L’Ampoule n°3 - Gloire et Oubli
Son succès fit d’elle un Musso de…
Son succès fit d’elle un Musso de son temps. Distribuée en cadeau dans les stations Elf. Son statut de maudite, morte, n’y a pas survécu. Et ces années 1960, qui lui collent à la peau, la marquent, la datent. Injuste réduction. Car il y a son parler : michien miclassique ; son timbre, sa petite musique, pas du tout une « rafignoleuse d’argot » (Céline). Une page d’elle, et sa voix, immédiatement reconnaissable. Du roman de gare et du nouveau roman : elle est à cette intersection. Sans crainte du mauvais goût. À s’ausculter dans les replis les moins avouables. Pas une once d’auto complaisance.
Si elle s’identifie à Sand, c’est qu’elles ont les deux points communs suivants : « des pattes courtes…curieux, pour une qui les a tant écartées ». Son goût pour les amies du temps des oratoires, les éducations incomplètes et les petites taulardes à « lolos ». Sa propension à mélanger, à bidouiller. À pondre des trucs pas possibles à mettre en boîte, comme ses fameux vraisfaux biftons de prison. Écrits à rythme effréné, à la hâte, en cachette, avec des mots choisis et comptés par peur de « bouffer du papier ». Soidisant. Qu’importe. Économie de l’encre. Faire tenir, même dans un tube de sauce tomate, le « coulis postal » clandestin pour son amoureux lui aussi derrière les barreaux : « Et je te le disais bien, jadis : « pineles toutes » ― mais now, j’ajoute : n’aime que moi »… Un autre drôle de zèbre soit dit en passant, Julien Sarrazin, qui fit le bras de fer avec l’éditeur Pauvert ; louches et trafiqués à la diable, ces biftons, et ce doute sur l’authenticité du produit va si bien avec les conditions dans lesquelles il est censé avoir été élaboré. « Bravo au génie qui nous fait toujours nous arracher de justesse aux tenailles de l’absurde. » Et bren ! à ses biographes. L’histoire, la tronche et les guiboles d’Albertine Sarrazin, enfin oubliées, laissent toute la place à l’œuvre décrassée de son succès. La Traversière est à relire en toute priorité ; roman injustement dans l’ombre du facile Astragale et de ce gros fauxnouveau roman raté qu’est La Cavale. La Traversière, pour cet alliage fragile de grâce et de rugosités, ce côté « rasebitume » et lunaire à la fois. Que de portraits…drôles et vachards, comme ceux des éclopés de la ligue antialcoolique La Croix Bleue ou le sien propre, en roublarde saboulée par la verve et la fougue des mineures.
Récit à train d’enfer de ses passages en cabane à ses premiers pas d’auteur publié, dont le dernier tiers prend des accents céliniens tant par le style que par l’évocation hargneuse de ses déboires avec l’éditeur Madrigall. Hargne à vivre aussi, à repousser les murs de la prison comme ceux du « milieu ouvert », ce passage étroit semé d’embûches et de cachots qui taisent leur nom :
« Je sais trop de quoi il retourne : si on n’a ni famille cousue d’or, ni biens à l’ombre, ni appuis personnels, ni pécule solide, on se retrouve sur le trottoir avec deux possibilités : courir présenter au commissariat du coin le bon pour dix francs qu’on vous a épinglé au bulletin de sortie, courir écluser au bistrot d’à côté pour dix francs de vin rouge, courir se jeter dans l’engrenage ; ou alors, accepter cette semiliberté semiprison, les dortoirs de l’Armée du Salut, la concierge du Foyer, les boulots répugnants, le salaire de crevé, les tampons sur le carnet de trique, la risée, l’engueulade. »
D’Albertine Sarrazin, on s’enchantait du « naturel », de la « spontanéité » ; c’est au contraire tout l’artifice, toutes les manipulations, l’acidité chez elle qui régale. Le mélange Madame de Sévigné/Zazie dans le métro ; l’éhonté racolage, ce gros parfum d’air du temps qui donne ces formules nostalgiquement datées, très « monde d’avant » : « par luck » ; « if chance ». Rien qui n’affaiblisse la force du témoignage, bien au contraire. Si lointaine, si proche Albertine Sarrazin.