L’Ampoule n°15 - Sommets & Abîmes
Depuis le début du voyage, S. compulsait…
Depuis le début du voyage, S. compulsait ses notes de travail et relisait sans cesse les documents à sa disposition. Observations, témoi gnages, essais, mémoires, il avait décortiqué tout ce qu’il était possible d’étudier dans le laps de temps imparti. Il n’était arrivé à aucune conclusion satisfaisante. Se confronter aux mystères du Temps, de l’Espace et de l’Univers était certes passionnant, mais force était de reconnaître que plus les recherches avançaient, plus les cerveaux humains s’enlisaient dans d’incroyables paradoxes. On pouvait aisément se perdre dans les méandres quantiques des flots temporels, spatiaux et dimensionnels. En bref, on ne savait rien. Il se frotta les mains l’une contre l’autre comme s’il avait froid et soupira. Il regarda l’horloge. Dans moins d’une heure, ils seraient sur place. À défaut d’une explication, au moins seraitil en mesure d’observer concrètement ce qui hantait ses nuits depuis plusieurs semaines. Il travaillait sans relâche sur une découverte effectuée par les drones de surveillance disséminés dans l’espace. Une anomalie était apparue en bordure du Grand Nuage de Magellan. Ses caractéristiques étaient celles d’un trou noir hypermassif. Ce qui avait alerté les instances scientifiques, c’était sa brusque apparition. Sa formation avait été si soudaine qu’elle avait provoqué un désordre sans précédent dans son environnement. Des étoiles avaient vu leurs trajectoires modifiées, des planètes s’étaient évaporées des instruments de contrôle et l’on avait noté des mouvements insolites sur des distances considérables. Tout un pan de galaxie était en train de subir des modifications irréversibles. Décision fut donc prise d’envoyer un équipage de chercheurs chevronnés pour estimer la nature réelle du phénomène. S. faisait partie du voyage et s’était immergé entièrement dans l’étude de cette curiosité que leur avait offerte le cosmos. Rien de semblable n’avait été observé jusquelà.
Le vaisseau arriva à destination comme prévu. Il émergea dans l’espace conventionnel et le pilote prit le relais des ordinateurs. Il lui fallut quelques secondes pour exécuter une rapide manœuvre afin de stationner l’engin à une distance raisonnable de son objectif, c’estàdire hors de la sphère d’attraction théorique de l’anomalie. Le vaisseau se positionna en orbite autour du satellite d’une géante gazeuse. Lorsque S. vit l’objet de ses recherches pour la première fois, son cerveau eut du mal à assimiler le spectacle qui s’offrait à lui. L’intrus sidéral présentait des proportions hors du commun qui saisirent d’horreur tous les membres d’équipage. Plusieurs sentirent leurs jambes flageoler et S. dut se tenir fermement à son poste pour ne pas s’écrouler. Le monstre nouveauné se présentait sous la forme d’un titanesque cercle obscur dont la taille dépassait celle du système solaire. Il était nimbé sur des milliards de kilomètres de nuages incan descents où se mêlaient des lueurs fauves et des nuances d’un rouge rubis. Ces nuées formaient une couronne de nébuleuses en perpétuelle ébullition. L’univers leur avait effectivement réservé un spectacle aussi inédit qu’effroyable.
Dans le silence pesant de la salle de contrôle, S. eut le courage de quitter des yeux l’anomalie pour se concentrer sur un autre aspect terrifiant de leur situation. Les instruments de mesure s’affolaient et il repéra tout de suite les effets dévastateurs de la singularité. Celleci aspirait irrémédiablement tout ce qui se trouvait dans les parages. S. avait bien noté que les alentours immédiats du vortex présentaient un aspect trouble, celui d’un chaos colossal qui convergeait vers la gueule carnassière de ce Gargantua cosmique. Mais son influence néfaste s’exerçait sur des distances bien plus importantes que ce qui avait été supposé. Astres, planètes et satellites se désagrégeaient comme s’il ne s’agissait que de simples boules de sable et de poussière sous une rafale de vent. Des milliers d’étoiles avaient quitté leurs orbites et s’étaient transformées en une phénoménale pluie de bolides flamboyants ; et parmi ces météores géants, d’interminables nuages de débris ardents tourbillonnaient en direction du gouffre. Même la planète gazeuse autour de laquelle ils gravitaient changeait de forme sous l’effet de sa force d’attraction. Sa surface était agitée d’étranges remous et des nuées fantomatiques s’envolaient en longues bandes spectrales. Le satellite près duquel le vaisseau s’était immobilisé subissait également la gravitation monstrueuse : entraîné dans une spirale sans fin, chaque rotation l’approchait de sa propre disparition.
À la stupeur initiale succédèrent les premiers assauts de la peur lorsque le pilote s’écria : « Je perds le contrôle ! » Concentré sur les com mandes, il fixait sans y croire les instruments de bord, manipulait avec anxiété plusieurs leviers, pianotait rapidement sur des écrans tactiles, puis sa tête se tourna vers le hublot principal. Le vaisseau quittait sa trajectoire. Malgré la poussée des puissants réacteurs, rien ne pourrait plus l’arracher à l’emprise du vortex. La proue du vaisseau pointait inexorablement vers l’abîme ; le satellite avait lui rompu sa course et se précipitait dans le puits de ténèbres. Une chevelure argentée s’effilait dans son sillage de météore ; derrière lui la géante gazeuse était en train de se dissoudre en un nuage informe dont les tentacules vaporeux se courbaient dans la même direction. Une onde de choc traversa brutalement le vaisseau dont la résistance avait atteint ses limites. Des flamboiements livides s’abattaient sur sa coque, comme s’il était pris dans un immense orage.
Debout à son poste, hagard, S. n’était que spectateur du désastre. Autour de lui, l’équipage demeurait prostré, paralysé par la peur. Devant eux s’ouvrait la gueule démesurée du monstre et la noirceur à laquelle ils faisaient face n’avaient rien à voir avec celle du cosmos.
À présent la coque blindée se tordait sous la puissance dévastatrice : le vaisseau, abandonné par tous les systèmes de protection, n’en avait plus pour longtemps. Un réacteur implosa et l’engin entier se mit à tournoyer comme un brin d’herbe dans un torrent indomptable. Tous furent violemment projetés contre les parois d’acier, inconscients ou tués sur le coup ; les plafonniers grésillèrent puis fondirent dans des gerbes d’étincelles. L’obscurité les recouvrait entièrement : seul S., cramponné à son siège fixe, affichait encore des signes de lutte. Il ne pouvait quitter des yeux le hublot principal renvoyant un flot ininterrompu de ténèbres, hanté par les visions prodigieuses qui l’avaient précédé. L’homme, malgré ses avancées technologiques et scientifiques, ses conquêtes à travers les galaxies, ses empires édifiés au long des siècles, n’était strictement rien à l’échelle de l’univers. Un pathétique atome de vie, éphémère et fragile, qui pouvait être balayé en un instant par des forces inconnues. Tout était fini, le vaisseau se disloquait inéluctablement : des pans entiers se tordaient, se déchiraient, éclataient en morceaux.
La capsule de survie, S. y pensa dans un dernier réflexe. Sans savoir comment, il réussit à quitter la salle de commandes jonchée de cadavres, traversa un corridor à la matérialité instable et atteignit le module de sauvetage. Il s’agissait d’un engin minuscule ne pouvant accueillir qu’une seule personne, qui se présentait sous la curieuse forme d’une sphère argentée. La robustesse de ces minivaisseaux avait été mise à l’épreuve à maintes reprises et de nombreux équipages avaient survécu dans des conditions extrêmes. Afin de prouver la solidité de sa création, on racontait que son concepteur avait envoyé l’un de ces appareils au cœur même d’une étoile — un signal avait continué à être émis pendant cinq jours. En quelques secondes, S. se retrouva harnaché, enfermé et propulsé dans le vide. Tandis qu’il s’éloignait, le vaisseau devenu mausolée achevait de se désagréger en une myriade de fulgurances sombres.
Dans l’étroite capsule, les diodes s’allumaient et s’éteignaient dans un désordre total, pris par la même panique que l’unique rescapé de la catastrophe. Le moteur de l’engin, en surrégime, produisait un bourdon nement grave et lancinant difficilement supportable. Ligoté à son fauteuil, S. céda à l’épouvante qui hurlait dans ses entrailles. Il poussa un cri désemparé, viscéral, douloureux, comme s’il espérait inconsciemment que quelqu’un l’entendrait et lui viendrait en aide. Mais derrière la frêle coque métallique qui l’emprisonnait ne s’étendait que le vide intersidéral, infini et glacé : la capsule de survie serait probablement sa tombe. Ses doigts se crispèrent sur les accoudoirs et il sentit tous les muscles de son corps subir une tension intolérable. Dans son crâne, des images se heurtaient dans un maelström inquiétant. Il ferma les yeux pour essayer de retrouver un semblant de lucidité ; il lui fallut de longues minutes pour atteindre un ersatz de discernement. La capsule était réellement d’une solidité fantastique. Un champ de force intégré permettait de multiplier sa résistance aux assauts extérieurs. La pression interne était stable ainsi que la température et le niveau d’oxygène. Sa minuscule bulle d’acier lui offrait un répit provisoire. Son cœur battait toujours aussi fort dans sa poitrine. Fébrilement, il procéda aux vérifications d’usage. Il s’aperçut que des rations de survie se trouvaient à bord. Il but un peu d’eau et se sustenta partiellement. Le corps reposé, il osa regarder par le hublot. Comment décrire cette démesure apocalyptique, les remous fabuleux de la matière confinant à l’irrationnel, au cœur d’un océan d’ombre et de feu sans limites ? Débris rocheux et éclats cométaires formaient des tsunamis ravageurs qui ne cessaient d’entrer en collision puis étaient aussitôt aspirées par le néant. Un astre de la taille de la lune terrestre passa à côté de la capsule et S. se recroquevilla malgré lui dans son fauteuil, persuadé qu’il allait être pulvérisé. Il discerna nettement sa surface rocailleuse et grise d’où jaillissaient des laves sinistres de profonds ravins. Le planétoïde s’enfuit, comme pressé de mourir, et se fendit en une infinité de fragments dispersés sur des centaines de milliers de kilomètres. Audelà, S. aperçut la titanesque porte noire, ce gouffre insatiable qui avalait sans relâche toute forme de vie. C’étaient les ténèbres dernières que S. examinait et cette vision le choqua. Malgré la vitesse et la résistance de la capsule, il savait qu’il ne pourrait pas y échapper.
Pendant deux jours, le module dériva vers le vortex à une vitesse croissante. Il approchait à une allure telle qu’il était étonnant de le voir demeurer en un seul morceau. Certes, la capsule donnait des signes sensibles de faiblesse mais il n’y avait pour l’instant aucune défaillance notoire à gérer. S’il avait eu le choix, S. aurait préféré en finir maintenant et ne jamais connaître la suite. Même les naufragés du passé, perdus au milieu d’océans aux profondeurs mystérieuses, n’avaient pas eu à endurer pareil cauchemar. Filant autour de l’appareil, il n’y avait plus d’énormes amas, de résidus de planètes ou d’étoiles : tous les corps célestes avaient été concassés, écrasés, émiettés par les forces titanesques de l’anomalie. Ne subsistaient qu’un razdemarée de gaz et de poussières aux vagues flamboyantes, de filiformes rubans de matière décomposée et d’immenses colonnes de clarté lisses et scintillantes comme des milliards de soleils. Rien ne le prépara à plonger dans le puits innommable : cela se fit brusquement, quand S. ne s’y attendait plus. La capsule se retrouva noyée dans une noirceur abyssale. Aveuglé par cette explosion d’obscurité, S., tremblant, se repéra sur ses instruments de bord. La température extérieure avait dépassé le seuil inaccessible du zéro absolu. S. secoua la tête, incrédule. Si c’était vrai, cela impliquait qu’il n’y avait théoriquement plus de matière en cet endroit — car audelà de cette barrière fatidique, plus rien n’existait. Plus de temps ni d’espace. Un état de nonexistence. Les mesures de pression cessèrent : les instruments devinrent fous, une sarabande incompréhensible de chiffres s’anima avant de s’effacer complè tement. Les autres diodes s’éteignirent à leur tour. Les parois du vaisseau n’étaient plus visibles. Au toucher, S. ne sentait plus rien. Un épais mur s’était installé devant ses yeux. Il bougea les bras mais rien de tangible ne s’offrait à ses mains. Étaitil encore assis ? Il ouvrait et fermait les yeux dans le vain espoir de deviner quelque chose. Mais c’était l’obscurité la plus complète, si dense qu’elle en était suffocante. Que pouvaitil faire ? Il était dans un « lieu » qui n’existait pas au sens spatial et temporel du terme, et ce constat était intellectuellement impossible à assimiler.
Étaitil mort ? Cette pensée lacéra tout à coup son cerveau. Avaitil atteint cet état de nonexistence qui précède la vie et se cache après la mort ? Que savaiton après tout de la fin du corps biologique ? La mort pouvait être un passage d’un état à une autre dimension. Quoi qu’il en soit, il devait bien évoluer quelque part car il avait encore conscience d’exister… Il était indéniable qu’il pensait, qu’il réfléchissait ; il bougeait aussi, même si c’était une sensation diffuse et lointaine, comme une réminiscence. L’idée lui vint qu’il n’était peutêtre plus que la relique inconsistante de son corps et de ses pensées, et que ses impressions n’étaient que les sensations fantômes ressenties après l’amputation d’un membre. Son cerveau se révolta contre cette idée et il eut l’impression que son âme était en train de hurler de terreur. Ses organes semblaient se tordre, se mouvoir et essayer de jaillir hors de lui. Son corps se raidit comme s’il avait reçu une intense décharge électrique. Son cœur s’emballa de façon irrégulière puis cessa de battre. Son corps n’était plus. Pourtant, il existait encore...
On était audelà de la compréhension humaine. S. ignorait à présent tout de son état. L’impensable alors se produisit. Dans cet espace sans matière, des sons se firent entendre. Il perçut d’abord un murmure grave, un rythme hypnotique, répétitif, comme le battement d’un cœur gigan tesque — mais un cœur inhumain, sur le point de s’éteindre. Cette sensation morbide emplissait l’infini. Puis il y eut des ondulations sonores, presque imperceptibles au début, qui s’amplifièrent. Elles provoquaient des échos douloureux à l’intérieur de sa psyché et il eut la certitude qu’elles n’étaient pas faites pour l’oreille humaine. Après, tout se troubla. Une cacophonie inouïe l’enveloppa, s’insinua en lui, envahissant son esprit comme un acide brûlant capable d’empoisonner jusqu’à ses pensées les plus intimes.
Déliraitil ? La folie devait finalement avoir eu le dessus et sa santé mentale était en train de se dissoudre. Allaitil subir cet état pour l’éter nité ? Mais qu’estce que l’éternité si le temps n’existe pas ? Ses sens étaient dépassés par l’aberration de sa situation, ses réflexions tournoyaient dans un cyclone d’incompréhension, confrontées à l’inexprimable. Il appartenait désormais au vortex — ou à quelque chose de plus terrifiant encore. En lui et autour de lui se matérialisèrent des forces irréelles : des formes plus noires que le néant se contorsionnaient dans le vide. Nimbées d’une brume sèche, effroyables de démesure, elles oscillaient hideusement, incertaines et hystériques, dans une transe indéfinissable. Ces abominations protéi formes, ces formes colossales en mouvement, ne pouvaient être décrites rationnellement : elles ondoyaient, rampaient, se lovaient dans un espace dépourvu de sens.
S. approcha malgré lui de ces structures démentes dont il ne pouvait voir ni imaginer le début ou la fin, absurdement étirées dans toutes les directions à la fois. Elles émettaient par décharges pulsatiles des ondes malsaines qui s’imprégnaient en lui. Ces choses informes hantaient les ténèbres. Elles se balançaient sans raison dans la nuit. Il perçut — mais comment ? — ces entités tentaculaires plus vastes que l’univers entier se mouvoir entre les ombres et les rêves que l’on devine dans le noir. Il comprenait au moins une chose maintenant. Mourir n’est pas une fin — encore moins une délivrance. Car dans les abîmes du cosmos, audelà du Temps, de l’Espace et de la Mort, danse l’Indicible.