L’Ampoule n°3 - Gloire et Oubli
« Écrire est un grand plaisir, mais…
« Écrire est un grand plaisir, mais le métier d’écrivain est horrible. »
John Fante
Ferme les yeux, j’te dis.
Début des années 1980, quelque part à Los Angeles, quelque part dans les couloirs d’un hôpital. La caméra file, ras du sol : plus personne ne regarde le film. Aveugle, amputé de la jambe droite à hauteur du genou, John Fante s’enfonce dans la nuit. Oublié de tous.
Sauf d’un : Charles Bukowski.
Ask the Dust (1939), Dago Red (1940), deux romans à dévorer tout cru, deux échecs cuisants. Et puis Full of Life (1952), le succès, le triomphe enfin, celui qui depuis le début t’échappait. Hollywood, le pognon, la baraque, les bagnoles, et puis le silence, again. Le silence à ce point que pas un éditeur n’en voudra de ton West of Rome. PAS UN. Le silence à ce point que tes livres ne sont même plus en vente. NULLE PART. Les lecteurs ont fait leur valise, les lecteurs s’en foutent pas mal, les lecteurs sont comme ces oiseaux bleus qu’on aperçoit parfois, pas souvent, volatiles. Te reste tes scénarios, tes adresses, tes relations, histoire de faire un peu de blé, de mettre un peu de carbure dans ta Porsche 67. Ton histoire aurait pu s’arrêter là. Et jamais nous n’en aurions rien su. Sauf qu’un jour, John Martin a décroché son téléphone. ― Allô, Charles ? C’est John.
― Salut, John.
― C’est qui ce John Fante dont tu parles dans tes livres ? C’est un vrai écrivain ou bien il sort de ton imagination ?
― Je t’envoie un exemplaire d’Ask the Dust dans la journée. Et c’est ainsi, ton plus grand lecteur, ton plus grand admirateur, Charles Bukowski, avec l’aide de son éditeur, John Martin, t’ont fait naître au monde pendant que tu mourrais.
T’as rien compris, John. Et moi non plus. Il ne faut pas écrire ce qu’on sait, il faut écrire ce qu’ils savent. Écrire la vie, celle qu’on se trimballe de jour en jour, ils disent comme ça : « Même pas drôle ! » On est cerné par les cons, John, et le monde ne va pas bien du tout. Je bois tout ce que je peux. Je reste en vie. T’es pas mort. T’es même en super forme, putain ! Dis, tu me regardes quand je te parle ?
Full of Life, et jusqu’à ce que mort s’ensuive.