meunier ! Un vrai fumier celuilà. Qu’estce qu’il connaissait à ma vie ? De quel droit rabaissaitil sa mou moute ? Pour sa gouverne, j’avais commencé ma carrière à douze ans. À peine scolarisé. Mon premier roman était une histoire simple, une histoire lumineuse comme il n’en arrive qu’aux négociants. Épuisé par sa longue lutte avec un ange que Dieu lui avait envoyé pour l’éprouver, Ugo Desmoulins avait décidé d’écrire un roman. Ce n’était pas une mince affaire et l’hébreu était une langue difficile. Mais Ugo n’en avait cure. Il avait, tel Ésaü, radicalement opté pour des lentilles et cela modifiait considérable ment son aspect binoclard.
Son roman ? Limpide ! Une histoire toute simple, une histoire qui prête à mourir et dont la morale pourrait être : une écharpe ne vaudra jamais un manteau. Sous un soleil filou, son héros : Balthazar Destin,
1 Le trône de la sagesse identifié à la Vierge à l’enfant.
fouillait systématiquement les archives du Palais de Justice. Sa prostate ? En pleine forme. Son cerveau ? Complètement brûlé par l’acide. Recuit. Carbonisé… Pauvre France !
Mais que cherchaitil dans ces vieux papelards ? Un précédent, bien sûr. Un autre gisant. Comme l’affaire Gésier par exemple : Germain Gésier (2), condamné, lui aussi, le 30 septembre 1967 par le Tribunal Correction nel de Bordeaux, à gésir en abyme. Le motif ? Une peccadille ! Germain avait décidé d’écrire un roman dont le héros : Ugo Desmoulins, était un écrivain. Encore une fois ce vieux phantasme d’être à la fois solaire et binaire. Vous savez, cette histoire de miroir qui réfléchit un type qui se réfléchit dans un miroir qui réfléchit un type qui se réfléchit dans un miroir qui réfléchit un type, etc. (Ah non, zut ! je me suis trompé, ce n’est pas du tout ça ! Heureusement les lecteurs n’y ont vu que du feu.) L’affaire avait fait grand bruit dans les milieux d’une certaine littérature amétrope et, il faut en convenir, plutôt sclérosée.
Dans ce roman, Ugo Desmoulins était un graphomane. Il écrivait de manière bizarre une extraordinaire quantité de textes. Un trouble compul sionnel, comme le qualifiait Esquirol (3), dans lequel Ugo souhaitait, plus que tout, voir son patronyme imprimé dans une publication. Son histoire ? Un monceau d’égotisme. Pas une ligne où son nom ne soit cité cinq fois. L’intrigue ? Un obscur romancier frappé de graphorrhée et possédant la même ambition dérisoire d’être publié quelque part.
Écrire pour être édité ? Quand chacun sait qu’il faut écrire pour soi, pour son propre bonheur, lorsqu’on a la prétention de le faire partager aux autres. Être publié ? Quand ça fait trois lustres que la littérature s’abîme au fond du gouffre ? Un éditeur est soit un commerçant et, dans ce cas, le genre « je m’extasie sur ma propre langue et je répète ce que d’autres ont déjà écrit cent mille fois » est vendeur : soit c’est un artiste et, dans ce cas, le pari de sa collection sera son Grand Verre (4). En 1947, Pauvert a joué sa carte et nul ne la donnait gagnante, il répondait à un besoin vital : créer, faire que cela existe…
Quand soudainement : « Fini de rire ! » sanctionna le Tribunal.
Fou de désespoir, seul contre tous, Germain Gésier menaçait de se pendre à ses lèvres.
— Non, pas gésir ! suppliaitil d’un œil phytophage.
La foule sifflait et le huait avec tant de rage que je ne peux le rapporter ici.
Le président releva brutalement sa perruque. Le président ? Louis Meunier ! Une belle ordure celuilà, et qui ne manquait pas de toupet.
Plongé dans un tonneau d’excréments, il refusait de s’y immerger complètement… Mais voici Gésier qui se saisit d’un sabre, lui imprime de
2 Germain Gésier est l’acteurphare du théâtre de l’Œuf. 3 JeanEtienne Esquirol est un psychiatre français.
4 Le Grand Verre est une œuvre majeure de Marcel Duchamp. Son « chef d’œuvre ».
grands moulinets et fait mine de le passer au ras du tonneau, menaçant par là même de décapiter notre Louis (5)…
Pendant ce temps, envahi de grosses mouches noires, le procureur se tordait dans d’atroces souffrances. Son visage criblé de vers était presque semblable à l’un de ces infâmes poèmes que Rimbaud avait écrits à Aden...
Coïncidence ou complot ? Bon sang, et si tout cela n’était qu’un coup monté ? Après tout, on avait bien insufflé un immense espoir dans le cœur de l’humanité en découvrant la planète Keppler186F…
Mais voici que les douze coups de minuit sonnent à la pendule de Foucault. Mince alors, tous les lecteurs sont partis !
— Mais non, regarde, il en reste encore un qui est en train de nous lire…
5 Hommage aux Fous littéraires de Blavier.
Une corde... une corde lisse, même pas à nœuds !... On peut comprendre l’angoisse s’emparant de ce quinquagénaire amoché par des abus d’alcool, de tabac, de filles, des trucs qui tuent plus vite que la vie — une maladie qui prend son temps lorsqu’on n’est pas pressé —, incapable de regrimper trois mètres de corde lisse après les avoir promptement descendus — un cuisant échauffement des paumes le lui rappellera —, pour se retrouver dans cette cave où l’attendent des bouteilles auxquelles il avait précédemment tâté lors d’un premier séjour dans cette accueillante propriété sise aux alentours de Montlouis. Une razzia de près de deux cents bouteilles des meilleurs crus mis en réserve par son galeriste parisien, pour un semestre de présence inactive — un record à battre — en ce bucolique endroit où, en principe, il aurait dû activer ses pastels et méninges au lieu de se contenter d’y vivre comme un coq en pâte : boire, manger, dormir, forniquer... Le bide complet, mais l’amateur d’art avait intelligemment réagi, ni savon, ni sermon : « Mon cher Sam, la prochaine sera la bonne, n’estce pas ? Moins de boissons mais plus de création. Je compte sur vous et maintiens nos conditions. Vous oeuvrez, j’assume le reste ! Je ne veux plus entendre mon régisseur, à mes rituelles questions : « Où est l’artiste, et que faitil ? », me répondre : « Il est dans l’escalier menant à la cave, il boit votre Chambertin ! » »
Je l’avais rencontré dans un bistrot germanopratin entouré de filles subjuguées par sa dégaine, sa gueule à la Modigliani. Nos regards s’étaient croisés, abandonnant ses muses il vint me retrouver à la barre où, après plusieurs verres, une confraternité s’établit. Il se déclara artiste peintre et dit se prénommer Sam, je me présentai provincial, jeune étudiant des BeauxArts et amateur de son œuvre. À peine nos présentations effectuées, à la vie à la mort !, un contrat moral concernant une indéfectible amitié se scella autour d’un énième verre ; je l’assume par le biais du suivant récit, puisque de cet artiste j’en ai suivi sa lente ascension au firmament des arts, donc m’autorise, afin de vous faire apprécier son côté fantasque, de vous révéler une anecdote concernant l’une de ses chutes accidentelles... Quand je l’ai connu il était dans les escaliers, un thème abordé suite aux ateliers, et quand je dis « il », il ne s’agit ni de la ou du concierge de ceux visités, mais de Sam luimême venant sur le motif d’effectuer des esquisses ; leurs gardiens étaient au parfum de l’échangisme de corps et d’idées s’y pratiquant, une circulation d’individus s’y repérait, suspicion confirmée par ces regards entendus jetés par les colocataires. Je l’avais remarqué lorsque je l’accompagnais sur le motif. Un sujet inépuisable, aussi profond qu’un puits, traité selon son style, élégant, sinusoïdal ; celui à double révolution du château de Chambord dessiné par Dominique de Cortone l’ayant fasciné, alors qu’il se trouvait à proximité par l’intermédiaire d’une invitation de son galeriste y possédant une propriété... Sam était intaris sable sur les escaliers, les ayant esquissés puis peints, en plongée, en contreplongée, en hallucinatoires perspectives... En les évoquant il prenait de la hauteur, s’élevait vers les soupentes ou les greniers, fréquentés tant que ses jarrets, ses poumons, son muscle cardiaque lui permirent de satisfaire les soubrettes y nichant, ou s’affaissait, non de son plein gré mais touché par des abus de toutes sortes, descendait les marches conduisant aux caves où y vieillissaient d’inestimables grands crus, et selon les directions empruntées échafaudait de correspondantes théories...
Sam ne croyait ni à l’échelle ni à l’ascenseur social, jugés trop raides, discriminatoires, il leur préférait non pas l’échelon, trop militaire à son goût, mais le degré ou la marche, tout en ne demeurant pas insensible à la force du poignet pour s’élever vers les étages supérieurs, vers un hypothétique septième ciel... Une articulation déliée, souple et puissante que la sienne, semblable à celles, non de potiers ou de sculpteurs, mais de virtuoses ou de magiciens, et ne l’étaitil pas comme le faisaient remarquer ses maîtresses ? Nous le confirment l’élégance de son trait, la subtilité de ses tons, ses compositions aériennes et architecturales à la fois... Quotidiennement il s’entraînait en exécutant des spirales, des colimaçons, des vrilles effectuées à l’aide de pastels et de pinceaux chinois, hop, hop, s’y ajoutaient verticales ou obliques, ainsi s’obtenaient ces surprenants escaliers à la Piranèse, qu’à moins d’être aussi fou aucun bâtisseur n’érigerait — celui de Chambord révélant une hardiesse peu commune. Il s’agissait d’escaliers, ni d’honneur ni monumentaux, ni d’intérieur ni de service, ni secrets ni de secours, qu’il se vantait d’avoir empruntés, conçus et trimballés entre divers étages de la société au gré des aléas de sa vie de bohème. Mais d’une abstraction d’escalier, d’un nouveau concept d’escalier, l’unique conservant un intérêt à ses yeux demeurait celui amovible et abrupt conduisant aux caves, dont il s’avouait, à jeun, prêt d’en modifier le dessin ; hélas, l’anecdote de la corde lisse lui en ôterait le goût lors de son second séjour, puisque faisant suite à cette humiliation, vexé, Sam changea de thème… et se mit au végétal !...
Toiles, châssis, pastels, tubes, couleurs, pinceaux, brosses, carnets et papiers à dessin (dessein ?), etc. : l’indispensable matériel avait précédé l’artiste. Prévenant, son hôte avait dispensé ordres et conseils au person nel : chacun devait veiller au bienêtre de l’artiste, aller audevant de ses désirs... « Même audelà, des plus, des plus... inconvenants ? » demanda une chambrière, imaginant ses incestueuses amours avec le pastelliste parisien pouvant être son père... Cependant, le seul endroit de cette vaste propriété devant lui être, non pas interdit mais fréquenté avec modération, demeurerait cette cave garnie de bouteilles répertoriées... Troublé par les propositions du galeriste entiché de son œuvre, le faisant acheter en sous main afin de ne pas froisser ses susceptibilités de créateur de génie, échauffé par un repas où ce mécène se révéla être un facétieux épicurien, qui avec astuce le fit boire, donc dégoiser des conneries, c’est circonspect que Sam prit la route de Montlouis... Auparavant il se recycla, s’offrit une remise en bouche, afin de ne pas passer pour un ignare aux yeux de cet amphitryon dont il ne sut à temps se méfier... L’œil, le nez, les papilles furent sollicités dans des estaminets de la capitale, alors que seules la créativité et autres qualités athlétiques auraient dû être activées, sachant ce qu’attendait de son artiste le bienfaiteur en question... Sise en bordure de Loire, la propriété lui apparut de plainpied et sans escalier apparent, hormis celui menant à la cave que fréquemment il emprunterait ; sur le coup, il en fut déçu — déception n’échappant pas au petit personnel qui tout sourire l’accueillait. Dès le lendemain Sam avait retrouvé sa gouaille, charma les employés, trop heureux de se divertir en entourant l’artiste d’attentions, sans parler de dévotion amoureuse concernant la chambrière, convaincue que si elle y mettait du sien, l’histoire incestueuse porterait ses fruits... Bientôt ils lui laissèrent toute latitude, Sam ne s’en priva pas, et afin de se garantir d’un futur incertain les entortilla : régisseur, majordome, gouvernante et jardiniers se virent dans l’obligation d’abuser leur employeur, quotidiennement tenu au courant des faits et gestes de son invité, notamment de ses activités artistiques...
Mensonges après mensonges ils déclarèrent que l’artiste commençait (seulement ?) à déballer son matériel, au bout du mois avoir accompli quelques exercices d’assouplissement de son fameux poignet... Alors qu’en simple touriste Sam visitait les châteaux environnants sous le prétexte d’une recherche d’escaliers monumentaux : celui de Chambord comblerait son attente... Puis, ensorcelé par les charmes de la Loire — tant vantée pour ses crues dévastatrices que ses crus dévastateurs —, d’abord s’abandonnerait à ses courants et pièges par des navigations (divagations ?) en gabare, et ensuite succomberait à ceux de l’intrépide domestique l’enivrant par ses propositions osées. Si l’amour n’attendit pas, l’ouvrage fut remis au lendemain, puis au surlendemain, enfin renvoyé à d’indéfinies calendes, étant donné que pour se remettre de leurs ébats les amoureux pêchaient à deux mains ; ayant cueilli un remarquable initiateur en tant que pilote fluvial, de ce superbe poisson la fille ne souhaitait pas voir casser le fil !... Au téléphone, le mécène faussement s’impatientait, fustigeait sa domesticité incapable de contenir les foucades du provocateur ; penauds, ces gens invoquaient l’irresponsabilité des artistes, promettaient de l’inciter à cet ouvrage dont ils n’avaient aucune idée : leur auraitil parlé d’escaliers, ils l’auraient qualifié de fou intégral !... Hélas, les calem bredaines de Sam les maintinrent ficelés, bientôt ils ne surent lui interdire l’accès à cet escalier menant à la cave, à contrecœur ils lui en remirent la clef tout en le suppliant, lors de ses descentes, d’annoter la ou les bouteilles soustraites sur un tableau apposé à l’entrée de la trappe y conduisant... Il s’y affichait quinze cents bouteilles lors de son arrivée, lors de son accidentel départ — occasionné par une malencontreuse chute dans cet escalier en pente, me diratil hilare, lui provoquant une foulure de son poignet droit, avec pour résultat une incapacité d’effectuer le moindre trait de pastel — il s’en relevait treize cent onze... Ces grandes vacances avaient duré un semestre, si le matériel concernant les beauxarts avait à peine été déballé, si la cave avait été dépouillée, si la chambrière, enceinte, pleurait, lors de son départ régisseur et domestiques à l’unisson chantaient un vibrant « Ce n’est qu’un au revoir ! », car ils en étaient sûrs, Sam reviendrait...
S’il fut tancé par son mécène — conscient de l’indépendance de l’artiste, de son incapacité à honorer une commande —, après quelques verres d’un excellent NuitsSaintGeorges Sam comprit qu’il serait excusé à la seule condition, une seconde alternative lui étant offerte, de peindre ce qui lui était demandé : des escaliers... sinon en résulterait la descente en vrille de sa cote !... Bonne chère et alcools aidant, Sam promit tout et son contraire et dès le lendemain reprit la direction de Montlouis... Avec plaisir l’ensemble du personnel accueillit le trublion, qui satisfait de ces retrouvailles ne sut capter, derrière une politesse de convenance, les allusions qui décryptées lui auraient fait comprendre la chaussetrappe... Rien n’avait changé, l’enfant prodigue (prodige ?) qu’il n’avait cessé d’être depuis sa mise au monde —« conçu entre deux étages », disaitil ! — à nouveau abusait de cette aura factice dont bénéficient les artistes, absous, exaucés dans leurs caprices... Sam s’apprêtait à passer des jours heureux mais studieux, il l’avait promis, se l’était juré, en témoignaient ces surprenants « Do not disturb » floqués sur ses vêtements... Une extra vagante façon de faire savoir à son entourage médusé qu’il se trouvait en période de créativité, de mûrissement ! Avisé de la dernière lubie de son artiste, le galeriste, s’il en rit, pensa que venant d’un velléitaire un tel affichage ne présageait rien de bon...
Effectivement, la première semaine Sam la consacra au déballage de son matériel, à l’aménagement d’un atelier temporaire dans une grange mise à sa disposition ; la seconde il y déplaça chevalets et tables de travail afin de trouver la lumière adéquate, sans se rendre compte que tel un tournesol il suivait l’incidence du soleil... Un jour, sur la porte de la grange devant lui servir d’atelier, apparut un énorme « Do not disturb » laissant entendre aux gens de maison qu’enfin il allait se mettre à l’ouvrage... Néanmoins, sous le prétexte de travaux extérieurs, les jardiniers se rendirent compte, et surlechamp le retransmirent à qui de droit, que si l’artiste déambulait, monologuait, parfois se saisissait de ses pastels, pinceaux ou brosses, vivement les rejetait comme s’ils lui brûlaient les doigts et non la paume (cet échauffement surviendrait plus tard, lors de sa descente aux enfers), puis se lançait dans des siestes agitées...
Afin de se garantir de toute tentation extérieure, Sam avait demandé à ce que ses repas lui soient servis dans la grange, ainsi il se condamnait à une abstinence devant le conduire à une meilleure maîtrise et de son corps et de son esprit. Malgré ces sages mais tardives précautions, il fut assailli par des hallucinations, se vit flotter puis se noyer dans des tonneaux de Montlouis ou de Vouvray, et bien que sachant pour l’avoir vécu que plus l’on boit plus l’on a soif, fatigué de passer le clair de ses jours et de ses nuits soumis au supplice de Tantale, un matin il alpagua le régisseur et lui dit qu’il avait grandsoif ! que pour retrouver un semblant d’inspiration, il lui fallait tâter de la dive bouteille !... À l’autre bout du fil, l’heure de la chute se rapprochant, le galeriste donna l’ordre de pratiquer les opérations prévues : l’enlèvement de l’escalier amovible conduisant à la cave et son remplacement, d’abord par une corde à nœuds puis par une lisse au cas où !... Il attendait la suite : la tentation, la décision, la descente, l’échauf fement des paumes, l’enivrement, l’impossible remontée, la chute, le coma éthylique... la perte de bouteilles millésimées valant bien l’envol vers des sommets de la cote de l’artiste... sa consécutive révélation… qui suite à cette humiliante leçon daredare se mettrait à l’ouvrage — mais en étaitil certain ? Pour sûr, il y aurait des rechutes...