L’Ampoule n°3 - Gloire et Oubli

Mars 2012 · Chapitre 3 sur 11

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L’Ampoule n°3 - Gloire et Oubli

Cette rubrique est consacrée à un texte…

Cette rubrique est consacrée à un texte de fiction à la première personne, où le narrateur dévoile une partie cachée de son existence.

 

Enfant, mon frère aîné voulait être directeur d’opéra. Certains petits garçons rêvent d’être pilote de guerre, agent secret ou funambule pour les plus téméraires. Lui, c’était régisseur qu’il rêvait d’être. Pas même ténor ou musicien, non : régisseur d’opéra. Allez savoir pourquoi ! La musique ne l’intéressait pas, il n’a jamais su chanter et les opéras l’ennuyaient à mourir. Et pourtant, il a toujours voulu diriger l’Opéra de Paris… Je me suis parfois demandé s’il ne mettait pas dans ce mot « opéra », des sens occultes et mystérieux que nous n’y apercevions pas. Dans cette idée, je me suis amusée à y chercher des correspondances secrètes, par anagrammes par exemple. Je n’ai rien trouvé d’autre que des mots à consonance aztèque dénués de signification : AREPO, REPAO, PAERO, AEROP, PAREO… Rien de transcendant, il faut l’admettre. Dans mes souvenirs de petite fille, mon frère aîné est très beau. Pas sur les photos. Ce menton un peu en galoche, ces yeux très écartés (comme si sourire au photographe avait distendu tous ses traits), ces oreilles ridiculement petites pour un garçon, estce vraiment lui ? Mon frère aîné était très beau à la façon de Laurent le Magnifique, qui était laid. Bébé, il faisait partie de ces enfants un peu « singe savant » mais si attendrissants, qui savent déjà se servir de leur séduction précoce et font du charme aux maîtresses d’école, au médecin chargé de leur ôter l’appendicite, aux vieilles dames et aux agents de police. Plus tard, il forçait la sympathie par la claire évidence de son bonheur. Elle brillait dans son regard comme une promesse de luxure dans l’œil d’une inconnue. Il avait l’aura de l’aîné ; j’étais amoureuse de tous ses copains. Certains avaient ma préférence : ceux qui l’aimaient le mieux. Je faisais preuve d’un instinct très sûr.

À Paris, il faisait des études sans passion. Maman commençait à dire de lui : « C’est un dilettante », avec un soupçon d’anxiété parfois mais surtout avec ce regard d’orgueil qu’ont certaines jeunes mères lorsqu’elles disent : « Mon fils est un brisefer ! » Mais à force de dilettanter mon frère en oubliait de travailler. Il échoua à ses examens. On était à la fin juin. Il revint à la maison panser ses blessures d’amourpropre. Un soir, alors que tout le monde était déjà monté se coucher, je me glissai sans bruit hors de mon lit et descendis l’escalier. Sans oser allumer, je me dirigeai à tâtons vers la cuisine pour y boire un verre d’eau. Pour cela, je devais traverser le salon. Lorsque je repassais par cette pièce pour regagner ma chambre, je distinguai une forme allongée sur le canapé. « Qui est là ? murmuraije.

La forme se redressa.

― C’est moi, fit mon frère à voix basse. Tu n’arrives pas à dormir toi non plus ?

― Non, c’est parce que j’avais soif. Maman a trop salé le gratin, comme toujours. Mais pourquoi n’allumestu pas ?

― Toi non plus tu n’as pas allumé.

― Tu vas dormir ici ? demandaije en me rapprochant. ― Non. Je vais monter me coucher tout à l’heure. Je réfléchissais. Je m’assis près de lui.

― À quoi ?

― À la mort, figuretoi ! Tu n’y penses jamais, toi ?

― On a le temps !

― Il n’y a pas d’âge pour mourir. Tu te souviens de l’histoire de cet oncle de Maman, condamné à mort pendant la guerre ?

― Non.

― C’est vrai, tu étais trop petite. Moi je me souviens bien. Il est mort un peu après ta naissance, je crois. On racontait souvent son histoire dans la famille. C’était un frère aîné de Mamie. Arrêté sur dénonciation à la Libération, il avait été condamné à mort. Il avait déjà passé six mois en prison lorsqu’on le transféra à Fresnes dans le quartier des condamnés. Cela dura encore trois mois. Au début, la révolte, le désespoir ! Il écrivait des lettres au garde des Sceaux, aux ministres, aux amis résistants qu’il connaissait encore. Pendant des mois, il s’est battu comme un beau diable. Puis vint l’abattement. Ensuite on s’habitue à tout. Même aux situations intenables. Les jours, à force de se ressembler, en arrivent à ne plus exister. Impossible de distinguer les heures les unes des autres : le temps n’a plus que des minutes.

» À partir de ce moment, il a cessé de redouter la mort. Il vivait maintenant dans son voisinage. Il s’était mis à y penser. Il l’avait admise. Oui, il avait admis de mourir avec plus de facilité qu’il ne l’aurait cru. Il l’avait si bien admise qu’avant de mourir il s’était déjà détaché de la vie. Au bout d’un certain temps, il refusa les visites. Il n’avait sans doute plus rien à dire à des gens qui, eux, allaient vivre, qui avaient un futur. Lui n’avait qu’un présent. Qu’auraitil pu avoir à dire à des personnes pour lesquelles le présent avait si peu d’importance, qui étaient soit plongées dans leur passé soit tendues vers l’avenir ? Un homme pour qui le passé et l’avenir n’ont plus aucune valeur ; car il n’a ni passé ni avenir. Imaginestu quelque chose de pire : un homme que le jugement des autres hommes a dépouillé de son avenir et de son passé ?

» Mais au bout de ces neuf mois, on l’avait gracié. Alors, à la grande stupeur de la famille, il avait refusé sa grâce ! Tu imagines le scandale ! Toute la famille en ébullition ! On avait multiplié les délégations durant deux semaines pour le convaincre. En fait, on le croyait fou à lier. Finalement, l’administration avait manqué de patience et avait eu la cruauté de le ficher hors de prison. Il n’avait d’ailleurs pas fait la moindre résistance. Mais dans son for intérieur, il ne pouvait pas se résoudre à la grâce. Il n’avait jamais pu renoncer tout à fait à son exécution : il l’avait trop vécue. Hors de prison, sa mort lui collait à la peau. » Durant tous ces mois, il avait coupé une à une toutes les amarres. Il était trop loin de la vie, il n’avait plus rien à en faire. Et on lui refusait la dernière formalité. Il n’a jamais pu se réhabituer à la nécessité de vivre. Tu comprends, son esprit était déjà passé de l’autre coté. C’était devenu une sorte de mortvivant. Il avait vu la mort de trop près. Il s’était tellement accoutumé à cette vue quotidienne que ses yeux ne pouvaient plus rien contempler d’autre. Chaque homme a la mort qu’il mérite. La sienne lui échappa : il aurait dû mourir fusillé à trente ans ; il mourut d’une fièvre à soixante. Il avait vécu trente ans de trop. »

Ce fut la dernière conversation que j’eus avec mon frère aîné. Nous ne le vîmes plus que de loin en loin. Des gens que nous ne connaissions pas venaient parfois donner de ses nouvelles. Un jour, j’étais seule à la maison lorsqu’une de ces personnes vint sonner à la porte. C’était un garçon d’une vingtaine d’années, avec un beau visage et un sourire très tendre. Je lui offris à boire et à manger. Il se disait ami de mon frère. Je l’écoutai. Il me parla longuement de lui. Il me raconta tout : alcool, drogues douces puis dures, de plus en plus dures. D’abord par voie orale, puis par injection. Cures et recures. Ils s’étaient rencontrés à Paris trois ans plus tôt. Ils étaient étudiants. Il avait succombé à son charme, à sa joie de vivre. Quel choc quand il l’avait revu vingt jours plus tôt : méconnaissable ! « Trop faible, répétaitil, entraîné par une fille paumée… » Il me parla d’eux, d’elle. Une fille très belle mais fragile. Mon frère l’avait aimée à la folie. Il voulait l’arracher à la drogue. C’est lui qui y avait succombé. Une semaine auparavant, on les avait découverts dans une chambre d’hôtel à Bruges, enlacés sur le lit. Mon frère était dans le coma. La fille était morte dans ses bras d’une overdose.

Je revoyais ces deux corps jeunes et pâles, enlacés. J’avais dixhuit ans. J’en faisais des amants maudits. Depuis, mon frère avait disparu. Son ami le pensait aux ÉtatsUnis. Ils en parlaient souvent ensemble, paraîtil. Les années passaient et mon frère n’avait toujours pas reparu. Mes parents, sans nouvelles de lui, espéraient ― les jours de courage ― qu’il était mort. Cinq ans s’écoulèrent. En reportage clandestin avec un photographe et un autre journaliste, nous passâmes la frontière équatorienne pour atteindre un minuscule village colombien au cœur d’une région en proie à la guérilla. Nous y arrivâmes de nuit, cachés dans un camion bâché. Le chef du village, au courant de notre arrivée, nous conduisit dans une grande pièce transformée en une sorte d’abri hybride entre la morgue et le dispensaire. Il y avait des centaines de blessés, allongés contre les murs de pisé. Certains prisonniers avaient été torturés. Il régnait une odeur affreuse de cramé et de pourriture.

Tandis que mon collègue prenait des photos, j’interrogeais le chef du village. Il faisait l’important, prenait la pose, citait des mots d’auteurs au beau milieu du scandale hallucinant que nous avions devant les yeux. L’autre journaliste me dit alors en désignant une forme sous une couverture :

― Regarde. Ce n’est pas un Colombien, celuilà.

En effet, ce n’était pas quelqu’un du pays. Son corps ne bougeait pas. Il était d’une maigreur effrayante. Une expression comateuse se lisait sur son visage sans âge que l’ombre cachait à demi. Je regardai le chef : ― Et lui ?

― On ne sait pas. Un Americano, je crois. Un junky. Il n’en a plus pour longtemps.

Au son de nos voix, il a ouvert les yeux.

Je croise son regard. Il ne dit rien. Moi non plus. Il referme les paupières. J’avais vécu une heure de trop.

 

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On s’est rencontrés derrière la porte. Ou peutêtre devant. Estce qu’une porte se fait des cheveux avec la relative position des gens devant ou derrière son immobilité ?

Une porte ouvre ou ferme, sans se creuser la tête.

Quand elle fait les deux en même temps, on entre dans d’autres interrogations, un espace plutôt singulier.

Singulière aussi, Mme Pieron, ma concierge. À Paris, les concierges peu autistes ça se trouve pas dans le premier intérim venu. La première fois j’ai fait toc contre sa porte fermée, agité une main devant la grille posée sur le trou taille boîte à lettres, au niveau des yeux. On parle dedans, c’est connu. On parle dedans si la concierge est là. En général, elle est pas là.

Mme Pieron m’a répondu. Mme Pieron, raisonnablement présente pour l’anonyme, le nouveau, dans cet immeuble de cinquantetrois pensionnaires, sans détailler le perpétuel à confesse et le râleur. Mme Pieron, à un pas de l’autre côté de la porte.

J’avais pas de définition arrêtée ni de statut gravé, aux yeux de ma concierge. Une différence qui me servait, m’a confirmé cette petite voix qui fait les grandes espérances. Indéfini, un souriant mystère. Vade retro vampirique monotonie, exactitudes pesantes, rabâchées et accablantes ! Pour une gardienne condamnée aux plombiers divas, aux crêpages de paillassons et aux lettres esseulées cherchant maître, je représentais l’inespéré, je crois bien. Rien de moins. L’espace aux abords de la porte se muait en pentacle.

De mon propos incliné vers la petite grille, pas sûr qu’elle saisissait vraiment le tiers du quart, d’ordinaire. Mes histoires boiteuses tachées de moi, loin de la météo et des tondeuses à gazon, elle les écoutait pourtant avec une attention qui me clouait. J’allais pas m’exhiber sur le boulot ou la famille, de toute façon. Le premier est accidentel à tendance courant d’air, voire absent, comme aujourd’hui. Pour ce qui est de la famille, je suis un grand fan de Bazin.

Le premier jour sur notre chemin, Mme Pieron m’a jaugé. Elle a cadré la situation et choisi l’envers. Bien plantée, une main de chaque côté de notre passage, elle a coincé le décalé bien en face de ses belles billes bleues. Saisi.

Dialogue de vague, palpations électrosensibles essentielles. Retour à l’endroit, cinq minutes après ; moi à l’entrée, elle derrière la porte. Commencement, premiers mots. En bateau.

Mes bleus à la vie me montaient aux lèvres d’un coup. Je serrai les dents sur le Pôle qui me glaçait les fins de mois. Je me peignis mourant, je m’esquissai géant, bref je lui fis un chouia de rentrededans. Le stylo, l’analyste en solo, tout ça viendrait plus tard, et bien plus tard encore mes histoires d’imagination, comme on dit. En attendant, ma quarantaine plissée, blafarde et blonde comme d’autres sont albinos, elle avait pas l’air du tout dégoûtante ni même transparente devant Mme Pieron. Quelque chose au fond de ses yeux me remettait. Une allure, un parfum d’hier ou d’avanthier, allez savoir. Plutôt d’avanthier d’ailleurs, mais bien présent.

J’ai pas cherché à détailler, elle a pas poussé la reconnaissance plus loin. Le fil était là, nous avons pris chacun un bout.

Vous pouvez me croire, je suis écrivain. Mes lignes sont lignes de vie qui ne sauraient mentir, pas plus que l’oie ne bêle. Elles inventent, y a rien de plus vrai.

Je vous dis, aujourd’hui, que Mme Pieron gardera comme moi sa place auprès de la porte. Si elle ouvre, ce sera à peine de quoi passer corps cambré, pour tirer le vantail juste derrière. Vantail pivot qui me colle à elle plutôt qu’il ne m’en éloigne. C’est ainsi, et c’est ainsi qu’elle l’éprouve aussi. Une belle présence, Mme Pieron, et une femme de chair, ça ne fait aucun doute. Ses yeux, je l’ai dit. Sa fraîcheur, même si on est à peu près du même âge. Quelque chose comme une belle franchise du corps, une ouverture nette. Pas vraiment sensuelle et nullement bovine. Naturelle. Une élégance. De notre minifenêtre je n’ai pas encore dit qu’elle est grillagée. On peut montrer, parler, mais ne rien faire passer. Sécurité chirurgicale. Différence qui fait la différence.

Pour bien voir derrière le treillage, il faut s’en abstraire par moments, d’un pas en arrière. J’avançais, reculais, revenais et ma voix modulait également. Mme Pieron regardait de côté, sans bouger, qu’elle parle ou écoute. Son regard me balayait puis repartait vers un point fixe, au cœur de l’espace où elle m’écoutait.

Il paraît que les immeubles de qualité ont chacun leur concierge en exemplaire unique. Celui ou celle qui va avec le caractère du bâtiment. Difficile de vérifier sur une ville comme Paris. Je doute même qu’une vie suffise pour tester ne seraitce que les immeubles du XVIIIe. Ce premier lundi, la matinée commençait à avoir faim. La porte bien refermée entre nous, ses yeux sont revenus me parler entre les mailles. J’ai nettement entendu « Continuez ! ». J’ai expédié les questions de clés, de linge et de poubelles, j’ai fait valdinguer les prétextes. Nous avons pu commencer.

Vous pouvez croire que j’ai simplement imaginé qu’elle attendait autre chose. Elle ne m’a pas arrêté, en tous cas. J’ai continué à progresser sur notre terrain. Jour après jour.

Je me souviens bien d’une première chose que j’ai livrée. Elle me grattait la cervelle.

Les cages. Les cages à lapins de ma mère sont grillagées. Les pensionnaires y logent quelques semaines, quelques mois en attendant de passer à la casserole. De finir en rôti, plus précisément.

« J’avais bien compris, M. Teranova... »

C’est, je crois bien, le premier sourire qu’elle m’a légué. Pas du genre à finir au congélateur. Son oreille a rougi, son œil s’emmêlait un peu les pieds. J’ai freiné mes platitudes à escaliers, fermé ma bouche. Le phare bleuté m’a épinglé encore.

« On a beau dire, c’est très tendre le lapin. »

Votre tâche, vous le réalisez, sera de bricoler un petit moment inédit, une passerelle d’une autre matière. Elle, elle plantera les bornes sans s’interdire de tirer la trame à elle.

Nous avons donc continué selon notre règle à nous. Sauf naturellement pour les problèmes mineurs, qui venaient nous embêter la vie de couple, en se penchant sur le guichet avec des histoires de chaudière à bout, de cave inondée ou de locataire du dessus absolument audessous de tout. Elle permettait mes déploiements et savait les entendre. Elle reprenait mes traces, à peine le guichet ouvert, et suivait jusqu’au bout mes chroniques de fuites et d’ornières. En quelques phrases maîtresses elle renforçait mes architectures et peignait notre espace à ses couleurs. Notre part commune est maintenant enterrée. C’est ainsi, tout revient à la poussière et notre amour léger en terre s’est planté. Attendrissement convenu et souvenirs obligés, je veux bien. Pas question que je mélancolise longtemps, tout de même.

Bain total de soleil à la terrasse du Blue Billard, aujourd’hui. Elle déborde, comme celles des concurrents serrées autour du croisement avec la rue Oberkampf tout près. Les voitures piétinent, les piétons décollent, la rue SaintMaur déroule son rêve.

Je suis dans la lumière, je suis loin. Nouvelle vie, nouvel immeuble, sans concierge. Même mes fonds sortent un peu du coma. Je traque à temps partiel et en douceur le propriétaire vendeur pour une agence à crocs. Jeune manager déterminé, calibré, j’ai adopté la communication millimétrée. Rétribution nécessiteuse, horaires malléables, mais minimum matériel octroyé.

Bon temps rouler un peu, s’il vous plaît.

Vous êtes sépia, vous êtes passée. Vos oreilles sont murées, ce fameux bleu dans vos yeux, il est tout plein de terre et votre élégance excite à peine les vers. Vous coulez dans le vide. Non, vous avez déjà disparu dans cet espace que la mort vous a désigné.

Tant de rôdeurs, tant d’indéterminés pullulent dans le XVIIIe... Vous l’ignoriez mais vous le savez, maintenant. Finalement ils ont cessé de croiser au large de notre porte, de votre porte désormais. Tous ces métiers qui dépouillent les cadavres de leur dernière intégrité. Journaleux et flics et autres embaumeurs n’ont qu’à fouiller dans ce vivier pour coincer plus de coupables qu’il n’en faut pour dix crimes.

Proximité induit occasion, impulsion, crime. Vol consécutif. Vous, en première page du Parisien, ça ne m’a pas ému plus que ça. Ils avaient pris l’accessoire. Même si le cliché gardait quelque chose de ressemblant, avec du sang dessus.

Fallait pas ouvrir. Je croyais que vous préfériez notre espace, nos moments. Mais vous avez ouvert. Vous vous êtes rendue au monde. « Mais la dame du deuxième, allons, soyez gentil M. Teranova ! », me quittiezvous, me brusquiezvous, m’écourtiezvous. J’ai juste demandé à terminer cet épisode de mon récit mais vos verrous ont claqué, ce matinlà même pas brumeux, et vous êtes sortie, vous vous êtes éloignée vers des histoires de robinet. Le franc soleil a bien vu la blessure. Bruit de rien, bruit de verrou. Porte ouverte, notre histoire venait de s’achever. Allons, nous étions bien deux sur le fil de notre équilibre. Je parlais, oui. Plus que vous, je l’ai reconnu. Votre oreille à sustenter, cet étrange espace à explorer, notre chemin à éclairer. Parce que vous me guidiez.

― Mais j’ai promis, M. Teranova, j’ai promis ! Elle prend ses médicaments chaque jour. C’est trop dur pour elle l’escalier et deux rues, jusque chez le plombier. Déjà qu’elle sort prendre l’air tous les deux jours... ― Quelques minutes, Mme Pieron, j’ai presque fini... J’ai étalé nos évidences. Plus bas, il ne restait que la supplication ! Trop tard. La porte béait sans retour, votre tête battait deux mesures de berceuse pour le décalé.

― Il faut que j’y aille, c’est mon travail... J’aime vos histoires, M. Teranova, vous le savez. Des petites siestes dans les nuages, bien agréables. Je voyage à vous écouter. C’est vrai, M. Teranova ! Elle m’a appelé tout à l’heure, par la fenêtre, vous l’avez pas entendue ? Une baignoire bouchée, vous vous rendez compte ? Dans ses 30 m²... Bref, il faut bien une main solide et professionnelle… Passez demain vers 15h, si vous avez un moment, et on finira, vous voulez bien ?

Combien d’heures dans l’ombre douce du guichet fermé, Mme Pieron ? Quel est le nom d’un obstacle qui relie ? Pensezvous une minute au bruit que peuvent faire des applaudissements d’une main ? Moi, je m’en vais, voilà.

Votre visage, je le sens, tourne carême devant mon dos fermé qui s’éloigne. La vieille et sa baignoire vont s’enfuir en courant. J’attends. Votre corps se tasse, il va choir face à ce silence qui s’en va. Votre main, votre bouche appellent, enfin.

Ce n’était que petite espérance, vous l’auriez volontiers reconnu si vous m’aviez laissé la possibilité de vous le confesser.

Une semaine plus tard, je rendais les clés. Vous les avez acceptées, on ne s’est pas rattrapé. Étrange clos. Au revoir madame. Au revoir monsieur. Je... Oui ? Je fais suivre... Non, pas la peine.

Je sculpte les briques en direct maintenant, vous savez. Ça tombe tout neuf, tout fragile, où ça doit. Je bâtis l’église de la vraie réalité d’un monde pour nous. Et vous y serez que vous le vouliez ou non. Car la réalité persistera dans un couloir oblique, derrière une porte au milieu du ciel, vous le savez. Sur l’entrée où vous êtes tombée aussi, sur le milieu de votre corps, là où ils ont planté le poignard. D’ailleurs, en partant, ils ont refermé la porte.