L’Ampoule n°3 - Gloire et Oubli
Cette nouvelle, sur le thème général du…
Cette nouvelle, sur le thème général du numéro, a été écrite sur le principe du roundrobin, plusieurs auteurs en rédigeant une partie chacun à leur tour (le titre est le résultat d’un tirage au sort entre les articles, noms et adjectifs proposés par les auteurs).
1 (par Sébastien Ayreault)
Oblique et raide sur les eaux noires du canal, le soleil flinguait, faisant remonter à hauteur d’homme toute la puanteur de la nuit passée. L’hôtel, n’étant qu’à trois rues de son bureau, il avait décidé d’y aller tranquille, avec ses pieds, zigzaguant parmi les boîtes de bières et les merdes de chien. « Faut qu’vous veniez. Immédiatement, elle avait gueulé dans le téléphone. Si les flics débarquent, je périclite. »
Elle avait dû choper ça à la volée, entre deux clients, dans un de ces quotidiens venteux tout en pages faits divers et diverses catastrophes. Oh ça, ça périclite, ma petite dame, dans tous les coins, toutes les zones, au ras des yeux rouges, 2012 ans sur l’échelle du Christ. Acheter du papier qui noircit les doigts pour y lire sa propre misère… Ça va bien les conneries ! Plus con que le hamster, c’est dur. Et pourtant, voilà l’homme. Pli du pantalon soigneusement repassé, raie sur le côté, rasé de frais, son journal sous le bras.
Elle l’attendait sur le pas de la porte.
― Je suis foutu, Henry. Ils vont fermer mon hôtel. Vous les connaissez, ces salauds ! Ils attendent que ça !
― Mais non…
― Tout ça c’est à cause de l’autre cave qui picole à mon bar de midi à minuit, c’est lui qui les a embringués, il boit tellement, ce fumier, qu’il en oublie jusqu’à pisser… Vous allez m’arranger ça, Henry, hein ? Je vous paierai en conséquence, vous le savez bien.
Elle allait vite en besogne, la taulière. Ça lui sortait de la bouche en jet de pierres tandis que ses doigts boudinés jouaient de l’épuisette audessus du comptoir.
― Et si vous me racontiez pour commencer. Avec un petit café… ― Mais c’est l’autre cave qui va vous l’dire, c’t’enfant d’salaud. Il est avec eux, j’les ai tous enfermés au troisième étage, chambre 329 !
2 (par PierreAxel Tourmente)
Le souffle puissant d’un percolateur, comme une locomotive. Un anneau de brume qui s’élevait, glissait audessus du zinc, et le tintement de la clochette audessus de la porte. Dring, dring. L’hôtel faisait aussi café, restaurant. Repère de routiers crasseux.
Potage du jour ou Rillettes pur porc
Cuisse de canard et son nid de lentilles
Île flottante ou Crème caramel
Ça sentait le vieux, une odeur de cuisine, de méthyle, de lavande et de naphtaline.
― Ils sont devenus dingues, je pouvais plus les tenir. Elle disait ça sur le ton du secret d’État : mots bas, cheveux de brume, mélangés au brouillard nicotineux.
― Faut que personne ne sache. Ils vont fermer l’hôtel, c’est sûr ! Vont me saisir la maison, puis la voiture ! Je vais me retrouver à la rue. (Elle implora :) Oh non, pas moi ! (Elle murmura :) Chut ! Chut ! Les yeux dans le verre qu’elle astiquait audessus du lavevaisselle fumant. Elle regarda le seul client d’un air soupçonneux, l’œil au niveau du liquide saumatrondulant dans la tasse que tenait Henry. Se mit le torchon sur l’épaule, mécaniquement.
― Henry, c’est pas facile, je sais plus quoi faire ! (Le torchon sur l’épaule, elle tira sur sa clope.) Alors j’ai pensé à vous, vous comprenez. Elle dit « vous comprenez » trois fois. Tapota le comptoir de ses petits doigts gourds. Vous comprenez (renifle), vous comprenez (une petite larme légère, presque rien, la lèvre qui faseille), vous comprenez, une dernière fois. Se saisit à nouveau du torchon. Henry ne comprenait pas grandchose. Elle sortit les verres du lavevaisselle.
― C’est quoi cette sciure partout ?
― Fallait voir…fallait voir ! C’est eux ! Ils jettaient leurs verres et ils sautaient sur les tables ! (Elle s’interrompit, respira.) Alors au début, bien sûr, personne ne bougeait, et puis…(silence de confidence), quand ils se sont mis à danser, les gens ont pris la poudre d’escampette. Et ils bavaient aussi, ils bavaient beaucoup, tous les trois, et ils sautaient, avec les yeux qui crépitaient et toute la méchanceté du monde dans le regard, des pupilles de tigres. Ils tournaient toupies, ils tournaient valses de Strauss, et puis toupies à nouveau en brassant de l’air avec leurs grands bras. Tout volait, et les verres aussi, les bouteilles aussi, comme le père Coupeau dans L’Assommoir. Rhaaaa ! qu’ils éructaient, rhaaaa ! Mais le rhaaaa moche, le rhaaaa qui présage rien de bon, vous voyez. Et la sueur sur leurs maillots de corps. Les aiselles puantes qui dégoulinaient, comme au lit, l’odeur. C’est pas la première fois que ça arrive, d’ailleurs, vous vous souvenez, hein ? (Elle déglutit.) Quelle horreur, quelle horreur (elle traîna sur le [o] de « horreur ») ! Mon Dieu ! Mon Dieu (maintenant elle traînait sur le [ø] de « Dieu » comme si elle y croyait) !
Henry s’impatientait mais elle ne s’arrêtait plus. Pendant qu’elle se soulageait, il écoutait. Philomène sortit de la cuisine. Il écoutait, mais moins. Osait pas l’interrompre. Transpirait. Une chaleur à crever. Pffff ! Consentit tout de même à monter. Putain de chambre 329. ― On y va ensemble mais c’est vous qui ouvrez !
― Comment vous avez réussi à les convaincre d’aller en haut ? ― Tine, figurezvous ! Nicolas Tine, il m’a filé un coup de main. Ça périclite, Henry, ça périclite ! conclutelle la glotte chevrotante dans l’escalier.
3 (par Alban Orsini)
Et c’est ainsi qu’ils se retrouvèrent, bon an, mal an, devant la porte de la chambre 329. Henry avait bien écouté, il s’était montré patient, une oreille attentive, un réceptacle à paroles. Les bouddhistes tibétains enchâssent des prières dans des moulins qu’il suffit de faire tourner pour prier. Henry, dans un sens, était un de ces mani korlo et c’est Philomène l’hôtelière qui le remplissait d’histoires à coucher dehors, et maintenant elle le faisait tourner sur son axe comme pour mieux se débarrasser parce qu’elle était comme ça, Philomène, elle était très entière comme elle était ronde. Elle continua tout en fumant :
― Vous le connaissez le Tine, il impressionne. Grand comme un immeuble et fort comme un tonneau (pour « taureau », Philomène, lorsqu’elle avait peur, elle s’embrouillait). Dès qu’ils l’ont vu, les trois gars se sont montrés dociles comme des doudous (pour « toutous ») et ils sont montés, vous comprenez ? Moi j’étais sûr et certaine qu’ils peignaient (pour « feignaient »). Ils sont malins, vous comprenez : de la crème de roublards, c’est des serpents avec des formes d’homme, des Satan que j’vous dis : ils sont possédés, on peut pas leur faire confiance. Ils sont rances et putrides (peutêtre pour « perfides »).
Et ils restèrent comme ça devant la porte de la chambre 329. À peine Henry commençatil à déceler l’odeur nauséabonde d’une décomposition que la Philomène poursuivit, encore et encore :
― Parce que dans leurs danses au bar, dans leur bave et leurs cris, leurs rhaaa de bêtes qui périclitent, j’y ai harcelé (pour « décelé ») le prénom d’une fille et je crois que c’est elle qui leur a tourné la tête comme ça. Je suis persuadée que tout ça c’est une affaire de fille. Y’a une sorcière dessous. Y’a de l’amour et des histoires de drames. Mais pas de l’amour joli, non, c’est de l’amour qui empoisonne. Oh la la, ils vont fermer mon hôtel ! Vous les connaissez, ces badauds (pour « salauds ») ! Ils attendent que ça !
Et elle ouvrit la porte avec une grosse clé sur laquelle était gravé 327. La chambre était vide : une coquille de chambre, une fausse idée de chambre, un reliquat de chambre ou bien encore une abstraction de chambre de ce que serait le contraire d’une chambre normale dans la réalité normale qui serait celle d’une chambre normale d’hôtel normal. Plus aucun meuble. Rien.
Et puis le corps de Tine au milieu. Le grand corps mort de Tine au milieu. La montagne. Le corps puant de Tine au milieu. Autrefois vénéré, glorifié, le corps mort de Tine était en train de se liquéfier et se racornir. Et Philomène qui se mit à hurler :
― Je suis foutue, vous comprenez ? (Elle déglutit.) Ils sont mauvais, et ils vont revenir !
― Et le cave dont vous me parliez, il est où ?
― Dans la salle de bain, à tous les coups. Il va vous raconter, s’il en est capable et s’il a rien oublié, c’t’enfant d’salaud.
Et ils virent alors, sur le mur et en lettres de sang de Tine, un prénom : « Debbie ». Et la clé gravée 327 de la chambre 329 tomba au ré (pour « sol ») dans un bruit mate de ferraille morte.
4 (par Chris Simon)
― Debbie de boisson !
Philomène éclata de rire. Bien qu’il ait arrêté de boire, Henry gardait son sens de l’humour.
Ça en imposait à la taulière.
― Une Debbie, ça vous parle ?
Philomène, l’amygdale encore dehors, tentait de ramasser la clé de ses doigts raides.
― Une de ces ubiquités (pour « antiquités ») de la gare. Henry suivait attentif les pleins et les déliés du double b. ― Du vrai sang.
― Son sang ?
― Je suis pas de la scientifique. Et l’autre gars ?
― La salle de pain, la salle de pain (pour « salle de bain ») ! répétatelle en boucle tandis qu’elle attrapait la clé 327.
Henry contemplait les marques laissées par la tête de lit deux places et les tables de nuit disparues. La peinture y était d’un vert plus foncé, les appliques avaient été arrachées et des fils électriques pendaient des trous.
― Quelle horreur ! Quelle horreur !
La taulière tonitruait que refaire la chambre allait lui coûter les yeux de la bête (pour « les yeux de la tête »). Il se rappela son rendezvous hebdomadaire, traversa la pièce, prenant soin de ne pas saloper ses boots avec le sang et la merde de Tine coagulés dans le poil ras de la moquette élimée. Il ne pouvait pas rater sa réunion, son sevrage en dépendait. ― Bon, on ouvre ?
La taulière ouvrit. Un malingre, les yeux fermés, était couché dans la baignoire pleine qui menaçait de déborder. Philomène hurla. Le malingre sursauta, ouvrit les yeux et se tira sur la bite, puis de ses doigts pressa le dessous pour leur montrer ses couilles.
― C’est quoi, ça ? fit le type.
Philomène, qui n’en était pas à sa première paire, ânonna. ― Jamais vu un bonze (pour « gonze ») qui ne sait pas ce qu’il a entre les jambes !
Henry lui jeta la mince serviette effilochée.
― Habilletoi.
L’idiot enjamba le bord de la baignoire, ruisselant, et fit une grimace qui révéla un trou noir dans sa dentition. Une incisive avait sauté. Philomène épongea rapidement le carrelage avec le tapis de bain. Henry ne constata aucune trace de sang. Le grand locdu enfila un jean crasseux sans mettre de slip et un Tshirt noir.
― Debbie ? Tu connais ?
Il sourit, béat. Il lui manquait une roue ou bien il faisait le malin. Henry sortit son Stainless. Pan direct sur la nuque. Le grand duduche s’effondra. La réunion AA (Alcooliques Anonymes) se passait à l’autre bout de la ville. Henry y allait à pied. Les transports en commun l’angoissaient et il avait zéro point au permis. En attendant le faux, il marchait, mais ça demandait du temps. Et le temps rétrécissait depuis qu’il avait arrêté l’Absolut. L’ambiance bubulles et macchabées le chauffait sérieux. Il traîna le débile par les pieds et l’aligna contre le Tine qui cognait l’audelà ; pendant ce temps Philomène saupoudrait de gros sel la moquette. ― Maintenant, tu vas me cracher toute l’histoire et fissa. 5 (par Teddy Wadblé)
― Henry, laissezle ! Il dira rien, ce cave passe ses journées au bar, j’vous ai dit, il est abruti complet ! s’écria Philomène.
― Vous en faites pas, dit Henry, je vais le cogner au minimum votre spécimen, juste de quoi lui remettre les idées au clair… L’homme commençait à pleurer.
― Vous avez pas votre réunion des AA aujourd’hui ? (Henry acquiesça, étonné par la mémoire fortiche de Philomène.) Bah, allezy, moi je surveille cette andouille et je vais essayer de nettoyer toute cette merde, d’accord ? ― Ok mais faites attention, je le sens pas, votre cave. Henry jeta un œil sévère au grand débile avant de sortir de la pièce. ― Debbie est morte.
Philomène se retourna vers l’homme qui se dressait maintenant dans l’embrasure de la porte.
― Mais qu’estce que tu fous là, toi ? Et puis c’est qui Debbie ? ― Debbie c’est un ange. Un ange triste.
Philomène continuait, en haussant les épaules, de saupoudrer du gros sel sur le sang lorsque l’homme lui saisit la main.
― Ça sert à rien, m’dame ! Tout va disparaître.
― Non mais t’es fou ? Lâchemoi ou sinon…
Le débile la lâcha, interrompu par la pendule du salon qui sonna quatre heures de l’aprèsmidi.
― C’est l’heure, m’dame.
En ville, Henry sortit de sa séance des Alcooliques Anonymes qui se termina plus tard que prévu ― un nouvel arrivant avait eu besoin de vider son sac.
― Une séance de plus, pensatil en s’allumant une clope avec les allumettes de l’hôtel.
Henry regarda l’heure. Philo devait l’attendre et il se demandait ce qu’elle avait bien pu faire du macchabée et du débile.
Au moment où il allait remettre les allumettes dans sa poche, un vieil homme l’interpella :
― Excusezmoi, monsieur, vous auriez du feu ?
Henry lui donna la boîte.
― Tenez, gardezla.
Le vieil homme alluma sa pipe tout en regardant la boîte de plus près. ― Je connaissais bien ce club, y’a longtemps de ça. Le « Hole of Glory », ça s’appelait. J’y ai rencontré ma femme, ditil en esquissant un sourire. Il y avait de la bonne musique et cette jolie chanteuse. Bon sang ! Je me souviens plus de son nom…
Henry regarda l’homme avec étonnement.
― Savais pas que l’hôtel était un club avant !
Le vieil homme, toujours en fixant la boîte d’allumettes : ― Oui, c’était un club très bien. Comment elle s’appelait déjà… On en était tous dingues. C’était une star. Elle avait eu son heure de gloire, la petite ! Belle comme le diable. Quel dommage qu’il y ait eu ce drame ! ― Quel drame ?
― La petite, voyons. Elle a été tuée dans sa chambre, au club. Je m’en souviens, l’affaire nous avait tous secoués… Mais c’était quoi son nom ? ― Tuée comment ? Vous vous en souvenez ?
― Oh oui ! Un crime passionnel, soidisant ! Mais c’est l’alcool tout ça ! Une femme comme elle au milieu de tous ces ivrognes, passé minuit le club perdait un peu de sa tenue, faut l’avouer… Le « Hole of Glory », on l’appelait « HoG » pour faire court, ça veut dire « porc » en anglais. La pauvre petite, ils l’ont pas ratée ces troislà !
― Comment ça, ces troislà ?
Mais le vieil homme, plongé dans ses souvenirs, n’écoutait déjà plus Henry. ― Ils l’ont suivie jusqu’à sa chambre et personne les a jamais vus redescendre. Le lendemain, à quatre heures pile, la femme de ménage a découvert la petite toute refroidie làhaut. Son nom avait été écrit en gros sur le mur, avec du sang ! Les trois types ont pas été retrouvés, pour ce que j’en sais. Depuis ce jour, le club a plus jamais été comme avant… Henry pensa qu’au contraire, depuis ce jour, l’endroit n’avait plus jamais connu d’après.
― Dites, la fille, elle s’appelait pas Debbie par hasard ? Le vieil homme s’illumina :
― Debbie ! Oui, c’est ça. La petite Debbie du « HoG », bien sûr ! Ils ont transformé l’endroit en hôtel après, je me demande ce que c’est devenu maintenant.
Henry écrasa sa cigarette.
― C’est toujours ouvert et on m’y attend…
6 (par Christian Attard)
Bon sang, elle commençait à le faire pisser guimauve cette histoire. Son sevrage allait pas tenir autant que son pucelage à ce rythme. Ça sniffait fort le foutage de gueule. Depuis qu’il buvait plus, les p’tites cellules grises d’Henry commençaient à faire péter leurs capsules. Impossible que ce phénomène de Philomène ne soit pas au jus de cette boucherie d’antan dans son placard à balais roses. L’aimait bien rendre service aux amies, l’Henry, mais fallait voir à pas le prendre pour une nuche ! Ça allait causer ou il laissait tomber le morceau, et réclamait pour ses menus frais de déplacements pédibulesques.
Et là, sous le coup de sa montée sanguine, il marchait plus vite et forcement usait plus, l’addition allait monter sévère… Une nouvelle paire de pompes pleine vachette se profilait à l’horizon. Autant pas hésiter à taper le cadavre des boîtes à rots qui jonchaient son steeple chase de retour vers ce « trou de la gloire ». Voire filer un magistral pied au cul à cette enflure maigre de « mes couilles », histoire de débloquer la partie haute de sa façade mandibulaire. L’en était à ces considérations de prospectives jonctionnelles anacobuccales quand il flashbacka vers le vieux à la pipe. « La vie a de ses étrangetés », se mitil à cogiter, « fallait que je file la boîte d’allumettes au vioc pour qu’il me balance l’historique du lieu. C’est le père Jung qui était dans le vrai, à penser hard, on attire le scarabée à sa lucarne, enfin plutôt à sa lucane. Mais ça, ce serait plutôt le petit père Fabre, l’entomologiste qui l’aurait dit. Ben quoi ? C’est pas parce qu’on est privé qu’on doit se priver de culture, merde ! En tout cas, c’est le Tine qu’a cané raide et pour un maousse costaud de sa trempe, c’est pas « mes couilles » qu’a pu faire le coup tout seul… »
Commençait même à impliquer dans l’horreur la Philomène tout en tapant dans une cannette qui alla s’écraser dix mètres plus loin au pied d’un Kanak en anorak qui causait à un Berbère appuyé sur un réverbère à l’entrée de l’impasse Père et Manque.
Arrivé à leur hauteur, il reçut un grand coup d’un mec à sa gauche qu’il avait pas vu déboîter son épaule dans son rétro et alla lécher le sol de ladite impasse. Un coup de pompe au cul le propulsa deux mètres plus loin sur un container à poubelles. L’Henry n’eut pas le temps de saisir sa barre d’acier qu’un autre coup de pompe du Kanak lui retourna le plafond comme une crêpe un jour de chandeleur. Le Berbère le prit à la cravate et lui balança un allerretour mitonné à la bagouse fantaisie serpanné en même temps qu’il dégobillait son quatre heures.
― Fils de pute, t’as gerbé sur ma Rolex !
― Tu t’es fait enfiler, c’est une Taiwan, connard !
Le mec, pour tout remerciement à son expertise, lui flanqua son coude dans la devanture et il entendit craquer un truc à l’intérieur de la boutique. ― Touche pas au trou, ma caille, ou tu finiras dedans, t’as pigé ? Et pour ponctuer, le Kanak lui refila son 42 fillette dans la côtière. Il eut encore le temps de voir le trio se faire la malle avant de tourner de l’œil. 7 (par Étienne Brouzes)
Maelle a beau jeu d’écouter les ragots des anciens aux tables voisines, mais rien n’y fait, elle reste convaincue que c’est impossible. Pas elle. Non, sa mère n’aurait jamais, mais alors jamais, jamais laissé sa place au Club. Pas d’ellemême. Ni pour du fric, ni pour la dope. Pas elle, non ! Maelle a tout de Debbie : la silhouette élancée, le visage au teint pêche, les yeux inquisiteurs, le regard perçant, la pupille vive…et dilatée. Si elle est venue, c’est un peu pour cela, pour la pupille de sa mère. Et maintenant qu’elle est assise là, aussi sage à la terrasse de l’hôtel, elle ne peut plus hésiter ni fuir son destin. La pupille…de sa mère ! La gloire qui l’enfanta ! Enfin ! Et elle ne le sait que trop bien que sa mère était au top. C’est une certitude qu’elle faisait vivre le Club, qu’elle était le Club, sa raison d’être. Alors qu’importe ! Elle ira au bout, au bout du bout, pour la pupille… Elle a reconstitué l’histoire, en partie, mais il lui manque la fin. C’est horrible de chuter ainsi…des pans entiers de souvenirs engloutis, des heures de plaisir disparues mais surtout ce vide, ce vide horrible du manque, ce vide qui étend son poids sombre sur l’esprit. Peutêtre estce cela ? Oui, finalement ce trou c’est le vide, la partie manquante, le fond invisible ou peutêtre un autre bord, un autre vice, un autre tour. Ou un tour pour rien ? Un tour pour la gloire ?
De sa vie, Maelle n’avait reçu qu’une lettre de sa mère, il y a bien longtemps.
Mademoiselle Maelle Ditou
2, Passage de l’Étoile
75017 PARIS
Comme c’était la seule, et qu’elle n’en attendait pas d’autre, elle ne l’avait pas lue ni même décachetée. Peutêtre pour s’en préserver. Elle gardait cette relique pieusement, comme un trophée, comme sa victoire en somme. Pourtant, elle éprouvait un sentiment diffus de colère mêlée de peur, essayait de s’imaginer le visage de sa mère qu’elle n’avait finalement pas vue depuis…combien ? Plus de quinze ans ! Sans y parvenir, elle avait cependant admis l’idée qu’elle lui pardonnerait, qu’il le fallait impérativement.
Mais maintenant qu’on l’avait dessoudée, quel sens cela pouvaitil avoir ? La pupille de sa mère… Elle finissait son jus de pamplemousse et attendait de revoir ce Henry auquel elle avait donné rendezvous icimême, après leur rencontre d’il y a trois jours au bar de l’hôtel, sans savoir que cette affaire allait bientôt tourner court et péricliter complétement jusqu’à l’oubli.
8 (par Philippe Correc)
Henry sortit des limbes. Il était bien amoché. C’était son dentiste qui allait être aux anges : encore une dent de moins.
Il ouvrit les yeux au ras du sol, là où l’avaient laissé les trois malabars qui l’avaient pris pour un punchingball. Tout ça pour une cannette de bière. Y’en a vraiment qui ont les nerfs en pelote ! Il essaya de se relever mais sentit une douleur au niveau de l’abdomen. Merde, ils lui avaient cassé une côte !
Il se releva tant bien que mal tout en grimaçant de douleur et put sortir, en claudiquant, de la ruelle. Heureusement qu’il n’était pas loin de l’hôtel. Ah, elle allait l’entendre, la Philomène ! Il allait lui apprendre du pays à cette drôlesse. Mais il se rappela les dernières paroles de ses agresseurs. Qu’est ce qu’ils avaient dit en partant : « Touche pas au trou, ou tu finiras dedans » ? Qu’estce que ça pouvait bien vouloir dire ? Fallaitil y voir un rapport avec cette Debbie dont le vieux venait de lui conter l’histoire ? Il fallait vraiment qu’il ait une conversation avec la Philo, elle devait sûrement être au parfum.
Il continuait d’avancer en direction de l’hôtel. Tout d’un coup, il s’arrêta. Merde alors, j’ai complètement oublier Maelle. On devait se voir aujourd’hui, on avait rendezvous au bar de l’hôtel en plus. J’espère qu’elle y est toujours et qu’il n’y aura plus de grabuge, j’ai eu mon compte pour la journée. Il avait envie d’un peu de douceur…surtout après le passage à tabac qu’il venait de recevoir. Il pensa aux mains douces de Maelle qui sauraient lui faire oublier la galère dans laquelle il s’était fourré. Il avait le cœur sur la main, mais des fois mieux valait réfléchir avant de dire oui ! Il voyait à présent les lumières de l’hôtel et Maelle en terrasse qui l’attendait. Il se mit à lui sourire malgré sa vive douleur aux côtes. Il croisa son regard. Elle prit un air effrayé à le voir arrivé dans cet état. C’est sûr qu’avec son pantalon déchiré, son nez en sang qui avait dégouliné sur sa chemise et son air bancal, il avait pas belle allure, le Henry.
« Mais qu’estce qu’il t’ait arrivé ? Qui t’as fait ça ? » Henry ne répondit pas, trop fatigué ; elle arriva à sa hauteur et lui prêta son épaule pour l’aider à passer le perron.
« Viens avec moi, je vais te soigner. Tu vas tout me dire. » 9 (par Sophie Adriansen)
Maelle tira une chaise et fit asseoir Henry face au bar. ― Ben mon vieux, ils vous ont pas loupé ! Comme si y avait pas assez de moglobine dans les parages…
Philomène ne le prenait pas exactement sur le ton de la blague. ― Auriezvous du coton hydrophile et du désinfectant, madame, s’il vous plait ?
Philomène tiqua sur le « madame » avant de se ressaisir au clin d’œil discret que lui adressait Maelle. Elle claqua le torchon sur son épaule et fila dans l’arrièresalle ; elle revint presque aussitôt avec un paquet de coton et une bouteille de mercurochrome.
― Rouge sur rouge, rien ne bouge. Mais c’est pas avec ça que j’vais arrêter d’avoir des ennuis.
Involontairement, Philomène shoota dans le sac de Maelle posé sur le carrelage. S’en échappa quelque chose ― une plume empesée, un pli fin. ― Fiche ! pesta Philomène.
Maelle ouvrit de grands yeux horrifiés. Elle eut une pensée violente à l’égard de Philomène. Celle qui devait lui livrer la clé de son existence transformait le crochet en poignard. Cette lettre évadée de son sac à main, c’était une urne funéraire qui s’entrouvrait, prête à se vider de ses cendres. Elle se sentait au seuil de l’irréparable.
Henry, lui, ignorait tout du recto de l’enveloppe, de l’obsolescence de l’adresse comme du patronyme de sa destinataire. En revanche, il distinguait nettement la mention de l’expéditeur, en caractères nerveux plaqués au plus haut du volet autocollant comme on s’accroche aux branches ― pour retarder la chute : « Debbie Ditou ». Maelle et Henry relevèrent la tête. Leurs regards s’aimantèrent. Maelle tira une masse blanche du paquet qu’elle tendit à Henry. Elle empoigna la bouteille de mercurochrome en une silencieuse proposition. Henry secoua la tête ― il avait sa dose de rouge, il préférait souffrir encore un peu que de ressembler à un Indien. Il se ficha le coton dans la narine et désigna du menton le courrier d’outretombe.
À présent que l’écoulement nasal était contenu, il était temps de saigner le papier et de déverrouiller les tripes. Sans un mot, Maelle attrapa un couteau sur la table la plus proche et saisit l’enveloppe. 10 (par Marianne Desroziers)
Maelle décacheta l’enveloppe et en sortit un papier à lettre au motif fleuri, parfumé d’une odeur qu’elle connaissait bien même si elle ne l’avait que trop peu sentie durant son enfance. Elle lut à voix haute : Maëlle chérie,
Cette lettre est un testament. Je n’ai rien à te léguer mais je te dois la vérité sur ma vie et ma mort prochaine. Le Hole of Glory est fréquenté par des pourritures du milieu, je veux partir depuis des mois mais la patronne m’en empêche, elle me fait du chantage parce qu’elle sait que sans moi son club miteux n’est rien du tout. Je dois de l’argent à trois Siciliens, je ne peux rien faire. Ce sera une overdose dans ma chambre un soir, ou eux qui me tueront. S’il m’arrive quelque chose, voici leurs noms : Tonio Marsella, Paolo Moro et Vincente Scorsi. Je sais que je ne suis qu’une chanteuse de cabaret, mais je suis aussi une mère et on n’a pas le droit de tuer une mère. Tu en aurais mérité une meilleure que moi mais j’ai fait ce que j’ai pu et je t’aime malgré tout.
Debbie, ta mère.
― Ça tire les larmes un truc pareil, vous trouvez pas ? En entendant cette grosse voix rocailleuse dans son dos, Maelle, dont le Rimmel en avait effectivement pris un coup, se retourna tout comme Philomène et Henry : deux types patibulaires les toisaient. Un Kanak toujours en anorak et un Berbère avec un revolver.
― On t’avait dit de pas te repointer ici, t’es vraiment bouché ! beugla le Berbère. Eh, la vioque, y’a une cave dans ton troquet ? ― Ben ouais, bien sûr.
― Alors on va régler ça à l’ancienne.
Philomène, Maelle et Henry, le canon entre les omoplates, allèrent dans l’arrièresalle et descendirent un escalier en ciment. Ils arrivèrent dans un vieux débarras poussiéreux, bas de plafond et puant l’ammoniac, avec pour seule lumière une ampoule clignotant au bout d’un fil de fer tordu. ― C’est qui, le zigue ? demanda le Kanak.
Le grand débile, encore à moitié saoul, était assis sur une chaise en osier près d’un congélateur immense, une bouteille de whisky presque vide à la main.
― Bah, vous occupez pas de lui, répondit Philomène avec aplomb, c’est le cave que j’ai mis là pour surveiller le congélo, j’ai foutu le corps du Tine à l’intérieur.
― Rien à battre, dit le Berbère, pointant le feu sur Philo et ses affidés. ― Comme on tire sur la fin, vous pourriez nous raconter toute l’histoire, demanda Henry, qu’on crève pas idiots…
― Ok, dit le Kanak, on va te cracher le topo. Ta petite princesse, c’est la fille de la grande Debbie qui s’est fait refroidir ici par des épées du milieu naguère, elle est revenue dans le coin y’a pas longtemps et ça s’est su, et comme y’a personne qui surine dans le secteur sans avoir notre aval quelqu’un est venu nous voir…
― Un p’tit jeune, le fils Scorsi, coupa le Berbère, un Rital sapé comme un schleu qui jacte comme un espingouin… Tout se perd, c’est le drame des truands de seconde génération.
― Ouais, un Rital, il voulait qu’on lui trouve des gars pour rectifier la petite, il avait peur qu’elle en sache trop. On a envoyé trois Serbes l’attendre ici et lui régler son compte, mais ces conslà ont picolé et ils ont tourné fou, ils ont buté un mec dans la panique, laissé un message pour effrayer la drôle puis ils se sont tirés par la fenêtre.
― Saut du troisième dans une benne à ordure, étaya le Berbère. Pas beaux à voir les loustics, côtes en vrac, pattes cassées, commotions cérébrales, tellement pleins qu’ils ont essayé de voler le mobilier en le passant par la fenêtre en petits morceaux. De vrais bons à rien.
― On est venus s’occuper de ça nousmêmes quand ce trouduc a débarqué, continua le Kanak en désignant Henry. On t’a cogné avec un de nos soces pour que tu te casses mais t’es revenu, résultat t’as gagné le gros lot, on va tous vous fumer et faire flamber la bicoque.
― Pas mon hôtel ! gueula Philomène qui n’avait retenu que ça. ― Suffit les baltringues ! calma le Berbère. Tous contre le mur les yeux fermés, une valda par tête de pipe et on n’en parle plus… À l’énoncé du programme, un instant de lucidité éclaira la caboche d’Henry : il chopa la bouteille du cave qui n’avait rien entravé, la lança en direction de la tronche du Berbère en réduisant l’ampoule en miettes au passage et tout retomba dans le noir.
Coups de feu et cris de lutte : quand une lumière se montre, c’est Philomène debout qui tient une lampetorche, l’anorak du Kanak troué et plein de sang, le Berbère les pattes en l’air, son arme dans la pogne d’Henry et le cave qui couine comme une marmotte en rut prise dans un piège à loup.
Une demiheure plus tard, la situation s’était décantée : après avoir réquisitionné le minivan de son gendre et obligé Henry à y charger un congélateur rempli de trois macchabées, Philomène était partie pour la décharge la plus proche, avec crochet par l’hosto pour y lâcher le grand débile qui s’était pris une bastos pleine clavicule. Avant de foncer, elle lui avait dit :
― Sale journée, Henry, sale journée ! Vous voyez les semaines que ça me fait… Quand je vous disais que je périclite !
Maelle et lui étaient seuls devant l’hôtel maintenant, sonnés mais indemnes. Il la trouvait de plus en plus attirante avec son mélange de candeur et de fille perdue ; il lui demanda :
― Tu vas faire quoi ? Prévenir la police pour la lettre ? ― Surtout pas. J’ai que deux solutions : faire justice moimême ou tout oublier, sauf les mots que j’attendais de ma mère et qu’elle ne m’a jamais dits. Tout oublier et vivre ma vie.
― Tu vas où, là, tout de suite ?
― Et toi ?
― Je vais parlà…
― Allonsy ensemble alors.
Dostoïevski écrit dans L’Adolescent : « Je ne suis pas un littérateur et je ne veux pas l’être ». Moi non plus.
En revanche, quand j’étais jeune, à peu près de l’âge de cet adolescent, je rêvais de gloire et de littérature. Plus exactement, je rêvais de gloire par la littérature. Non seulement, je n’avais pas compris Dostoïevski qui distinguait le littérateur de l’écrivain, mais surtout j’avais oublié que mon siècle était en train de se rayer peu à peu du monde des lettres. Combien de divisions ? selon Staline évaluant le poids de ma chère littérature face à celui des images. Oui, que valaientils mes seuls mots face à la belle Marilyn Monroe ? Pas un clou ! Rien où accrocher ma phrase d’un « je », d’un « il ». « Il était huit heures moins vingt. Il refit son lit. En retournant la couette, il découvrit quelque chose qui le laissa stupide. » Je l’avais attrapé ce sentimentlà, je ne me voyais plus dans la glace, parce que j’étais devenu Molière, Balzac, Proust. Et j’allais le prouver : « Raconter un de vos rêves », disait le sujet de la première dissertation de l’année. Une gageure ! À quoi rêve un élève de treize ans, une fois rêvés la manière de cultiver les arbres fruitiers (?) et les stripteases des jeunes filles aux cheveux sombres, habités depuis pas mal de temps par les inventions du cinéma et de la psychanalyse, à peu près contemporaines. Comment rêver après « La Science des rêves » et « La Règle du jeu » ? Est ce que mon professeur savait que je m’appelais maintenant Mike O’Phone, comme il est dit dans Finnegans Wake ? Non. Ni lui, ni moi ne le savions, nous qui rêvions. Lui du passé et moi de gloire. Car j’étais l’Écrivain , « Ô », diraientils tous, ô par le trou duquel j’ignorais que mon asinité passait l’encolure.
« C’était la nuit. Les animaux se réunissaient dans une clairière tout autour d’un mystère. Il y avait des lapins, des petits et des grands, avaisje écrit pour écrire et aimer écrire, et des sangliers, des gros et des maigres, pour animer mes mots, et des tourterelles rouge et or qui peuplaient les arbres dans cette nuit fantomatique. Le noir enveloppait la hêtraie comme les bêtes, que j’avais dotées, avec soin, de leurs cris respectifs, les lapins glapissaient et les tourterelles couraient au rendezvous… »
On ne crut pas même à l’insolence, l’insolence la mieux partagée qui n’épargne jamais que la littérature distinguée du reste du monde. Du monde à jamais perdu pour tout le monde, dès l’exergue que pas un n’entendit :
« Surgit in aeternum caelesti freta potestas, praesidio, surgit regnum quod dextera magni, etc. »
« Il jaillit le pouvoir accoudé aux ciels, il jaillit le royaume que la main de Dieu a montré aux destins, un globe neuf a voulu le crier au monde frappé de stupeur. »
Le globe tourna un petit moment sur luimême, puis chancelant retomba avec moi dans l’oubli.
L’oubli le plus noir. Celui des salles obscures.